samedi 22 février 2020

[COMICS] A la bibliothèque : TEOTL - Tome 1 - Arahorus - Tot ; Mylydy (2011)


Parfois, le vendredi, après le travail, je vais me poser à la bibliothèque Dumont pour lire des BD et en emprunter d'autres. Je fréquentais beaucoup cet endroit lorsque je suis arrivée à Aulnay, il y a quelques années déjà ; lors de mes premiers jours sur place, cet espace m'a servi de point de repère. C'était mon terrier imperméable au temps qui passe, au bruit, à la violence du quotidien. Puis, de manière tout à fait imperceptible, je me suis mise à espacer mes temps de repli. 

Petit à petit, je me suis déportée de quelques mètres, un peu comme les vagues nous écartent de notre trajectoire sans qu'on s'en rende compte. C'est ainsi que j'ai fini à l'Orée du Parc, dont j'ai dû goûter un peu de tous les anesthésiants en plus ou moins grande quantité. Je savais bien que ce n'était pas une solution, mais je traversais une mauvaise passe et j'étais convaincue qu'il me fallait du costaud pour affronter la réalité. Est-ce que j'avais tort ou raison ? Difficile à dire, après coup. 


L'erreur n'était pas de penser qu'il serait possible de redresser la barre quand le moment me semblerait opportun. L'erreur, c'est de ne pas avoir anticipé ma solitude dans cette démarche. Je pense que même si on peut se faire aider, on est toujours seul face à son addiction. Personne ne peut résoudre le problème à votre place _ce qui est vrai à peu près pour tout. De plus, personne n'a vraiment envie que vous l'entraîniez avec vous dans le précipice _le contraire serait bien inquiétant. La maladie fait peur, l'altruisme ne nourrit pas son homme. Qui n'a jamais changé de trottoir sous les invectives d'un mec bourré ? C'est humain ! 


TEOTL - Tome 1 - Arahorus



L'histoire 

TEOTL - Tome 1 - Arahorus est le premier volume d'un curieux triptyque scénarisé par Tot et dessiné par Mylydy.  

Les Divinités ne sont pas contentes ! Non seulement, les hommes ne sont plus capables de les reconnaître et encore moins de les craindre, mais en plus, ils détruisent leur planète et passent leur temps à s’entre-tuer ! Décidément, ce 21ème siècle ne leur dit rien qui vaille ; nombreuses sont celles qui s'accordent à dire qu'il vaudrait mieux faire disparaître une bonne fois pour toutes les êtres humains, mais quelques irréductibles ont envie de leur laisser une dernière chance. C'est le cas d'Arahorus, le dieu-rapace, et de Sepatep, le dieu chien-ailé.

Tous deux misent sur la jeunesse, par définition pleine de vie et de bonne volonté ; ils s'installent incognito dans les îles Calchaz, où ils repèrent un groupe d'adolescents particulièrement remuants, drivés par un leader impulsif surnommé Tabasco. S'ils arrivent à se faire entendre d'eux, ils pourront leur transmettre une partie de leurs forces divines. Les jeunes "élus" seront alors assez puissants pour contrer les monstres chargés d'anéantir l'humanité ! Ou pas...  Arahorus et Sepatep jouent carte sur table : personne n'a jamais dit que l'aventure était sans risque ! Libre à eux d'accepter ou non la mission...

En cette fin d'après-midi ensoleillée, les jeunes en question ne se doutent pas des grands projets que les dieux aztèques ont prévu pour eux. Leur vie, c'est Street Fighter, lycée, amour et base-ball. Tabasco a passé une sale journée, et il a les nerfs en pelote ; Kurbin a l'air au bout de sa vie, et son coeur est voué à Lucie, la fille du groupe _mais c'est pas vraiment réciproque. Tous deux attendent le car scolaire. A l'intérieur, et après une violente baston pour récupérer les toujours très prisées "places du fond", ils retrouvent leurs potes gamers Lucie et Ricky. Comme ils ont tous les quatre une grande passion pour les jeux vidéos, ils se rendent dans une salle d'arcade où ils semblent avoir leurs petites habitudes.

Mais la partie de Street Fighter tant attendue ne se fera pas ; des phénomènes vraiment étranges vont se produire. Tabasco et ses amis vont faire connaissance avec un "homme à tête de poulet" des plus terrifiants, qui va leur proposer rien de moins qu'un très flippant tour du monde en 80 secondes. Après ce voyage, leur vie ne sera plus vraiment la même.


Pourquoi le tome 2 est-il aussi difficile à trouver en bibliothèque ?  

Peut-être pour cette raison-là :

Merci de prévenir ...
Je parle bien du petit avertissement concernant les "quelques" gros mots présents dans la BD. Alors, les gros mots, ça ne me gêne pas du tout, hein ! J'en mets partout sur ce blog parce qu'ils font partie de la langue à part entière, et c'est pas trois pauvres "putain de merde" qui nous crèveront les yeux et les oreilles. Vous conviendrez qu'il est bien difficile de mettre en scène une conversation d'adolescents sans en glisser quelques uns, du moins si vous voulez être un tant soit peu crédible. Mais tout est question de dosage ; dans ce tome 1 de TEOTL, il semblerait qu'on ait laissé tomber le contenu de la salière sur les premières planches.

Au tout début de la BD, Tabasco est en rogne contre son prof de maths ; alors il l'incendie. Tous les noms d'oiseaux y passent. Ok, ça se tient. Parfois, la vulgarité est le moyen d'expression d'une bonne vanne bien croustillante :

Celle-là, je vais la garder ! 

Par contre, à d'autres moments, le vocabulaire ordurier n'apporte rien et n'est pas loin de faire tache. Dans tous les cas, cela explique que les trois volets de TEOTL, bien loin d'être inintéressants, sont relativement méconnus et difficiles à mettre à disposition dans les CDI et dans les médiathèques. On leur préférera _sans doute à tort ! des ouvrages contenant des scènes beaucoup plus violentes, ou traduisant des ambiances franchement malsaines. Eh ouais, on vit dans une société où un bras tranché choque moins qu'un "va te faire foutre". Mais là, il faut presque chercher les vignettes sans terme à biper au montage, c'est vraiment trop.. Sauf erreur de ma part, seul le premier tome est disponible à la bibliothèque Dumont.

Le diamant brut 

Sous la couche d'immondices verbaux se cache une pépite. Qui connaît une oeuvre de fiction, bande dessinée ou autre, qui fait référence au Bouddha et à Krishnamurti (un philosophe dont je n'avais absolument jamais entendu parler...), qui rend hommage à la mythologie aztèque tout en peignant avec une finesse certaine les démesures caractéristiques des ados torturés ? Même si on pourra regretter que certains éléments culturels ne soient qu'évoqués, un peu comme si les artistes avaient manqué de temps pour les traiter en profondeur, ils ont le mérite d'être présents, avec leur fraîcheur et leur originalité. Des gosses qui se réveillent un beau jour avec des pouvoirs qu'ils peinent à contrôler, on en rencontre tous les deux comics qu'on croise. Des figures divines relevant du concept de Teotl, c'est beaucoup plus rare. 

