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lundi 1 mai 2017

BASTON !! Le félin, agent secret médiéval : le monstre des Carpates - Arthur Ténor (2005)


Puisque Alise est occupée à soupirer, un gobelet de tisane à la main, en pensant à Leftrin parti faire quelques courses dans le Désert des Pluies, profitons-en pour parler castagne et coups de pute à l'orée du bois. 

Au programme aujourd'hui : 

Le félin, agent secret médiéval - Le monstre des Carpates 

Ce roman pour la jeunesse partiellement illustré et épais d'un peu moins de 200 pages m'est apparu à la veille des vacances dernières, au fond d'une caisse de livres donnés au collège avant mon arrivée. Autant dire que ça date. S'il me restait une once de conscience professionnelle, je ne vous dirais pas que j'avais complètement zappé de cataloguer ces quelques ouvrages ; et pourtant, c'était bien le cas. 

Le guerrier armé bien décidé à sortir de la couverture m'a fait rire, tant il représente à lui seul l'idée qu'on se fait des aventures chevaleresques, de même que le titre quelque peu anachronique d'"agent secret médiéval" dont il est affublé _allez, pas la peine de chipoter en disant que le type sur l'image n'est peut-être pas le "félin", qu'il faut lire les premières pages, etc : le héros, c'est forcément lui ! 





Le prince Vlad, surnommé le Monstre des Carpates par ses ennemis comme par ses alliés, en référence à ses violentes colères, n'est pas content du tout. Au réveil d'une soirée arrosée, il s'aperçoit qu'un marchand de passage l'a dépouillé de son précieux talisman. L'homme en question se nomme Corso ; il venait d'un village d'Auvergne et a du y retourner sans demander son reste peu après son méfait. Vlad se laisse aussitôt conduire en France par sa rage, avec pour seul garde-fou le conseiller Hourlov.

Alors que le prince et ses hommes débarquent avec la ferme intention de déclencher les hostilités et d'embrocher quiconque refusera d'apporter son aide à la recherche du talisman, le chevalier Yvain de Bréa et Dame Isabeau font le tour des échoppes clermontoises en toute quiétude. A travers le regard du jeune écuyer hyperactif Gilles, on apprend qu'Isabeau est la fille du seigneur Hughes de Montbrisac, que son maître _Yvain, dit "le félin" ! n'ose pas trop sauter le pas en la demandant en mariage. Pourtant, cela se fera sûrement et à ce moment-là il espère bien bénéficier d'un droit de cuissage. Non, je vous rassure, ce n'est pas ce qui est dit : il s'agit d'un livre pour enfants, je le répète. Mais Gilles aime Isabeau, et pour lui prouver son dévouement, il part en quête d'un cadeau original à lui offrir. Sur un étal, il dégote un bijou que le marchand lui présente comme étant le "talisman des Carpates". Ah ah, comme de par hasard ! Il l'achète... et se le fait aussitôt dérober par un mendigot ! Le garçon revient vers Yvain et Isabeau les mains vides mais alourdi de sacrées boules ! Il se garde bien de narrer l'intégralité de sa déconvenue, mais comme vous vous en doutez, l'événement n'a rien d'anecdotique ! 
"Qui est partant pour l'aventure ???"

A quelque temps de la petite embrouille, un émissaire du prince Vlad se présente aux portes du château de Montbrisac, sous les regards surpris et inquiets du Seigneur Hughes et de son fidèle Félin : le souverain a traversé le Saint Empire Germanique pour retrouver un certain Corso...  


Le Monstre des Carpates est l'une des nombreuses aventures qui composent la série Le félin : agent secret médiéval. Pas sûre qu'elle soit connue et reconnue à sa juste valeur, de même que son auteur publié sous le nom d'Arthur Ténor, et ma foi, c'est dommage. La professeure documentaliste a peu adhéré à une histoire certes riche en rebondissements, mais dont l'intrigue est vraiment trop tirée par les cheveux à mon goût ; la collégienne aurait peut-être bien aimé, mais se serait perdue en route ! 
Bref, les élèves feront leur choix. 

ahah désolée mais ce slogan est tellement chelou !

Cependant, les personnages de cette série apportent incontestablement un vent de fraîcheur sur le monde des chevaliers occupés à se taper dessus sous les yeux attendris d'une Dame haut perchée dans sa tourelle : bien sûr, les scènes de combat sont présentes _sinon j'aurais pas mis ce billet dans la catégorie BASTON !!, ah !, le sang coule et on ramasse du cadavre, y compris du côté des gentils. Bien sûr, on retrouve les codes du genre : le preux, le noble daron et sa fille bonne à prendre, le beau château, les manants incultes mais pas si cons, l'ennemi bourrin... sans doute pour mieux les casser ! 

  • Ici, les hommes de l'Est sont plus stratèges qu'ils en ont l'air et donnent même une bonne leçon d'humilité aux Auvergnats en les enfumant comme de gros harengs, lors de leur première confrontation. 
  • L'histoire ne dit pas si Isabeau donne dans la couture, mais on constate par contre qu'elle ne fuit pas devant le combat, au contraire ; et ce malgré les gémissements de son mec et de son père. 
  • Yvain, le héros, le malin, _bon ok, il est perspicace et stratège... mais j'ai pas trop vu en quoi il pouvait être qualifié d'"agent secret" ; peut-être ai-je mal lu ? Yvain donc, commet une erreur, se trouve naze et à abandonner ! Le cas est assez rare pour être souligné. Il lui faudra les encouragements de ses proches pour lui remettre le pied à l'étrier. 
  • Le Félin n'est pas le seul guerrier faillible dans cette aventure : Vlag, le "prince teuton", le "monstre des Carpates" n'est devenu hargneux qu'à la suite d'une peine de coeur _je n'en dirai pas plus pour ne pas spoiler.. 

En conclusion, et parce qu'il ne faut jamais se fier aux apparences, ce petit roman aux chapitres ponctués des belles illustrations de Matthieu Blanchin mérite qu'on s'y attarde.

Pour un résumé plus neutre et mieux écrit que le mien, rendez-vous ici

TENOR, Arthur. Le félin, agent secret médiéval - Le monstre des Carpates. Editions Lito, 2005. 176 p. ill. ISBN 2-244-44251-9



AH ET SINON, à part ça.... 

C'est gratuit... 

