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dimanche 7 janvier 2018

Lectures de vacances - Agence Pertinax - Jean-Philippe Arrou-Vignod (1996)


Ma grand-mère a tapiné en parallèle de son travail à l'usine pendant très longtemps. Lorsqu'elle est tombée enceinte de mon père, j'imagine que le monde a du s'effondrer pour elle ; il allait bien falloir qu'elle se marie avec ce cheminot dont elle avait déjà eu une fille quatre ans auparavant. Comme l'idée d'une interdiction d'accès au baisodrome sur plusieurs mois ne l'enchantait guère, elle a tenté de se faire avorter. Ce n'était pas la première fois qu'elle réglait le problème de cette manière, mais ce coup-ci, ça n'a pas voulu... Mon père est né, et à survécu malgré les tentatives d'"accidents malencontreux" entravés par des aïeux qui avaient l'oeil. Elle lui en a toujours voulu, et lui en veut toujours de n'avoir pas réussi à le détruire. 

Sa contrariété s'est étendue à l'ensemble de notre famille : ma mère est devenue sa cible favorite, ma soeur et moi avons fait l'objet d'un intérêt malsain où pointait le désir de nous voir échouer, de repérer d'éventuelles faiblesses. En effet, "la vieille", comme nous l'appelons, tenait trop à son image de gentille petite mamie un peu chaudasse mais innocemment folle pour nous haïr ouvertement. Elle usait, et use encore des petits chemins forestiers pour nous atteindre en plein coeur et soulever nos tripes. 




L'une de ses techniques favorites était de nous assaillir d'appels téléphoniques anonymes, pour nous insulter ou nous intimider. Je me souviens qu'elle avait une fois traité ma mère de "race à détruire", de "sale juive" (pour l'anecdote : on n'a jamais su d'où ça sortait puisque ma mère n'est pas juive...). Dit de cette manière, la situation semble plus cocasse qu'autre chose, mais en vérité ces mauvaises blagues nous mettaient le cerveau en vrac pendant des jours. Si on savait qu'elle était derrière chaque sonnerie malveillante, on savait aussi qu'on ne pouvait rien faire sans preuves. Lorsque mon grand-père, retraité de la SNCF et par extension alcoolique notoire, la cognait sur le coup de seize heures, je ne la plaignais pas outre mesure. Lorsqu'elle venait se planquer chez nous, qu'on devait fermer tous les volets à la hâte et nous murer en silence toutes les quatre _elle, ma mère, ma soeur et moi_ en attendant dans l'obscurité que "le vieux" se calme et ait terminé de faire le tour de la maison en hurlant, je la maudissais. Car oui, allez savoir comment l'affaire s'est goupillée : nous sommes également voisins... 




Je devrais "essayer de la comprendre", avoir de "l'empathie", "me mettre à sa place deux minutes, pauvre femme quand même!", mais cela m'est impossible. Elle a certes vécu des choses douloureuses, or elle a pris le parti de passer ses nerfs sur des gens qui n'y sont pour rien et qui se sont résignés à subir sans se révolter. 

Résultat des courses : j'ai appris, à son contact, à me méfier des "gentilles petites vieilles". Et grâce à elle, une sonnerie de téléphone ou des coups lancés dans une porte peuvent me faire activer le "mode danger" en une fraction de seconde.  


Agence Pertinax - Jean-Philippe Arrou-Vignod (1996)

Il y a quelques mois de cela, nous avions fait un focus sur un épisode des aventures de PP Cul-Vert et de ses deux acolytes Rémi et Mathilde. Aujourd'hui, remettons sur le devant de la scène l'un de nos auteurs jeunesse bordelais préférés par le biais du roman Agence Pertinax. 



A l'aube des vacances de juillet, Matt, seize ans, mange son pain noir : il vient de rater le brevet et ne parvient pas à trouver le job qui l'aidera faire passer plus vite ces deux mois d'été dans la cité. Comme sa mère ne roule pas sur l'or et que son frère est récemment parti de la maison, l'adolescent culpabilise d'être une source de tracas supplémentaire pour son entourage. Il paierait cher pour un peu plus de réussite. 

Un jour, il répond sans trop y croire à une offre d'emploi dans un cabinet de détectives privés : l'Agence Pertinax. Le descriptif n'est pas très détaillé, mais après tout, pourquoi pas ? L'entretien est concluant, à la grande surprise de Matt qui n'a toujours pas très bien compris ce qu'il aura à faire. Il se prend donc à s'imaginer dans la peau d'un apprenti détective au potentiel prometteur.. mais retombe vite sur Terre lorsque Clara, la secrétaire, lui fait visiter l'endroit : sa tâche consiste à ranger les enquêtes résolues et les dossiers des clients dans la salle des archives ! Le parfait boulot de con ; enfin, c'est mieux que rien.