Cette BD très colorée, évoluant au gré de personnages filiformes à gros yeux et à bonnes têtes qui rappellent parfois ceux de Bryan O'Malley (vite fait), gagnerait donc à être diffusée plus largement. On apprécie particulièrement les dernières planches, dans lesquelles Tot et Mylydy racontent la genèse des protagonistes, leurs influences, leurs sources d'inspiration, expliquent ce qu'ils ont voulu faire et ce qu'ils ont préféré éviter.



TOT ; MYLYDY. Teotl - Tome 1 - Arahorus. Ankama Editions, 2011. ISBN : 978-2-35910-233-8



Eh ouais, TEOTL le prouve, j'ai fini par revenir à la bibliothèque Dumont, ce qui est plutôt bon signe, je crois ! Quelques années en plus dans les pieds, quelques neurones en moins dans la tête, mais toujours motivée par le même objectif : contribuer à mettre les gosses sur les rails de la culture (oh c'est beau).   

mardi 4 février 2020

Se droguer, c'est risqué : K contraire - Sarah Marx (2020)


Depuis la réforme du collège, en géographie, les élèves de sixième découvrent ce qu'est une métropole et sont amenés à "penser la ville de demain". Pour ce faire, les professeurs de notre collège leur demandent généralement de modéliser leur cité idéale, en créant une maquette ou un plan, et en rédigeant une petit texte explicatif, histoire de verbaliser leur démarche de travail. Même s'ils doivent tenir compte de certains critères et de quelques contraintes _l'écologie, l'accessibilité, la mixité..., la part belle est faite à l'espoir, aux rêves, à l'imagination. 

Or, la liberté, ça fait peur, surtout quand on n'y est plus habitué. Chris sèche complètement sur l'écriture de son petit paragraphe. Il est en train de réaliser que sa "ville de demain", blindée de tours en gros carton peint, ressemble cruellement à celle d'aujourd'hui : voilà qui ne lui facilite pas la tâche. Il inscrit une phrase avant de se déclarer à court d'idées. 

Je jette un oeil sur le "document Sans Nom 1" ouvert sous Libre Office, curieuse de voir comment il va se tirer de ce pétrin. 

"Il y aurat des bicraveur et des ecole." 

Comme ses voisines lui donnent des coups de coude en chuchotant des "pu" pas discrets, il s'empresse, dans un soupir, d'effacer le mot qui dérange. 





L'histoire 

Ulysse (Sandor Funtek) sort de prison après y avoir purgé une peine de quelques mois pour trafic de stupéfiants. Le retour au quotidien est aussi violent qu'une deuxième naissance, pour ce petit parisien du 18ème arrondissement. Sans diplôme à 25 ans, endetté, désarmé face à la dégradation lente mais sûre de l'état de santé de sa mère (jouée par Sandrine Bonnaire), le jeune homme n'a pas le temps d'attendre ! S'il veut s'en sortir et assurer le bien-être des siens, il lui faut beaucoup d'argent, très rapidement. Il se résout donc à s'associer à son pote David (Alexis Manenti). Ce dernier a échafaudé un plan très risqué, mais qui peut leur rapporter gros : lancer un food truck, et s'en servir de couverture pour dealer de la kétamine. S'ils mènent bien leur barque, ils peuvent tous deux se tirer d'affaire, rêver à une vie où l'argent gagné honnêtement suffirait à assurer leurs besoins. S'ils se font pincer, ce sera un retour en prison sans passer par la case départ pour Ulysse, dont le plan de réinsertion semble tenir la route, même s'il n'a pas convaincu la juge pour autant.





N'est pas Pablo Escobar qui veut ! 

Entre les déconvenues propres aux amateurs, les rendez-vous manqués et la poisse qui s'en mêle, on se rend vite compte que David et Ulysse tiennent plus des Pieds Nickelés que de Tony Montana. A peine le camion loué, le binôme part dans le Poitou pour récupérer auprès d'un agriculteur la poudre qu'ils écouleront pendant un festival de musique techno. Eh oui, leurs espoirs ne reposent pas sur les effets de la fringante cocaïne, mais sur les vertus euphorisantes de la kétamine, une substance surtout utilisée comme anesthésiant par les vétérinaires : ça en jette moins, mais c'est tout aussi illégal.

L'une des forces de ce film, que l'on pourrait être tenté de classer parmi les nombreuses oeuvres qui se targuent de rendre compte de la difficulté de vivre décemment à Paris au 21ème siècle, avec une dose plus ou moins chargée de misérabilisme, est de nous permettre de remonter la "chaîne" d'un trafic, du raveur défoncé jusqu'au vétérinaire fournisseur, en passant par l'agriculteur dur en affaires et l'agent de sécurité capable de fermer les yeux au bon moment. Le tout, sans excuser ni juger. Voilà un angle de vue qui ne nous est pas souvent proposé.


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Pour ceux qui voudraient en savoir plus _n'oubliez pas : "se droguer, c'est risqué" !, voici la fiche consacrée à la kétamine sur le Dico des drogues (Drogues info service).


Parce qu'ils sont en étant de stress permanent, parce que leurs déboires personnels les mettent sur les nerfs, tous deux en arrivent rapidement au point où ils ne peuvent plus se supporter. Il suffit de les voir se chamailler pour redouter et pressentir les tuiles à venir ; car oui, au fond, on aimerait bien qu'ils réussissent leurs petits méfaits. Si David endosse le rôle du fourbe _après sa performance de méchant flic dans Les Misérables, on dirait qu'Alexis Manenti a signé pour jouer systématiquement le connard de service, espérons pour lui que la roue tourne avant que ça lui porte au casque_, Ulysse est extrêmement attachant. Il ne demande pas mieux que sortir du circuit infernal des drogues, mais il a sans cesse le couteau sous la gorge : en effet, il doit faire face à des dépenses que les aides sociales n'anticipent pas, généralement : la prise en charge d'un parent dépendant, la rémunération d'un aidant...

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Pour quelques billets de plus 

Etre réglo, c'est honorable, mais ça ne paie ni votre loyer, ni l'ex-copine qui a mis sa vie entre parenthèse pour s'occuper H24 de votre mère pendant que vous étiez en taule. Ca ne vous permet pas non plus d'obtenir la garde de votre gosse _dans le cas de David.