... et ça le restera toujours !

lundi 1 août 2016

L'assassin royal - 10 - Serments et deuils - Robin Hobb (2003)


D'un jour à l'autre, on se révèle plus ou moins bien inspirés lors de nos prises de décisions, d'initiatives ou de paroles : ce n'est pas FitzChevalerie qui nous dira le contraire. La lecture du dixième tome de l'Assassin Royal, "Serments et deuils" ne manquera pas de nous rappeler, à plusieurs reprises, à quel point il est frustrant de ne pouvoir remonter le temps pour gommer un acte commis dans la précipitation ou une parole maladroite. Depuis le début de la série, c'est sans doute cette partie de l'épopée des Loinvoyant qui met le plus à mal l'affect de la fine fleur de Castelcerf : confinés en attendant l'arrivée du printemps et le départ du Prince Devoir pour sa quête insensée du dragon Glasfeu, la reine Kettricken, Umbre, Astérie et les autres font tourner en bourrique le "Bâtard au Vif", qui ne sait plus où donner de la tête ! Entre conflits d'intérêt, souci du peuple, desseins personnels et loyauté envers la famille royale, il n'est pas besoin de braver la montagne ou la forêt pour tourmenter son âme : rester dans l'enceinte du château suffit. Rien de tel qu'on bon huis clos bien malsain pour faire resurgir et mijoter les vieilles rancoeurs...    




Où est-ce qu'on en était ? 


Les Secrets de Castelcerf s'était achevé sur le défi lancé au prince Devoir par sa fiancée Outrîlienne Elliania de se rendre sur l'île d'Aslevjal au printemps suivant pour y couper la tête du légendaire dragon Glasfeu. En attendant que les beaux jours reviennent, Fitz a de quoi occuper son hiver _car oui, il fera évidemment partie de l'expédition_ : dénicher les vifiers espions présents à la cour, en finir avec Laudevin et les autres Pie, remettre son fils sur le droit chemin, constituer et surtout former le clan d'Art du prince !

Ce programme déjà chargé sera plombé d'une série d'embûches plus ou moins prévisibles ; Fitz a perdu la moitié de son acuité sensorielle en même temps que son compagnon de Vif, ce qui le met en difficulté. De plus, il va être une fois de plus victime d'un de ses violents accès de colère et tuera trois ennemis d'un coup, manquant d'y laisser sa peau par la même occasion. Mais on se souvient que l'assassin royal est déjà ressuscité deux fois par le passé, et comme on le dit souvent : jamais deux sans trois !

D'artiseur imparfait, l'homme-lige des Loinvoyant va devenir contre son gré professeur et chef d'orchestre d'un clan d'Art bancal composé du prince, d'un serviteur handicapé mental et d'Umbre. Heur ne s'assagit pas, bien au contraire ! Sa relation avec la jeune Svanja lui donne des ailes et il est tenté de s'envoler loin de ses motivations premières, à savoir l'apprentissage du métier d'ébéniste.


ATTENTION ! Les prochains paragraphes donnent des informations sur la suite de la série !! 
     



Révélation, Hésitation, Fascination, Acceptation : le tome de toutes les différences 

"Ca va parler de nous ??"
Euh non non, c'est juste pour la blague ! 
"Ok, bah on repart, hein !!"

A plusieurs reprises, j'ai regretté que Robin Hobb fasse le choix de prêter à ses personnages principaux des attitudes particulièrement bienveillantes et des propos trop bien pensants ; mais ce n'est pas le cas ici. Fitz est confronté à deux situations où son ouverture d'esprit est sollicitée, et à deux reprises, c'est un fiasco _il essaiera de redresser le tir, hein ! c'est quand même un gentil_ : la déclaration d'amour du fou, qu'il repoussera sans ménagement et sans cacher son dégoût à se savoir aimé d'un gars (à supposer que c'en soit un), et l'inclusion de Lourd, un serviteur déficient mental, dans le clan d'Art qu'il est censé former autour du Prince Devoir. L'assassin royal se déroule dans un univers médiéval où il eût été difficile d'imaginer des types gay friendly et soucieux d'intégrer à la cour les personnes porteuses de handicap. On ne s'étonnera pas que Fitz essuie des remarques homophobes et que Lourd se fasse racketter par ses pairs dans l'enceinte-même du château. Or la phase d'acceptation viendra contre toute attente, et c'est pourquoi les livres de Robin Hobb savent nous redonner la patate en quelques lignes ; Devoir et Fitz s'adapteront progressivement à leur compagnon artiseur et le prendront rapidement sous leur aile pour améliorer ses piètres conditions de vie.

Les leçons d'Art racontées par l'auteur seront l'occasion de peindre des portraits psychologiques profonds des personnages sans que cela nous paraisse fastidieux ; en particulier celui d'Umbre Tombétoile, l'ancien mentor de Fitz que l'on suit depuis les tout premiers chapitres de la saga mais que l'on découvre ici sous ses aspects les plus noirs : ambitieux et avide de pouvoir, refusant de vieillir, compétiteur, calculateur, capable de vendre père et mère pour arriver à ses fins. On savait depuis toujours qu'il n'avait aucun scrupule à mener son apprenti assassin pour "la bonne cause", mais dans Serments et deuils, il devient carrément antipathique. 

Contrairement à la reine Kettricken qu'il conseille _mais dont il jalouse de plus en plus le trône, l'empoisonneur semble avoir beaucoup de mal à masquer son mépris des vifiers, également nommés membres du "Lignage". Faire venir à la cour des sujets porteurs de cette "magie" lui paraît saugrenu et dangereux ; il est vrai que, dans cet univers cruel où un homme est acclamé en héros parce qu'il a tué trois hommes pour une "bonne raison", la souveraine donne l'impression de sortir tout droit du monde des Bisounours. Son discours politique est une suite de mesures totalement désintéressées, plus symboliques de tolérance et d'égalité les unes que les autres ! Encore une fois, on fait fi des différences et on apprend à vivre ensemble ! Youhou, deux ou trois licornes pailletées et le tableau sera parfait !



Je ne sais pas si les lecteurs de L'Assassin royal auront un avis unanime à ce sujet _et si ce n'est pas le cas, tant mieux ! mais la conversation houleuse entre Fitz et le Fou est à mon sens la plus émouvante sur les dix premiers tomes. D'une part, parce que le Bâtard au Vif avoue qu'il perd pied en comprenant qu'il ne connaîtra jamais à cent pour cent son seul véritable ami, et d'autre part parce que la déclaration d'amour du Fou est à la fois sobre et déchirante de désespoir.

"Nous aurions pu vivre toute notre existence sans avoir cette conversation. Tu viens de nous condamner à ne jamais l'oublier" 

  
Malgré la stagnation des aventuriers à Castelcerf, la tension ne se relâche pas et les épées sortent des fourreaux sans se faire prier quand c'est nécessaire. Les différentes formes de magie se téléscopent jusque dans les rêves de Fitz et de sa fille Ortie. Il ne manque plus que les dragons ! Mais ça, c'est pour le prochain épisode... A suivre mais sans se précipiter, car il ne reste plus que trois volumes à lire avant la fin... 





