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samedi 25 décembre 2021

[MANGA] Re:Monster - 1 - Kogitsune Kanekiru ; Haruyochi Kobayakawa (2015)

 Joyeux Noël à tous ! 

Une pensée pour ceux qui ne pourront pas, ou qui ne pourront plus passer cette période de fêtes entourés des leurs.

Voici le compte-rendu de lecture d'un manga emprunté à la bibliothèque Dumont. Il s'agit du premier tome de Re:Monster, une série créée par Kogitsune Kanekiru et Haruyochi Kobayakawa et publiée chez Ototo à partir de 2015.

L'histoire 

Kanata Tomokui était un jeune homme doté de pouvoirs extraordinaires... qui ne lui ont finalement été d'aucun secours lorsqu'une admiratrice déséquilibrée s'est jetée sur lui pour l'assassiner à coups de couteau. Le voilà maintenant réincarné en Gobu-Rô, un bébé gobelin tout vert qui semble avoir emmené dans sa nouvelle existence le souvenir cruellement intact de sa vie antérieure (et de sa mort). 

Parce qu'il est à la fois le héros et le narrateur de l'histoire, nous allons découvrir en même temps que lui à quoi peuvent ressembler les trente premiers jours de la vie d'un gobelin. Avec toutes les surprises que peuvent réserver une terre hostile peuplée d'étranges bestioles. Avec toutes les frayeurs qu'impliquent une meute de semblables tous plus imprévisibles les uns que les autres. Mais aussi avec tous les avantages que comportent cette croissance ultra-rapide typique des gobelins qui vous donne l'impression d'être chaque jour un peu plus fort. 

En plus de sa conscience humaine, Rô a conservé de son ancienne vie une partie des dons qui le surclassaient par rapport aux autres hommes, et notamment le "pouvoir d'absorption", c'est à dire une capacité à engranger les capacités de tout ce qu'il ingurgite. Par exemple, s'il mange une vipère nocturne, non seulement il ne lui arrive rien de particulier, mais en plus de cela, il devient capable de produire son propre venin. Pareil pour les araignées ! Ce n'est pas spoiler que de dire qu'il va vite prendre de l'avance sur tous les gros bras de sa tribu et en devenir le chef incontestable. 

Alors, une fois que l'on sait tout cela, que se passe-t-il ? A vrai dire, pas grand chose. Imaginez que vous venez juste d'entrer sur le serveur d'un RPG et que vous partez explorer les quatre coins de la carte tout en jaugeant les capacités de votre personnage et en testant les fonctionnalités du jeu. Vous lancez votre avatar à l'assaut de différents adversaires de plus en plus coriaces, afin de lui faire gagner des points d'expérience et de l'équiper de nouveaux accessoires. Eh bien, c'est un peu ce qui se passe dans le tome 1 de Re:Monster, à la différence que Rô n'est pas piloté par un gamer mais par sa propre conscience d'humain. 

Bestiaire médiéval-fantastique 

Les références à l'univers du roleplay virtuel sont présentes un peu partout dans le manga ; au début, c'est assez déstabilisant car... si l'action se situe clairement dans un univers d'heroic fantasy, on n'est pas pour autant dans un jeu vidéo. 



Les planches sont régulièrement ponctuées d'éléments graphiques et textuels caractéristiques des jeux en ligne.  


Rô et ses deux acolytes Kichi et Mi vont chasser tous les jours pour engranger des compétences et booster leurs possibilités d'évolution, se garantissant ainsi une meilleure place dans leur cohorte de gobelins.   

Chaque niveau de progression atteint va leur permettre d'affronter des créatures de plus en plus dangereuses. On peut s'amuser à les lister de la plus inoffensive à la plus redoutable : 

Le lapicorne - ce lapin coiffé d'une longue corne n'est ni dangereux, ni difficile à attraper, mais généralement un gobelin se laisse transpercer avant de pouvoir y goûter. 

  • Grâce à sa carapace, le tanuki blindé sert à créer de nouvelles armures aux personnages. 
  • La chauve-souris arc-en-ciel est très prisée pour la peau de ses ailes, qui fait de beaux vêtements, si j'ai bien compris. 
  • La vipère nocturne permet à Rô de devenir sa propre usine à venin. 

  • Le tricorne semble beaucoup effrayer Papy Gob, le vieux gobelin qui s'occupe des nouveaux-nés, alors que c'est une licorne améliorée au museau chafouin. 

  • L'orc à tête de porc n'a l'air ni aimable ni mangeable. 

  • Le kobolt est un cousin du gobelin, d'après Wikipedia. Ici, ça ne semble pas être le cas.

  • L'araignée diablotine va inspirer Rô lors d'un combat contre l'un de ses congénères...

  • Le loup noir n'a pas l'air, comme ça, mais il va donner du fil à retordre au héros et à ses amis. 

  • L'ours rouge, l'ennemi ultime qui clôture le premier tome de Re:Monster :


Hogobu-rô président ! 

Ce premier tome sert à poser le décor plus qu'à lancer l'action, bien qu'il y ait beaucoup de scènes de chasse et de combat. Le découpage répétitif du quotidien des personnages et le manque de suspense évident lors de certaines péripéties m'ont un peu gênée, au début : un type choisit une proie à sa mesure, se dit qu'il va la buter car il en a clairement les moyens, la bute effectivement, et se réjouit de sa victoire. Peut-être est-ce lié aux choix de narration du roman dont ce manga est adapté ? 

Malgré tout, on se prend au jeu et on regarde le héros faire ses armes et nous partager ses ressentis grâce à sa mémoire humaine directement catapultée dans une enveloppe qui ne lui est pas encore familière. Le suivre devient aussi addictif que de jouer aux Sims. 

Rô est imbattable ; il est présenté comme étant "au-dessus" des autres gobelins intellectuellement, avec une forte conscience de l'être, mais sans jamais abuser de son pouvoir _en tous cas, pas à mauvais escient. Mais cette prétendue supériorité lui donne un petit côté "colon" parfois investi d'une mission d'éducation des "bons sauvages" que sont les gobelins lambdas teubés : il faut bien que quelqu'un les habille et leur apprenne à vivre, à ces arriérés ! Le héros veut non seulement faire progresser ses semblables _pas trop, faudrait pas perdre le pouvoir... mais il ne semble pas non plus envisager sa chute. 

Enfin, cette histoire a le mérite de mettre les gobelins sur le devant de la scène : c'est assez rare pour être soulignéSouvent classés dans les "méchants", ou du moins parmi les peuples peu influents sur l'intrigue dans les histoires de fantasy, les gobelins sont qualifiés de petits êtres pas impressionnants mais teigneux, repoussants, malodorants, et surtout pas très malins. Bref, une sorte d'humain particulièrement mal fagoté. Ici, même si les différents personnages correspondent bien à ce portrait, ils ont un statut de protagoniste à part entière, avec leur personnalité, leurs traits, leurs points forts et leurs points faibles. Il ne manque peut-être qu'un leader pour faire sortir de l'ombre ces créatures sous-évaluées.   

Si vous voulez en savoir plus, en mieux expliqué, regardez la vidéo du Chef Otaku (plutôt vers le milieu). C'est une chaîne à connaître ! 