Je ne sais pas si ce film relativement court (1h23) restera dans les annales : l'action s'y déroule à toute vitesse et part dans tous les sens, zigzagant d'un obstacle à un autre, sans prendre le temps d'expliciter certaines séquences qui auraient pu être plus développées, à mon sens. On effleure la question de la peine de prison, la maladie de la mère, la relation qui lie encore Ulysse à son ex-copine... on devine plus qu'on ne comprend. Mais peut-être est-ce voulu. Dans tous les cas, Sarah Marx met en évidence avec assez de justesse la place prépondérante du fric dans nos vies : on ne peut rien faire sans, on ne peut rien faire si on n'en a qu'un peu.

Photo du jeu de cartes qui a boosté ma vie sociale, au lycée.

La scène du ramassage de billets dans la fagne l'illustre parfaitement. Précisions : après le festival de techno, les deux compagnons d'infortune doivent quitter la campagne poitevine prestement ; sur le chemin, ils s'embrouillent _ pour des raisons qu'on ne dévoilera pas, et en viennent aux mains. Une liasse jaillit, les billets volent dans la boue ; oubliant leur querelle, ils se mettent à ramasser, fébriles, se mettant presque à quatre pattes, les petites coupures jusqu'à la dernière. Sur le coup, j'ai trouvé cette scène extrêmement longue et peu utile ; après réflexion, je me demande si ce n'est pas le moment-clé du film.


On a aimé :

  • Sandrine Bonnaire, Sandor Funtek qu'on découvre, Sandrine Bonnaire, le fait qu'on place la question des aidants au coeur d'un film, pour une fois ! et Sandrine Bonnaire. 


On a moins aimé :


  • Le personnage de la paysanne, véritable cliché ambulant que par chance, on ne voit que brièvement. Arrêtez de regarder l'Amour est dans le pré, merde ! Tous les paysans n'ont pas forcément l'air d'être coupés de cloporte, tous ne sont pas désagréables avec ceux qui n'adhèrent pas à leur univers, tous ne circulent pas exclusivement en quad vêtus d'une combinaison kaki. Bon, comme on dit, y a pas de fumée sans feu et cette réputation ne sort pas complètement de nulle part, hein... mais tout de même, le quad, c'est trop. 
  • L'utilisation abusive du langage wesh wesh, présent à tous les coins de phrase : on sent vraiment que ce n'est pas tout à fait naturel.  


K contraire 
Sarah Marx, 2020 
85 min 
La Rumeur filme 


mardi 21 janvier 2020

Edward aux mains d'argent - Tim Burton (1990)


1999 - C'est la veille des vacances de Noël. Mme Léonard lance la cassette vidéo de L'étrange Noël de M. Jack avant de découper un quatre-quarts. Estelle et Audrey ont déjà fait main basse sur les bouteilles de coca. Dix minutes plus tard, la prof les engueule parce qu'elles ont rempli trente-cinq gobelets alors qu'on est vingt-quatre : c'est complètement con ! Johanna commente "Fallait le faire vous-même !" et se fait virer du cours. Vingt minutes plus tard, ma pote Vanessa dégobille son goûter sur la table. Tim Burton : 1, moi : 0

2005 - Cinéma La Fabrique, à Saint-Astier. Mélanie a choppé des places pour Charlie et la chocolaterie qui vient de sortir en salle, parce que ça fait longtemps qu'on ne s'est pas fait un aprem entre copines. J'ai pas envie de la voir, j'ai pas envie de voir le film, j'ai pas envie de lui faire de peine non plus. Ses gloussements ponctuent le film et me rappellent que notre amitié ne rime plus à rien. Autour de nous, les gosses des centres aérés des environs battent des mains et chahutent. Du haut de nos 20 ans, on a l'air de deux grandes dindes au milieu de tous ces nabots.
Tim Burton : 2, moi : 0

2009 - Je regarde Bettlejuice en bonne compagnie. Je me fous du film, je veux juste serrer.
J'ai rien serré, j'ai pas retenu une seule séquence du film. Mon esprit était ailleurs...
Tim Burton : 3, moi : 0.

Parce qu'il ne faut jamais rester sur un échec, j'ai regardé Edward aux mains d'argent...    
Brisons la malédiction !



L'histoire 

Tout commence un soir d'hiver. Une gamine ne trouve pas le sommeil. Elle regarde par la fenêtre de sa chambre et demande à sa grand-mère d'où vient la neige qui tombe au dehors. La vieille se lance alors dans un conte qui va nous emmener très loin...

Flashback dans une zone pavillonnaire américaine des années 1960-70 ? Peggy Boggs est représentante pour une marque de cosmétiques ; après une journée de porte à porte des plus infructueuses, elle décide de rouler jusqu'au manoir sinistre perché au sommet d'une colline, un peu à l'écart de la ville : qui sait, peut-être quelqu'un est-il d'humeur à acheter des produits de beauté, là haut ?

L'aspect poussiéreux et délabré du château ne la décontenance pas plus que ça ; à l'intérieur, elle y découvre Edward, un jeune homme échevelé et affublé de cisailles en guise de mains. Comme il est très craintif, Peggy doit l'apprivoiser et faire vibrer sa corde maternelle pour lui tirer quelques mots. On comprend peu à peu qu'Edward n'est pas un être humain, mais une sorte de robot monté de toutes pièces par un inventeur. Malheureusement, s'il a eu le bon sens de doter sa création d'un coeur, d'un cerveau, de la parole... le concepteur n'a pas eu le temps de lui fixer de mains, et encore moins de le préparer à la vie en société.

"_Bon, je vais vous laisser tranquille...
_ Non, attendez ! Je suis pas fini..."

Prise de compassion, Peggy l'"adopte" instantanément et l'installe chez lui. Elle le présente à Bill, son mari, à Kevin, son fils, et elle lui montre une photo de sa fille aînée, Kim. C'est dans la chambre de cette dernière que l'invité sera installé, étant donné qu'elle est partie faire la folle avec ses potes. La famille semble accepter sans problème la venue d'Edward et s'efforce de se conduire de manière naturelle avec lui _avec plus ou moins de réussite. Chez les Boggs, on prend la vie comme elle vient...



Le voisinage est en effervescence : un jeune homme inconnu qui débarque dans le quartier, ça fait toujours son effet, alors si en plus, il a de la ferraille à la place des mains ! Les Desperate Housewives locales s'épuiseront en commérages jusqu'à faire sa connaissance ; elles qui s'attendaient à voir un triste sire brutal et dangereux découvrent un type tout à fait charmant, peu bavard certes, mais très habile de ses ciseaux lorsqu'ils s'agit de tailler les haies, tondre les chiens et coiffer les dames.


