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mardi 3 mars 2026

[ROMANS POLICIERS] Les Disparues de la Saint-Jean. Laurent Cabrol (2004) / La tête la première. Sarah Bouzereau (2012)

Deux livres qui parlent à leur manière des drames sordides qui se jouent dans l'ombre, à l'abri des regards, derrière des portes fermées à clefs, et qui ne finissent jamais par être percés à jour, à moins que le hasard ne s'en mêle ! 

Les Disparues de la Saint-Jean 

Laurent Cabrol (çui-là de Téléshopping)

De Borée, 2004 




1960, dans le Tarn. 

En faisant le rapprochement entre trois disparitions de jeunes filles survenues le soir de la Saint-Jean, à quelques années d'intervalle, le journaliste Justin Gilles vient de jeter un pavé dans la mare. Personne dans le Sidobre, d'où étaient originaires les victimes, n'avait jamais envisagé l'hypothèse d'un tueur en série. Ni les familles, ni les enquêteurs... et c'est là que le bât blesse. C'est pour cette raison que le localier de La Montagne Noire, riche de ses archives, tente d'attirer l'attention sur ces affaires non résolues. 

Le dossier est pris en charge par le juge Fontaine, et l'enquête est relancée par le capitaine Beau, deux hommes impactés par des épreuves difficiles ; les soupçons se portent rapidement sur le jeune Christophe Solal, un berger solitaire et taciturne qui vit à l'écart du village avec sa mère Madeleine, une femme endurcie par la perte de son mari. Très vite, il passe aux aveux et se retrouve incarcéré en l'attente de son procès. 

Mais Justin Gilles n'est pas convaincu : c'est presque trop facile, tous les éléments ne "collent" pas. Et si le berger était innocent ? 

Les Disparues de la Saint-Jean est à la fois un roman policier et un roman régional ; l'enquête m'a bien plu dans le sens où on voit à quel point le parcours d'une personne peut influer sur son discernement, sur l'interprétation qu'elle donne aux faits, sur les décisions qu'elle prend... Le personnage du journaliste "lanceur d'alerte" Justin Gilles est bien réussi, toujours où il faut quand il faut, sans jamais être trop intrusif. 

Généralement, je ne suis pas très lectrice des romans de terroir, je trouve qu'ils entrent dans la vie rurale et dans les techniques agricoles avec de trop gros sabots (ahah). Mais c'est ce qui fait leur charme et leur utilité _qui en parlerait sinon ? 

Je suis tombée sur celui-là lorsque j'ai passé quelques semaines chez mes parents au mois d'avril, à la mort de ma sœur. Il traînait au milieu des affaires de mon arrière grand-mère, à qui les gens offraient systématiquement des histoires du monde paysan, lorsqu'ils venaient la voir chez nous. 

Les Disparues de la Saint-Jean a été assez prenant pour réussir à m'extraire de la dure réalité pendant quelques heures, signe qu'il mérite d'être recommandé !  


La tête la première 

Sarah Bouzereau 

Editions Thot, 2012 



Perdu en pleine campagne provençale, le Hameau des Rosiers recense un nombre particulièrement élevé de morts "accidentelles" ces derniers mois : Arnaud, un jeune avocat fraîchement installé avec sa femme Juliette.. Hector, un papy dont la veuve semble bien pressée de mettre les voiles... Gaspard, Mireille, Jacques.. tous employés au Petit Gourmand, le restaurant du coin, et tous dans la force de l'âge... 

L'ex-commissaire Alain Ratiniez _il vient de prendre sa retraite_ est fort intrigué par les événements ; il se rapproche de Juliette et de sa voisine Yvette (la veuve d'Hector), constatant qu'elles s'entendent bien, afin d'en savoir plus. Mais il doit bien reconnaître que ses entrevues avec les deux femmes endeuillées n'ont souvent ni queue ni tête ; mêmes les longueurs parcourues inlassablement à la piscine municipale, pourtant propices à la réflexion, sont d'aucun secours à ce nageur aguerri... 

Ce premier roman de Sarah Bouzereau, comédienne, nous entraîne plus dans la psychologie des habitants de petits villages que dans une véritable enquête policière _même si au final, tout s'emboîte bien ! Sec, efficace, construit autour du personnage un peu "femme fatale" de Juliette, avec des petites touches d'humour noir, il se lit vite et me paraît accessible dès la fin du collège. J'ai pas trop accroché au délire fantastique autour d'une photo ancienne qui vient s'incruster sans trop d'intérêt dans l'histoire, mais pourquoi pas ! Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis sentie dans l'ambiance de la série P'tit Quinquin de Bruno Dumont. 


dimanche 30 avril 2023

[ROMAN] Les eaux tumultueuses - Aharon Appelfeld (1988)

La dernière fois que je suis allée à la médiathèque de la Canopée, il était tard et il ne me restait que peu de temps pour chercher des documents à emprunter. Mon choix s'est porté sur Les eaux tumultueuses d'Aharon Appelfeld simplement parce que le nom de l'auteur me disait quelque chose : j'avais écouté une émission de France Culture qui était peut-être celle-ci. Honnêtement je n'en ai plus grand souvenir, sinon qu'elle était intéressante et que j'étais en train de courir au canal lorsqu'elle s'est présentée dans ma playlist.      

L'histoire 

Nous sommes à la fin des années 1930, en Bucovine, une région qui n'existe plus sous ce nom, mais qu'on pourrait aujourd'hui situer à cheval sur l'Ukraine et la Roumanie actuels. Tous les étés, de jeunes gens riches à l'esprit festif se retrouvent dans une pension de famille sur les rives du Pruth ; pendant quelques semaines, loin du monde, libérés de leurs familles oppressantes et des contraintes professionnelles (pour ceux qui bossent), ils peuvent se laisser aller à l'insouciance et aux excès. Jeux d'argent, alcool, drague... tout est permis, sous l'oeil parfois inquiet mais toujours complice des propriétaires, les Zaltzer. Précisons que ces vacanciers turbulents sont juifs pour la plupart ; à cette époque, évidemment, ça a son importance. 

Mais cette année, tout est différent : si Rita, le personnage principal, est fidèle au poste, beaucoup d'habitués des lieux semblent avoir oublié le rendez-vous de débauche annuel. Accompagnée de trois autres irréductibles, Zoussi sa rivale, Van le taciturne et Benno l'alcoolique, elle se rend tous les soirs à la gare du village pour guetter l'arrivée du train, dans l'espoir de voir sortir d'autres gais lurons. Mais personne n'arrive, et une angoisse sourde monte en elle et gagne l'ensemble de la pension. Pour un peu que la nature s'en mêle... On boit pour se détendre plus que pour oublier... et plus que de raison, surtout. Les langues se délient. Où sont les autres ? Le désordre du monde a-t-il contaminé le havre de paix ? Est-il temps de passer à autre chose ? Tout le monde a les réponses à ces questions, mais personne n'a envie de les formuler. 