Vraiment, Re:Monster est un manga un peu WTF, juste ce qu'il faut pour que ce soit plaisant. C'est franchement une bonne surprise ! Je l'avais emprunté un peu au pif : je voulais lire un shônen afin de pouvoir tenir la conversation avec un de mes collègues prof d'EPS qui est un inconditionnel du genre. Bon, en fait il s'agit d'un seinen en l'occurrence, mais ça fera quand même l'affaire. 

Kogitsune Kanekiru ; Haruyochi Kobayakawa. Re:Monster - 1. Ototo, 2015. ISBN 978-2-351-80-993-8

samedi 22 février 2020

[COMICS] A la bibliothèque : TEOTL - Tome 1 - Arahorus - Tot ; Mylydy (2011)


Parfois, le vendredi, après le travail, je vais me poser à la bibliothèque Dumont pour lire des BD et en emprunter d'autres. Je fréquentais beaucoup cet endroit lorsque je suis arrivée à Aulnay, il y a quelques années déjà ; lors de mes premiers jours sur place, cet espace m'a servi de point de repère. C'était mon terrier imperméable au temps qui passe, au bruit, à la violence du quotidien. Puis, de manière tout à fait imperceptible, je me suis mise à espacer mes temps de repli. 

Petit à petit, je me suis déportée de quelques mètres, un peu comme les vagues nous écartent de notre trajectoire sans qu'on s'en rende compte. C'est ainsi que j'ai fini à l'Orée du Parc, dont j'ai dû goûter un peu de tous les anesthésiants en plus ou moins grande quantité. Je savais bien que ce n'était pas une solution, mais je traversais une mauvaise passe et j'étais convaincue qu'il me fallait du costaud pour affronter la réalité. Est-ce que j'avais tort ou raison ? Difficile à dire, après coup. 


L'erreur n'était pas de penser qu'il serait possible de redresser la barre quand le moment me semblerait opportun. L'erreur, c'est de ne pas avoir anticipé ma solitude dans cette démarche. Je pense que même si on peut se faire aider, on est toujours seul face à son addiction. Personne ne peut résoudre le problème à votre place _ce qui est vrai à peu près pour tout. De plus, personne n'a vraiment envie que vous l'entraîniez avec vous dans le précipice _le contraire serait bien inquiétant. La maladie fait peur, l'altruisme ne nourrit pas son homme. Qui n'a jamais changé de trottoir sous les invectives d'un mec bourré ? C'est humain ! 


TEOTL - Tome 1 - Arahorus



L'histoire 

TEOTL - Tome 1 - Arahorus est le premier volume d'un curieux triptyque scénarisé par Tot et dessiné par Mylydy.  

Les Divinités ne sont pas contentes ! Non seulement, les hommes ne sont plus capables de les reconnaître et encore moins de les craindre, mais en plus, ils détruisent leur planète et passent leur temps à s’entre-tuer ! Décidément, ce 21ème siècle ne leur dit rien qui vaille ; nombreuses sont celles qui s'accordent à dire qu'il vaudrait mieux faire disparaître une bonne fois pour toutes les êtres humains, mais quelques irréductibles ont envie de leur laisser une dernière chance. C'est le cas d'Arahorus, le dieu-rapace, et de Sepatep, le dieu chien-ailé.

Tous deux misent sur la jeunesse, par définition pleine de vie et de bonne volonté ; ils s'installent incognito dans les îles Calchaz, où ils repèrent un groupe d'adolescents particulièrement remuants, drivés par un leader impulsif surnommé Tabasco. S'ils arrivent à se faire entendre d'eux, ils pourront leur transmettre une partie de leurs forces divines. Les jeunes "élus" seront alors assez puissants pour contrer les monstres chargés d'anéantir l'humanité ! Ou pas...  Arahorus et Sepatep jouent carte sur table : personne n'a jamais dit que l'aventure était sans risque ! Libre à eux d'accepter ou non la mission...

En cette fin d'après-midi ensoleillée, les jeunes en question ne se doutent pas des grands projets que les dieux aztèques ont prévu pour eux. Leur vie, c'est Street Fighter, lycée, amour et base-ball. Tabasco a passé une sale journée, et il a les nerfs en pelote ; Kurbin a l'air au bout de sa vie, et son coeur est voué à Lucie, la fille du groupe _mais c'est pas vraiment réciproque. Tous deux attendent le car scolaire. A l'intérieur, et après une violente baston pour récupérer les toujours très prisées "places du fond", ils retrouvent leurs potes gamers Lucie et Ricky. Comme ils ont tous les quatre une grande passion pour les jeux vidéos, ils se rendent dans une salle d'arcade où ils semblent avoir leurs petites habitudes.

Mais la partie de Street Fighter tant attendue ne se fera pas ; des phénomènes vraiment étranges vont se produire. Tabasco et ses amis vont faire connaissance avec un "homme à tête de poulet" des plus terrifiants, qui va leur proposer rien de moins qu'un très flippant tour du monde en 80 secondes. Après ce voyage, leur vie ne sera plus vraiment la même.


Pourquoi le tome 2 est-il aussi difficile à trouver en bibliothèque ?  

Peut-être pour cette raison-là :

Merci de prévenir ...
Je parle bien du petit avertissement concernant les "quelques" gros mots présents dans la BD. Alors, les gros mots, ça ne me gêne pas du tout, hein ! J'en mets partout sur ce blog parce qu'ils font partie de la langue à part entière, et c'est pas trois pauvres "putain de merde" qui nous crèveront les yeux et les oreilles. Vous conviendrez qu'il est bien difficile de mettre en scène une conversation d'adolescents sans en glisser quelques uns, du moins si vous voulez être un tant soit peu crédible. Mais tout est question de dosage ; dans ce tome 1 de TEOTL, il semblerait qu'on ait laissé tomber le contenu de la salière sur les premières planches.

Au tout début de la BD, Tabasco est en rogne contre son prof de maths ; alors il l'incendie. Tous les noms d'oiseaux y passent. Ok, ça se tient. Parfois, la vulgarité est le moyen d'expression d'une bonne vanne bien croustillante :

Celle-là, je vais la garder ! 

Par contre, à d'autres moments, le vocabulaire ordurier n'apporte rien et n'est pas loin de faire tache. Dans tous les cas, cela explique que les trois volets de TEOTL, bien loin d'être inintéressants, sont relativement méconnus et difficiles à mettre à disposition dans les CDI et dans les médiathèques. On leur préférera _sans doute à tort ! des ouvrages contenant des scènes beaucoup plus violentes, ou traduisant des ambiances franchement malsaines. Eh ouais, on vit dans une société où un bras tranché choque moins qu'un "va te faire foutre". Mais là, il faut presque chercher les vignettes sans terme à biper au montage, c'est vraiment trop.. Sauf erreur de ma part, seul le premier tome est disponible à la bibliothèque Dumont.

