vendredi 15 mai 2015

Dans la série : on n'est jamais si bien servi que par soi-même : L'arbre à bouteilles - Joe R. Lansdale (1994)


"Vous allez voir, ça change des polars habituels !" m'a dit Emilie, la vendeuse des comptoirs de Magellan lors de mon dernier passage à Bordeaux. Il pleuvait, on était en fin de matinée et j'étais venue errer dans le magasin en attendant de retrouver ma pote un peu plus tard. Ca m'a fait plaisir d'y revenir, depuis le temps ; c'est un peu comme la caverne d'Ali Baba, en bien rangé et avec des livres. Le genre d'endroit dont ne sort que rarement les mains vides. 

Sur son conseil, j'ai donc parcouru les différents romans policiers de leur sélection, en m'attardant plus sur celui qu'elle m'avait vanté : L'arbre à bouteilles, de Joe R. Landsale ; ce livre de poche marque le début des aventures de Hap Collins et Leonard Pine, les deux personnages principaux "qui vont mener l'enquête. Pourtant, ils ne sont pas policiers, et de plus, ils sont très différents l'un de l'autre. Ca donne un drôle de mélange, des situations cocasses. On rit à toutes les pages." 




A vrai dire, j'ai tourné les pages par politesse car j'ai du mal avec les romans policiers. Difficile de savoir si l'overdose date des lectures analytiques et cursives du collège (Sans-Atout, Le chien des Baskerville qui m'avait tout particulièrement fait chier, Simenon...) ou si le dégoût a été entretenu par l'univers d'enquêtes et de flicaille qui s'est imposé dans les séries télévisées. Exception pour l'Inspecteur Barnaby : on se paye de tellement bons délires avec ma mère sur sa tête, sur le carré de sa femme, sur son assistant tout mou, sur l'univers un peu kitch, sur le générique très strange... que c'est difficile de cracher dessus. 

Image piquée ici

Mais je venais déjà de refuser une dégustation de thé à "Emilie"_ je ne m'y attendais tellement pas que j'ai dit "non" par réflexe. Je pouvais bien faire l'effort de lire un résumé de bouquin. D'ailleurs, il faut croire que la fille a bien vendu sa marchandise car je suis sortie du magasin avec Hap et Leonard tassés dans mon sac à dos.


L'histoire 

La vie de Hap Collins n'est pas vraiment trépidante. Sa femme est morte, il travaille pour presque rien dans un champ de roses et il peine à conserver son logement. Ses seules richesses : son pick-up et son ami Leonard.  

Pour ce dernier, le moral n'est pas non plus au beau fixe : son oncle Chester adoré, celui chez qui il passait toutes ses vacances lorsqu'il était petit, est mort en lui laissant pour héritage sa vieille maison pourrie, une belle somme d'argent... et une impressionnante collection de bons de réduction périmés. Outre la peine que lui cause cette perte, ce sont d'anciennes blessures qui s'ouvrent en lui : Chester a ni plus ni moins renié son neveu lorsqu'il a appris qu'il était homo, et le contact n'a jamais été rétabli avant que le vieux ne casse sa pipe. 

Léonard vient tout naturellement chercher Hap dans son champ de roses pour qu'il lui donne un coup de main pour organiser les obsèques, et pour réparer la maison : il y a du boulot d'un côté comme de l'autre ! Hap ne se fait pas prier. Son amitié pour Leonard surpasse de loin ses obligations professionnelles. Les voilà partis pour LaBorde, dans les profondeurs du Texas.    

Les marteaux et les clous font leur sortie sur fond de souvenirs, de nostalgie et de regrets. Que la maison voisine de celle de Chester soit une "crack house", passe encore, même si c'est bien triste de voir des jeunes vous insulter et se shooter sous vos yeux sans pouvoir y faire grand chose. C'est parfois sous votre propre plancher que vous faites les découvertes les plus glauques.  