Ce qui se passe chez les Zaltzer reste chez les Zaltzer.

Le temps ne s'arrête pas, il vous happe aussi goulument que le fleuve Pruth (qu'on appelle aussi le "Prout" en français, apparemment, ahah, désolée mais ça va me faire la semaine !) va emporter un nageur bourré, à un moment de l'histoire. Et non, je ne spoilerai pas plus, promis. On a alors besoin de se mettre à l'écart, d'ouvrir une parenthèse dans un endroit où les frontières spatio-temporelles deviennent élastiques. De rester derrière la cascade pour quelques instants. C'est ce qui arrive aux personnages des Eaux tumultueuses. Bien sûr, me direz-vous, avec la montée du fascisme et l'antisémitisme ambiant qui s'assume chaque jour un peu plus, on se doute bien que le temps qu'ils ont d'autres sources d'angoisse. 

Pourtant, la conscience du temps qui file entre leurs doigts est omniprésente : Rita a 35 ans et dit toujours "qu'elle n'est pas si vieille", tandis que son fils tyrannique lui rappelle qu'elle "n'est plus toute jeune". Ses compagnons de jeux et de beuverie sont célibataires et se comportent comme des jeunes premiers. Ici, on a le droit de se bourrer la gueule et de miser sa maison dans une partie de poker. Ils deviennent injoignables pour leurs proches inquiets ou culpabilisants : ces derniers savent très bien que la pension Zaltzer va être le théâtre de tout un tas de conduites à risques. Leur fils, leur mari, leur femme rentrera de vacances les poches vides pour le mieux, dans un état lamentable pour le pire.

Si la vieille Maria, cuisinière et conseillère spirituelle de tous les clients, écoute sans juger les démons des uns et des autres s'exprimer, année après année, elle ne fait pas figure d'exception : pour se consacrer à son travail, elle a tiré un trait sur sa famille pourtant située dans un village proche de la pension et a fini par se sentir aussi juive que les pensionnaires. Quant aux patrons, imperméables aux questions religieuses, ils vieillissent à vue d'oeil en constatant que leur fille fait toutes les conneries indignes de leur éducation mais propres à son âge. 

Je ne sais pas pourquoi, ce roman m'a replongée dans l'ambiance d'un week-end en Bourgogne complètement hors du temps et WTF organisé avec des collègues, il y a quelques années.
En fait, si, je sais pourquoi.
J'en garde un souvenir aussi flou que leurs faces sur cette photo, mais néanmoins bon.

La saison de trop

Zoussi, Van, Benno et Rita ont l'impression de vivre la fin de quelque chose sans trop savoir quoi. Si on comparaît leur été à une poule, on dirait qu'elle est en train de pondre les derniers œufs de sa grappe, ceux qui sont tout petits, avec une coquille irrégulière et parfois dépourvus de jaune. Pourtant, ils n'ont guère envie de renoncer à leur délicieux débordements, et ils en ont plus besoin que jamais par les temps qui courent. 

S'ils n'ont même plus ce défouloir pour être eux-mêmes et oublier les dures années qui s'annoncent, que vont-ils faire ? Comment vont-ils survivre ?  

C'est vraiment cette question du temps qui m'a le plus troublée dans ce roman qui l'est à bien des niveaux. Sans doute parce que ça me parle bien en ce moment ; peut-être que ce n'est pas ce qui vous frappera le plus dans votre lecture des Eaux tumultueuses, si vous vous lancez dedans (ce que je vous conseille). 


Rare cliché de mes collègues bordelais d'il y a dix ans, lorsque j'étais surveillante dans un collège privé de petits connards de bourges. Inutile de préciser l'état dans lequel j'étais ; l'avantage, c'est que j'ai pas eu besoin d'ouvrir Photo Filtre. 

Aharon Appelfeld y évoque notamment, aussi, les addictions et l'importance de l'entourage dans leur gestion _ cf l'alcoolique qui aimerait se soigner mais à qui ses potes disent en gros "profite t'inquiète, tu feras des efforts après la fête, tiens voilà un verre c'est cadeau", la difficulté d'être soi-même dans un univers où on vous définit par une facette de votre identité. On reconnaîtra enfin la tendance universelle à fuir une réalité qui nous gêne, comme si ça pouvait la gommer.  

Les eaux tumultueuses est un roman d'un abord accessible que je l'ai lu dans le train intégralement (en ramenant Mochepoule de son escapade nantaise), c'est dire... N'étant ni juive ni forte en histoire-géo, j'ai sûrement loupé par mal de références, mais il me semble avoir compris le propos de l'auteur. Je dirais qu'il peut être mis entre les mains des 15 ans et plus. Après, si ça se trouve, je suis passée totalement à côté et il est probable que je ne mesure pas pleinement sa richesse ! 

Si vous voyez des erreurs dans l'interprétation de l'oeuvre ou si je suis maladroite dans la formulation, merci de me l'indiquer en commentaire !

Aharon Appelfeld. Les eaux tumultueuses, Points (2013). Traduction de l'hébreu par Valérie Zenatti. ISBN : 978-2-8236-0014-8. 187 p. Le livre a été écrit en 1988. 

samedi 24 septembre 2022

[LECTURE] Découvertes du mois de septembre : Melinda / La ligne de courtoisie

N'ayant pas beaucoup de temps en ce moment pour alimenter ce blog, je me résigne à tenter des publications plus courtes. C'est un bon exercice, même si ce n'est vraiment pas mon préféré !

Aujourd'hui, il sera question de deux livres publiés il y a dix ans (une BD et un roman) et découverts ces derniers jours. 


Melinda - Halfbob (2012) - Bande dessinée

États Unis, début du XXe siècle. A la mort de sa femme Melinda, Théodore Johnson à acheté un cirque dont il est devenu le directeur. Il peine à le faire vivre : entre la crise et le cinéma, les clowns et les lions en cage ne pèsent pas lourd.


En proie à ses démons _l'alcool et sa culpabilité dans la mort de Melinda, il aurait déjà sombré si son collaborateur Hans ne le tenait pas à bout de bras !

La vie suit son cours au rythme des roulottes, des surprises et des femmes à fausse barbe, jusqu'au jour où Théodore tombe sur Caleb et ses fascinantes crises de démence...

