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samedi 27 juin 2026

[CINEMA] Shana - Lila Pinell (2026)

Shana est un film que j'ai failli ne pas voir !

Alors que tout le monde s'était enfin trouvé une place dans la salle, un projectionniste du cinéma est venu nous dire qu'un problème technique risquait de compromettre le bon déroulement de la séance. Il nous a assez vivement encouragé à aller nous faire rembourser, tout en nous assurant qu'une tentative de réparation était en cours. Le film s'est lancé quelques minutes plus tard, finalement. 



Shana 

Lila Pinell 

2026

Shana, une jeune femme dans la vingtaine, mène une double vie : elle est partagée entre le trafic de drogue de son copain toxique, dont elle a repris les rênes depuis qu'il est incarcéré, et ses incursions plus ou moins heureuses dans sa famille juive pratiquante qui ne sait pas du tout dans quoi elle trempe. 

Pourtant, elle sait rester la même en toutes circonstances : si son allure frivole, (faussement) superficielle forte en gueule et insouciante passe très bien dans sa bande d'amis, elle est plutôt mal perçue dans son cercle familial _ où elle ne s'éternise jamais. Cela ne l'empêche pas d'être très à l'écoute de sa jeune soeur angoissée par la préparation de sa bar-mitsvah. 

L'équilibre fragile de Shana se voit menacé par une succession d'événements : sa grand-mère meurt et elle hérite d'une bague censée la protéger du mauvais oeil ; l'"amour de sa vie" sort de prison plus tôt que prévu : comment va-t-il réagir s'il s'aperçoit que les comptes ne sont plus ce qu'ils étaient ?  

Ce film ne raconte pas une histoire avec un début et une fin, mais il présente un segment de la vie chaotique d'une fille qui avance coûte que coûte, avec ses armes et ses casseroles. D'ailleurs, le parcours de Shana fait explicitement écho aux "Dix Malheurs d'Egypte" envoyés par le dieu des Hébreux sur les Egyptiens, dans l'Ancien Testament. 

Je l'ai bien aimé ce long métrage plutôt rapide (1h24) parce qu'il rend bien à l'écran le mécanisme du couple destructeur, où l'héroïne n'arrive plus à distinguer les violences des preuves d'amour. Comme le dit l'un des personnages : "tant qu'on est dedans, on ne s'en rend pas compte". L'héroïne déjoue le cliché de la fille idiote et bling bling, en se montrant responsable et de bon conseil à plusieurs reprises. J'ai eu l'impression de voir ma soeur à 18 ans : mêmes intonations, mêmes éclats de voix, mêmes délires, sauf la drogue, même goût pour les motifs léopard et les gros bijoux, même coiffure. La ressemblance était presque physique, c'était déroutant.  

Si vous êtes phobiques comme moi : TW gros serpent au milieu du film, soyez prêts ! 

dimanche 31 mai 2026

[CINEMA] The World of Love - Ga Eun Yoon (2025)

Je me suis toujours demandée comment Marine avait réussi à survivre aux maltraitances physiques de son institutrice de CP ; comment après cela elle avait réussi à sortir du repli où elle était restée un temps, et ce, sans aucune aide psychologique. Elle avait même réussi à avoir une vie presque normale, presque dans la norme. 

A la fin du collège, elle avait pris goût à s'habiller court, et se faisait beaucoup insulter par rapport ses tenues _ par les enfants comme par les adultes d'ailleurs, mais elle n'avait jamais renoncé à son style. Pendant des années, elle n'a eu le soutien de personne, et certainement pas de ses pseudo-copines. Pas le mien non plus, je le reconnais : j'étais plutôt du genre à l'encourager à se comporter différemment, pour ne pas "s'attirer d'ennuis". Ce n'était pas malin. 

Plus tard, j'ai compris que pour elle, se faire agresser verbalement ou physiquement était juste devenu une situation "normale". Celles et ceux qui avaient le malheur d'être gentils avec elle ne lui inspiraient que du mépris et un besoin de se montrer violente à son tour. 

Paradoxalement, elle ne voulait surtout pas entamer de démarches pour faire, sinon condamner, au moins reconnaître les crimes de la personne responsable de tous les malheurs qui ont suivi. 


Il y a une semaine, je suis allée voir The World of Love au cinéma _quoi de mieux à faire un lundi de Pentecôte pendant la canicule ? Il s'agit d'un film coréen de Ga Eun Yoon, sorti en 2025. 


                                             

L'histoire 

Dans son lycée, Joo-in est une fille populaire, extravertie, pleine d'énergie ... au point de se montrer involontairement brutale par moments. Comme elle a plein de copines et pas vraiment la langue dans sa poche, tout se passe bien pour elle, globalement. 

Un jour, un camarade de classe lance une pétition visant à empêcher la libération et le retour dans le quartier d'un pédophile condamné pour avoir violé une fillette quelques années plutôt. Tous les élèves signent évidemment, sauf Joo-in, qui se souhaite pas apposer son nom sur la feuille, malgré plusieurs sollicitations. 

Saoulée par l'indignation que son refus soulève, elle explique sa décision : la pétition contient une phrase qui affirme, en gros, qu'une agression sexuelle cause des dommages irréversibles sur la victime, et que la vie de celle-ci est détruite à jamais. Or, elle considère que c'est faux ! La preuve, c'est qu'elle-même a vécu des violences sexuelles, et chacun peut voir qu'elle s'en est très bien remise. Pas la peine d'en faire toute une histoire. 

Comprenant que ses propos choquent ses amis sans pour autant les convaincre, elle se rétracte aussitôt et, dans un grand éclat de rire, prétend qu'elle n'a jamais rien vécu de tel et qu'elle a juste voulu faire une mauvaise blague. 

L'incident ne sera pas sans conséquences : les copines de Joo-in vont se mettre à la regarder différemment, à murmurer derrière son dos, débattant pour distinguer le vrai du faux. Des petits papiers incendiaires (et anonymes) commencent alors à arriver sur son bureau... 




Environnement contaminé

Si l'école est une jungle, la maison n'est pas un refuge pour autant : Joo-In et son petit frère, passionné de magie, vivent avec leur mère, une institutrice débordée et alcoolique. Le père semble avoir fichu le camp, tolérant les visites de son fils mais ignorant complètement les messages de sa fille. Au retour de l'école, le petit se hâte d'intercepter le courrier et de le fourrer sous son matelas avant que sa soeur ne tombe dessus. Les soirées passées en chansons ou à applaudir les spectacles improvisés de "l'apprenti magicien" dans une relative bonne ambiance ne trompe pas le spectateur : tout sonne faux dans cette famille. 

Alors Joo-in prend le parti d'avancer tout droit, en gardant la tête haute et sans regarder derrière elle, et surtout sans s'arrêter : rester constamment mobile reste le meilleur moyen de ne pas se faire alpaguer par un importun, de ne pas se faire repérer par un prédateur. Autant dire que cette pétition qui circule, la replongeant dans des traumatismes qu'elle pensait avoir surmontés jusque-là, c'est un coup d'arrêt. 

Le seul pied-à-terre à peu près safe dont dispose Joo-in est le dojo du club de taekwondo ; là encore, elle ne fait que suivre les traces de son aînée et meilleure amie Han-Mi-Do, elle aussi victime d'agressions sexuelles, qui venait s'y cacher à une époque où elle n'était pas en sécurité chez elle.  



C'était mieux quand on ne savait pas

Le binôme formé par Joo-in et Han-Mi-Do montre que face à des situations comparables, chaque personne a des réactions uniques, construit sa propre manière de faire face. Il en est de même pour l'entourage : certaines copines de classe de Joo-In optent pour le déni : "si ça s'était vraiment passé, elle n'aurait pas l'air aussi bien dans sa peau, elle n'aurait pas autant de petits copains", d'autres n'arrivent plus à la regarder en face ou à lui adresser la parole... pas parce qu'il la rejettent, mais parce qu'ils se sentent mal par rapport à elle. Petit à petit, on comprend que le père de l'héroïne a fui la maison pour ne pas affronter une réalité sordide, tandis que la mère noie sa culpabilité dans la boisson : elle qui s'occupe des enfants des autres à longueur de journée n'a pas su protéger sa fille. On pourrait aussi gloser un moment sur le petit Hae-in qui, en bon magicien, passe son temps à essayer de faire disparaître des trucs, à tromper la réalité d'une manière ou d'une autre. Quant aux institutions, inutile de les prendre en compte : la léthargie de la prof de Joo-in et la scène lunaire du procès qui oppose Han-Mi-Do à son père font froid dans le dos. 