La minute système D 

Plus encore que l'héritage matériel qu'il lui laisse, Chester engage une sorte de réconciliation posthume avec Léonard. En effet, Hap et Leonard comprennent très vite que le vieil homme n'était pas fou au point de laisser traîner gratuitement derrière lui des objets improbables, tels que les bons de réduction périmés, ou une toile peinte par Leonard dans sa jeunesse. La démarche est claire : il a semé des indices afin que son neveu prenne le relais d'une enquête qu'il menait dans le dos de la police avant de mourir. Hap est dubitatif ; pourquoi se cacher des flics si la cause est noble ? Après quelques jours passés à LaBorde, il sera en mesure de répondre lui-même à sa propre question en constatant que le souci majeur des autorités locales, c'est de ne pas faire de vagues dans les quartiers mal famés. Des mineurs qui se droguent, qui dealent, qui disparaissent mystérieusement ? On ferme les yeux et hop ! le problème et réglé. De toute façon, tant que ça ne concerne que des Noirs... Un de plus, un moins...


Discriminations  

A travers la voix de Hap, le "blanc" "démocrate" qui ne s'embarrasse pas de préjugés malgré ses faux airs de rustre lubrique, on constate que les mentalités ne semblent avoir évolué que modérément depuis le XIX° siècle. Près de la masure de l'oncle Chester, l'appartheid tacite règne ; on l'accepte, on le revendique ou on s'y résigne. Trois personnages semblent profondément marqués par la ségrégation ambiante et sont animés d'un fort esprit de revanche. Florida, fière de sa réussite, de son indépendance... et réticente à l'idée d'avoir une relation longue avec un Blanc car elle est convaincue qu'il ne voit en elle qu'une sorte d'esclave facile à prendre. Hanson se définit comme un "bon flic" et met un point d'honneur à se la jouer et à montrer que lui aussi, le Black, peut jouer du flingue. Pour ces deux-là, en mettre plein la vue aux autres et se distinguer est un moteur, pour ne pas dire un projet de vie. Quant à Leonard, il cumule les fautes de goût : il est Noir et homosexuel, et ne peut compter que sa ruse et sur son humour grinçant pour s'imposer _mais ça fonctionne plutôt bien. L'héritier de Chester Pine manie bien l'autodérision et ne cache pas des goûts en matière d'hommes, même s'il se défend de ressembler de près ou de loin aux "folles". Cette peinture à la fois crue et sensible d'un pan de la société texane, sans toute pas bien éloignée de la réalité dans les années 90, est l'une des grandes réussites de L'arbre à bouteilles

Elle fait d'ailleurs bien écho à la relation complexe qui unit Hap et Leonard. On sait que les deux hommes ont un passé commun, un passé plutôt douloureux qui est partiellement évoqué à travers leurs paroles respectives ; Hap a perdu sa femme dans une précédente aventure sordide tandis que Léonard s'en est tiré avec une patte estropiée. Le malheur a contribué a rendre leur amitié indéfectible ; et c'est parce que plus rien ne peut la mettre à mal que Hap le fauché se permet de lancer à Leonard le boiteux quelques vannes de mauvais goût.


Mucho Mojo

Mucho Mojo est le titre original du roman ; il fait référence à un dialogue entre Florida et Hap, en train de contempler la crack house détruite. C'est un peu dommage que ce titre n'ait pas été conservé dans la version française, parce qu'il me paraît plus parlant que "l'arbre à bouteilles". "Mucho mojo", c'est ce que disait la grand-mère de Florida quand quelque chose ne tournait pas rond. "Mucho" pour "beaucoup" et "mojo" pour "magie noire". Mais l'avocate explique que, par un glissement de sens, "mojo" est devenu un synonyme "poétique" de "sexe". Mucho mojo, beaucoup de magie noire, beaucoup de sexe _dans ses réalisations diverses, variées et condamnables quand la pédophilie entre en jeu ; en gros : un joyeux bordel et un sacré nœud de vipères à démêler.




Si tout comme moi vous n'êtes pas très en joie dans le rayon polar de votre libraire, L'arbre à bouteilles et sa paire d'enquêteurs de fortune saura vous réconcilier avec le genre et même vous faire rire.