Heureusement, il sympathise rapidement avec la très jolie fille de la femme de ménage, Schéhérazade. C'est une habituée des lieux qui n'a pas les yeux dans sa poche et qui, par son franc parler, pousse Matt à se découvrir des talents cachés. Autant dire que son quotidien s'en trouve fortement amélioré.

Un jour, à l'heure du déjeuner, une vieille dame appelée Esther Rosenbaum frappe à la porte de l'agence : elle souhaite parler à M. Pertinax, le big boss, car elle se sent en danger. Dans son voisinage, quelqu'un tente de l'intimider depuis plusieurs mois ; au début, elle ne prêtait pas attention aux lettres et aux appels téléphoniques anonymes, mais à présent elle a peur. Matt et Schéhérazade ne savent que faire : tous les détectives sont en pause, et eux-même ne sont pas habilités à traiter l'affaire. Or, il ne serait pas humain de laisser la mamie à la rue sans lui porter secours. Sans rien dire à personne, ils décident de prendre l'enquête à leur compte et de se lancer à la poursuite du harceleur comme des pros. C'est culotté, mais c'est pour la bonne cause !





Je suis peut-être influencée par ma lecture récente de PP Cul-Vert et le monstre du Loch Ness, mais Matt m'a un peu fait penser au personnage de Rémi. Tous deux narrateurs, ces garçons se sentent médiocres pour ne pas dire "nuls" alors qu'ils ont bien des qualités dont ils vont prendre conscience au fil de leurs aventures : pour les jeunes lecteur, il est très importants de rencontrer des héros qui, comme eux trop souvent, n'ont pas une très forte estime d'eux-même _à tort ! Comme Mathilde, Schéhérazade est le "cerveau" de l'équipe : rusée, vive d'esprit, elle a une expérience de la vie et une clairvoyance qui lui donnent une longueur d'avance sur son binôme : un personnage féminin fort comme on en a besoin aussi.

Les investigations de Matt et de Schéhérazade tiennent la route ! Structurée et bien rythmée, elle reste réaliste tout en étant assez facile à suivre, et nous fait rencontrer des figures hautes en couleur : une mamie au passé douloureux, un voisin facho, des jeunes de banlieue turbulents mais pas trop méchants, un détective faussement désinvolte mais terriblement efficace.. Bien sûr, l'histoire a pris vingt ans dans les dents, et ça se sent... On paie en francs, les malfrats se terrorisent à coups de vieux téléphones fixes, et on trouve les bonnes adresses à l'aide du Minitel. Les caïds se font appeler Mickey, Pinpon, sans que ça ne nuise à leur crédibilité... Quant à Matt et Shéhérazade, où iraient-ils sans leur robuste Solex ? 

LE Minitel ! 

Pourtant, comme beaucoup d'ouvrages de Jean-Philippe Arrou-Vignod, Agence Pertinax reste un classique à avoir au CDI (à mon avis, hein !).


Jean-Philippe ARROU-VIGNOD. Agence Pertinax. Gallimard Jeunesse - Folio Junior, 1996. 139 p. Ill. P. Munch, Y. Nascimbene. ISBN 2-07-051521-4



jeudi 13 juin 2013

Perte de contrôle


La violence ne résout rien. 

Allez-donc chantonner ce précepte à quelqu'un dont le poing est déjà prêt à suivre la plus radicale des trajectoires ! Au mieux vous serez ignoré, au pire vous vous mettrez en danger. Il est plus judicieux d'attendre que la colère s'échappe comme elle peut et s'évapore dans l'air ambiant ; là seulement, un travail de réflexion sera possible. 

Il m'arrive parfois d'avoir en face de moi des jeunes venant de se bagarrer, ou bien décidés à canaliser leur rage et à désamorcer leur bombe intérieure en cherchant refuge auprès des adultes. Longtemps, je leur ai tenu le discours général _ et bienséant_ qui s'impose dans ces circonstances : c'est pas bien, ça ne sert à rien, tu te conduis comme un animal, prouve que tu es plus intelligent(e) que ça, il faut que tu te maîtrises mieux, les autres te provoquent parce qu'ils savent que quand tu t'énerves, c'est spectaculaire... 

Depuis quelques semaines, parce que je peux me permettre de me lâcher un peu plus, ils ont droit au sordide exemple de mes grands-parents paternels : au moins, ces deux baboilles auront servi à quelque chose dans leur vie... 