Quel que soit le parti pris des personnages, tous sont d'accord sur un point : le silence est préférable. Ouvrir sa bouche revient à éclabousser tout le monde avec sa souffrance, et c'est souvent perçu comme une agression qui aurait pu être évitée. Joo-in ne pouvait-elle pas juste signer la pétition comme tout le monde, et continuer de faire semblant d'être heureuse ? En demandant la modification du texte original rédigé par un garçon de sa classe, elle est devenue "un problème" et elle en est consciente. C'est sans doute aussi ce mécanisme de non-dit (protecteur en apparence) qui la pousse à s'agacer lorsque la pétition lui est remise régulièrement sous le nez, et lorsque les images du fait divers lui sont imposées par les élèves du club journal.  



The World of Love est un film à voir ; je pense qu'il est accessible dès la fin du collège, dans le sens où, même s'il raconte une histoire sordide et malheureusement trop banale, il ne montre pas d'images choquantes et se concentre sur le point de vue d'une héroïne-victime qui a eu assez de force pour suivre la voie de la résilience. 

mardi 9 juillet 2024

[REMEMBER LE COVID] La peste écarlate - Jack London (1912)

Ah, voilà bien longtemps que je n'étais pas revenue par ici ; non pas que j'aie oublié le blog, loin de là ! Simplement, les mots ne sortent pas sur commande, et d'ailleurs c'est bien dommage. A certaines périodes, on bouillonne, on implose même, parfois, de ne pouvoir s'exprimer, alors que c'est notre seul besoin immédiat. Je crois que le mieux est encore de rester patient en se disant que ça reviendra, que ça revient toujours. Plus on s'énerve, plus on rue dans les brancards et moins on n'a de chances de retrouver la clé. C'est hyper frustrant mais c'est ainsi ! 

Je vais essayer de faire une petite sélection de toutes les oeuvres de fiction, quelles que soient leurs formes, qui sont en lien avec cette plaie purulente qui nous affecte depuis plus de quatre ans, et dont on ne peut plus que rire : le Covid, et tous ses cousins fun (les virus, les vaccins, les périodes interminables de confinement). Autant dire qu'il y a de la matière. En voilà une, déjà : 

La Peste écarlate (1912) - Jack London



Photos : édition #Librio 

"Papy, c'était comment avant la peste écarlate ?" 

Dernier survivant d'une pandémie qui a décimé la population mondiale 60 ans plus tôt, un vieil homme raconte sa jeunesse à ses petits enfants. Transmettre ses souvenirs est un défi autant qu'un crève-cœur pour lui, car, faute de cerveaux et de bras, la descendance des rescapés de cette catastrophe sanitaire n'a pu faire mieux de régresser à l'état de chasseurs cueilleurs. Qu'il est difficile pour l'ancien, cultivé, nostalgique de l'électricité et des machines à vapeur, de se faire comprendre de ces jeunes perdus au-delà de dix mots de vocabulaire ! Pourtant, patiemment, en adaptant son langage, il leur raconte tout : sa jeunesse prometteuse à l'université, l'arrivée de la peste, la peur de la mort, les sacrifices inévitables, le retour des bas instincts, la difficile reconstruction dans la dangereuse et sauvage baie de San Francisco.

Un petit roman pas très fun, comme vous vous en doutez, qui nous aurait sans doute moins intrigué il y a quelques années, mais qui gagne à être (re)découvert. On retrouve les thèmes chers à Jack London : la nature, la capacité de l'humanité à passer du raffinement à la bestialité, la dimension sociale... Par contre, ne vous attendez pas à ce qu'on vous explique les causes de la peste et les éventuels remèdes, ce n'est pas le propos ! 

Le + : c'est marrant de voir comment l'auteur imaginait les années 2000... 

Le - : les caractères de l'édition Librio sont vraiment tout petits ! Si le lecteur est motivé, ça passera sans problème, mais un collégien qui entrerait à reculons dans le premier chapitre (forcément descriptif, faut bien tenter de situer 2073 après l'apocalypse...) risque de ne jamais succomber à l'appel de la forêt après ça. Je reste la première fan de la collection à 10F, mais bon ça pique trop les yeux, désolée. 


jeudi 24 février 2022

[LECTURES DE VACANCES] Cicatrices - Dali Misha Touré (2020)

C'est en écoutant un épisode du podcast La Poudre que j'ai entendu parler de l'écrivaine Dali Misha Touré ; lors de son entretien avec Lauren Bastide, elle a évoqué le roman Cicatrices, publié en 2020 chez Hors d'Atteinte, une maison d'édition indépendante et féministe. Agée de seulement 25 ans, l'artiste a déjà plusieurs textes à son actif.  

Cicatrices - Dali Misha Touré (2020) 

Quelque part dans une banlieue proche de Paris, derrière les murs d'une cité, une jeune fille de dix-sept ans vient de se lancer dans l'écriture. Pour sa première œuvre, elle choisit de nous raconter son parcours chaotique, depuis une enfance difficile au sein d'une famille nombreuse où elle a eu du bien du mal à se faire une place, jusqu'à son présent incertain et endeuillé, mais enfin apaisé. 

Dès ses premières années, la petite fille perçoit que le bien et le mal ne s'opposent pas, mais s'entremêlent un peu partout, y compris en nous-même. On peut être à la fois bon et cruel, joyeux et sombre. On peut tour à tour aimer, craindre et détester une même personne ; c'est précisément ce qu'elle ressent pour ses parents, ses frères et sœurs et ses trois belles-mères. C'est aussi ce qu'ils ressentent pour elle, vraisemblablement, du moins lorsqu'ils remarquent sa présence. 

En effet, l'héroïne nous explique qu'elle a grandi dans une famille polygame et nous raconte sans jugement et sans tabou à quoi ressemblait son quotidien lorsqu'elle était petite : les jeux, les coups, le manque d'intimité, l'affection ou le rejet récoltés en fonction de l'humeur, les affinités plus ou moins prononcées entre des individus qui n'avaient jamais qu'un homme pour dénominateur commun. 

Pour un lecteur qui n'a que des monogames dans son entourage, il est très intéressant de lire un texte qui parle d'une famille polygame librement et surtout sans le mépris qui va parfois avec. Attention, comme Dali Misha Touré le dit dans le podcast de Lauren Bastide, il est question ici d'une façon de vivre parmi tant d'autres. De même qu'il n'y a pas un schéma type de familles monogames, les familles polygames ne sont pas toutes identiques. Bref, ce n'est là qu'une facette du livre sur laquelle j'avais envie de revenir ; elle ne représente pas à elle-seule tout l'intérêt des Cicatrices. 

Attention, je vais spoiler un événement majeur 

qui se produit à la fin du livre. 

Arrêtez-vous là si vous voulez découvrir Cicatrices par vous-même.


L'omniprésence de toutes les formes de violence dans le quotidien marque autant que sa banalisation ; si la petite fille la perçoit et en fait les frais, elle apprend à vivre avec, déjà parce qu'elle voit bien que tout le monde en prend pour son grade, enfants comme adultes, et parce qu'elle a la certitude diffuse que ça pourrait être encore pire. 

"Surtout, j'entendais toujours la voix de ma mère. Elle aimait me crier dessus et m'insulter. Je ne disais rien, mais ça me faisait mal". 

Comme beaucoup de personnes _j'imagine..._ qui ont toujours vécu dans les coups et les brimades, l'héroïne (bordel ça saoule un peu qu'elle n'ait pas de nom quand même, je commence déjà à galérer pour la désigner) cherche des excuses à ses bourreaux et s'attache à voir le mon côté des choses : elle mange à sa faim, a un toit et des vêtements, va a l'école. De quoi se plaindrait-elle ? Le cercle vicieux des mauvais traitements l'amène même à sublimer en moments inoubliables, le recul des années et la nostalgie aidant, les quelques rares instants à peu près sympas partagés avec ses parents : une fête, une embrassade à l'hôpital, une conversation téléphonique où on dit du bien d'elle. 



