dimanche 7 janvier 2018

Lectures de vacances - Agence Pertinax - Jean-Philippe Arrou-Vignod (1996)


Ma grand-mère a tapiné en parallèle de son travail à l'usine pendant très longtemps. Lorsqu'elle est tombée enceinte de mon père, j'imagine que le monde a du s'effondrer pour elle ; il allait bien falloir qu'elle se marie avec ce cheminot dont elle avait déjà eu une fille quatre ans auparavant. Comme l'idée d'une interdiction d'accès au baisodrome sur plusieurs mois ne l'enchantait guère, elle a tenté de se faire avorter. Ce n'était pas la première fois qu'elle réglait le problème de cette manière, mais ce coup-ci, ça n'a pas voulu... Mon père est né, et à survécu malgré les tentatives d'"accidents malencontreux" entravés par des aïeux qui avaient l'oeil. Elle lui en a toujours voulu, et lui en veut toujours de n'avoir pas réussi à le détruire. 

Sa contrariété s'est étendue à l'ensemble de notre famille : ma mère est devenue sa cible favorite, ma soeur et moi avons fait l'objet d'un intérêt malsain où pointait le désir de nous voir échouer, de repérer d'éventuelles faiblesses. En effet, "la vieille", comme nous l'appelons, tenait trop à son image de gentille petite mamie un peu chaudasse mais innocemment folle pour nous haïr ouvertement. Elle usait, et use encore des petits chemins forestiers pour nous atteindre en plein coeur et soulever nos tripes. 




L'une de ses techniques favorites était de nous assaillir d'appels téléphoniques anonymes, pour nous insulter ou nous intimider. Je me souviens qu'elle avait une fois traité ma mère de "race à détruire", de "sale juive" (pour l'anecdote : on n'a jamais su d'où ça sortait puisque ma mère n'est pas juive...). Dit de cette manière, la situation semble plus cocasse qu'autre chose, mais en vérité ces mauvaises blagues nous mettaient le cerveau en vrac pendant des jours. Si on savait qu'elle était derrière chaque sonnerie malveillante, on savait aussi qu'on ne pouvait rien faire sans preuves. Lorsque mon grand-père, retraité de la SNCF et par extension alcoolique notoire, la cognait sur le coup de seize heures, je ne la plaignais pas outre mesure. Lorsqu'elle venait se planquer chez nous, qu'on devait fermer tous les volets à la hâte et nous murer en silence toutes les quatre _elle, ma mère, ma soeur et moi_ en attendant dans l'obscurité que "le vieux" se calme et ait terminé de faire le tour de la maison en hurlant, je la maudissais. Car oui, allez savoir comment l'affaire s'est goupillée : nous sommes également voisins... 




Je devrais "essayer de la comprendre", avoir de "l'empathie", "me mettre à sa place deux minutes, pauvre femme quand même!", mais cela m'est impossible. Elle a certes vécu des choses douloureuses, or elle a pris le parti de passer ses nerfs sur des gens qui n'y sont pour rien et qui se sont résignés à subir sans se révolter. 

Résultat des courses : j'ai appris, à son contact, à me méfier des "gentilles petites vieilles". Et grâce à elle, une sonnerie de téléphone ou des coups lancés dans une porte peuvent me faire activer le "mode danger" en une fraction de seconde.  


Agence Pertinax - Jean-Philippe Arrou-Vignod (1996)

Il y a quelques mois de cela, nous avions fait un focus sur un épisode des aventures de PP Cul-Vert et de ses deux acolytes Rémi et Mathilde. Aujourd'hui, remettons sur le devant de la scène l'un de nos auteurs jeunesse bordelais préférés par le biais du roman Agence Pertinax. 



A l'aube des vacances de juillet, Matt, seize ans, mange son pain noir : il vient de rater le brevet et ne parvient pas à trouver le job qui l'aidera faire passer plus vite ces deux mois d'été dans la cité. Comme sa mère ne roule pas sur l'or et que son frère est récemment parti de la maison, l'adolescent culpabilise d'être une source de tracas supplémentaire pour son entourage. Il paierait cher pour un peu plus de réussite. 

Un jour, il répond sans trop y croire à une offre d'emploi dans un cabinet de détectives privés : l'Agence Pertinax. Le descriptif n'est pas très détaillé, mais après tout, pourquoi pas ? L'entretien est concluant, à la grande surprise de Matt qui n'a toujours pas très bien compris ce qu'il aura à faire. Il se prend donc à s'imaginer dans la peau d'un apprenti détective au potentiel prometteur.. mais retombe vite sur Terre lorsque Clara, la secrétaire, lui fait visiter l'endroit : sa tâche consiste à ranger les enquêtes résolues et les dossiers des clients dans la salle des archives ! Le parfait boulot de con ; enfin, c'est mieux que rien.

Heureusement, il sympathise rapidement avec la très jolie fille de la femme de ménage, Schéhérazade. C'est une habituée des lieux qui n'a pas les yeux dans sa poche et qui, par son franc parler, pousse Matt à se découvrir des talents cachés. Autant dire que son quotidien s'en trouve fortement amélioré.

Un jour, à l'heure du déjeuner, une vieille dame appelée Esther Rosenbaum frappe à la porte de l'agence : elle souhaite parler à M. Pertinax, le big boss, car elle se sent en danger. Dans son voisinage, quelqu'un tente de l'intimider depuis plusieurs mois ; au début, elle ne prêtait pas attention aux lettres et aux appels téléphoniques anonymes, mais à présent elle a peur. Matt et Schéhérazade ne savent que faire : tous les détectives sont en pause, et eux-même ne sont pas habilités à traiter l'affaire. Or, il ne serait pas humain de laisser la mamie à la rue sans lui porter secours. Sans rien dire à personne, ils décident de prendre l'enquête à leur compte et de se lancer à la poursuite du harceleur comme des pros. C'est culotté, mais c'est pour la bonne cause !





Je suis peut-être influencée par ma lecture récente de PP Cul-Vert et le monstre du Loch Ness, mais Matt m'a un peu fait penser au personnage de Rémi. Tous deux narrateurs, ces garçons se sentent médiocres pour ne pas dire "nuls" alors qu'ils ont bien des qualités dont ils vont prendre conscience au fil de leurs aventures : pour les jeunes lecteur, il est très importants de rencontrer des héros qui, comme eux trop souvent, n'ont pas une très forte estime d'eux-même _à tort ! Comme Mathilde, Schéhérazade est le "cerveau" de l'équipe : rusée, vive d'esprit, elle a une expérience de la vie et une clairvoyance qui lui donnent une longueur d'avance sur son binôme : un personnage féminin fort comme on en a besoin aussi.

