vendredi 20 avril 2018

Les cancrelats, à coups de machette - Frédéric Paulin (2018)

Merci à Babelio et aux éditions Goater pour l'envoi du roman de Frédéric Paulin Les cancrelats, à coups de machette, dans le cadre de l'opération Masse Critique !


6 avril 1994. François est un jeune boxeur Tutsi qui s'entraîne dur pour se faire une place dans un Rwanda à feu et à sang. Au moment où il atteint la renommée en venant à bout du Maillet, son adversaire Hutu, le président Habyarimana est assassiné. Cet événement, qui officialise le génocide déjà en cours dans le pays, va l'empêcher de profiter pleinement de sa victoire : il est contraint de quitter le ring pour échapper à son public _majoritairement Hutu, et se lance avec lui dans une course poursuite en plein Kigali pour sauver sa peau. Hors du ring, il n'est plus qu'un cancrelat parmi tant d'autres, un cancrelat qui porte des gants de boxe, certes, mais un cancrelat quand même. Son marathon sanglant l'emmènera plus loin que prévu, jusque dans la cellule d'un commissariat où il vivra l'enfer... Quelques rues plus loin, son amie Dafroza s'est résolue à quitter sa mère pour rester en vie ; dans sa fuite, elle croise Marie-Ange, qui semble bien porter son nom, mais pas tant que ça en fait. Elle restera en vie, mais tout comme son compagnon, elle se demandera longtemps si la mort n'aurait pas été un sort préférable.

Vingt ans plus tard, le colonel Jean Dante s'arrache les cheveux en parcourant différentes régions d'une France encore abasourdie par les attentats : en Gironde, près de Paris et maintenant en Bretagne, on a retrouvé plusieurs cadavres découpés de Rwandais qui se sont avérés être des figures du Hutu Power. Qui, pourquoi, et pourquoi de cette manière ces hommes ont-ils été tués ? C'est à lui que revient la lourde tâche de résoudre la sordide affaire. Pour l'aiguiller dans son entreprise, il ne peut compter que sur Tue-Mouche, un soldat dont il sait bien peu de choses sinon qu'il a bourlingué aux quatre coins du monde, sur une mystérieuse jeune femme Tutsie, et sur ses propres souvenirs de missions menées au Rwanda pendant le génocide. Pas de chance pour lui, ses alliés de choc semblent avoir fait voeu de silence et il se retrouve rapidement bloqué dans son enquête. Dante se résigne alors à faire appel à la juge Hidalgo, une quarantenaire peu familière du terrain mais néanmoins au fait de l'implication de la France lors du massacre des Tutsis.

Les cancrelats, à coups de machette est le troisième volet d'une trilogie de romans policiers ficelés par Frédéric Paulin et publiés aux éditions Goater. Cette fiction s'appuie sur les réalités d'une période sombre _et trop vite tombée dans l'oubli_ de l'humanité, du Rwanda et de la France. En effet, peu d'écrivains ont osé ouvrir leur bouche et faire couler l'encre à ce sujet. Si on ferme déjà à demi les yeux sur les images du massacre des Tutsis et des Hutus modérés par les Hutus extrémistes, sur les chiffres impressionnants mais abstraits de 800000 assassinats perpétrés en quelques semaines, on a carrément blackouté le rôle des forces Françaises présentes au Rwanda pendant les événements. Lui l'a fait. Par le biais d'une enquête policière et à travers des personnages qu'on voit évoluer à travers le temps, au gré des traumatismes qu'ils subissent qui impacteront irrémédiablement leur mental, au fil de l'Histoire qui s'écrit sous leurs yeux et qui les font devenir tour à tour proies et chasseurs, Frédéric Paulin décrit et dénonce.

Il m'a semblé que le travail d'enquête passait finalement au second plan dans Les cancrelats, à coups de machette. A la moitié de cet ouvrage qui se compose de six parties, les ficelles se dessinent lentement mais sûrement ; il n'y a plus guère que Dante pour s'exaspérer de devoir naviguer à vue. La vraie force du livre de Frédéric Paulin, c'est sa valeur de témoignage et sa capacité à nous montrer l'intérieur d'une jeune femme perspicace et d'un boxeur plein d'enthousiasme qui se désintègrent à force d'être piétinés par la cruauté et l'injustice de leurs semblables.  

On ne pourra jamais comprendre ce qu'on n'a pas vécu soi-même. Mais cette vérité ne doit pas nous empêcher de nous sentir concernés par ce que vivent les autres. Voilà sans doute l'un des messages que cet auteur déjà primé pour ses romans noirs a voulu nous faire passer ; en tous cas, c'est ainsi que je l'interprète. Au final, mes connaissances du "génocide rwandais" sont toujours minces, puisque comme beaucoup de monde, j'ai bien pris soin de ne plus me confronter aux quelques images entrevues à la télévision en 1994, mais cette lecture m'a permis d'en savoir plus et de dessiner quelques repères pour mener des recherches plus approfondies. Les cancrelats, à coups de machette est la preuve que l'importance des œuvres de fictives dans la transmission de l'Histoire n'est plus à démontrer.  

Attention : comme vous pouvez vous en douter, ce livre s'adresse a un public adulte, en raison des scènes de torture et de massacre qui y sont dépeintes.

N'étant calée ni sur l'Histoire du Rwanda, ni sur les autres ouvrages composant la trilogie de Frédéric Paulin, il est possible que j'aie commis des erreurs ou des imprécisions dans ce billet. Que personne ne s'en sente froissé ; laissez-moi simplement un commentaire sur le blog ou sur la page Facebook pour que je puisse assez rapidement rectifier le tir ! 