 Une BD très sympa, au graphisme net et sans bavure, très courte... trop courte ! Je pensais que Melinda n'était que le premier tome d'une série, et apparemment non. C'est dommage car tous les ingrédients d'une histoire à succès sont réunis : humour noir, émotion, monde du cirque wtf, fantastique, paranormal... Mais dans une version trop light !

Public cible : adultes ; les enfants peuvent lire cette BD qui ne contient pas d'images violentes à proprement parler, mais les représentations de l'alcool et de l'ivresse sont quand même assez nombreuses. 

Halfbob. Melinda. Éditions Poivre & Sel, 2012. 48 p. ISBN 9782875470102


La ligne de courtoisie - Nicolas Fargues (2012) - Roman

Tout plaquer et aller vivre à Pondichéry... Voilà la solution que trouve un écrivain en perte de vitesse pour ne plus se faire piétiner par ses semblables. Qui sait, peut-être retrouvera-t-il l'inspiration, une fois posé à l'autre bout du monde ?

La Ligne de courtoisie raconte d'abord les derniers jours à Paris de ce héros au destin ballotté par les conséquences de décisions prises pour plaire aux autres. Il est ensuite question de sa difficile installation en Inde.



Les portraits des personnages sont d'une précision bluffante. Nicolas Fargues est un fin observateur des hommes et sait fort bien retranscrire ces petits détails qui disent tant d'une personne. Son écriture est un modèle à suivre pour qui s'efforce de poser les bons mots sur ses pensées. C'est du bonbon pour les yeux !

➖ Petit bémol. On ne sait pas trop où on va, lorsqu'on lit ce livre. Comme le héros, d'ailleurs _et c'est sûrement fait exprès ! Mais je ne suis pas fan des histoires qui n'ont ni début, ni fin, ni fil rouge reliant les deux..

On a l'impression que le héros se victimise et se lamente plus qu'autre chose. Il se dit brimé par ses enfants, ignoré par son éditeur, floué par les propriétaires véreux... OK, mais quand va-t-il se décider à taper du poing sur la table ?

➕ Heureusement, le réveil aura lieu, tardivement certes, mais jubilatoire malgré tout. 

A lire, au moins pour découvrir le style de l'auteur.

Public cible : adultes 

Nicolas Fargues. La ligne de courtoisie. POL, 2012. 176 p. EAN 9782818014776  

jeudi 4 juin 2020

Dans la série : y a confinement et confinement ! Naissance des coeurs de pierre - Antoine Dole (2017)

"J'espère que je n'ai pas fait une boulette..." 
Tu n'as pas "fait une boulette", tu as balancé un couscous entier, tu le sais fort bien, et au fond de toi tu jubiles.
 Pourquoi est-ce que je suis l'une des rares personnes à ne pas me laisser séduire par tes petits numéros ? J'aimerais mieux ne pas voir...      

Sans le vouloir, ces derniers temps, je me suis retrouvée à lire pas mal de bouquins qui parlent de l'enfermement sous toutes ses formes : vive BCDI à distance ! Le pire, c'est que ce n'était vraiment pas étudié pour ! S'il y a bien une dernière ahurie en France qui n'a compris le concept de confinement qu'en se réveillant avec un petit SMS du gouvernement le mardi 16 mars au matin, c'est bien moi. 
D'où ils ont eu mon portable, d'ailleurs ?
Peu importe, il est temps d'évoquer ces lectures de circonstance. 
              

Naissance des coeurs de pierre - Antoine Dole (2017)
  
                                                            


Jeb a 12 ans : comme tous les enfants de son âge, il doit passer une épreuve pour "entrer dans le Programme". Ce rite de passage propre au Nouveau Monde doit lui permettre d'être considéré comme citoyen à part entière. Les jeunes sont essentiellement testés sur leur capacité à dissimuler leur humanité : en effet, dans cette société qui se dit "meilleure" que celle de l'Ancien Monde, les émotions sont interdites et considérées comme dangereuses pour soi et pour les autres : n'est-ce pas elles qui ont causé les guerres, autrefois ? Aussi, les candidats qui montrent des signes de faiblesse le jour J révèlent qu'ils n'arrivent pas encore à se détacher de leurs états d'âmes, et un sort aussi mystérieux que redoutable les attend. Ceux qui savent se maîtriser sont prêts à se faire injecter la potion magique qui lavera définitivement leur cerveau, "pour le bien de tous". Jeb espère qu'il réussira et qu'il saura se montrer digne d'entrer dans le Programme : le contraire couvrirait sa mère de honte. Mais au fond de lui, il sait bien que c'est mort. 




Aude vient d'entrer en seconde dans un lycée de bourges, avec la motivation propre à son âge. Ses parents sont sur son dos car ils veulent qu'elle brille, mais leurs coups de pression vont s'avérer contre-productifs. Si on ajoute à cela d'autres paramètres plombants, tels que l'ambiance du bahut pas vraiment propice à l'intégration pour ceux qui se démarquent, l'absence des copines du collège, ou le désintérêt des adultes pour tout ce qui ne ressemble pas de près ou de loin à un bulletin de notes, on arrive vite au décrochage et la dépression. Aude se fait harceler, ne peut en parler à personne, s'emmure. Elle trouve du réconfort dans la compagnie de Mathieu le surveillant, le seul type qui semble capable de la comprendre.     

Les deux trajets de vie sont liés, évidemment. Par quoi ? Comment et quand vont-ils se rejoindre ? Il faudra lire le livre jusqu'au bout pour le savoir. Une fois n'est pas coutume, je ne spoilerai pas ! Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'il est important que vous n'abandonniez pas votre lecture en plein milieu... parce que vous pourriez très bien être tenté de le faire ! Non pas que ce soit mal écrit ou ennuyeux, au contraire ! 

   


Les premières pages ne laissent pas de doute : deux univers parallèles nous sont présentés alternativement, au fil des chapitres. D'un côté, on pourrait bien avoir affaire à une dystopie dans laquelle le petit Jeb se débat. De l'autre, un décor contemporain et réaliste, quelque part en France. 

Pourtant, les deux univers ont en commun une ambiance de malaise constant. Le Nouveau Monde de Jeb, que l'on découvre pourtant à travers ses yeux d'enfant sensible, est terne, morose, d'une propreté clinique. Il suscite au mieux la déprime, au pire l'angoisse. Aude n'a pas une vie quotidienne qui fait rêver, peut-être parce qu'elle nous est décrite en tenant compte de l'état d'esprit d'une lycéenne pleinement consciente de son statut de brebis galeuse de sa classe.