Les investigations de Matt et de Schéhérazade tiennent la route ! Structurée et bien rythmée, elle reste réaliste tout en étant assez facile à suivre, et nous fait rencontrer des figures hautes en couleur : une mamie au passé douloureux, un voisin facho, des jeunes de banlieue turbulents mais pas trop méchants, un détective faussement désinvolte mais terriblement efficace.. Bien sûr, l'histoire a pris vingt ans dans les dents, et ça se sent... On paie en francs, les malfrats se terrorisent à coups de vieux téléphones fixes, et on trouve les bonnes adresses à l'aide du Minitel. Les caïds se font appeler Mickey, Pinpon, sans que ça ne nuise à leur crédibilité... Quant à Matt et Shéhérazade, où iraient-ils sans leur robuste Solex ? 

LE Minitel ! 

Pourtant, comme beaucoup d'ouvrages de Jean-Philippe Arrou-Vignod, Agence Pertinax reste un classique à avoir au CDI (à mon avis, hein !).


Jean-Philippe ARROU-VIGNOD. Agence Pertinax. Gallimard Jeunesse - Folio Junior, 1996. 139 p. Ill. P. Munch, Y. Nascimbene. ISBN 2-07-051521-4



mercredi 3 janvier 2018

Il faut sauver Saïd - Brigitte Smadja (2003)


J'observe le manège des petits et des plus vieux en me demandant ce qui est préférable : avoir affaire à un gus qui vous déteste ? Ou devoir composer avec un particulier qui vous aime bien, mais qui n'assume tellement pas sa sympathie pour vous qu'il s'impose en public un masque méprisant ou moqueur ? J'en sais rien, mais perso j'ai jamais trop aimé Carnaval. Après, chacun ses délires, hein. La fierté ne tue pas plus que le ridicule, mais elle stérilise plutôt pas mal ! 




En CM2, Saïd était un bon élève. Il aimait aller à l'école, travailler en s'appliquant et chercher des mots nouveaux dans le dictionnaire. Comme Nadine, la maîtresse, avait défini des règles de vie que personne n'aurait songé à contester, il ne craignait pas les injustices et les violences typiques des cours de récréation. Mais cette année, Saïd est en 6ème. Il a quitté le cocon de la primaire pour atterrir dans une bruyante usine à gaz : le collège Camille Claudel.

Au bout de quelques semaines de cours seulement, la désillusion est totale : dans sa classe, personne n'accorde d'importance à ce que disent les professeurs, personne ne semble avoir envie d'apprendre, tout le monde chahute du matin au soir. La cour et les couloirs sont le théâtre de coups, d'insultes, de racket, de trafic. D'abord stupéfait, Saïd devient blasé et perd toute motivation : à quoi bon rester un bon élève, si ça ne lui apporte rien d'autre que des ennuis ?

Alors qu'il espérait trouver dans sa famille une source de réconfort, il se rend compte que l'ambiance se dégrade aussi à la maison. La grande soeur sort avec "un Français", et doit déménager sous la pression du grand frère... qui lui-même s'est mis à dealer. Cerise sur le gâteau, tous réalisent que le petit dernier de la fratrie est devenu sourd à cause d'une otite mal soignée. Les parents, désemparés, ferment les yeux en espérant que l'orage passe : pas besoin d'affronter des problèmes qu'on refuse de voir. Au milieu de tout cela, Saïd file droit, sans faire de vagues, et décroche dans l'indifférence générale.


Puis vient le moment où vous me suggérez de nominer Il faut sauver Saïd dans la Sélection Larmes de Rasoir, mention Prozac D'Or... 

 
... mais en fait, non merci, ce ne sera pas la peine ! 

Perdu dans la jungle du collège, Saïd s'accroche à tout ce qu'il peut pour survivre : un cahier, dans lequel il garde une trace des événements majeurs de son quotidien et quelques définitions de mots nouveaux, son meilleur copain Antoine, un prof autoritaire baraqué _et donc rassurant pour qui ne cherche pas les noises. Ces soutiens sont peu nombreux, mais ils seront indéfectibles et contribueront à la note positive apportée dans les dernières phrases du roman. Habiter dans une cité, aller dans un collège "mal famé", voir son ami mener une existence plus reposante dans la zone pavillonnaire, cacher qu'on est cousin avec la terreur du quartier, qu'on est le frère d'une petite frappe, constater la faiblesse de ses parents... tout cela n'est pas simple, mais tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir comme on dit. De tout façon, se retrouver dans un tel bourbier ne laisse pas le temps de pleurnicher sur son sort !

Bien qu'il compte maintenant une petite quinzaine d'années, cet ouvrage de Brigitte Smadja, auteure majeure de la littérature pour la jeunesse, sonne toujours aussi juste et dépeint vraiment pas mal le choc que vivent certains élèves lors de leur rentrée en sixième. Par rapport à d'autres romans pour la jeunesse qui me sont tombés sous la main, et qui sont par ailleurs très intéressants _je pense à Comment j'ai survécu à la sixième (Marion Achard) et Enfin la sixième ! (Fabrice Colin), il a l'avantage de comparer le fonctionnement de l'école primaire avec celui du collège. 

                                           
                                         

Si le procédé du "cahier-journal de bord" nous permet de comprendre de l'intérieur l'évolution du héros, d'abord nostalgique, puis perplexe et enfin fataliste, il nous donne l'occasion de découvrir tous les drames auxquels un enfant peut assister dans un collège sans que les adultes ne s'en rendent compte ! C'est ainsi qu'on assiste en spectateur au décrochage progressif d'un jeune pourtant déterminé à réussir quelques mois plus tôt. Même si c'est une fiction, Il faut sauver Saïd a de quoi nous faire réfléchir...

Un film du même nom est sorti en 2007 ; je serais assez curieuse de le voir pour travailler dessus avec les élèves, éventuellement. Mais il semble assez difficile à trouver, que ce soit en streaming, en achat VOD/DVD à un prix abordable, ou même en médiathèque. Si vous connaissez une piste (légale de préférence, mais bon, je suis pas raciste), faites-moi signe !



Brigitte SMADJA. Il faut sauver Saïd. L'Ecole des Loisirs, 2003. Coll. "Neuf". 93 p. ISBN 2211072445. 
Illustration de la couverture : Alan Mets. 

samedi 30 décembre 2017

Le Fou et l'Assassin - 2 - La Fille de l'Assassin - Robin Hobb (2014)


Heureusement qu'il ne s'agit pas d'une intrusion réelle !

Dans le silence tout relatif des élèves confinés, Naya a du m'entendre penser, puisqu'elle me demande à voix basse : "Mais madame, si ça arrive vraiment, on est tous morts ! Y a aucune porte pour sortir par derrière et on peut même pas s'échapper par les fenêtres à cause des barreaux". A ses côtés, une petite vingtaine d'élèves appuient sa remarque de murmures inquiets. Tout à l'heure, ils se sont assis au sol dans le coin lecture du CDI, conformément à la consigne donnée. Depuis, on attend...  