Robin Hobb. L'Assassin Royal 10. "Serments et deuils". 2003, parution française en 2004
Présente édition : Editions J'ai Lu, Coll. "Fantasy", 2014. 412 p. ISBN 978-2-290-34439-2
Illustration : Vincent Madras

samedi 13 février 2016

Parcours initiatiques. Angelot du Lac - Yvan Pommaux - Version intégrale (2010)


Dans Les Chemins de Yélimané, le jeune Yaté était parti bon gré mal gré sur les traces de ses ancêtres, une histoire de coeur foireuse dans le baluchon. A l'occasion, Bertrand Solet nous avait montré qu'on pouvait très bien écrire des romans pour la jeunesse et aborder des sujets sérieux, pour ne pas dire des "questions socialement vives", sans nécessairement donner aux lecteurs l'envie de se pendre. Je vous propose aujourd'hui de nous accrocher à cette bouffée d'optimisme en cette période d'après-fêtes déprimante par nature et même de la prolonger avec un autre ouvrage : Angelot du Lac d'Yvan Pommaux _auteur jeunesse dont la réputation n'est plus à faire. 


Angelot du Lac... 

Ah ah, ce beau jeu de mots sur fond de référence à Lancelot du Lac m'a laissée perplexe dans un premier temps ; la couverture, quant à elle, a été cause de nostalgie. Je ne sais pas si c'est parce que l'association du rouge et du jaune palot m'ont fait penser aux vieux livres pour enfants qui traînaient chez mémé et dans la ferme de Mauzac, ou si c'est plutôt la faute d'Angelot. Le petit bonhomme à fronde qui nous défie du regard sur ce gros album BD cartonné m'a fait penser au héros du Faucon Déniché, roman où l'action se déroule au temps des châteaux forts, et qui a longtemps été à la classe de 5° ce qu'Antigone est à la classe 3°. Nous l'avions lu en oeuvre intégrale avec la gentille et potentiellement bordélisable Mme Poulain. Qu'elle repose en paix à présent. 

Bref, hormis le fait que ce soit plutôt chelou d'éprouver de la nostalgie face à un bouquin flambant neuf que je n'ai jamais vu, je crois avoir dit que ce livre avait l'avantage de n'être pas déprimant, donc haut les coeurs !




Angelot est un orphelin parmi tant d'autres, à l'époque tumultueuse de la guerre de Cent Ans. Il a été recueilli encore bébé par une bande d'enfants livrés à eux-même dans une forêt pleine de loups. Les gamins vivotent comme ils peuvent de maraude et d'autres menus larcins, mais leur union fait leur force. "Angelot" parce que Coline, l'une des filles de la fine équipe, lui trouve un visage d'ange lorsqu'elle décide de le prendre sous son aile. "Du Lac", parce qu'il l'ont trouvé près d'un lac. Ainsi l'enfant passe-t-il les premières années de sa vie au calme finalement, chouchouté par Ythier, Girard, Coline, Margot et Le Ventru. Au fil du temps, il développe un certain talent pour le tir à la fronde et en fera son arme de prédilection, bien que le brave Ythier lui apprenne aussi les bases de la baston à coup de bâton. 

Mais n'est pas Gabrielle qui veut !
Or, la joyeuse bande est un jour rattrapée par la situation politique du pays et se retrouve coincée au milieu d'une bataille entre chevaliers Français et Anglais : surpris, les enfants partent chacun de leur côté pour ne pas se prendre un coup d'épée ou une ruade. Angelot se retrouve seul pour de bon, et pour la première fois de sa vie... mais il n'aura pas l'occasion de déprimer ! Au programme à l'issue du chaos, une course solitaire effrénée pour la survie tout d'abord, mais surtout pour retrouver sa famille de coeur ! 

Prenez bien votre souffle à la page 34 de cette intégrale des aventures d'Angelot car vous n'aurez plus l'occasion de le faire avant la fin ! Le "Prince de la fronde" va rencontrer successivement des adjuvants, tels que le chevalier et le comédien Jehan, mais aussi de drôles de filous contre qui il lui faudra jouer de la caillasse.   



Parcours initiatique 

Angelot du Lac est un peu l'histoire d'un cordon ombilical qui s'effiloche avant de se couper complètement. Brutalement séparé de Coline et Ythier, deux adolescents qu'il considère comme ses parents malgré leur jeune âge, l'enfant trouvé va tenter par tous les moyens de reconstituer son cocon familial ; et il y parvient d'ailleurs assez rapidement. Mais il se rend compte au moment des retrouvailles, après avoir sauvé Coline de la prison où elle était enfermée à tort pour sorcellerie, que ses jeunes protecteurs ont une relation autre que fraternelle. Angelot se sent alors exclu de leurs rapports privilégiés et fugue, mort de jalousie, sans doute rattrapé par une sorte de complexe d'Oedipe déformé, ou simplement échaudé de ne pas avoir été au centre de l'attention l'espace de quelques secondes.

C'est ainsi qu'Angelot tourne une page de sa vie et en prend le contrôle par la même occasion. Il offre ses services à Eustache, Comte du Forez, ce chevalier bienveillant rencontré lors de la fameuse bataille en pleine forêt ; il devient vite un écuyer habile. Au cours de leurs aventures, ils feront notamment la connaissance d'Agnès, une pauvre petite fille riche promise à un homme qu'elle ne connaît pas. Inutile de dire que le prince de la fronde s'en fait aussitôt le justicier, bien que la blondinette soit pimbêche comme pas deux. Puis leurs aventures les amèneront à défendre une bête féroce, à se frotter aux pirates pour enfin... devenir les acteurs principaux du dramaturge Jehan de Meudon, dit "Songe Creux".

Sans vouloir spoiler, disons simplement qu'à la fin de l'album, la boucle se boucle. Angelot du Lac s'apaise, calmé par la vie, et semble avoir trouvé un sens à son existence. Une vraie BD d'apprentissage.





Formation accélérée  

Oui, plus forte que cette auto-école bordelaise qui proposait d'obtenir son permis B en une semaine, la vitesse de progression de l'enfant trouvé (mais trop gâté) défie toute concurrence. Les péripéties d'Angelot et de ses compagnons de l'instant s'enchaînent à un rythme très soutenu _peut-être un peu trop ; à peine s'est-il dépêtré d'une situation tendue qu'une autre embûche lui tombe sur le nez, avec son lot de nouveaux personnages. Le lecteur n'a pas intérêt à relâcher son attention sur une ou deux vignettes, au risque d'être vite largué ! On pourra regretter de ne pas avoir eu le temps de s'attacher à certains personnages secondaires, tels que le moine et sa dame sarrasine, ou Béatrix, la petite paysanne qui s'amourache d'Angelot. C'était un risque à prendre... Mais ne perdons pas de vue que cette intégrale est le regroupement d'une trilogie, elle-même parue en plusieurs épisodes dans Astrapi. On comprend mieux cet empressement général qui régit le petit monde d'Angelot du Lac.



