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samedi 12 novembre 2016

Larme de Rasoir Spéciale Couverture Déprimante ! Le garçon au sommet de la montagne - John Boyne (2016)


L'auteur du Garçon en pyjama rayé semble avoir voulu tailler dans la même veine en composant son dernier roman intitulé Le garçon au sommet de la montagne. D'ailleurs, la mention à ce magnifique ouvrage que je n'ai toujours pas lu _ne hurlez pas, c'est en partie parce que j'en ai beaucoup trop entendu parler !_ apparaît en bas de la première de couverture, juste au-dessus du nom de l'auteur.




LA couverture déprimante 

Oh, on aurait très bien pu se passer de cette discrète opération publicitaire tant le roman n'aura guère de mal à se vendre, étant donné la qualité de son contenu. Saucissonné dans des stries de fil de fer barbelé, le titre occupe les trois quarts de la page, en grosses lettres blanche sur un fond rouge sang. En bas, on devine la montagne plus qu'on la voit, comme assombrie au coucher du soleil. Le garçon _qu'on ne connaît pour l'instant que par le mot qui le désigne ! peut bien être au sommet des neiges éternelles s'il le souhaite, il ne respire par la liberté pour autant.. Contrairement à lui, un rapace prend son envol, tranquille.

Voilà une belle couverture déprimante comme on les aime ! Tournons les pages, à présent...



De quoi ça parle, sinon ? 

L'histoire débute en 1936. Pierrot Fischer, 7 ans, vit à Paris avec sa mère Emilie. Sa famille s'est disloquée quelques années plus tôt, lorsque son père s'est suicidé : en effet, cet ancien soldat allemand n'avait jamais réussi à se remettre complètement du traumatisme de la guerre de 1914 - 1918 et a fini par se jeter sous un train après avoir sombré dans la dépression. Depuis, Emilie travaille comme serveuse dans le restaurant de M. Abraham, tandis que son fils passe ses journées avec son copain Anshel, un petit Juif muet qui aspire a devenir écrivain. Mais ce semblant d'équilibre dure pas ; Emilie tombe malade et meurt à son tour. Pierrot est balancé dans un orphelinat orléanais.

Là, on se dit : bienvenue chez Charles Dickens ! D'ailleurs, le narrateur lui-même y fera allusion au détour d'un chapitre.. Eh bien, on se trompe. Pierrot ne fera pas ami ami avec Oliver Twist ! Le destin qui lui est réservé s'annonce bien pire, d'une certaine façon...

"Les gars, je crois que la soupe au choux est en train de remonter !"

Alors qu'il s'intègre bon an mal an au milieu des gosses abandonnés, sa tante Beatrix se manifeste et demande à en avoir la garde. Si Pierrot était au courant que son père avait une soeur, il s'était souvent demandé pourquoi il ne l'avait jamais vue ; il fallait croire que le moment était venu...

Le voilà parti pour l'Allemagne, et, après un voyage éprouvant où il se fera bousculer par un soldat nazi puis par quelques ados des jeunesses hitlériennes, il découvre la grande maison au sommet de la montagne qu'il habitera désormais, et dont Beatrix est la gouvernante. Tout le monde se montre plutôt sympa avec lui, que ce soit Ernst, le chauffeur, Emma la cuisinière, ou encore Herta, la "deuxième chef des bonnes". Mais il doit se plier à des consignes strictes qu'il ne comprend pas et contre lesquelles il se braque : ne parler ni de sa mère française, ni de la folie de son père, et encore moins de son ami juif. Pourquoi ? Parce que cela pourrait déplaire à Monsieur. Monsieur est le propriétaire des lieux, et même s'il est rarement là, sa menace pèse sur les épaules de tous.

Cependant, on comprend assez vite que le mystérieux Monsieur n'est autre que Hitler. Ceci explique cela.

A lire également : tous les "Dickie" de Pieter Von Poortere !