A part ça, je suis prête à parier que la vendeuse des Comptoirs de Magellan a pensé à cet extrait précis quand elle m'a dit que certains passages étaient vraiment très drôles :

"_Surveillez votre langage, protesta Warren. 
_ Excusez-moi, dit Hanson. 
_ Parfait, dit le vieil homme. Je suis facilement choqué. 
_ Mais c'est vrai, non ? insista Hanson. Même modus operandi. 
_ Transmission d'une pratique, dit Warren. Attendez une minute. (Il mit ses doigts dans sa bouche et ôta son dentier qu'il posa sur table, à côté de sa tasse à café.) Les connards qui font ça sont durs à choper, ajouta-t-il. 
Ses lèvres s'agitaient maintenant comme un drapeau dans le vent. 
_ Merde ! s'exclama Leonard. Remettez vos dents ! J'essaie de boire mon café, là. 
[...] 
_ Je crois que je comprends tout ça, dit Hanson. Mais... bon sang, j'suis d'accord avec Leonard, remettez vos dents ! 
Doc Warren l'ignora, lui aussi, et continua à siroter tranquillement son café. Ses lèvres molles faisaient un bruit de cochon à l'abreuvoir."

Si l'histoire avait été un poil moins glauque, je l'aurais présentée aux CDI !


=> Voici un lien vers une critique qui conserve bien l'esprit de l'auteur et le ton employé. 

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LANSDALE, Joe R. L'arbre à bouteilles. Une enquête de Hap Collins et Leonard Pine. Gallimard, 2000. Coll. Folio Policier. 363 p. ISBN 978-2-07-030059-4



   

dimanche 26 avril 2015

Culture poule : Pouline - Carine Foulon / Thahn Portal (2015)


Parce qu'on n'avait pas fait de point Culture Poule depuis longtemps, parlons aujourd'hui de Pouline, un très bel album pour enfants réalisé par Carine Foulon et Thanh Portal. Même s'il m'a laissée un peu perplexe par moments, vous l'aimerez bien avec ses belles couleurs et ses personnages dessinés au crayon, à l'ancienne.

D'habitude, je garde les formalités d'usage pour la fin du billet, mais une fois n'est pas coutume : merci à Babelio et aux éditions La Palissade pour l'envoi de cet album, suite à l'opération Masse Critique organisée le mois dernier _c'était une spéciale "Littérature Jeunesse", ahah !  




Pouline met en scène les péripéties d'une poule manifestement très fière d'avoir pondu cinq oeufs au sommet d'une colline ! Mais lorsque les coucous échappent à son contrôle et dévalent la pente en roulant comme des billes, elle n'a d'autre choix que celui de se lancer à leur poursuite dans une course effrénée !

C'est parti pour la grande aventure des chiffres de un à cinq !

Quatre façons de se faire cuire un oeuf 

On a beau être à la campagne, Pouline et ses oeufs hyperactifs vont croiser du monde sur leur chemin : un renard, un brigand, une fillette, une fouine et "son amie l'hermine". Leurs points communs : ils ont la dalle, ils aiment les oeufs, et ils vont être les seuls capables d'interrompre la fuite interminable des "bébés" de la poule... pour les gober sans se poser de questions ! Ainsi, Goguenard le renard récupère le premier pour en faire un oeuf mollet. Sacripan le brigand prévoit de cuire le deuxième à la coque ; la fillette, un peu plus créative, envisage la possibilité de faire des crêpes avec le troisième, tandis que la fouine mise sur la convivialité en proposant une omelette à ses amies. On attend en vain le moment où un animal va se prendre de compassion pour Pouline et lui remettre son oeuf en main propres au lieu d'en faire son repas. Bande de voraces ! Mais par chance, il en reste toujours un en course...

Ces bêtes et figures de la forêt ne sont pas des inconnues des histoires pour enfants ; l'introduction du renard nous ramène forcément au bestiaire des fables et autres comptines populaires, auxquelles appartient par exemple Roule galette. Pour ceux qui ne se souviendraient pas du destin tragique de cette petite galette vantarde, bien qu'elle n'ait pas de quoi faire sa belle (n'est-elle pas le résultat d'un mélange de farine et de poussières raclées sur le sol d'un grenier vide ?), voici un petit rappel en images :


 

Dans cette version, le renard est l'animal qui se montre assez malin pour séduire la galette allumeuse* et la manger ; il surpasse en ce sens les autres protagonistes, tout aussi intéressés que lui, mais beaucoup moins réactifs.

Sacripan et la fillette évoquent quant à eux ces drôles de personnes qui errent dans la forêt, trop humaines pour ne pas être louches, toujours un peu isolées... Toujours au bon endroit au bon (ou au mauvais) moment, et le plus souvent de passage. Vous savez ! les bûcherons, les braconniers, les jeunes servantes, les princesses échappées de leur tour, les bandits...