"Mes grands-parents, le vieux et la vieille, habitaient cette drôle de maison moisie qui faisait face à la nôtre. Tous les jours en fin d'après-midi, le vieux frappait la vieille durant de longues minutes. Mettons-nous d'accord sur un point : la vieille n'a de l'humaine que l'apparence, et elle ne volait pas ses coups, loin de là. Toujours est-il que voir les gifles pleuvoir me donnait l'impression de regarder un film, et je ne souffrais pas le moins du monde d'assister à ce spectacle. J'étais seulement mal à l'aise. Pourquoi ? Sans doute parce que je savais qu'à la place de mon grand-père, j'aurais répondu de la même manière à ses provocations. Peut-être serais-je même allée plus loin : cette pensée condamnable flottait sans cesse au dessus de ma tête, surtout lorsqu'elle errait dans le village en exhibant ses bleus, la larme à l'oeil. Si seulement, moi aussi, j'avais pu rien qu'une fois la jeter au sol par la seule force des bras et la rouer de coups de pieds... 

Mais là n'est pas la question. Aujourd'hui, le vieux est mort _ et croyez-moi, il est bien mieux là où il est, surtout s'il n'est nulle part. La vieille vit toujours en trébuchant, se relève et repousse toujours comme du chiendent, arrosant le monde de son fiel, créant la discorde par pur plaisir. Moralité, le gosses : gueulez, tapez, tuez si vous voulez. Mais sachez que vous mourrez avant celui qui prend plaisir à vous provoquer, et qui aura tôt fait de se muer en victime !"


Cette histoire n'a rien de moral, beaucoup me déconseillent de l'exploiter à des fins pédagogiques ; et ils ont raison. Elle peut toutefois servir de base à la réflexion, puisqu'elle prend le contre-pied des représentations habituelles, créant au passage quelques électrochocs... 





vendredi 23 avril 2010

Le chien aboie, la caravane passe et écrase le chien

Un matin d‘été, pédalant difficilement sur la route coupant à travers la forêt, en direction de S., la Vieille passa devant l’aire réservée à une famille appartenant à la communauté des gens du voyage, sédentarisée cependant depuis plusieurs années. Son regard fut attiré par une brochette de très jolis petits fauteuils en osier que les plus adroits d’entre eux avaient fabriqué et qu’ils mettaient en vente en les exposant sur le bord de la route, entre le fossé et la clôture de leur terrain.

Elle se dit qu’elle aurait bien vu deux ou trois sièges de ce type dans son jardin. Par beau temps, avec une table d’extérieur assortie, la voisine et son fils, cet attardé amateur de génériques de dessins animés, en auraient été verts de jalousie. Cela tombait bien, pour une fois : même si elle ne s’en vantait pas, car les gitans étaient très mal perçus dans la région, y compris par elle, sa mère était issue de cette famille. En feignant de passer dire bonjour à une tante sans âge, elle réserverait un ou deux fauteuils, et les aurait peut-être même gratuitement.

Les deux gamins blonds à la peau brune qui alignaient non loin de là des paniers en bois, de confection artisanale eux aussi, refusèrent de lui donner le prix des articles convoités : elle n’avait qu’à jeter un œil sur la pancarte, c’était marqué dessus! Après tout, n’était-ce pas les gitans qui étaient censés ne pas savoir lire? Les gens d’ici, surtout les vieilles à cheveux gris, le disent bien souvent. Ils lui tournèrent le dos et disparurent dans les fougères. Peu importait leur impertinence : à leur place, à leur âge, elle aurait répondu aussi poliment, voire plus perfidement.

La Vieille enjamba le fossé, passa la barrière mobile _ car la famille gitane était rigoureusement parquée par la commune _ et partit à la recherche de la parente entre les caravanes, les voitures et des abris de jardins démontables, marchant à côté de son vélo mauve.

Sa tante, la doyenne, vint l’accueillit à bras ouverts; c’était une vieille dame qui tressait très bien les fauteuils en osier et les vendait encore mieux.

_ Mon neveu va te les livrer aussitôt. Il te ramènera chez toi avec la fourgonnette, en même temps, ou alors il te déposera où tu veux. Ah, que je te dise, Marcelle, c’est 20 euros le fauteuil. Donc 40 au total pour toi.

Le neveu acquiesça, _ il ne faut jamais contrarier les petites mamies _ tout en leur servant le café.

_ Bien, s’étrangla la Vieille, regrettant de ne pas avoir lu la pancarte avant, comme le lui avaient conseillé les enfants. Ah quand même, 40 euros! Mais, ne voulant pas montrer sa tendance radine, elle n’osa pas se rétracter, et elle prévint simplement la tante qu’elle ne paierait pas le jour-même. Les rapiats, ils auraient pu lui en faire un des deux gratos! D’accord, les temps sont durs, mais elle était un peu de la famille, tout de même, bien qu‘elle n‘aimât pas s‘en vanter habituellement.