Dali Misha Touré nous montre fort bien comment l'environnement participe à la construction d'une personne, comment elle peut, combinée avec d'autres facteurs, bien sûr, façonner une personnalité. Ce n'est pas pour rien que le livre s'intitule Cicatrices, faisant directement références aux marques physiques et surtout psychologiques que peuvent laisser nos semblables lorsqu'ils sont dépourvus de bon sens et/ou d'empathie. Parce qu'on ne la remarque pas toujours, la jeune fille va tenter de se distinguer en foutant le bordel au collège ; parce qu'on l'a empêchée de sortir de la maison jusqu'à son adolescence, elle désertera la maison dès qu'elle pourra le faire, et goûtera à tous les interdits. Parce qu'elle n'aura eu aucune "chambre à elle", au sens propre comme au figuré, dans toute sa jeunesse, elle s'attachera à lire et à écrire pour se créer un univers connu d'elle seule.  

Liberté !
Vu à proximité du port de Honfleur.

D'ailleurs, sa mère ne s'y trompe pas : elle voit rouge dès qu'elle la chope en train d'écrire, et pour cause : n'ayant pas bénéficié d'instruction et ne connaissant que peu le français, elle comprend qu'elle peut perdre le contrôle de cette enfant qui l'embarrasse mais qui ne doit en aucun cas lui faire honte. Elle va le perdre malgré tout, ce contrôle, puisque la jeune fille n'aura bientôt plus aucun scrupule à jouer sur les points faibles de ses parents pour servir ses propres intérêts : c'est de bonne guerre, après tout. Elle encaisse les coups, mais apprend petit à petit à les rendre, à sa manière. Jamais la narratrice ne se présentera comme une fille modèle. Jamais elle ne manifestera une quelconque culpabilité. 

Peut-être l'autrice choquera-t-elle une partie de son lectorat en peignant une héroïne qui verbalise le souvenir ambivalent qu'elle garde de son père après sa mort : celui, d'un homme classe et beau à sa manière, droit, respectable, mais au comportement exécrable, voire sadique, avec ses femmes et ses enfants. La faucheuse ne fait pas tout : un con mort reste un con.  

"J'étais très triste à l'idée que je ne reverrais plus jamais mon père, mais je repensais aussi à tout le mal qu'il m'avait fait. Je ne pouvais pas l'oublier, il était ancré en moi. Une profonde cicatrice que je n'oublierais jamais. 

Sa personne me manque, mais ses cris ne me manquent pas, ni la ceinture avec laquelle il nous frappait. J'aurais tellement voulu raconter à mes parents, plus tard, que j'avais eu un père merveilleux. [...] Tout le monde ne peut pas avoir des parents gentils."     

Le roman Cicatrices, ne contient aucune indication précise de lieux, aucune date, très peu de noms... sans doute parce que l'histoire de l'héroïne est universelle à bien des égards. Sachez juste que la narratrice, qui retrace ici sa vie à la première personne, est un personnage fictif, bien distinct de l'autrice Dali Misha Touré. Il me semble que c'est important de le signaler afin de pouvoir mesurer le talent de cette jeune écrivaine aulnaysienne, capable d'habiter son personnage principal au point de nous donner l'impression qu'on lit un récit autobiographique. 

Bien entendu, le décor et les protagonistes sont teintés de réel, de situations vues ou vécues : les dialogues mêlant soninké et français, l'allusion à Matilda, le roman de Roald Dahl souvent lu au collège, la "vie de la cité", les sorties à la Gare du Nord et à Châtelet. Mais en aucun cas elle ne raconte sa vie. C'est fascinant d'arriver à parler aussi clairement de situations traumatisantes, lorsqu'on ne les a pas vécues ; il doit falloir, en plus d'un don nature, une dose d'empathie considérable.  


Le podcast La Poudre (Spotify)
Merci à Sybella de m'avoir fait connaître cette émission!

Cicatrices est un livre aussi facile à lire qu'il est dur à encaisser ; peut-être y a-t-il des passages qui vous feront tiquer, tels que le traitement un peu rapide de la phase de "crise d'adolescence" que la narratrice semble regretter amèrement, alors qu'elle marque un détachement casse-gueule mais nécessaire avec une famille toxique, que seuls la mort du père et le vieillissement des belles-mères pourront assainir. Ou encore le portrait de Camille, la meilleure amie de l'héroïne, qui est un bon cliché de la petite babtou menant une vie de princesse dans son pavillon aseptisé, auprès de parents pleins aux as qui s'aiment comme au premier jour. Même si on sait que Dali Misha Touré ne fait qu'écrire ici la vision idéalisée et imparfaite que la petite fille a de sa copine, certains trouveront matière à dire que "non, c'est pas ça" !   

Vous le constaterez en le lisant, ce roman choc se termine sur une note d'espoir et de changement, incarnée par le personnage de la mère qui semble renaître à la mort du père. Peut-être pressent-elle que sa fille n'est plus un petit être braillard, mais le futur pilier de ses vieux jours ? Veut-elle vraiment racheter ses erreurs passées ? Chacun interprètera à sa guise. Toujours est-il qu'en devenant soudain attentive, encourageante, aimante... tout ce qu'elle n'avait jamais été jusque-là, sans doute parce qu'elle était trop tourmentée par la douleur de ses propres plaies, sa fille se sent pousser des ailes. Et ose enfin écrire. 

Cette découverte ne m'a pas laissée indifférente et le compte-rendu que j'en fais n'est sans doute pas neutre ; j'ai compris les propos tenus et le style d'écriture avec mes clés de lecture, et je l'ai lu avec les yeux de quelqu'un qui a eu la chance d'échapper aux déboires connus par l'héroïne. Lisez-le à l'occasion, vous y verrez sans doute des choses qui ont dû m'échapper ! Pour les Parisiens, il est à la médiathèque de la Canopée (enfin quand je l'aurai ramené, ahah). 

Public visé : jeunes adultes / adultes. Accessible dès la fin du collège ; ce n'est pas tant le niveau de lecture que la sensibilité de l'enfant qui déterminera l'âge adéquat. 

Si jamais quelque chose vous froisse dans ce billet, faites-le moi savoir en commentaire ! 

Dali Misha TOURÉ. Cicatrices. Hors d'atteinte, 2020. 132 p. ISBN 978-2-490579-04-4 

vendredi 23 avril 2021

[MASSE CRITIQUE - BABELIO] La part des chiens - Marcus Malte (2003)

Merci à Babelio et aux Editions Zulma pour l'envoi de La part des chiens, dans le cadre de l'opération Masse Critique. Ce roman écrit par Marcus Malte a d'abord été publié en 2003 avant d'être réédité en format poche cette année. 

L'histoire 

Zodiak et Roman dit "le polac" cherchent Sonia inlassablement, depuis de longs mois. 

Sonia, c'est la femme du premier et la sœur du second ; cette jeune funambule de talent s'est comme évaporée du camp de forains dans lequel ils vivaient tous les trois, et depuis ce jour, ils tentent de retrouver sa trace. Mais la tâche est ardue ; on comprend vite que Zodiak et Roman n'ont en leur faveur que leur solide amitié et leur amour pour la disparue. 

La part des chiens débute par leur arrivée nocturne dans une ville portuaire dont on ne connaîtra jamais le nom : ils semblent y avoir flairé une piste et s'immergent dans les ruelles les plus glauques, parce qu'ils savent bien que les clefs des lieux compromettants finissent toujours dans les bas-fonds. Les deux hommes ne paient pas de mine sous leurs allures de marginaux, mais gare à ceux qui tenteraient de les prendre de haut ! Leur détermination ne connaît ni les limites de la morale, ni les travers de la fierté, ni les codes de l'honneur. Si, pour arriver à leurs fins, ils doivent frayer avec la frange la plus malsaine de la population locale, en découdre avec des gros bras, secouer des prostituées ou encore supporter une projection de films pédopornographiques crânement présentée par le propriétaire d'un cinéma miteux sans tout de suite le dégommer... ils le feront. 


Saint Germain du Salembre
Sortie à vélo du 18 avril.
Non, ça n'a rien à voir avec le livre, et alors ? C'est mon blog !


