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mardi 16 février 2021

[CULTURE POULE] Le jeu "Poule planée" sur Wii Fit Plus (2009)

Après l'abonnement à Netflix et l'acquisition d'écouteurs Bluetooth sans fil pour la course à pieds (boîtier chargeur compris), j'ai encore repoussé les limites de l'embourgeoisement en équipant la maison d'une console Wii. Officiellement, c'est pour ma mère, mais pour l'instant j'avoue que c'est surtout moi qui m'en sers. L'installation, les réglages, tout ça...



En effet, grâce à l'explosion de la Switch, le prix de la Wii a pas mal baissé et j'ai pu trouver une très bonne occasion pour pas cher. Les consoles n'en restent pas moins des signes de richesse à mes yeux, donc c'est le kif du moment. Bref. Pour l'instant l'âge de mon "Mii", l'avatar qui bouge et marque les points en fonction de mes mouvements, est de 54 ans : selon des docteurs de Nintendo, il est urgent que je me remette en forme avec toutes les activités disponibles sur Wii Fit Plus. C'est en parcourant la liste des jeux que j'ai découvert Poule planée : forcément il fallait que j'en parle ici !   




Le but du jeu (pour le mode débutant)

Vous êtes une poule perchée sur une île ; depuis votre point de départ, vous devez rejoindre un bateau qui a jeté l'ancre au large. Vous disposez d'une poignée de secondes et de la force de vos ailes pour atteindre votre objectif. Attention, n'allez pas tomber à l'eau ! 


La chasse aux secondes 

A première vue, l'exercice semble facile. Pourtant, en y regardant de plus près, on réalise vite qu'il est quasiment impossible d'aller du point A au point B en une trentaine de secondes, même en essayant de faire des mouvements de bras très rapides dans l'espoir de faire tracer sa poule _ce qui n'est d'ailleurs une bonne tactique pour accélérer qu'à la condition que vous preniez bien soin de positionner vos pieds correctement sur la Wii Board.    


Ce constat d'impuissance nous amène bien vite à chercher un moyen  de gagner du temps et d'emmagasiner des secondes de jeu supplémentaires : pour cela, votre poule peut (et même doit) faire escale sur les différentes plateformes-cibles qui jalonnent son parcours et qui lui sont indiquées avec force flèches et spirales colorées. Lorsqu'elle en survole une, il lui suffit d'arrêter de battre des ailes pour se laisser planer et tomber en douceur sur le plateau _mais pas trop tôt, histoire d'éviter qu'elle tombe à côté _et donc à l'eau. Aidez-vous de l'ombre projetée par votre héroïne ! 


Vidéo issue de la chaîne de MrGatGame, merci pour ce test du jeu !


Plus vous allez avancer dans le parcours, plus on va vous demander d'être précis dans vos atterrissages ; les plateformes vont devenir des cibles, et en fonction de là où vous posez les pattes, vous obtiendrez 10, 20, 30 secondes, voire plus. Bien entendu, plus vous être proche du centre, mieux c'est. Lorsque vous vous posez, un joyeux cocorico retentit et vous encourage à reprendre votre route le plus rapidement possible.   




De la tête aux pieds 

Contrairement à ce que laissent entendre les instructions qui ouvrent le jeu, il ne suffit pas d'agiter les bras frénétiquement pour avancer ; il est important de bien utiliser l'ensemble de son corps pour tourner à droite et à gauche, et notamment ses pieds. En appuyant avec la pointe des pieds sur l'avant de la Wii board, par exemple, on fait comprendre à sa poule qu'on veut avancer. Ne pas le faire va juste lui commander de s'envoler très haut, et cela va compliquer les plans du joueur débutant qui ne pourra alors plus voir le fameux bateau symbole de ligne d'arrivée. De même, se balancer vers l'arrière en se reposant sur les talons laisse entendre qu'on veut reculer _et, oui, c'est possible de faire marche arrière, si on a loupé une escale, par exemple. Il n'est pas forcément contreproductif de retourner sur ses pas... 

Tout au long du jeu, des conseils vous sont donnés de manière à faciliter votre progression ; généralement, ils correspondent à ce qui vous entrave plus ou moins : correction du positionnement sur la balance, encouragement à aller vers les cibles ou à se laisser planer quelques instants pour perdre un peu d'altitude... Il faut avoir joué quelques parties avant d'être en mesure de remarquer ces astuces et de les assimiler. 

A vous d'être assez précis et rapide pour cumuler les points et passer du rang de "poussin" à celui de "poulette d'essai" puis "poulette de chasse". Un quatrième statut existe, celui du boss, qui doit être réservé aux "parcours sans faute" mais pour l'instant je ne peux y prétendre !  

Illustration prise sur ce site.
Mes photos sont trop pourries pour qu'on puisse s'en contenter.


Dans la peau d'une poule
 
Dès les premières secondes de jeu, vous remarquerez que votre apparence de volatile est quelque peu humanisée par la conservation du faciès de votre avatar. Personnellement ça ne m'aurait pas déplu d'avoir une tête de poule plus réaliste, histoire de mieux rentrer dans le rôle qu'on me donne. Là, j'ai vraiment l'impression d'avoir été glissée dans un costume de carnaval auquel personne ne croit, et je trouve cela assez dommage. Mais je pinaille. Respectons le choix opéré par les concepteurs et saluons d'existence d'un jeu dont un poulet est le héros. 



Poule planée 
Wii Fit Plus 
2009 

jeudi 21 mai 2020

[CULTURE POULE] Elmer - Gerry Alanguilan (2010)


Oh, mais ça manque de poules, ici ! 

Voici Elmer, un roman graphique écrit en 2010 par Gerry Alanguilan, un auteur de BD philippin plutôt connu pour ses travaux d'encreur chez Marvel et DC que pour son oeuvre. Intriguée par ce nom qui ne me disait rien, je suis allée le googler pour voir où il en était : avait-il enfin eu l'opportunité de bosser sur ses propres projets ? Ils devaient bien valoir ceux des autres ! Les premiers résultats affichés m'ont bien coupé la chique : Gerry Alanguilan est mort en décembre dernier, le bougre ! C'est bien triste !

Raison de plus de mettre à l'honneur le petit monde terrifiant d'Elmer, issu tout droit de la tête et du crayon de cet artiste qui aimait par dessus tout "raconter des histoires". Traduite en français et diffusée par les éditions Ca et là, l'album a recueilli un certain succès chez les amateurs du neuvième art qui savent chercher au bon endroit. Mais il me semble qu'il reste assez méconnu, tout comme son auteur. 

Rappel : l'objectivité est en week-end prolongé ! 
Cette BD parle de poules : elle est forcément super.


L'histoire

Imaginez un monde où les poulets et les hommes vivraient en harmonie, où ils seraient tous logés à la même enseigne... Nous sommes en 2003. Jake Gallo est ce qu'on pourrait appeler un loser : la vingtaine (c'est pas si jeune, pour un poulet !), pas de travail, pas de copine, une tendance à piquer des colères noires... Pour échapper à la remise en question, il invoque le racisme ambiant de la société dans laquelle il vit : si son avenir est aussi incertain, c'est à cause de ces hommes qui méprisent les poulets et qui préfèrent garder les bons jobs pour leurs congénères !  


Un jour, un drame secoue sa vie morose : son père, Elmer, fait une attaque. Le retour au bercail est inévitable pour Jake ; dans la maison familiale où ils ont grandi, il retrouve sa mère, Helen, une poule psychologiquement fragile, son frère Freddie, devenue star de ciné, et sa soeur May, qui vient de se fiancer avec un humain... au grand désarroi de Jake.