Après une ellipse d'un an, on retrouve un Pierrot -ou plutôt un Pieter_ bien changé... En quelques mois, le dictateur n'a eu aucun mal à laver le cerveau de l'orphelin fragile et déboussolé qui ne cherchait qu'un repère et une figure à admirer. Lorsque le Führer lui offre son premier uniforme de nazi en herbe, l'enfant se sent "adopté", pris au sérieux par cet homme capable de se montrer à la fois si doux et si dur avec lui _un peu comme son défunt père. Il ne voit pas que l'enflure est en train de faire de lui le plus fidèle des indics. Sa fascination aveugle pour l'odieux personnage va l'emmènera de plus en plus loin. Jusqu'à se retourner contre ceux qui ne lui voulaient que du bien. Jusqu'à prendre en note, sans vraiment comprendre _mais un peu quand même... les plans des camps de concentration. Froidement. Sans la moindre empathie. Car là où Pierrot se salit les mains, Pieter ne fait que son devoir de patriote.   

En racontant la descente aux enfers d'un gamin faible, malléable et désireux de faire enfin partie d'un groupe, Le garçon au sommet de la montagne est un de ces romans qui réveillent. Il gagnera à passer entre le plus de mains possible, d'autant plus qu'il s'adapte à très bien des contextes autres que celui de l'Allemagne nazie. Moi qui aime bien me moquer des livres tristes, je le recommande à tout le monde, jeunes et vieux, pour le lire, simplement ou pour l'étudier, si possible...


Voilà, la dame du CDI a tranché !

Du coup, notre interprétation de la couverture prend un chemin plus sûr ; on y retrouve les trois couleurs du drapeau nazi _rouge, blanc, noir.. Le lecteur contemple la neige depuis un camp entouré de fil de fer barbelé. Ah, il est à son aise, le Führer, là haut dans la montagne _ au passage, il s'agit d'un montage d'une photo du Mont Blanc. Au point où on en est, on peut partir du principe que l'oiseau qui vole au-dessus du titre est un aigle, symbole facho s'il en est. Il plane au-dessus de la tête du "garçon au sommet de la montagne", emprisonné dans ses idées arrêtées et serré de près par le maître "si généreux" qui a bien voulu le "recueillir" lorsqu'il était dans la difficulté... On remarquera que personne n'est représenté, même si tout est suggéré ; voilà qui colle bien à l'époque dont-il est question, Pierrot n'a-t-il pas vu sans voir, dit sans dire et fait semblant de ne pas entendre, de ne pas comprendre ? L'illustration se poursuit sur la tranche et sur la quatrième de couverture, pour une finalisation parfaite de ce bel objet.



Ne dis jamais que tu ne savais pas. (...) Ce serait le pire de tous les crimes."

Prozac d'or bien mérité pour cette oeuvre 



John BOYNE. Le garçon au sommet de la montagne. Gallimard Jeunesse, 2016. 272 p. ISBN 978-2-07-066996-7

mercredi 24 août 2016

Soyons sérieux : Les films interdits du IIIe Reich - Felix Moeller (2013)


Soyons sérieux ! 
Parce que ça faisait longtemps...
Voici une fiche de travail suite au visionnage du documentaire de Felix Moeller : Les films interdits du III° Reich (2013). Une pure paraphrase, n'en attendez rien.



Dans les enfers des Archives du Cinéma allemand, situées près de Berlin, sont conservés les films de propagande nazie sortis sous le IIIe Reich. Trois cent d'entre eux sont actuellement interdits à la diffusion car ils délivrent des messages racistes, antisémites, glorifiant le nazisme, la haine et la guerre. Paradoxalement, il reste facile de les récupérer sur Internet, "en contactant des revendeurs d'extrême droite", nous explique une intervenante, ou en suivant des chaînes Youtube de néo-nazis...

Il faut savoir qu'à l'époque, le cinéma était un instrument de pouvoir à part entière pour Goebbels, ministre de la propagande et parfaitement conscient que le septième art pouvait retourner le cerveau des gens. Au plus fort de la guerre, le peuple allemand était un gros consommateur de films et ne passait pas entre les mailles "l'industrie du divertissement nazi". Absurdes mais divertissants _pour des spectateurs démoralisés, les "films de la nation" faisaient pleinement partie de la stratégie de communication du Reich ; Goebbels n'hésitait pas à commander des films à gros budget et à se montrer généreux envers les stars du moment.. Entre autres, Emil Jannings et Heinrich George. Le premier avait choisi de travailler pour le III° Reich, non par conviction, mais parce qu'il gagnait plus qu'à Hollywood et pouvait choisir ses rôles. Le second est toujours une énigme, puisqu'il s'agit d'un acteur défavorable aux idées du Reich qui a changé de camp. 

