mercredi 29 juillet 2015

Alice Écuyère - Caroline Quine (1959)


Parce qu'il faut croire que j'aime bien les chocs thermiques, je suis passée directement de Brainless (Jérôme Noirez, 2015) à Alice écuyère publié en France en 1959 et signé Caroline Quine. Ce livre pour enfant traînait dans ma chambre depuis très longtemps et je me suis demandée pourquoi je ne l'avais jamais lu. En l'ouvrant, la raison de mon mépris pour ce vieux bouquin à la couverture ocre et étoilée, paru dans une vieille collection des Editions Hachette _ "Idéal Bibliothèque" m'est revenue à l'esprit : je n'ai jamais beaucoup aimé cette Alice ! 



  
A mes yeux, Alice Roy était une héroïne passablement énervante ; je devais la jalouser un peu, inconsciemment. Blonde, grande et svelte, cette fille américaine avait un père juriste, une gouvernante et pratiquait l'équitation : c'était donc une grosse bourgeoise et il est certain que mes parents n'auraient pas voulu que je parle à cette fille de RPR, si par malheur elle avait existé pour de vrai ! Comme si cela ne lui suffisait pas d'être née avec une cuillère d'argent dans la bouche, cette petite bêcheuse se disait elle-même "détective amateur", assez douée pour résoudre les énigmes en tout genre et il faut avouer qu'elle savait tout faire mieux que tout le monde sans avoir appris quoi que ce soit. Dans Alice Ecuyère, par exemple, Alice remplace une acrobate qui s'est pété la cheville et s'en tire presque mieux que l'artiste elle-même lors de la représentation alors qu'elle a à peine bossé le numéro une heure avant ! Toujours entourée d'un parterre de personnages médiocres en extase devant ses talents, cette fille me paraissait décidément insupportable ; le processus d'identification, fort important chez les jeunes lecteurs, n'avait pas opéré sur moi et j'ai laissé cette blondasse croupir dans l'ombre en ayant le sentiment de rétablir un certain équilibre social.


L'histoire

Un jour, Alice reçoit de sa tante Cécile un beau bracelet en or agrémenté de cinq petits chevaux qui pendouillent. Ah ces riches, ils peuvent pas s'empêcher se s'offrir des breloques ! Le bijou aurait appartenu à une artiste de renom. Pendant qu'elle se prépare pour sa leçon d'équitation, le cirque Sim s'installe en ville pour quelques jours : voilà un peu d'animation en perspective. C'est avec une excitation non dissimulée qu'Alice accompagne le petit voisin à la parade des artistes et des animaux ; or, au cours de la procession, un clown vient la voir, intrigué par le bracelet : où l'a-t-elle trouvé ? Il dit connaître toute l'histoire qui se cache derrière lui, et elle n'est guère réjouissante... En même temps, la jeune fille remarque que le patron du cirque Sim, M. Karl, a l'air d'être un beau connard et que Lolita la petite trapéziste qui tient lieu de mascotte tire un peu trop la gueule pour que ce ne soit pas douteux. Une enquête s'impose pour Alice !

Crazy horse !


Au cirque Sim, le ver est dans le fruit depuis longtemps. Karl règne en tyran sur sa troupe en menaçant tout le monde de licenciement pour le moindre pet de travers. Par cette méthode, il entend nouer les langues de ceux qui connaissent ses entourloupes. L'homme a fait croire à Lolita que ses parents, tous deux trapézistes, étaient morts en se réchant la gueule pendant un spectacle et qu'il l'avait recueillie ; sauf que pas vraiment. Lola, la mère de Lolita, serait encore de ce monde et vivrait quelque part en Europe. Pour aller jusqu'au bout de ce secret de polichinelle qui hante le cirque, c'est même elle qui aurait revendu le bracelet aux petits chevaux pour se faire quelques sous.

Aujourd'hui, Lolita veut fuir le cirque et son tyran M. Karl pour se marier avec le clown Pedro. Mais avant cela, elle aimerait revoir sa mère... et puis récupérer son héritage aussi, s'il y en a un, tant qu'à faire ! Alors elle sollicite Alice Roy _qui d'autre ? pour accélérer le mouvement. De son côté, Karl n'apprécie guère la présence constante de cette fille à papa autour de ses caravanes...

Elle fait trop sa meuf !!


Enquête, spectacle et grande liberté 

On ne va pas se mentir, Alice et ses amis ont vieilli. Leurs dialogues, leurs préoccupations d'adolescents et les micro-blagues que l'auteur nous fait dans certaines mises en scène ne parleront pas beaucoup aux lecteurs d'aujourd'hui. Dans le meilleur des cas, ils se foutront grave de la gueule des personnages _et cette touche comique non voulue, due au simple vieillissement de l'oeuvre, me plait toujours autant.

Pourtant, si Alice écuyère prête à rire, il faut bien reconnaître que ce roman pour enfants fait honneur à la bibliothèque verte car l'action est au rendez-vous du début à la fin, et l'enquête est bien menée. Bien sûr, l'héroïne bénéficie de quelques retournements de situation et d'heureux hasards très capillotractés, mais sa vivacité d'esprit et son "expérience" des "malfrats" fait plaisir à lire. On comprend que la série des Alice ait eu autant de succès auprès des jeunes dans les années 1960-1970 et suivantes. A présent, l'effort d'adaptation que ceux d'aujourd'hui doivent fournir est plus important, à tel point que les aventures d'Alice prennent une dimension presque historique : de la même manière qu'on se sent téléporté dans une autre ère lorsqu'on lit les aventures de Sherlock Holmes et de Hercule Poirot, Alice nous plonge dans les Etats-Unis de la première moitié du XX°siècle, une époque où l'on s'envoie des télégrammes et où on court chez sa mère pendant des bornes pour passer un coup de fil.