Cette réunion de famille imprévue va se prolonger plusieurs jours après la mort du père. Jake a hérité du journal d'Elmer et entreprend de le lire. La tâche s'annonce fastidieuse : les premières pages sont très difficiles à lire, et pour cause : son père apprenait tout juste à parler et à écrire lorsqu'il a commencé à consigner régulièrement ses souvenirs. Une discussion avec Ben, le fermier qui a sauvé ses parents à une époque où leur vie était menacée, va le convaincre de s'accrocher dans sa lecture et de reconstituer l'histoire familiale. Le vieil Elmer plonge Jake bien malgré lui dans les années noires pour la race "gallus gallus" : celle où les poulets devaient se battre pour se faire accepter des humains (et pour ne pas finir bouffés).



Poulets en minorité 

N'allons pas chercher une explication à tout. Pourquoi les poulets du monde entier se "réveillent"-ils presque tous au même moment de leur léthargie d'origine, un matin de 1979 ? pourquoi choisissent-ils d'adopter le mode de vie des hommes, leur langue, leurs rites, leur alimentation (pas du tout compatible avec le système digestif d'une poule, soit dit en passant) ? Pourquoi tiennent-ils tant à se faire reconnaître comme "être humains" à part entière, et comment font-ils pour y arriver ? Voilà autant de questions légitimes auxquelles vous n'aurez pas vraiment de réponses. Le mieux est d'accepter les faits tels qu'ils nous sont présentés.

Scènes d'abattoirs, coups de feu, têtes de poules mortes accrochées aux ceintures des humains comme des trophées, mais aussi simples menaces et brimades : le manuscrit d'Elmer dit vraiment tout. Bien plus que ce qu'on a envie de savoir, quand on est un jeune poulet pour qui l'égalité des chances est déjà acquise _plus ou moins, pour qui le "génocide des poulets" est de l'histoire ancienne. Evidemment, on se doute qu'à travers ses petites volailles, Gerry Alanguilan a voulu parler des traumatismes connus par bien des peuples et groupes humains considérés comme minoritaires ou carrément inférieurs, hier et aujourd'hui encore. 



Aussi, lorsque Jake Gallo crie au racisme parce qu'il n'arrive pas à décrocher de boulot malgré ses qualités de rédacteur, le journal de son père lui rappelle que la vie était encore plus dure pour ceux de sa génération. Pourtant, il sait bien que tout ne se passe pas QUE sous sa crête. Le racisme _ici : envers les poulets_ est toujours bien présent, latent ou exprimé à demi-mots. Comme il n'empêche plus de vivre littéralement, on considère que le problème est résolu. Mais ce n'est pas vraiment le cas.



Quelques critiques lues sur Internet qualifient Elmer de BD "sympa" mais sans plus, "pleine de bonnes intentions" mais qui ne va pas au fond des problèmes qu'elle soulève. Effectivement, Alanguilan crée tout un monde en constante transformation, peuplé de personnages qui ont tant à raconter : son choix de nous le faire connaître sous la forme d'un one shot de 150 pages peut nous frustrer. On en connaît qui ont fait des séries fleuves avec moins de matière. Mais c'est son choix.

D'autres lecteurs, plutôt familiers des comics a priori, semblent avoir plus tiqué sur la forme de l'album : il est vrai que le dessinateur a un style bien à lui, un trait particulier, et une tendance à multiplier les coups de crayon lorsqu'il s'agit de représenter les scènes à forte tension émotionnelle, comme par exemple les crises d'Helen, les scènes de carnage... sans doute pour apporter de la noirceur, pour traduire le flou qui entoure toute scène traumatisante, lorsqu'on la vit et qu'on la revit. Personnellement, je ne trouve pas ce choix inapproprié, bien au contraire. J'ai rarement croisé d'artiste qui dessine aussi bien les poules, en conservant les bonnes proportions,en tenant compte de leur diversité : la silhouette d'Helen n'est pas du tout traitée de la même façon que celle de Joseph, le coq de combat.



D'autres encore se plaignent que les nombreux flash-backs et que l'option "tout noir et blanc" posée par l'auteur gênent la compréhension de l'histoire : les personnages-poulets se ressemblent tous, il nous aurait fallu de la couleur pour les différencier ! Alors déjà EUH PARDON mais dire que "tous les poulets se ressemblent", ça c'est RACISTE!!  De plus, si on lit vraiment l'histoire avec attention et qu'on a mis ses lunettes, on ne peut absolument pas confondre Jake avec Elmer.


Tous cela me rappelle les blagues douteuses de Thierry Roland 
Remember la Coupe du Monde 2002 
quand la France s'est fait dégager au premier tour avec zéro point, 
quand Ronaldo a fait le choix judicieux de se coller une chatte sur le crâne
"On s'en fout on a gagné. Nous. " 
             quand Miroslav Klose partait en crise d'épilepsie à chaque fois qu'il marquait un but..


Ahah, une époque inoubliable...
Mais ne nous égarons pas. 


Elmer, ce n'est ni Maus, ni Chicken Run, ni La ferme des animaux, même si cette BD peut faire penser à certains aspects de ces trois œuvres incontournables. Sans doute ont-elles influencé le travail de l'artiste, d'une manière ou d'une autre. Mais on ne peut pas les mettre sur le même plan, parce que les objectifs de tous ces auteurs différaient. Possible que je me trompe, mais je ne pense pas que Gerry Alanguilan ait voulu peindre une époque, ni même dénoncer de façon didactique le racisme et les discriminations, à travers ses gallinacés combatifs. Ce qui l'intéresse, c'est parler de la transmission de la mémoire familiale.  

Attention SPOILERS ! 
arrêtez-vous là si vous voulez lire la BD


Les secrets de la famille Gallo

Il existe un champ de la psychologie _plus ou moins validé scientifiquement_ qui considère que les gens se construisent en fonction d'événements qui ont frappé leur famille. Parfois, ils sont au courant de ce qui s'est passé, parfois non. Dans tous les cas, ça peut impacter leur vie. S'ils le jugent opportun, ils peuvent contacter un psy qui va les aider à remonter leur arbre généalogique et trouver qui a merdé, à quel niveau, quand... c'est ce qu'on appelle la "psychogénéalogie". Je ne suis pas forcément convaincue, mais les personnages d'Elmer semblent surfer sur cette vague-là.

Dans la famille Gallo, la communication, c'est pas vraiment ça. Elmer et Helen ont consciencieusement élevé leurs trois poussins, prenant soin de les entourer de tout l'amour dont ils avaient besoin. Mais ils les ont aussi tenus à l'écart des atrocités vécues avant leur naissance. Elmer tient son journal en secret et le planque de façon à ce que le curieux Jake ne puisse mettre la main dessu. Helen parle peu, semble lunaire, pique des crises de nerfs impressionnantes qui inquiètent beaucoup ses enfants. Leur jeunesse va se passer ainsi, entre messes basses et sourires factices.

Alanguilan laisse penser que tout individu se construit en partie en fonction de ces paramètres, qu'on soit un homme ou un poulet. Les casseroles du passé qu'on se traîne peuvent faire dévier la ligne de vie. Elles sont encore plus lourdes quand on ne sait pas (ou plus) ce qu'elles contiennent. Certains vivent mieux ce poids que d'autres.


