samedi 9 octobre 2010

Notre prison est un royaume - Gilbert Cesbron -

Chaque année, à la fin du printemps, la petite ville de Vergt célèbre sa spécialité locale : la fraise. A défaut d'être assez médiatisée pour se voir attribuer une réputation de carrefour international des femmes enceintes, la fête de la Fraise et des Fleurs est cependant un grand rendez-vous départemental. Elle donne lieu à un imposant marché de produits dérivés de la fraise, à un concours de danse et de chansons occitanes, et à une brocante peuplée de promeneurs endimanchés de leur costume périgourdin traditionnel, et de leurs lourds sabots (respect!).

Depuis deux ans cependant, la Fête de la Fraise, qui représentait une sortie familiale incontournable, est devenue un sujet quasi tabou; cela fait maintenant partie des choses dont on ne parle pas. Le lendemain de l'événement fatidique, lorsqu'un gros plan sur LA tarte aux fraises géante ouvre l'édition Périgords du journal de France 3, personne n'ose franchement fixer l'écran.


C'est lors de la fameuse brocante que la magie de la fête de la Fraise est devenue un orage de grêle pourfendeur de familles. En effet, ma mère et moi avons un coup de cœur pour une grande caisse pleine de vieux livres, et plus encore pour le prix de vente de l'ensemble (1euro). Or, cela impliquait que, en supposant que nous craquions pour de bon, quelqu'un porte la caisse. N'étant pas de taille, nous prîmes la décision de la porter à deux. Le tableau s'annonçait ridicule, d'autant plus que nous avions toute une rue à remonter jusqu'au parking, mais nous, les Femmes, nous savons sacrifier notre image pour la bonne cause. Hum.

« Mais, qu'est-ce que vous allez en faire? »

Ce doit être la question que les brocanteurs doivent entendre le plus souvent au cours leur vie, à force de voir défiler les acheteurs indécis. En l'occurrence elle était posée par mon père.

« Vous n'avez pas assez de bouquins comme ça? Là dedans, il y en a peut-être que vous avez déjà! Où est-ce que vous allez les mettre?»

Oui, bon, parmi les San Antonio, les guides de la ville de Paris dans les années 60, il y a effectivement une ou deux vieilles connaissances, comme
Le Diable au Corps, ou Cyrano de Bergerac, mais ils font partie de ceux qu'on ne regrette jamais d'avoir en double. Il serait intéressant de savoir quel a été le chemin de ces vieilles pages vermoulues, de leur impression jusqu'à nos jours...

Le vendeur aimerait qu'on se décide et se demande s'il va devoir descendre le prix à 50 centimes: « Si personne n'embarque tout ça d'ici ce soir, je les balance, de toute façon. Ma tante ne m'a pas demandé de nettoyer son grenier pour que je lui ramène des trucs; et moi, qu'est-ce que j'en ferais?

_ Oui, mais justement, nous aussi, qu'est-ce qu'on va en faire? »

Au fond, mon père se fout de savoir si nous allons lire les vieux romans, faire des avions avec les pages, ou caler une table avec. Ce qui le perturbe, c'est de prendre le risque de se faire remarquer en remontant la rue à côté de personnes qui portent laborieusement des vieilles choses poussiéreuses et inutiles avec la conviction d'avoir fait une affaire. Pour limiter les dégâts, il se propose de porter lui-même la caisse, conscient que dans ce cas de figure, c'est lui qui passe pour un con; il n'ose même pas envisager l'éventualité de croiser une connaissance...

_ Ou alors, on va faire un tour de l'autre côté du village, et on revient chercher les livres après?

Non, non, le vieux piège du « on repassera tout à l'heure » ne marche plus et ne sert absolument à rien, si ce n'est à mettre ma mère et ma sœur hors d'elles. Oui, elle aussi est venue s'en mêler, comme toujours dès que le ton monte. Après engueulade générale, nous sauvons in extremis les livres du bain de sang pour les caser dans la voiture, sans en tirer de gloire particulière.