Ambiance sombre et sublime 

Ne connaissant pas du tout l'auteur, j'ai lu quelques critiques en parcourant Internet. Il semblerait que Marcus Malte soit connu depuis longtemps pour sa capacité à mêler efficacement le glauque à la poésie dans ses textes ; c'est effectivement le cas dans La part des chiens, où les différents chapitres alternent en douche écossaise : le lecteur suit Zodiak et Roman dans leur enquête, avec toute la violence qu'elle sous-entend, puis remonte le temps au gré d'un narrateur omniscient peut-être soucieux de nous faire faire des pauses régénératives ? On vit alors le coup de foudre qui a touché Zodiak lors de sa première rencontre avec Sonia, aussi onirique que chelou _ il avait douze ans, elle huit ET elle était à poil..., on découvre le sage astrologue Aghara qui prendra le héros sous son aile, l'univers pourri de ce camp de roulottes dans lequel les protagonistes surnagent ou tirent leur épingle du jeu avec beaucoup de mérite. Toujours est-il que ces petits flashbacks nous aident à mieux comprendre l'histoire qui se déroule sous nos yeux, et notamment le contexte de la disparition de la funambule. 

Ils apportent aussi la dimension d'enquête du roman ; en effet, la quatrième de couverture qualifie l'histoire de "roman noir", et j'ai d'abord eu un peu de mal à l'identifier comme tel : oui, les personnages sont des cas sociaux et évoluent dans un univers sombre, laissant peu de place à l'espoir. Mais pas d'inspecteur à l'horizon, pas d'indices, pas le moindre élément concret susceptible de rappeler un roman policier. Au fil des pages, on comprend que Zodiak est dans une démarche d'investigation : de bouges crasseux en locaux désaffectés, il sonde, menace, dialogue pour retrouver la piste de son âme sœur. Il tire des déductions de ce qu'il arrive à faire cracher à ses interlocuteurs. Ok, va pour le roman noir... De toute façon j'y connais rien, et puis on s'en moque. La complexité des personnages me semble être un point plus important à observer.  



La brochette n'était pas végan !   

En chien fidèle, Roman se contente d'obéir aveuglément aux ordres d'un binôme qu'il adule autant qu'il le craint. Du moins lorsqu'il n'est pas en train d'essayer de calmer son appétit gargantuesque. Pourtant, les dernières phrases qu'ils prononcera dans l'un des derniers chapitres seront peut-être celles de la vérité... Le polac n'est pas plus Watson que son beau-frère est Sherlock Holmes : au fond, sous un vernis de raisonnement rationnel, Zodiak n'est jamais guidé que par ce que lui dicte son coeur, et par sa capacité à lire l'avenir dans les constellations. A chaque rencontre, il est catalogué comme le "cerveau", quand Roman se voit systématiquement coller une étiquette de brute épaisse sur le front. Certes, leur équipe est aussi complémentaire que le laissent présager les apparences, mais pas pour les raisons que l'on croit : ils se connaissent depuis l'enfance, les deux hommes se respectent mutuellement _ Zodiak ne s'énerve jamais contre les boulettes de Roman, Roman prend soin d'épargner à Zodiak son point de vue sur leur quête_, et ils aiment Sonia plus que leur propre personne. De la fameuse Sonia, on ne saura pas grand chose que ce que nous laissent entrevoir les "chapitres flash-back" : prometteuse depuis ses jeunes années, elle excelle comme funambule et semble rendre à Zodiak l'intérêt qu'il lui porte. Quelques figures secondaires ne manqueront pas de s'imprimer dans la mémoire du lecteur : Igor Pécou, l'homme haut d'un mètre quarante et délesté de l'une de ses jambes suite à une mésaventure, propriétaire d'un cinéma porno et acteur dans certains des films projetés. ou "Monsieur Victor", dit "le Prince", un fils de maçon devenu gangster, qui n'a tellement pas la tête de l'emploi qu'on se demande bien comment ça a pu marcher pour lui.      

     

Il faut que je trouve un moment pour parler de cette BD.
Il y aurait pas mal de parallèles à faire avec La part des chiens, en plus !

Etre un malfrat s'apprend, même s'il faut des prérequis. De même, décrire la violence sous toutes ses formes n'est pas donné à tout le monde. Marcus Malte sait le faire. D'un bout à l'autre de l'oeuvre, les scènes trash, cruelles ou simplement très réalistes s'enchaînent sans que ce soit de trop. La scène de la "projection forcée" du film (j'en dirai pas plus pour pas spoiler) a notamment été très difficile à lire tant les images données m'étaient dures à encaisser. Je crois que je n'avais pas ressenti un tel malaise depuis la lecture de Ca de Stephen King, qui reste ma référence en la matière, traitez-moi de fragile si le cœur vous en dit. L'auteur réveille tellement bien nos instincts qu'on en vient à distinguer complètement l'acte répréhensible, destructeur, criminel..  de "ce qui est mal". Je ne serai sans doute pas la seule à avoir trouvé ce drôle de duo de forains de plus en plus attachant au fur et à mesure qu'ils commettent des horreurs... 

La part des chiens est une étrange expérience de lecture que tout le monde devrait vivre au moins une fois ! 

Marcus MALTE. La part des chiens. Editions Zulma, 2021. 270 p. ISBN 9791038700031


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samedi 4 avril 2020

Sauf que c'étaient des enfants - Gabrielle Tuloup (2019)


C'est en écoutant l'émission Etre et savoir sur France Culture, plus précisément l'édition du 12 janvier dernier : "Comment parler de pédocriminalité et de violences sexuelles aux enfants" que j'ai appris la sortie du roman Sauf que c'étaient des enfants de Gabrielle Tuloup. En effet, l'autrice _beaucoup de monde a l'air de s'être rangé sur "autrice" plutôt que sur "auteure" dernièrement, et je suis bien tentée de faire de même_ était invitée, et a pu s'exprimer sur la question. 

Voici un lien vers le podcast. Etre et savoir "parle" en particulier aux personnes en lien direct ou indirect avec le système éducatif français, mais l'émission se veut accessible à tous, donc n'hésitez pas à laisser traîner vos oreilles dans le coin le dimanche après-midi. A plus forte raison si vous êtes parent et que vous angoissez (à tort) de ne pas maîtriser les "codes" et le jargon requis pour communiquer efficacement avec les profs et éducateurs de vos gosses. Voilà pour le coup de pub.     



L'histoire 


Sauf que c'étaient des enfants est un roman ; une mise à distance a été nécessaire pour que j'arrive à garder cette donnée en tête, pour que j'arrive à rester neutre face à cette histoire. 

Surveillants, CPE, professeurs, principal, élèves... Au collège André Breton de Stains, tout le monde remplit son rôle tant bien que mal, chacun apporte sa pierre à l'édifice pour faire "tourner" une machine qui ne garderait pas l'équilibre sans l'une ou l'autre de ses pièces maîtresses. Un jour, un cataclysme s'abat sur tout ce petit monde : la police débarque et embarque huit garçons du collège, tous suspectés de viol en réunion sur une jeune fille habitant la cité voisine. 

Gabrielle Tuloup raconte alors les instants, les jours, puis les semaines qui succèdent à ce formidable coup de pied dans la fourmilière, où les adultes et les enfants vont réagir comme ils le peuvent, avec les armes que leur statut leur accorde, avec leur sensibilité, avec leur histoire personnelle, avec les pressions sociales et culturelles auxquelles personne n'échappe. 

On a raté un chapitre 

Vous l'aurez compris, il ne s'agit pas d'un roman policier. L'intention n'est pas non plus d'anticiper le procès des agresseurs, ni même de suivre Fatima, la jeune fille qui a eu le cran de porter plainte, avec le soutien de sa mère. Comme le dit Gabrielle Tuloup dans Etre et savoir, son roman sert à "poser des questions" dont on n'a pas forcément les réponses, à verbaliser aussi tous ces drames qui se jouent à la maison, qui se poursuivent dans l'enceinte de l'école, et face auxquels les professionnels de l'éducation ne sont pas toujours en mesure de réagir comme il le faudrait, dans l'idéal, malgré leur bonne volonté. Quoi qu'on fasse _ou qu'on ne fasse pas, parce que parfois la sidération prend le dessus, on le fait avec notre conscience professionnelle, avec notre bon sens, mais avec notre personne, nos doutes, avec les casseroles qu'on traîne, aussi. 


mais des fois, on a beau tirer, ça part pas bien... :( 
Sauf que c'étaient des enfants s'organise en trois parties distinctes, de tailles inégales. La première, "Sauf que c'étaient des enfants", occupe environ 110 pages sur 170. La nouvelle du drame et ses conséquences _ les rumeurs, l'accueil de la victime au collège, l'interpellation des élèves, le désarroi parental_ nous sont présentés à travers le regard de différents personnages : le principal, la CPE, les mères, les AED, les professeurs. Il y a ceux qui ont du mal à émerger, ceux qui pleurent, qui se mettent en colère, ceux qui ont l'impression d'avoir failli dans leur métier d'éducateur, ceux qui ne comprennent pas qu'on jette des enfants en pâture à la police. Qui pense à Fatima, cette jeune fille qui n'est pas "leur élève", mais qui aurait pu l'être ? Car ce n'est pas "elle", le problème. Il ne faudrait pas l'oublier. 