May est devenue infirmière dans un hôpital (bizarrement), mais marche sur des oeufs (ahah) pour annoncer à Jake qu'elle va se marier avec Michael, un humain. Elle incarne la stabilité, celle sur qui sa mère pourra s'appuyer pour surmonter le deuil. Freddie soigne sa carrière s'acteur, veut se faire appeler Francis, pense à ses futurs rôles plutôt qu'à sa vraie vie, et n'est pas super disponible pour sa famille : a-t-il du mal avec ses origines ? Une chose est sûre, humains et poulets l'ont élevé au rang de star. Jake a plus de mal à jeter son ancre où que ce soit. Les flots d'une colère sourde qu'il ne maîtrise pas du tout l'emmènent toujours plus loin. Il erre : May le juge "autodesctructeur", Freddie le croit "égaré". Quel sens doit-il donner à sa vie ? Faute de dialogue avec ses parents, il devra attendre de lire le témoignage posthume du vieil Elmer et aller à la pêche aux infos pour reconstituer l'histoire de sa famille depuis 1979. Les langues pointues vont se délier.


L'air de rien, le fait d'obtenir des réponses à certaines questions va lui permettre de franchir une nouvelle étape et de se projeter... en écrivant un livre retraçant le parcours de ses parents.

Humour KFC 

Elmer n'est pas du tout une bande dessinée humoristique, vous l'aurez compris. Pourtant, et ce malgré la gravité du sujet, Gerry Alanguilan parvient à nous faire rire. Je suis prête à parier qu'il s'est marré en dessinant certaines planches. 

Pour l'anecdote, quand j'ai ouvert la bande dessinée, je suis tombée sur cette page : 


et je me suis dit, mais mais mais... c'est un mariage de poules avec des curés humains ? 
On dirait que ce comic est voué à partir en sucette ! 

Bien sûr, en lisant l'histoire, j'ai pu mesurer la dimension symbolique et émouvante de cette scène ; mais hors contexte, on peut juste la trouver marrante... et un peu étrange, aussi. 

Pour rendre son histoire plus légère, l'artiste joue sur plusieurs plans. D'abord, il exploite à fond la charge comique que porte la poule / le poulet, dans notre imaginaire collectif. Pour beaucoup de monde, un poulet est marrant malgré lui à cause de son allure décidée, il est aussi un peu fou, relativement imprévisible, pas du tout fiable, toujours insignifiant. Il semblerait que le personnage d'Helen ait été habilement construit sur ce cliché : c'est une pure "mère poule" qui chouchoute ses poussins, qui glousse pour rien, qui se comporte "comme une folle". Jake, le personnage principal, le narrateur, notre gouvernail dans cette drôle de lecture... n'est jamais vraiment crédible et nous fait au minimum sourire, même lorsqu'il est en colère ou blessé. 




Ensuite, Alanguilan nous laisse l'opportunité de nous détacher du contexte pour rigoler franchement. Par exemple, lorsque Helen craque, à la mort d'Elmer, et se débat au risque de se "jeter contre un mur", on fait appel à Michael pour la calmer. Le type n'a plus qu'à choper la daronne et la coincer sous son bras, comme le fait tout bon paysan qui souhaite soupeser une poule avant de la vendre. Evidemment, ça ne fait rire personne. Sauf si on prend un peu de recul et qu'on se rappelle qu'il s'agit d'une fiction : en temps normal, une poule qui se jette contre un mur, on peut trouver ça hilarant. Moi ça ne me fera pas rire évidemment, mais d'autres, si. 

De même, les scènes dans lesquelles les carcasses humaines viennent heurter celles, plus fragiles par nature des "gallus gallus" garantissent à la fois une gênance extrême et les gloussements du lecteur.   


Quand l'acteur met un pain à la star sans faire exprès... c'est le drame

Enfin, l'auteur utilise beaucoup de clins d'oeil à ces temps obscurs où personne n'avait aucune tenue : les coqs chantaient sans vergogne au petit matin, les hommes tuaient les poulets pour les rôtir... Bref, la Préhistoire ! 

Le chant du coq, un signe de régression
Merci de préciser.

Sans surprise, Elmer est mon coup de coeur du moment. J'ai l'impression d'avoir photographié tout l'album...

Explicit content

Avertissement, cependant. Les premières planches de Elmer ont vite fait de tuer dans l'oeuf (ahah) les questions que tout documentaliste en collège ou lycée se pose lorsqu'il lit une BD : "est-ce que ça passerait au CDI, et si oui, est-ce que ça marcherait ?". Eh bien, pas au collège. Au lycée, c'est jouable.. Il faut savoir que l'histoire débute sur une situation de branlette caractérisée _bon, suggérée plus que dessinée hein_ d'un coq en train de regarder une vidéo porno. Ambiance. Plus loin, pas mal d'images dures vont se succéder : gouttes de sang, têtes de poules tranchées, scènes de poulets crevant les yeux des humains à coup de bec et de griffes... Beaucoup d'adultes trouveront tout cela moyennement gore, d'autres en riront _ après tout, ce ne sont que des dessins de poulets qu'on égorge !, les amis des animaux n'apprécieront guère. 


Non, c'est vraiment pas la peine de confronter les âmes sensibles à ce comic un peu particulier, sous prétexte qu'ils voient dix fois pire sur les réseaux sociaux.  

Publicité gratuite : abonnez-vous (si vous voulez, hein !) aux podcasts culturels des Mystérieux étonnants. Produits et animés par une bande de joyeux Québécois passionnés de BD, de films, de séries... et enclins à partager leurs centres d'intérêt, ils sortent régulièrement depuis plus de 10 ans.  Actuellement, je suis en train de me taper la saison 2009 - 2010 de leurs enregistrements et c'est dans l'une de ces émissions qu'un chroniqueur a présenté Elmer, suscitant forcément mon intérêt. C'était alors une "nouveauté"...

Les Mystérieux étonnants podcast en ligne, emission radio, gratuite

Gerry ALANGUILAN. Elmer. Ça et là, 2010. 142 p. ISBN 978-2-916207-48-3


dimanche 26 avril 2015

Culture poule : Pouline - Carine Foulon / Thahn Portal (2015)


Parce qu'on n'avait pas fait de point Culture Poule depuis longtemps, parlons aujourd'hui de Pouline, un très bel album pour enfants réalisé par Carine Foulon et Thanh Portal. Même s'il m'a laissée un peu perplexe par moments, vous l'aimerez bien avec ses belles couleurs et ses personnages dessinés au crayon, à l'ancienne.

D'habitude, je garde les formalités d'usage pour la fin du billet, mais une fois n'est pas coutume : merci à Babelio et aux éditions La Palissade pour l'envoi de cet album, suite à l'opération Masse Critique organisée le mois dernier _c'était une spéciale "Littérature Jeunesse", ahah !  




Pouline met en scène les péripéties d'une poule manifestement très fière d'avoir pondu cinq oeufs au sommet d'une colline ! Mais lorsque les coucous échappent à son contrôle et dévalent la pente en roulant comme des billes, elle n'a d'autre choix que celui de se lancer à leur poursuite dans une course effrénée !

C'est parti pour la grande aventure des chiffres de un à cinq !