Frédéric PAULIN. Les cancrelats, à coups de machette. Editions Goater, 2018. Coll. "Noir". 240 p. ISBN 978-2-918647-48-5   
Ill. couverture : Pierre Macé 




mardi 10 avril 2018

"Inch'Allah tu vas perdre !!!", le tournoi de foot du collège

Ah tiens, je ne crois pas vous avoir encore parlé de ce tournoi de foot qui étrenne le printemps dans notre collège depuis quelques années. Il faut absolument remédier à cela. Tous les ans, donc, les professeurs d'EPS organisent une compétition inter-classes qui se déroule dans le gymnase voisin ; l'objectif est de constituer pour chaque division une équipe de sept filles et une équipe de sept garçons (ou six ? je sais même plus !), et de les faire s'affronter par niveaux (6°,5°,4°,3°). Les élèves qui ne sont pas sélectionnés dans l'équipe de foot de la classe participent à des activités sportives organisées en parallèle et rapportent ainsi des points supplémentaires à leurs camarades. A la fin, la classe qui compte le plus de points a gagné. 

Dit comme ça, on pourrait croire que le projet est une usine à gaz mais ce n'est pas le cas ; bien qu'elle arrive assez tard dans l'année, j'ai le sentiment que cette action a un impact positif sur la cohésion de classe et sur le climat scolaire ; d'ailleurs, à chaque rentrée, nombreux sont les petits qui nous demandent si la compétition est reconduite.



"Entre les profs absents, les cours qui sautent, les voyages scolaires et les vacances, est-ce que nos enfants n'ont pas plus besoin de soutien en maths et en français plutôt que d'un tournoi de foot ?" râlait un parent d'élèves à la dernière remise des bulletins. Pas forcément... Au pire, si le décrochage scolaire était causé ou aggravé par une demi-journée sportive, ça se saurait.

Aujourd'hui, on a pu profiter du spectacle proposé par les 5° puis par les 4°, et c'était vraiment du bonbon pour les yeux, comme dirait Seiya dans la parodie des Chevaliers du Zodiaque !




D'abord, dès le début des matches, quelques individualités crèvent l'écran d'office : on pourrait les désigner comme "celles et ceux qui s'y croient" ! Depuis trois semaines, ils se préparent à l'événement, fébriles. Ils jouent au foot en club, ou pas, mais ils veulent absolument faire gagner leur classe, si possible marquer et glaner une certaine notoriété au passage. Aujourd'hui, c'est Olive et Tom version futsal 93 et sans Roberto. Au final, ils vont beaucoup se fatiguer en exhortations et saouler leurs coéquipiers beaucoup plus terre à terre. Leur classe ne gagnera pas à cause de ceux qui ont séché le tournoi : de toute façon, y a pas cours.

Ensuite, on distingue les joueurs qui font le spectacle. Eux, les points, les buts, ils n'en ont rien à battre. Ils veulent "juste" faire sensation et entrer dans les annales du collège. C'est ainsi que la jeune Clarisse* a fait quatre plongeons glissés aussi spectaculaires que volontaires, dont l'un s'est conclu par un vol plané de basket qu'on sentait très étudié. Je pense que son intérêt était principalement de se faire remarquer et/ou de se faire plaindre, à moins que ce ne soit un moyen de faire oublier sa performance footballistique ? Allez savoir ? Enfin, elle a fini par agacer tout le monde, et ses copines de classe en premier lieu. 



Juste après viennent les princesses et les Cristiano. Exemple parfait : Anna*. Anna ne daignera shooter dans la balle QUE lorsque sa classe sera arrivée en finale ET qu'on lui enverra un caviar. En attendant, tout boulet de canon arrivant vers elle de manière imparfaite finira en touche, elle ne se bougera pour l'intercepter que si ça en vaut vraiment la peine. Et puis hors de question qu'elle s'abaisse à enfiler complètement ce chasuble mauve et crasseux ! Anna estime n'avoir rien en commun avec cette bande de gamines qui portent le même qu'elle. Au bout de deux minutes trente de jeu, la capitaine _car oui, elle a été désignée capitaine ! En fait, elle n'acceptait de jouer qu'à cette condition..._ se fait remplacer par une doublure chargée de suer à sa place...

... et qui va bientôt envoyer le ballon dans le bide de la gardienne adverse, produisant un bruit sourd. Ah, les gardiens, parlons-en. Quand tu es au collège, il existe des milliers d'excellentes raisons pour que tu finisses gardien : genre si tu es enrobé, si tu es grand, si tu es mal intégré dans ta classe mais quand même assez sympa pour qu'on n'ait pas osé te recaler complètement de l'équipe, si tu es en surpoids, si tu es mauvais au foot ou encore si tu es un peu gros. Ou alors, si tu joues au foot en dehors de l'école et tu es VRAIMENT gardien dans ton club ; là, c'est une autre histoire ! C'est un poste périlleux que celui de goal : en effet, ton suicide social peut-être paraphé au moindre but gag que tu encaisses. Faut pas oublier que quand les élèves déroulent leur jeu, ils ont une petite centaine de spectateurs de leur âge assis (ou pas) aux premières loges ; inutile de préciser ces derniers ne sont pas spécialement venus en mode Virage Sud. Enfin, certains si, mais pas tous, vraiment !



Or on sait tous que les plus beaux matches se jouent en tribunes, surtout lorsqu'il y a du beau monde dans les gradins. Entre autres, tous les pas sportifs, les électrons libres et les victimes qui ont du se rabattre sur les ateliers d'athlétisme, et qui, au lieu d'encourager les joueurs de leur classe, vont leur lancer des INCH'ALLAH VOUS ALLEZ PEERDRE ! gorgés de fiel. 

Les élèves arbitres _ouais, ce sont les petits qui arbitrent, pour une meilleure mise en responsabilité et tout et tout !, les élèves arbitres, donc, sifflent la fin du match. Les joueurs doivent alors laisser leurs maillots de couleur sur le bord du terrain pour que les équipes suivantes puissent les revêtir, ou alors ils les remettent directement aux gamins des autres classes, s'ils les connaissent. Comme les profs font alterner les parties des filles et les parties des gars, l'échange de chasuble inter-match peut devenir éminemment stratégique. Chacun sa technique d'approche. J'ai cru comprendre que quand une fille, jette son chasuble à la gueule d'un gars en même temps qu'un dédaigneux "Inch'Allah tu PERDS !", il y a de grandes chances pour qu'il ait un ticket avec elle. 