Dossier pédagogique 

Yvan Pommaux s'est montré très pédagogue sans pour autant nous proposer un cours sur la société médiévale transposé en vignettes : il a choisi d'ouvrir son album par la genèse du personnage et de l'oeuvre, et de le clôturer par un dossier concis mais efficace sur les grandes phases qui ponctuent le Moyen-Age, de l'an 500 jusqu'à la Guerre de Cent Ans, terrain de jeu du héros. Un glossaire illustré d'extraits de la BD fait le point sur un vocabulaire propre à la littérature médiévale, sur lequel les profs de français et d'histoire pourront jeter un oeil avec plaisir, eux aussi. Ainsi les jeunes lecteurs y trouveront les explications dont ils ont besoin mais ne seront pas empêchés dans leur découverte par d'innombrables notes en bas de page (ou de vignette). Ils apprécieront par la même occasion, je pense, la clarté d'une oeuvre faite de cases larges et aérées, où les protagonistes échangent via des bulles gonflées d'une belle écriture... de cahier, presque ; et bien que je ne sois pas fan de la coloration des planches _trop fade à mon goût, je reconnais qu'elle nous épargne la noirceur des scènes nocturnes et participe à la bonne lisibilité de l'ensemble.



De l'action, de l'humour (bon, les blagues du lanceur de cailloux ne sont pas la force de cette BD, avouons-le), de la joie de vivre, des retrouvailles émouvantes, pas de cul, pas de suicide, pas de torture, pas de maladie grave : Angelot du Lac file la pêche et devrait permettre à pas mal de collégiens de passer le temps de la meilleure des manières. Sans pour autant trop s'attacher aux personnages dont la complexité humaine n'était pas la première préoccupation de l'auteur, on l'a bien compris. Verdict la semaine prochaine !


POMMAUX, Yvan. Angelot du Lac. 2010, Bayard Editions. 180 p. ISBN 978-2-7470-3222-3



mercredi 29 octobre 2014

Indulgences - Jean-Pierre Bours (2014)


L'autre jour, je vous avais présenté le premier tome de Cesare, un manga où les personnages principaux incarnaient les grandes familles politiques prêtes à en découdre pour posséder ce qui deviendrait l'Italie, aux prémices de la Renaissance italienne.


La couverture nous vend du rêve : on ne voit pas une seule fille dans le volume (à part la gouvernante d'Angelo).
Restons dans cette ambiance d'émancipation humaine et scientifique. Avançons de seulement quelques années, et en remontant un poil plus au Nord de l'Europe. Nous voilà plongés au coeur de l'Allemagne de Faust et de Luther, plus précisément à Wittenberg et sa proche campagne, dans les premières décennies du XVI°siècle.

Dans ces temps-là, on pourchasse les sorcières et tout ce qui y ressemble de près ou de loin, on les brûle après des parodies de procès. On meurt de la peste, et les médecins visitent les malades vêtus d'une robe noire et d'un bec qui les font ressembler à des corbeaux. En ville, on perfectionne les techniques d'impression et on diffuse de plus en plus les propos de Martin Luther, un jeune moine dont les propos véhéments résonnent dans les âmes des chrétiens.




L'histoire 

Le roman s'ouvre sur la fuite éperdue d'Eva, une jeune femme accusée de sorcellerie. En proie aux lansquenets et à leurs chiens, elle abandonne son bébé dans l'église du village de Coswig, avant de croiser un mystérieux personnage. Celui-ci va la précipiter dans la gueule du loup en faisant mine de l'aider. Alors qu'elle avait habilement tracé son chemin vers la liberté, Eva est capturée, emprisonnée et sommée de se taire en attendant son jugement. On comprend bientôt que le traître n'est autre que le célèbre Méphistophélès. Or, qu'elle soit sorcière ou qu'elle ne le soit pas, la femme a plus d'un tour dans son sac, et n'entend pas se laisser brûler sans faire entendre aux autres sa façon de penser. 


Puis quinze ans s'écoulent ; le Moyen-Age prend fin dans la région de Wittenberg, les consciences s'éveillent, les curés se lâchent et commencent à taper violemmenist sur le Pape, les paysans se rebellent contre l'autorité de leur seigneur, les jacqueries deviennent sanglantes. Malgré ce réveil en sursaut des âmes mal dégrossies, Klaus et Lisbeth sont les parents les plus heureux du monde. Malgré la maladie et les fausses-couches, ils voient grandir Hans, Gretchen et Ulrika et savent que la ferme familiale a de l'avenir. Ils ne savent pas que la peste les attend au tournant. 


A 15 ans à peine, Gretchen se distingue déjà des autres ; elle est plus belle que sa petite soeur, manifeste une curiosité pour la médecine, les sciences et les arts. Par chance, elle trouvera des réponses à toutes ses questions au contact de Freia, la sage-femme veuve qui lui apprend à lire et à écrire. Pour couronner le tout, elle refuse de se marier à un militaire bien rustre et bien abruti comme on les aime. Bref, tout le monde à compris sauf elle : Gretchen est en réalité la fille d'Eva. Elle a été recueillie par Klaus et Lisbeth lorsqu'on l'a trouvée sur l'autel de l'église de Coswig. Si elle apprend la nouvelle tardivement, sans jamais s'être posé de questions auparavant, elle n'aura de cesse d'enquêter sur ses origines dès lors que Hans, dans un excès de colère, aura lâché le morceau...            



Eva et Gretchen parmi les stars 

En alternant les chapitres centrés sur l'une ou sur l'autre, Jean-Pierre Bours s'est amusé à faire copiner ses deux héroïnes avec les grandes figures politiques et artistiques de l'époque. Il fallait bien donner un peu de galon à ces femmes fortes mais ô combien insignifiantes aux yeux de la grande Histoire. Dans sa geôle, Eva fait de l'oeil au bon Albrecht et l'amène à prendre des risques inconsidérés pour sauver sa peau. Plus tard, le destin facétieux poussera sa fille à se pâmer d'admiration devant les gravures d'un autre Albrecht, Albrecht Dürer. Quant à Méphistophélès, il entube la sorcière présumée avant d'embrouiller Faust pour le faire pactiser avec le Diable ; Faust, ce fameux docteur "magicien" sera lui-même le seul à faire chavirer le coeur de la sage et sérieuse Gretchen, qui s'était refusée à pas mal d'hommes jusqu'à son arrivée. A Wittenberg, Gretcher et Ulrika vont travailler dans l'imprimerie Franz, le frère de Freia ; elles y feront la rencontre d'un Martin Luther dépeint par Bours comme un homme de Dieu survolté mais rongé par le doute. Lancé dans sa lutte contre les "indulgences", c'est à dire l'effacement des péchés par le versement d'une somme d'argent à l'Eglise, le moine est bien parti pour révolutionner son temps.   