Les cordonniers sont les plus mal chaussés

Comme Edward a envie de s'intégrer dans son nouvel environnement et qu'en plus, il aime rendre les gens heureux, il accepte toutes les tâches qu'on lui confie. On arrive à la fin de la première partie du film, celle où tout se passe à peu près bien et où les griffures et coupures accidentelles d'Edward prêtent plus à sourire qu'autre chose. Si l'on fait abstraction du harcèlement sexuel dont il fait l'objet !




L'histoire bascule la nuit où Kim rentre de sa session camping avec son mec, Jim, et leurs amis. Sa surprise est grande lorsqu'elle trouve Edward allongé dans sa chambre, sur le matelas d'eau qu'il a malencontreusement crevé d'un coup de lame, quelques jours plus tôt. Elle est la première d'une longue liste à jeter un regard négatif, effrayé, horrifié sur cet invité dont elle ignorait l'existence, et réveille toute la famille de ses hauts cris. Edward est très déstabilisé par sa réaction, lui qui est tombé sous le charme de Kim dès qu'il l'a vue en photo. Les femmes lui tournent autour, mais elle, il devra la conquérir dans les règles de l'art.



C'est pour monter dans son estime qu'il accepte de commettre un méfait pour le compte de Jim, le blond pas très fin avec qui elle sort. Il faut savoir que ce petit bourge fier à bras s'est vexé de n'avoir pas réussi à sous-tirer à son père la thune qu'il lui fallait pour s'acheter une belle voiture, ce qui l'oblige à tourner dans le quartier avec une espèce de van tout pété. Pour arriver à ses fins, il entend profiter de l'absence de ses parents pour faire main basse sur leur magot. Son stratagème : simuler un cambriolage. Pourquoi fait-il appel à Edward ? Parce qu'il s'est rendu compte qu'il était capable de déverrouiller toutes les serrures grâce à ses pinces magiques, bien sûr !

Mais contre toute attente, une alarme se déclenche et tous les jeunes se barrent, complètement paniqués. Ils laissent le robot pris au piège dans la maison de Jim, où les policiers n'auront plus qu'à le cueillir. La scène de l'arrestation prend une dimension à la fois triste et comique lorsque le flic demande à Edward de "lever les mains en l'air" et de "jeter ses armes".

"Police ! On sait que vous êtes là !
Les mains en l'air, jetez vos armes !"
"J'ai dit : jetez vos armes !"

Comme il refusera de poucave ses parodies de copains, il sera considéré comme étant l'unique responsable de la tentative de cambriolage. Il n'en faudra pas plus pour reléguer le garçon aux mains d'acier du rang de chouchou de ces dames à celui de paria. Bienvenue chez les humains...

Edward ramène la coupe à la maison...
... ou paye la vie sociale quand t'as des lames à la place des mains. 

La blague sur "la coupe à la maison" n'est pas de moi : je l'ai entendue en écoutant un récent numéro du podcast cinéma 2 heures de perdues qui était, lui aussi, consacré à notre film du jour. Si vous ne connaissez pas déjà la folle équipe qui anime cette émission, je vous engage à aller voir ce qu'il s'y passe, car c'est à la fois drôle et riche en infos. Voici leur site Internet ; vous pouvez vous abonner à leurs contenus via les plateformes de podcast, les réseaux sociaux, Deezer, etc...

J'aime bien les écouter pendant mon jogging du dimanche matin.
Du coup je me marre en courant et les gens me prennent pour une folle, sûrement.

Edward se démarque de tout le monde ; lui l'homme de métal, lui le cousin d'une série de robots capables de faire des gâteaux à la chaîne, lui qui ne conçoit pas l'imprévu... devient, par une curieuse ironie du sort, le grain de sable capable de dérégler le système mécanique bien huilé de la classe moyenne américaine. Qui, parmi toutes ces familles douillettement installées à l'abri de leurs maisons en carton-pâte, propriétaires de voitures à la carrosserie pastel ressemblant à s'y méprendre à celles des voisins, serait prêt à quitter sa zone de confort pour accueillir un invité qui a des lames à la place des mains ? Personne, à l'exception de Peggy Boggs, qui n'est pas représentative de ses semblables. Comme quoi, le robot n'est pas toujours celui qu'on croit !

Si on a d'abord l'impression que le fils ce l'inventeur a réussi à se faire une place dans la communauté, on comprend vite qu'on se trompe ! Tout le monde semble bien aimer Edward parce qu'il est doué pour la coupe des haies, des cheveux, et parce qu'il fascine d'autant plus qu'il est utile. Or, on le sait, quelqu'un d'indispensable à la société ne se fera jamais jeter, quand bien même il aurait six yeux et des tentacules de calamar à la place de la bouche. Quand on a besoin de quelqu'un on le tolère. Mais malheur à lui si d'aventure son utilité se voit remise en cause, ou s'il se fait surpasser par plus performant que lui.

En fait, la vraie différence entre Edward et le commun des mortels ne se résume pas à ses "mains d'argent" ; elle réside surtout en son ignorance totale des travers de l'humanité : la cruauté, l'injustice, le rejet de l'autre, la malveillance, le mépris, la méfiance poussée à l'extrême, la perméabilité aux croyances les plus farfelues... On pense bien sûr à la folle qui considère Edward comme maudit et diabolique. C'est sans doute ces imperfection humaines que Tim Burton a voulu pointer du doigt dans cette histoire qu'il a inventée de A à Z.

La voisine qui passe sa vie à faire des incantations pour repousser le malin
On peut même parler de portrait à charge de la part du réalisateur à l'encontre des gens en général, et des femmes en particulier !

Prenons les personnages masculins. Edward est un robot inoffensif dont le caractère évolue au contact des hommes. A travers ses souvenir, on découvre un brave bonhomme derrière son inventeur de père. Bill et les hommes du voisinage se montrent relativement bienveillants malgré leurs maladresses. Le petit Kevin s'inscrit dans cette veine en s'obstinant à jouer à "pierre feuille ciseaux" avec Edward jusqu'à ce qu'il "en ait marre de gagner" _forcément... et en le percevant comme une curiosité à exhiber à ses copains : il n'est pas cruel, il a juste l'attitude d'un enfant qui manque encore d'empathie. Quant au flic qui enquête sur le cambriolage, c'est sans doute le personnage qui comprendra le mieux la détresse d'Edward, et qui, à la fin du film, saura faire preuve d'humanité. Au final, Jim est le seul type dépeint de manière négative ; et encore, l'accent est mis sur sa bêtise plus que sur sa méchanceté.