Après observation, voici une ébauche d'une typologie du jet de chasuble. Complète qui voudra. 

  • chasuble posé à l'envers au sol : "Je me fous de celui qui passera après moi, il est forcément mauvais."
  • chasuble jeté violemment au sol : "Pourquoi j'ai tenté cette talonnade merdique ? c'était perdu d'avance, ma réputation est foutue. En plus, on est éliminés !"
  • chasuble abandonné au milieu du terrain  : "Je me désolidarise de cette classe, ils sont trop mauvais au foot". Ou alors : "Chez moi, c'est ma mère qui ramasse les fringues, et je trouve ça plutôt bien pensé."
  • chasuble lancé sur un coéquipier / une coéquipière : "Tiens, sens mes phéromones, je viens en paix !". Réponses probables : "Baaah espèce de CRASSEUX !!!"  ou "Inch'Allah tu TOMBES en jouant !!!"
Puis le sport reprend le dessus, enfin en principe. Parfois, il arrive qu'une équipe soit à l'ouest et ne réponde pas à l'appel, laissant poireauter l'adversaire ; cela peut être une bonne stratégie. Mais c'est surtout une occasion en or de faire péter un câble aux profs d'EPS. Et je crois qu'on tient là l'un des bonheurs simples du collégien.


Ahah, cette année, un petit Bonus Chiottes est venu pimenter la compétition, ouais ouais ! 

Chiottes d'Or 2018
Tu arrives dans le gymnase avec ton petit groupe d'ados bien chauds après une session course - saut - lancer de poids, et là, c'est le drame ! Une sympathique odeur de chiottes vous motive à presser le pas...  

Bordel ! Mais non ! Pourquoi le ciel nous fait-il cette galéjade ! 
Le tournoi a lieu UNE fois, une SEULE fois dans l'année, et il faut que la plomberie nous lâche ce jour-là ! 


"_Ca sent le pet ! commente une collègue.
_ Non, ça sent les égoûts ! rectifie un autre.
_ Ooh c'est plutôt la merde, ça !"

C'est alors que Naia envoie un missile sur Mars, interrompant les conversations des adultes et annonçant la couleur. Vous connaissez Naia. Tout le monde connaît Naia (cf. le billet sur le PPMS). Naia, c'est l'envoyée spéciale de Closer au collège, friande de rumeurs et de ragots, agitée et insolente comme toute future 4° qui se respecte, assez costaud mais tellement forte en gueule que personne ne songerait à la traiter de grosse, de peur de finir décapité par une punchline. Eh bien, l'énergumène est également efficace en attaque. Lorsqu'elle entre en jeu, les mecs de son voisinage s'arrêtent de respirer et la montrent du doigt en disant à d'autres avec une pointe d'envie : "tu vas voir, elle c'est un pitbull, frère !!" Et quand elle finit par marquer une patate depuis ses propres cages ou presque, les spectateurs crient et tapent dans les mains, y compris ceux qui la détestent. Et il y en a un paquet ! Seul le vacarme des plombiers parvient à couvrir la clameur.

Ce billet est en construction car les 3°concourent demain après-midi. Ouais ouais, juste après avoir transpiré sur leur brevet blanc ! Du dossier en perspective ! 

Désolée pour les fautes, j'ai la flemme de relire ! 

* J'ai modifié les noms des gosses !


samedi 10 mars 2018

L'Étincelle et la plume - Une poétique de l'entre-deux dans l'oeuvre de César Moro - Gaëlle Hourdin (2016)

Lorsqu'elle a publié L'étincelle et la plume - Une poétique de l'entre-deux dans l'oeuvre de César Moro, Gaëlle Hourdin ne se doutait peut-être pas qu'elle compterait parmi ses lecteurs quelqu'un qui.. 

... ne connaissait pas du tout l'oeuvre de Moro 
... n'avait jamais appris un mot d'espagnol 
... n'avait pas lu un ouvrage universitaire depuis quelques années !  

Au passage, merci à Babelio et aux Presses Universitaires du Midi pour l'envoi de cet ouvrage, dans le cadre de l'opération Masse Critique.


Et pourtant !

Le combat aurait pu sembler perdu d'avance ! Comme quoi, on ne peut jamais être sûr de rien. Si vous êtes un minimum intéressés par les cercles surréalistes, vous aurez forcément envie d'en savoir plus sur ce poète qui en a fait partie pendant quelques années. Si, vous aussi, la poésie vous laisse de marbre, laissez quand même une chance à cette étude de Gaëlle Hourdin : en effet, elle saura vous démontrer comment César Moro a su s'approprier l'espagnol, sa langue maternelle, et le français, sa langue "de coeur" pour créer un langage poétique hybride d'une grande richesse.

Artiste péruvien, César Moro a survécu à la première moitié du XX°siècle. S'il s'est surtout illustré par ses peintures et ses poèmes, il a également réalisé des "collages", dont celui qui figure en couverture du livre. Dans l'Etincelle et la plume, livre dont le titre fait référence à un texte de sa composition, il est question de l'artiste en tant que poète et auteur de L'amour à mort et de La Tortuga ecuestre. 

L'étincelle et la plume s'organise en trois temps : le premier est consacré à l'analyse de l'écriture du poète, à travers l'étude détaillée de plusieurs textes. Le deuxième se concentre sur la figure de l'amant telle qu'elle est traitée dans son oeuvre _sachant que la thématique de l'amour y est omniprésente, et la dernière aborde la réflexion de Moro sur sa propre démarche de création. 