_ Pas de problème, sourit la doyenne, je t’enverrai les gamins demain pour régler ça. Ils savent où vous habitez. Ils sont en vacances, ils n'ont que ça à foutre.

Mais elle n’avait pas l’intention de payer quoi que ce soit.

Le lendemain, à l’heure convenue, des petits coups secs firent vibrer la verrière : les gamins qu’elle avait croisés en allant acheter les fauteuils en osier étaient là, et faisaient passer toute leur rage enfantine sur la porte vitrée, affichant pourtant, cette fois-ci, un sourire commerçant. Ils venaient réclamer leur dû, au nom de la grand mère. Elle les fit entrer, un sourire en coin, et ils passèrent la porte sous le radar de ses yeux couleur eau de piscine. Ces petits chameaux avaient escaladé le grand portail coiffé de pointes sans même s’y empaler. Ca n’a vraiment peur de rien, à cet âge.

La cliente s’en alla chercher une enveloppe, dans laquelle elle fit glisser un vieux billet de cinquante francs qu’elle n’avait encore jamais réussi à refourguer. En la cachetant elle regretta de ne pas pouvoir être là au moment où la tante en sortirait la tête de Saint Exupéry. Le paiement fut confié aux djeuns, qu’elle gratifia d’une pièce de dix francs chacun, tellement similaire à une pastille de un euro qu’ils l’empochèrent sans se rendre compte de quoi que ce soit. De toute façon, il leur tardait tellement de vider les lieux qu’ils n’auraient peut être rien dit quand même.

Elle regarda partir les gosses, libéra de sa chaîne Tommy le fox terrier, encore assoupi, et ouvrit le portail dans l‘espoir qu‘il irait goûter leurs jeunes mollets.

Le soleil était encore haut dans le ciel. Au lieu de se ruer sur les enfants, Tommy avait poursuivi toute la matinée une chienne jusqu’à la sortie du village, et sur le coup de trois heures, il l’avait enfin sautée. Il aboyait à présent sa joie sur le bas côté, et il lui prit la folle idée de traverser la route au moment-même où un camping car faisait son entrée dans le village, après avoir quitté la nationale et dépassé l’usine de cosmétiques. Il transportait un couple d’Anglais venus passer trois semaines de vacances en Dordogne. Dans sa course, il heurta le coté de la caravane, vint s’y aplatir, passa sous les roues. Extrêmement vexé, car il savait que la femelle qu’il venait de quitter ne devait pas être très loin et avait du assister au spectacle, le fox terrier montra les dents, se releva, malgré une plaie ouverte au niveau du ventre, puis bondit, à la seule force de sa fierté, dans le but de mettre à mal au moins l’une des roues des deux VTT accrochés à l’arrière du monstre de fer. Il ne prit pas assez de hauteur pour atteindre son objectif, et ses mâchoires se refermèrent sur du vent. Ses entrailles en chute libre venaient en effet de lui rappeler les dures lois de la gravité, et lorsqu’elles touchèrent le goudron, son collier ainsi qu’une de ses tripes vinrent s’accrocher à une extrémité de la plaque d’immatriculation britannique. Il fut traîné sur plusieurs mètres, empalé sur la tranche de ferraille, la langue pendante. Il céda un dernier soupir, bien fâché d’avoir été ainsi trahi, tant par la domination humaine que par son intestin grêle. On n‘a vraiment rien d‘autre que notre âme pour nous.


Le soir, le Vieux fit le tour de la maison, du jardin, du quartier, du bourg. Le chien ne rentrait pas, ce qui ne lui ressemblait guère. Car, comme on dit, la faim fait sortir le loup du bois. Tommy avait un très petit estomac, aussi devait-il le remplir fréquemment. Il était impensable, même en période de chaleurs des femelles, qu’il passe un jour sans chercher ce qui était l’unique raison de revenir vers ses maîtres : sa gamelle. La Vieille ouvrit la fenêtre de la chambre à coucher où elle avait rangé son vélo ce jour-là, fit tomber les deux jardinières de géraniums oubliées sur le rebord, et poussa le vélo à l’extérieur par cette voie. Elle enjamba elle-même l’encadrement et partit inspecter les environs; au bout d’une heure, elle découvrit le cadavre du chien, hésita à le ramasser, le souleva finalement par une oreille, seule partie demeurée intacte, le fixa sur le porte bagages à l‘aide de tendeurs. Les boyaux aplatis tombaient de toutes parts et elle dut s’arrêter plusieurs fois sur le chemin du retour car ils s’entravaient dans les rayons de la bicyclette.