Le diamant brut 

Sous la couche d'immondices verbaux se cache une pépite. Qui connaît une oeuvre de fiction, bande dessinée ou autre, qui fait référence au Bouddha et à Krishnamurti (un philosophe dont je n'avais absolument jamais entendu parler...), qui rend hommage à la mythologie aztèque tout en peignant avec une finesse certaine les démesures caractéristiques des ados torturés ? Même si on pourra regretter que certains éléments culturels ne soient qu'évoqués, un peu comme si les artistes avaient manqué de temps pour les traiter en profondeur, ils ont le mérite d'être présents, avec leur fraîcheur et leur originalité. Des gosses qui se réveillent un beau jour avec des pouvoirs qu'ils peinent à contrôler, on en rencontre tous les deux comics qu'on croise. Des figures divines relevant du concept de Teotl, c'est beaucoup plus rare. 

Cette BD très colorée, évoluant au gré de personnages filiformes à gros yeux et à bonnes têtes qui rappellent parfois ceux de Bryan O'Malley (vite fait), gagnerait donc à être diffusée plus largement. On apprécie particulièrement les dernières planches, dans lesquelles Tot et Mylydy racontent la genèse des protagonistes, leurs influences, leurs sources d'inspiration, expliquent ce qu'ils ont voulu faire et ce qu'ils ont préféré éviter.



TOT ; MYLYDY. Teotl - Tome 1 - Arahorus. Ankama Editions, 2011. ISBN : 978-2-35910-233-8



Eh ouais, TEOTL le prouve, j'ai fini par revenir à la bibliothèque Dumont, ce qui est plutôt bon signe, je crois ! Quelques années en plus dans les pieds, quelques neurones en moins dans la tête, mais toujours motivée par le même objectif : contribuer à mettre les gosses sur les rails de la culture (oh c'est beau).   

mercredi 3 avril 2019

L'enquête des chats d'Aulnay (Sud)


"Des chats écrasés, ça arrive tous les jours dans le nord de la ville ! Et on n'en parle jamais ! 

_ Hors sujet ! Rugit la Mère Poilue, soudain hérissée. Si tu n'as que ça à dire, barre-toi de mon district, toi, ta femme et ta portée ! 

_ Ca t'arrangerait bien qu'il y ait une famille de chats noirs en moins dans ton royaume, vieille carne ! Ose seulement dire que j'ai tort ! 

Une vingtaine de paire d'yeux aux pupilles dilatées se tournèrent vers Cesari, le chat remonté à bloc. Il était connu pour ses accès de colère et sa tendance à voir partout du racisme à l'encontre des chats de gouttière, mais là, ce n'était vraiment pas le moment. Un voisin était mort quelques jours plus tôt, percuté par une voiture ; on ne savait pas au juste ce qu'il s'était passé, et il importait à tous de le découvrir au plus vite. Jonathan était un chat blanc aux yeux verts très apprécié dans le quartier, vif d'esprit, agile et entreprenant. Malgré son jeune âge, il subvenait aux besoins d'une impressionnante descendance sans jamais rien devoir à personne. En un mot comme en mille, c'était un chat qui avait réussi. Peut-être trop pour certains. A vrai dire, personne ne croyait à un accident. 

La vieille Mère Poilue, matriarche des chats du quartier de Chanteloup, avait convoqué une élite de jeunes félins aux compétences physiques ou mentales remarquables, afin de mener une enquête digne de ce nom. Dans un premier temps, elle comptait constituer des équipes de recherche capables de quadriller la ville depuis le Canal de l'Ourcq jusqu'au parc du Sausset. Qui avait vu quoi, où et quand ? Chaque groupe aurait pour mission de rechercher des informations et d'en rendre compte lors d'une prochaine assemblée.  

Silwan tempéra l'échange qui opposait Cesari et la matriarche de ses ronrons suaves. Il était doux mais imposant ; tout le monde l'écoutait toujours attentivement avec un respect mêlé de peur, car il avait déjà tué un Siamois de taille moyenne en se couchant dessus par inadvertance. 

_ Nous sommes tous dévastés par la colère et par la tristesse, mais ce n'est pas une raison pour manquer de respect à la Mère, Cesari. Griffer le museau des gens ne ramènera pas notre vieil ami, hélas.  

Kimberley, arborant son inusable collier rose bonbon, jaugeait ses congénères ; bien sûr, elle soutenant l'action proposée par la Mère Poilue. Elle regrettait simplement qu'on perde du temps en débats stériles, alors que peut-être, tout près d'ici, des indices étaient en train de disparaître.  

_ On perd notre temps, intervint Orsula, faisant écho à ses pensées. 

Cela dit, leurs avis sur la question divergeaient, et pas qu'un peu.  

_ Personne n'a rien vu, personne ne parlera. Jonathan a été balayé par les humains, point barre. Que peut-on faire contre eux ? Appliquons simplement les règles de survie basiques : prendre ce qu'il y a à prendre, renifler tout ce qui peut l'être, et nous tenir à distance ! Sortons donc de nos rêveries, et faisons le deuil du chat blanc. 

Kimberley soupira d'agacement en entendant la chatte calicot était constamment blasée ; toujours un commentaire cynique pendu aux moustaches, le genre à ne jamais vous regarder en face. Bien qu'elles soient de la même génération, elle avait l'impression d'entendre une vieille chatte décrépie. Pourtant, nombreux étaient les mâles qui n'osaient lui rabatte le caquet, pétrifiés par sa beauté glaciale. Elle espérait que la Mère Poilue lui ordonnerait de la fermer ; elle fit mieux : elle ne prit même pas la peine de répondre. Vexée, Orsula s'étira et vida les lieux. 

_ A présent, et pour conclure cette première assemblée, je vous invite à prendre connaissance de votre équipe auprès de mes intendants tapis derrière la poubelle de recyclage. 

Kimberley découvrit avec stupeur qu'elle devrait composer avec la grinçante Orsula et ses trois caprices à la minutes, et Joan, un chaton à peine sevré et sans doute atteint du coryza. La belle équipe de bras cassés ! La chatte tenta de plaider sa cause auprès le la Mère Poilue, sans trop y croire. 

"Orsula parle le chien couramment, toi tu comprends le pigeon et la mouette de ville. Vous serez parfaitement complémentaires. Quant à Joan, eh bien... il faut bien qu'il se fasse les griffes ! Les recherches commencent demain, à la première heure". 

Il était inutile de chercher à négocier davantage: la Mère Poilue avait parlé, elle avait son idée derrière la tête depuis bien longtemps, et rien ne pourrait la faire changer d'avis. Elle descendit de sa matriarcale poubelle encore éclairée par un soleil faiblard, au pied de laquelle les chats convoqués s'étaient couchés. Le vent de mars s'était levé. Une bourrasque souleva le couvercle du container. Beaucoup ne prêtèrent pas attention au phénomène mais Kimberley connaissait assez bien les rites ancestraux des chats de gouttière pour percevoir le mauvais présage. Elle glissa une patte derrière son oreille droite, histoire de conjurer le mauvais sort. 


jeudi 15 février 2018

Le ver poucave


Il ne fait pas bon être un lombric du parc du Sausset.



"Pour pouvoir observer les vers de terre qui vivent dans le parc, nous allons arroser le sol avec un mélange d'eau et de moutarde. A votre avis, pourquoi devons-nous faire ça ?"