Dans chaque grande partie, l'auteure met en évidence l'idée d'"entre-deux" qui tapisse toute l'oeuvre d'Alfredo Quispez Asin, dit César Moro. Si son écriture revendique le droit à cracher des textes dénués de sens au profit de leur beauté sonore, présente beaucoup sur les images paradoxales, joue beaucoup sur les inversions et les anagrammes, la façon dont il traite "l'être aimé" dans ses poèmes n'est pas à l'abri d'un tiraillement constant entre sensualité qui doit s'exprimer à tout prix et l'amour "sublimé" propre aux romans courtois.

Il est difficile d'étaler son avis sur l'oeuvre d'une "spécialiste" d'un artiste et d'une tranche importante de l'histoire littéraire _Gaëlle Hourdin est docteure en littérature hispano-américaine, lorsqu'on n'a pas le dixième de ses connaissances dans le domaine. Si la lecture de cette étude reste ardue _un peu trop pour moi, on notera que L'Etincelle et la plume reste accessible grâce à sa structure et à la façon dont l'auteure sait redonner vie à un homme en évoquant simplement ses textes. Difficile de trouver une meilleure passerelle vers l'univers complexe d'un poète qui semblait l'être tout autant !  

Gaëlle HOURDIN. L'Etincelle et la plume - Une dialectique de l'entre-deux dans l'oeuvre de César Moro. Presses Universitaires du Midi, 2016. ISBN 978-2-8107-0461-3 




jeudi 1 mars 2018

Bonne pioche pour Le Nid - Cocon ludique (Paris)


Au mois de février, j'ai rejoint quelques copines qui passaient leur après-midi au Nid - Cocon ludique, un bar à jeux de société parisien qui commence à être bien connu. Situé à la limite du Marais (non, c'est pas pour ça que j'en parle), l'établissement dispose aussi d'une boutique de jeux en tous genres où chacun doit pouvoir trouver son compte, aussi bien les clients qui ont été séduits par le jeu de plateau qu'ils ont testé dans le bar, que celui qui cherche le card battle miracle susceptible de canaliser ses mioches accros à la bataille corse, que le connaisseur en quête de nouvelles créations...  


Logo pris sur le compte Twitter du bar

Le plus dur, c'est de trouver la case départ : une fois que vous êtes dans la rue Chapon, cherchez une fresque de street art colorée, approchez vous des portes en fer forgé situées à proximité, et tentez de distinguer la poignée. Ensuite, tirez dessus vigoureusement, car elles sont assez lourdes, et entrez ! Félicitations, pour avez débloqué un niveau !

Dungeon Monsters 
Image piquée ici

A partir du moment où vous vous installerez à votre table, vous pouvez lancer vos dés tranquillement, mais en gardant en tête les règles du jeu

  • L'accès aux jeux coûte 3€ par personne, que vous restiez une heure ou six. En d'autres termes : c'est vraiment pas cher ! 
  • D'ailleurs, vous vous demanderez si quelque chose est prévu pour survivre aux parties interminables qui font le charme du UNO où personne n'arrive à refourguer ses dernières cartes après un énième changement de sens, du jeu de l'oie quand tu n'atteins jamais pile poile la case d'arrivée et que du dois reculer, des petits chevaux quand personne n'arrive à faire le six pour démarrer... Sachez donc que Le Nid propose aussi une carte intéressante de ravitaillements baptisés "Grignotes", ainsi que des boissons. Il faut consommer quelque chose à son arrivée, et de renouveler sa boisson toutes les deux heures. 

Au premier abord, vous vous insurgez, vous vous dites que les mecs ont trop fumé les cartes chance du Monopoly, et que non, personne ne nous forcera à lever le coude, même si c'est pour du sans alcool, même si on se fera de toute façon moins dépouiller que si on été allées descendre des cocktails vingt mètres plus loi ! Mais en y regardant de plus près, y a pas à râler, c'est de bonne guerre : le tarif d'accès aux jeux est quand même cadeau ! Il va sans dire que les conditions sont clairement annoncées dès l'arrivée des clients ; pour avoir débarqué bien après mes copines, je n'ai pas été prise en traître : un gars de l'équipe du Nid m'a rapidement présenté le principe de la maison.      




En bonne autiste, je suis plutôt du genre à fuir les jeux de société car je suis souvent à côté de la plaque malgré de sincères efforts pour entrer dans la danse. Je suis entrée dans le nid à reculons donc, parce que, parfois, faut quand même faire honneur aux copines qui prennent le temps de planifier des sorties et de vous y inviter ! Eh bien, au final, les heures sont passées sans qu'on s'en rende compte, et l'ambiance "cocon ludique", accueillante et détendue, n'y est pas pour rien. Comme nous étions libres de choisir, de tester les boîtes qui nous disaient bien, de les amener à notre table puis de les ranger nous-même, sans pression, nous avons pris notre temps avant d'opter pour des jeux qui risquaient de faire mouche : Trôl et Compatibility

Trôl, c'est trop bien !!
Bon ok, j'ai pas tout compris au décompte des trophées et des petits jambons, mais je pourrais rester des heures à admirer les cartes et à inventer des histoires à partir des personnages.

Bonus track : lorsque les règles sont un peu difficiles ou excessivement nombreuses, vous pouvez faire appel à un Dixitologue ou à un Carcassonniste qui viendra vous expliquer comment ça marche ce truc-là. Ouais, je charrie, mais on peut vraiment parler de professionnels du jeu de société, à ce niveau-là : autant je ne prétends pas avoir lu "tous les livres du CDI" après quelques années d'exercice dans le même collège, autant j'ai l'impression qu'eux, ils ont une très bonne connaissance des jeux disponibles dans leur fonds ! C'est plutôt fascinant. 

Le problème des enseignes de qualité, qui attirent du monde et qui ne vous chassent pas au bout de quelques heures pour laisser la place aux suivants, c'est qu'elles se remplissent vite. 

Bordel, pourquoi le V est-il si proche du B ?
Aussi est-il plus sage de passer un coup de fil pour réserver une table avant de vous déplacer...