En revanche, je crois bien qu'on ne croise pas une seule femme dans ce film qui ne traîne son lot de névroses ; sans doute à cause de leurs "glandes", pour citer Bill lors du retour fracassant de Kim dans la maison familiale. Peggy est ce qu'on appellerait de nos jours une "bonne personne" _c'est un peu la mode de dire ça, non ? mais elle n'est guère représentative de la gent féminine ; d'ailleurs, elle en est plus ou moins exclue avant que l'arrivée d'Edward ne la rende intéressante. Kim n'est pas des plus accueillantes, même si elle montrera de grandes qualités au cours du film. La "meute"formée par les voisines se compose de bonnes femmes lubriques sans aucune personnalité, bien qu'elles soient créatives dans leur malveillance, réglées pour rentrer chez elles au pas de course dès qu'elles entendent le moteur de la caisse du mari. Elles sont autant de poupées qui font semblant de vivre, voguant d'une maison en carton pâte à une autre _ceux qui connaissent le clip de Barbie Girl (Aqua) comprendront. On ne parlera pas de l'illuminée qui voit en Edward un suppôt de Satan. Tim Burton est plutôt dur dans son portrait des femmes, il exagère, mais c'est pour la bonne cause : à travers les défauts des femmes du voisinage, je pense qu'il a voulu mettre le doigt sur les plaies qu'il faudrait soigner avant de songer à faire avancer le monde. 

Dès lors, Edward peut-il survivre dans ce monde cruel, et si oui, comment ? Beaucoup lui promettent monts et merveilles, tout le monde "connaît un médecin" qui pourrait régler le problème de ses mains ciseaux, mais au final, personne ne le met en relation avec qui que ce soit, personne ne propose vraiment d'aide. Dans le regard des hommes, il n'y a que de la curiosité, de la moquerie, de la peur. Alors, il n'a d'autre solution que de se blinder, de troquer sa naïveté contre la méfiance et la malveillance. Effrayer, c'est éloigner le danger de soi, se protéger, presque.



On en revient au jeu sur les apparences qui ouvre la première rencontre entre Peggy et Edward ; alors que les ombres et la musique laissent penser que l'homme de métal s'apprête à sauter sur la VRP pour l'agresser avec ses ciseaux, la voix juvénile, inoffensive de cet orphelin nous rassure bien vite. Ces apparences et le regard que les gens portent sur elles prendront le dessus ; elle gagneront la partie, malheureusement, invitant Edward le clown triste à regagner son repaire haut perché. Certes, l'issue du film n'est pas très joyeuse, mais il n'empêche qu'il faut montrer cette oeuvre à un maximum de monde. Y compris aux enfants. 



Edward aux mains d'argent 
Tim Burton
1990 



dimanche 19 janvier 2020

Trappeurs de rien - 4 - La chasse aux papillons - Thomas Priou, Pog, Corgié (2018)


Merci à Babelio et aux Éditions de la Gouttière pour l'envoi de l'album BD Trappeurs de rien - 4 - La chasse aux papillons dans le cadre de l'opération Masse Critique. 


L'histoire
Cette charmante BD au format à l'italienne est le quatrième volet des aventures de Croquette, Georgie et Mike, trois trappeurs en herbe, visiblement plus à leur aise pour rapporter des champignons et cacher du chocolat dans le chalet qu'ils partagent que pour chasser. Pourtant, ils vont bien devoir s'y mettre, à la chasse, car la belle Huguette Boucledor vient solliciter leurs services. Arrivée à l'improviste pendant qu'ils étaient sortis, la jeune lépidoptériste a quelque peu pris ses aises et s'est autorisée une petite sieste dans le repaire des trappeurs. A son réveil, elle leur annonce qu'elle est à la recherche d'un papillon rare et qu'elle compte sur eux pour le trouver. Evidemment, ils acceptent : tous trois sont tombés sous le charme de leur invitée surprise. 

Commencer par le chapitre 4... 

Si la couverture et la simple évocation du nom d'"Huguette Boucledor" ne vous ont pas encore mis la puce à l'oreille, sachez que cet épisode de la série revisite le conte de Boucles d'Or et les Trois Ours ; or, si le point de départ ressemble à l'histoire pour enfants que les jeunes lecteurs connaissent déjà lorsqu'ils tombent sur Trappeurs de rien, Pog, Priou et Corgié s'en démarquent rapidement. Huguette s'est introduite chez ses hôtes, a mangé leur chocolat et s'est endormie dans leur lit aussi efficacement que Boucles d'Or s'est rassasiée de la soupe des trois ours, après être entrée dans la demeure familiale. Mais au réveil, les histoires prennent une autre direction :là où Boucles d'Or rentre chez elle, de façon plus ou moins précipitée en fonction des versions du conte, Huguette s'impose, s'installe, se montre caractérielle : son arrivée chez Croquette et ses amis n'est pas le fruit du hasard. Elle leur apporte une quête à poursuivre, et c'est justement ce dont ils avaient besoin pour acquérir de l'expérience. 

Le trio se dévoue pour trouver la perle rare, espérant au passage rafler le coeur de Huguette ; mais parce qu'il n'est jamais bon de courir deux lièvres à la fois, ils récolteront leur lot d'ennuis et de déconvenues. 

... et se sentir frustré, forcément !  

Qui dit trappeur, dit Amérique du Nord ; et qui dit Amérique du Nord dit Indiens. Ici, dans cet univers de petits animaux anthropomorphes, c'est la tribu des Crows qui impressionne les imprudents qui s'aventurent sur leur territoire. Elle jouera un rôle important dans le déroulement de l'histoire, même si à la première lecture, elle m'a semblé survolée, expédiée. Ce n'est pas le cas, bien sûr. Cette impression vient sûrement du fait que je n'ai pas lu les trois premiers albums de Trappeurs de rien, tout en sachant que la BD se construit au fil des chapitres. Tout en sachant aussi qu'il a déjà été question des Crows dans un précédent album. De manière générale, les péripéties s'annoncent, se déroulent et se résolvent très (trop ?) rapidement dans La chasse aux papillons, C'est dommage car la relecture du conte de Boucles d'Or, le choix de cet univers de western aux couleurs chaudes gagneraient à être traités en profondeur. L'idée est tellement bonne...  Mais je n'aurais peut-être pas cette impression si j'avais lu et étudié les trois premiers tomes, et non pas seulement une pièce du puzzle. Et puis c'est pour les enfants. Esthétiquement, c'est très réussi. Mon neveu qui a 3 ans et demi a été complètement séduit, bien qu'ils ne comprenne pas encore les subtilités de l'histoire.