Quatre façons de se faire cuire un oeuf 

On a beau être à la campagne, Pouline et ses oeufs hyperactifs vont croiser du monde sur leur chemin : un renard, un brigand, une fillette, une fouine et "son amie l'hermine". Leurs points communs : ils ont la dalle, ils aiment les oeufs, et ils vont être les seuls capables d'interrompre la fuite interminable des "bébés" de la poule... pour les gober sans se poser de questions ! Ainsi, Goguenard le renard récupère le premier pour en faire un oeuf mollet. Sacripan le brigand prévoit de cuire le deuxième à la coque ; la fillette, un peu plus créative, envisage la possibilité de faire des crêpes avec le troisième, tandis que la fouine mise sur la convivialité en proposant une omelette à ses amies. On attend en vain le moment où un animal va se prendre de compassion pour Pouline et lui remettre son oeuf en main propres au lieu d'en faire son repas. Bande de voraces ! Mais par chance, il en reste toujours un en course...

Ces bêtes et figures de la forêt ne sont pas des inconnues des histoires pour enfants ; l'introduction du renard nous ramène forcément au bestiaire des fables et autres comptines populaires, auxquelles appartient par exemple Roule galette. Pour ceux qui ne se souviendraient pas du destin tragique de cette petite galette vantarde, bien qu'elle n'ait pas de quoi faire sa belle (n'est-elle pas le résultat d'un mélange de farine et de poussières raclées sur le sol d'un grenier vide ?), voici un petit rappel en images :


 

Dans cette version, le renard est l'animal qui se montre assez malin pour séduire la galette allumeuse* et la manger ; il surpasse en ce sens les autres protagonistes, tout aussi intéressés que lui, mais beaucoup moins réactifs.

Sacripan et la fillette évoquent quant à eux ces drôles de personnes qui errent dans la forêt, trop humaines pour ne pas être louches, toujours un peu isolées... Toujours au bon endroit au bon (ou au mauvais) moment, et le plus souvent de passage. Vous savez ! les bûcherons, les braconniers, les jeunes servantes, les princesses échappées de leur tour, les bandits...

Tout de rouge vêtue, la petite fille à l'allure antipathique _ déjà riche d'une galette, que demande le peuple ! fait d'autant mieux écho au Petit Chaperon rouge qu'elle se réfugie chez sa grand-mère pour lui faire part de sa belle trouvaille ! Sacripan pourrait être, de son côté, le reflet du bûcheron ; car, contrairement à ce que peut laisser présager son statut, il n'a pas l'air "méchant". Pourrait-il être un clin d'oeil aux Trois brigands de Tomi Ungerer ? Ok, ce serait un peu tiré par les cheveux, même si on sait qu'ils se révèlent moins mauvais qu'ils en ont l'air malgré leurs capes sombres et leur hache impressionnante... Mais ce serait drôle.
    



Pouline entre donc dans la ronde des histoires pour enfants friandes de personnages de fables, de contes, facilement convertibles en comptines et à peine édulcorées dans leur cruauté. Car à la fin, quatre des cinq oeufs ont été gobés avant que la poule ait eu le temps de s'apitoyer sur leur sort. Faut-il s'en émouvoir ? Après tout, manger un oeuf n'est pas tuer un poussin.


Oeuf ou poussin ? Spéculations... 

Pouline se fait donc voler ses oeufs l'un après l'autre, mais choisit à chaque fois de limiter la casse en poursuivant ceux qui continuent à rouler inlassablement. Un de perdu, c'est un de perdu ! On peut lire dans son attitude un message encourageant : la vie continue même dans l'adversité, il faut avancer quoiqu'il arrive. Parallèlement, la légèreté avec laquelle les auteurs font état de la fin tragique des ovules amène les jeunes lecteurs à relativiser. Oui, Pouline perd ses oeufs, mais ce n'est pas aussi grave que si elle perdait ses poussins ! Ils n'ont pas encore de cerveau, de conscience, et ne sont pas viables hors de leur coquille ; ce sont des aliments parmi d'autres, et il vaut mieux se réjouir pour tous ceux qui vont assurer leur survie grâce à eux : le renard, la fouine, les humains. La preuve : tout le monde a l'air très gentil (même le brigand) et la maman ne pleure même pas !

Cet album m'a rappelé un TP que nous avions tenté de faire en 2nde, dans le cadre du cours de SVT. De ses grosses mains poilues, Chouzy nous avait remis un oeuf de poule placé en couveuse trois ou cinq jours auparavant. Nous devions ouvrir délicatement la boîte de Pandore, repérer l'embryon de poulet et y injecter un peu d'adrénaline. L'effet attendu était une accélération bien visible du rythme cardiaque, de façon à ce qu'on remarque d'une part le fonctionnement automatique du muscle, et d'autre part, l'impact de la substance sur la fréquence des battements. Ou quelque chose comme ça. Le coeur était donc censé battre plus vite après le coup d'adrénaline, de la même manière que le palpitant d'un poulet se serait affolé s'il avait été en danger et s'il en avait secrété naturellement. Evidemment, Estelle et moi avons par maladresse crevé le jaune et perdu toute trace de l'embryon par la même occasion ; du coup, nous n'avons rien pu faire et Chouzy s'est foutu de notre gueule. Nous nous sommes défendues en disant que ce n'était pas très jojo de sa part, de nous faire disséquer des poulets comme ça sans prévenir, et que d'abord est-ce qu'il avait bien le droit ?? Il a répondu très posément que l'embryon ne faisait pas le poulet, et que si nous avions eu affaire à un poussin conscient de ce qui lui arrivait, nous n'aurions pas eu besoin de lui souffler un remontant pour lui enflammer le coeur : son cerveau s'en serait occupé sans qu'on ait besoin d'intervenir !



D'ailleurs, c'est marrant, mais je crois que c'est à l'issue de ce TP que je me suis vraiment positionnée en faveur de l'IVG ; jusque là, j'avais toujours eu un peu de mal à me faire mon idée sur la question. J'ai toujours eu un train de retard dans les matières scientifiques, et si je n'ai plus grand souvenir du cours qui a suivi cette expérience, elle m'aura au moins servi à quelque chose ! Ah, Chouz serait fort aise de l'apprendre, certainement ! Mais pour en savoir plus sur le TP en lui-même, voici sa description faite par des professeurs de SVT, ainsi que le protocole à suivre.


SAUF QUE...
COUP DE THÉÂTRE  ! 
Le cinquième oeuf éclot et un poussin s'en extrait.
ET là ça change TOUT !

Cet événement amène à poser deux hypothèses qui imposent l'une comme l'autre une relecture de tout l'album :

- Tous les oeufs de Pouline étaient prêts à éclore. Ils étaient donc viables ! Goguenard le renard, Sacripan le brigand, l'autre gonzesse sans nom, Madame la Fouine et ses amies (pourquoi est-ce que ces dernières m'évoquent une maison close ? suis-je la seule ? ) sont tout bonnement coupables de poulicide involontaire.

- Si l'on va au-delà du non-sens qu'induit l'éclosion sans couvaison du dernier poussin, on peut estimer que le phénomène aurait pu se produire également pour les quatre premiers. Là encore, il ne s'agit plus de casser un oeuf, mais de manger du poulet. Pouline devient l'histoire d'une portée décimée dont une poulette insouciante est l'unique survivante !


On déplore alors que la mère semble s'en contenter et ne laisse paraître aucun esprit de vengeance. Pouline projette aux lecteurs une curieuse image de la famille monoparentale : elle est inexpérimentée, visiblement jeune, débordée, impuissante. Toute à son admiration pour son "oeuvre", la poule fait "ce qu'elle peut" et perd le contrôle de sa marmaille soudainement extraite du nid pour on ne sait quelle raison d'ailleurs, et ne peut plus rien faire d'autre que courir derrière les oeufs en jurant et "râlant"... alors qu'ils sont tout aussi piégés qu'elle par les lois de la physique. La manière dont le personnage est dessiné renforce cette impression : des cils bien marqués, des yeux de galline sous hypnose, des joues rouges et une belle crête rouge aux pointes arrondies font de la poulette une héroïne extrêmement sympathique mais pas très crédible ! Pourquoi Pouline n'est-elle pas une poule plus forte ? C'est un peu frustrant.