Les deux histoires peu à peu imbriquées sont très bien racontées, sur un ton juste... tellement juste qu'il fout un peu le cafard, et que j'ai bien failli laisser tomber. C'aurait aurait été dommage, déjà parce que les derniers chapitres contiennent l'essentiel du message de l'oeuvre, mais surtout parce qu'on se rend compte qu'on a étiqueté à tort le Nouveau Monde de Jeb comme univers "imaginaire", "fantastique" ; or, de tous les événements qui ponctuent le parcours chaotique de l'enfant, lesquels relèvent de la science fiction, du futuriste, du surnaturel ? Aucun. Ils sont tous effroyablement plausibles !  


"Jamais on ne pointera du doigt que c'est le monde tel qu'il est qui a engendré tout cela."


Certes, vous n'allez pas vous fendre la poire en lisant ce livre, mais le propos est intéressant. Naissance des coeurs de pierre est en lice pour le prix du Prozac d'or 2020 de ce blog ; honnêtement, je ne suis pas sûre qu'il ait ses chances, car la concurrence est rude ! Cela dit, ce roman pour ados (à partir de 14 ans seulement, en fonction des sensibilités) part quand même avec un point bonus Anafranil d'avance. Autrement dit : rien n'est joué ! 

  
Oui, l'Anafranil est blond


Antoine DOLE. Naissance des coeurs de pierre. Actes Sud Junior, 2017. 158p. ISBN 978-2-330-08141-6



dimanche 20 août 2017

Sur le tapis : P.P. Cul-Vert et le mystère du Loch Ness - Jean-Philippe Arrou-Vignod (1998)

Ceux qui me connaissent savent que j'ai installé dans ma chambre un petit tapis de course mécanique sur lequel je ne fais que marcher, mais qui m'est néanmoins d'une grande utilité lorsque je rentre du collège. Histoire de rentabiliser le temps passé dessus et de ne pas rester trop focalisée sur ma douleur _ça tire sur les mollets, l'air de rien, ce truc !, j'ai pris l'habitude de coincer un livre entre le "guidon" et le compteur de calories à l'aide d'une chaussette. A mon sens, c'est l'idéal pour concilier le goût de la lecture au besoin de se défouler. En outre, le guidon peut faire une excellente penderie. Après, chacun sa technique, hein ! 



Bref, tout ça pour dire que tous les comptes-rendus de lecture publiés ici-même ces deux dernières années sont, à quelques exceptions près, le fruit d'une lecture "sur tapis". Pourquoi ne pas ouvrir une catégorie dédiée ? Le premier de la liste sera l'une des aventures de P.P, un personnage incontournable de la littérature jeunesse : P.P. Cul-Vert et le mystère du Loch Ness


L'histoire 

Il était dit que rien ne séparerait Mathilde, Rémi et Pierre-Paul, le trio infernal du collège Chateaubriand, pas même les grandes vacances ! Alors que ses deux acolytes coulent des jours paisibles auprès de leurs familles respectives, Pierre-Paul Culbert, alias P.P Cul-Vert, les somme de le rejoindre en Ecosse le plus vite possible. Pour quelle raison ? Bonne question ! Si seulement P.P. pouvait arrêter de semer le mystère partout où il passe ! 

Pourtant, Mathilde et Rémi sautent dans le premier train et prennent la direction de Keays Castle, à deux pas du Loch Ness. Ils ne savent pas encore que le château de l'oncle Archibald de Culbert où P.P passe l'été leur réserve bien des surprises et des frissons. D'angoisse et de froid.




Après quelques embûches et pas mal d'incertitudes, ils arrivent à la gare ; mais sur le quai, pas de trace de P.P ! D'accord, il pleut à torrents et la nuit est tombée, mais il aurait quand même pu se bouger et les accueillir... Rémi et Mathilde sont pris en charge par Cornélia, une gouvernante colossale et mutique qui ne les rassure pas vraiment.

Leur agacement fait place à une franche inquiétude lorsque ils passent leur première nuit sans avoir vu ni entendu leur ami. Lui serait-il arrivé malheur ? Son absence a-t-elle un lien avec les rugissements d'un lion qu'on peut entendre depuis les chambres des "invités" ?

Le lendemain, un Pierre-Paul en kilt et au top de sa forme leur souhaite enfin la bienvenue. Il est prêt à présenter à ses amis sa nouvelle invention géniale : un appareil photo à déclenchement automatique et opérationnel de nuit ! En faisant _enfin ! visiter le domaine à Mathilde et à Rémi, il leur apprend que l'oncle Archibald n'est pas un simple milliardaire excentrique : c'est aussi un naturaliste détenteur d'un parc botanique et animalier impressionnant. D'où la présence de zèbres, de kangourous et de chimpanzés aux abords du château...


Tête de lion rugissant - Delacroix

Cancre aux manettes et amitié vache

Si je vous dis : un binoclard, une petite fille modèle et un bon copain un peu dans l'ombre ? vous me répondrez "Harry Potter" et vous n'aurez pas tort, sauf que la description correspond aussi aux trois personnages principaux de la série Enquête au collège dont P.P. Cul-Vert et le mystère du Loch Ness forme le cinquième épisode.


Imaginez maintenant que ce soit Ron, le "bon copain" (roux), qui vous raconte les aventures de Harry à travers ses yeux de second couteau plein de bonne volonté...

Voilà, vous avez un aperçu de la manière dont peuvent être racontées les aventures de nos apprentis enquêteurs. Rémi prend les rênes de la narration et, usant de la première personne, il devient le "héros" auquel le jeune lecteur s'identifie... avec facilité ! En effet, le personnage est beaucoup plus complexe et crédible qu'il n'y paraît : Rémi se définit comme un "cancre notoire" et ne semble pas avoir une très bonne opinion de lui-même.

"Je ne suis pas jaloux, mais je me sentais aussi insignifiant, au bout de cette table, qu'une crotte de souris"

On soupçonne un léger complexe d'infériorité que ses amis taquins confortent dès qu'ils en ont l'occasion, et sans aucune pitié. Pourtant, il est une sorte d'emblème pour les enfants "du ventre mou" du système scolaire _ car l'oeuvre de Jean-Philippe Arrou-Vignod peut être lue par les nouvelles cohortes de collégiens : ne pas "réussir à l'école" ne veut pas dire qu'on est con et que sa vie est ratée d'avance. Certes, sans Mathilde, la scolaire, la maligne, celle qui regarde les garçons de haut, Rémi aurait sans doute manqué son train pour Keays Castle : là où Harry et Ron traversent allègrement les murs pour rejoindre le quai 9 3/4 qui les conduira à l'école Poudlard, Rémi se plante de voie, se vautre dans les escaliers et renverse les bagages des gens. Mais sans lui, sans sa volonté, son esprit pratique et son sens de l'observation, Mathilde et P.P seraient passés à côté de bien des indices...

