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mardi 16 juillet 2024

[Concours lecture 6ème] Mouche et le manicou - Elisa Vix / Elisa Laget (2015)

Mouche et le manicou

Elisa Vix  (texte), Elisa Laget (illustrations) - 2015 

Oskar éditeur, Coll. Ottokar


Des parents divorcés + des vacances en Martinique + un furet qui pue (et qui fait plein de conneries) = une belle histoire de Noël ! 

Noémie et Max vont passer les vacances de Noël chez leur père, récemment installé en Martinique. Sur place, ils font la connaissance de Josiane sa nouvelle copine, et de son fils Michel. 

Les problèmes commencent lorsque les adultes constatent que Mouche fait aussi partie du voyage : Mouche, c'est le furet apprivoisé de Noémie. Il a beau être sociable et très intelligent, on a tendance à surtout retenir de lui qu'il sent la mort et chaparde la bouffe. 

Aussi, quand au petit matin la famille constate que le frigo a été mis sens dessus dessous durant la nuit, Mouche devient le suspect numéro 1, et le père menace de l'enfermer dans une cage. Hors de question qu'on en arrive là pour Noémie, qui est par ailleurs convaincue de l'innocence de son furet sur ce coup-là. Avec l'aide de Michel, elle part en quête du vrai coupable. Leurs investigations vont les mener dans l'antre l'Alphonsine, la sorcière vaudou. 

Une histoire pleine de mignonnerie, avec moins d'aventure qu'on ne pourrait s'y attendre au vu de la couverture, mais qui arrive en 50 p. à nous peindre un décor martiniquais et une intrigue cohérente. Ma foi, c'est honnête ! 

CDI Collège : OK, plutôt pour les 6ème : Mouche et le manicou reste quand même un livre destiné aux enfants

Un titre à proposer dans le cadre de projets (avec des CM2, des UPE2A, ou encore des élèves dys), car la police de caractères et les illustrations, toujours judicieusement insérées, permettront aux lecteurs de rester bien accrochés à l'histoire, quel que soit leur niveau. D'ailleurs, on l'a mis dans la sélection du concours lecture 6°/5° de l'année prochaine. 

Thèmes : amitié / famille recomposée / animal de compagnie / Martinique 

Petit exercice, pour ceux qui voudraient l'étudier en classe (niveau fin de primaire / 6ème)

vendredi 28 juillet 2023

[LECTURES DE VACANCES] Noire. La vie méconnue de Claudette Colvin - Tania de Montaigne (2015)

J'aime le répéter dès que j'en ai l'occasion, quitte à donner l'impression de radoter : j'ai beau travailler dans un collège de Seine-Saint-Denis depuis maintenant dix ans, mes pires sales quarts d'heure, je les ai passés dans un collège privé bordelais où j'étais alors surveillante à mi-temps.  

A la fin de ma première année de contrat, alors que mon CUI venait à ma grande surprise d'être renouvelé, la responsable des Ateliers _ c'était, et c'est toujours je pense, un établissement qui dispensait des cours jusqu'à 14h et qui laissait place à des activités sportives et artistiques l'après-midi_ avait soumis l'idée de faire une "journée déguisée". On n'était pas loin des vacances. Les enfants avaient joué le jeu et y étaient allés de leur cosplay le plus WTF. Les gothiques avaient poussé loin dans les tunnels du dark, les amateurs de mangas s'étaient lâchés sur les oreilles et queues peluche, et la secrétaire de Vie Scolaire se lamentait, tout en saisissant les absences sur APLON, de constater que le petit Paolo était "encore plus efféminé que d'habitude". La faute à ses lunettes de mascara.      

Mais la star des enfants comme des adultes, ce jour-là, c'était Sachatte, un élève de 3ème à la touffe blonde hirsute et aux joues rouges qui terminait péniblement sa scolarité obligatoire après quelques virages mal négociés dans un collège un peu plus huppé _ce qui ne l'empêchait pas d'être foutrement prétentieux et insolent. Ah, il avait tout donné, c'est le moins que l'on puisse dire ! 

C'est complètement méconnaissable qu'il avait passé la porte du collège : robe jaune citron, talons hauts très bien gérés (il fallait bien lui reconnaître ce talent-là), perruque volumineuse blonde, faux seins opulents et... la peau grossièrement colorée par je ne sais quel cirage. Tout en roulant du cul et en mangeant les "R", Sacha passa toute la journée à gueuler des phrases volontairement mal construites avec un fort accent, à danser dans les classes et dans la cour, sous les applaudissements, les rires, et même quelques photos prises discrètement sur des portables à clapet. 

Un petit blackface au calme, complètement validé par la communauté éducative et copieusement applaudi en salle des profs... 

Moi-même, à l'époque, je n'avais pas mesuré la gravité de cette mise en scène qu'on devinait minutieusement préparée. Je le savais déjà con et raciste, alors un peu plus, un peu moins... Mais aujourd'hui, ça me fait froid dans le dos de ne pas avoir une seule seconde pensé à dénoncer et à signaler son "déguisement". Et encore, je ne pourrai jamais m'imaginer à quel point ça a dû être pesant pour les quelques élèves et personnels blacks de ce petit bahut privé. Bordeaux, juin 2012. Voilà voilà...    

Aujourd'hui, Sachatte tient un élevage de volailles _comme quoi, on n'était vraiment pas faits pour s'entendre ! Il avait déjà des prédispositions pour l'agriculture qu'il n'assumait pas trop lorsqu'il était à l'école. Visiblement son affaire tourne bien. Les radios et télés locales vont souvent l'interviewer, car il représente une jeunesse paysanne motivée, à la fois moderne, aussi respectueuse des animaux que des traditions. Il communique bien, il fait sérieux et propre sur lui. Je ne doute pas qu'il fasse son travail honnêtement. Malgré tout, Sachatte ne trouvera jamais grâce à mes yeux, et restera dans mon souvenir un petit bâtard qui n'a rien trouvé de mieux qu'incarner une caricature de femme noire pour attirer l'attention. Ok, il était jeune à l'époque, vous me direz, mais il n'avait pas cinq ans non plus.   



Noire. La vie méconnue de Claudette Colvin

Tania de Montaigne, 2015 

Si le nom de Rosa Parks vous dit forcément quelque chose, quand bien même vous ne connaîtriez pas les combats qu'elle a menés, il y a des chances pour que celui de Claudette Colvin vous soit étranger. Pourtant, les destins de ces deux femmes noires se sont liés dans l'Alabama des années 1950, à une époque où presque personne ne remettait en question la ségrégation raciale qui s'y exerçait. 

Le 2 mars 1955, à Montgomery (en Alabama, donc) Claudette a seulement 15 ans et rentre de l'école en bus, comme tous les jours. Elle est bien placée dans l'un des rangs "pour les noirs", mais ce jour-là, les blancs sont nombreux à monter dans le bus et remplissent toute leur zone. Or, quand cela arrive _et je l'ai réalisé seulement en lisant ce livre_ les passagers noirs doivent directement céder leur place aux blancs. C'est une des nombreuses règles tacites dégueulasses qui s'ajoutent aux officielles.