La Vieille cogitait comme elle le pouvait, s’acharnant à voir un lien de cause à conséquence entre son arnaque du matin et le meurtre de son chien. C’était par cette route qu’on allait à S. Les gitans n’avaient pas traîné pour se venger. C’est vrai qu’ils n’avaient que ça à faire, ces feignants. La Vieille cogitait comme elle le pouvait, mais elle ne pouvait pas beaucoup et s’appuyait sur des idées trop générales pour être fiables. La reconstitution du drame était toute faite : leurs gosses avaient du attirer la bête avec du jambon pendant que les parents, ces sauvages, lançaient une de leurs maisons à roulettes à toute vitesse sur elle.

Douze heures plus tard, l’aire réservée aux gens du voyage était enfumée comme un soir de feu d’artifice. Pendant la nuit, un vandale avait mis le feu aux vêtements en cours de séchage, aux fauteuils en osier, en bref, à tout ce que les familles avaient l’habitude de ranger dans des abris de jardin démontables. Les dommages les embarrassait réellement pour les jours à venir mais pas assez pour qu’ils puissent engager de poursuites sérieuses. D’autant plus que leur style de vie ne jouait jamais en leur faveur auprès des autorités, bien qu’ils n’aient jamais volé rien d’autre qu’une vielle deuche et deux scooters.

La cloche que les Vieux avaient hissé sur leur portail de bourges tintait depuis trente secondes. Vêtue, si l’on peut dire, d’une chemise de nuit transparente, la Vieille passa une jambe par la fenêtre de la cuisine, hurlant au visiteur que «c’était ouvert». Elle contourna la maison et l’accueillit les pieds boueux.

Un retraité à cheveux gris et moustache blanche s’avançait timidement au-delà du portail. Il avait mis du temps à trouver leur adresse car il n’était pas d’ici : cet Anglais était seulement venu faire du camping pour les vacances. Il sentait l’importance d’indiquer que sa présence dans le village ne serait pas durable : se faire remarquer de la sorte, dès son arrivée, l‘ennuyait terriblement. D’autant plus que, comme chacun sait, tout bon habitant de la contrée voue une haine ouverte à ces envahisseurs d’Anglais qui rachètent les belles maisons pour en faire des restaurants. Venu dans l’espoir de se faire des amis de picole, il débutait mal, en écrasant un chien, qui plus le chien d‘un habitué des parties de chasse, ce sport que la mythologie locale établissait comme incontournable. Car il était inutile de passer par quatre chemins : pour le fox terrier, eh bien c’était lui. Vraiment désolé.
Le chien.

La femme en chemise Casper avait presque éjecté de sa mémoire ce bourreau des lapins, or elle couvrit son visage du masque de l‘abattement.

Le Rosbif ne savait où se mettre et tordait nerveusement les lambeaux du collier entre ses doigts.

Il n’avait rien vu, tout d’abord, sa femme avait à peine perçu un choc léger, qui aurait pu signifier tout autre chose : une irrégularité comme une autre sur une route de campagne, la branche d’un des noyers s’élevant à l‘entrée du village. L’accident n’avait même pas réveillé leurs petits enfants qui dormaient à l’arrière. Aussi ne s’en était-il pas préoccupé.

C’est seulement lors de son arrivée au camping qu’il avait constaté les débris sanglants de la plaque d’immatriculation, découvrant par la même occasion le collier déchiré au bout duquel pendait une plaquette cabossée. Alors il avait supposé un rapprochement entre la brève envolée pneumatique et les tâches de sang sur la carrosserie.

Le soir, lorsqu’il était revenu sur ses pas, accompagné de sa femme, profitant de l’occasion pour étrenner leurs vélos et admirer les champs de maïs et l’usine de cosmétiques, il n’avait pas pu retrouver le cadavre _ et pour cause, la Vieille étant déjà passée par là avant eux _ , mais quelques touffes de poils avaient confirmé son impression.

«On m’a indiqué votre maison. Tentait d’expliquer le vacancier. Je suis allée à la mairie, la dame a dit, vous êtes le bienvenu. Je lui ai précisé que j’avais roulé sur votre chien, en montrant le collier, elle a lu le nom sur la plaque et à dit en riant : vous êtes doublement le bienvenu. Allez chez monsieur Jean Claude … au.. Vous allez devant l’église, vous prenez la route principale direction la gare, vous tournez sur la gauche juste après l’abri de bus, c’est le numéro…

C’était donc ça…

_ Vous avez fort bien fait, fit la Vieille en prenant sa posture de victime du troisième âge, peinée par la disparition de son chien, qui était parti dans la benne à ordures le matin-même. Il repose ici, fit-elle en désignant un coin du jardin où elle n‘avait absolument rien enterré récemment. Ses yeux se plissèrent, faisant gonfler les rides de ses joues. C’est qu’on s’y attache, à ces petites bêtes. Elle s’efforça de faire couler une ou deux larmes, mais son cœur n’était vraiment pas coopératif sur ce coup-là, et sa figure demeura aussi dure et sèche que les rondelles de bananes dans le muesli.