Ah, les amis, parlons-en ! Je n'ai pas lu la série, mais dans ce roman, l'auteur transcrit fort bien les rapports qu'entretenaient les préadolescents à la fin des années 1990, et je ne crois pas que les choses aient beaucoup changé depuis, quoiqu'on en dise. Ciao ! les binômes fusionnels à la vie à la mort trop beaux pour être honnêtes !

Ciao - Lucio Dalla


Frodon et Sam peuvent aller se coucher dans leur trou de Hobbits (ne cherchez pas de sens caché dans ces propos), Oksa Pollock n'a plus qu'à "volticaler" où elle veut, Gus Bellanger juché sur ses épaules ! Dans P.P. Cul-Vert et le mystère du Loch Ness, ça vanne toutes les deux minutes bien que ça se dise meilleurs potes... Tout le monde en prend pour son grade : Mathilde, "la fille", se fait régulièrement remballer par ses comparses un poil macho pour son côté précieux et chiant ; P.P, se prend pour un génie, mais aux yeux des deux autres, il est et restera "le gros" à lunettes ; quant à Rémi, on l'aura compris, il a une grosse étiquette de type sans cerveau collée sur son front. Néanmoins, quand les péripéties tournent au vinaigre, les trois enfants savent s'allier et prendre soin les uns des autres. Exactement comme les "vrais enfants" : plus ils se sentent bien ensemble, plus ils se frappent, s'insultent, s'engueulent... J'ai jamais trop compris ce mode de fonctionnement, mais c'est ainsi...


Oksa Pollock 1 - L'inespérée - Anne Plichota ; Cendrine Wolf


En conclusion 

J'appartiens à l'une des premières générations de lecteurs d'Enquête au collège, me semble-t-il, bien que je n'en aie jamais ouvert le moindre tome jusqu'alors. Eh bien, il me semble que ce livre a très bien traversé les époques et que, même si les traits d'humour des personnages sont quand même devenus un poil vieillots, et que leur candeur prête à sourire autant que leurs blagues, il reste intéressant pour les collégiens. Je ne désespère pas d'arriver à le prêter cette année... même s'il sort extraordinairement peu pour un roman qui porte le mot "cul" dans son titre ! A voir...

On appréciera les illustrations de Serge Bloch qui parsèment l'ouvrage pour notre plus grande joie et pour celle des admirateurs de Max et Lili ! Avouez que c'est un peu comme ça que vous imaginiez P.P, vous aussi !


Une lecture rafraîchissante comme on les aime en ce mois d'août, et par tous les temps à l'issue d'une session tapis !


ARROU-VIGNOD, Jean-PhilippeP.P. et le mystère du Loch NessGallimard, 1998. 137 p. ISBN 2-07-051849-3



lundi 1 mai 2017

BASTON !! Le félin, agent secret médiéval : le monstre des Carpates - Arthur Ténor (2005)


Puisque Alise est occupée à soupirer, un gobelet de tisane à la main, en pensant à Leftrin parti faire quelques courses dans le Désert des Pluies, profitons-en pour parler castagne et coups de pute à l'orée du bois. 

Au programme aujourd'hui : 

Le félin, agent secret médiéval - Le monstre des Carpates 

Ce roman pour la jeunesse partiellement illustré et épais d'un peu moins de 200 pages m'est apparu à la veille des vacances dernières, au fond d'une caisse de livres donnés au collège avant mon arrivée. Autant dire que ça date. S'il me restait une once de conscience professionnelle, je ne vous dirais pas que j'avais complètement zappé de cataloguer ces quelques ouvrages ; et pourtant, c'était bien le cas. 

Le guerrier armé bien décidé à sortir de la couverture m'a fait rire, tant il représente à lui seul l'idée qu'on se fait des aventures chevaleresques, de même que le titre quelque peu anachronique d'"agent secret médiéval" dont il est affublé _allez, pas la peine de chipoter en disant que le type sur l'image n'est peut-être pas le "félin", qu'il faut lire les premières pages, etc : le héros, c'est forcément lui ! 





Le prince Vlad, surnommé le Monstre des Carpates par ses ennemis comme par ses alliés, en référence à ses violentes colères, n'est pas content du tout. Au réveil d'une soirée arrosée, il s'aperçoit qu'un marchand de passage l'a dépouillé de son précieux talisman. L'homme en question se nomme Corso ; il venait d'un village d'Auvergne et a du y retourner sans demander son reste peu après son méfait. Vlad se laisse aussitôt conduire en France par sa rage, avec pour seul garde-fou le conseiller Hourlov.

Alors que le prince et ses hommes débarquent avec la ferme intention de déclencher les hostilités et d'embrocher quiconque refusera d'apporter son aide à la recherche du talisman, le chevalier Yvain de Bréa et Dame Isabeau font le tour des échoppes clermontoises en toute quiétude. A travers le regard du jeune écuyer hyperactif Gilles, on apprend qu'Isabeau est la fille du seigneur Hughes de Montbrisac, que son maître _Yvain, dit "le félin" ! n'ose pas trop sauter le pas en la demandant en mariage. Pourtant, cela se fera sûrement et à ce moment-là il espère bien bénéficier d'un droit de cuissage. Non, je vous rassure, ce n'est pas ce qui est dit : il s'agit d'un livre pour enfants, je le répète. Mais Gilles aime Isabeau, et pour lui prouver son dévouement, il part en quête d'un cadeau original à lui offrir. Sur un étal, il dégote un bijou que le marchand lui présente comme étant le "talisman des Carpates". Ah ah, comme de par hasard ! Il l'achète... et se le fait aussitôt dérober par un mendigot ! Le garçon revient vers Yvain et Isabeau les mains vides mais alourdi de sacrées boules ! Il se garde bien de narrer l'intégralité de sa déconvenue, mais comme vous vous en doutez, l'événement n'a rien d'anecdotique ! 
"Qui est partant pour l'aventure ???"

A quelque temps de la petite embrouille, un émissaire du prince Vlad se présente aux portes du château de Montbrisac, sous les regards surpris et inquiets du Seigneur Hughes et de son fidèle Félin : le souverain a traversé le Saint Empire Germanique pour retrouver un certain Corso...  