Claudette se retrouve donc dans ce cas de figure, contrainte de libérer sa place au profit d'une femme blanche. Sauf qu'elle décide de ne pas le faire. Il faudra que deux policiers la sortent de force du bus, et l'affaire fera assez de bruit pour interpeler quelques figures d'une lutte anti-ségrégation naissante, avant d'aboutir sur une condamnation de la jeune fille, puis sur un oubli total.

Pourtant, son acte courageux va devenir un catalyseur pour Rosa Parks et Jo Ann Gibson, deux femmes engagées respectivement à la National Association for Advancement of Colored People (NAACP) et au Women Political Council (WPC). Elles ont toutes les trois comme point commun d'avoir pris le bus et d'avoir été sommées de laisser leur siège à un blanc ; si Claudette s'est rebellée, les deux autres se sont pliées à la règle sur le moment et ont lutté a posteriori. 

Quand, quelques mois plus tard, Rosa Parks osera dire "non" à son tour, marquant ainsi un tournant dans l'Histoire, il y aura un peu de Claudette Colvin dans son audace et dans le boycott des bus qui suivra. Mais il faut vivre à cette époque et avoir bien suivi l'actualité pour en avoir conscience. Alors, pourquoi la mayonnaise a pris avec l'une et pas avec l'autre ? 



Tania de Montaigne nous explique les multiples paramètres (pas toujours reluisants) qui ont plongé Claudette à l'arrière plan, et ceux qui, au contraire, ont permis à Rosa Parks de se faire entendre à l'échelle nationale. J'ai découvert son texte il y a seulement quelques semaines, pour la simple raison que son édition en poche vient d'être distribuée massivement comme spécimen à aux profs de français et profs doc ; il m'a appris bien plus que n'importe quel manuel scolaire.   

A l'école, on a tous découvert l'horreur de la ségrégation raciale aux États-Unis, quelque part en fin de collège ou au lycée, le temps d'une séquence d'anglais. On n'allait pas en parler en histoire-géo, vu que ça ne concerne ni la France ni l'Europe... parce que nous on n'est pas comme ça, bien sûr, on n'aurait jamais laissé faire des choses pareilles évidemment. Donc oui, on a bien eu un ou plusieurs cours dessus ; mais ça ne suffit pas.


Ici, l'autrice tente une approche immersive
en invitant son lecteur, dès les premières pages, à devenir une femme noire. Ce n'est pas une simple accroche, mais une étape nécessaire à la bonne compréhension du propos : la vie est faite d'embrouilles quotidiennes qu'on ne peut se représenter que si on les vit, que si on se sent directement concerné. Noire. La vie méconnue de Claudette Colvin ne pourra pas être apprécié pleinement si on ne joue pas le jeu. 

Le procédé fonctionne. A partir de là, tout devient plus clair : les organismes et associations évoqués (NAACP, WPC...), leur rôle, les fonctions de ces gens dont on n'avait jamais entendu parler (Jo Ann Gibson, E.D Nixon), on dont on n'avait qu'une connaissance partielle du parcours (Rosa Parks, Martin Luther King). Les déboires administratifs et les difficultés de ceux qui ont vécu la ségrégation prennent tout leur sens et en viennent à nous choquer personnellement. 


"Vous êtes une femme, donc moins qu'un homme, et vous êtes noire, donc moins que rien. Qu'y a-t-il après la femme noire ? Personne n'est revenu pour le dire."


A travers un essai accessible mais exigeant à la lecture et très documenté, l'écrivaine et journaliste Tania de Montaigne rend un bel hommage à une oubliée de l'Histoire (qui est toujours en vie, d'ailleurs).

Effectivement, le classement en "jeunesse mais + de 14 ans" me semble pertinent ; ça me semble un peu ardu pour les plus jeunes, mais bon après faut voir, c'est du cas par cas ! 

Noire a reçu le prix Simone Veil en 2015 et a été adapté au théâtre. J'ai bien hâte de voir ça.  


mercredi 1 mars 2023

Trashed - Derf Backderf (2015)

Tout juste revenu d'un stage catastrophique où il avait poussé tout le monde à bout, aussi rapidement et sûrement qu'au collège, Julien s'était exclamé : "Je m'en fous, je vais faire éboueur. Personne ne veut l'être, et pourtant c'est une bonne place. Ok, tu pues, mais tu es fonctionnaire et tu gagnes une brique par mois. Et pas besoin des maths et de la chimie !

_ Tu sais qu'il faut être pistonné par la mairie pour avoir sa place ! Donc ne te fais pas trop remarquer d'ici tes dix-huit ans..!", avait répliqué le prof de physique-chimie plus ou moins blasé. "Eh non, tu n'es pas le seul à connaître la combine !" 

Les deux étaient dans leur rôle, puisque l'un provoquait en espérant que l'autre lui clouerait le bec, et les deux avaient tort. Éboueur est un métier indispensable mais usant et ingrat à bien des niveaux ; il n'a jamais été une "planque" que pour les cons qui estiment que ceux qui n'ont jamais pu s'insérer dans système scolaire ne devraient pas être autorisés à avoir une vie professionnelle décente. 


Derf Backderf est un journaliste et dessinateur de presse américain qui consacre maintenant son activité à l'écriture de bandes dessinées ; il est notamment connu pour avoir publié Mon ami Dahmer, un album primé au FIBD d'Angoulème en 2014, dans lequel il parlait de la jeunesse du tristement célèbre Jeffrey Dahmer, qu'il a eu l'occasion de croiser lorsqu'ils étaient au lycée. 

Un peu plus tard, en 2015, Trashed fait son apparition en librairie. Encore une fois, l'auteur s'inspire d'une expérience personnelle pour nous raconter le quotidien d'un jeune éboueur intérimaire dans le service d'entretien d'une petite ville des États-Unis, depuis son recrutement en automne jusqu'à la refonte de l'équipe à l'été suivant.

L'album s'ouvre sur une introduction de l'auteur, dans laquelle il explique que cet album est une version actualisée, enrichie et plus fictive d'une précédente publication datée de 2002 : Trashed, true tales from the back of the garbage. Puis les premières planches abordent rapidement l'histoire du traitement des déchets, de l'Antiquité à nos jours, avant de nous faire entrer dans le vif du sujet : les tribulations cocasses ou cruelles de J.B, le personnage principal, structurées en quatre grands chapitres représentant chacun une saison. 

J.B a laissé tomber la fac et ne semble pas pressé de trouver un travail. Un jour, sa mère lui met sous le nez une annonce de la mairie : on cherche un employé pour compléter l'équipe d'entretien. J.B tente sa chance, pensant qu'il va s'occuper des espaces verts de la ville ; le lendemain, il se retrouve à sa grande surprise à l'arrière d'un camion-poubelle et fait l'expérience des aspects les moins ragoûtants du métier. 