Nous sommes en train d'effectuer l'exercice "attentat - intrusion" du Plan Particulier de Mise en Sûreté. Pour ceux qui ne le sauraient pas, l'élaboration d'un PPMS est obligatoire dans tous les établissements scolaires : il détermine les comportements que doivent adopter les élèves et les personnels en cas de risque majeur, qu'il s'agisse d'une catastrophe naturelle, technologique (explosion, passage d'un nuage toxique) ou d'un attentat. Afin de voir si ce plan tient la route, on le "teste" au moins une fois par an _voire plus, faudrait vérifier ! pour s'assurer qu'il tient la route et pour mettre évidence les points à améliorer. 

Les plus petits tentent de se faire une place à peu près confortable au milieu des quelques grandes perches de 4° qui avaient squatté les chauffeuses du coin lecture dès le début de l'heure. Bien vu ! Comme à peu près tout le monde au collège, elles se doutaient que l'exercice aurait lieu en première heure de l'après-midi. Dans l'obscurité quasi totale, ça joue des coudes. 

"Eh ! c'était mon pied !"   

Quelle conne ! J'ai rabaissé tous les volets, alors que nous étions autorisés à laisser ouverts ceux donnant sur le chantier, pour assurer un minimum de lumière et éviter toutes ces blagues qu'on ne peut faire que dans l'ombre. Tant pis. 

Dernière vérification du SMS destiné au principal avant de l'envoyer, histoire de gicler d'éventuelles et de voir si le nombre d'élèves tapis dans l'ombre est exact _il faut indiquer dans ce message son nom, le lieu où l'on se trouve, combien de gosses on abrite, etc... 

Pour l'instant, ça roule, les petits sont plutôt coopératifs, alors je laisse mon esprit sortir de sa cage quelques instants. La Fille de l'Assassin (Le Fou et l'Assassin 2) attend toujours sagement son tour sur le tapis. En refermant le livre, la dernière fois, j'ai laissé la petite Abeille errant dans les galeries secrètes du château de Flétribois, en quêtes de planques où elle pourrait se confiner, elle aussi, tandis que Fitz, son père, se battait inlassablement avec sa mauvaise conscience d'assassin professionnel...   

Moussa refuse de s'asseoir au sol à côté des autres. Il faut dire que certains d'entre eux se foutent de sa gueule car il vient d'exploser un carton de bouquins à ranger en s'asseyant dessus, mode pachyderme activé. Précisons que Moussa est un peu enrobé ; il n'en faut pas plus pour amuser la galerie. 

Voilà ce qu'on trouve quand on tape "carton défoncé" sur Google.
Je sors du coin lecture où je m'étais posée avec les petits pour ramener une chaise à Moussa, qui est chiant au quotidien, certes, mais qu'on va pas laisser se faire traiter de gros par les autres pour autant. D'autant plus que son père le fait déjà très bien, paraît-il. Après négociation, il s'installe sur une chaise un peu en dehors de la "zone de confinement", et se retrouve donc en plein dans l'axe de la porte. Tu vois la balle perdue, là bas ? C'est pour sa pomme, mon p'tit Moussa ! Enfin, comme il est assis et qu'il se tient à peu près, on va pas criser. Paye ton confinement.   

Les intrus factices arrivent enfin, avec force cris et coups dans les portes. Bien qu'ils n'aient pas donné l'impression d'avoir forcé outre mesure, ceux qui ont tenté d'ouvrir la porte du CDI en ont fracassé la poignée ; elle s'est échouée sur le lino humidifié par les allées et venues dans un bruit métallique qui surprend les élèves plus que de raison. 

"Madame, c'était quoi ce bruit ? Ahmed stresse à présent, alors qu'il était saoulé à l'idée d'avoir à subir cet exercice de prévention et faisait bien profiter son monde de ses soupirs blasés. 
_ Rien de grave, c'est seulement la poignée de la porte qui est tombée. Restez silencieux." 
Comme quoi, un faux attentat peut causer de vraies dégradations ! Bon, il est vrai que cette clenche était déjà en souffrance depuis quelques jours.     

Les "terroristes" s'éloignent, les opportunistes entrent en jeu. 

"Madame, vous voulez bien nous achetez des tickets de tombola ? 
_ Bah enfin, les filles, c'est pas le moment ! 

Damia et Aya sont mes chouchous, et elles le savent pertinemment. Lorsque elles se sont extraites du coin lecture au bout de deux minutes de confinement pour aller ramper sous une des tables de l'espace informatique, se cognant contre les chaises au passage, elles sont bien compris qu'elles ne pourraient pas m'énerver aujourd'hui. J'aurais du les sanctionner, mais j'étais déjà bien trop occupée à essayer de ne pas rire. 

_ Mais Madaaame c'est pour récolter de l'argent pour aider à payer les voyages scolaires des 5èmes ! 
_ Oui oui, je sais bien, mais on verra ça plus tard. 
_ Vous en achèterez hein ? 
_ On verra, on verra...  
_ Madame ? 

Malgré le chuchotement de rigueur, j'ai reconnu Fatoumata, et le ton excessivement poli et mielleux qu'elle prend lorsqu'elle a quelque chose à demander. 

_ Oui Fatoumata ? 
_ Je peux imprimer une image pour mon exposé, vite fait ? 
_ Non non, pas tant que l'exercice n'est pas terminé. 
_ Allez, Madame... Tout le monde sait que c'est pas un vrai attentat et de toute façon les volets sont fermés ! Personne verra rien.  
Le froissement caractéristique d'un paquet de bonbons qu'on défonce en toute discrétion à l'abri d'un sac à dos vient agacer mes oreilles. 
_ Pour ceux qui l'auraient oublié : on ne mange pas et qu'on ne boit pas dans le CDI. 




Enfin, une annonce de la "sécurité" diffusée au mégaphone nous invite à lever le confinement. Mickaël Youn fait irruption dans mes pensées sans crier gare, avec sa fameuse "boîte à images". Il était temps. On rallume aussitôt comme si rester dans le noir nous avait pompé de l'oxygène et on se regroupe autour d'une table pour "évaluer" l'exercice à l'aide d'une grille prévue pour l'occasion. C'est alors que la porte s'ouvre, laissant entrer vent et crachin. Dans l'encadrement apparaissent un trio de 3èmes qui n'ont "pas réussi à trouver" de stage d'observation, ces petites feignasses. Ils ont donc été "embauchés" au collège pour la semaine, on dirait bien. 

 Ils portent un brassard fluorescent.   

"Euh, bonjour, on est la police. On vient vous dire que vous pouvez arrêter le confinement.
_ Mais apparemment, euh, ça va, vous étiez déjà au courant". 



Où est-ce qu'on en était ? 