Après nous avoir regroupés dans la salle d'exposition de la Maison pédagogique du Parc, l'animateur énonce aux 6° le "protocole des placettes à vers de terre" qu'ils vont devoir suivre à la lettre. Eh oui, ce matin, c'est sortie SVT au parc du Sausset pour un comptage de lombrics dans les règles de l'art.

Dehors, il pleut des cordes, pour changer.



"Comme leur nom l'indique, les vers de terre vivent dans la terre. Si nous voulons les compter et les différencier, nous devons les faire remonter à la surface. Il faut savoir que les vers de terre n'aiment pas la moutarde. Alors, lorsque le mélange va pénétrer la pelouse, cela ne va pas leur plaire et ils vont remonter à la surface pour s'éloigner de ce produit. A ce moment-là, vous les attraperez et vous les placerez dans votre bac de rinçage pour les nettoyer, les compter et les identifier." 

Cette consigne est ponctuée d'un cri de dégoût général.

"Jamais j'attrape ça avec mes mains !
_ Monsieur, on aura des gants, même ?
_ Non. Vous savez, ce n'est pas sale ! On se lavera les mains à la fin de l'activité.

Après, je ne sais plus trop ce qu'il s'est dit. Malgré sa compétence et la grande clarté de son propos _ ce médiateur est vraiment super !, j'avoue qu'il m'a perdue lorsqu'il s'est attaqué à la technique permettant de distinguer le cul de la tête sur un spécimen donné.



Par chance, le ciel a bien voulu nous accorder une accalmie le temps de l'expérience _qui allait durer 1h30, l'air de rien. J'ai beau être plus qu'habituée aux espaces verts, je me sens un peu déphasée au milieu de ce pré qui part en champ de patates à force d'avoir été trépigné par des pieds d'enfants.

_ Oh non, j'ai sali mes chaussures ! Ma mère va me tuer !
 Autour de moi, Cécile engueule les garçons qui se poursuivent en courant et qui tapent leurs semelles sur le mur de la Maison du Parc.
_ Pourtant je vous avais bien dit de ne pas venir avec des chaussures neuves !


Trois équipes de cinq ou six élèves se sont formées ; chaque groupe a sa parcelle d'un mètre carré clairement délimitée à observer, son jus de moutarde, son bac de rinçage, une fiche d'observation à compléter, une clé de détermination plastifiée : l'opération peut commencer. Alhame et Radia se battent pour manier l'arrosoir et naturellement en foutent partout sauf sur la zone à traiter. Personne ne veut remplir la fiche d'observation. Delphine finit par s'y coller à contrecœur, et indique laborieusement les conditions de l'expérience. Température : 3°. Sol détrempé. Temps couvert.

Une fois l'intoxication réalisée, on attend comme des cons au bord de nos placettes ; le froid nous raidit. Alors que je suis en train de me dire que non, vraiment, j'ai jamais signé pour faire des trucs comme ça ! le petit Amadou pousse un de ces cris stridents dont il a le secret.

_ En voilà un ! Traduit Christophe. 

Malheureusement, le grand lombric qui s'extirpe péniblement d'une touffe d'herbe a choisi de sortir en dehors de la parcelle. Il ne peut donc pas être comptabilisé.

Ses congénères seront mieux inspirés ; effectivement, ça marche ! Bientôt, les bestioles apparaissent par dizaines. D'abord craintifs et précautionneux dans leurs mouvements, les enfants s'emparent bientôt des vers avec une dextérité proche d'un bec de poule pour les plonger aussitôt dans leur petit bassin de rinçage. Je n'y croyais pas, mais pourtant il faut bien le reconnaître : la magie peut s'opérer quand les élèves manipulent et sont mis en responsabilité.

_ Celui-là, c'est un endogé !
_ Bien, Sofiane !
 
Bon, l'endogé finira dans les cheveux de Léna quelques instants plus tard. On a parlé de "magie qui peut s'opérer", pas de miracle.

_ Madaaaame il est dans ma capuche ! il est dans ma capuche ! 
_ Sofiane !!! 
_ Mais c'est parce qu'elle m'a pas rendu mon quatre couleurs ! 
_ Crasseux ! Il l'a vraiment fait ! 
_ Ca s'fait paaas !! 

Pendant que les vers s'exilent dans les mains d'enfants curieux pour ne pas finir imbibés d'Amora, la parcelle du groupe d'Amadou reste déserte, à l'exception du fameux lombric sorti en dehors des limites du terrain d'observation. La réussite des deux autres équipes commence à les frustrer presque autant que de devoir rester immobiles sur une vaste pelouse qui a des airs de terrain de foot.

_ Quoi, vous en avez toujours pas, vous ? Mais vous avez bien arrosé, même ? 
_ Trop guèze !
_ On s'en fout, on n'en a qu'un mais c'est le plus gros. 
_ Oui mais il compte pas !  

A quelques mètres de là, ça se frite pour savoir qui sera chargé de sortir (délicatement) les lombrics du bac de rinçage pour les relâcher dans l'herbe. Ahlame et Radia s'écharpent encore en s'accrochant au petit tupperware d'eau douce, dont quelques gouttes ont giclé.

De loin, il m'a semblé voir un petit épigé faire le saut de l'ange avant de passer sous une basket.   

_ Madame, ceux qui ont un plus gros bourrelet, c'est des mâles vous croyez ?
_ Bah non, Stéphane vous a expliqué que les vers étaient à la fois mâles et femelles. Soit votre ver n'a pas de bourrelet et ça veut dire que c'est un juvénile, soit il en a un et ça veut dire que c'est un adulte.
_ Même le gros, là ?

Six paires d'yeux se penchent au-dessus du bac de rinçage dans lequel un long ver sombre au clitellum orangé flotte mollement.

_ Tout à fait ! 
_ Ah...

Delphine n'est pas convaincue ; j'ai pas fait trois mètres que je l'entends déjà marmonner.

_ Non mais les roses transparents, là, c'est des meufs, obligé !  
 
A la fin de la séance, les garçons n'ont toujours pas pu observer le moindre ver, si ce n'est les quelques uns que les autres équipes ont fait voltiger depuis leur placette jusque dans la leur, par pure solidarité. Pendant ce temps, le grand lombric semble prendre un malin plaisir à suivre le contour de la parcelle sans jamais y entrer.
"Madame, regardez ! Celui-là, c'est le ver poucave ! C'est lui qui dit aux autres de pas r'monter ! C'est à cause de lui qu'on n'en a eu aucun, si ça se trouve. 
_ Espèce de grosse poucave, le ver !" 




Bilan des courses : même si je suis retournée au collège en annonçant à des collègues, dans un demi sourire, que j'avais "compté des vers de terre toute la matinée", même si j'écris ce billet quelque peu moqueur, ne crachons pas dans la soupe : les enfants ont travaillé ce matin-là, qu'ils se sont impliqués et ont appris des choses. Donc ouais, il faut vraiment développer des projets pédagogiques comme cela, car ils sont une mine d'or pour tous les jeunes et en particulier pour ceux qui la vie d'écolier ou de collégien est habituellement difficile. Ça ressemble à du vent, à des gadgets, mais c'en est pas du tout.