Il retrouve bientôt son pote Mike ; tous deux vont former un binôme à la fois drôle et critique sur cette ville qu'ils connaissent depuis toujours. Ils comprennent que le contenu des poubelles et la façon dont elles sont mises à disposition disent bien des choses sur les habitants et sur la considération qu'ils ont pour les éboueurs. 


On devine que le jeune Derf Backderf a pris conscience des rouages du monde professionnel à travers ce boulot temporaire : l'importance de la ponctualité _pour certains plus que pour d'autres_, le flicage du chefaillon qui n'a pas le bras aussi long qu'il le voudrait, les collègues bizarres mais sympas, les imprévus humains ou techniques...  



Au-delà d'un retour en BD sur une expérience de vie _dont il dit avoir voulu se détacher, l'auteur fait ici la lumière sur un secteur d'activité méconnu et assez rarement abordé en dessin : le traitement des ordures ménagères, de la poubelle à la décharge.    


C'est aussi l'occasion pour lui de parler de la société de son temps : en effet, à travers les poubelles des uns et des autres, parfois de ceux qu'il a toujours connus, J.B tire plein de déductions sur le civisme en général, sur la façon de consommer et de jeter. Même si les tournées ne dépassent pas les frontières de cette petite ville de l'Ohio, ses observations parleront à beaucoup d'habitants des pays développés.     

Trashed ne propose pas une intrigue, avec son début, son milieu et sa fin ; c'est une œuvre fictive mais qui a quand même vocation à informer _l'auteur n'est pas dessinateur de presse pour rien. L'idée d'avoir créé des personnages tous plus étranges les uns que les autres, et de les avoir mis en scène dans des situations déjantées est bonne car elle donne un rythme à l'ensemble ; un reportage dessiné sur le quotidien des éboueurs aurait bien sûr permis de faire passer le message, mais ç'aurait été ennuyeux. L'aspect documentaire se ressent déjà assez dans les répliques, et casse un peu le naturel des dialogues.  Mais ce n'est pas trop lourdingue non plus ; on peut aussi saluer le travail du traducteur Philippe Touboul, qui n'y est pas pour rien. 

Les amateurs de Derf Backderf, reconnaitront le style bien particulier de ses bonhommes et bonnes femmes aux grosses têtes expressives, tellement éloignés des canons de beauté habituels. Comme dans Mon ami Dahmer, ses décors ont des airs de gravure, mais cette fois-ci, l'artiste a opté pour une couleur en nuances de bleu-vert sûrement mieux appropriée au petit monde des poubelles. 



Si vous vous intéressez aux comics, et pas seulement à ceux qui parlent de super-héros, voici un titre à connaître : Trashed est cru, marrant et surtout très instructif _ même 10 ans après sa sortie ! J'ai particulièrement aimé l'ambiance du "trou perdu" où tout le monde se connaît, pour le meilleur et pour le pire : il me parle bien !    

Public : adultes - accessible 16 ans et plus, à cause des gros mots et des blagues de cul. Sinon ça passe dès la fin du collège. 

Est-ce utile que j'ai eu connaissance de ce titre grâce aux Mystérieux Étonnants (épisode 522)
   
Derf Backderf. TRASHED. Ca et là, 2015. Trad Philippe Touboul. 238 p. ISBN 978-2-36990-216-4









 



lundi 31 octobre 2022

[MANGA] The heroic legend of Arslân - 1 - Hiromu Arakawa ; Yoshiki Tanaka (2015)

J'ai fait la découverte de l'"heroic fantasy" au début des années 2010, à un moment où ce n'était déjà plus la mode en tombant  un peu par hasard sur le premier tome de la série fleuve L'Assassin Royal de Robin Hobb. C'était un jour de totale déprime ; je m'étais retrouvée à traîner à la librairie Marbot, la larme à l'oeil, avec pour seul but de trouver une histoire qui me ferait oublier la mauvaise passe que j'étais en train de traverser, que je ne voulais plus jamais vivre, et que je n'ai effectivement jamais re-vécue depuis, hamdoullah !

Ainsi, pendant quelques années, Fitz, Althéa, Thymara, le Fou, les dragons, les serpents de mer... m'ont happée dans leur univers fantastico-médiéval et m'ont tenu compagnie. Ils ont apporté un peu de rêverie dans mon quotidien à une période où il n'était pas super épanouissant _ pas malheureux non plus, n'exagérons rien, mais disons que je n'en n'ai pas spécialement la nostalgie. 



J'ai lu presque toute la série. Presque. Après avoir refermé l'avant-dernier tome _dédicacé par Robin Hobb à l'issue de plus de deux heures de queue au Salon du Livre de Paris, je me suis arrêtée en me disant que j'allais attendre "un meilleur moment" avant de m'attaquer au Destin de l'Assassin, point final de cette œuvre colossale. Histoire de bien l'apprécier. Mais je crois que ce n'était pas la vraie raison, car j'ai eu bien des occasions de lire la fin depuis (dont un confinement), et je ne l'ai pourtant jamais fait. 

En finir avec L'Assassin Royal reviendrait sans doute à couper le cordon avec ce passé merdique qui ne me correspond plus mais qui est quand même le mien. Les fans de Harry Potter qui ont grandi au rythme des publications des livres semblent avoir ressenti quelque chose de similaire à la sortie des Reliques de la mort. 

Curieusement, c'est par le biais du manga que je viens de renouer avec la fantasy, en étrennant le volume d'ouverture du manga The Heroic legend of Arslân, un shônen signé de la mangaka Hiromu Arakawa et de l'écrivain Yoshiki Tanaka. Notez que ce dernier est l'auteur des Chroniques d'Arslân, la série de romans dont cette BD japonaise est l'adaptation. 


L'histoire

An 320 du calendrier parse. 

Le moins qu'on puisse dire, c'est que le prince Arslân n'a pas de prédispositions particulières pour le combat. Malgré un entraînement intensif, il ne progresse pas de façon significative. C'est bien embêtant car il doit pourtant se préparer à combattre aux côtés de son père le roi Andragoras. Leur but : défendre les frontières du grand royaume de Parse _une version fictive de l'Empire perse, menacé d'invasion par leurs voisins, les Lusitaniens. 

Si sa maladresse à l'épée cause le mépris de ses parents et provoque quelques sueurs froides chez son maître d'armes, le vieux Valphreze, Arslân a bien d'autres qualités : il ne se cache pas derrière son statut princier et n'a pas peur de se lancer en première ligne. Il ne manque pas de volonté, bien au contraire. C'est un jeune homme curieux de tout et soucieux de son pays, respectueux des gens qui l'entourent, quel que soit leur rang. Enfin, il déborde d'empathie _ce qui lui vaut d'avoir une réputation de soldat "trop sensible". 

La bataille contre les modestes Lusitaniens ne semble pas représenter un grand danger pour des Parses dont la puissance est connue jusque dans les contrées les plus lointaines. A première vue, du moins. 