Parce que de nos jours, ce genre de détails peut faire toute la différence, signalons que le site Internet vous fournit toutes les informations pratiques dont vous avez besoin et ce, sans risquer de vous perdre dans l'espace temporel qui sépare deux rubriques, car il est bien structuré. La navigation est aussi simple depuis un ordinateur que si l'on passe par une tablette ou par un smartphone, me semble-t-il. Sinon, et bien que ce site soit mis à jour, si vous voulez être au courant des événements ludiques régulièrement programmés dans ce bar à jeux, l'idéal reste de consulter les pages de réseaux sociaux au nom du bar. . 


  • Site Internet : http://lenid-coconludique.com/
  • Vous y trouverez les liens vers les pages de réseaux sociaux dédiées au "cocon ludique". 

Il est possible que ce billet contienne des informations inexactes : après tout, je n'ai passé que quelques heures dans Le Nid ! Merci de me les signaler en commentaire, afin que je ne fasse pas de tort à l'enseigne ! Ca m'ennuierait bien !!

Bref, je conseille vivement cet endroit à tous les amateurs de jeux de société (et de jus de fruits) !



jeudi 15 février 2018

Le ver poucave


Il ne fait pas bon être un lombric du parc du Sausset.



"Pour pouvoir observer les vers de terre qui vivent dans le parc, nous allons arroser le sol avec un mélange d'eau et de moutarde. A votre avis, pourquoi devons-nous faire ça ?"

Après nous avoir regroupés dans la salle d'exposition de la Maison pédagogique du Parc, l'animateur énonce aux 6° le "protocole des placettes à vers de terre" qu'ils vont devoir suivre à la lettre. Eh oui, ce matin, c'est sortie SVT au parc du Sausset pour un comptage de lombrics dans les règles de l'art.

Dehors, il pleut des cordes, pour changer.



"Comme leur nom l'indique, les vers de terre vivent dans la terre. Si nous voulons les compter et les différencier, nous devons les faire remonter à la surface. Il faut savoir que les vers de terre n'aiment pas la moutarde. Alors, lorsque le mélange va pénétrer la pelouse, cela ne va pas leur plaire et ils vont remonter à la surface pour s'éloigner de ce produit. A ce moment-là, vous les attraperez et vous les placerez dans votre bac de rinçage pour les nettoyer, les compter et les identifier." 

Cette consigne est ponctuée d'un cri de dégoût général.

"Jamais j'attrape ça avec mes mains !
_ Monsieur, on aura des gants, même ?
_ Non. Vous savez, ce n'est pas sale ! On se lavera les mains à la fin de l'activité.

Après, je ne sais plus trop ce qu'il s'est dit. Malgré sa compétence et la grande clarté de son propos _ ce médiateur est vraiment super !, j'avoue qu'il m'a perdue lorsqu'il s'est attaqué à la technique permettant de distinguer le cul de la tête sur un spécimen donné.



Par chance, le ciel a bien voulu nous accorder une accalmie le temps de l'expérience _qui allait durer 1h30, l'air de rien. J'ai beau être plus qu'habituée aux espaces verts, je me sens un peu déphasée au milieu de ce pré qui part en champ de patates à force d'avoir été trépigné par des pieds d'enfants.

_ Oh non, j'ai sali mes chaussures ! Ma mère va me tuer !
 Autour de moi, Cécile engueule les garçons qui se poursuivent en courant et qui tapent leurs semelles sur le mur de la Maison du Parc.
_ Pourtant je vous avais bien dit de ne pas venir avec des chaussures neuves !


Trois équipes de cinq ou six élèves se sont formées ; chaque groupe a sa parcelle d'un mètre carré clairement délimitée à observer, son jus de moutarde, son bac de rinçage, une fiche d'observation à compléter, une clé de détermination plastifiée : l'opération peut commencer. Alhame et Radia se battent pour manier l'arrosoir et naturellement en foutent partout sauf sur la zone à traiter. Personne ne veut remplir la fiche d'observation. Delphine finit par s'y coller à contrecœur, et indique laborieusement les conditions de l'expérience. Température : 3°. Sol détrempé. Temps couvert.

Une fois l'intoxication réalisée, on attend comme des cons au bord de nos placettes ; le froid nous raidit. Alors que je suis en train de me dire que non, vraiment, j'ai jamais signé pour faire des trucs comme ça ! le petit Amadou pousse un de ces cris stridents dont il a le secret.

_ En voilà un ! Traduit Christophe. 

Malheureusement, le grand lombric qui s'extirpe péniblement d'une touffe d'herbe a choisi de sortir en dehors de la parcelle. Il ne peut donc pas être comptabilisé.

Ses congénères seront mieux inspirés ; effectivement, ça marche ! Bientôt, les bestioles apparaissent par dizaines. D'abord craintifs et précautionneux dans leurs mouvements, les enfants s'emparent bientôt des vers avec une dextérité proche d'un bec de poule pour les plonger aussitôt dans leur petit bassin de rinçage. Je n'y croyais pas, mais pourtant il faut bien le reconnaître : la magie peut s'opérer quand les élèves manipulent et sont mis en responsabilité.

_ Celui-là, c'est un endogé !
_ Bien, Sofiane !
 
Bon, l'endogé finira dans les cheveux de Léna quelques instants plus tard. On a parlé de "magie qui peut s'opérer", pas de miracle.

_ Madaaaame il est dans ma capuche ! il est dans ma capuche ! 
_ Sofiane !!! 
_ Mais c'est parce qu'elle m'a pas rendu mon quatre couleurs ! 
_ Crasseux ! Il l'a vraiment fait ! 
_ Ca s'fait paaas !! 

Pendant que les vers s'exilent dans les mains d'enfants curieux pour ne pas finir imbibés d'Amora, la parcelle du groupe d'Amadou reste déserte, à l'exception du fameux lombric sorti en dehors des limites du terrain d'observation. La réussite des deux autres équipes commence à les frustrer presque autant que de devoir rester immobiles sur une vaste pelouse qui a des airs de terrain de foot.