Moralité : le chien aboie, la caravane passe et écrase le chien.

mardi 4 août 2009

La Vie de la Vieille - Le Loto


La Vieille et sa voisine, son unique et dernière amie, sortaient du café où elles venaient de descendre une bière. Elles arpentaient en titubant les trottoirs du village. La voisine retenait avec peine sur son crâne déplumé un large chapeau de couleur orange, dans un ton extrêmement vif, à mi chemin entre le modem et la DDE. Elle l'avait noué sous son menton, mais à force de parler et de boire, le lacet s’était relâché et pendait dans le vide.

«Faisons équipe!» Proposa la Vieille, car DDE woman venait de lui dire qu’elle était souvent chanceuse aux jeux de hasard.

_ Pourquoi pas. Mais comment? Peut-on prendre un carton pour deux?

Elles se rendaient toutes les deux au Boulodrome, à la sortie du village, où avait lieu le grand loto annuel des derniers jours de juin, qui célébrait le début de l’été et des vacances. On disposait tables et chaises sur le terrain de pétanque, à l’ombre des châtaigniers. Pour les collégiens, c’était l’occasion de se retrouver une dernière fois avant la fin des cours et de se foutre des vieux qui jouaient au loto. La Drôle comptait bien y aller aussi, de son côté, et songeait à part elle à un moyen d’éviter la Vieille, car elle savait qu’elle viendrait. Mais pour rien au monde elle n’aurait manqué une soirée avec ses potes, d’autant plus que la quine était suivie d’un grand concours de chant. Ils allaient bien rire en comptant les canards.

_ Partageons les lots, plutôt. Si l’une de nous gagne, elle donnera une partie du gain à
l’autre. »

Les jeunes n’avaient qu’à traverser la route en sortant du collège, et qu’à s’asseoir sur les bords du terrain de boules pour regarder la valses des cartons et des grains de maïs, en faisant ce qu’ils aimaient le mieux, c’est-à-dire rien du tout. La Drôle et sa bande de copains s’en lassèrent assez vite. A dix huit heures déjà, ils s’ennuyaient et partirent derrière les buissons qui cernaient le boulodrome.

L’un d’eux avait fait une trouvaille chez lui ou ailleurs, peut-être vaut-il mieux ne pas le savoir : des cisailles à métaux, destinées à la base à découper les grillages et autres fils de fer. Ils décidèrent de l’expérimenter sur le feuillage des buissons, puis sur les branches, puis sur le petit cheval de bois rouge à crinière jaune monté sur un ressort, interdit aux cavaliers de plus de cinq ans.

La crinière et le ressort avaient été broyés sans peine, alors maintenant, qu’allait-on faire? Vingt minutes de passées, et voilà qu’on s’ennuyait de nouveau. Fucking petit village! Une trentaine de mètres plus loin, l’animateur spécialisé en festivités de ce type égrenait les nombres égrenait les nombres, faussement enjoué.

_ Quine! Rugit la Vieille, pendant que sa petite fille se tournait les pouces avec ses amis, s’arrachant les cordes vocales à l‘occasion. On entendit plutôt « qui » que « quine » mais c’était valable quand même. Bingo eût mieux fonctionné. _ Et pour madame, répondit l’animateur à la voix chaude, pour madame… Il cherchait le lot. _ … Un superbe lot pour madame…

La Vieille venait de remporter un très coquet lot de cinq strings. Justement ce qui lui manquait, même si elle en avait déjà plein.

C’est d’ailleurs ce que sa voisine et équipière lui fit remarquer lorsque vint le temps des partages, quelques secondes plus tard. Mais la Vieille entendait à présent garder pour elle seule la marchandise. _ Le prochain, le prochain nous le partagerons. Là c’est impossible, tu vois bien qu’il y en a cinq, et que si nous coupons en deux, l’une de nous sera flouée! De toute façon, ça ne te va pas à toi, ces choses là. _ Qu’en sais-tu? Rétorqua la voisine, repositionnant ses lunettes à verres progressifs, piquée. _ C’est vrai, ce n’est pas toi qui pourrais le dire, Marcelle! Fit le père du boucher, et il insinua derrière sa moustache grise que ces petits objets n‘étaient adaptés à aucune des deux. Comme c’était bête d’avoir remporté un tel prix.
 _ Qu’il est vieux jeu!
 _ Sois réaliste! Tu feras donc la pute toute ta vie!