Pouline


Ce sentiment ne s'impose pas forcément à la première lecture ; je pense qu'il se construit au fur et à mesure du parcours de la mère poule, déboire après déboire et râleries après râleries _et qu'il reste très personnel. Autant ne pas s'y limiter.

La forme de l'album se prête à d'autres interprétations. Tout est toujours question d'interprétation _ouais, ça fait beaucoup rire quand je dis ça, mais c'est vrai. Réalisé dans un format rectangulaire**, il permet de concilier les vastes paysages verdoyants et les passages narratifs.L'utilisation de la double page une fois sur deux, pour illustrer la course-poursuite de Pouline et de ses oeufs, facilite une première approche des plans pour les enfants : les animaux sont alternativement vus de très loin, perdus dans la colline sur l'étendue des deux pages, puis de très près. La détresse de la poulette est renforcée par ces plans qu'on pourrait qualifier de panoramiques : la colline couverte de brins d'herbe finement dessinés semble s'animer et "aspirer" Pouline. Le lieu de l'action devient alors une zone vertigineuse, dangereuse, presque aussi angoissante qu'une forêt. Mais à l'utilisation de la double page succède la "rencontre" avec les personnages secondaires attachants, organisée en deux temps : sur la page de gauche, on présente en gros plan "l'habitant" de la colline, et sur celle de droite, ce qu'il va faire avec l'oeuf qui est arrivé jusqu'à lui.

Pouline est donc un album qui joue sur les contrastes : les couleurs chaudes, douces et rassurantes révèlent une colline pleine de pièges. L'aspect conventionnel du livre dans sa forme et dans son texte tout en rimes régulières dévoilent le désordre et même une dimension fantastique : les traces de pattes d'une poule qui court dans tous les sens et le choix des auteurs de disséminer des bribes de l'histoire dans différentes zones de la page viennent contrer l'apparente régularité l'oeuvre ; parce que Pouline crie "reviens, mon petit poussin", la coquille du dernier oeuf se brise comme par magie et laisse place au poussin.

Si, comme je l'ai dit plus haut, tout ne me séduit pas dans cet ouvrage, il reste très original, ni trop doux, ni trop cru, aussi chantant qu'une comptine (tout en nous faisant grâce de l'air détestable qui nous reste dans la tête pendant trois jours) ! 


FOULON, Carine ; PORTAL, Thanh. Pouline. La Palissade. La Rochelle, 2015. 26 p. ISBN 979-1-0913-3013-8
Prix : 13,50 


tous les livres sur Babelio.com
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* N'oublions pas qu'à la base, la vieille la dépose sur la fenêtre avant de la donner au vieux car elle est "trop chaude". Ce n'est pas anodin !
** Je m'appuie sur le dossier "L'album au CDI" réalisé par Martine Hausberg, documentaliste et formatrice en littérature jeunesse. 

dimanche 1 septembre 2013

A la bibliothèque d'Aulnay-sous-Bois, donc ! Oui, parce que j'ai réussi à y aller, finalement ! Un mur sur une poule - Gilles Baum / Thierry Dedieu (2013) et Maboul à zéro - Jean-Paul Nozière (2003)



Notre couple du troisième âge ayant disparu dans un bar, j'ai pu tester cette fameuse bibliothèque Dumont toute proche de la gare RER. Il faut croire que ce ou cette Dumont n'avait pas de prénom puisque même le portail du réseau des bibliothèques d'Aulnay ne le mentionne pas. Quelques recherches seront à prévoir à ce sujet.


Remise en contexte

La petite bibliothèque est très bien équipée : au rez-de-chaussée, vous avez un large choix de documentaires sur tous supports pour enfants, pour adultes, et pas mal de DVD d'animation. Une salle est réservée aux romans pour la jeunesse et aux albums. L'étage est dédié à la littérature généraliste, pourvue d'un "coin ado" bien fourni également, et aux documentaires pour adultes. En fait,  X. Dumont n'est pas si petite que je le pensais, à moins que mes sens ne me trompent encore. Je suis toujours déboussolée quand je découvre une nouvelle étagère à livres.


Youpi, ça parle de poules !! 


En jetant un oeil aux albums pour les petits, j'ai évidemment repéré Un mur sur une poule, composé par Gilles Baum et illustré par Thierry Dedieu. Fraîchement publié, l'ouvrage aborde en quelques dessins simples mais efficaces la dure question de l'élevage en batterie.


Je te laisse, ça va couper !


Autant dire que je ne m'attendais pas à cela. En lisant le titre, je me suis dit : tiens, ils ont joué avec la comptine pour en faire quelque chose d'encore plus surréaliste ! Mais pas du tout. Alors que la première page débute bien sur les premières notes de la chanson, la poule choisit soudain de pondre sur le mur au lieu de lever la queue et de s'en aller. Jusque là, tout va bien. Mais le mur devient un coin où la poule pond trois oeufs, "c'est déjà mieux", le coin devient "quatre murs" enfermant un élevage de pondeuses productives. Telles de vraies machines programmées pour lâcher des œufs, les cocottes explosent, découvrent les joies du picage*, s'entre-tuent et font sauter le mur. Devenues carnivores, elles attaquent l'homme _ incarné par le fermier_ et projettent de dominer le monde AH AH AH sont en bon chemin pour en venir à bout. L'album se termine sur une phrase qui donne à réfléchir (et qui est propre à toute une collection de petits ouvrages de ce type) : "ce que tu fais à la Nature, la Nature te le rendra". 

Voilà un bel album où les poules évoluent sur un fond noir qui, dès la couverture, laisse présager du pire, sans qu'on puisse savoir exactement où ça va nous mener _surtout si on a 5 ans, âge à partir duquel on peut lire Un mur sur une poule. Les plus jeunes apprécieront plus ou moins l'humour sombre et les petites poules blanches aux yeux globuleux, mais l'apport d'un accompagnant adulte pourra prolonger la lecture par un débat intéressant.

Descripteurs Motbis proposés : ELEVAGE INTENSIF / POULE (OISEAU) / SOCIÉTÉ DE CONSOMMATION 
SOCIETE DE CONSOMMATION est un peu tiré par les cheveux, je le concède, alors si vous avez d'autres propositions n'hésitez pas ! 

BAUM, Gilles ; DEDIEU, Thierry. Un mur sur une poule. Ed. Gulf Stream, Coll. La Nature Te Le Rendra. 2013. 18 p. ISBN : 2354882025


Montons l'escalier 

Arrivée à l'étage, je longe les rayons de littérature ado à la recherche d'un titre accrocheur : c'est très important, plus encore que l'illustration sur la couverture. Maboul à zéro, un roman de Jean-Paul Nozière, m'interpelle ; le titre me dit quelque chose, mais je ne l'ai jamais lu. Il faut croire que le moment est venu.


Cela dit, l'illustration est plutôt sympathique elle aussi.