POG ; PRIOU ; CORGIE. Trappeurs de rien - 4 - La chasse aux papillons. La Gouttière, 2018. ISBN 979-10-92111-71-2

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samedi 11 janvier 2020

[COMICS] Iron Man - 1 - Croire - Kieron Gillen / Greg Land (2013)

Message aux puristes qui passeraient par là : je vais essayer de parler comics alors que je suis en train de faire mes premiers pas dans cet univers foisonnant. Par conséquent, je vais sûrement dire des conneries grosses comme moi. Si jamais vous repérez des boulettes qui font mal aux yeux, laissez-moi simplement un commentaire, et j'essaierai de rectifier le plus efficacement possible !



Rattrape le virus avant qu'il ne t'attrape 

C'est une soirée arrosée parmi tant d'autres pour Tony Stark, talentueux concepteurs d'armures dotées d'intelligences artificielles. Il est en train de draguer une blonde à gros seins en vidant des cocktails, tandis que son amie / secrétaire /nourrice / agent / psychologue Pepper Potts veille sur lui discrètement. Elle s'est posée dans le même bar, à quelques tables du couple, prête à intervenir en cas de dérapage.

Alors qu'il vient de ramener sa nouvelle conquête dans son somptueux appart _ Iron Man est un gros bourge semble vivre dans l'aisance _ et qu'il n'est pas loin de conclure, il reçoit un message vocal des plus inquiétants : son amie généticienne Maya Hansen vient de perdre la vie dans une rue de Buenos Aires, et le virus Extremis qu'elle tenait gentiment sous clef a été libéré. C'est une catastrophe : si jamais le puissant Extremis tombe entre de mauvaises mains, la Terre entière va le sentir passer. Elle a confié à Iron Man la lourde mission de le récupérer. 

Hélas, l'engrenage s'est déjà mis en route. Tony Stark va devoir revêtir ses armures les plus efficaces et s'affairer aux quatre coins du monde pour récupérer le précieux. Ses pérégrinations vont le mener à d'anciennes connaissances qu'il aurait préféré oublier...


Je sais, on voit pas bien le contenu des bulles.
Sachez simplement qu'ils sont bourrés tous les deux et que leur conversation n'a aucun sens.

Décors et armures  

L'Avenger va successivement voler vers la Nouvelle Avalon, la Colombie, Paris et enfin dans l'espace ; j'ai un peu galéré pour retracer son parcours car, d'une part, l'action exige une grande mobilité spatiale du héros, et d'autre part, la narration est entrecoupée de flash-backs. Certes, ils sont nécessaires pour les novices, mais ils rendent la lecture difficile. Enfin, c'était ça ou des notes de bas de page à n'en plus finir, j'imagine, alors je me garderai bien de faire la fine bouche.

Deux décors m'ont paru vraiment réussis, dans le sens où ils créent une ambiance qui nous permet d'apprécier au maximum les scènes de combat :

  • La Nouvelle Avalon - Comme l'indique son nom, cette île a voulu recréer la société médiévale des légendes arthuriennes. Le maire s'appelle Arthur, on cherche toujours le Graal _d'ailleurs, on l'aurait trouvé...?, les chevaliers de la Table Ronde sont drivées par une jeune femme nommée Merlin. Au sommet des buildings quelques oriflammes flottent au vent.. Cela n'empêche pas les résidents de vivre avec leur temps : les épées ont été remplacées par des lasers, on n'a plus besoin de chevaux puisqu'on peut voler. Fort de ses projections de flammes et de rayons lasers, l'affrontement aérien "Iron Man vs les chevaliers masqués" prend une teinte Star Wars. 


  • Les Catacombes de Paris - Iron Man doit buter des espèces de succubes emprisonnées dans les souterrains par des illuminés qui se disent scientifiques. Il s'agit en réalité de jeunes femmes à qui on a injecté le virus Extremis ; elles sont donc devenues terriblement agressives et dangereuses. Iron Man débattra avec son armure pour savoir s'il doit sacrifier la dernière. Il choisira de l'épargner et de l'emmener aux Etats-Unis, histoire de la soigner (et d'éviter tout coup de dent malencontreux). Une vignette nous montre qu'elle est enceinte, ce qui peut laisser présager son retour dans un prochain volume. Le combat à la chandelle dans les catacombes a travers les galeries tapissées de signes mystérieux et de crânes humains est surprenant.   

Iron Man prend toujours soin de sortir une armure différente à chaque bataille. Trois m'ont particulièrement étonnée, mais c'est sûrement parce qu'il ne m'en faut pas beaucoup.

  • L'armure translucide - Toute fine, à peine visible, transportable dans une mallette, elle nous rappelle la cape d'invisibilité de Harry Potter. Parfaite pour voyager, elle passe le plan Vigipirate au calme. A la différence, de l'accessoire préféré de l'apprenti sorcier, elle prend une consistance _et quelle consistance ! lorsque Iron Man la revêt. 

  • L'armure hologramme - Celle-là aussi, elle est pas mal. Lorsqu'on veut être sûr de passer incognito la porte d'entrée d'une bâtisse gardée, soit on s'arrange pour être invisible, soit on prend l'apparence du vigile. Tony Stark a opté pour la seconde option, faisant usage de son lumiflexeur intégré. 
  • L'armure canon - Les petits effets, ça va bien deux minutes, mais là on a plus le temps ! Au bout d'un moment, si tu veux arriver à tes fins, tu prends ta plus grosse armure, la balèze, la "canon", et tu défonces tout ce qui t'incommode. Yolo ! En fait, l'armure canon aurait pu s'appeler l'armure Roundup. 

Tony Stark n'est rien sans les carapaces qu'il crée ; fragile, en proie à ses vices, l'homme a su s'"augmenter", construire la puissance qu'il n'avait pas naturellement, et en même temps se créer une protection. L'album s'ouvre et se termine sur la même scène : Iron Man, seul dans sa coquille, volant au-dessus de la ville, est en train de laisser le champ libre à l'introspection, à ses réflexions philosophiques, à ses névroses.

Iron Man nouvelle génération 

Je ne sais pas si c'est aussi le cas dans les anciennes versions d'Iron Man, mais le modèle 2010 du Tony Stark prend la forme d'un play-boy fragile intérieurement, assez chanceux pour avoir une pote à l'écoute et déterminée à le libérer de ses démons _l'alcool notamment, et en même temps assez con pour passer ses nerfs sur elle à coups de vannes et de mépris. Bon, on devine que l'inventeur est plus attaché à elle qu'il ne veut bien le montrer _n'appelle-t-il pas une IA "P.E.P.P.E.R" ? Du coup, j'ai du mal à m'y attacher. Maintenant que j'arrive à la fin du billet, je me dis que j'aurais dû faire un "Roux Cool" sur Pepper Potts, tiens, cette bonne samaritaine qui l'accompagne au quotidien et avec qui il entretient une relation difficile à déterminer.  