Il restait le garage à vélos. Comment n’y avaient-ils pas pensé plus tôt? Ces cisailles étaient vraiment au poil. Chacun avait massacré son antivol, la Drôle s’était montrée particulièrement adroite dans l’opération, en frappant le sien d‘une coupe nette et franche, et y avait gagné beaucoup de respect. Puis ils n’en prirent aux arceaux rouillés, prenant soin d’en détacher les vélos, les mobylettes qu‘ils retenaient, et de les entasser à l’abri des buissons. La poignée de fiers à bras avaient découpé puis tordu les arceaux du parking à vélos de façon à en faire des tiges à peu près droites. Tous en avaient une dans la main et ils ne tardèrent pas à s’échanger quelques coups amicaux dans le visage et à se picoter les tablettes de chocolat. Tout cela les amusait beaucoup, et la Drôle n’y allait pas non plus de main morte. Elle embrocha le beau gosse de sa classe avec tant d’enthousiasme qu’elle perça son polo DDP au niveau de la poitrine. Elle l’avait d’un coup fatal rendu indragable et il lui fit comprendre que cela allait lui coûter cher. La Drôle lui répondit qu’elle n’en avait absolument rien à foutre de ses menaces et profita de ce qu’il mesurait l’ampleur des dégâts, passant un doigt dans l’accroc, pour appuyer ses deux mains sur sa chevelure visqueuse de gel, réduisant à néant tous les efforts qu’il avait fournis le matin pour faire ressembler son crâne à un tapis de fakir. Seuls les gens qui ont déjà passé deux heures à se faire des pics avec du gel, prenant le risque d’empester l’huile de jojoba toute la journée, peuvent ressentir la détresse du cheveu qui retombe aussi vite qu‘un château de cartes. Aussi tous les jeunes se jetèrent sur la Drôle, commençant à la bousculer rudement. On riait moins, juste un peu pour ne pas attirer l’attention des mamies attablées pour la grande quine, au loin. La fille du groupe réussit à leur échapper et entra dans le local de l’association des boulistes, laissée libre pour l’occasion. On y avait entassé les lots, et les candidats au concours de chant y avaient répété tout l’après midi. A cette heure-ci, il n’y avait plus personne. C’était un maisonnette rudimentaire : deux pièces; une table et des chaises, un évier et un placard mural dans la salle principale. A n’en pas douter, un bureau et la caisse dans la seconde pièce, derrière la porte close. La fenêtre était restée fermée, il fallait que la fraîcheur reste pour que les jambons tiennent le coup et ne prennent pas les mouches.

Le ton montait, et chacun ajouta son grain de sel à la conversation. Les concurrents aux jambons se levèrent de table et vinrent se parler de plus près, se tenant par les manches. Le loto était interrompu et le micro sommait en vain les joueurs de se calmer et de se rasseoir. Il faisait beau et chaud, à la tombée du soir; le jardinier resté lucide à grand peine proposa de prêter son tuyau d’arrosage et de le relier au robinet du local pour asperger d’eau fraîche tous ces fous de lingerie, afin de leur remettre les idées en place : après tout, c’était très efficace quand on voulait séparer des chiens qui copulent, alors... Le maire donna son accord, et, mieux, trouva l’idée bonne, et la comparaison meilleure encore.

La clé pendait au placard mural. Le nain à moustache du groupe ouvrit la porte, constata qu’il était vide, à part quelques bouteilles, un service à whisky, mais d’ailleurs, peu importe, et suggéra à ses amis de pousser la Drôle dedans. Ce fut très facile, elle s’y jeta presque d’elle-même, sous la pression des tiges rouillées. Ils fermèrent la porte à double tour et se saisirent de la clé, pendant que la fille insultait leurs aïeux jusqu’à la septième génération et les castrait à distance de sa langue de feu. A l’étroit dans son placard, elle tentait tout de même de jeter des coups d’épaules dans la porte, plus pour signifier à ses petits camarades qu’elle aussi avait de la force, que pour casser la porte. Sortir, était-ce souhaitable, étant donné ce qui l’attendait dehors? Les gars bourraient la porte de coups de baskets, grognant comme des loups et criant wazaaaa. Remarquant un décalage entre le plancher et la porte du placard légèrement surélevé, ils s’agenouillèrent et lui asticotèrent les pieds en passant les barres de fer dans l’espace, gloussant de plus belle lorsqu’elle tentait de bloquer leur petit jeu en écrasant les barres de tout son poids. Soudain lassés, ils firent passer la clé sous la porte : c’était elle qui l’avait maintenant, alors, qu’elle se débrouille avec!

Bien entendu, la clé du placard lui était absolument inutile, et cette dernière plaisanterie la fit enrager. Le rire s’évapora subitement; elle n’entendit plus rien que le silence, et les pas précipités de ses camarades, ce qui ne manqua pas de l’étonner.