C'est une idée, ou tous les romans de la collection Scripto des éditions Gallimard donnent envie de se tailler les veines, une fois qu'on les a lus ? Je préfère me dire que je suis tombée sur les plus déprimants, ce qui est le cas, sans aucun doute. Pourtant, après Sayonara Samouraï**, de Julia Billet, retraçant le combat d'un petit garçon atteint d'une tumeur au cerveau, la vie quotidienne de la famille Djémaï passeraient presque pour une grande rigolade de tous les instants ! Quoique.

Aïcha Djemaï a 14 ans et va bientôt passer le BAC, pour le plus grand bonheur de Zohra, sa mère, concierge du collège à côté duquel toute la famille habite. On est à la veille des élections présidentielles de 2002. Malgré ses facilités, Aïcha n'est pas scolarisée car elle est épileptique. Cela lui laisse le temps de s'occuper Mouloud, son frère aîné complètement fou, et de remplacer sa mère à l'accueil du collège lorsqu'elle doit s'absenter. Pendant ce temps, Karim, le père, dort car il travaille de nuit dans une usine de plastique. Dans la petite ville de Sponge, près de Dijon, cette famille d'"Arabes" fait beaucoup jaser : cet adolescent attardé qui se prend pour un footballeur et qui regarde les femmes en sous-vêtements dans les catalogues de la Redoute a-t-il sa place dans la loge d'un établissement scolaire ? Cette jeune fille qu'on dit si douée mais qui ne va pas en cours, alors qu'elle n'a pas vraiment l'air malade, est-ce bien normal ? Pourquoi l'accueil du collège est-il tenu par une personne étrangère ? Aïcha est bien consciente du "problème" que sa famille "pose" puisqu'elle intercepte astucieusement le courrier des parents d'élèves destiné à la principale : ce détournement lui permet de connaître les penchants racistes de personnes apparemment bienveillantes et polies envers elle.

Pourtant, les Djémaï ne cherchent de noises à personne ; Zohra  n'a plus besoin de prouver son implication au travail, elle qui assure l'accueil physique, téléphonique et qui se transforme parfois en infirmière (spéciale dédicace à Nicole, au passage). Elle gère comme elle peut le handicap mental d'un garçon de 17 ans de moins en  moins contrôlable, ce qui n'est pas une mince affaire. En lisant ce roman, je me suis dit que la folie de Mouloud était de loin le thème fort de l'histoire, bien que la montée du racisme en France et le passage de Le Pen au deuxième tour des élections présidentielles de 2002 soient des sujets absolument incontournables pour les jeunes lecteurs. Mais l'intolérance aux personnes handicapées existe bel et bien ; Jean-Paul Nozière, prof doc ! et auteur d'une palette d'histoires diverses (que je n'ai pas lues), réussit le pari de mettre en parallèle deux des multiples sources de peur du FN de base, pour mieux pointer les dérives possibles.

Qu'on apprécie ou pas l'écriture, beaucoup de pistes d'étude et de discussion s'ouvrent lorsqu'on referme le livre. L'égalité hommes-femmes face à l'éducation est aussi évoquée, à travers ce récit de la jeunesse de Zohra qu'Aïcha tient absolument à enregistrer sur cassette ; à tel point qu'on pourrait trouver à Maboul à zéro un petit côté "bien pensant" qui sonne faux, parfois. Cette impression est personnelle. Par contre, le traitement des personnages au lendemain du premier tour des élections est très juste et m'a replongée dans mes propres constatations : une masse d'électeurs faussement indignés par ces 18% qui ne s'étaient pourtant pas faits tous seuls, incapables d'assumer leur vote et bien contents qu'il ne puissent être connu que d'eux-même, et pas mal de fachos décomplexés, voire grisés par le score de Le Pen et pressés de passer "leur" pays à la chaux.

Une lecture agréable, donc, même si je n'ai pas réussi à m'attacher aux personnages et à me prendre au jeu. La faute aux étudiants en physique-chimie assis derrière moi, peut-être...

Descripteurs Motbis proposés :  RACISME / HANDICAP / ELECTION POLITIQUE / DROIT A L'EDUCATION / 2000-

NOZIERE, Jean-Paul. Maboul à zéro. Ed. Gallimard, Coll. Scripto. Paris, 2003. 157 p. ISBN : 2 070553590  


Le picage est un comportement typique des oiseaux et volailles en souffrance psychologique : de la même manière qu'on se ronge les ongles quand on stresse, ils piquent leurs plumes ou celles de leurs congénères jusqu'à se blesser. Or, quand une poule, par exemple, voit du sang, elle y fourre son bec par instinct et bouffe tout ce qu'elle peut _même sa propre chair. C'est plus fort qu'elle. Elle prend alors "goût" à la viande jusqu'à la préférer à son grain. Si on ne sépare pas les animaux blessés des autres, les conséquences peuvent être dramatiques.

** C'est pas un Scripto ! Mais ça aurait pu... 



   

jeudi 31 janvier 2013

mercredi 7 novembre 2012

Noël avant l'heure !


Encore un cadeau de Bubulle !!! Merci !!! 


J'ai failli craquer la première fois que j'ai vu cet Agenda des poules exposé au Virgin de Bayonne il y a quelques jours, mais je me suis dit que ça pourrait attendre un peu. Sauf qu'à ce moment-là, Bubulle rôdait dans le rayon, devenant témoin oculaire de mon extase ! 

Les illustrations à l'ancienne qui font tout son charme sont des reproductions d'images publiées dans d'anciens numéros de Rustica Hebdo : chacune met à l'honneur une variété de poules, ou des étapes incontournables de l'élevage. Enfin, un récapitulatif des caractéristiques des différentes espèces de gallinacés vient clôturer ce bel agenda qui donnerait presque envie d'être en janvier !  

C'est la fête ! :)

lundi 15 octobre 2012

Retrouvailles de poules

Pas facile d'être loin des siens, même pour une poule aventurière !

jeudi 23 août 2012

Les trois poulets rôtis




Les trois poulets rôtis


Tout est bien qui finit bien ! On enterre aujourd'hui deux lambeaux de viande qui hier encore étaient des chevaliers. Je n'ai pas pour habitude de tirer un plaisir quelconque de la mort d'un homme, l'autre en haut me pardonnera. Du moins je l'espère, car leur trépas m'a donné une raison d'applaudir la justice du Diable.
Ils étaient encore bien vivants, ces braves combattants, l'autre soir, lorsqu'ils ont mis les pieds dans notre chaumière. Ah ça, je peux vous l'assurer.

La soirée s'annonçait calme, pourtant. Ma soeur finissait de forger une cotte de mailles pour son coquelet favori, tandis que je m'efforçais de faire entrer une poulette égarée dans l'antre de ses congénères déjà endormies. Une fois qu'elle aurait bien voulu se laisser dompter, tout notre avoir et notre bonheur serait là, réuni dans le vaste poulailler d'intérieur, dressé entre les murs où nos aïeux étaient nés. Ces poules, aussi chères à nos yeux que nous l'étions pour notre mère, occupaient la moitié de l'habitacle. Seule une cloison de bottes de paille séparait leur vie de la nôtre. Par beau temps, nous les laissions aller à leur gré au dehors, mais nous prenions soin de toutes les ramener au bercail à la tombée de la nuit. D'ailleurs, beaucoup nous devançaient et regagnaient d'elles-même leur perchoir.

Chacune avait son nom, beaucoup étaient habillées comme des dames et comme des courtisans _ il faut dire que le temps que je passais aux champs laissait à ma soeur assez de piécettes pour s'équiper d'un peu de tissu et de fer, et assez de temps pour la confection de ces apparats. Mais je m'égare.