Matin Luther, l'un des grands acteurs de la Réforme protestante.
Portrait se rapprochant le plus de la description qu'en fait Jean-Pierre Bours.

La belle et les autres 

C'est difficile de tailler un ouvrage qu'on a lu très vite et avec grand plaisir ; mais au cours de ma lecture, j'ai tiqué sur les caractéristiques de quelques uns des personnages, et sur le constat d'une poignée de stéréotypes. 

Le duo Gretchen / Ulrika, soeurs aussi différentes qu'inséparables, m'a un peu agacée. Gretchen est magnifique, intelligente, raffinée et plait aux hommes qui en valent la peine (genre, des médecins connus). Elle s'entend bien avec tout le monde, s'adapte à n'importe quelle situations et s'intéresse à tout, prend toujours les bonnes initiatives au bon moment. En clair, elle est insupportable parfaite. Ulrika demeure sa cadette physiquement et intellectuellement moins bien taillée (mais bonne à baiser), pour ne pas dire LA pouffe superficielle de la famille. Vous savez, celle qui fait des bourdes et à qui on conseille de parler moins fort pour lui éviter de se taper l'affiche inutilement. Elle aime s'envoyer des mecs -des bien lourdingues, ou alors des curés ; son travail à l'imprimerie de Franz lui déplaît _y a trop de lettres, et puis l'encre, ça salit.., mais elle se passionne pour les belles toilettes, et prend plaisir à poser à poil pour un peintre. Au bout d'un moment, on se demande si elle ne deviendra vraiment rien de plus, dans ce livre, qu'une petite bouseuse larguée en ville dans le seul but se faire engrosser ?... En tous cas, elle suce. Elle. 

En lisant Indulgences, le sentiment de cette petite paysanne voué à ne jamais atteindre la finesse de son aînée a pris le dessus sur ma curiosité de connaître la suite des événements racontés dans ce roman. Pourquoi la fille abandonnée par une femme de caractère, savante, rusée et indépendante, se distingue-t-elle des autres malgré une éducation similaire à ses frères et soeurs ? Parce qu'elle est d'une "nature"curieuse ? Parce que sur sang de rebelle coule dans ses veines ? Tout ne serait donc qu'une question de génétique ? On pourrait le croire... C'est dommage ; Jean-Pierre Bours aurait pu jouer sur la progression inattendue d'une paysanne qui se serait ouverte petit à petit aux savoirs de son temps, après chaque étape de son parcours. 
Facile à dire, facile à dire...    

Helga Pataki (Hé Arnold) et Olga, sa grande soeur parfaite.

On citera également deux éléments du scénario ont (vraiment trop) des airs de déjà vu...

  • Après un incident fâcheux à l'issue duquel Gretchen balance un seau de fumier (!) sur sa soeur et son amant du jour, le grand frère pète un câble contre sa soeur adoptive et lui annonce sans le moindre tact qu'elle n'a pas le même sang que lui. Et bam, c'est l'enfumeur enfumé. Mais la situation est quand même bien bateau.   


  • Contrarié d'avoir été éconduit, Ludwig l'ex futur mari de Gretchen, mûrit sa vengeance pendant des mois et des années. Ainsi le garçon borné et soucieux d'obéir à ses parents devient-il à un odieux guerrier sans foi ni loi, traitant les femmes comme des objets en attendant d'anéantir celle qui s'est refusée à lui, gnark gnark gnark. Bon, je suis bien placée pour savoir à quel point on peut tomber bien bas face à quelqu'un qui vous a mis un râteau, mais là, ça sonne un peu trop "méchant de Disney" (pour adultes). 

  • L'enchaînement des scènes de débauche des prêtres et de leurs poules de luxe _dont Ulrika fait partie_ est rapidement lassant : d'accord, on sait bien que les curés ont une réputation qui les précède et qui les suit depuis des siècles, mais en l'occurrence, l'évocation des partouzes en plein air ou en espace clos ne fait pas vraiment avancer l'action. Le lecteur pas plus lubrique que la moyenne s'en passera très bien ! 

Prions !

Bien que j'aie pas mal descendu l'oeuvre de Jean-Pierre Bours dans ces quelques paragraphes, je ne pourrai dire que du bien de l'écriture et de l'effort fourni pour toujours resituer la petite histoire dans la grande. L'évocation des événements marquants du début du XVI°siècles ne manque jamais d'aider le lecteur à se repérer dans cette Allemagne encore médiévale ; de même, les références aux grandes oeuvres picturales et littéraires de l'époque sont la preuve d'un attachement de l'auteur à préserver le réalisme de son oeuvre de fiction. La démarche est louable, et le résultat, réussi. Enfin, la dimension fantastique qui traverse le roman à travers le personnage insaisissable de Méphistophélès est assez légère pour ne pas alourdir une histoire déjà riche en rebondissements vraisemblables. 

Jean-Pierre Bours est aussi l'auteur de Celui qui pourrissait, livre dont le titre m'a tapé dans l'oeil depuis pas mal d'années, sans que j'aie jamais pris le temps de le découvrir.

Merci à HC Editions et à Babelio pour l'envoi de ce roman, dans le cadre de l'opération Masse Critique (oui, encore, je sais...).


BOURS, Jean-Pierre. Indulgences. HC Editions, 2014. 416 p. ISBN : 978-2-3572-0199-6



samedi 10 mai 2014

Dessin de mec viril qui en a ...


... des remords !


Tout le monde n'aime pas tuer, mais parfois il le faut ! 
Blood Song d'Anthony Ryan n'est pas si loin de mes crayons : "Il avait déjà vu des hommes ivres auparavant, mais jamais ivres de sang" - p.347

J'avoue c'est un peu laid, mais au moins ça soulage !  


samedi 26 avril 2014

Blood Song T.1 - Anthony Ryan (2011)


Toujours dans le cadre de l'opération Masse Critique de Babelio, les éditions Bragelonne m'ont fait parvenir le tome 1 de Blood Song, le premier roman fantasy d'Anthony Ryan.



Autant vous dire que ce volume réceptionné pour mon plus grand bonheur m'a laissée perplexe, dans un premier temps ! Car oui, Masse Critique, c'est un peu Noël dans votre boîte aux lettres : même si vous vous attendez complètement à ce que vous allez trouver dans l'enveloppe à bulles, chaque colis réserve sa part de surprise. Comme le nombre de pages du bouquin, par exemple, auquel vous ne vous êtes certainement pas intéressé quand vous avez lu le résumé et admiré la couverture sur Babelio, juste avant de cocher la case pour qu'on vous l'expédie...