La deuxième, "Sauf que c'était moi", se focalise sur Emma Servin, la professeure de français. C'est un personnage clé du roman, qu'on n'a pu que remarquer dans la première partie car elle fait partie de ceux qui ont réagi avec leurs tripes, de ceux qui ont dépassé les limites de leur fonction. Poussée par l'horreur du viol, par les réactions très diverses des élèves et de ses collègues, elle va se lancer dans une démarche d'introspection. Agression, consentement, "devoir conjugal"... il semblerait que tout le monde ne soit pas d'accord sur les définitions de ces mots et sur les limites qu'ils impliquent. Or, si chacun d'entre nous se déplace sur le plateau de jeu en direction de la case d'arrivée, mais que personne n'a les mêmes règles en tête, ça ne fonctionne pas. Ce drame lui a permis de prendre conscience d'un problème qui lui est plus personnel, et qu'elle doit régler, pour son bien et pour celui de ses futurs élèves, peut-être ? La troisième et dernière partie intitulée "Sauve" marque l'aboutissement de sa réflexion.






Parmi les enfants qu'on croise tous les jours dans les couloirs, certains vivent déjà des vies d'adultes, parfois sans le savoir. Je me revois au même âge qu'eux et quand je vois les conditions de vie de certains, je me dis qu'à leur place je me serais foutue en l'air. Du coup, le collège devient le seul endroit où ils s'autorisent à se comporter comme des gosses _et ça les rend d'autant plus agaçants, ahah ! Il n'empêche qu'ils forceraient notre admiration, "si on savait", si on ne s'empêchait pas d'ouvrir les yeux. 

Si, après avoir passé 9 ans (déjà !) aux côtés des collégiens, j'ai vraiment appris à douter de l'idée que "la vérité sort de la bouche des enfants", en terme de capacité de mythos, je crois bien que les petits bordelais et les petits aulnaysiens sont à égalité parfaite !, j'ai compris que tout ce qui est exprimé mérite, sinon d'être pris au sérieux, au moins être écouté, retenu, si possible noté quelque part. On ne sait jamais, rien n'est anodin, et surtout pas leurs blagues... Bon, euh, gardez quand même en tête que si vous êtes "trop gentil", ils vous bouffent, quoiqu'il arrive. Ce sont des humains, pas des petits anges !

Bref, le mieux est encore que vous lisiez au plus vite ce roman de Gabrielle Tuloup ; peu importe que vous soyez un professionnel de l'éducation ou pas : au contraire, comme il présente un bon aperçu du quotidien d'un établissement REP, il sera particulièrement instructif pour un lecteur éloigné du milieu scolaire. Sa lecture est facile, agréable, rien à dire, on y est, dans ce collège. J'ai lu quelque part une critique qui disait que Sauf que c'étaient des enfants était un livre "utile" : la formule me paraît juste.

A la lecture des premiers chapitres, j'ai eu un peu de mal à adhérer aux personnages : le principal s'efforce d'être professionnel, la CPE jongle parfaitement entre autorité et bienveillance, les profs sont cool, droits, impliqués, ils ont compris le caractère indispensable des AED... tous sont pétris de bonnes intentions et me paraissaient très propres sur eux. C'est ce qui m'a fait tiquer. Oh, j'ai connu les mêmes, en apparence. Débordant de belles paroles, de beaux projets, haranguant les foules, pointant du doigt les profs "moins impliqués", prenant les élèves sous leur aile... mais qui, au fond, n'étaient mus que par une soif de reconnaissance de leurs pairs et/ou de la hiérarchie. Bien sûr, ils sont une minorité, mais allez savoir pourquoi, j'ai pensé à eux en lisant ce livre. Enfin voilà, essayons de rester neutre. C'est un roman, une histoire fictive inspirée de faits réels, et il est évident que Gabrielle Tuloup n'avait pas l'intention d'écrire un thriller, donc ne tombons pas dans le piège de la transposition. 

Bien sûr, notre instinct de lecteur amateur d'histoires qui finissent bien voudrait qu'on en sache plus sur le dénouement, sur le devenir de la victime notamment, mais pour le coup, on n'y croirait plus. La "vraie vie" ne fonctionne pas comme ça. Dans la "vraie vie", on rencontre des obstacles, des problèmes qu'on ne règle pas forcément, parce qu'on fait de mauvais choix, ou pire, pas de choix du tout. Sauf que c'étaient des enfants ne culpabilise personne ; il soulève des dysfonctionnement présents à tous les niveaux de la société, et en particulier le non respect des droits des femmes et des droits des enfants. De tous les enfants. 

Prenez soin de vous et n'oubliez pas que 
La shnouf, c'est un fléau !

Gabrielle TULOUP. Sauf que c'étaient des enfants. Ed. Philippe Rey, 2019. ISBN 978-2-84876-784-0 

Désolée pour les fautes, faut que je me relise ! Si ça fait mal aux yeux, lâchez un com ! (pff qui dit encore ça ?)

vendredi 30 octobre 2015

Quelques fictions pour aborder le harcèlement scolaire au collège ...


Le 5 novembre prochain sera une journée nationale de lutte contre le harcèlement à l'école. C'est l'occasion de mettre à l'honneur quelques livres et BD qui nous permettent de poser des mots sur ce problème présent dans tous les établissements scolaires. 




Une sonate pour Rudy - Claire Gratias (2007)


Par le biais d'un échange entre professeurs documentalistes lu en diagonale sur une liste de diffusion que j'ai découvert l'existence de ce roman publié en... 2007, mine de rien ! Je regrette un peu d'être passée à côté pendant tant d'années mais comme on dit : mieux vaut tard que jamais ! Alors parlons-en !

Nicolas est nouveau au collège ; c'en est fini de la classe musique à horaires aménagés qu'il avait réussi à intégrer dans son ancien établissement. Il a serré bien au chaud sa chère flûte traversière. A quoi bon ? Puisqu'il a du renoncer à ses rêves pour suivre sa famille dans leur nouvelle vie, puisque de toute façon personne ne tient compte de ce qu'il veut, lui, autant tirer un trait sur le passé. Nico n'est pas un garçon contrariant, et il compte bien finir son année de troisième sans faire de vagues pour décrocher son brevet. Heureusement qu'il a Rudy, son petit confident, la prunelle de ses yeux ; grâce à lui, il parvient à se montrer zen et responsable en toutes circonstances.


Dans ce bahut aux airs de prison, le flûtiste résigné fait la rencontre de Sam et surtout de la belle Marie : le coup de foudre est immédiat. Or la petite frappe locale qui terrorise profs et élèves s'en rend compte et voit rouge : Marie est à lui, et ce n'est pas ce gringalet sorti de nulle part avec ses vieilles fringues qui va la lui piquer ! Désormais, Nicolas sera la nouvelle cible du dénommé Dylan. Oh, au début ce sont de petites blagues qui ne méritent que d'être ignorées : un stylo qui disparaît, des remarques assassines lancées pendant les cours, des bousculades _faites exprès ? ou pas ? le doute est encore permis... Le temps passe... Nicolas fait une démonstration de flûte en cours de musique, sa popularité monte crescendo, l'intérêt que Marie lui porte aussi, et la pression que lui colle Dylan suit le mouvement, également... Seule la patience de la victime diminue petit à petit. Tout le monde sait, tout le monde voit, mais personne n'ose parler. Personne ne veut s'en mêler. Ni Dylan, ni Nicolas ne lâcheront le morceau sans se battre. Le drame sera inévitable.    