=> Voici le protocole bien mieux expliqué que je ne pourrais le faire sur le site de Vigie Nature Ecole.
=> Toi aussi, contribue à l'avancée scientifique en t'engageant pour l'Observatoire Volontaire des Vers de Terre !



samedi 25 novembre 2017

ÉGALITÉ FILLES GARÇONS - Le Ramadan de la parole - Jeanne Benameur (2007)


Je connais Aulnay-sous-Bois depuis quelques années ; la bibliothèque Dumont est même l'un des premiers lieux-clefs de la ville dans lequel j'ai posé les pieds. Après la gare, qui lui fait face. Pourtant, je n'y avais jamais emprunté le moindre document jusqu'à ces dernières semaines...  

Le Ramadan de la parole - Jeanne Benameur (2007) 



Paru dans la collection "D'une seule voix" d'Actes Sud Junior, ce petit ouvrage regroupe trois récits portant sur le thème de la liberté des femmes. En effet, Même les Chinoises n'ont plus les pieds bandés, Le Ramadan de la parole et A l'affiche laissent la parole à trois femmes en devenir qui évoluent à des époques et dans des lieux différents, mais qui ressentent toutes trois le besoin d'évacuer une violente colère. 

La première est révoltée contre le souhait de sa mère de la voir abandonner tout espoir de suivre des études, de se cultiver et de lire, au profit des tâches "dignes" d'une femme "respectable". A savoir : gérer sa maison _et sa cuisine, se marier et prier. Nous sommes en France, dans les années 1920 ; les femmes ont tenu le pays à bout de bras pendant la Grande Guerre mais ce n'est déjà plus qu'un lointain souvenir... 

La seconde est âgée de quinze ans ; depuis que sa mère lui a dit qu'elle était devenue "une jeune fille", et elle aime beaucoup se définir ainsi. Nous voilà revenus à l'époque actuelle. Malheureusement, les autres collégiens ont une autre vision des choses : pour beaucoup d'entre eux, insulter les femmes et faire des allusions obscènes à leur corps est aussi normal que drôle... Quant à ses copines, elles semblent accepter la situation avec humour _ ou résignation ? Qu'à cela ne tienne, elle ne cèdera pas à logique du troupeau : la narratrice ne se voilera pas _les garçons le font-ils, eux ?, elle ne cachera à personne qu'elle est une femme, et si elle doit faire le Ramadan, ce sera celui de la parole.  

Enfin, la troisième héroïne est elle aussi remontée contre sa mère : pour gagner un peu d'argent, cette dernière a accepté de figurer dénudée dans une publicité pour un parfum. Résultat, à toutes les stations de métro, l'adolescente voit le corps de sa mère "en gros plan". Cela la gêne énormément, pour plusieurs raisons : jusqu'où doit-on aller pour toucher une prime ? Ne peut-on tromper l'ennui sans perdre sa dignité ? A-t-on le droit d'être égoïste au point d'imposer une telle situation à ses parents et à ses enfants ?  

Les trois textes sont imprimés en gros caractères, de façon à être lus à voix haute et à demeurer accessibles pour les élèves qui fuient les bouquins. La plume de Jeanne Benameur est fraîche, incisive et ses héroïnes ne sont pas des personnages en carton ! C'est pourquoi, bien que cet ouvrage ait déjà une dizaine d'années, Le Ramadan de la parole parlera à de nombreuses collégiennes et lycéennes _surtout la deuxième histoire. 

Jeanne Benameur. Le Ramadan de la parole. Actes Sud Junior, 2007. Coll. "D'une seule voix". 64 p. ISBN 978-2-7427-6689-5

dimanche 5 novembre 2017

Lectures de vacances - Le jour où Lania est partie - Carole Zalberg, Elodie Balandras (2008) / Nelson Mandela : "Non à l'apartheid" - Véronique Tadjo (2010)


Le jeune attend que le feu passe au vert, pied à terre. Il me regarde en coin. Je ne suis pas physionomiste mais son allure me rappelle quelqu'un. Il s'agit en fait d'un ancien élève que je croise certains matins à l'autre bout de la ville ; il va alors en cours ou bien sur son lieu de stage, tandis que je trace en direction du collège. Lui-même met un peu de temps à me remettre. On ne s'attendait pas à se tomber dessus à cet endroit-là.  

"Ah, je vous ai pas reconnue tout de suite Madame ! Je me suis dit "mais c'est quelqu'un de la cité ?"
_ Oui, je suis en survêt parce que je vais courir au canal.
_ Vous faites penser aux Coureurs dans le film Le Labyrinthe

Il faut savoir que la ville d'Aulnay est assez nettement coupée en deux : au Nord, les barres, au Sud, les grosses baraques. Je schématise, mais c'est quand même l'impression qu'on a en arrivant et même après, non ? Dites-moi si je me trompe. Alors forcément, se trimbaler en jogging dans certaines rues relève presque de l'exotisme. 




"_ Ca va, sinon ? 
_ Pas fort... "

Il me raconte qu'il s'est fait casser la gueule et tirer son vélo une semaine avant, par des gars en scooter. Qu'il lui tarde d'avoir son diplôme, son autonomie. 

"_ Tu as porté plainte ? 
_ Non, c'est mort, je n'ai pas vu leur visage. Il faut que je passe à autre chose. Ma mère m'a racheté un vélo pour que je puisse aller bosser. "

Le récit de son agression m'attriste ; je sais à quel point on se sent faible et insignifiant dans ces moments-là. D'autant plus que le jeune s'était racheté une motivation depuis le collège. Bordel, qu'il était chiant lorsqu'il était en sixième... J'apprends qu'à l'époque, il s'était fait fracasser dans un couloir par des élèves de troisième et qu'il s'en était tiré avec une côte fêlée. Encore un drame qui s'est joué en huis clos ; ça donne le vertige de se douter qu'il s'en produit de tels plusieurs fois par jour sans qu'on ne le sache. 

"_ J'aimerais bien passer mon permis moto et avoir ma 125, mais qui me dit que ça ne va pas finir pareil ? On n'a pas ce problème à la campagne, tiens..."

Méfie-toi de la campagne... 

Il hausse les épaules. 

"_ Enfin, c'est la vie...". 

Beelzebub

Tous les profs vous le diront : ce n'est pas parce qu'on est en vacances qu'on ne bosse pas et qu'on s'arrête de lire _même si on a le luxe d'avoir assez de temps "hors établissement" pour courir en plein jour. Voici quelques lectures de vacances qui méritent bien d'être connues. 


Le jour où Lania est partie - Carole Zalberg, Elodie Balandras (2008) 



Lania est l'aînée d'une famille nombreuse ; le matin, elle doit réveiller ses frères et soeurs et veiller à ce que tout le monde puisse vaquer à ses tâches quotidiennes. Les enfants ne savent ni lire ni écrire, puisqu'au village il n'y a pas d'école, mais leurs journées sont quand même bien remplies : aux champs, on n'a pas le temps de s'ennuyer. Lania est plutôt contente de sa vie et n'aspire pas à en changer, même si elle sent que l'insouciance enfantine est en train de la quitter. Devenue trop grande pour continuer à voir le village comme un vaste terrain de jeu, encore trop jeune pour que les adultes lui fassent pleinement confiance, elle a du mal à se positionner. Pourtant, elle comprend que le froid et la pluie qui s'abattent sur les cases depuis des mois compromettent les prochaines récoltes et condamnent ses semblables à une famine certaine. Un jour, un 4X4 arrive, transportant à son bord des "gens de la ville"; profitant de la détresse des familles, ces inconnus proposent d'emmener les aînés de chaque fratrie pour soi-disant les tirer de leur misère et leur donner accès à une "vie meilleure"... 