Et là... Baam, 670 pages noircies de petits caractères ! Allez, démerde-toi avec ça !  

Avoue, t'as déjà mal à tes yeux avant d'avoir commencé ! 



Comme les enfants qui viennent choisir un livre au CDI avec leur prof et qui excluent d'office les plus épais sans prendre la peine de voir de quoi ça parle, j'ai dû me forcer un peu pour ne pas différer l'entrée dans cette florissante histoire d'heroic fantasy, que j'imaginais déjà pleine de personnages et de ramifications.


GAME OVER

Blood Song se déroule au Moyen Age, entre le Royaume Unifié gouverné par le roi Janus, et l'Empire Alpiran. Un scribe impérial fait la rencontre du condamné Vaelin Al Sorna, connu pour ses hauts faits de guerre pour le compte du Royaume sous les noms de "Tueur d'Espoir" et de "Sombrelame". Entre haine et attraction pour le personnage, il recueille le récit de sa vie.

Vaelin est le fils de Kralyk Al Sorna, promu au titre de Première Épée du Royaume sous les ordres du roi Janus. Il a dix ans, sa mère vient de mourir et il est un peu perdu. Sans aucune explication, son père l'abandonne un beau matin aux portes de la Loge de l'Ordre du Sixième Ordre, une sorte de monastère où l'on forme des "frères-combattants", c'est à dire ceux qui sont voués à défendre la religion majoritaire locale au fil de l'épée. Autant dire que Vaelin Al Sorna est trop occupé à reconstituer ce qui a bien pu se passer dans la tête de son père pour se demander s'il pense avoir la vocation ou pas. Ne trouvant de réponse, il se rabat sur la haine de Kralyk et sur le réconfort que lui apporte le souvenir de sa mère, une femme pieuse et pacifiste.

Il s'adapte au dur apprentissage du combat dans l'enceinte de la Loge du Sixième Ordre, jusqu'à s'y attacher réellement ; parallèlement, il voit tomber ses copains novices comme des mouches sous la difficulté des épreuves physiques et morales : course d'orientation périlleuse, survie en forêt en plein hiver, test de motivation où les maîtres vont chercher très loin dans leurs histoires perso, bataille à l'épée jusqu'à perte de connaissance...

Tous ont leur raison d'avoir intégré le monastère, tous sont logés à la même enseigne avec pour consigne d'oublier leur famille d'origine, puisque seule la Foi fait office de mère, à présent. Malgré tout, Vaelin se sent observé un peu plus scrupuleusement que les autres, voire pris pour cible lors de ses aventures en forêt. Lors des exercices, les Maîtres lui attribuent souvent une place de meneur dont il se passerait bien. Il ne sait pas encore pourquoi, mais il sent bien que tout le monde n'a pas oublié ses ascendances nobles et le rôle politique de son père aussi facilement que lui-même est parvenu à gommer de sa mémoire ses souvenirs ou ses questions sans réponse. Pris en chasse par des ennemis de son père, et déjà adulé par d'autres pour son nom, Vaelin avance à reculons vers la sortie d'un monastère qui le protège comme il peut.

Au début du roman, j'ai eu quelques craintes : l'enfant abandonné, renié, déshérité, confié à des tiers pour assurer son éducation, puis surveillé de loin...

... la mère idéalisée, dont le souvenir flotte comme un rêve dans les moments critiques, pour donner au fils la force qui lui manque...

...l'initiation aux armes, les maîtres tyranniques, la découvertes des autres, souvent issus de familles moins huppées...

... le passé qui rattrape le héros et l'écrase malgré tous ses efforts se détacher de ses origines... le sentiment du héros d'être un jouet que le roi Janus et l'Ordre se disputent...

est-ce qu'on ne va pas avoir droit à un remake de l'Assassin Royal de Robin Hobb ?

Si les premiers chapitres confirment cette impression, le héros se détache assez vite de Fitz : Vaelin a beau avoir à ses côtés un "simple" chien mangeur d'hommes, il tient beaucoup plus du héros chevaleresque que le Bâtard et son fidèle compagnon, le loup Oeil de Nuit.

Malgré sa longueur, ce premier tome de La Voix du Sang (le titre français) est bien structuré en quatre parties de tailles à peu près équivalentes, qui débutent toutes par un retour au présent de l'action : le témoignage de Verniers, le scribe antipathique des premières pages occupé à consigner sur papier la vie du condamné Al Sorna. Heureusement qu'Anthony Ryan nous ramène régulièrement à cette situation de départ car elle permet au lecteur de réellement s'accrocher aux aventures de Vaelin qui manquent cruellement d'un fil conducteur. Où va-t-on au juste ? Point de quête explicitement posée _sinon la quête identitaire, dont les clés sont livrées plutôt rapidement, mais une accumulation de mystères qui ne trouvent pas de réponse, qu'on laisse dormir d'une péripétie à l'autre, et qui laisse entrevoir une belle série fleuve d'heroic fantasy. Les chapitres brefs qui jalonnent les différentes parties renferment tous leur petite sous-intrigue vouée à parfaire l'initiation du héros, même si on doute de l'utilité de certains dans la suite de son parcours... Si bien que j'ai parfois eu l'impression de lire la première saison d'une série télé dans laquelle chaque chapitre constituerait un épisode.

Pourtant, si cette apparente discontinuité nous déstabilise, elle nous tient aussi en haleine. Un peu comme dans Lost, on ne comprend pas tout mais on continue. On se laisse porter par un monde imaginaire, par une nouvelle mythologie, par l'évolution des personnages qu'on voit grandir _même si on manque de repères de temps, à mon avis. A certains moments, on ne sait plus trop si le jeune Frère du Sixième Ordre a 13 ou 17 ans et cela peut être gênant selon la situation décrite. Et non, je ne fais pas référence à des scènes de cul. La première fois qu'une fille lui fait des avances et se frotte contre lui, c'est une soeur guérisseuse du Cinquième Ordre qui tente de l'assassiner. On serait refroidi à moins. 

J'ai lu un peu partout que Blood Song s'inspirait beaucoup du Nom du Vent de Patrick Rothfuss, mais comme ce roman m'est parfaitement inconnu, je ne prendrai pas part au débat. Ceux qui aiment la fantasy apprécieront au moins de larges passages du livre, si ce n'est plus ; pour qui voudrait découvrir le genre en question, ce premier monstre de papier dont Anthony Ryan vient d'accoucher n'est peut-être pas la meilleure porte d'entrée. Mais comme le but n'est pas de pinailler sur des détails ; de toute façon la perfection n'existe pas. Si on arrive à ne plus penser au reste quand on lit, ça veut dire que le pari est gagné. En l'occurrence, je dirai simplement :  vivement la suite !


Paru en 2011, donc déjà disponible en anglais et sous forme numérique, la version française sort le 18 juin 2014 ; là, les éditions Bragelonne m'ont donné une version "avant-première".     