_ Quoi, vous en avez toujours pas, vous ? Mais vous avez bien arrosé, même ? 
_ Trop guèze !
_ On s'en fout, on n'en a qu'un mais c'est le plus gros. 
_ Oui mais il compte pas !  

A quelques mètres de là, ça se frite pour savoir qui sera chargé de sortir (délicatement) les lombrics du bac de rinçage pour les relâcher dans l'herbe. Ahlame et Radia s'écharpent encore en s'accrochant au petit tupperware d'eau douce, dont quelques gouttes ont giclé.

De loin, il m'a semblé voir un petit épigé faire le saut de l'ange avant de passer sous une basket.   

_ Madame, ceux qui ont un plus gros bourrelet, c'est des mâles vous croyez ?
_ Bah non, Stéphane vous a expliqué que les vers étaient à la fois mâles et femelles. Soit votre ver n'a pas de bourrelet et ça veut dire que c'est un juvénile, soit il en a un et ça veut dire que c'est un adulte.
_ Même le gros, là ?

Six paires d'yeux se penchent au-dessus du bac de rinçage dans lequel un long ver sombre au clitellum orangé flotte mollement.

_ Tout à fait ! 
_ Ah...

Delphine n'est pas convaincue ; j'ai pas fait trois mètres que je l'entends déjà marmonner.

_ Non mais les roses transparents, là, c'est des meufs, obligé !  
 
A la fin de la séance, les garçons n'ont toujours pas pu observer le moindre ver, si ce n'est les quelques uns que les autres équipes ont fait voltiger depuis leur placette jusque dans la leur, par pure solidarité. Pendant ce temps, le grand lombric semble prendre un malin plaisir à suivre le contour de la parcelle sans jamais y entrer.
"Madame, regardez ! Celui-là, c'est le ver poucave ! C'est lui qui dit aux autres de pas r'monter ! C'est à cause de lui qu'on n'en a eu aucun, si ça se trouve. 
_ Espèce de grosse poucave, le ver !" 




Bilan des courses : même si je suis retournée au collège en annonçant à des collègues, dans un demi sourire, que j'avais "compté des vers de terre toute la matinée", même si j'écris ce billet quelque peu moqueur, ne crachons pas dans la soupe : les enfants ont travaillé ce matin-là, qu'ils se sont impliqués et ont appris des choses. Donc ouais, il faut vraiment développer des projets pédagogiques comme cela, car ils sont une mine d'or pour tous les jeunes et en particulier pour ceux qui la vie d'écolier ou de collégien est habituellement difficile. Ça ressemble à du vent, à des gadgets, mais c'en est pas du tout.

=> Voici le protocole bien mieux expliqué que je ne pourrais le faire sur le site de Vigie Nature Ecole.
=> Toi aussi, contribue à l'avancée scientifique en t'engageant pour l'Observatoire Volontaire des Vers de Terre !



dimanche 28 janvier 2018

Le Fou et l'Assassin - 3 - En quête de vengeance - Robin Hobb (2016)


Le conseil du coureur du dimanche : brancher son casque ou ses écouteurs, et lancer la musique assez fort pour ne pas entendre les boulets qui se foutent de ta gueule, de ton survêt, de ta façon de courir, de ton rythme trop lent à leur goût... _alors qu'eux-même sont posés sur un banc, jouent aux boules ou marchent, tout simplement. Sachez que quand vous êtes une fille et que vous doublez un mec qui marche, jeune ou vieux, vous le contrariez plus ou moins consciemment dans sa virilité. Ouais ouais, je ne saurais pas vous dire à quoi je le vois, mais ça se sent.   

Cette astuce (qui aurait très bien pu être sponsorisée par Runtastic et par Deezer) est compatible avec bien d'autres situations de la vie courante !  




Bonne nouvelle ! Ce troisième volume _si l'on s'en tient à l'édition en poche_ marque le retour de la carte des Rivages Maudits en première page : une nouvelle expédition serait-elle prévue dans les chapitres à venir ? 

Où est-ce qu'on en était ? 



Attention, je vais spoiler une partie du tome 2. 
Passez votre chemin si vous comptez le lire... 



On se souvient qu'à la fin du tome 2, Fitz avait poignardé un clochard prêt à mettre le grappin sur sa fille Abeille, alors que celle-ci était sortie prendre l'air sur le seuil de l'auberge où ils s'étaient posés ; pas de chance, il s'agissait en fait du Fou, son meilleur ami dont on n'avait plus de nouvelles depuis des années. Enfin revenu dans les Six Duchés après des aventures éprouvantes au point de le rendre méconnaissable, cet accueil tout particulier avait bien failli l'achever. Fitz l'avait alors transporté en urgence à Castelcerf afin qu'il y reçoive les soins appropriés. Soucieux de réparer sa bévue au plus vite, il avait été contraint de laisser Abeille derrière lui en la remettant aux soins approximatifs de FitzVigilant, le jeune précepteur, et d'Evite, la mystérieuse petite protégée d'Umbre.

Peu de temps après, le domaine de Flétribois avait été mis à sac par un groupe d'hommes et de femmes aux cheveux blonds, à la peau diaphane et au coeur gelé. Ils avaient enlevé Abeille, qu'ils considéraient comme un précieux trésor, et embarqué Évite par la même occasion. Les habitants restés sur les lieux du saccage avaient subi un sort d'oubli et étaient bien incapables d'expliquer ce qu'ils avaient vécu. 