Carole Zalberg et Elodie Balandras réussissent à parler à leurs jeunes lecteurs de sujets graves tels que l'esclavage des enfants, la pauvreté, la difficulté d'accéder à l'éducation, sans les plonger dans la déprime. Comme Lania, on prend conscience de la gravité de la situation sans pleurer ni s'apitoyer sur son sort ; en effet, les premiers chapitres, agrémentés d'illustrations plutôt drôles laissent entrevoir un récit pour enfants léger et plein d'aventures. Lania va quitter son village, on l'a compris à la lecture du titre, mais sans doute va-t-elle déménager dans un endroit où elle va vivre différemment, mais où elle va se faire de nouveaux amis ? Il n'en est rien. 

La fillette sera en fait larguée (et planquée) chez un couple de gens aisés pour qui elle devra faire le ménage en prenant bien garde de ne pas se faire remarquer. A travers son regard d'enfant qui ne comprend pas grand chose à ce qui lui arrive, on avance dans l'inconnu et on va de désillusion en désillusion. Le contraste entre la vie haute en couleur "au village", que l'illustration de la couverture nous permet de nous représenter, et l'arrivée dans la ville grise et froide qui ne donne pas envie d'être visitée est particulièrement fort. 

Comme dans un conte, on n'a aucune indication de temps et de lieu ; seule la présence des voitures et le mode de vie de "Madame", la femme chez qui Lania est placée comme femme à tout faire, nous permettent de fixer l'action dans l'époque contemporaine. Et toujours à la manière d'un conte, toujours, le dénouement viendra de là où on ne l'attendait pas... 

Le jour où Lania est partie n'est pas l'histoire de Cendrillon revisitée à la sauce L'Enfant sauvage, mais un livre pour la jeunesse original, facile à lire et qui a l'énorme avantage de ne pas nous faire chialer ! Ca ne fait pas de mal !   

Carole ZALBERG, Elodie BALANDRAS. Le jour où Lania est partie. Nathan, 2008. 79 p. ISBN 978-2-09-251460-3  


Nelson Mandela : "Non à l'apartheid". Véronique Tadjo, 2010. 



Paru dans la série "Ceux qui ont dit non" (Actes Sud Junior), ce court roman nous présente les étapes-clefs de la vie de Nelson Mandela comme s'il nous les racontait lui-même. Tout commence en juin 1941, lorsque "Madiba" pose le pied à Johannesburg pour la première fois. Bien obligé de se plier à l'apartheid qui régit la vie quotidienne en Afrique du Sud, et éloigne les Noirs de tous les services et lieux publics au profit des Blancs, le jeune homme est partagé entre l'excitation de découvrir la grande ville et la peur de se faire arrêter. En effet, il est en fuite après avoir été fiché comme perturbateur dans son lycée pour avoir demandé plus de moyens afin que les élèves Noirs puissent étudier dans de meilleures conditions. Il faut dire qu'à l'époque, la population Noire devait se contenter des miettes des Blancs à tous les niveaux, y compris dans le domaine de l'éducation ; et cela, Mandela ne l'acceptait déjà pas. 

Peu à peu, les courts chapitres nous font bondir de quelques années ; ses observations personnelles et les allusions à son milieu familial se raréfient, au profit de l'évocation d'événements historiques, tels que la marche pacifique des mineurs conclue de manière sanglante, de son engagement au sein de l'African National Congress, de sa lutte contre l'apartheid, puis de son emprisonnement. 

Il ne doit pas être simple de se mettre dans la peau de Nelson Mandela et de le faire parler ; pourtant, Véronique Tadjo a tenté l'expérience et on déjà peut l'applaudir pour cela. 

   

Seuls les écrivains sont capable de :

  • permettre à un jeune lecteur de s'identifier au héros. Nelson Mandela "Non à l'apartheid" est un livre qui s'adresse en particulier aux adolescents. Comment créer une proximité entre un boutonneux et la figure d'un vieil homme aux cheveux grisonnants dont le visage est tellement connu qu'on sait qu'on doit le respecter même si on ne sait pas toujours pourquoi ? Peut-être en le représentant lui-même en lycéen indocile et prêt à se battre pour ses idées ? 
  • traduire simplement des faits historiques, des concepts, des idées qui n'ont rien d'évident. Bon, les profs savent le faire aussi, hein ! Le fait est que si vous m'aviez parlé en vrac de l'ANC, de l'apartheid, du Group Areas Act sans relier le tout à un contexte et à une histoire logique, vous m'auriez perdue en trois minutes. D'ailleurs, je ne cache pas que j'ai mieux compris deux ou trois choses à la lecture de ce livre. 
  • faire prendre conscience aux lecteurs de ce qu'était l'apartheid au quotidien, en nous plaçant en immersion dans la Johannesburg des années 1940, puis dans la société Sud-Africaine des années 1960. Par la même occasion, on intègre une dure réalité : "pour construire la paix, il faut parfois faire la guerre." (p.55)

A la fin de cette "version roman" de la vie de Nelson Mandela _elle me fait d'ailleurs penser à ces nombreux docu-fictions qui ont fleuri sur toutes les chaines de télé et de radio ces dernières années, est présenté un court dossier contenant des photos correspondant aux événements relatés (mise en place de panneaux indiquant nettement la séparation des races, images des manifestations, libération de Nelson Mandela) et une biographie de Steve Biko, figure incontournable de la lutte contre l'apartheid. 



Véronique TADJO. Nelson Mandela : "Non à l'apartheid". Actes Sud Junior, "Ceux qui ont dit non", 2010. 96 p. ISBN 978-2-7427-9228-3

lundi 30 octobre 2017

Le Fou et l'Assassin - 1 - Robin Hobb (2014)


"_Non, ce sera ouvert à partir de 13h, Amine. Et arrête de jouer avec la porte, vous n'entrerez pas plus vite pour autant ! Eh, mais ça me revient ! Pour toi la question ne se pose même pas ! Tu ne viendras pas aujourd'hui car tu as fait trop de bruit dans le CDI hier !
_ Mais je veux venir ! 
_ Bah, c'est la règle et je t'ai prévenu hier. Celui qui fait du bruit n'est pas accepté la fois suivante. 
_ Non, je veux venir, je bougerai pas d'ici ! 
_ Allez Amine, t'es en sixième maintenant ! Fais pas le bébé ! 
Les autres enfants rient, rangés près de la porte en attendant l'heure où je les ferai entrer.
_ Madame, Amine il est en cinquième. 
_ Ah, mais c'est vrai ! Oh excuse-moi Amine, mais comme tu viens toujours avec ta cousine qui est en sixième, j'ai tendance à vous mettre dans le même panier ! 
Amine regarde le mur, vexé comme jamais ; il faut que je rattrape le coup dans la minute, sinon je vais le perdre pour toute l'année. Les autres rient toujours ; décidément il en faut peu à cet âge-là. 
_ Oh c'est bon, je peux me tromper ! 
_ Madame, aussi c'est normal qu'on se trompe, il est tout petit !
_ N'importe quoi ! 
_Mais si, il est plus petit que beaucoup de sixièmes ! 
_ Bah regardez, sa cousine est plus grande que lui, même ! 
_ Bon Amine, vu que je me suis trompée, je veux bien te faire une fleur ! Tu peux venir au CDI mais attention, je t'entends pas !! 
_ ... 
Il a l'air d'accord. Vite, étouffons l'affaire avant qu'il n'essaie de négocier d'autres formes de compensation. 
_ Eh c'est pas juste Madame ! 
_ C'est vrai, c'est complètement injuste ! Mais fallait pas vous moquer !" 