RYAN, Anthony. Blood Song Tome 1. Paris, Bragelonne. 2014. 670 p. ISBN 978-235294-750-9



Merci aux éditions Bragelonne




 








mardi 4 mars 2014

Garulfo T.1 "De mares en châteaux" - Alain Ayroles, Bruno Maïorana, Thierry Leprévost (1995)


Quand je lis les Aigles Décapitées, je me dis que le temps n'est pas aussi puissant qu'on a tendance à le croire, car il n'a absolument aucun impact sur l'efficacité des différents albums de la série. Pourquoi ? Sans doute parce que la période médiévale n'a jamais été autant mise à l'honneur qu'aujourd'hui, et parce que les scénaristes usent d'une langue qui marie notre présent au présent de l'action. Le tout, sans lésiner sur l'humour, quand il faut et comme il faut. 

Il en est de même pour Garulfo. Ce soir, j'ai découvert le tome 1 d'une série vieille de vingt ans, en pensant qu'elle était beaucoup plus récente. Eh oui, l'oeuvre d'Ayroles et de Maïorana est un classique de la bande dessinée, et pourtant je n'en connaissais rien. Ce n'est pas faute d'avoir croisé les différents albums dans les CDI, bibliothèques, librairies, etc. Mais non. A vrai dire, le dessin de m'attire pas _ ce qui ne veut pas sire que c'est moche ou râté ; mais pour mes yeux, les Garulfo qui peuplent un bac à BD ne sortent pas du lot, bien que le dessin ait pour lui cette finesse du détail que j'apprécie d'habitude. Allez savoir. 

Aujourd'hui, pourtant, on dirait bien qu'on a brisé la glace et qu'on a même sauté le pas. 





Garulfo T.1 "De mares en châteaux" 

Oh, non, ça n'a pas vraiment été un coup de foudre tardif. Juste une gamine du club "Découvertes au CDI" _club lecture pour les intimes : chacun sait qu'au bout d'un certain temps personne ne se donne plus la peine d'être sexy _ qui a présenté cet album lu pendant les vacances, et... j'ai tellement rien compris à ce qu'elle nous en a dit que ça m'a intriguée. Vite fait j'ai calculé que ça tournait autour d'une grenouille, mais ça s'est arrêté là. Cela dit, elle a fait l'effort de lire et de présenter son interprétation de l'oeuvre, et c'est tout à son honneur ; puis l'intrigue n'est pas aussi évidente qu'il n'y paraît pour un élève de 6°.

Sitôt récupéré, sitôt embarqué ! 

Garulfo est une grenouille mâle (pour lui, c'est très important) aussi fascinée par les humains que dépitée par sa condition de batracien minuscule et vulnérable. Malgré les mises en garde de son ami Fulbert le canard, il passe son temps à observer les "admirables" "bipèdes" en se jurant, sans vraiment y croire, qu'un beau jour il sera un homme, lui aussi ! il foulera enfin de ses deux pieds la terre du Royaume de Brandelune.
C'est alors que...

Ah, quatre pages déchirées, c'est bon à savoir...

... C'est alors qu'il rencontre une sorcière avec qui il fait un marché : si elle parvient à le métamorphoser en prince, il lui fera profiter de son pouvoir. Séduite, la vieille lui jette un sort ; s'il parvient à embrasser une femme, il se transformera en un être humain plein d'assurance et de noblesse. Garulfo se lance aussitôt à l'assaut du château de Brandelune, où se trouve forcément la princesse à embrasser et/ou à épouser.   


L'homme, cette drôle de bestiole 

Ce n'est pas faire offense aux autres artistes impliqués dans cette BD que de dire qu'Ayroles a bien contribué au succès des six tomes de Garulfo. En effet, comme je le disais tout à l'heure, le scénariste apporte une fraîcheur au texte tout en conservant les tournures d'époque. L'insupportable princesse Héphylie est à mi-chemin entre la capricieuse d'autrefois et la chieuse d'aujourd'hui, comme nous le montrent ses paroles pour notre plus grand bonheur. Si vous retrouverez sans problème cette libre poésie dans De Capes et de Crocs, il y a des chances pour que vous ne la retrouviez nulle part ailleurs.

Un ton somme toute représentatif de l'humain tel qu'on veut nous le présenter ici : admirable en apparence, et pourri à l'intérieur, tout en contrastes et en paradoxes. A la cour, aussi naïf et pur, aussi ignorant des codes sociaux que peut l'être une grenouille larguée dans un château, il n'en attire que mieux la méfiance d'un roi calculateur et les foudres de Noémie, la nourrice de la princesse dont repousse les avances d'un violent coup de pied au cul. Ce prince Garulfo qui se prend encore à se déplacer à sauts de grenouille rappelle forcément Perceval au début de sa quête, encore nis* et nostalgique des jupes de sa mère.


Remember le BAC...

Les auteurs de l'album "De mares en châteaux" se sont bien évidemment amusés avec les codes du conte, et c'est ce qui ressort le plus souvent lorsque vous cherchez des critiques de cette BD, parce que c'est plutôt bien réussi : la grenouille n'est pas un prince ensorcelé mais un amphibien mal dans sa peau ; la vieille sorcière se laisse séduire et son oiseau de malheur se fait bouffer par un loup (qui lui même ...). La princesse joue les rebelles et fait des virées à cheval à la tombée de la nuit. Seule la nourrice ne sort pas du lot : elle a autant d'autorité que celle de Juliette ou que celle d'Antigone. Comment ça, Roméo et Juliette et Antigone ne ne sont pas des contes ? Oui, et alors ! On s'en branle !  

"Juliettaaaaaaaaaaa"
Miriam Margolyes - Romeo + Juliette


Certes, le prince-grenouille Garulfo ne cherche pas le Graal, mais sa quête de virilité, de puissance et de connaissance de ces humains tant idéalisés pourrait bien aboutir à un tout autre résultat que celui espéré. Il va découvrir l'existence du mensonge, des magouilles, de la drague plus ou moins subtile, des pauvres _ceux qui tuent pour manger, des riches _ceux qui tuent pour le plaisir, puisqu'ils "chassent". Alors non, les hommes ne se mangent pas entre eux... mais parfois c'est tout comme. Si le pessimiste Fulbert avait eu raison ?

Cette BD serait sans doute à exploiter avec des collégiens dans le cadre d'un débat d'éducation civique ou autre. Là comme ça, j'ai pas d'idée précise mais il faudrait prendre le temps d'y réfléchir. Dans mon collège, Garulfo est assez peu lue et empruntée _sauf par les élèves qui ont déjà dévoré toutes les autres_ peut-être parce que le mélange poésie-termes anciens-langue moderne leur parle peu, peut-être pas. Je ne saurais dire pourquoi, au juste. Il se trouve que notre public est assez peu attiré par les univers médiévaux, de manière générale.  