Au moment où commence En quête de vengeance, Fitz ne se doute pas de ce qui se passe chez lui. Il n'a qu'un objectif en tête : sauver le fou à l'aide du clan d'art et l'aider à se venger de ses agresseurs. Peut-être parce que, pour la première fois depuis bien longtemps, il peut déambuler dans Castelcerf dans se cacher et renouer avec les décors de son enfance, la petite Abeille lui paraît bien loin... Que Robin Hobb l'ait voulu ou non, elle fait de son héros un père curieusement détaché de sa progéniture. A le lire, on dirait qu'il se souvient seulement de temps en temps qu'une fillette de neuf ans attend son retour... Peu importe, on profite avec lui de la redécouverte des lieux, on retrouve avec joie des personnages vieillis, et on assiste à une scène qu'on n'avait pas vue venir : celle de la réhabilitation de FitzChevalerie, "le Bâtard au Vif", comme membre à part entière de la famille Loinvoyant et allié du Roi Devoir. Souvenons-nous que, pour beaucoup de Cerviens, Fitz avait acquis une réputation de sale traître coupé d'animal sauvage. Il semblerait que tout le monde ait retourné sa veste, à présent. Mais qui peut vraiment savoir ce qui se passe dans la tête des gens ?

Même s'il est devenu aveugle, le Fou recouvre peu à peu ses forces et parvient à raconter des bribes de son parcours tumultueux dès que son "catalyseur" revient à son chevet. Umbre, Ortie, Devoir, Lourd et Kettricken entourent le malade comme ils peuvent, tandis que Trame le vifier refait son apparition à la cour accompagnée d'une corneille rejetée par ses congénères pour qui il est urgent de trouver un compagnon de Vif.

Avant qu'il ait pu goûter son honneur retrouvé et sa gloire naissante, FitzChevalerie est finalement rattrapé par le drame qui a ravagé son domaine. Difficile de ne pas céder à la panique lorsque même Umbre, son mentor, perd toute contenance. Il faut dire que le vieil homme a lui aussi laissé des êtres chers à Flétribois, et il va être forcé de révéler quelques uns de ses secrets pour avoir une chance de les retrouver... La traque d'Abeille et d’Évite pourrait commencer... si seulement on pouvait savoir quelle direction prendre !

Pendant ce temps, Abeille est bizarrement chouchoutée par la troupe des "hommes blancs"qui la prennent pour une divinité _ et aussi pour un garçon. Ils avancent vers une destination que ni elle ni Évite ne connaissent. Pas de quoi se sentir en confiance...


Vignette extraite du premier album de Barbeük et Biaphynn


Le tome catalyseur 
  
Ce troisième tome de la série Le Fou et l'Assassin est riche en révélations ! Quelques masques tombent avec fracas, même si pour les lecteurs familiers des machinations de Robin Hobb, ce ne seront que des "confirmations" de ce à quoi ils s'attendaient. Au bout d'un moment, je crois bien qu'il n'y a plus que Fitz pour ne pas voir les liens évidents qui assemblent les figures clés de son entourage, et cela le rend d'autant plus attachant et/ou agaçant. Les fondations du petit monde qu'il s'était reconstruit tremblent plus que jamais : Umbre devient humain, Abeille peut être absolument n'importe ou, le Fou lui apprend que le lien qu'ils entretiennent a pris une dimension insoupçonnable, et même les pierres témoins ne sont plus sûres... Enfin, depuis le temps qu'il en abusait sans jamais subir le retour de bâton, il fallait bien qu'un jour le voyage se passe mal !

Bref, tout ça pour dire qu'on retrouve vraiment l'ambiance des tout premiers tomes de l'Assassin Royal, qui, il faut bien le dire, reste celle qui a su nous fidéliser. Il me semble que Robin Hobb réussit beaucoup mieux son coup ici quand dans le deuxième cycle de l'Assassin, mais je ne saurais dire pourquoi. Peut-être les autres fans ne partageront-ils pas ce point de vue. En tous cas : vivement la suite !


Robin HOBB. Le Fou et l'Assassin 3 - En quête de vengeance. Editions J'ai Lu, 2016. p. ISBN 978-2-290-13751-2. 
Illustration de couverture : Vincent Madras 


dimanche 7 janvier 2018

Lectures de vacances - Agence Pertinax - Jean-Philippe Arrou-Vignod (1996)


Ma grand-mère a tapiné en parallèle de son travail à l'usine pendant très longtemps. Lorsqu'elle est tombée enceinte de mon père, j'imagine que le monde a du s'effondrer pour elle ; il allait bien falloir qu'elle se marie avec ce cheminot dont elle avait déjà eu une fille quatre ans auparavant. Comme l'idée d'une interdiction d'accès au baisodrome sur plusieurs mois ne l'enchantait guère, elle a tenté de se faire avorter. Ce n'était pas la première fois qu'elle réglait le problème de cette manière, mais ce coup-ci, ça n'a pas voulu... Mon père est né, et à survécu malgré les tentatives d'"accidents malencontreux" entravés par des aïeux qui avaient l'oeil. Elle lui en a toujours voulu, et lui en veut toujours de n'avoir pas réussi à le détruire. 

Sa contrariété s'est étendue à l'ensemble de notre famille : ma mère est devenue sa cible favorite, ma soeur et moi avons fait l'objet d'un intérêt malsain où pointait le désir de nous voir échouer, de repérer d'éventuelles faiblesses. En effet, "la vieille", comme nous l'appelons, tenait trop à son image de gentille petite mamie un peu chaudasse mais innocemment folle pour nous haïr ouvertement. Elle usait, et use encore des petits chemins forestiers pour nous atteindre en plein coeur et soulever nos tripes. 