L'histoire 

Ce nouveau cycle intitulé Le Fou et l'Assassin fait suite à celui de L'Assassin Royal et nous y retrouvons de nombreux personnages que nous connaissons bien : FitzChevalerie, le héros et narrateur de l'histoire, Molly, sa compagne de toujours, sa fille Ortie, Umbre son vieux mentor, le prince Devoir _devenu roi, d'ailleurs, et la reine Kettricken. On estime qu'une dizaine d'années s'est écoulée depuis la fin d'Adieux et retrouvailles, treizième et dernier volume de la série, et on suppose également que l'action succède aux événements survenus dans les Cités des Anciens, une autre saga de Robin Hobb se déroulant dans le même univers.   


Souvenons-nous. A la fin de l'Assassin Royal, Fitz retombait à peu près sur ses pattes et atteignait enfin son but : mener une vie calme et rustique auprès de Molly, le tout dans le confort de l'anonymat. Il faut dire que l'homme avait sacrifié sa jeunesse pour servir le trône des Loinvoyant et ses sombres desseins. Il était alors un jeune bâtard gênant pour les uns et utile pour les autres, fils non désiré d'une paysanne Montagnarde et du Prince Chevalerie. Umbre l'avait façonné pour qu'il devienne l'assassin officiel du roi, ainsi que son garde du corps, sa réserve d'énergie vitale, son messager, son couteau suisse... Conscient de n'être qu'un instrument pour la famille royale et lassé de devoir se cacher, il avait fini par se retirer de la société et de se faire appeler Tom Blaireau. Le petit domaine de Flétrybois qui lui avait été accordé sur le tard lui convenait parfaitement. 

Quelques années plus tard, nous retrouvons Fitz profitant toujours pleinement de sa tranquillité et préparant son manoir pour la grande fête annuelle, de manière à ce qu'il puisse accueillir un maximum d'invités et de ménestrels. Tout baigne, mais quelques ombres au tableau subsistent :

  • Déjà, le Fou ne donne plus signe de vie. Il faut savoir que le bouffon royal était devenu au fil des années plus qu'un ami, une véritable âme-soeur ; intimement relié au héros par une forme de magie, il l'avait gratifié, dans la seconde période de l'Assassin Royal, d'une déclaration d'amour qui n'avait guère trouvé d'écho. Depuis, et après moultes aventures et temps de réconciliation, leurs chemins s'étaient séparés et les ponts avaient été coupés. On peut le dire, l'absence du Fou a créé un vide dans le coeur de FitzChevalerie.        
  • Ensuite, Fitz et Molly ne vieillissent pas au même rythme ; Fitz voit sa femme saisie des affres de la ménopause tandis qu'il conserve son corps de jeune homme _dans ses précédentes mésaventures, il avait été guéri d'une blessure par l'Art, une forme de magie noble. Pour tous les deux, la transition est difficile à vivre. 
  • Le soir de la fête, une jeune femme à la peau et aux cheveux pâles est assassinée dans l'enceinte du château. Personne ne saura jamais de quoi il en retourne, et on conclura à un règlement de comptes entre ménestrels. 
Les mois suivants sont marqués par un événement tout à fait improbable : Molly est persuadée d'être enceinte, bien que cela paraisse biologiquement impossible. Fitz veut bien y croire, mais les semaines s'écoulent sans que sa compagne ne prenne de bidon et il doit se rendre à l'évidence : elle est en train de perdre la tête. Famille, serviteurs... à Flétrybois, tout le monde joue le jeu poliment et laisse la maîtresse de maison tricoter sa layette. Pourtant, après deux ans de manège, Molly accouche d'une minuscule petite fille au teint pâle... 



Attention spoiler ! Si vous voulez lire le livre, arrêtez-vous là !





Abeille

Parce qu'elle est très petite, et peut-être aussi parce que sa mère manipule la cire depuis l'enfance, les heureux parentes décident de l'appeler Abeille. Abeille est une Loinvoyant, même si elle n'est pas née à la cour de Castelcerf et ne risque pas d'y mettre les pieds de sitôt. Fitz a bien saisi les enjeux de cette descendance imprévue : sa fille pourrait, comme lui autrefois, susciter la jalousie et de mauvaises intentions. 

Peu après sa naissance, Umbre s'entretient avec son disciple de l'avenir qui se dessine pour la petite fille ; mais il relâche la pression en penchant sa tête au-dessus du berceau : le bébé ne vivra pas, il en est convaincu, car il lui semble trop petit et trop passif. Son avis est partagé par beaucoup de monde, d'autant plus que le développement de la petite fille sera particulièrement lent, autant sur le plan physique que sur le mental. Elle ne marchera et parlera que très tard, entretenant avec sa mère une relation fusionnelle tandis qu'elle rejettera longtemps le contact de son père.

Cependant, alors qu'on s'en désintéresse et qu'on la condamne par avance à un avenir de simple d'esprit, Fitz distingue peu à peu des dons exceptionnels de mémoire et de graphisme chez sa fille... Quoi qu'il en soit, Abeille est et restera une personne "différente" des autres, on le sent venir. Elle-même, lorsqu'elle prend les rênes de la narration _voilà qui est nouveau, jusqu'à présent c'était FitzChevalerie qui tenait immanquablement le fil conducteur, se perçoit comme décalée par rapport aux autres enfants de la maison. Ces derniers ne se privent d'ailleurs pas de la maltraiter au nom de son étrangeté.