Pas évident de revisiter le mythe Iron Man à la lumière de l'an 2000 ! Kieron Gillen et Greg Land ont visiblement su le faire, même si seuls les connaisseurs peuvent en juger. Restent à lire les quatre prochains albums _ Croire est le premier d'une série de 5, et surtout les nombreux précédents ! Graphiquement, les planches sont propres, soignées, presque plastiques ; peut-être un peu trop parfaites à mon goût, justement. Greg Land peint ses personnages de façon tellement réaliste qu'on se croirait presque dans un roman photo. J'ai dû tourner quelques pages avant d'adhérer, mais on va pas cracher dans la soupe : c'est esthétiquement très réussi. 

Kieron GILLEN ; Greg LAND. Iron Man 1 - Croire. Panini Comics, 2013. Coll. Marvel Now ! 128p.  ISBN 978-2-8094-3630-3


samedi 4 janvier 2020

Le Petit Prince de Calais - Pascal Teulade (2016)


Bonne année à tous !

On commence 2020 par un roman pour la jeunesse qui ne vous laissera certainement pas insensibles, et dont vous avez dû entendre parler : Le Petit Prince de Calais, écrit par Pascal Teulade et publié en 2016.

Ce titre a fait partie de la sélection du Prix des Incorruptibles 2018 - 2019, sélection 5ème/4ème.




Jonas coule une vie paisible en Érythrée avec sa famille. Doué pour la pêche et passionné par la mer, il est à la fois le héros de sa petite soeur, le bras droit de son père, le prince de sa mère et de sa grand-mère. Oui, mais à force de penser aux poissons, Jonas a négligé les cours au point de se faire exclure de l'école. Cela signifie qu'en dépit de ses quinze ans, il est disponible pour servir dans l'armée de son pays. Les parents du jeune homme s'inquiètent : il ne savent que trop bien quel sort est réservé aux jeunes militaires, et ils veulent à tout prix l'y soustraire. La mort dans l'âme, ils se résignent à prendre l'autre option : l'immigration : Jonas ira tenter sa chance en Angleterre, et on fera comme s'il avait fugué. Je n'ai pas le souvenir d'avoir lu une date précise, mais on peut dire à vue de nez que l'action se situe aux alentours de 2015.





Quelques jours plus tard, Jonas est confié à un passeur, avec dans son baluchon quelques effets personnels, dont son livre favori : Le Monde extraordinaire de la mer, l'adresse d'un cousin inconnu griffonnée au dos d'une photo, un téléphone portable. Sa mission : aller à Londres, s'y faire une place au soleil, trouver du travail. Les indications qu'on lui donne lui semblent bien abstraites, et les questions qu'il pose restent sans réponse. Mais avant même qu'il ait eu le temps de se retourner, le voilà parti en toute discrétion.

Heureusement, il a eu le temps d'offrir à sa soeur un petit calendrier de l'Avent en guise de cadeau de départ : tous les jours, du 1er au 24 décembre, elle devra ouvrir une fenêtre du calendrier et manger le chocolat qui se cache derrière. Cela lui permettra de ne pas l'oublier.  

Le prince est devenu un migrant parmi tant d'autres.

Issu d'une famille chrétienne, Jonas se sent d'abord porté par la force du prophète Jonas, celui qui a passé trois jours dans une baleine avant de délivrer le message de Dieu. Le voyage du garçon jusqu'à Calais évoque la mésaventure de son homonyme biblique : ballotté de camion en camion, aussi bien caché que s'il s'était fourré dans un gros poisson. Si personne ne le jettera par-dessus bord, d'autres migrants ne manqueront pas de le dépouiller de ses frusques pendant son sommeil. La Jungle de Calais sera un peu sa baleine ; elle ne le gardera pas trois jours mais vingt-quatre, et surtout, elle ne le recrachera pas.

Comme dirait Shrek : "Vaut mieux que ce soit dehors que dedans"

En effet, Jonas se retrouve bloqué en France, à Calais plus précisément, alors qu'il est relativement près du but, en comparaison au chemin parcouru depuis l'Erythrée. Il se rend compte qu'il n'est pas facile de passer une frontière lorsqu'on n'a pas de papiers.

A travers son regard, on découvre le quotidien d'un camp de migrants, et, même nous adultes, on prend conscience de dizaines d'obstacles auxquels on ne pense pas lorsqu'on a un toit et qu'on n'est pas dans le besoin : la difficulté d'avoir les pieds protégés et au sec, l'impossibilité de se laver, d'accéder aux soins, de pouvoir protéger ses effets personnels, son intégrité physique, de franchir la barrière de la langue... L'auteur Pascal Teulade arrive à nous rendre compte efficacement de cette réalité, et il sait de quoi il cause, puisqu'il a passé plusieurs semaines dans la Jungle de Calais aux côtés de l'association Médecins du Monde. Je vous renvoie vers l'interview livrée à la Radio Télévision Suisse.  en mars 2017.


Petit à petit, les forces du petit Érythréen s'amenuisent, le lien qui le rattache à sa famille s'élime de jour en jour. Les atteintes à son corps causées par une blessure à la main, au pied... finissent de lui saper le moral.

Un seul rayon de soleil l'empêche de sombrer au milieu des dunes et du bidonville : la compagnie d'une bande d'adolescents calaisiens plus ou moins en maraude dans la Jungle, ou en tous cas soucieux d'aider les personnes en situation précaire. La plus motivée d'entre eux est Anémone, une jeune fille avec qui Jonas sympathise malgré ses difficultés à communiquer avec elle. Leurs bonnes intentions suffiront-elles à changer le cours du destin ? On aimerait y croire, mais un ravin de misère et de paperasse les sépare. J'en profite pour glisser que ce groupe de jeunes est, à mon avis, le seul élément du roman qui ne soit pas réussi : je les trouve un peu tartes et pas du tout raccord avec les adolescents des années 2010. Mais ce n'est qu'un avis personnel.

On va pas se le cacher, les dernières pages n'ont rien d'un happy end ; cependant, Pascal Teulade nous accorde la possibilité de lire Le Petit Prince de Calais comme un conte et de croire en une fin ouverte. 

Les très belles illustrations de la couverture et de l'intérieur du livre sont signées Marie Mignot.

Thèmes : immigration / famille / amitié / 

Bien que ce roman mérite son petit Prozac d'Or larmoyant d'après les fêtes, il est à mettre entre toutes les mains de la tranche 10-15 ans, je dirais, encore que, comme l'indique l'éditeur, "chaque lecteur est unique". Toute prise de conscience est un point de départ vers une amélioration dans l'accueil des migrants. On n'a pas énormément de livres, qu'il s'agisse de fictions ou de documentaires, qui parlent de ce sujet d'actualité : quand quelqu'un se bouge pour parler de questions qui dérangent et devant lesquelles on a pris l'habitude de fermer les yeux, il faut en parler et diffuser son travail. D'autant plus quand l'oeuvre est réussie. 