Une sonate pour Rudy est écrit sous la forme d'un journal tenu par Nicolas après "le drame", justement. Aussi voit-on parfaitement ce qui se passe dans la tête d'un élève harcelé : le doute d'abord (Est-ce qu'il m'en veut ? Est-ce que je suis parano ?) puis la culpabilité : si j'avais de plus beaux vêtements, si je n'avais pas dit que je savais jouer de la flûte traversière, si je n'avais pas regardé Marie, il m'aurait sûrement laissé tranquille. Je ne vais pas rajouter des problèmes à mes parents, ils en ont déjà assez ; et je ne veux pas que mes amis aient des ennuis à cause de moi. A coup sûr, l'histoire de Nicolas parlera à beaucoup d'élèves ; les codes de langage des collégiens sont efficacement retranscrits _sans trop en faire, l'écriture est légère et accessible ; l'auteure a su mettre en place une atmosphère de mystère et du suspense autour d'une chute qu'on devine tragique. Avec à la clé un effet de surprise que je me garderai bien de spoiler, pour une fois !


J'ajouterai seulement qu'en tant que documentaliste _et ancienne AE, la lecture d'Une sonate pour Rudy m'a surtout fait flipper : que se passe-t-il dans mon dos, que je ne vois pas, quels sont ces micro-événements dont je ne mesure peut-être pas la gravité lorsque je reprends les élèves sur telle ou telle remarque ? Comment distinguer un chouineur _si si, vous savez, ce chieur qui cherche tout le monde et qui, étonné de se faire remballer, vient  chialer sa mère dans vos frusques. Oui oui, ça existe aussi _ d'un cas de harcèlement ? Comment intervenir quand les harceleurs sont des élèves qui ressemblent à des anges ? Les collègues ont tellement de mal à y croire que vous venez à douter vous-même.. Eh oui, tels les porcs chasseurs d'enfants, certains élèves-bourreaux prennent soin de "bien s'entourer" et de se placer au-delà de tout soupçon pour s'assurer une confortable liberté d'action.


Un roman cousin de Je mourrai pas gibier ! de Guillaume Guéraud, en plus soft mais non moins représentatif de la réalité. C'est mon coup de coeur (frippé, parce que huit ans après la sortie du livre, quand même !) de la rentrée et il forme un parfait enchaînement avec celui de l'été : Brainless, de Jérôme Noirez.  



La cicatrice - Bruce Lowery (1960) 

Pas facile d'avoir treize ans et de s'intégrer dans sa nouvelle école lorsqu'on a un bec de lièvre et qu'on ne roule pas sur l'or. Jeff en fait la douloureuse expérience ; un jour, un garçon de sa classe décide de prendre sa défense.
Article version longue


Brainless - Jérôme Noirez (2015) 
Brainless, (re)parlons-en ! 
A partir de maintenant je vais vous faire du réchauffé car tous les livres que je vais citer ont déjà fait l'objet d'un billet ici-même. Cet article est donc de la grosse arnaque.


Vermillion, une petite ville du Dakota. Jason est tellement bête que ses copains le surnomment Brainless, "le sans-cerveau". Aussi, quand il meurt accidentellement pendant l'été et ressuscite à l'état de zombie, après avoir perdu au passage pas mal de facultés mentales, personne ne voit la différence. Pourtant, il y en a une : Jason doit s'injecter quotidiennement du formol pour ne pas pourrir. Parviendra-t-il à cacher aux autres élèves son drôle d'état ?    

Article version longue


Des Fleurs pour Algernon - Daniel Keyes (1966)

Charlie Gordon fait partie de ceux qu'on appelait à l'époque "les arriérés mentaux". Il travaille dans une boulangerie où on l'a embauché plus par charité que pour ses compétences et les autres employés se paient sa tête à longueur de journée. Le jeune homme n'a pas pleinement conscience des moqueries qu'il subit et interprète les petites violences quotidiennes de ses collègues comme des marques d'amitié. Un jour, il est choisi comme cobaye par des médecins qui ont mis au point une opération capable d'augmenter le Q.I d'un être vivant ; ça a marché sur la souris Algernon. Ca marche sur Charlie. Très bien. Trop bien ?


Article version longue



Une Sonate pour Rudy, des Fleurs pour Algernon...
C'est quoi le prochain ?
Un Kebab pour ta Soeur ?
Non.


Mongol - Karin Serres (2003) 

Ludovic est un peu simplet ; il n'en faut pas plus à ses camarade de classes pour le traiter de mongol et pour le molester du matin au soir. Face aux agressions, le petit neuneu va réagir de façon tellement incongrue que les autres enfants vont s'en trouver tout désarçonnés : un beau pied de nez aux harceleurs !

Ce roman destiné aux élèves de CM peut largement être évoqué en 6° et après.



Article version longue 


L'étoile d'Indigo - Hilary Mac Kay (2004) 



Article en version longue


Cette micro-bibliographie est très loin d'être exhaustive ; n'hésitez pas à m'en proposer d'autres, ça aidera mes gosses !!!

Carrie - Stephen King




Paru en français en 1976, le premier roman du roi de l'horreur n'a pas pris beaucoup de rides. Même s'il est un peu violent pour le collège, il me semble accessible et intéressant pour des élèves de 3ème. 

Il est question de Carrie, 16 ans, qui vit l'enfer à la maison et au lycée : sa mère est très religieuse et la tient à l'écart du monde ; ses camarades de classent la harcèlent. En secret, elle s'entraîne à maîtriser son don de télékinésie, que pour l'instant elle ne contrôle pas, mais qui s'est déjà révélé ravageur; 

Le bal de fin d'année approche à grands pas... 


  • Camélia - Face à la meute - Cazenove  ; Bloz ; Nora Fraisse (2021) 


Camélia entre en seconde à l'internat ; pour elle, pas de grande nouveauté puisque c'est une cité scolaire où elle a déjà passé ses années de collège. Elle retrouve sa meilleure amie, devient copine avec le beau gosse de la classe ; tout pourrait bien se passer, mais Valentine et sa bande ont décidé de lui mener la vie dure. Elles vont progressivement y parvenir, poussant Camélia dans ses derniers retranchements, l'isolant toujours plus. Entre les amis qui se tiennent pas le choc et ses parents à qui elle ne peut rien dire, la lycéenne n'est pas loin de sombrer.  

Une BD réussie, assez réaliste mais teintée d'un message d'espoir, qui montre que le harcèlement peut tomber sur tout le monde. Quelques événements malencontreux, une rencontre néfaste, et nous voilà au fond du trou.

Une lecture très adaptée au collège, même si l'histoire met en scène une classe de seconde. 

L'album se clôture sur un fascicule documentaire plutôt bien fichu. 



  • Miss Crampon - Claire Castillon, 2019 


Suzine est en 3ème ; discrète, elle a deux meilleures copines à qui elle craint sans cesse de déplaire. Un jour, les deux se disputent à cause d'une histoire sentimentale sur fond de jalousie, et lui demandent de prendre parti, ce qu'elle refuse. Toutes deux se retournent alors contre elles et commencent à la harceler insidieusement. Leur malveillance augmente encore lorsqu'elles comprennent que Suzine a du succès auprès des garçons. 



  • A Silent Voice - 1 - Yoshitoki Oima (2013)


Shoya et sa bande de copains survoltés attendent avec impatience l'arrivée d'une nouvelle élève dans leur classe de CM2. Aussi, lorsqu'ils font la rencontre de Shoko, leur surprise n'est pas des moindres : la jeune fille est malentendante, et ne peut communiquer avec les autres enfants que par écrit. D'abord intrigués par son handicap, leur perplexité se mue en un vague agacement, puis en une franche hostilité : les enfants reprochent à leur nouvelle camarade de "retarder la classe", puisque le prof doit écrire / faire écrire ce qu'il dit, et de compromettre leurs chances au concours de chant _ à cause de la voix forcément dissonante de Shoko. Tous commencent à lui faire de mauvaises blagues, et s'engrainent les uns les autres pour savoir qui ira le plus loin, avec Shoya en tête de file. 

La maman de Shoko finit par dénoncer le harcèlement dont fait l'objet sa fille, et après avoir constaté la dégradation de plusieurs appareils auditifs, elle menace de signaler à la police. Sa gueulante va décider l'école à se bouger. Comme il faut désigner un coupable, la faute retombe sur Shoya, qui en tant qu'élève à problèmes, a le profil idéal.