A Flétribois, FitzChevalerie et sa fille sont encore sous le choc de la mort de Molly. Malgré leur tristesse, ils doivent continuer à vivre ; la famille, les amis et le rythme des saisons leur rappellent que le temps du deuil se termine et qu'il faut tourner la page. Pour eux, rien n'est plus dur à entendre, mais les mésaventures qui s'annoncent vont les forcer à aller de l'avant.

D'abord, Fitz recueille une mystérieuse messagère qu'il confond avec le Fou avant de s'apercevoir qu'il s'agit d'une jeune femme qui lui ressemble beaucoup. La malheureuse est aux portes de la mort. Volontairement infectée de vers pour avoir voulu effectuer sa mission malgré l'interdiction d'un ennemi obscur, elle aura à peine le temps de débiter quelques mots avant de tomber dans un délire irréversible. Elle ne laisse derrière elle qu'une sorte de "cape d'invisibilité" que la petite Abeille s'empresse de chaparder. Le message délivré laisse perplexe le maître de Flétribois, puisqu'il y apprend que le Fou a un fils, qu'il doit retrouver cette progéniture improbable et le protéger coûte que coûte d'un danger imminent !



Ensuite, son vieux mentor Umbre Tombétoile lui confie la sécurité de deux personnages encore mystérieux à nos yeux : l'insupportable Évite, nouvelle "apprentie assassin" beaucoup trop caractérielle et frivole pour être efficace, et FitzVigilant, un jeune premier aux origines floues officiellement envoyé à "Flétry" pour apprendre à lire et à écrire aux enfants du domaine. Comme s'il n'avait déjà pas assez de mal à s'occuper de sa fille correctement, il faut en plus qu'il joue les gardes du corps discrets pour deux jeunes gens qu'il ne connaît pas encore très bien mais qui lui laissent déjà une sale impression. D'autant plus qu'on ne sait jamais quels projets tordus le vieil Umbre a derrière la tête.

Une relation de confiance commence à s'établir entre Fitz, très convaincant dans le rôle du père dépassé, et de la petite Abeille, plutôt mûre pour son âge. Mais ce lien est encore ténu, même s'il se renforce au fil des situations périlleuses. Tous deux devront s'armer de patience et de courage pour le garder intact.


Le Fou ! Enfin ! 

Aussi étrange que cela puisse paraître, le Fou cause la séparation physique de la fille et du père ; elle était redoutée par Abeille, tandis que Fitz avait rejeté en bloc cette éventualité. Car oui ! Le Fou, le Prophète Blanc au teint diaphane, le gracieux Sire Doré, l'unique Bien Aimé au mille visages fait enfin son apparition ! Nous l'attendions tous depuis des centaines de pages, et, même s'il ne vient pas à notre rencontre sous son aspect le plus engageant, c'est quand même une joie de le retrouver : les choses sérieuses vont pouvoir commencer !


Alerte Spoiler : arrêtez-vous là si vous souhaitez lire le livre. 



Effectivement, le Fou apporte son lot d'informations, remettant en cause des savoirs que Fitz considérait comme certains. Les lecteurs qui suivent la saga depuis son commencement y trouveront un nouvel éclairage des événements passés. Si la connexion d'Abeille au Fou était plutôt prévisible, on sera très surpris de la requête faite par Bien Aimé à la fin de ce deuxième tome. Pendant des années le triste "Sire Blaireau" a bataillé avec le sort pour ne plus avoir à ôter des vies, mais il semblerait qu'à ce petit jeu il ait encore perdu.


Partage des voix 

On l'avait déjà relevé dans le Fou et l'Assassin 1, et c'est encore plus flagrant dans le 2 : pour la première fois depuis qu'on suit ses aventures, Fitz partage sa place de narrateur avec la petite Abeille.

C'est même du 50-50, puisque les chapitres racontés à la première personne par le père alternent avec ceux dont la fille tient les rênes. Le titre "la Fille de l'Assassin" rend justice à la place occupée par ce tout jeune personnage en pleine émancipation. Même si, physiquement, ça ne suit pas vraiment _ la fille de Molly a toujours l'air d'une toute petite fille malgré ses neuf ans_, elle apprend à composer avec sa petite taille et fait l'expérience de nouveaux sentiments : l'amour (vite fait), l'amitié, et surtout la jalousie. Elle ne prend pas seulement les rênes de la narration, puisqu'elle se résout à affronter sa peur et à monter à cheval ; en cela elle sera aidée par le jeune palefrenier Persévérance, qu'elle reconnaîtra vite comme l'une des seule personne en qui elle pourra se fier. 




Pas facile de s'y retrouver quand on "éponge" toutes les magies, que ce soit le vent de l'Art ou le Vif, sans en posséder aucune. Pourquoi Abeille fait-elle des rêves réalistes.. tout en étant éveillée ? Qui est Père Loup, ce spectre d'Oeil de Nuit qui vient la délivrer de ses peurs paniques ? Et surtout, qui est-elle ? Pourquoi ressemble-t-elle si peu de ses parents ? Pourquoi son teint est-il aussi blanc, ses cheveux aussi blonds ? Bien des mystères soufflent encore sur la branche bâtarde de la famille Loinvoyant.


Si le deuxième cycle de L'Assassin Royal, que j'avais beaucoup aimé malgré tout, m'avait paru un peu lent au démarrage et moins haletant que les aventures du petit Fitz, Le Fou et l'Assassin tient toutes ses promesses. L'Assassin du roi a retrouvé son souffle, ses colères froides et sa tendance à tomber dans tous les pièges qu'on lui tend ! CQFD le bain de sang qui conclut ce deuxième volet de la série, hum hum... Ses boulettes nous auraient presque manqué...   


Robin HOBB. Le Fou et l'Assassin 2 - La fille de l'assassin. Editions France Loisirs, 2014. Coll. Fantasy.494 p. ISBN 978-2-298-10621-3


Sinon Joyeuses Fêtes !






samedi 25 novembre 2017

ÉGALITÉ FILLES GARÇONS - Le Ramadan de la parole - Jeanne Benameur (2007)


Je connais Aulnay-sous-Bois depuis quelques années ; la bibliothèque Dumont est même l'un des premiers lieux-clefs de la ville dans lequel j'ai posé les pieds. Après la gare, qui lui fait face. Pourtant, je n'y avais jamais emprunté le moindre document jusqu'à ces dernières semaines...  

Le Ramadan de la parole - Jeanne Benameur (2007) 



Paru dans la collection "D'une seule voix" d'Actes Sud Junior, ce petit ouvrage regroupe trois récits portant sur le thème de la liberté des femmes. En effet, Même les Chinoises n'ont plus les pieds bandés, Le Ramadan de la parole et A l'affiche laissent la parole à trois femmes en devenir qui évoluent à des époques et dans des lieux différents, mais qui ressentent toutes trois le besoin d'évacuer une violente colère. 