A y regarder de plus près, la situation n'est pas si simple. Parmi les proches d'Andragoras, seul le brave Daryûn, neveu de Valphreze, sent que les desseins belliqueux des pays limitrophes incitent à la méfiance ; il appelle son roi à considérer l'ennemi avec plus d'humilité en refusant un combat qui a tout d'un guet-apens. Mais la réaction du souverain n'est pas celle espérée ; piqué dans son orgueil, il lui retire son grade de "marzbâhn" _ qui fait de lui une sorte d'officier de l'armée, coupant court à son bel avenir militaire. Puis il donne l'ordre de foncer dans le tas... 

La suite, vous la découvrirez vous-même, si vous le souhaitez ! 

Pourquoi lire les aventures d'Arslân ? 

La fantasy, on aime ou on n'aime pas. Quelques archétypes sont incontournables, ce qui peut donner un air de "déjà lu" au différentes saga en général, et à celle d'Arslân en particulier : un prince en pleine formation, pétri de bonnes intentions mais pas toujours bien inspiré ; un roi charismatique et craint de tous ; un animal protecteur ; un chevalier victime d'injustice qui a hâte d'en découdre : une reine insondable ; un magicien et / ou un troubadour un peu déjanté ; un monde quadrillé de régions dangereuses et de peuples hostiles ...  


Pourtant, le manga d'Arakawa et de Tanaka se distingue positivement, et à plusieurs niveaux, des publications du même genre : 

  • Visuellement, ce manga ancré dans un univers médiéval fantastique est superbe à regarder ; Hiromu Arakawa ne lésine pas sur les détails, que ce soit dans les décors ou dans les scènes d'action. On a l'impression de regarder un film, parfois. D'ailleurs, sachez qu'il existe une version animée et qu'elle est disponible sur Netflix. 
  •  Les personnages principaux et secondaires sont plutôt attachants, même si l'un d'eux claque trop vite à mon goût, mais bon ça reste mon avis : Arslân n'est pas un Perceval aux grands yeux, il est lucide sur ses capacités et ne refuse pas la protection de ses aînés. Il est dans une optique de progression. Même s'il apparaît à la fin du premier tome, on devine que l'"artiste" Narsus va tenir un rôle d'importance : c'est LE personnage qui mesure pleinement le pouvoir des mots, dans une société où on règle tous les désaccords à grands groupes de trique. Ce qui lui a déjà valu quelques problèmes. 
  • Au-delà des nombreuses scènes de combat, on aborde des sujets intéressants et actuels : l'injustice, l'esclavage, le pouvoir de la rumeur, les relations entre parents et enfants... On comprend vite que les environs du royaume de Parse n'ont pas livré tous leurs secrets, et qu'il est trop simpliste de considérer les Lusitaniens comme "les méchants" de l'histoire. Les traîtres ne sont peut-être pas ceux qu'on croit. 
  • Cerise sur le gâteau : Arslân étant souvent accompagné d'Azraël, son ami rapace, on lui attribuera sans hésiter le point volaille !   
  • Public visé : 12 ans et plus ; pas avant car la BD comporte quand même quelques scènes sanglantes, ça peut perturber les plus sensibles. 

Si vous aimez les shônen, la fantasy, les ambiance médiévales et les scènes de baston, The heroic legend of Arslân vous plaira sûrement.  

Hiromu ARAKAWA ; Yoshiki TANAKA. The Heroic legend of Arslân - 1. Kurokawa, 2015. 232 p. ISBN 978-2-380-71039-7 

samedi 25 décembre 2021

[MANGA] Re:Monster - 1 - Kogitsune Kanekiru ; Haruyochi Kobayakawa (2015)

 Joyeux Noël à tous ! 

Une pensée pour ceux qui ne pourront pas, ou qui ne pourront plus passer cette période de fêtes entourés des leurs.

Voici le compte-rendu de lecture d'un manga emprunté à la bibliothèque Dumont. Il s'agit du premier tome de Re:Monster, une série créée par Kogitsune Kanekiru et Haruyochi Kobayakawa et publiée chez Ototo à partir de 2015.

L'histoire 

Kanata Tomokui était un jeune homme doté de pouvoirs extraordinaires... qui ne lui ont finalement été d'aucun secours lorsqu'une admiratrice déséquilibrée s'est jetée sur lui pour l'assassiner à coups de couteau. Le voilà maintenant réincarné en Gobu-Rô, un bébé gobelin tout vert qui semble avoir emmené dans sa nouvelle existence le souvenir cruellement intact de sa vie antérieure (et de sa mort). 

Parce qu'il est à la fois le héros et le narrateur de l'histoire, nous allons découvrir en même temps que lui à quoi peuvent ressembler les trente premiers jours de la vie d'un gobelin. Avec toutes les surprises que peuvent réserver une terre hostile peuplée d'étranges bestioles. Avec toutes les frayeurs qu'impliquent une meute de semblables tous plus imprévisibles les uns que les autres. Mais aussi avec tous les avantages que comportent cette croissance ultra-rapide typique des gobelins qui vous donne l'impression d'être chaque jour un peu plus fort. 

En plus de sa conscience humaine, Rô a conservé de son ancienne vie une partie des dons qui le surclassaient par rapport aux autres hommes, et notamment le "pouvoir d'absorption", c'est à dire une capacité à engranger les capacités de tout ce qu'il ingurgite. Par exemple, s'il mange une vipère nocturne, non seulement il ne lui arrive rien de particulier, mais en plus de cela, il devient capable de produire son propre venin. Pareil pour les araignées ! Ce n'est pas spoiler que de dire qu'il va vite prendre de l'avance sur tous les gros bras de sa tribu et en devenir le chef incontestable. 

Alors, une fois que l'on sait tout cela, que se passe-t-il ? A vrai dire, pas grand chose. Imaginez que vous venez juste d'entrer sur le serveur d'un RPG et que vous partez explorer les quatre coins de la carte tout en jaugeant les capacités de votre personnage et en testant les fonctionnalités du jeu. Vous lancez votre avatar à l'assaut de différents adversaires de plus en plus coriaces, afin de lui faire gagner des points d'expérience et de l'équiper de nouveaux accessoires. Eh bien, c'est un peu ce qui se passe dans le tome 1 de Re:Monster, à la différence que Rô n'est pas piloté par un gamer mais par sa propre conscience d'humain. 

Bestiaire médiéval-fantastique 

Les références à l'univers du roleplay virtuel sont présentes un peu partout dans le manga ; au début, c'est assez déstabilisant car... si l'action se situe clairement dans un univers d'heroic fantasy, on n'est pas pour autant dans un jeu vidéo. 



Les planches sont régulièrement ponctuées d'éléments graphiques et textuels caractéristiques des jeux en ligne.  


Rô et ses deux acolytes Kichi et Mi vont chasser tous les jours pour engranger des compétences et booster leurs possibilités d'évolution, se garantissant ainsi une meilleure place dans leur cohorte de gobelins.   