L'une de ses techniques favorites était de nous assaillir d'appels téléphoniques anonymes, pour nous insulter ou nous intimider. Je me souviens qu'elle avait une fois traité ma mère de "race à détruire", de "sale juive" (pour l'anecdote : on n'a jamais su d'où ça sortait puisque ma mère n'est pas juive...). Dit de cette manière, la situation semble plus cocasse qu'autre chose, mais en vérité ces mauvaises blagues nous mettaient le cerveau en vrac pendant des jours. Si on savait qu'elle était derrière chaque sonnerie malveillante, on savait aussi qu'on ne pouvait rien faire sans preuves. Lorsque mon grand-père, retraité de la SNCF et par extension alcoolique notoire, la cognait sur le coup de seize heures, je ne la plaignais pas outre mesure. Lorsqu'elle venait se planquer chez nous, qu'on devait fermer tous les volets à la hâte et nous murer en silence toutes les quatre _elle, ma mère, ma soeur et moi_ en attendant dans l'obscurité que "le vieux" se calme et ait terminé de faire le tour de la maison en hurlant, je la maudissais. Car oui, allez savoir comment l'affaire s'est goupillée : nous sommes également voisins... 




Je devrais "essayer de la comprendre", avoir de "l'empathie", "me mettre à sa place deux minutes, pauvre femme quand même!", mais cela m'est impossible. Elle a certes vécu des choses douloureuses, or elle a pris le parti de passer ses nerfs sur des gens qui n'y sont pour rien et qui se sont résignés à subir sans se révolter. 

Résultat des courses : j'ai appris, à son contact, à me méfier des "gentilles petites vieilles". Et grâce à elle, une sonnerie de téléphone ou des coups lancés dans une porte peuvent me faire activer le "mode danger" en une fraction de seconde.  


Agence Pertinax - Jean-Philippe Arrou-Vignod (1996)

Il y a quelques mois de cela, nous avions fait un focus sur un épisode des aventures de PP Cul-Vert et de ses deux acolytes Rémi et Mathilde. Aujourd'hui, remettons sur le devant de la scène l'un de nos auteurs jeunesse bordelais préférés par le biais du roman Agence Pertinax. 



A l'aube des vacances de juillet, Matt, seize ans, mange son pain noir : il vient de rater le brevet et ne parvient pas à trouver le job qui l'aidera faire passer plus vite ces deux mois d'été dans la cité. Comme sa mère ne roule pas sur l'or et que son frère est récemment parti de la maison, l'adolescent culpabilise d'être une source de tracas supplémentaire pour son entourage. Il paierait cher pour un peu plus de réussite. 

Un jour, il répond sans trop y croire à une offre d'emploi dans un cabinet de détectives privés : l'Agence Pertinax. Le descriptif n'est pas très détaillé, mais après tout, pourquoi pas ? L'entretien est concluant, à la grande surprise de Matt qui n'a toujours pas très bien compris ce qu'il aura à faire. Il se prend donc à s'imaginer dans la peau d'un apprenti détective au potentiel prometteur.. mais retombe vite sur Terre lorsque Clara, la secrétaire, lui fait visiter l'endroit : sa tâche consiste à ranger les enquêtes résolues et les dossiers des clients dans la salle des archives ! Le parfait boulot de con ; enfin, c'est mieux que rien.

Heureusement, il sympathise rapidement avec la très jolie fille de la femme de ménage, Schéhérazade. C'est une habituée des lieux qui n'a pas les yeux dans sa poche et qui, par son franc parler, pousse Matt à se découvrir des talents cachés. Autant dire que son quotidien s'en trouve fortement amélioré.

Un jour, à l'heure du déjeuner, une vieille dame appelée Esther Rosenbaum frappe à la porte de l'agence : elle souhaite parler à M. Pertinax, le big boss, car elle se sent en danger. Dans son voisinage, quelqu'un tente de l'intimider depuis plusieurs mois ; au début, elle ne prêtait pas attention aux lettres et aux appels téléphoniques anonymes, mais à présent elle a peur. Matt et Schéhérazade ne savent que faire : tous les détectives sont en pause, et eux-même ne sont pas habilités à traiter l'affaire. Or, il ne serait pas humain de laisser la mamie à la rue sans lui porter secours. Sans rien dire à personne, ils décident de prendre l'enquête à leur compte et de se lancer à la poursuite du harceleur comme des pros. C'est culotté, mais c'est pour la bonne cause !





Je suis peut-être influencée par ma lecture récente de PP Cul-Vert et le monstre du Loch Ness, mais Matt m'a un peu fait penser au personnage de Rémi. Tous deux narrateurs, ces garçons se sentent médiocres pour ne pas dire "nuls" alors qu'ils ont bien des qualités dont ils vont prendre conscience au fil de leurs aventures : pour les jeunes lecteur, il est très importants de rencontrer des héros qui, comme eux trop souvent, n'ont pas une très forte estime d'eux-même _à tort ! Comme Mathilde, Schéhérazade est le "cerveau" de l'équipe : rusée, vive d'esprit, elle a une expérience de la vie et une clairvoyance qui lui donnent une longueur d'avance sur son binôme : un personnage féminin fort comme on en a besoin aussi.

Les investigations de Matt et de Schéhérazade tiennent la route ! Structurée et bien rythmée, elle reste réaliste tout en étant assez facile à suivre, et nous fait rencontrer des figures hautes en couleur : une mamie au passé douloureux, un voisin facho, des jeunes de banlieue turbulents mais pas trop méchants, un détective faussement désinvolte mais terriblement efficace.. Bien sûr, l'histoire a pris vingt ans dans les dents, et ça se sent... On paie en francs, les malfrats se terrorisent à coups de vieux téléphones fixes, et on trouve les bonnes adresses à l'aide du Minitel. Les caïds se font appeler Mickey, Pinpon, sans que ça ne nuise à leur crédibilité... Quant à Matt et Shéhérazade, où iraient-ils sans leur robuste Solex ? 

LE Minitel ! 

Pourtant, comme beaucoup d'ouvrages de Jean-Philippe Arrou-Vignod, Agence Pertinax reste un classique à avoir au CDI (à mon avis, hein !).


Jean-Philippe ARROU-VIGNOD. Agence Pertinax. Gallimard Jeunesse - Folio Junior, 1996. 139 p. Ill. P. Munch, Y. Nascimbene. ISBN 2-07-051521-4