La première est révoltée contre le souhait de sa mère de la voir abandonner tout espoir de suivre des études, de se cultiver et de lire, au profit des tâches "dignes" d'une femme "respectable". A savoir : gérer sa maison _et sa cuisine, se marier et prier. Nous sommes en France, dans les années 1920 ; les femmes ont tenu le pays à bout de bras pendant la Grande Guerre mais ce n'est déjà plus qu'un lointain souvenir... 

La seconde est âgée de quinze ans ; depuis que sa mère lui a dit qu'elle était devenue "une jeune fille", et elle aime beaucoup se définir ainsi. Nous voilà revenus à l'époque actuelle. Malheureusement, les autres collégiens ont une autre vision des choses : pour beaucoup d'entre eux, insulter les femmes et faire des allusions obscènes à leur corps est aussi normal que drôle... Quant à ses copines, elles semblent accepter la situation avec humour _ ou résignation ? Qu'à cela ne tienne, elle ne cèdera pas à logique du troupeau : la narratrice ne se voilera pas _les garçons le font-ils, eux ?, elle ne cachera à personne qu'elle est une femme, et si elle doit faire le Ramadan, ce sera celui de la parole.  

Enfin, la troisième héroïne est elle aussi remontée contre sa mère : pour gagner un peu d'argent, cette dernière a accepté de figurer dénudée dans une publicité pour un parfum. Résultat, à toutes les stations de métro, l'adolescente voit le corps de sa mère "en gros plan". Cela la gêne énormément, pour plusieurs raisons : jusqu'où doit-on aller pour toucher une prime ? Ne peut-on tromper l'ennui sans perdre sa dignité ? A-t-on le droit d'être égoïste au point d'imposer une telle situation à ses parents et à ses enfants ?  

Les trois textes sont imprimés en gros caractères, de façon à être lus à voix haute et à demeurer accessibles pour les élèves qui fuient les bouquins. La plume de Jeanne Benameur est fraîche, incisive et ses héroïnes ne sont pas des personnages en carton ! C'est pourquoi, bien que cet ouvrage ait déjà une dizaine d'années, Le Ramadan de la parole parlera à de nombreuses collégiennes et lycéennes _surtout la deuxième histoire. 

Jeanne Benameur. Le Ramadan de la parole. Actes Sud Junior, 2007. Coll. "D'une seule voix". 64 p. ISBN 978-2-7427-6689-5

mercredi 15 novembre 2017

Mission Buthacus - Kidnapping en eaux troubles - François Morizur (2016)


Merci à Babelio et aux Editions Pierre de Taillac pour l'envoi de Mission Buthacus, Kidnapping en eaux troubles, livre écrit par François Morizur et paru en 2016.



Novembre 2011. Au creux du Golfe de Guinée, dans zone conflictuelle au large du Nigeria et du Cameroun, Yann effectue sa mission en tant que capitaine du pétrolier l'Albatros. Entouré de navires de sécurité, il n'a pas de raisons de s'inquiéter outre-mesure : il sait que lorsqu'il aura rempli sa part du contrat, il pourra retourner en Bretagne, où sa femme l'attend, enceinte de quelques mois. 

Tout près de là, sur la presqu'île de Bakassi (Cameroun), Bayo et Usuevie tentent de se relever de la tragédie qu'ils viennent de vivre. En effet, ce couple de pêcheurs vient de perdre leurs deux enfants atteints par la maladie. Ils sont au fond du gouffre comme on peut l'imaginer, épuisés et à sec puisqu'ils ont dépensé toutes leurs économies pour faire bénéficier leur fille et leur fils des meilleurs soins possibles. Après une période de dépression, Bayo tente de surmonter sa peine et sort en mer pour pêcher de quoi se nourrir. Malheureusement, les temps ont bien changé depuis son drame personnel : il n'a pas eu le temps de jeter son filet qu'il est vertement renvoyé vers son village par des militaires camerounais : désormais, la pêche et la circulation sont interdites à cet endroit, à cause des nombreux vols et actes de piraterie qui y ont été recensés dernièrement. 
Décidément, le sort s'acharne sur Bayo et ses proches : s'il ne peut même plus pêcher... Il se résout alors à prendre une voie qu'il avait toujours eu à coeur d'éviter : celle de la piraterie. Accompagné de ses deux amis Obi et Onyinia, il se lance à l'assaut d'un bateau pris au hasard afin d'y dérober une partie de sa marchandise. En théorie, l'affaire ne doit prendre que quelques minutes, mais la réalité sera bien différente !

Les trois hommes ont à peine posé les pieds sur le pont de l'Albatros que les imprévus s'enchaînent. L'affaire tourne mal et, pour ne pas être pris à leur propre piège et capturés par les militaires postés près du bateau, ils prennent trois marins en otage : Yann, Piotr et Eric, trois marins qui n'ont pas froid aux yeux...   

Comme je suis assez mauvaise en géographie de l'Afrique,
je me suis fait une petite Google Maps des principaux lieux évoqués...

A des milliers de kilomètres de là, l'alerte est donnée : une cellule de gestion de kidnappings et autres conflits propres aux mers tumultueuses se met en route, conduite par Hervé, Pierre et Marc, des professionnels expérimentés. Mais, alors que la prise d'otage ressemble de plus en plus à l'acte de pauvres diables plus effrayés que réellement dangereux, et qu'on se dirige vers un dénouement à l'amiable, d'autres pirates entrent en jeu et entendent bien profiter de ce kidnapping improvisé et presque cocasse. Et ceux-là, ce ne sont pas des amateurs... Pour Yann, Piotr, Eric et Bayo, le cauchemar ne fait que commencer. L'histoire se complique brutalement, et à ce moment-là, parlementer ne suffit plus...


De son côté, le commando Patrick prépare ses hommes à une intervention d'envergure. Où et quand ? Peu importe, il faut être prêt à agir à chaque instant. La nouvelle de l'enlèvement de son frère Yann par des pirates lui fait l'effet d'un coup de poing, mais l'homme n'est pas du genre à garder les deux pieds dans le même sabot...


*Ces termes sont annotés et définis de manière très claire, on peut le souligner. Pas de doute, l'auteur parle d'un univers qu'il connaît bien.


Aucun rapport mais j'aime bien cette chanson ; par contre, les chevilles du mec !!!!



Voilà une lecture fort intéressante ! Passées les premières pages assez déroutantes tant elles contiennent de précisions techniques de lieux, de grades militaires et de matériel*, on entre dans une histoire passionnante dont on veut absolument connaître l'issue. François Morizur a su maintenir une cadence soutenue en enchaînant des chapitres courts en alternant les "tableaux" : d'une part, le point de vue des otages nous est proposé, d'autre part, nous accompagnons la cellule de crise dans ses déplacements à l'aveuglette, plus ou moins inspirée par les informations dont elle dispose. A la fois précis, efficace mais sans fioritures, l'auteur nous fait entrer dans un univers inconnu de beaucoup de "civils", je pense, et qu'il arrive avec brio à nous rendre accessible. Et surtout, il nous offre un regard nouveau sur une zone géographique et une situation politique finalement peu médiatisées...