Les autres gamins, contents d'être mis hors de cause, fichent la paix à Shoko mais font de Shoya leur nouvelle cible. Le caïd passe alors de harceleur à harcelé. 

Vous pourrez lire un peu partout d'excellentes critiques sur ce manga, "très juste", "touchant", "réaliste", donc pas la peine d'en rajouter.

Je dirai simplement qu'il aborde vraiment bien la complexité d'une situation de harcèlement à l'école, qui ne se limite pas toujours au "triangle victime - harceleur - témoin". Bien des facteurs entrent en jeu dans son origine et dans la façon dont elle va évoluer : ici, on en repère plusieurs : le statut de "nouveau", jamais évident, l'ennui, la crainte, l'esprit de compétition, et surtout l'absence de discernement des adultes. Voilà un prof qui ne fait rien, ni pour adapter son enseignement à Shoko, ni pour favoriser son intégration ! Pire, il discrédite devant la classe une collègue venue proposer un enseignement de langue des signes. Si le maître n'est pas bienveillant envers Shoko, pourquoi les élèves le seraient-ils ?

Un manga pour les jeunes mais que les adultes doivent lire aussi, surtout s'ils sont amenés à travailler avec des enfants : bien que ce ne soit pas facile de le reconnaître, il faut garder en tête qu'en cas de harcèlement, il peut arriver qu'on fasse (involontairement) partie du problème. 

lundi 9 février 2015

jeudi 13 juin 2013

Perte de contrôle


La violence ne résout rien. 

Allez-donc chantonner ce précepte à quelqu'un dont le poing est déjà prêt à suivre la plus radicale des trajectoires ! Au mieux vous serez ignoré, au pire vous vous mettrez en danger. Il est plus judicieux d'attendre que la colère s'échappe comme elle peut et s'évapore dans l'air ambiant ; là seulement, un travail de réflexion sera possible. 

Il m'arrive parfois d'avoir en face de moi des jeunes venant de se bagarrer, ou bien décidés à canaliser leur rage et à désamorcer leur bombe intérieure en cherchant refuge auprès des adultes. Longtemps, je leur ai tenu le discours général _ et bienséant_ qui s'impose dans ces circonstances : c'est pas bien, ça ne sert à rien, tu te conduis comme un animal, prouve que tu es plus intelligent(e) que ça, il faut que tu te maîtrises mieux, les autres te provoquent parce qu'ils savent que quand tu t'énerves, c'est spectaculaire... 

Depuis quelques semaines, parce que je peux me permettre de me lâcher un peu plus, ils ont droit au sordide exemple de mes grands-parents paternels : au moins, ces deux baboilles auront servi à quelque chose dans leur vie... 


"Mes grands-parents, le vieux et la vieille, habitaient cette drôle de maison moisie qui faisait face à la nôtre. Tous les jours en fin d'après-midi, le vieux frappait la vieille durant de longues minutes. Mettons-nous d'accord sur un point : la vieille n'a de l'humaine que l'apparence, et elle ne volait pas ses coups, loin de là. Toujours est-il que voir les gifles pleuvoir me donnait l'impression de regarder un film, et je ne souffrais pas le moins du monde d'assister à ce spectacle. J'étais seulement mal à l'aise. Pourquoi ? Sans doute parce que je savais qu'à la place de mon grand-père, j'aurais répondu de la même manière à ses provocations. Peut-être serais-je même allée plus loin : cette pensée condamnable flottait sans cesse au dessus de ma tête, surtout lorsqu'elle errait dans le village en exhibant ses bleus, la larme à l'oeil. Si seulement, moi aussi, j'avais pu rien qu'une fois la jeter au sol par la seule force des bras et la rouer de coups de pieds... 

Mais là n'est pas la question. Aujourd'hui, le vieux est mort _ et croyez-moi, il est bien mieux là où il est, surtout s'il n'est nulle part. La vieille vit toujours en trébuchant, se relève et repousse toujours comme du chiendent, arrosant le monde de son fiel, créant la discorde par pur plaisir. Moralité, le gosses : gueulez, tapez, tuez si vous voulez. Mais sachez que vous mourrez avant celui qui prend plaisir à vous provoquer, et qui aura tôt fait de se muer en victime !"


Cette histoire n'a rien de moral, beaucoup me déconseillent de l'exploiter à des fins pédagogiques ; et ils ont raison. Elle peut toutefois servir de base à la réflexion, puisqu'elle prend le contre-pied des représentations habituelles, créant au passage quelques électrochocs... 





dimanche 16 septembre 2012

Une histoire vraie, pour changer !


Le parc Palmer de Cenon est un endroit bien agréable. Je l'ai découvert en accompagnant les collégiens à leur journée annuelle d'intégration et de présentation des ateliers de l'après-midi. A cette occasion, ils rencontrent les profs des différentes activités proposées dans l'établissement, et ont ainsi un avant goût de ce qu'ils vont pouvoir faire de leurs après-midis au cours de l'année scolaire. Les intervenants sont disséminés au quatre coins du parc, et toutes les classes les visitent successivement, encadrés par leur prof principal et un autre adulte. C'est ainsi que, les 5°, Peio et moi, nous arrivons tous en envahisseurs sur l'aire réservée au prof de jujitsu.  




"Dans cet atelier, on va apprendre différents gestes pour réagir en cas d'agression. Il ne s'agit pas de frapper pour faire mal, mais plutôt de faire ce qu'il faut, ni plus ni moins, pour se défendre."

Mon esprit s'égare ; il y a environ trois ans, j'ai pensé à s'inscrire dans un cours de boxe, ou de jujitsu, ou de self défense, ou de n'importe quoi d'autre qui puisse me permettre de me tirer d'affaire en cas d'attaque. Mais je n'ai pas sauté le pas ; j'étais trop fragile, trop choquée, trop parano... Il fallait que je laisse passer du temps, que j'oublie le vol à la tire et l'agression que je venais de prendre en pleine face. Ma seule véritable envie, à l'époque, était de me venger. Comme je savais que je ne croiserais plus de sitôt mon agresseur, je cherchais en vain un personne à qui m'en prendre. Il fallait que quelqu'un paie, alors je provoquais les situations tendues. Ca ne pouvait rien donner de bon, et je ne regrette pas de n'avoir débuté aucun des arts martiaux possibles : l'état d'esprit requis n'y était pas. Le temps a fait son effet, même si c'est loin d'être parfait.      

C'est chaud. J'ai encore du mal à raconter clairement cette scène qui se reproduit en boucle dans ma tête depuis trois ans. Faisons simple pour les rares personnes de mon entourage qui n'auraient pas encore eu droit à mon petit récit traumatique. 

Un soir, je me suis faite agresser en rentrant chez moi. J'habitais au "Village 5", une petite résidence universitaire située tout près de ma fac. J'étais arrivée devant la porte de mon bâtiment, et je n'avais, à première vue, nulle raison de m'inquiéter : l'éclairage de l'entrée était parfait, tous mes voisins vaquaient à leurs occupations ou rêvassaient à leur fenêtre, il n'était même pas 20h. Aussi, lorsque j'ai entendu des pas précipités résonner derrière moi, j'ai cru qu'il s'agissait d'un voisin pressé de regagner sa chambre. Il pouvait très bien y avoir oublié quelque chose avant de partir Dieu sait où. Je me suis écartée pour lui laisser le champ libre.

En fait, mon hypothèse était fausse. J'ai senti une main tirer avec insistance sur la lanière de ma sacoche. Jean ? Yacine ? Non, un inconnu qui visiblement en voulait à mon ordinateur portable. Il n'était pas question que je le cède à si bas prix : je m'écartai. Il me mit un pain ; je sentis d'autres mains tirer mes épaules en arrière, et, ainsi déséquilibrée, je tombai au sol. Le mec m'arracha ma sacoche tandis que je hurlais. Quel réflexe à la con ! Comme si je pouvais espérer que mes cris allaient susciter le dévouement de quelqu'un !  
Je tentai de me relever, voyant le gars partir avec mon portable. Mais l'autre, que je ne vis jamais que de dos, me balançait des coups de pieds dans le dos pour m'en empêcher. Quand le premier fut à distance respectable, il lui emboîta le pas, prenant au passage mon sac de cours... et de plein d'autres choses bien plus importantes : mes papiers, mon portefeuille et mes clés.  