Tout de rouge vêtue, la petite fille à l'allure antipathique _ déjà riche d'une galette, que demande le peuple ! fait d'autant mieux écho au Petit Chaperon rouge qu'elle se réfugie chez sa grand-mère pour lui faire part de sa belle trouvaille ! Sacripan pourrait être, de son côté, le reflet du bûcheron ; car, contrairement à ce que peut laisser présager son statut, il n'a pas l'air "méchant". Pourrait-il être un clin d'oeil aux Trois brigands de Tomi Ungerer ? Ok, ce serait un peu tiré par les cheveux, même si on sait qu'ils se révèlent moins mauvais qu'ils en ont l'air malgré leurs capes sombres et leur hache impressionnante... Mais ce serait drôle.
    



Pouline entre donc dans la ronde des histoires pour enfants friandes de personnages de fables, de contes, facilement convertibles en comptines et à peine édulcorées dans leur cruauté. Car à la fin, quatre des cinq oeufs ont été gobés avant que la poule ait eu le temps de s'apitoyer sur leur sort. Faut-il s'en émouvoir ? Après tout, manger un oeuf n'est pas tuer un poussin.


Oeuf ou poussin ? Spéculations... 

Pouline se fait donc voler ses oeufs l'un après l'autre, mais choisit à chaque fois de limiter la casse en poursuivant ceux qui continuent à rouler inlassablement. Un de perdu, c'est un de perdu ! On peut lire dans son attitude un message encourageant : la vie continue même dans l'adversité, il faut avancer quoiqu'il arrive. Parallèlement, la légèreté avec laquelle les auteurs font état de la fin tragique des ovules amène les jeunes lecteurs à relativiser. Oui, Pouline perd ses oeufs, mais ce n'est pas aussi grave que si elle perdait ses poussins ! Ils n'ont pas encore de cerveau, de conscience, et ne sont pas viables hors de leur coquille ; ce sont des aliments parmi d'autres, et il vaut mieux se réjouir pour tous ceux qui vont assurer leur survie grâce à eux : le renard, la fouine, les humains. La preuve : tout le monde a l'air très gentil (même le brigand) et la maman ne pleure même pas !

Cet album m'a rappelé un TP que nous avions tenté de faire en 2nde, dans le cadre du cours de SVT. De ses grosses mains poilues, Chouzy nous avait remis un oeuf de poule placé en couveuse trois ou cinq jours auparavant. Nous devions ouvrir délicatement la boîte de Pandore, repérer l'embryon de poulet et y injecter un peu d'adrénaline. L'effet attendu était une accélération bien visible du rythme cardiaque, de façon à ce qu'on remarque d'une part le fonctionnement automatique du muscle, et d'autre part, l'impact de la substance sur la fréquence des battements. Ou quelque chose comme ça. Le coeur était donc censé battre plus vite après le coup d'adrénaline, de la même manière que le palpitant d'un poulet se serait affolé s'il avait été en danger et s'il en avait secrété naturellement. Evidemment, Estelle et moi avons par maladresse crevé le jaune et perdu toute trace de l'embryon par la même occasion ; du coup, nous n'avons rien pu faire et Chouzy s'est foutu de notre gueule. Nous nous sommes défendues en disant que ce n'était pas très jojo de sa part, de nous faire disséquer des poulets comme ça sans prévenir, et que d'abord est-ce qu'il avait bien le droit ?? Il a répondu très posément que l'embryon ne faisait pas le poulet, et que si nous avions eu affaire à un poussin conscient de ce qui lui arrivait, nous n'aurions pas eu besoin de lui souffler un remontant pour lui enflammer le coeur : son cerveau s'en serait occupé sans qu'on ait besoin d'intervenir !



D'ailleurs, c'est marrant, mais je crois que c'est à l'issue de ce TP que je me suis vraiment positionnée en faveur de l'IVG ; jusque là, j'avais toujours eu un peu de mal à me faire mon idée sur la question. J'ai toujours eu un train de retard dans les matières scientifiques, et si je n'ai plus grand souvenir du cours qui a suivi cette expérience, elle m'aura au moins servi à quelque chose ! Ah, Chouz serait fort aise de l'apprendre, certainement ! Mais pour en savoir plus sur le TP en lui-même, voici sa description faite par des professeurs de SVT, ainsi que le protocole à suivre.