De sa prison dont elle seule avait l’outil de délivrance, elle tendit l’oreille. Dehors, le loto battait son plein, mais le brouhaha ne manqua pas de l’étonner. Les lots devaient être particulièrement intéressants ce soir-là. Plus tôt dans l’après-midi, des collégiens avaient assuré qu’on entassait près du terrain de boules une cargaison phénoménale de barils de lessive.

Puis de lourds pas précipités et énergiques, de nouveau, mais ceux-là se dirigeaient vers elle.

« Où est ce putain d’évier? »

Le type dût le repérer facilement, car ses pieds tournèrent sur eux-mêmes pendant quelques secondes avant de l’amener dans le coin de la pièce. Rien à voir avec ses potes; il était sûrement digne qu’on lui file la clé.

« Sortez moi de là! »

Le gars était déjà reparti.

« Mais quel con!

_ Quoi? »

Non, il était toujours là, en fait, mais elle ne l’avait pas vu visser un tuyau d’arrosage emprunté au jardinier sur le robinet. Cette opération lui demandait une certaine concentration et l’avait rendu silencieux jusque dans ses jurons.

_ Y a quelqu’un?

_ Oui, dans le placard, ils m’ont fermée! Prenez la clé et faites pas l’andouille avec, s’il vous plaît.

_ Laisse-moi deux secondes, que j’ouvre le robinet à fond. Y a des vieux à calmer, dehors. Qui ça, ils?

_ Des fils de pute.

La clé tomba sur le plancher, il la ramassa et la fit tourner dans la serrure. La porte s’ouvrit, le sauveur en tee shirt jaune cocu vit passer une ombre et entendit un « merci » légèrement teinté d’agacement. Il haussa les épaules et retourna à son robinet. L’eau coulait à flots dans le tuyau en caoutchouc percé à plusieurs endroits. A l’autre extrémité, sa femme avait arrosé un par un les papys qui se tenaient au collet, la bave aux lèvres, mamies aux langues venimeuses et aux canes aiguisées, dont la Vieille et sa voisine au chapeau du Modem. Par mégarde, l’eau était venue tremper la conséquente cargaison de lessive, d’une valeur de 200 euros, qui n’avait pas encore été remportée.

Lorsque la Drôle s’extirpa enfin de la petite maison moisie, le boulodrome était couvert d’un blanc manteau de mousse et embaumait Le Chat spécial blancheur pour plus de douceur. Balayant du regard l’attroupement de ses voisins plus ou moins âgés grouillant dans la mousse et échangeant très fort des mots hostiles, elle reconnut l’un de ses geôliers boutonneux, qui avait pris parti dans les débats. Dans la panique générale, elle put se rapprocher de lui assez discrètement pour qu’il ne remarque pas sa présence et empoigner sa cheville et la tirer en arrière. L’agitation était telle qu’on n’aurait pas bronché même si on avait un ours sortir du buisson. Il glissa et tomba face contre terre, le nez fracassé sur le gravier humide du boulodrome. Elle posa ses pieds sur la colonne vertébrale du pote et sauta à pieds joints sur lui, par deux fois. Autour de lui, la mousse se colora de rouille, alors elle estima qu’il avait eu sa dose pour la journée. En prenant la fuite, elle ne put s’empêcher de faire manger du savon à un vieux qui avait perdu sa canne, lui faisant perdre l’équilibre d’un simple coup de pied sournois dans la cheville, parce qu’après tout, il fallait bien qu’elle s‘amuse, elle aussi. Il paraît qu’une fois rentrée à la maison, elle fit payer à sa famille ses mésaventures de la journée et prit grand plaisir à les emmerder.

Les strings s’étaient perdus dans la bataille, sans doute noyés dans les bulles de savon. Sur décision commune du maire et de l’animateur, qui céda son micro au premier pour l’occasion, la Vieille et sa voisine furent priées de déguerpir sans le lot escompté. Il faudrait aussi penser à un plus que probable dédommagement après cette catastrophe surnaturelle.

« A propos de dédommagement » , grogna la Vieille, outrée par un dénouement trop pacifique à son goût, « je veux au moins qu’on me rembourse mon carton! » C‘était bien la moindre des choses, non? La mousse montait à mi-hauteur des thuyas, et les décorait joliment. Cependant la scène était terriblement inhabituelle pour les villageois, aussi se sentaient-ils tous mal à l‘aise, et pas seulement les vieux, comme on aurait pu le croire, bien au contraire. On ne les avait pas vus aussi fascinés et effarés depuis la tempête de 1999 : il serait difficile de maintenir les parties de boules dans les prochains jours.