C'est quoi cette batte de baseball ??


Bien qu'elle soit effectivement douée, Alice est quand même extrêmement libre de ses mouvements. Ok, elle a dix-huit ans, mais quand même. Parallèlement, les trois amis auxquels elle fait appel dans cette aventure se montrent extrêmement dévoués et disponibles. A croire qu'ils n'ont pas de vie. Marion et Bess s'occupent sans broncher des tâches ingrates de secrétariat, telles que sous-tirer une autorisation au père d'Alice par harcèlement téléphonique ou prévenir la gouvernante que tout va bien, tandis que la star du livre fait des galipettes sur son cheval et récolte les lauriers. La petite Bess, présentée d'entrée comme une fille boulotte un peu superficielle, par rapport à sa cousine Marion garçon manqué _donc sérieuse, fiable, sportive, gouine, entreprenante, forcément... est celle qui se fait le plus avoir. En effet, elle se retrouve bien malgré elle à jouer les doublures de fortune lorsque Alice doit quitter momentanément le cirque pour les besoins de l'enquête. Quant à Ned Nickerson, le "camarade" d'Alice (comprendre : son mec), il est juste bon à protéger sa dame quand le danger se manifeste. Le reste du temps, elle n'hésite pas à le renvoyer subtilement voir ailleurs si elle y est.

Enfin, James Roy, le père d'Alice, est un père extrêmement cool pour l'époque. On sait qu'il est "avoué" _elle le dit tout le temps, qu'il est plutôt riche, et on remarque qu'il a une confiance infinie en sa fille :
"Papa, je peux remplacer l'acrobate du cirque, ce soir ? _Oui pas de problème !"

"Papa, on peut aller à Londres, demain ? C'est pour faire passer un message à la maman de Lolita, qui est peut-être morte, en fait ! _ Oui bien sûr, je peux même venir avec toi, je t'aiderai à la chercher !"

"Papa, on peut ramener la maman de Lolita ? Mais on n'ira pas à New York directement, j'aimerais bien qu'on fasse un détour d'une demi-journée pour brouiller les pistes... _Oh mais quelle excellente idée !"

Du rêve en barres pour les gamins !  

Alice et le méchant communiste

Idées reçues
    
Par curiosité, j'ai fait quelques recherches sur Caroline Quine et la série des Alice, via Google et Wikipedia, comme les gamins ! Parce que merde ! c'est les vacances ou pas ? Eh bien j'ai appris des choses, voyez-vous.

Dans ma tête, Alice faisait partie de la littérature de jeunesse 100% française. Je pensais que l'auteure avait voulu faire dans l'exotisme en situant l'histoire aux Etats-Unis, mais en fait, pas du tout : ce sont les noms des personnages qui ont été plus ou moins francisés. Ainsi, Nancy Drew devient Alice Roy dans la version traduite pour le petit public françois. Si cela vous intéresse _moi pas trop, je vous l'avoue, voici un site dans lequel vous pourrez trouver toutes les correspondances : http://alicebooks.free.fr/. Merci Wikipédia ! On peut dire ce qu'on veut sur cette encyclopédie collaborative, mais si je n'avais pas lu la liste des sources qui ont servi à composer l'article "Alice Ecuyère", je n'aurais peut-être jamais trouvé ce site ! Bref, on va pas faire un débat Wikipédia maintenant.

Autre surprise : ils sont plusieurs dans la  tête de Caroline Quine !! En fait, Carolyn Keene (pour les anglophones) n'est pas une seule et unique personne. C'est une sorte de pseudo collectif derrière lequel se cachent plusieurs écrivains. Dont Harriet S.Adams, véritable auteur d'Alice Ecuyère. C'est quand même elle qui nous intéresse aujourd'hui !


Ca fait du bien de pouvoir mettre un visage derrière un nom.

Quoique...

Que dire pour conclure, sinon que j'ai essayé plusieurs fois d'imaginer la tête de mes élèves devant les prouesses d'Alice Roy et de ses copains-esclaves versus un M. Loyal qui menace les clowns de les virer et un palefrenier aigri qui essaie d'étrangler les gens avec des fouets décoratifs. A chaque fois j'ai beaucoup ri.

Si vous avez eu un coup de cœur en lisant ce billet _je vois pas trop comment ce serait possible, mais bon, tout arrive : il est en vente sur e-bay !


CAROLINE QUINE. Alice Ecuyère. Hachette, 1966. Coll. "Ideal Bibliothèque". 186 p., ill. Trad. Hélène Commin. 




2 commentaires:

yodabor a dit…

J'adorais Alice quand j'étais plus petite, je dois en avoir une bonne cinquantaine dans un carton et je serai curieuse de les relire maintenant :D

Java a dit…

:D Ah oui ?! ça vaut le coup de s'y remettre, car on a souvent un regard différent quand on redécouvre des livres qu'on n'a pas lus depuis longtemps !