Le Monstre des Carpates est l'une des nombreuses aventures qui composent la série Le félin : agent secret médiéval. Pas sûre qu'elle soit connue et reconnue à sa juste valeur, de même que son auteur publié sous le nom d'Arthur Ténor, et ma foi, c'est dommage. La professeure documentaliste a peu adhéré à une histoire certes riche en rebondissements, mais dont l'intrigue est vraiment trop tirée par les cheveux à mon goût ; la collégienne aurait peut-être bien aimé, mais se serait perdue en route ! 
Bref, les élèves feront leur choix. 

ahah désolée mais ce slogan est tellement chelou !

Cependant, les personnages de cette série apportent incontestablement un vent de fraîcheur sur le monde des chevaliers occupés à se taper dessus sous les yeux attendris d'une Dame haut perchée dans sa tourelle : bien sûr, les scènes de combat sont présentes _sinon j'aurais pas mis ce billet dans la catégorie BASTON !!, ah !, le sang coule et on ramasse du cadavre, y compris du côté des gentils. Bien sûr, on retrouve les codes du genre : le preux, le noble daron et sa fille bonne à prendre, le beau château, les manants incultes mais pas si cons, l'ennemi bourrin... sans doute pour mieux les casser ! 

  • Ici, les hommes de l'Est sont plus stratèges qu'ils en ont l'air et donnent même une bonne leçon d'humilité aux Auvergnats en les enfumant comme de gros harengs, lors de leur première confrontation. 
  • L'histoire ne dit pas si Isabeau donne dans la couture, mais on constate par contre qu'elle ne fuit pas devant le combat, au contraire ; et ce malgré les gémissements de son mec et de son père. 
  • Yvain, le héros, le malin, _bon ok, il est perspicace et stratège... mais j'ai pas trop vu en quoi il pouvait être qualifié d'"agent secret" ; peut-être ai-je mal lu ? Yvain donc, commet une erreur, se trouve naze et à abandonner ! Le cas est assez rare pour être souligné. Il lui faudra les encouragements de ses proches pour lui remettre le pied à l'étrier. 
  • Le Félin n'est pas le seul guerrier faillible dans cette aventure : Vlag, le "prince teuton", le "monstre des Carpates" n'est devenu hargneux qu'à la suite d'une peine de coeur _je n'en dirai pas plus pour ne pas spoiler.. 

En conclusion, et parce qu'il ne faut jamais se fier aux apparences, ce petit roman aux chapitres ponctués des belles illustrations de Matthieu Blanchin mérite qu'on s'y attarde.

Pour un résumé plus neutre et mieux écrit que le mien, rendez-vous ici

TENOR, Arthur. Le félin, agent secret médiéval - Le monstre des Carpates. Editions Lito, 2005. 176 p. ill. ISBN 2-244-44251-9



AH ET SINON, à part ça.... 

C'est gratuit... 

... et ça le restera toujours !

dimanche 2 avril 2017

Dans la série "j'ai commencé par le 2 sans faire exprès" : Le Carnet de Théo - 2 - Chacun son style - Eléonore Cannone / Sinath (2012)


BOULET ! 

Image trouvée sur http://sofid.franprofits.com, un site pour créer des cartes de fidélité virtuelles (!)
Ouais ouais ! 


"Ce ne serait pas la première fois que tu commencerais par le tome 2, voire par le 5 !" Me direz-vous, et je ne pourrai que confirmer en vous renvoyant vers de précédents billets. Mais là, ce n'est pas ma faute !

L'histoire remonte au printemps 2014. En revenant, ma collègue et moi, du Ministère de la Justice où nous nous étions rendues pour récupérer un don d'ouvrages consciencieusement mis à disposition par la Direction de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, nous nous sommes empressées d'ouvrir le gros carton pour en extraire les surprises. Découvrir un lot de livres neufs est un moment particulièrement exaltant pour un documentaliste. Même lorsqu'on sait pertinemment ce qu'il contient. Bref, tout ça pour dire que parmi les romans sélectionnés par la DPJJ, nous sommes tombées sur le tome 2 de la trilogie Le Carnet de Théo - Chacun son style. Pas trace du premier volume, tant pis ! Peut-être avait-on considéré que le début des aventures de Théo était figurait déjà sur nos étagères ? 

Pour info, voici les titres et les dates de publication des trois volets : 

Le Carnet de Théo - 1 - Dans ma bulle (2011)
Le Carnet de Théo - 2 - Chacun son style (2012)
Le Carnet de Théo - 3 - Tous en scène (2013) 

Bon rythme ! Bravo à l'auteure Eléonore Cannone et à l'illustratrice Sinath. 

L'histoire 

Le Carnet de Théo - Chacun son style, c'est avant tout un bel objet d'environ 430 pages bien remplies agrémentées de nombreuses illustrations. 

En regardant la couverture quelque peu girly mettant au premier plan l'héroïne et l'un des personnages récurrents de l'oeuvre...  



... je n'ai pas pu m'empêcher de penser au couple phare de Lucile, Amour et Rock'n roll. Chacun ses références !

Lucile et Mathias, l'homme à la chevelure vanille fraise.
Passons.

Théodora alias Théo entre au lycée après avoir passé des vacances catastrophiques : ses parents ont divorcé, son meilleur ami l'a abandonnée en optant pour des études en internat, et son pseudo petit ami ne lui a pas donné signe de vie depuis plusieurs semaines. Pour couronner le tout, son projet de manga est au point mort, faute d'inspiration, d'organisation... Alors, pour tromper l'amertume et l'angoisse qui la guettent, elle décide de reprendre l'écriture de son journal, le fameux "carnet", dans lequel elle notera -et croquera son quotidien tout au long de l'année scolaire.

Le mois de septembre commence en fanfare. Entre la découverte de son nouvel emploi du temps, sa prise de repères au lycée et au sein de la classe, et les portraits au vitriol qu'elle dresse des professeurs et des élèves, Théo nous raconte avec humour ce qui ressemble fort à une rentrée des plus ordinaires... Cependant, au delà des grilles de l'établissement, sa vie se distingue quelque peu de celle de ses pairs : d'une, elle est amie avec un tatoueur japonais du nom de Takeshi, chez qui elle a fugué quelques mois plus tôt, apprend-on au fil des pages. De deux, elle est une artiste mangaka en devenir. De trois, c'est une vraie geek, riche de sa culture des jeux vidéos et des BD japonaises, De quatre, sa mère et elle ont du se replier chez sa grand-mère particulièrement baroudeuse pour son âge, depuis la séparation de ses parents. 

Une nuit, Sîn, le rockeur rebelle et libre qui l'a embrassée avant le disparaître lui envoie un drôle de texto. Résistera-t-elle à la tentation de lui répondre ? (non)  


Problèmes de riches ! 