François MORIZUR. Mission Buthacus - Kidnapping en eaux troubles. Editions Pierre de Taillac, 2016. 512 p. ISBN 978-2-36445-085-1



dimanche 5 novembre 2017

Lectures de vacances - Le jour où Lania est partie - Carole Zalberg, Elodie Balandras (2008) / Nelson Mandela : "Non à l'apartheid" - Véronique Tadjo (2010)


Le jeune attend que le feu passe au vert, pied à terre. Il me regarde en coin. Je ne suis pas physionomiste mais son allure me rappelle quelqu'un. Il s'agit en fait d'un ancien élève que je croise certains matins à l'autre bout de la ville ; il va alors en cours ou bien sur son lieu de stage, tandis que je trace en direction du collège. Lui-même met un peu de temps à me remettre. On ne s'attendait pas à se tomber dessus à cet endroit-là.  

"Ah, je vous ai pas reconnue tout de suite Madame ! Je me suis dit "mais c'est quelqu'un de la cité ?"
_ Oui, je suis en survêt parce que je vais courir au canal.
_ Vous faites penser aux Coureurs dans le film Le Labyrinthe

Il faut savoir que la ville d'Aulnay est assez nettement coupée en deux : au Nord, les barres, au Sud, les grosses baraques. Je schématise, mais c'est quand même l'impression qu'on a en arrivant et même après, non ? Dites-moi si je me trompe. Alors forcément, se trimbaler en jogging dans certaines rues relève presque de l'exotisme. 




"_ Ca va, sinon ? 
_ Pas fort... "

Il me raconte qu'il s'est fait casser la gueule et tirer son vélo une semaine avant, par des gars en scooter. Qu'il lui tarde d'avoir son diplôme, son autonomie. 

"_ Tu as porté plainte ? 
_ Non, c'est mort, je n'ai pas vu leur visage. Il faut que je passe à autre chose. Ma mère m'a racheté un vélo pour que je puisse aller bosser. "

Le récit de son agression m'attriste ; je sais à quel point on se sent faible et insignifiant dans ces moments-là. D'autant plus que le jeune s'était racheté une motivation depuis le collège. Bordel, qu'il était chiant lorsqu'il était en sixième... J'apprends qu'à l'époque, il s'était fait fracasser dans un couloir par des élèves de troisième et qu'il s'en était tiré avec une côte fêlée. Encore un drame qui s'est joué en huis clos ; ça donne le vertige de se douter qu'il s'en produit de tels plusieurs fois par jour sans qu'on ne le sache. 

"_ J'aimerais bien passer mon permis moto et avoir ma 125, mais qui me dit que ça ne va pas finir pareil ? On n'a pas ce problème à la campagne, tiens..."

Méfie-toi de la campagne... 

Il hausse les épaules. 

"_ Enfin, c'est la vie...". 

Beelzebub

Tous les profs vous le diront : ce n'est pas parce qu'on est en vacances qu'on ne bosse pas et qu'on s'arrête de lire _même si on a le luxe d'avoir assez de temps "hors établissement" pour courir en plein jour. Voici quelques lectures de vacances qui méritent bien d'être connues. 


Le jour où Lania est partie - Carole Zalberg, Elodie Balandras (2008) 



Lania est l'aînée d'une famille nombreuse ; le matin, elle doit réveiller ses frères et soeurs et veiller à ce que tout le monde puisse vaquer à ses tâches quotidiennes. Les enfants ne savent ni lire ni écrire, puisqu'au village il n'y a pas d'école, mais leurs journées sont quand même bien remplies : aux champs, on n'a pas le temps de s'ennuyer. Lania est plutôt contente de sa vie et n'aspire pas à en changer, même si elle sent que l'insouciance enfantine est en train de la quitter. Devenue trop grande pour continuer à voir le village comme un vaste terrain de jeu, encore trop jeune pour que les adultes lui fassent pleinement confiance, elle a du mal à se positionner. Pourtant, elle comprend que le froid et la pluie qui s'abattent sur les cases depuis des mois compromettent les prochaines récoltes et condamnent ses semblables à une famine certaine. Un jour, un 4X4 arrive, transportant à son bord des "gens de la ville"; profitant de la détresse des familles, ces inconnus proposent d'emmener les aînés de chaque fratrie pour soi-disant les tirer de leur misère et leur donner accès à une "vie meilleure"... 

Carole Zalberg et Elodie Balandras réussissent à parler à leurs jeunes lecteurs de sujets graves tels que l'esclavage des enfants, la pauvreté, la difficulté d'accéder à l'éducation, sans les plonger dans la déprime. Comme Lania, on prend conscience de la gravité de la situation sans pleurer ni s'apitoyer sur son sort ; en effet, les premiers chapitres, agrémentés d'illustrations plutôt drôles laissent entrevoir un récit pour enfants léger et plein d'aventures. Lania va quitter son village, on l'a compris à la lecture du titre, mais sans doute va-t-elle déménager dans un endroit où elle va vivre différemment, mais où elle va se faire de nouveaux amis ? Il n'en est rien. 

La fillette sera en fait larguée (et planquée) chez un couple de gens aisés pour qui elle devra faire le ménage en prenant bien garde de ne pas se faire remarquer. A travers son regard d'enfant qui ne comprend pas grand chose à ce qui lui arrive, on avance dans l'inconnu et on va de désillusion en désillusion. Le contraste entre la vie haute en couleur "au village", que l'illustration de la couverture nous permet de nous représenter, et l'arrivée dans la ville grise et froide qui ne donne pas envie d'être visitée est particulièrement fort. 

Comme dans un conte, on n'a aucune indication de temps et de lieu ; seule la présence des voitures et le mode de vie de "Madame", la femme chez qui Lania est placée comme femme à tout faire, nous permettent de fixer l'action dans l'époque contemporaine. Et toujours à la manière d'un conte, toujours, le dénouement viendra de là où on ne l'attendait pas... 

Le jour où Lania est partie n'est pas l'histoire de Cendrillon revisitée à la sauce L'Enfant sauvage, mais un livre pour la jeunesse original, facile à lire et qui a l'énorme avantage de ne pas nous faire chialer ! Ca ne fait pas de mal !   

Carole ZALBERG, Elodie BALANDRAS. Le jour où Lania est partie. Nathan, 2008. 79 p. ISBN 978-2-09-251460-3  


Nelson Mandela : "Non à l'apartheid". Véronique Tadjo, 2010. 