Chaque niveau de progression atteint va leur permettre d'affronter des créatures de plus en plus dangereuses. On peut s'amuser à les lister de la plus inoffensive à la plus redoutable : 

Le lapicorne - ce lapin coiffé d'une longue corne n'est ni dangereux, ni difficile à attraper, mais généralement un gobelin se laisse transpercer avant de pouvoir y goûter. 

  • Grâce à sa carapace, le tanuki blindé sert à créer de nouvelles armures aux personnages. 
  • La chauve-souris arc-en-ciel est très prisée pour la peau de ses ailes, qui fait de beaux vêtements, si j'ai bien compris. 
  • La vipère nocturne permet à Rô de devenir sa propre usine à venin. 

  • Le tricorne semble beaucoup effrayer Papy Gob, le vieux gobelin qui s'occupe des nouveaux-nés, alors que c'est une licorne améliorée au museau chafouin. 

  • L'orc à tête de porc n'a l'air ni aimable ni mangeable. 

  • Le kobolt est un cousin du gobelin, d'après Wikipedia. Ici, ça ne semble pas être le cas.

  • L'araignée diablotine va inspirer Rô lors d'un combat contre l'un de ses congénères...

  • Le loup noir n'a pas l'air, comme ça, mais il va donner du fil à retordre au héros et à ses amis. 

  • L'ours rouge, l'ennemi ultime qui clôture le premier tome de Re:Monster :


Hogobu-rô président ! 

Ce premier tome sert à poser le décor plus qu'à lancer l'action, bien qu'il y ait beaucoup de scènes de chasse et de combat. Le découpage répétitif du quotidien des personnages et le manque de suspense évident lors de certaines péripéties m'ont un peu gênée, au début : un type choisit une proie à sa mesure, se dit qu'il va la buter car il en a clairement les moyens, la bute effectivement, et se réjouit de sa victoire. Peut-être est-ce lié aux choix de narration du roman dont ce manga est adapté ? 

Malgré tout, on se prend au jeu et on regarde le héros faire ses armes et nous partager ses ressentis grâce à sa mémoire humaine directement catapultée dans une enveloppe qui ne lui est pas encore familière. Le suivre devient aussi addictif que de jouer aux Sims. 

Rô est imbattable ; il est présenté comme étant "au-dessus" des autres gobelins intellectuellement, avec une forte conscience de l'être, mais sans jamais abuser de son pouvoir _en tous cas, pas à mauvais escient. Mais cette prétendue supériorité lui donne un petit côté "colon" parfois investi d'une mission d'éducation des "bons sauvages" que sont les gobelins lambdas teubés : il faut bien que quelqu'un les habille et leur apprenne à vivre, à ces arriérés ! Le héros veut non seulement faire progresser ses semblables _pas trop, faudrait pas perdre le pouvoir... mais il ne semble pas non plus envisager sa chute. 

Enfin, cette histoire a le mérite de mettre les gobelins sur le devant de la scène : c'est assez rare pour être soulignéSouvent classés dans les "méchants", ou du moins parmi les peuples peu influents sur l'intrigue dans les histoires de fantasy, les gobelins sont qualifiés de petits êtres pas impressionnants mais teigneux, repoussants, malodorants, et surtout pas très malins. Bref, une sorte d'humain particulièrement mal fagoté. Ici, même si les différents personnages correspondent bien à ce portrait, ils ont un statut de protagoniste à part entière, avec leur personnalité, leurs traits, leurs points forts et leurs points faibles. Il ne manque peut-être qu'un leader pour faire sortir de l'ombre ces créatures sous-évaluées.   

Si vous voulez en savoir plus, en mieux expliqué, regardez la vidéo du Chef Otaku (plutôt vers le milieu). C'est une chaîne à connaître ! 

Vraiment, Re:Monster est un manga un peu WTF, juste ce qu'il faut pour que ce soit plaisant. C'est franchement une bonne surprise ! Je l'avais emprunté un peu au pif : je voulais lire un shônen afin de pouvoir tenir la conversation avec un de mes collègues prof d'EPS qui est un inconditionnel du genre. Bon, en fait il s'agit d'un seinen en l'occurrence, mais ça fera quand même l'affaire. 

Kogitsune Kanekiru ; Haruyochi Kobayakawa. Re:Monster - 1. Ototo, 2015. ISBN 978-2-351-80-993-8

mardi 23 juillet 2019

Dans la série "J'ai payé, merde !" : Poldark - Saison 1 (2015)

Après avoir écumé le portail de Netflix, j'ai tapé "Écosse" dans le moteur de recherche. Ouais, je fais une fixette sur l'Ecosse en ce moment, allez savoir pourquoi. La série Poldark est apparue dans les résultats, ce qui est à la fois étrange et marrant car les huit épisodes de la saison 1 se jouent dans les Cornouailles, et non en Écosse. Alors soit l'algorithme s'est dit : "allez, l'Angleterre c'est à côté, c'est presque pareil, ça peut passer...", soit les personnages vont migrer au nord plus tard dans l'histoire. 

Du coup, j'ai commencé à regarder, sans grande conviction, le descriptif de Netflix et les toutes premières minutes ne me faisant pas vraiment rêver. Cela dit, toute oeuvre a droit à sa chance.



Poldark - la saison 1 racontée en version express (ou pas)    

Ross Poldark est un type bien, mais il est un peu trop remuant et insolent pour l'Angleterre de 1783, où tout n'est que bonnes manières, mariages de raison, amitiés stratégiques, travail acharné et gros sous planqués dans des coffres forts. Quelques erreurs de jeunesse lui ont valu d'être envoyé en Amérique pour prendre part à la guerre d'indépendance, histoire de lui faire les pieds. Il subira une grave blessure sur le champ de bataille qui retardera son retour sur ses terres natales. Mais il reviendra pourtant, le visage marqué d'une petite balafre stylée très peu cohérente avec le semi-arrachage de tête qu'il a vécu quelques scènes plus tôt.




Peu importe. Il fait une arrivée d'autant plus fracassante que tout le monde le croit mort depuis des lustres ! Du coup, les retrouvailles sont compliquées. Ross apprend que son père, respectable propriétaire minier, est mort pendant son absence en lui laissant plein de dettes. Son oncle George n'est pas franchement enchanté de le voir réapparaître, car une âme de moins aurait fait ses affaires : il aurait pu mettre le grappin une bonne fois pour toutes sur l'intégralité des biens des Poldark et en faire bénéficier son fils Francis. Lequel en passe de se marier avec Elizabeth, qui n'est autre que l'ancienne copine de Ross. Dépité, le rescapé rentre dormir dans la maison déserte de son père. Enfin déserte, pas tout à fait : Jud et Prudie, les domestiques, squattent les lieux et semblent s'accommoder fort bien de la compagnie d'animaux dans leur chambre à coucher. Bref, la loose totale. Ross déprime ; mais pas pour longtemps. Il sait que quand on touche le fond, on ne peut que remonter.