L'incident est clos, et la fraise avalée, définitivement. Ce jour-là, la tension était telle qu'on a directement rangé les livres dans un placard, sans même les feuilleter.

Rideau.
(Un jour, je ferai un article sur Louis la Brocante. Il le faut!)


Tout ça pour dire que, dans cette caisse de livres, que j'ai quand même fini par aller fouiller une nuit d'insomnie, il y avait
Notre prison est un royaume, de Gilbert Cesbron.
Pour moi, Gilbert Cesbron était un parfait inconnu; heureusement, il faisait l'objet d'un article sur
Wikipédia, DONC j'étais sauvée : « né le 13 janvier 1913, à Paris où il est mort le 13 août 1979; écrivain français d'inspiration catholique ». Pas la peine d'aller plus loin, me voilà déjà pleine de préjugés! Notons que cet écrivain a été populaire dans les années 50, mais qu'à présent il est tombé dans l'oubli.
Sympa, le titre! Sur la couverture, trois jeunes qui tirent la gueule. Encore une histoire d'école ou d'orphelinat? Sans doute pas le meilleur moyen de trouver le sommeil, mais je n'ai pas encore eu le temps d'aller emprunter le tome 3 de l'
Assassin royal... donc c'est parti.

Le roman retrace une année scolaire dans un lycée parisien, vraisemblablement dans la période de l'entre deux guerres. Dans leur classe de seconde, quatre élèves forment un groupe indissociable : François, Alain, Pascal et Jean-Jacques. Ils s'identifient aux quatre mousquetaires, ils sont un peu rebelles, ils ont leurs dilemmes et leurs passions (« suis-je royaliste ou républicain?? »), s'écrivent des messages codés, et, bien qu'ils portent des prénoms à la con, ils s'en sortent plutôt bien, dans la vie!!

Or, le jour de la rentrée, c'est le drame : Pascal manque à l'appel. Il faut dire qu'il a une bonne excuse, puisqu'il s'est suicidé pendant les vacances, ce qui rend pas mal de choses impossibles pour lui, désormais. La vie continue. Elle continue avec une facilité déconcertante : les mousquetaires ne sont plus que trois, ce qui est suffisant pour faire tourner en bourrique les profs qui se mouchent bruyamment ou qui ont le malheur d'avoir leur fils dans le lycée, les surveillants qui s'endorment, pour mener une guerre impitoyable contre une autre classe, saboter un repas de classe et une sortie pédagogique. Seul François, ne se relève pas de cette tragédie: il est le plus
"jeune" de la bande, il est complexé de « ressembler à un enfant » (comprendre : d'en avoir une petite), et il voyait en Pascal le modèle à suivre. Les temps ont changé, et il faut faire avec; plein de mépris pour Alain et Jean Jacques qui ont vite oublié leur pote, trop occupés à draguer ou a entretenir leur réputation de forte tête, François décide de mener l'enquête, de son côté, pour découvrir la cause du suicide de Pascal.

Hormis les références littéraires (les Trois Mousquetaires, Chateaubriand, Nerval) qui peuplent les pensées du héros mélancolique, et qui font qu'on n'est pas loin de prendre ce roman pour un
Profil Bac ^^, la lecture de Notre prison est un royaume n'est pas plus contraignante que moraliste. C'est même assez troublant de voir que, soixante ans après la publication, les jeunes peuvent facilement, se reconnaître dans des personnages qui n'ont pas vieilli; surtout depuis le grand retour sur les registres d'État civil des Fernand, Hubert, Louis-Gaston, et autres vieux prénoms!


Notre prison est un royaume – Gilbert Cesbron – 1948 – Robert Laffont

Illustration → Livre de Poche

2 commentaires:

Audrey a dit…

Ahhh je l'avais pas vue cette énorme fraise avec mon téléphone...! Mais euh elle est prisonnière d'un glaçon, c'est pas cool!^^

pulcocitron a dit…

hi hi ^^ comme quoi, on ne congèle pas que les bébés! c'est vrai, tu n'aimes pas?