Je sais ! Je me plains tout le temps du côté misérabiliste ou excessivement tragique que portent certains romans pour ados ; je suis toujours en quête d'une brise légère capable de souffler une transition potache entre deux chapitres. Logiquement, je devrais être pleinement satisfaite en lisant Le Carnet de Théo. Eh bien non, même pas ; d'abord, j'ai eu du mal à m'attacher à l'héroïne. Mais de quoi Théo se plaint-elle donc ? Elle a un Ipod, de l'argent de poche avec lequel elle s'achète le matos nécessaire à l'exercice de son art, une famille aimante, et à l'école, ça roule. Du coup, la jeune fille à la coupe design m'est d'abord apparue comme une petite princesse parisienne imbue d'elle-même _ elle se vante à plusieurs reprises d'être une excellente élève_ dont les principaux soucis se résument à savoir quand la femme de ménage va revenir lui cuisiner de bons petits plats, qui a bien pu avoir une meilleure note qu'elle en maths, et comment elle va faire pour ne pas étouffer dans une aussi petite chambre ? Mais qui m'a foutu cette gamine insupportable entre les lignes de ce bouquin ? Harry Potter aussi dormait dans un espace réduit, et sous l'escalier, en plus ! lorsqu'il passait l'été chez les Dursley, et il ne faisait pas tant de manières, lui !! 



Par la suite, j'ai laissé de côté mon regard d'adulte dénué d'indulgence pour accorder une nouvelle chance à Théo ; et bien m'en a pris. Au fil des semaines et des mois, la narration des aventures de la lycéenne devient plus profonde, plus consistante. On comprend que, derrière l'ado superficielle se cachent de vraies souffrances : celles causées par le manque d'un meilleur ami parti loin de la capitale, par l'expérience des relations faussées par l'intérêt _sa voisine de classe la colle à longueur de journée pour pouvoir pomper un maximum de devoirs sur elle, par la discorde qu'elle perçoit entre ses parents. Celles causées par la fatalité, aussi. En effet, Théo a perdu son frère alors qu'elle était trop jeune pour comprendre ce qui se passait et elle s'en veut de ne pas se souvenir de cette époque. Bien sûr, elle aimerait savoir ce qui s'est passé, mais le sujet est tabou dans la famille ; il est évident qu'elle ne pourra se sentir complète tant que le secret perdurera. Le silence sera-t-il brisé dans ce deuxième volume de la trilogie ? (oui)


Un bol de culture manga   

Voire une soupière


Même si l'obsolescence le menace aujourd'hui _Le Carnet de Théo - 2 est sorti en 2012, autant dire que pour un otaku c'est déjà de l'histoire ancienne, ce journal "nouvelle génération" est un vrai bouillon de culture nippone. On dénombre une petite trentaine de mangas, d'animes et de jeux vidéos auxquels l'artiste en herbe fait allusion au cours de ses "aventures" scolaires, amicales ou sentimentales, souvent pour décrire avec humour une situation ou un autres personnage. Les lecteurs connaisseurs du genre _et j'en connais une poignée au collège _ sauront aussitôt se réapproprier les références et se gausseront jusqu'à ce qu'étouffement s'ensuive. D'autres, comme moi, riront en différé après s'être reporté au "Dico de Théo" qui clôt l'ouvrage. Dans tous les cas, la blague fera mouche, soyez-en sûrs. 

Outre sa facilité à faire appel à sa culture manga pour donner encore plus de saveur aux propos de son héroïne, Eleonore Cannone secoue le cocotier du journal intime en mêlant écriture, référence de sons et contenus de textos ; en parallèle, l'illustratrice Sinath apporte sa pierre à l'édifice en parsemant le "carnet" de superbes dessins-échos aux événements relatés ou en nous faisant partager les croquis et projets de Théo. Mettez-moi tout ça en ligne, avec un petit lien hypertexte au bout de chaque référence littéraire ou musicale, et vous aurez un prototype de journal "augmenté". 

Image trouvée sur le site "L'Atelier Canson"
D'ailleurs, quelques conseils ici sur le matos du parfait mangaka.


Vous voulez en savoir un peu plus sur les seinen, les shonen et autres chibi ? Vous voulez apprendre quelques termes techniques ? Vous voulez savoir quels mangas il vaut mieux lire pour ne pas être trop "largué" sur la question ? Lisez Le Carnet de Théo, passez-le au crible, au pire étudiez de près le "Dico" final. Cela devrait vous enlever une belle épine du pied ! 

Ah, au fait, si vous aussi vous prenez le train en route et que vous commencez la lecture du Carnet par le deuxième volume, pas de panique ! Vous pouvez y aller sans craindre de problème de compréhension majeur _ et ça, c'est bien appréciable ! 

J'ai très peu parlé de Sinath, et c'est bien dommage car ses oeuvres valent le détour.


Eléonore CANNONE, Sinath. Le Carnet de Théo - 2 - Chacun son style. Rageot, 2012. 432 p. ISBN 978-2-7002-4267-6

vendredi 22 août 2014

Larme de Rasoir : Des fleurs pour Algernon - Daniel Keyes (1966)


Phobiques des insectes, attention : un cafard s'est glissé dans cet article ! 


Un jour, en écoutant la joyeuse bande d'Homomicro, j'ai entendu parler de ce roman de science-fiction écrit par Daniel Keyes dans les années 60. Le chroniqueur _ sans doute Eric Garnier, je ne sais plus..._ nous l'a présenté comme un classique du genre.

Charlie Gordon, un jeune handicapé mental, mène une existence sans joie ni peine ni sens, entre son emploi d'homme à tout faire dans une boulangerie et son pénible apprentissage de la lecture à l'école des adultes attardés. Sa bonté d'âme et la volonté d'être "plus intelligent" qu'il manifeste lors des cours de Miss Kinnian l'amènent à être sélectionnés par deux psychiatres pour mener une expérience à risques : permettre de faire grimper le Q.I d'un "arriéré" par le biais d'une intervention chirurgicale.

Alice Kinnian émet des réserves, mais le Dr Strauss et le Professeur Nemur lui assurent que l'opération ne présent aucun risque, puisqu'ils ont déjà testé leurs hypothèses sur une souris et que c'est une vraie réussite : Algernon _ladite souris_ a largement dépassé les capacités mentales de n'importe quel rongeur de son espèce, et parvient à se dépêtrer à une vitesse folle de labyrinthes toujours plus complexes. Du reste, elle se porte bien.