Deux ou trois levers de soleil plus tard, Poldark est remotivé : il va relancer la mine de cuivre, même si c'est un peu la crise à ce moment-là, et redonner du travail à tous ces jeunes mineurs avec qui il a passé sa jeunesse à batifoler, et qui le considèrent comme un frère. Ouais, il est comme ça, Poldark, il est né du bon côté de la barrière, mais il est nature ! ça le dérange pas de défricher lui-même son devant de porte et de serrer la pince à des gens sales et mal habillés.

"et la famille ?"

Bref, un jour, tonton Georges vient mettre un coup de pression car il le sent un peu trop enthousiaste. Tellement, même, qu'il se demande s'il ne pourrait pas réussir, en fin de compte... Il lui tape sur l'épaule en lui disant : "Écoute mon petit, je te connais, la campagne c'est pas pour toi, t'es un malin, tu mérites mieux, va faire ta vie à Londres et laisse les mines à ton cousin." Ce à quoi Ross répond : "Ouais ouais, mais non, je reste ici.", et l'aventure peut commencer. Il rachète la mine de Leisure, avec l'aide de quelques associés prêts à miser quelques livres sur son projet audacieux.


"Tu sais, tu devrais partir...
_ Non.
_Je te le dis autrement : casse-toi !
_ Non.

Parallèlement, il se lie d'amitié avec une paysanne nommée Demelza qu'il rencontre en faisant quelques courses au marché. Pour être exact, disons que la jeune femme est en train de se faire bastonner par quelques bonhommes car elle n'a pas accepté qu'ils s'emparent de son chien pour le donner à manger à un autre chien. Ross la sauve en jouant de sa canne d'aristo et s'apprête à la raccompagner chez elle, vu qu'il est à cheval et qu'elle habite dans le village voisin. Mais elle lui confie qu'elle n'est pas très chaude pour rentrer à la maison car son père et ses frères la fracassent. Il lui propose donc de travailler pour lui en tant qu'aide-cuisinière, ce qu'elle accepte sans savoir qu'elle va aussi se faire bolosser par cette pochtronne de Prudie.

"Qu'est-ce que je pourrais bien faire, là, maintenant, pour emmerder mon monde ?"

L'épisode 1 se termine de manière surréaliste car le père de Demelza rapplique sur la propriété Poldark avec tout son village pour récupérer sa fille, qui ne sera pas la pute d'un gentleman, qu'à cela ne tienne ! Ross se fait défoncer par les gueux, finit en sang, mais il gagne quand même la partie contre toute attente, sans qu'on comprenne à partir de quand il a pris le contrôle de la situation. On comprend bien que ses propres paysans sont venus lui filer un coup de main sur la fin de la baston, mais c'est clairement pas eux qui ont fait la différence. Une fois que la maison est retournée, tout le monde reconnaît la supériorité du Poldark et lui serre la main : c'était un beau match, vraiment ! Ils rentrent chez eux, et Demelza sort du placard où elle s'était rangée. Je ne vous cache pas que cette scène m'a paru tellement capillotractée que je me suis demandée si j'allais enchaîner sur le deuxième épisode. Mais allez, ne soyons pas mauvaise langue : ç'aurait été dommage de s'arrêter là.

La nouvelle de l'embauche d'une nouvelle cuisinière chez Poldark fait jaser, car il n'est pas marié, elle est pas trop mal, et ils rigolent beaucoup ensemble. Et puis d'abord, comment il la paye, lui qui n'a pas un rond. Mais Ross n'est pas un goujat, sachez-le : non, il ne couchera pas avec son employée. Pas avant l'épisode 3, en tous cas.

Cousin Francis se montre favorable à une co-gestion de la mise de Leisure, jusqu'à ce qu'il se rende compte que Ross et Elizabeth sont toujours en très bons termes, et même en très très bon termes. Sa jalousie a le dessus. Ce premier micro-événement marque le début d'une longue série où les décisions professionnelles et/ou impliquant un grand nombre de destins seront guidées par les sentiments de trois pelés.


Dans ce deuxième épisode, on se penche un peu plus sur le cas intéressant de Verity, la gentille soeur vieille fille de Francis, qui rend tellement de services à tout le monde que personne n'a réellement envie qu'elle se case : ça la rendrait beaucoup moins disponibles pour toutes les tâches à la con dont elle doit s'acquitter. Manque de pot pour son vieux père, elle rencontre Blamey, un capitaine au lourd passé ! c'est le coup de foudre. Personne ne valide cette relation, sous prétexte que le marin aurait tué sa femme.

"Oui, j'ai tué ma femme, mais... c'était un accident !"

Seul Ross semble décidé à les aider et leur prête sa maison pour qu'ils puissent faire connaissance de manière plus approfondie, mais Francis découvre le pot-aux-roses et fait irruption chez lui pour agresser les amoureux. Le duel est inévitable ; on va découvrir à ce moment-là que Demelza possède des compétences d'infirmière non négligeables...

... et bien plus efficaces que les talents d'avocat de Poldark. Au cours d'une troisième épisode particulièrement dense, ce dernier doit tirer du pétrin son ami Jim, un jeune mineur asthmatique qui s'est fait choper en train de braconner. Ross fera irruption au procès, retournera la salle et passera un bon savon au juge pour lui rappeler ce que sont la justice et les maladies respiratoires ; le magistrat lui répondra que oui, pauvre garçon, mais bon c'est la vie, foutez-moi ça en prison !

A part ça, les beaux jours reviennent, annonçant la saison des mariages et des gosses : Elizabeth accouche d'un fils, Geoffrey-George _c'est sûrement son bizut de père qui a choisi les prénoms. Le même jour, l'oncle George fait un malaise et demande à Francis de se bouger le cul professionnellement car il sent qu'il ne fera pas de vieux os. Que va devenir la mine si son seul fils ne parvient pas à prendre la moindre initiative ?

Pour finir, comme spoilé plus haut, Ross couche avec Demelza en mettant en avant un argument imparable : quand on ne peut pas faire taire une rumeur, autant lui donner raison ! C'est une manière de voir les choses.

"Est-ce bien le mien, d'abord ?"

Poldark a des principes : quand il se tape une fille, il assume jusqu'au bout et l'épouse (épisode 4). Autant dire que son mariage précipité avec Demelza est une surprise pour tous, y compris pour l'heureuse élue. En effet, passer de Cendrillon à maîtresse de maison n'est pas évident pour. Comment manager des serviteurs quand on a passé sa vie à recevoir des ordres ? Ross se fout des possibles réactions de son entourage, du qu'en dira-t-on et du malaise de sa femme, qu'il perçoit à moitié sans vraiment le comprendre. Il devrait s'inquiéter pourtant, car ses amis investisseurs se demandent si leur choix de le suivre dans son aventure minière ne relève pas de la faute stratégique. Est-il bon et profitable d'encourager un homme qui prend plaisir à faire outrage aux codes de la bonne société ? Dans le doute, certains préfèrent se désengager.