Il traversèrent ventre à terre le terrain vague avoisinant la résidence jusqu'à la station de tram Doyen Brus. Ils n'eurent pas grand mal à me semer, car je n'avais pas une super condition physique à ce moment-là et, pour ne rien arranger, je continuais à gueuler comme une conne en les insultant, alors qu'ils ne pouvaient même pas m'entendre. Je fis une halte sur la route divisant le terrain ; je poussais des cris de malade, comme ça ne m'était jamais arrivé avant. Un mec au crâne rasé passait à ce moment-là, venant d'on ne sait où ; il se promenait sans doute. Il me toisa longuement, puis se mit à rire et continua sa route. Quel bêtiard ! Enfin, j'avais autre chose à faire.

Suite à cette micro contrariété, j'appelais les flics. Mon téléphone était resté dans ma poche, par chance ; je reconnais que, si c'était bien le dernier objet qui me soit resté, ce n'était pas le moindre. La communication se détériora, alors que le flic me demandait de ne pas raccrocher : je le recevais bien, mais lui ne me captait plus. Je l'entendis pester. "Raa putain, mais ils peuvent pas faire juste ce qu'on leur dit, des fois !" 

Du coup, je raccrochai et appelai ma mère. Encore un réflexe à la con : forcément, je pouvais bien me douter que les problèmes techniques allaient se répéter. J'eus le temps de lui dire le principal (y compris que je me trouvais seule dans un terrain vague, histoire de la rassurer) avant de perdre le réseau, la laissant dans l'inquiétude. 

Enfin, quelqu'un parut s'intéresser à mon sort : un certain Pierre, qui habitait la Résidence Compostelle à quelques rues de là. Comprenant qu'on m'avait porté tort en me piquant mes affaires, il partit en courant à la station Doyen Brus, me laissant son sac de sport en gage de confiance. Il revint bredouille, regrettant de ne pas avoir été plus insistant auprès d'un mec qui portait un sac orange, plutôt féminin. Vraisemblablement le mien. Je le remerciai, en voyant le tram s'arrêter en station et repartir. C'était mort. Il m'emmena chez lui, pris de pitié, me présentant à ses collocs comme une "pauvre fille qui venait de se faire dépouiller", et sa description n'était pas fausse du tout. Puis il appela les flics et leur expliqua la situation. Ils nous donnèrent rendez-vous avenue de Bardanac ; Pierre me suggéra d'aller à l'accueil du Village 5 pour avoir un double des clés de ma chambre, ce que je comptais faire de toute façon. Je croisai alors un voisin, qui me demanda comment j'allais. Il avait entendu mes cris - comme bien d'autres - et avait tenté de me porter secours. "Malheureusement, je n'ai pas pu intervenir. J'habite au quatrième, et de plus j'étais quasiment à poil. Il a fallu que je m'habille. Je m'appelle Aladin, je crois que nous ne nous sommes jamais vus." 

En temps normal, je lui aurais peut-être demandé si c'était son vrai nom, mais à présent plus rien ne me surprenait d'autant plus que je n'avais guère envie de plaisanter. 

Evidemment, les flics ne purent rien faire d'autre que m'encourager à rechercher mes affaires dans les buissons des alentours le lendemain matin, avant de porter plainte au commissariat de ... Lequel, d'abord ? "Allez à celui de Talence, mademoiselle. Quand vous êtes au niveau du cinéma, vous traversez le route et...   
_ Non, il faut plutôt qu'elle aille à celui de Pessac, non ?
_ Ah ouais tu crois." 
J'avais toute la vie pour faire mon choix. 

Je rentrai chez moi, seule avec mon téléphone portable et mon double de clés de chambre. Les heures et les jours ont passé, apportant divers soutiens que je n'oublierai pas. Mais j'ai donné dans le remerciement, peut-être même un peu trop, d'ailleurs, alors pas la peine de m'épancher de nouveau.   


Au mauvais endroit, au mauvais moment

Voilà quelques heures qui ont changé ma vision des choses, et pas forcément dans le bon sens. Je pensais que le phénomène du voisin curieux mais passif était un mythe : en fait, non. Tout le monde était aux fenêtres, mais personne n'a bougé. Mieux, beaucoup m'ont assuré n'avoir "rien vu, rien entendu" avec un aplomb qui m'a mise en rage plus d'une fois. J'ai le souvenir d'une fille qui habitait à deux chambres de la mienne, et qui s'étonnait encore qu'un vol à la tire ait eu lieu tout près de chez elle : c'est fou, elle ne le savait même pas ! A coup sûr, c'était arrivé le jour où elle était à tel ou tel endroit, ou encore... Vingt minutes plus tard, alors que notre entrevue avait pris fin et que je m'étais barricadée dans ma chambre, je l'entendis raconter la scène à un autre voisin au fond du couloir, avec une telle exactitude que j'ouvris la porte. C'était devenu pour moi un geste d'une témérité extrême, mais je voulais m'assurer que c'était bien elle qui parlait. C'était bien elle. 

"T'aurais vu comment ils l'ont laminée en trente secondes, je te jure, la meuf elle a du le sentir passer. Sa mère, t'aurais vu comment qu'elle gueulait, ça t'a foutu un bordel !"
Elle me vit et rentra aussitôt dans sa chambre, entraînant le gars avec elle pour lui raconter la fin de l'histoire. 
"Attends chut c'est elle..."  

Il s'en fallut de peu que j'aille lui fracasser la tête, elle qui n'avait rien fait. 

Ma perception de moi-même a changé. Je n'avais pas peur de grand chose sur le campus, jusque là ; on me disait que je manquais de confiance en moi, mais je n'en croyais pas un mot et répondais que mon véritable problème était sans doute de n'avoir confiance qu'en moi. Mais ce soir-là, je me suis sentie conne, pitoyable, faible et dépouillée : une vraie fille en somme, et ça m'a révulsée. Plein d'idées ont germé : est-ce que ça me serait arrivé si j'avais été un mec ? est-ce que j'étais réellement faite pour être une fille ? C'est réflexions m'ont amenée loin et nulle part. Alors je les ai abandonnées car ça devenait vraiment trop prise de tête.  
    
L'élastique s'est détendu. Enfant, j'avais des accès de colères souvent suivis d'actes violents, mais cela n'effrayait personne : j'étais une fille, je ne serais jamais capable de faire du mal à une mouche ! Pas faux, à première vue ; la marée basse a étouffé les grandes vagues, et je me suis crue tombée dans une indolence excessive qui faisait le bonheur de tout le monde. A dix-huit ans, les choses ont recommencé à tourner au vinaigre pour diverses raisons, mais je gardais le contrôle, je savais m'arrêter au bon moment. C'était parfait. J'avais ni trop, ni pas assez de tempérament, et cet équilibre aurait pu durer longtemps. On dirait bien que ce malheureux jour a cassé tous mes efforts ; je ne dis pas qu'il est la cause de tous mes problèmes, mais il a excité quelques uns de mes bas instincts, et a servi de prétexte à pas mal de débordements qui auraient pu être évités. 

A présent, je suis de moins en moins capable de ravaler cette agressivité qui pourrait bien m'amener trop loin, car je n'en ai absolument aucune envie : comment me défendre, sinon ? Comment vivre en sécurité si je ne fais pas peur aux autres ? 

"Ca, c'est ton affaire ! Tes poings n'engagent que toi !" me direz-vous.

Sauf que non. Je bosse dans le milieu scolaire depuis plus d'un an, et ceux qui connaissent un tant soit peu le secteur sauront à quel point il est dur, parfois, de prendre sur soi pour ne pas coller des baignes _ aux jeunes comme aux adultes_. Mais bon, cette année, je suis pleine de bonnes résolutions et je repère mieux les pièges à éviter. Je suis en territoire connu et ça m'apaise. Alors oui, pourquoi pas commencer une activité sportive (autre que le jogging) histoire de canaliser ce qui peut encore l'être ?   

"Fais de la boxe, me disait mon collègue Pierre (encore un !), l'été dernier. Pas des combats, après t'aurais le nez en vrac. Mais frappe dans des sacs pour te défouler !". Il a toujours d'excellents conseils, j'aimerais bien trouver la force de suivre celui-là.  

Que c'est bon de pouvoir, enfin, mettre des mots sur cette mésaventure !