Ayroles, Alain ; Maïorana, Bruno. Garulfo 1. De mares en châteaux. Delcourt, 1995. Coll. Terres de Légendes. 48 p. ISBN 2-84055-045-8

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*en Ancien Français : personne naïve à tendance neuneu.   
  



lundi 11 mars 2013

Les Aigles Décapitées - Tome 11 - Le loup de Cuzion - Jean-Charles Kraehn, Michel Pierret (1997)


Replongeons-nous un peu dans Les Aigles Décapitées ! Tranquillement mais sûrement, au gré des bibliothèques et des passages à la FNAC, nous voilà arrivés à la lecture du tome 11 de la série : "Le loup de Cuzion".

Oh ! Un lébérou ! 

Partez donc porter votre croix !



Le temps a fait son effet sur la Creuse comme partout ailleurs, apportant son lot d'événements. Nous sommes maintenant en 1247 : Nolwenn vient de se marier avec le chevalier Adhémar, heureux bénéficiaire de la forteresse de Cuzion ; Hughes pense avec inquiétude à son avenir à la tête de Crozenc et à celui de son fils, le petit Sigwald. Il sait que le comte de Lusignan sera en droit de récupérer ses terres ancestrales d'ici quelques années... à moins qu'il ne se fasse bien voir du prince Alphonse de Poitiers et du roi Louis IX.

Notre seigneur aux boucles blondes prend une décision bien contrariante pour tous, au moment où la région est en panique à cause des attaques d'un loup possédé par le Diable, où des querelles familiales viennent éclabousser les robes des preux chevaliers, où les couples semblent plus que jamais indéboulonnables : il va partir en croisade avec ses hommes, sous la bannière de Lusignan. Si Alix choisit de pleurer en silence le prochain départ de celui qui n'arrive pas encore à lui donner d'enfant, Nolwenn réagit comme elle sait le faire : en blasphémant à grands cris ! Elle refuse d'être séparée d'Adhémar. Inutile de dire qu'elle sera prête à tout pour retenir son chevalier, quitte à jouer avec la frayeur des paysans en cultivant la croyance du loup possédé...


Inspecteur Hughes de Crozenc 

Pour la première fois depuis le début de la série, Hughes n'est pas au centre de l'action. Ici, il joue plutôt un rôle d'enquêteur. Après avoir endossé la veste du fuyard empressé de sauver sa peau, celle du chevalier sauveur de donzelles, ou celles du chasseur de têtes familières, le voilà parti chercher un coupable dans la forêt, sans indice et sans GPS. Avec pour seul allié l'impression d'être le seul à ne pas chercher un animal sauvage, mais bien un homme.

Les premières vignettes de l'album nous le présentent en train de mettre fin à un litige opposant Gaucher et Adhémar, les frères ennemis : ce n'est pas vraiment extraordinaire en soi, puisqu'en tant que suzerain, il est habilité à rendre la justice. Par contre, il nous laisse entendre que les enquêtes de terrain sont plutôt du ressort de ses chevaliers... particulièrement peu prompts, cette fois-ci, à cerner ce loup massacreur de bêtes, d'hommes et d'autels. Au bout de quelques mois d'attente, de carnages, de retour au calme, et de chutes de neige ensanglantées, Hughes prend les rênes de l'affaire. Il est alors accompagné du jeune Conan le Rouge, dont c'est le grand retour dans la série après une absence de deux albums. Hélas, si le bachelier étudie assidument « la logique » sous la bienveillance de son mentor, il n'est pas encore en mesure de montrer l'étendue de son potentiel, loin de là. Son absence de discernement apporte même une dimension comique à la scène de l'enquête des empreintes de loup dans la neige ; cette évolution du personnage est curieuse _ voire critiquable _ après tant de démonstrations de ruses, de finesses et d'espiègleries dans les tomes _ et _ des Aigles décapitées ! Histoire à suivre, donc. Cela dit, positivons et apprécions le fait que Conan le Rouge n'ait pas été balayé de la série comme on aurait pu le craindre à la lecture des dernières péripéties de Hughes de Crozenc !

Préparatifs de la Septième Croisade

Jean-Charles Kraehn tire profit du contexte historique : il donne du sens à la vie de son héros en le mêlant aux préparatifs de la Septième Croisade que le roi Louis IX souhaite mener. En effet, Saint Louis était tombé malade quelques années auparavant et avait fait le voeu d'aller en pèlerinage sur le tombeau du Christ afin de le libérer des "Infidèles".* Or, si Hughes compte bien se croiser, ce n'est pas tant pour prêcher le christianisme que pour se faire bien voir de la noblesse : bien qu'il s'en défende par peur de l'Inquisition, il est loin d'être aussi pieux que son souverain, connu pour son sens de la charité et pour cette manie de toujours vouloir astiquer les pieds des gens !  

Saint Louis lave les pieds d'un roux, ah non, c'est le prochain des pauvres.
Image prise sur ce site

Eh non, on n'est ni dans une chanson de geste, ni dans un roman de Chrétien de Troyes écrit pour ceux qui l'entretiennent : tout est stratégie, intérêts personnels, petites prières histoire de, et profanation ! On plaisante, on plaisante, mais l'image légendaire du "bon" Louis IX, juste et humble, m'a donné beaucoup d'espoir pendant mes quelques années d'innocence. Pas au-delà ! Assez longtemps, cela dit, pour m'inspirer une ligne de conduite malgré une absence totale de sentiment chrétien. Il m'a offert mon petit côté Claude François : "quand la vie est méchante, je veux qu'elle soit jolie". Dès lors, je ne peux plus douter du fait que le personnage de Saint Louis ait eu un certain impact dans la société médiévale : un roi qui s'intéresse à son peuple, pleure devant la misère _ ils avaient la larme facile, à l'époque..._, et lave les pieds des pauvres, a de quoi marquer les esprits.    


Je vous souhaite à tous d'être un jour touchés par la grâce de Saint Louis
 et de son petit carré plongeant. Amen.


Prochaines étapes : le port d'Aigues-Mortes, où les pèlerins embarqueront, puis l'Egypte**...  


KRAEHN, Jean-Charles ; PIERRET, Michel. Les Aigles Décapitées. Tome 11 : "Le loup de Cuzion". Glénat. 1997. Coll. "Vécu". 48 p.  

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* Christian Melchior-Bonnet, "Les Croisades de Saint Louis" in Le livre d'or de l'Histoire de France. Paris, Tallandier, 1995. 373 p. 

** René GroussetHistoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem - III. 1188-1291 L'anarchie franque, Paris, Perrin, 1936 (réimpr. 2006), 902 p.