SAUF QUE...
COUP DE THÉÂTRE  ! 
Le cinquième oeuf éclot et un poussin s'en extrait.
ET là ça change TOUT !

Cet événement amène à poser deux hypothèses qui imposent l'une comme l'autre une relecture de tout l'album :

- Tous les oeufs de Pouline étaient prêts à éclore. Ils étaient donc viables ! Goguenard le renard, Sacripan le brigand, l'autre gonzesse sans nom, Madame la Fouine et ses amies (pourquoi est-ce que ces dernières m'évoquent une maison close ? suis-je la seule ? ) sont tout bonnement coupables de poulicide involontaire.

- Si l'on va au-delà du non-sens qu'induit l'éclosion sans couvaison du dernier poussin, on peut estimer que le phénomène aurait pu se produire également pour les quatre premiers. Là encore, il ne s'agit plus de casser un oeuf, mais de manger du poulet. Pouline devient l'histoire d'une portée décimée dont une poulette insouciante est l'unique survivante !


On déplore alors que la mère semble s'en contenter et ne laisse paraître aucun esprit de vengeance. Pouline projette aux lecteurs une curieuse image de la famille monoparentale : elle est inexpérimentée, visiblement jeune, débordée, impuissante. Toute à son admiration pour son "oeuvre", la poule fait "ce qu'elle peut" et perd le contrôle de sa marmaille soudainement extraite du nid pour on ne sait quelle raison d'ailleurs, et ne peut plus rien faire d'autre que courir derrière les oeufs en jurant et "râlant"... alors qu'ils sont tout aussi piégés qu'elle par les lois de la physique. La manière dont le personnage est dessiné renforce cette impression : des cils bien marqués, des yeux de galline sous hypnose, des joues rouges et une belle crête rouge aux pointes arrondies font de la poulette une héroïne extrêmement sympathique mais pas très crédible ! Pourquoi Pouline n'est-elle pas une poule plus forte ? C'est un peu frustrant.


Pouline


Ce sentiment ne s'impose pas forcément à la première lecture ; je pense qu'il se construit au fur et à mesure du parcours de la mère poule, déboire après déboire et râleries après râleries _et qu'il reste très personnel. Autant ne pas s'y limiter.

La forme de l'album se prête à d'autres interprétations. Tout est toujours question d'interprétation _ouais, ça fait beaucoup rire quand je dis ça, mais c'est vrai. Réalisé dans un format rectangulaire**, il permet de concilier les vastes paysages verdoyants et les passages narratifs.L'utilisation de la double page une fois sur deux, pour illustrer la course-poursuite de Pouline et de ses oeufs, facilite une première approche des plans pour les enfants : les animaux sont alternativement vus de très loin, perdus dans la colline sur l'étendue des deux pages, puis de très près. La détresse de la poulette est renforcée par ces plans qu'on pourrait qualifier de panoramiques : la colline couverte de brins d'herbe finement dessinés semble s'animer et "aspirer" Pouline. Le lieu de l'action devient alors une zone vertigineuse, dangereuse, presque aussi angoissante qu'une forêt. Mais à l'utilisation de la double page succède la "rencontre" avec les personnages secondaires attachants, organisée en deux temps : sur la page de gauche, on présente en gros plan "l'habitant" de la colline, et sur celle de droite, ce qu'il va faire avec l'oeuf qui est arrivé jusqu'à lui.

Pouline est donc un album qui joue sur les contrastes : les couleurs chaudes, douces et rassurantes révèlent une colline pleine de pièges. L'aspect conventionnel du livre dans sa forme et dans son texte tout en rimes régulières dévoilent le désordre et même une dimension fantastique : les traces de pattes d'une poule qui court dans tous les sens et le choix des auteurs de disséminer des bribes de l'histoire dans différentes zones de la page viennent contrer l'apparente régularité l'oeuvre ; parce que Pouline crie "reviens, mon petit poussin", la coquille du dernier oeuf se brise comme par magie et laisse place au poussin.

Si, comme je l'ai dit plus haut, tout ne me séduit pas dans cet ouvrage, il reste très original, ni trop doux, ni trop cru, aussi chantant qu'une comptine (tout en nous faisant grâce de l'air détestable qui nous reste dans la tête pendant trois jours) ! 