Tonton George tombe et ne s'en relève pas ; Francis est projeté sur le devant de la scène bien plus tôt que prévu. Toujours jaloux de Ross pour plein de raisons, inquiet de ne pas arriver à gérer le lourd héritage que représente la mine de Gambling, il canalise ses angoisses en jouant et en allant aux putes assez fréquemment. Par conséquent, il délaisse sa femme et son enfant ; Elizabeth se doute bien de ce qui se passe, mais choisit de se boucher les oreilles en chantant lalala quand les on-dit arrivent jusqu'à elle.

La gentille Verity prend Demelza sous son aile et tente de lui apprendre les bonnes manières pour qu'elle fasse illusion lors des prochains repas de famille. L'épreuve de mise en application arrivera en même temps que la neige, à Noël _ouais, on a de bonnes grosses ellipses entre certains épisodes. Elizabeth se montrera plutôt bienveillante envers celle qu'elle pourrait considérer comme sa rivale, mais c'est bien la seule. D'autres aristocrates tenteront de mettre la jeune paysanne mal à l'aise, or Demelza s'en sortira avec un pirouette qu'il vaut mieux que vous découvriez par vous-même. Je précise que ce n'est pas sexuel. A la fin de l'épisode, elle apprend à Ross qu'elle est enceinte à son tour, ce qui tombe bien puisqu'ils sont en train de réaliser qu'ils s'aiment vraiment bien, en fait !

Je ne sais plus trop si c'est avant ou après, mais Poldark et ses associés habituels entreprennent de monter leur propre fonderie, histoire de rentabiliser le cuivre remonté de leurs mines. Malheureusement, les Warleggan _aka les (vrais) méchants de la série_ vont lui mettre les bâtons dans les roues. Cette famille de banquiers désireux de compenser leur statut de "parvenus" par la richesse va prendre en grippe l'homme aux trop bonnes idées. A leur tête, on retrouve le jeune George (encore un George ! on va finir par se perdre !), une petite teigne qui vendrait sa mère pour trois piécettes et qui a été assez malin pour devenir l'homme de confiance du cousin Francis... 



Le cinquième épisode est marqué par 1/ la naissance de Julia, la fille de Poldark 2/ l'arrivée de son ami de longue date, le docteur Enys, un BG célibataire très efficace et très remarqué. D'autres événements un peu fous se produisent, on sent qu'on se dirige à grands pas vers la fin de la saison et que le rythme s'accélère. Je ne dirai pas tout, au cas où certains d'entre vous voudraient encore regarder cette série, en dépit de tous mes spoils. Sachez juste que Ross fout sa femme dans la merde en invitant au baptême les deux familles de la petite Julia _on se souvient de la dernière visite du père de Demelza, et que Francis joue sa mine aux cartes. Et perd la partie. Parallèlement, le cuivre se vend mal, les ouvriers ont faim et les émeutes éclatent ça et là. C'est la crise.



Si vous trouvez que c'est moyen de ma de stopper le résumé ici sous prétexte de ménager le suspense, alors qu'il ne reste plus que trois épisodes, dites-vous bien que les coups de théâtre nous arrivent à la fin. Une fois le décor et le contexte social plantés, on sent clairement le changement de cadence _sans que cela semble bâclé pour autant. Certes, l'action devient un peu plus dure à suivre et demande un visionnage plus attentif qu'au début de la série, mais elle reste cohérente et c'est le plus important. 

Verdict 
Bien que je n'aime pas du tout l'univers dans lequel se déroule la série, j'ai voulu regarder la première saison jusqu'au bout pour savoir si je pouvais la conseiller à ma mère. Il se trouve qu'elle adore les histoires de servantes maltraitées à coups de trique et prêtes à mourir de froid pour veiller toute la nuit sur les enfants d'aristocrates au teint de lait, à l'abri des murs sombres et suintants d'un manoir anglais du XIX°siècle. Dans lequel riches et pauvres succombent tous à la même peste bubonique, à la fin. Chacun ses goûts.

J'aime 



  • Poldark a des poules dans son jardin, et même dans sa maison. On les aperçoit par trois fois dans le premier épisode, et ensuite plus vraiment. Sûrement la faute à Demelza... 
  • Un héros qui se moque des apparences et des bonnes manières, ça fait jamais de mal ! Les premières séquences mettant en scène Ross Poldark dans la "haute société" m'a rappelé le personnage de Heathcliff dans les Hauts de Hurlevent : un type déjà trop occupé à contenir sa violence intérieure pour mettre en pratique des codes appris tardivement. En fait, les deux figures sont très différentes ! Poldark a baigné dans un environnement d'aristos où le moindre faux pli de la manchette peut être pris pour un marque d'insolence. Il connaît tous les codes et les maîtrise parfaitement ; c'est juste qu'il s'en fout, et qu'il adore montrer qu'il s'en fout. Cette facette du personnage de Ross Poldark me semble vraiment très bien traitée.  
  • Les femmes de la série parviennent souvent à prendre leur place et à sortir de leur condition _ merci à Graham, l'auteur des romans qui ont inspiré la série télé_ : Demelza, capable de se travestir pour exister sur la place du marché, et de s'adapter à sa nouvelle vie ; Verity saura elle aussi dévier de son chemin tout tracé de vieille célibataire, tellement pratique quand on a besoin de quelqu'un pour s'occuper des gosses et des vieux. 
  • On n'a pas besoin d'être esthète de formation pour remarquer que les paysages sont magnifiques. Je ne dis pas que c'est ce qui fait la différence entre une série qu'on regarde jusqu'au bout et une série qu'on abandonne au milieu du champ, mais vraiment, l'image vaut le coup d'oeil. Je tiens à le souligner. 


Je n'aime point... 


  • Poldark reste quand même un héros trop parfait : brave, talentueux, juste, audacieux, capable de faire un usage à peu près raisonné de ses poings, capable de trouver du cuivre alors que c'est la dèche et du travail à ses amis d'enfance,... Même quand il échoue dans ses différentes entreprises, même quand il fait des boulettes, ben on ne peut pas lui en vouloir car c'était pas vraiment sa faute. En plus, il est bon aux cartes et tient bien l'alcool : il nous énerverait presque ! D'ailleurs, on n'a jamais compris comment ça se faisait que Ross, sa famille, ses personnes de service ne crèvent pas de faim littéralement, et comment il faisait pour rémunérer ses ouvriers à un meilleur taux que son cousin pété de thune, sachant qu'il est censé n'avoir reçu que des dettes en héritage. Mystère. 
  • J'ai eu beaucoup de mal avec Elizabeth, alias la première copine de Poldark, finalement mariée au calme et riche cousin Francis. Déjà, ses airs de biche apeurée qui ne sait pas si elle doit traverser la route ou pas m'ont pas mal agacée. Et vas-y que je mette un mur à mon ex en jouant la carte de la raison, et vas-y que je revienne lui tourner autour deux jours après... Cela dit, il faut reconnaître que ce personnage évolue sensiblement et devient presque attachant, au fil des épisodes. C'est l'inverse avec Francis, qu'on trouve sympa au début, ou du moins qu'on prend en pitié tellement il fait pâlichon à côté de son cousin charismatique, et qu'on finit par détester au fil des événements. Son manque de personnalité a indéniablement laissé de la place à sa connerie, mais vraiment. C'était nécessaire de lui coller cette tête de bizut ? Bref, je n'ai pas réussi à prendre au sérieux ces deux pièces maîtresses de la série, mais c'est très personnel. 
  • La saison 1 compte 8 épisodes de 50 minutes, clairement délimités, faits pour être regardés d'une traite ; alors tout dépend des préférences des spectateurs et des capacités de concentration de chacun, mais il faut savoir ceci : le mieux pour bien suivre Poldark, pour ne pas en louper une miette, c'est de se poser devant et de ne rien faire d'autre. 