Les droits du livre sont reversés à Médecins du Monde.



Pascal TEULADE. Le Petit Prince de Calais. La Joie de Lire, 2016. Coll. Hibouk. 167 p. ISBN 978-2-7511-0669-9


lundi 23 décembre 2019

Joey et le Mystère des Manteaux Noirs - Remi Vidal (2018)

Merci à Babelio et aux Éditions Trois Petits Points pour l'envoi du livre audio Joey et le Mystère des Manteaux Noirs dans le cadre de l'opération Masse Critique. 


L'histoire 


Soyez les bienvenus à Trifouillis-les-Os, une petite ville canine fort cocker coquette, réputée pour sa Butte Saint-Bernard, son Canal du Milou et son Université des Chiens Savants ! En cet après-midi d'été, Joey le chien bleu_ héros et narrateur de l'histoire, a profité du soleil pour aller jouer "à la baballe" avec sa bande de copains. Il nous présente tour à tour Cassidy, sa meilleure amie au caractère bien trempé, Rex le vieux de la vieille et Johnny l'érudit dont le plus grand talent est d'écorcher toutes les expressions qu'il emploie. Tous les quatre forment les Rex Pistols, du nom de leur chef.

Soudain, c'est le drame : un shoot malheureux envoie la balle en plein dans la vitre du salon de l'effrayant George Bouledogue. Ni une ni deux, le propriétaire se lance à leur poursuite, complètement furax, poussant les Rex Pistols à fuir jusqu'au nord de la ville, bien loin de leur quartier et de leurs repères. La joyeuse bande n'a plus qu'à regagner ses pénates avant la tombée de la nuit... mais qu'à cela ne tienne, ils vont profiter de l'occasion pour se payer un peu de bon temps. Ils ne savent pas que de nombreux déboires les attendent sur le chemin du retour.  

Déjà, ils remarquent que la très ambiancée Butte Saint-Bernard est déserte, et de mémoire de chien, on n'a jamais vu ça. Pour Rex, cela n'augure rien de bon. Ses craintes s'amplifient lorsque sa truffe détecte la présence de touffes de poils noirs sur les lieux : les Manteaux Noirs sont de retour. Qui sont-ils ? Pourquoi le vieux chien est-il tout à coup si pessimiste ? Le jeune Joey n'en sait rien, et nous non plus. Alors il nous chante la légende urbaine idoine, sur un air de rock ; on comprend que ces mystérieux chiens au pelage noir sont déjà venus hanter Trifouillis-les-Os quelques générations plus tôt, avant d'être combattus, vaincus et expulsés...

La nouvelle de leur retour met Joey et Cassidy sur les dents : pas question que les Manteaux Noirs viennent s'installer sur leur territoire, il faut chasser ces intrus une bonne fois pour toutes. Ils se lancent à leur recherche, très remontés, et finissent par tomber sur deux d'entre eux. Deux soeurs, Jackie et Vickie, très occupées à faire... rien de mal, en fait ! Encore imprégnée des folles rumeurs qu'ils viennent d'entendre, Cassidy se montre hostile bien qu'elle n'ait aucune raison de l'être ; pas spécialement belliqueuses, celles qui se font appeler les Jack Panters n'entendent pas s'écraser pour autant : oui, elles ont le poil noir, et alors ? Des chiens de Trifouillis-les-Os ou des chiens de passage, qui aura le dernier mot ? Le duel est inévitable ; il prendra la forme d'une joute verbale opposant les natifs de Trifouillis-les-Os aux "étrangères". Seul "le choc des mots" fera la différence. Joey et Cassidy vont apprendre à leurs dépens que les paroles peuvent faire mal lorsqu'elles sont mal choisies, lorsque la colère et la peur les poussent loin, trop loin, bien au-delà de la pensée. 

    


Joey, l'opéra rock 

Ceux qui ont appris à lire avec Ratus le rat vert autrefois seront particulièrement ravis de découvrir aujourd'hui Joey le chien bleu, héros tout aussi remuant et anticonformiste !

Voilà à peu près un an que j'essaie de me familiariser avec la lecture audio _ surtout pour des raisons professionnelles, puisque comme vous le savez (ou pas), on essaie de créer un fonds de livres sonores, au CDI. Je me suis parfois demandé si on pouvait parler de "lecture" et de "littérature" lorsque l'oeuvre enregistrée n'avait pas de "base écrite", si l'on peut dire. A priori, Joey et le Mystère des Manteaux Noirs n'est pas un livre lu à haute voix, mais plutôt un "spectacle audio". Pourtant, je n'ai pas eu de mal à l'associer à un livre. Il faut bien reconnaître que la jaquette du CD _ qui est vraiment un bel objet, soit dit au passage, nous y engage : elle fait vraiment couverture de livre, avec son titre central et son fond vermillon. Les illustrations de l'univers urbain et les petits personnages représentés en style BD nous aident à planter un décor et à imaginer les scènes de départ pour le jeune lecteur qui aurait du mal à "accrocher" aux premières pistes du livre audio. Voilà des petits détails qui n'en sont pas, et qui peuvent faire toute la différence ; ça me fait un peu mal aux mains d'écrire ceci, moi qui n'aime pas juger une noix d'après sa coquille, mais il faut bien le reconnaître : sur un livre audio, l'esthétique de la pochette a son importance. De même, le plan de la ville de Trifouillis-les-Os _avec ses noms de rues bien trouvés, et la retranscription des paroles de toutes les chansons qui rythment l'histoire, nous aident à suivre et permettent de prolonger la lecture.



Il faut le savoir, les aventures de Joey sont relatées sur fonds de chansons rock'n roll, bourrées de références culturelles, musicales, et de messages incitant les jeunes lecteurs - auditeurs au questionnement et à la réflexion : qu'est-ce qu'être différent ? les chiens des rues qui errent dans les quartiers sont-ils méprisables ? la couleur du pelage _et de la peau, bien sûr_ est-elle si importante ? faut-il virer tous les chiens étrangers ? viennent ils vraiment d'un pays "tout pété ?" faut-il croire les rumeurs ? Evidemment, ce monde de toutous peut (et doit) être transposé au nôtre...

Certes, l'avertissement "Parents attention langage mordant" n'est pas volé, mais le ton reste très correct et tout à fait adapté à la tranche d'âge ciblée par la maison d'édition, à savoir les 3-12 ans.

Le livre se termine sur un hymne final qui n'est pas sans rappeler un air bien connu de Matmatah.


Joey et le Mystère des Manteaux Noirs. Rémi Vidal. Trois Petits Points, 2018.