Paru dans la série "Ceux qui ont dit non" (Actes Sud Junior), ce court roman nous présente les étapes-clefs de la vie de Nelson Mandela comme s'il nous les racontait lui-même. Tout commence en juin 1941, lorsque "Madiba" pose le pied à Johannesburg pour la première fois. Bien obligé de se plier à l'apartheid qui régit la vie quotidienne en Afrique du Sud, et éloigne les Noirs de tous les services et lieux publics au profit des Blancs, le jeune homme est partagé entre l'excitation de découvrir la grande ville et la peur de se faire arrêter. En effet, il est en fuite après avoir été fiché comme perturbateur dans son lycée pour avoir demandé plus de moyens afin que les élèves Noirs puissent étudier dans de meilleures conditions. Il faut dire qu'à l'époque, la population Noire devait se contenter des miettes des Blancs à tous les niveaux, y compris dans le domaine de l'éducation ; et cela, Mandela ne l'acceptait déjà pas. 

Peu à peu, les courts chapitres nous font bondir de quelques années ; ses observations personnelles et les allusions à son milieu familial se raréfient, au profit de l'évocation d'événements historiques, tels que la marche pacifique des mineurs conclue de manière sanglante, de son engagement au sein de l'African National Congress, de sa lutte contre l'apartheid, puis de son emprisonnement. 

Il ne doit pas être simple de se mettre dans la peau de Nelson Mandela et de le faire parler ; pourtant, Véronique Tadjo a tenté l'expérience et on déjà peut l'applaudir pour cela. 

   

Seuls les écrivains sont capable de :

  • permettre à un jeune lecteur de s'identifier au héros. Nelson Mandela "Non à l'apartheid" est un livre qui s'adresse en particulier aux adolescents. Comment créer une proximité entre un boutonneux et la figure d'un vieil homme aux cheveux grisonnants dont le visage est tellement connu qu'on sait qu'on doit le respecter même si on ne sait pas toujours pourquoi ? Peut-être en le représentant lui-même en lycéen indocile et prêt à se battre pour ses idées ? 
  • traduire simplement des faits historiques, des concepts, des idées qui n'ont rien d'évident. Bon, les profs savent le faire aussi, hein ! Le fait est que si vous m'aviez parlé en vrac de l'ANC, de l'apartheid, du Group Areas Act sans relier le tout à un contexte et à une histoire logique, vous m'auriez perdue en trois minutes. D'ailleurs, je ne cache pas que j'ai mieux compris deux ou trois choses à la lecture de ce livre. 
  • faire prendre conscience aux lecteurs de ce qu'était l'apartheid au quotidien, en nous plaçant en immersion dans la Johannesburg des années 1940, puis dans la société Sud-Africaine des années 1960. Par la même occasion, on intègre une dure réalité : "pour construire la paix, il faut parfois faire la guerre." (p.55)

A la fin de cette "version roman" de la vie de Nelson Mandela _elle me fait d'ailleurs penser à ces nombreux docu-fictions qui ont fleuri sur toutes les chaines de télé et de radio ces dernières années, est présenté un court dossier contenant des photos correspondant aux événements relatés (mise en place de panneaux indiquant nettement la séparation des races, images des manifestations, libération de Nelson Mandela) et une biographie de Steve Biko, figure incontournable de la lutte contre l'apartheid. 



Véronique TADJO. Nelson Mandela : "Non à l'apartheid". Actes Sud Junior, "Ceux qui ont dit non", 2010. 96 p. ISBN 978-2-7427-9228-3

lundi 30 octobre 2017

Le Fou et l'Assassin - 1 - Robin Hobb (2014)


"_Non, ce sera ouvert à partir de 13h, Amine. Et arrête de jouer avec la porte, vous n'entrerez pas plus vite pour autant ! Eh, mais ça me revient ! Pour toi la question ne se pose même pas ! Tu ne viendras pas aujourd'hui car tu as fait trop de bruit dans le CDI hier !
_ Mais je veux venir ! 
_ Bah, c'est la règle et je t'ai prévenu hier. Celui qui fait du bruit n'est pas accepté la fois suivante. 
_ Non, je veux venir, je bougerai pas d'ici ! 
_ Allez Amine, t'es en sixième maintenant ! Fais pas le bébé ! 
Les autres enfants rient, rangés près de la porte en attendant l'heure où je les ferai entrer.
_ Madame, Amine il est en cinquième. 
_ Ah, mais c'est vrai ! Oh excuse-moi Amine, mais comme tu viens toujours avec ta cousine qui est en sixième, j'ai tendance à vous mettre dans le même panier ! 
Amine regarde le mur, vexé comme jamais ; il faut que je rattrape le coup dans la minute, sinon je vais le perdre pour toute l'année. Les autres rient toujours ; décidément il en faut peu à cet âge-là. 
_ Oh c'est bon, je peux me tromper ! 
_ Madame, aussi c'est normal qu'on se trompe, il est tout petit !
_ N'importe quoi ! 
_Mais si, il est plus petit que beaucoup de sixièmes ! 
_ Bah regardez, sa cousine est plus grande que lui, même ! 
_ Bon Amine, vu que je me suis trompée, je veux bien te faire une fleur ! Tu peux venir au CDI mais attention, je t'entends pas !! 
_ ... 
Il a l'air d'accord. Vite, étouffons l'affaire avant qu'il n'essaie de négocier d'autres formes de compensation. 
_ Eh c'est pas juste Madame ! 
_ C'est vrai, c'est complètement injuste ! Mais fallait pas vous moquer !" 




L'histoire 

Ce nouveau cycle intitulé Le Fou et l'Assassin fait suite à celui de L'Assassin Royal et nous y retrouvons de nombreux personnages que nous connaissons bien : FitzChevalerie, le héros et narrateur de l'histoire, Molly, sa compagne de toujours, sa fille Ortie, Umbre son vieux mentor, le prince Devoir _devenu roi, d'ailleurs, et la reine Kettricken. On estime qu'une dizaine d'années s'est écoulée depuis la fin d'Adieux et retrouvailles, treizième et dernier volume de la série, et on suppose également que l'action succède aux événements survenus dans les Cités des Anciens, une autre saga de Robin Hobb se déroulant dans le même univers.   


Souvenons-nous. A la fin de l'Assassin Royal, Fitz retombait à peu près sur ses pattes et atteignait enfin son but : mener une vie calme et rustique auprès de Molly, le tout dans le confort de l'anonymat. Il faut dire que l'homme avait sacrifié sa jeunesse pour servir le trône des Loinvoyant et ses sombres desseins. Il était alors un jeune bâtard gênant pour les uns et utile pour les autres, fils non désiré d'une paysanne Montagnarde et du Prince Chevalerie. Umbre l'avait façonné pour qu'il devienne l'assassin officiel du roi, ainsi que son garde du corps, sa réserve d'énergie vitale, son messager, son couteau suisse... Conscient de n'être qu'un instrument pour la famille royale et lassé de devoir se cacher, il avait fini par se retirer de la société et de se faire appeler Tom Blaireau. Le petit domaine de Flétrybois qui lui avait été accordé sur le tard lui convenait parfaitement. 