FOULON, Carine ; PORTAL, Thanh. Pouline. La Palissade. La Rochelle, 2015. 26 p. ISBN 979-1-0913-3013-8
Prix : 13,50 


tous les livres sur Babelio.com
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* N'oublions pas qu'à la base, la vieille la dépose sur la fenêtre avant de la donner au vieux car elle est "trop chaude". Ce n'est pas anodin !
** Je m'appuie sur le dossier "L'album au CDI" réalisé par Martine Hausberg, documentaliste et formatrice en littérature jeunesse. 

dimanche 1 mars 2015

Certifié Cayoc !


Enfin un label qualité pour tous les cayocs du monde, parce qu'ils le valent bien ! 




samedi 28 février 2015

On a la technique ...





... ou on l'a pas ! 


Je vous rassure, on l'a libérée de son seau juste après la photo !
Si ça se trouve, elle est restée bloquée là-dedans pendant des heures !


vendredi 27 février 2015

La peau même en offrande - Alicia Kozameh (2013)


Opération Masse Critique, le retour ! 

Sans vouloir faire de mauvais jeu de mots, la situation devient critique. Voilà presque trois semaines que La Peau même en offrande, le recueil de nouvelles d'Alicia Kozameh, est arrivé dans ma boîte aux lettres, et j'ai toujours un mal fou à traduire ma lecture avec des mots. Il faut dire que depuis la dernière fois que j'ai pondu un texte ici, les saumons ont eu le temps de rejoindre au moins trois fois leur contrée natale. Bref, je ne sais pas si c'est à cause du boulot, des bourgeons, de l'euphorie de la colloc ou du retour de mes petits poulets endiablés, mais j'ai le cerveau plein de noeuds.

Espérons qu'un recueil de nouvelles parlant de femmes prisonnières politiques en pleine dictature argentine, à la fin des années 70 pourra dégripper tout ça !




Militante d'extrême gauche et membre du Parti Révolutionnaire des Travailleurs, Alicia Kozameh a été emprisonnée de 1975 à 1978 pour s'être opposée à la dictature militaire qui a serré l'Argentine pendant quelques temps. Elle a gardé de cette période d'enfermement un traumatisme qui ressort dans chacune de ces nouvelles, comme autant de cicatrices sur le corps convalescent que forme l'ouvrage.


"La peau même en offrande", histoires d'un corps écorché 

Les huit textes, écrits entre 1992 et 2003, sont organisés en trois grandes parties : "Accumulations", "Consécrations" et "Prisons complémentaires". On s'éclatera bien à lire dans le choix de ce plan une sorte de corps humain pas tout à fait libre de ses mouvements _ et on s'efforcera d'expliquer pourquoi, évidemment.

Accumulations _ la tête ? compte un seul et unique texte d'ouverture qui a le mérite d'annoncer la couleur. Point d'action encore, mais la peinture d'un personnage retirant un collier pour le déposer sur sa table de nuit, et déjà l'exposition de quelques grandes idées. La vie est comparée par la narratrice (ou le narrateur ? bien qu'on suppose l'ombre de l'auteure derrière ce "je") à un collier de perles capricieuses, rassemblées par hasard et pas toujours contrôlable. La métaphore du corps, voire du corps enfermé apparaît pour s'installer durablement se faire filer jusqu'au bout du recueil.