Si vous aimez les séries historiques qui prennent un peu le temps pour démarrer, Poldark vaut vraiment le détour. Par contre, si vous n'adhérez pas à l'ambiance lutte sociale dans les Cornouailles au XIX°siècle, peut-être vaut-il mieux passer votre chemin.


Poldark 
2015 
Création : Debbie Horsfield 
Royaume-Uni - BBC One 
Série adaptée des treize romans de la saga Poldark écrite par Winston Graham




vendredi 12 juillet 2019

Téma la bibliothèque ! L'attente infinie - Julia Wertz (2015)


Ce n'est pas sans une certaine émotion que j'évoque ici L'attente infinie de Julia Wertz, car cette BD m'a été offerte récemment par mon pote Xavier pour mon anniversaire. Même si on avait pas mal parlé de ce livre plein d'humour dans lequel l'héroïne entretient des rapports délicats avec l'alcool _un peu comme moi !, ce cadeau a été une vraie surprise. Je ne suis pas sûre d'avoir encore trouvé les bons mots pour le remercier. 
  


L'histoire

Dans ce petit pavé de planches (pas loin de 250 pages), la dessinatrice américaine Julia Wertz raconte son parcours personnel et professionnel en trois chapitres intitulés "Au turbin", "L'attente infinie" et "Un endroit bien singulier". Le premier parle de son expérience du monde du travail, depuis les représentations construites pendant l'enfance jusqu'à sa réussite artistique à New-York, en passant par une succession de petits boulots dans le domaine de la restauration. Dans la deuxième partie, elle aborde plus longuement l'entrée dans l'âge adulte, à travers une poignée d'années d'errance post-secondaire à San Francisco ; c'est au cours de cette période dissolue qu'elle découvrira qu'elle est atteinte d'un lupus érythémateux systémique, maladie grave qui l'épuisera mais qu'elle parviendra à combattre. Enfin, "Un endroit bien singulier" clôture cet album de "nouvelles dessinées" : l'auteure y rend un vibrant hommage à la petite bibliothèque qu'elle fréquentait dans sa jeunesse.




La bibliothèque de Julia Wertz 


Le dessinateur revient toujours sur les lieux du crime. Quand, en 2012, Julia fait un tour dans la bibliothèque de sa ville d'origine, elle consulte le catalogue informatisé et constate que l'un de ses romans graphiques y apparaît : pour celle qui rêvait lorsqu'elle était petite d'écrire un livre et de le voir en rayon, la boucle est bouclée. 

Les nombreux souvenirs de lectures qu'elle nous fait partager le temps de quelques vignettes _ce dernier chapitre est nettement plus court que les deux précédents_ nous permettent de constater que Julia avait facilement accès aux livres, même à la maison, même s'il s'agissait surtout d'ouvrages religieux... et que la culture n'était pas laissée de côté. Lire des histoires pouvait être une source de tensions avec Josh le grand frère, comme un moment de partage avec Jonathan le petit dernier : dans tous les cas, c'était un moment significatif et jamais vain. Plus tard, Julia a choisi ses livres en fonction de ses questionnements, de ses fréquentations, de ses problèmes, de sa santé... et à découvert pas mal de choses auxquelles elle ne s'attendait pas. On remarquera avec étonnement que la dessinatrice a été maintes fois choquée par les images et les textes sur lesquels elle est tombée dans sa jeunesse, à peu près autant qu'un gosse de douze ans sur la page de résultats de Google Images après qu'il a tapé "syphilis" dans la barre de recherche. Enfin plutôt un gosse de 8 ans, d'ailleurs. Au-delà, ils ont déjà tout vu...

Malgré tout, si elle ne devait en retenir qu'une, ce serait celle qui l'a vue grandir. Avec son bazar... 


ses mystères... 


son fichier ... 


qui deviendra un espace informatisé beaucoup moins à son goût... 

En bref, Julia Wertz estime que si elle est ce qu'elle est aujourd'hui, c'est parce que ce lieu clé de son environnement a su nourrir son imaginaire d'enfant et lui servir de refuge quand elle en a eu besoin. Un point de vue intéressant et inspirant au possible sur l'impact des livres sur une vie ; tous les professionnels œuvrant au développement de la lecture publique devraient jeter un oeil sur ses propos. 

J'en profite pour dire aux bibliothécaires et documentalistes de passage sur ce blog que L'attente infinie mentionne très clairement et à deux reprises la classification de Dewey, chose relativement rare en littérature ! A peu près aussi rare qu'un hommage à une médiathèque de quartier... 



Il y aurait encore beaucoup à dire sur L'attente infinie... 

... mais pour cela il faut d'abord que je la relise avec plus d'attention. Comme elle se plaît à le revendiquer, Julia Wertz appartient à la mouvance d'auteurs américains des années 2000 qui se sont lancés dans une sorte de "one man show" version BD, en partant de leur vie quotidienne et en tournant en dérision leurs galères. Ces trois histoires courtes, qu'elle a choisi de présenter sans suivre d'ordre chronologique, pourraient donc être fort ennuyeuses ; pourtant, elle parleront à beaucoup de monde. Maladie, alcoolisme, relations familiales, conversations sans queue ni tête entre frères et soeurs, colocations compliquées, séchage de cours, boulot de merde et avenir tellement flou que c'en devient angoissant... qui n'est pas passé par là ? On se reconnaît tous à un moment ou à un autre dans le personnage de Julia, et ça ne fait pas de mal. 

L'illustratrice nous fait partager la naissance de sa vocation, sa vision de la bande dessinée et de l'art, sa manière d'être artiste, son besoin de liberté sur lequel elle ne fera aucune concession. Ok, je n'ai pas lu ses autres publications, mais je pense que ce n'est pas prendre un mauvais départ qu'entrer dans l'oeuvre de Julia Wertz par L'attente infinie. Après, personnellement, je suis assez séduite par ce trait à la fois épuré et sûr de lui qui rappelle les dessins animés d'il y a quelques années ! 

Julia Wertz. L'attente infinie. L'agrume, 2015. 233 p. ISBN 979-10-90743-28-1