Quelques années plus tard, nous retrouvons Fitz profitant toujours pleinement de sa tranquillité et préparant son manoir pour la grande fête annuelle, de manière à ce qu'il puisse accueillir un maximum d'invités et de ménestrels. Tout baigne, mais quelques ombres au tableau subsistent :

  • Déjà, le Fou ne donne plus signe de vie. Il faut savoir que le bouffon royal était devenu au fil des années plus qu'un ami, une véritable âme-soeur ; intimement relié au héros par une forme de magie, il l'avait gratifié, dans la seconde période de l'Assassin Royal, d'une déclaration d'amour qui n'avait guère trouvé d'écho. Depuis, et après moultes aventures et temps de réconciliation, leurs chemins s'étaient séparés et les ponts avaient été coupés. On peut le dire, l'absence du Fou a créé un vide dans le coeur de FitzChevalerie.        
  • Ensuite, Fitz et Molly ne vieillissent pas au même rythme ; Fitz voit sa femme saisie des affres de la ménopause tandis qu'il conserve son corps de jeune homme _dans ses précédentes mésaventures, il avait été guéri d'une blessure par l'Art, une forme de magie noble. Pour tous les deux, la transition est difficile à vivre. 
  • Le soir de la fête, une jeune femme à la peau et aux cheveux pâles est assassinée dans l'enceinte du château. Personne ne saura jamais de quoi il en retourne, et on conclura à un règlement de comptes entre ménestrels. 
Les mois suivants sont marqués par un événement tout à fait improbable : Molly est persuadée d'être enceinte, bien que cela paraisse biologiquement impossible. Fitz veut bien y croire, mais les semaines s'écoulent sans que sa compagne ne prenne de bidon et il doit se rendre à l'évidence : elle est en train de perdre la tête. Famille, serviteurs... à Flétrybois, tout le monde joue le jeu poliment et laisse la maîtresse de maison tricoter sa layette. Pourtant, après deux ans de manège, Molly accouche d'une minuscule petite fille au teint pâle... 



Attention spoiler ! Si vous voulez lire le livre, arrêtez-vous là !





Abeille

Parce qu'elle est très petite, et peut-être aussi parce que sa mère manipule la cire depuis l'enfance, les heureux parentes décident de l'appeler Abeille. Abeille est une Loinvoyant, même si elle n'est pas née à la cour de Castelcerf et ne risque pas d'y mettre les pieds de sitôt. Fitz a bien saisi les enjeux de cette descendance imprévue : sa fille pourrait, comme lui autrefois, susciter la jalousie et de mauvaises intentions. 

Peu après sa naissance, Umbre s'entretient avec son disciple de l'avenir qui se dessine pour la petite fille ; mais il relâche la pression en penchant sa tête au-dessus du berceau : le bébé ne vivra pas, il en est convaincu, car il lui semble trop petit et trop passif. Son avis est partagé par beaucoup de monde, d'autant plus que le développement de la petite fille sera particulièrement lent, autant sur le plan physique que sur le mental. Elle ne marchera et parlera que très tard, entretenant avec sa mère une relation fusionnelle tandis qu'elle rejettera longtemps le contact de son père.

Cependant, alors qu'on s'en désintéresse et qu'on la condamne par avance à un avenir de simple d'esprit, Fitz distingue peu à peu des dons exceptionnels de mémoire et de graphisme chez sa fille... Quoi qu'il en soit, Abeille est et restera une personne "différente" des autres, on le sent venir. Elle-même, lorsqu'elle prend les rênes de la narration _voilà qui est nouveau, jusqu'à présent c'était FitzChevalerie qui tenait immanquablement le fil conducteur, se perçoit comme décalée par rapport aux autres enfants de la maison. Ces derniers ne se privent d'ailleurs pas de la maltraiter au nom de son étrangeté.




Grandir et vieillir 

Dans ce premier tome du cycle Le Fou et l'Assassin, l'action ne se lance pas vraiment ; oh, pas d'inquiétude, ça viendra bien assez vite ! Dans un premier temps, Robin Hobb a voulu planter le décor, nous familiariser avec les personnages et nous permettre de prendre la mesure du temps qui passe. Pour la première fois depuis le tout premier chapitre de L'Assassin Royal, on lit un livre dont l'action s'étend sur plus de dix ans _des années précédant la conception d'Abeille jusqu'aux neuf ans de la fillette. Comme on l'a évoqué plus haut, et c'est à mon avis l'idée la plus importante de ce début d'histoire, le temps passe et creuse ses sillons sur les hommes. Or, tout le monde ne réagit pas de la même façon à ses agressions et ceux qui "restent jeunes" d'apparence ne sont pas forcément les plus heureux. En effet, ils voient les autres se fatiguer, vieillir et ne avoir assez de force pour poursuivre le chemin à leurs côtés. C'est le cas de Fitz et de l'inusable Umbre. On verra Molly s'éteindre petit à petit, comme une bougie. Dans l'autre sens, le fait que la petite Abeille ne grandisse pas la relègue dès ses premiers jours de vie dans la catégorie des "faibles", des "non viables" et des demeurés. Pourtant, elle ne fait rien de moins qu'évoluer à son rythme.

Le Fou et l'Assassin est plein de promesses... d'autant que le Fou n'a pas encore fait son apparition dans ces premiers chapitres ! Voici la grande surprise du début : pendant 400 pages, je me suis attendue à un retour fracassant, ou au moins alambiqué de ce ménestrel androgyne qu'on appelle le Prophète Blanc, mais rien n'est venu. Bon, ne nous voilons pas la face, il est bien là, d'une certaine manière : il suffit d'ouvrir l'oeil.. Vivement qu'il arrive en chair et en os, tout de même !

A mon avis, mais je peux me tromper, ce cycle s'adresse davantage aux fans des cycles de L'Assassin Royal qu'à des lecteurs novices de Robin Hobb, qui pourraient ne pas être emballés par le manque de road trips et de bastons. Pour les premiers, les nouvelles aventures de FitzChevalerie sont l'assurance de passer un bon moment ; sinon, ce peut être une lecture intéressante pour tous ceux qui aiment savoir ce qui se passe dans un cerveau, et pour les amateurs de situations d'espionnage. Commencer Le Fou et l'Assassin sans connaître l'histoire des personnages principaux ne me paraît en revanche pas très sensé...

A suivre !




Robin Hobb. Le Fou et l'Assassin 1. J'ai Lu SF, 2014. Trad. A. Mousnier-Lompré. ISBN 2290118400