Consécrations est le chapitre le plus touffu du recueil ; il est le tronc, muni de ses bras qui se débattent, de ses mains qui vivent et qui veulent caresser autant que se battre. Les trente détenues de la nouvelle "Esquisse des hauteurs" tentent un passage en force dans nos esprits ; en racontant leur quotidien dans la prison souterraine, à la veille d'un "renforcement" sécuritaire du lieu _elles sont en train de se faire emmurer, l'auteure nous montre comment préserver sa liberté de penser au sein-même de la cellule. Théâtre improvisé, partage d'histoires, sculpture sur os de volaille récupérés dans les gamelles... tout fait ventre. "La rencontre. Oiseaux" est une suite toute trouvée : on suit le périple de 27 femmes qui se sont connues en prison et qui veulent se retrouver pour prendre un verre... toutes en même temps ! Leur attroupement effraie, dérange, mais qu'importe : leur préoccupation majeure, c'est de savoir ce que fichent les trois manquantes. Viendront-elles ? "Deux jours dans la relation de ma belle-soeur Inès avec ce monde péremptoire" est une conversation factice et rêvée entre la narratrice et sa belle soeur plus attirée par la mort que par la vie après la perte de son mari. On comprend que l'homme a payé cher son militantisme ; les survivantes, qui partagent ses aspirations à la démocratie, ne font pas leur deuil de la même manière. L'une a pris le parti de la vie, l'autre stagne et s'enfonce... Plus poétique encore, "Vents à rotation perpendiculaire" traite du phénomène de disparitions en masse d'étudiants fauteurs de troubles qui la ramenaient un peu trop pour ne pas faire tache aux yeux de la junte militaire au pouvoir à cette époque. Enfin, "Dernier message" boucle les Consécrations en faisant écho à la première nouvelle ; il s'agit d'une lettre écrite par une détenue de la prison de Rosario à ses proches.
 

Prisons complémentaires, c'est un peu les jambes qui aimeraient se mettre en marche mais qui restent engluées... On quitte l'univers carcéral pour aborder d'autres formes d'enfermement, moins restrictives physiquement mais tout aussi frustrantes. "Mungos Mungo" me semble parler de cette période de traumatisme qui suit la libération d'un être trop longtemps coupé du monde, effrayé de percevoir le trop-plein de vie autour de lui alors qu'il ne peut plus ressentir la sienne. Comme une note d'espoir, "Alcira en jaunes" décrit la naissance de l'engagement politique d'une fille en proie aux contradictions de sa propre famille _ sa mère et sa grand-mère sont juives, et son père antisémite, et à l'ambiance houleuse qu'on devine. Alcira est-elle Alicia ? Elle seule le sait.


On n'a pas gardé les vaches ensemble
du coup on a du mal à se capter...

Alicia Kozameh nous propose ici quelques morceaux d'une expérience personnelle terrible, tellement personnelle qu'il est difficile de mesurer toute sa force. Pour apprécier à fond La peau même en offrande, il est préférable de connaître d'une part la romancière et d'autre part l'histoire de l'Argentine. N'étant calée ni sur l'une, ni sur l'autre, j'ai du passer à côté de plusieurs pans du recueil, même si ce fut l'occasion d'en apprendre un peu plus sur les deux ; et, vous l'aurez compris, j'ai eu un peu de mal à en tirer quelques impressions personnelles. Du coup, bien que le sujet soit à la fois, riche, passionnant et révoltant, je n'ai jamais réussi à rentrer dans le recueil et être particulièrement touchée par les différents textes _si ce n'est "Esquisse des hauteurs" et ses héroïnes hautes en couleurs. J'ai beau savoir que cette femme est passée par des moments particulièrement difficiles à vivre, qu'elle s'en est sortie, et que son travail d'écriture a sans doute contribué à lui permettre de surpasser son traumatisme ; qu'elle s'est battue pour la démocratie et qu'elle n'a guère été récompensée de ses efforts ; qu'elle a perdu des êtres chers dans la bataille... sa poésie n'a pas trouvé la bonne combinaison pour débloquer mon empathie. Ou alors je suis rouillée d'autre chose que tu cerveau.. Je vous engage à lire le recueil et à vous faire votre propre idée, car comme je vous j'ai dit plus haut, je n'avais pas toutes les clés de lecture en ma possession sur ce coup-là.

Vache Milka gonflable.
Y a la même dans l'Intermarché de mon village !


Bibliographie 

KOZAMEH, Alicia. La peau même en offrande. Zinnia Editions, 2013. 128 p. ISBN 978-2-95447230-0 

"Argentine : vie politique depuis 1945". Encyclopédie Larousse. URL : http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/Argentine_vie_politique_depuis_1945/187451. [en ligne] Consulté le 27/02/15

Association Espaces Latinos Amérique Latine.  "Alicia Kozameh. Argentine". Espaces Latinos.fr. URL : http://www.espaces-latinos.org/alicia-kozameh/. [en ligne] Consulté le 27/02/15


Et bien sûr, merci aux Editions Zinnia et à Babelio pour l'envoi de cet ouvrage !





    

mercredi 18 février 2015

Mickey a testé pour vous...

... foirer son plan à trois. 



lundi 9 février 2015