Grandir et vieillir 

Dans ce premier tome du cycle Le Fou et l'Assassin, l'action ne se lance pas vraiment ; oh, pas d'inquiétude, ça viendra bien assez vite ! Dans un premier temps, Robin Hobb a voulu planter le décor, nous familiariser avec les personnages et nous permettre de prendre la mesure du temps qui passe. Pour la première fois depuis le tout premier chapitre de L'Assassin Royal, on lit un livre dont l'action s'étend sur plus de dix ans _des années précédant la conception d'Abeille jusqu'aux neuf ans de la fillette. Comme on l'a évoqué plus haut, et c'est à mon avis l'idée la plus importante de ce début d'histoire, le temps passe et creuse ses sillons sur les hommes. Or, tout le monde ne réagit pas de la même façon à ses agressions et ceux qui "restent jeunes" d'apparence ne sont pas forcément les plus heureux. En effet, ils voient les autres se fatiguer, vieillir et ne avoir assez de force pour poursuivre le chemin à leurs côtés. C'est le cas de Fitz et de l'inusable Umbre. On verra Molly s'éteindre petit à petit, comme une bougie. Dans l'autre sens, le fait que la petite Abeille ne grandisse pas la relègue dès ses premiers jours de vie dans la catégorie des "faibles", des "non viables" et des demeurés. Pourtant, elle ne fait rien de moins qu'évoluer à son rythme.

Le Fou et l'Assassin est plein de promesses... d'autant que le Fou n'a pas encore fait son apparition dans ces premiers chapitres ! Voici la grande surprise du début : pendant 400 pages, je me suis attendue à un retour fracassant, ou au moins alambiqué de ce ménestrel androgyne qu'on appelle le Prophète Blanc, mais rien n'est venu. Bon, ne nous voilons pas la face, il est bien là, d'une certaine manière : il suffit d'ouvrir l'oeil.. Vivement qu'il arrive en chair et en os, tout de même !

A mon avis, mais je peux me tromper, ce cycle s'adresse davantage aux fans des cycles de L'Assassin Royal qu'à des lecteurs novices de Robin Hobb, qui pourraient ne pas être emballés par le manque de road trips et de bastons. Pour les premiers, les nouvelles aventures de FitzChevalerie sont l'assurance de passer un bon moment ; sinon, ce peut être une lecture intéressante pour tous ceux qui aiment savoir ce qui se passe dans un cerveau, et pour les amateurs de situations d'espionnage. Commencer Le Fou et l'Assassin sans connaître l'histoire des personnages principaux ne me paraît en revanche pas très sensé...

A suivre !




Robin Hobb. Le Fou et l'Assassin 1. J'ai Lu SF, 2014. Trad. A. Mousnier-Lompré. ISBN 2290118400 


 



dimanche 8 octobre 2017

Le collier de cailloux. Poèmes de passage - Doina Ioanid (2017)


Merci à Babelio et à l'Atelier de l'agneau pour l'envoi de cette bulle rafraîchissante de poèmes en prose intitulée Le collier de cailloux. Poèmes de passage, composée par l'écrivaine Doina Ioanid et traduite par Jan H. Mysjkin.

Minute, je vérifie si je n'ai pas oublié de lettres, ou si je ne les ai pas alignées dans le désordre.. Non, c'est bien ça : Mysjkin. Bravo à lui pour son travail d'orfèvre et ses commentaires qui m'ont donné quelques clefs de lecture. 






"La retraite vous semble encore loin, mais je vous assure qu'elle arrive vite !" nous disait M, la doyenne du collège lors de l'heure syndicale. Attroupés autour d'elle, les autres professeurs listaient leurs doléances de rentrée et évoquaient la question de la grève contre la Loi Travail prévue le mardi suivant. 

On aurait pu lui répondre que la maladie et la mort arrivent tout aussi rapidement, parfois même bien avant la retraite. Mais l'intervention aurait été perçue comme déphasée, sans nul doute. De toute manière, on n'interrompt pas M, du moins pas lorsqu'elle surplombe un auditoire, quand bien même ce serait pour aller dans son sens. C'est ainsi, ne me demandez pas pourquoi ; la situation était telle avant mon arrivée dans l'établissement, et quitte à mener une révolution, j'aimerais autant que ce soit pour une cause utile aux gosses.


Pourtant, on aurait été dans le sujet, pleinement. En lisant Le collier de cailloux. Poèmes de passage, je me suis souvenue de quelques vérités par toujours bonnes à entendre : le temps passe, la vie passe avec lui, la fin arrive inéluctablement. 



Eh ouais, désolée Stefan ! 

Plus que "le collier de cailloux", c'est le sous-titre "poèmes de passage" qui rend le mieux l'atmosphère de cet assemblage poétique. A travers des fragments choisis _ou pas ! de sa vie, Doina Ioanid nous prouve par A + B que l'existence est une route sur laquelle on n'a d'autre choix que de marcher sans s'arrêter. On avance sans pouvoir ni se retourner, ni stopper sa progression le temps de reprendre des forces, de guérir ou tout simplement de savoir ce qu'on veut, ni s'attarder à voir ce qui rend les autres heureux ou malheureux. 

Pourtant, tout serait tellement plus simple et vivable si on pouvait appuyer sur pause, ou déposer ce fameux "collier de cailloux" que forment toutes les expériences de notre vie et qui finit par peser trop lourd. Au point de nous entraver. On remarquera que, sauf erreur de ma part, le "collier" qui donne son titre à l'ouvrage n'est évoqué qu'une seule fois, quelque part au milieu du flot de poèmes. 


"J'ai un collier de petits cailloux. Je les ai ramassés dans les gares, sur les routes asphaltées au ballast, dans les carrières abandonnées, dans mes chaussures, dans les fontaines de nouvelles terrasses, dans les cabas des copains."



Comment ça, vous "n'aimez pas"



Dans la deuxième partie du recueil, celle de la "lettre à Papy Dumitru", c'est le passage d'un monde à l'autre qui est évoqué. Six ans avant l'écriture du recueil, Doina Ioanid _on peut affirmer sans trop se mouiller qu'elle parle d'elle, mais dites-moi si je me trompe ! a perdu son grand-père. Le travail de deuil est difficile. L'homme est passé de "l'autre côté", comme on dit, mais la petite-fille vivante s'efforce à bout de bras de maintenir ouverte la porte coupe-feu. Entre souvenirs d'enfance, idéalisation du grand-père à la vie rustique, et colère d'avoir été lâchement abandonnée par lui, l'auteure ne s'en sort pas. Elle "n'avance" plus, elle ne "passe" plus, elle fait une "glissade ininterrompue" depuis la mort. Ce second chapitre est particulièrement émouvant.    



La mine d'or Playmobil (hihi, je l'ai :-p)
Pourquoi là, maintenant ? Vous verrez bien

La poésie a ceci d'agaçant qu'on ne réussit jamais à percer ses mystères ; c'est l'art du message crypté dans sa forme la plus littéraire. Le collier de cailloux est un recueil très personnel _pourrait-il en être autrement ? et, si bien des passages nous touchent et font écho à nos propres expériences, on a le sentiment de ne pas tout comprendre, de ne pas saisir pleinement l'importance et la valeur de ce qui est dit. On sort troublé de cette lecture, et quelque peu frustré. L'impression d'avoir loupé un chapitre. Alors on relit. On voit autre chose, on comprend le texte différemment, mais... comment être sûr d'avoir compris et/ou ressenti ce qu'il fallait ? Bah, c'est aussi ça, la poésie ! A vous de piocher dans la mine d'or, il y a encore tant à trouver, à voir, à dire ! 

Doina IOANID. Le collier de cailloux. Poèmes de passage. Atelier de l'agneau, 2017. Trad. Jan H. Mysjkin. 70 p. ISBN 978-2-37428-007-3 



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