Ce soir-là, ma soeur s'était montrée d'humeur courroucée à mon égard, car elle me pensait un peu trop laxiste sur le couvre feu des poules.

« Dépêche-toi, par pitié ! Quand tu auras ramené Pourpre Poitrail auprès de ses amies, attrape-moi donc le Beau Sire, que je lui enfile sa vêture de guerrier ! Puisqu'il supporte déjà très bien sa coiffe-de-crête métallique, et que je l'ai pris à se mirer dans l'abreuvoir tout à l'heure, j'ai bien envie de l'équiper dès ce soir de ses plus beaux atours !

Sur ces mots, auxquels je n'avais pas répondu, la porte s'était ouverte et deux hommes de forte stature étaient entrés.

« _ Petite paysanne, donne-nous des oeufs et deux ou trois de tes galinettes. Nous avons fait un long voyage et n'avons point dîné.

Ils ne m'avaient pas vu, et devant le visage catastrophé de ma soeur, j'intervins, laissant Damoiselle Pourpre Poitrail à son escapade nocturne. Je me campai devant l'homme qui avait formulé la demande.

_ Mes seigneurs, je comprends fort bien l'initiative que votre panse vous souffle à l'esprit ; mais voyez par vous-même : nos galines ne sont pas mangeables. Sans quoi elles ne vivraient pas parmi nous et ne picoreraient pas leur grain toutes habillées.

Désarçonnés par les raisons de notre refus, les chevaliers se regardèrent, ne sachant que répondre. Il y eût un silence gêné. Mais ils retrouvèrent vite l'aplomb et la fierté propre à leur rang, préférant croire à une plaisanterie. Le second Chevalier perdait patience.

_ Cessez de vous payer notre tête, petits semeurs abandonnés. Vos têtes, vos murs et vos bêtes appartiennent tous au seigneur de ce pays, et, par extension, ils sont aussi à nous, ses chevaliers. Alors, n'essayez pas de nous endormir avec vos histoires d'animaux costumés et de sensibleries mal placées. Donnez nous deux belles gélines, ainsi que des oeufs ; et le coq aussi.

Nous ne voulions pas céder des animaux, mais les deux hommes s'avançaient vers l'objet de leur visite, guidés par les gloussements des volailles. Dans le poulailler, des grognements de bêtes féroces étouffèrent leurs jurons.

_ Votre chien voudrait-il bien trancher le pain et dresser la table ? Railla l'un des deux.
_ Nous n'avons pas de chien. Sur ma vie, vous n'accèderez pas à l'antre des poulettes ! Vous êtes déjà fort gras, si bien qu'un mois de jeûne ne vous ferait que le plus grand bien.

_ Fieffée garce ! Je crois bien que ton nez de fouine va goûter de mon lard.
De sa main gantée, il lui asséna un terrible coup de poing, et elle tomba toute flasque contre le sol, le nez saignant, la conscience évaporée aux quatre coins de dans l'atmosphère chaleureuse de la chaumière.

Les grognements se turent pour faire place à un rugissement de bête agacée.

L'autre empoigna mes cheveux d'une main, mon oreille de l'autre et rapprocha ma figure de ses lèvres.

_ Maintenant, fais taire ton chien et sors-le d'ici ; j'ai pas envie de me faire bouffer par un pouilleux enragé.

On n'avait pas de bête autre que nos poules, et je n'avais aucun doute là-dessus ; or, j'étais tout comme eux persuadé qu'un fauve était tapi dans le poulailler ! D'autant plus que les gélines étaient coites comme on peut l'être au beau milieu d'une nuit calme. Voilà qui était étrange. Mais bon, sous la menace des deux colosses métalliques, je me gardai bien d'en faire la remarque !

J'entrai dans la deuxième pièce de notre maisonnette _ l'antre des volailles, donc. Les poules s'étaient éveillées et piétinaient sur le perchoir, aux aguets, trébuchant les unes sur les autres. Cependant, elles étaient silencieuses. Le Beau Sire trônait au milieu d'elles, et son couvre-crête tout juste forgé luisait dans le rayon étoilé qui traversait le chaume.

Ni chien, ni lion, ni licorne aucune dans l'antre nocturne des poules, où seule la lune semblait pouvoir s'introduire. Les chevaliers s'adressèrent un regard entendu et haussèrent les épaules : tout cela n'était guère compréhensible, mais après tout, qu'importe ? La faim les tiraillait, il était grand temps de se servir. Le premier saisit Pourpre Poitrail et sa voisine Cendrille, tandis que le second prenait notre fier coq dans les bras, et en avait déjà plein le dos. L'obscurité rendant leurs yeux à peu près inutiles, les bêtes n'opposèrent aucune résistance. Ils partirent aussi vite qu'ils étaient arrivés et nous laissèrent là, blessés et attristés.





Que devinrent nos poulets après leur enlèvement ? Nous le savons bien, et le moins inventif des jouvenceaux pourrait le deviner aisément. Par quel chemin arrivèrent-ils à l'issue de leur destinée ? Nous n'en avons qu'une vague idée, formée grâce au langues vivaces des paysans, des commerçants de la cour, d'un petit écuyer, et des derniers compagnons de table des ravisseurs affamés.

Les chevaliers rapportèrent leur butin au château, où le cuisinier s'étonna fort du gibier qu'on venait lui confier :

« _ Pourquoi avoir tué des poulets d'un honnête paysan, puisqu'on en sert quasiment tous les jours à la table du seigneur et de son entourage le plus proche ? »

Certes, on était en droit de s'attendre à des viandes plus exotiques de la part de chevaliers revenus de la chasse ou d'un long périple ! Ils s'en justifièrent sans ambages et sans craindre le ridicule. La faim, la légitime faim d'un voyageur privé de bien des douceurs, les avait poussé à quémander un peu de viande sur les terres de son suzerain. Mais, après le vol, les choses s'étaient compliquées de façon inattendue ; les deux hommes s'étaient d'abord battus sur la manière de sacrifier les animaux, l'un souhaitant les saigner afin de recueillir le sang pour en faire une sauce, et l'autre préférant les égorger. Ils avaient finalement saigné les bêtes, mais un autre problème s'était posé : ils ne savaient absolument pas griller une poule et n'arrivaient pas à maintenir un feu assez vif pour cuire de la viande. Enfin, le fait que les poules portent une robe et le coq un couvre-crête en métal ne pouvait que donner une drôle d'impression, quoi qu'on en dise.

Le cuisinier emporta les volailles en hochant la tête.

« _C'est pourtant pas bien compliqué. »

Il les déshabilla, les pluma avant de les vider et de les faire rôtir sur des broches. Pauvres bêtes, il paraît qu'elles furent à leur goût, bien grasses et savoureuses.


OOO

Ce dîner idéal n'autorisa certainement pas leur mauvaise conscience à troubler leur sommeil. Cependant, il était dit que cette nuit-là, ils n'en verraient jamais la fin. Dans la chambre que partageaient les deux compagnons, le calme plat allait sous peu laisser exploser une violente tempête. Une paire de petits pas légers parcouraient le plancher, à la recherche des dormeurs alités, avant de se surélever dans un souffle d'air et de se poser sur le ventre chaudement couvert du plus imposant des deux chevaliers.