Le documentaire Les films interdits du III° Reich interroge la nécessité d'une interdiction ou non de ces oeuvres, de nos jours. Si les difficultés d'accès au nom de la protection de l'enfance sont légitimes, elles posent aussi un problème : elles empêchent les jeunes de connaître une partie de l'Histoire qui a bel et bien existé. Alors, on se demande à présent ce qu'il faut faire de toutes ces bobines : sont-elles encore dangereuses ? comment serait perçue leur remise en circulation ? doit-on les oublier ? Certainement pas.

Bientôt la rentrée = TOUS SUR ARTE ! 


Felix Moeller choisit une poignée de films d'époque pour nous permettre de nous faire une opinion : Heimkehr, Le Juif Süss, Suis-je un assassin ? Pour chaque exemple, il nous montre un extrait de l'oeuvre, puis une scène de projection en public, avant de nous faire partager les réactions des spectateurs à l'issue de cette projection.  

Heimkehr : l'action se déroule en Pologne, ou vie une minorité d'Allemands violemment persécutés et torturés par les Polonais. Le procédé est adroit : en adoptant ce point de vue, les Allemands sont victimisés et l'invasion de la Pologne se justifie au motif de la légitime défense. C'est tout simplement l'inverse de la réalité, mais les spectateurs adultes considèrent qu'une jeune qui n'a aucune culture historique et aucun recul pourrait très bien se laisser prendre au piège.

Le Juif Süss fait partie de la quarantaine de films diffusés sous conditions, c'est à dire qu'ils sont ils sont forcément précédés d'une présentation et suivis d'un débat. Il y est question de Süss, un homme ambitieux, malhonnête et amateur de femmes.

Suis-je un assassin ? suscite aujourd'hui encore des réactions contrastées : s'il s'inscrit officiellement dans la longue liste des films de propagande nazie, et veut justifier une élimination massive des personnes handicapées, il adopte un point de vue bien particulier. Une femme apprend qu'elle est très malade et supplie son mari de la tuer avant qu'elle dépérisse ; celui-ci s'exécute. Aujourd'hui, ce long métrage pourrait être compris comme un film en faveur de l'euthanasie. Le réalisateur (Liebeneiner) avait alors pour mission de susciter le débat dans les chaumières à défaut de pouvoir le faire en public _morale chrétienne oblige.


Les réactions des spectateurs _adultes ou scolaires_ se recoupent : 

- Sans connaissances préalables, ces films présentent toujours un danger, surtout pour des adolescents paumés. Ce n'est pas pour rien qu'il existait des films de propagande spécifiquement conçus pour la jeunesse sous le III° Reich. Ils fonctionnaient d'ailleurs très bien sur certains d'entre eux ; aujourd'hui encore, ils pourraient faire basculer du mauvais côté des enfants sensibles aux idées d'extrême droite. 

- Beaucoup sont convaincus que les mécanismes de propagande pourraient fonctionner sur le grand public.
- Les lycéens s'effraient qu'il soit aussi facile d'entrer dans ces films ; les ficelles de la manipulation sont très efficaces, surtout lorsqu'elles font appel à nos sentiments.
  
- Les stéréotypes existent partout, sous différentes formes, même si les Juifs, les Anglais et les handicapés ne sont plus les principales cibles... Cela ne veut pas dire qu'on est hors d'atteinte.

SECOND DEGRÉ !!! - SECOND DEGRÉ !!! - SECOND DEGRÉ !!!

- Il est important de découvrir ces films, mais de manière encadrée. Selon les lycéens parisiens que l'ont peut voir dans le documentaire, une diffusion télévisée et sans explication préalable du Juif Süss pourrait faire des dégâts ! 



En conclusion, à la question "Que faire de tous ces films cachés qui constituent pourtant un pan de l'Histoire ?" la réponse demeure :"On ne sait pas trop", mais historiens et professionnels du cinéma s'accordent à dire qu'une totale ignorance de leur existence est quasiment aussi dangereuse qu'une diffusion large et incontrôlée. La meilleure alternative reste la diffusion encadrée... et l'éducation. 



FELIX MOELLER - Les films interdits du III° Reich. Allemagne, 2013. 
Documentaire, 52 min. 
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