Charlie est surexcité à l'idée d'être enfin "normal" ; il ne sait pas en quoi ça consiste, mais il sait qu'être "intelligent", c'est bien. Vivement que son hospitalisation se termine, et qu'il puisse retourner laver les chiottes de la boulangerie et rire avec Frank et Joe, ses collègues-amis. En attendant, il suit à la lettre les consignes du Dr Strauss : consigner dans un carnet tout ce qui lui passe par la tête, afin qu'on puisse évaluer sa progression mentale au fil des textes.

Voilà pourquoi Des fleurs pour Algernon se présente sous la forme d'un journal de bord tenu quasi quotidiennement par le héros.




Effectivement, tout se passe bien ; à son réveil, c'est une nouvelle vie qui commence pour Charlie, même s'il ne s'en rend pas compte tout de suite. Le brouillard se lève sur le monde qui l'entoure, dévoilant une ville dont il ne soupçonnait pas l'existence, des hommes dont il ne mesurait pas les multiples facettes et la cruauté. Les souvenirs reviennent, comme des coups de massue sur l'"idiot" qu'il était. Pour son bonheur _et son malheur, il comprend tout, enfin.


Attention spoiler !
N'allez pas plus loin si vous voulez lire ce livre. 

(Mais sinon, vous pouvez.)





Charlie, Charlie et Algernon 
 
Au fur et à mesure que ses capacités augmentent, Charlie Gordon prend conscience de son humanité et découvre des sentiments qu'il n'avait jamais éprouvés : la joie, la curiosité, l'amour, mais aussi la honte et la colère.

Il ressent la joie d'être enfin ce que sa famille a toujours voulu qu'il soit, avant de l'abandonner et de le faire passer pour mort : un garçon aux facultés mentales normales.

La curiosité d'apprendre, forcément insatiable, mais aussi incontrôlable ; Charlie doit composer avec deux difficultés, puisqu'il doit d'une part rattraper son retard par la culture, et d'autre part canaliser un cerveau dont les capacités ne cessent d'augmenter. Il devient "une éponge" à savoir, apprend plusieurs langues en quelques jours, et ne conçoit pas que tout le monde ne puisse en faire de même. Mais l'homme n'aime pas se sentir inférieur : complexés, ses collègues s'écartent de lui car il est trop intelligent pour eux et il finit par se faire jeter de la boulangerie. Tout porte à croire que Charlie Gordon est fait pour vivre dans l'isolement, quel qu'il soit.

Même Alice Kinnian ne se risque pas à sortir avec lui : elle se sent tellement bête à côté de lui ! Pourtant, il sait qu'il l'aime, et qu'elle pourrait céder à la tentation ; mais il se révèle incapable de la baiser, à cause d'un blocage causé par les maltraitances d'une mère tyrannique.

Tout comme sa mère, Charlie a honte de Charlie, l'ancien Charlie ; où qu'il aille, quoi qu'il fasse, l'hallucination de Charlie l'idiot bienheureux le scrute de ses yeux ahuris. Au fil de ses comptes-rendus, le jeune homme note ses souvenirs d'enfance en parlant de lui-même à la troisième personne, comme s'il rêvait le passé d'un autre. Il ne comprend pas que ce gamin qui se chiait dessus de peur que sa mère le fouette, sachant qu'elle le fouettait systématiquement quand il se chiait dessus (ouais, c'est le serpent qui se mord la queue) ait pu être lui, un jour. Chacun de ses comportements saugrenus le couvre de gêne à présent ; il aimerait se débarrasser de cet "attardé" qu'il n'est plus, et dont il serait capable de se moquer lui-même. Le seul moyen qu'il a d'y échapper, c'est de s'en distinguer sciemment clairement via ses écrits.

La moquerie, il l'a vécue durant des années sans en souffrir, puisqu'il ne la percevait pas. "N'était-ce pas mieux ainsi ?" se dira plus tard l'homme devenu "un télijan". Lorsqu'il réalise enfin que ses amis Frank et Joe, ont passé des années à lui jouer des sales tours et à rire sur son dos, la colère le saisit enfin, sans qu'il puisse rien en faire : il lui manque l'expérience et la prise d'initiative, qui ne s'apprennent ni dans les livres, ni pendant les séances de psychothérapie.

En effet, Charlie Gordon demeure un simple cobaye pour ses médecins, au même titre que la souris Algernon. Il se prend d'ailleurs rapidement d'affection pour elle, en se disant que la destinée les a rapproche un peu. Mais il sait aussi que l'avenir d'Algernon en dira beaucoup sur le sien, étant donné qu'ils ont subi le même traitement : si un jour elle décline et meurt, il ne pourra plus donner cher de sa propre peau. L'homme revendiquera inlassablement sont statut d'humain dans l'expérimentation. Après ET avant l'opération. Il ne sera pas vraiment entendu, mais plutôt exhorté à la gratitude envers ceux qui l'ont "sauvé" de son engourdissement mental.

Chacun ses références souristiques !
 (Minus et Cortex)
C'est quand même autre chose que Hermux Tantamoq !


Perturbant 

Présenté comme une oeuvre majeure de la S.F, Des fleurs pour Algernon est particulièrement accessible à ceux qui en lisent peu. Hormis les indications scientifiques données par Charlie au sujet de l'intervention qu'il a suivie, et des effets positifs et négatifs qui en résultent, on n'est pas noyés dans le jargon médical. J'avoue avoir eu une crainte à ce sujet. Les connaissances de l'auteur en psychologie sont par contre bien visibles, et on devine à travers la peinture du héros une bonne connaissance des "simples d'esprit", comme on se plaisait à les appeler, avant. J'avais aussi peur de lire une suite de d'idées reçues agglomérées en un même personnage, mais pas du tout. Mais ce roman de Daniel Keyes (mort en 2014) est avant tout une réflexion sur la difficulté des rapports humains, sans cesse déterminés par la facilité qu'on a _ou pas_ à rentrer dans les clous.


Des fleurs pour Algernon est largement pressenti pour gagner le trophée du Cafard de Plomb spécial Rentrée Scolaire Pluvieuse, et peut-être même, qui sait ! Le prozac d'or !






Même si certaines incohérences dans la rapidité d'évolution de Charlie font qu'on a bien conscience de lire de la fiction, ce récit est bouleversant, voire perturbant. L'histoire vaut le détour, mais pas si vous êtes dans une période de déprime, car elle pourrait bien vous achever !





KEYES, Daniel. Des fleurs pour Algernon. Trad. de l'anglais par Georges H. Gallet. Editions J'ai lu. 2002. Coll."Science Fiction". 252 p. ISBN 2-290-31295-9