« Mais quelle bête du démon se permet-elle de marcher sur ma panse ? Hurla le guerrier. Il se redressa et jeta sa courtepointe au bas du lit. Leur chute provoqua l'envol de quelques plumes de poule arrivées on ne sait trop comment jusqu'à leur litière. Il regarda autour de lui et s'aperçut que la sensation chatouilleuse d'un oiseau sautillant sur la peau avait disparu. Encore un mauvais rêve causé par un repas trop copieux, sans doute. Il se recoucha, sur l'autre côté, la face contre le mur, et se rendormit.

L'écuyer d'abord alarmé en fit de même. Un nuage n'avait pas encore voilé le clair de lune que la désagréable impression qu'un passereau voyageait sur sa couenne l'avait retrouvé. Les griffes n'étaient plus aussi finement chatouilleuses, mais appartenaient à une patte calleuse et robuste qui lui labourait les chairs.

_ Descends de là, oiseau de mauvais augure ! Si seulement je pouvais te voir, et pas seulement sentir l'effet de tes salles patins de bestiole ensorcelée !

Il n'obtint en réponse un rugissement venu de nulle part _ lui aussi ! Qui n'eût pour intérêt que de le surprendre et de réveiller pour de bon son voisin de chambre et le petit écuyer.

_ Mais qu'as-tu, à geindre dans ton sommeil ! J'aimerais me reposer en toute quiétude !

Par chance, l'écuyer, plus lucide, s'était déjà jeté sur son maître dans l'espoir vain de mettre à distance la volaille invisible.

_ Délivre-moi de ce charognard, bougre d'âne, histoire qu'il comprenne que je suis encore bien vivant !

_ Messire, je ne peux qu'éponger vos plaies pour l'instant ! Je ne sais de quel animal vous parlez, car je ne le vois point. Ah ça ! Vingt torches n'y changeraient rien ! Sauf votre respect, je n'y croirais même pas si je ne voyais pas votre chemise se déchirer par endroits, se couvrir de sang et de chair comme par magie.
Le jeune homme s'efforçait pourtant d'agiter ses mains au dessus du ventre de son maître, comme pour chasser un volatile sautillant. Il suivait à la trace le chemin formé par les écorchures. Ajoutées les unes aux autres, elles formaient à présent une blessure vive et profonde.

_ Aide-moi, toi aussi ! Hurlait le chevalier tétanisé par la douleur et la panique de vivre une agression purement inexplicable. Bientôt, ses cris agacés devinrent des gémissements pleins de souffrance vite remplacés par les râles de l'agonir. Ses mouvements se limitaient à détourner le regard vers son double un peu moins gras. Mais ce dernier ne pouvait ni agir, ni répondre, car il était également mal en point.

Ses quatre membres gisaient à l'écart de son tronc, par le fait d'une franche découpe. Alors que l'écuyer allait de l'un à l'autre, épongeant le sang et freinant les hémorragies avec des mouchoirs et des lambeaux de chemise, une ouverture se fit à la base de sa gorge, créant une nouvelle fontaine rouge sombre. Comme si la mutilation n'était pas complète, son torse fut divisé en deux parties en fonction d'un axe vertical partant de l'abdomen pour s'éteindre au niveau de la poitrine. Quelqu'un, quelque chose l'avait tranché tout vivant comme un gibier prêt à cuire.

Le jeune survivant demeura quelques secondes hébété, perdu à mi-chemin des deux corps morcelés que la vie avait abandonnés. Il prit alors conscience d'une odeur bestiale, mêlée de sang humain et de plumage. Dans cette chambre voguait une âcre senteur de poulailler habité. Lui, qui dans son application à venir en aide aux hommes en difficulté avait perdu la notion de ses propres sens, retrouvait peu à peu la perception des bruits, des mouvements et des cris d'animaux qui avaient ponctué le carnage. Au fur et à mesure que la vie quittait les corps, cette agitation sonore, d'autant plus effrayante qu'elle ne formait l'écho d'aucune enveloppe charnelle, perdit de l'intensité et finit par disparaître en le laissant seul avec ses morts.

Ce petit écuyer que nous connaissions bien dans notre campagne, il fut heureusement épargné par les volailles fantomatiques. Longtemps, il avait craint, sans vraiment prendre le temps d'y penser, que le sort s'acharnerait sur lui une fois que ses deux supérieurs auraient été réduits en bouillie. Mais il n'en fut rien ; après quelques heures de réflexion, en dépit de l'épuisement et du choc de ce qu'il avait vu et indirectement subi, il choisit de créer un lien entre le vol des poulets et ces trépas surnaturels. Il en déduisit aisément que, n'ayant pas pris part au repas des poulets habillés et habités d'une conscience, il n'avait aucune raison de faire l'objet de leur vengeance. D'aucuns tentent de l'accuser du double meurtre des chevaliers, car ils ne croient pas à la diabolique cause de leur mort. Mais il tiendra bon, car il en a bien trop vu pour se laisser déstabiliser par de simples mortels. Peut-on seulement songer à de telles scènes avant de tuer deux hommes ? Sans doute pas. S'il ment, tant pis pour lui ; il mourra dans une souffrance bien moindre que celle de ses maîtres, et aura assez de répartie pour défendre sa place au paradis.

OOO

Ca y est, la cérémonie est terminée. Nous l'avons suivie de loin, non par compassion pour l'âme des défunts, mais pour faire notre deuil de cette mésaventure. Comme si nous avions besoin d'être sûrs et certains de l'enfermement définitif de ces deux corps de brutes. Des gamins endimanchés parcourent le rang d'oignons que forment la noble ascendance familiale des chevaliers voraces, et crient au fantôme. Ils disent avoir entendu des cris de bête aux alentours des stèles et tentent de convaincre quelques damoiseaux de la véracité de leurs dires, sous leurs regards amusés.

_ J'ai entendu un chien aboyer dans le cimetière, et un coq chanter.

_ Non, c'était un chat sauvage !

_ Certainement pas.

_ Oh, je jurerais que c'en était un, pourtant. Mais une chose est sûre, un coq a chanté.

Il va de soi que les mystères sont destinés à le rester pour toujours ; aussi ma soeur, l'écuyer, les villageois et moi-même ne saurons jamais rien du fin mot de l'histoire. On ne peut que supposer l'éclosion de phénomènes indépendants du bon sens de la nature et de la volonté de Dieu : Beau Sire était-il hanté par une bête féroce, ou avait-il le pouvoir d'en appeler une à son secours ? Les âmes de ses dames ont elle cédé à la tentation de faire connaître aux corps des deux chevaliers des souffrances pareilles aux leurs ? Personne ne peut l'assurer, mais personne ne se risque à avancer d'autres théories...

« Et l'écuyer ? Me direz vous, n'a-t-il pas cédé à la folie de tuer ses maîtres et de se cacher derrière une histoire de sorcellerie farfelue ? » Oh, à vrai dire, je ne le pense pas. Il n'aurait trouvé aucun intérêt à agir ainsi, même sur un coup de tête. Aucune arme humaine n'a été utilisée pour aucun des deux meurtres, et sa description est tellement précise qu'on n'en peut douter. Depuis, il erre à moitié fou à travers le village, contant son histoire partout et passant ses nuits à veiller. S'il est un jour jugé coupable et condamné à mort, son exécution ne pourra être qu'une délivrance de son âme ; pour l'heure, il convient d'avoir pitié de lui, au lieu de l'accuser.

Lorsque ma soeur a contemplé, la nuit dernière, et ce matin encore, les trois tristes espaces vides sur le perchoir déserté par nos chers martyrs, elle s'est consolée en espérant que leurs fantômes prennent le temps d'errer encore un peu parmi nous, afin de venger leurs frères.