mercredi 31 octobre 2012

Janua Vera - Jean-Philippe Jaworski (2009)



La lecture de L'Assassin Royal de Robin Hobb aura été source de grands bouleversements dans ma vision de l'écriture du héros et de la place qu'il occupe dans une intrigue donnée. L'oeuvre n'est sans doute pas la plus révélatrice dans le domaine, elle ne figure même pas parmi les nombreux cas d'école tournés et retournés comme des crêpes par les techniciens de la littérature (si si, ça existe ! bien qu'on les nomme sans doute autrement). Pourtant, Fitz me parut plus loquace que les centaines de personnages haut de gamme issus des coeurs d'intellectuels dignes d'être étudiés et cités que j'ai pu croiser au lycée et à la fac. Il n'a pas innové, mais il m'a permis de vraiment comprendre ce que Perceval, Ruy Blas et Britannicus me criaient du sixième étage depuis des années. Enfin, n'exagérons rien. L'Assassin Royal, c'est avant tout mon premier saut dans le tourbillon de la fantasy : la part de magie a du faire son effet.

Tout ça pour dire que, depuis que j'ai compris qu'un gars pas tout à fait noble voire ordinaire, assassin de son état, complètement dépassé par les évènements et par les mobiles de son commanditaire pouvait intéresser les jeunes, je me dis qu'on peut puiser pas mal de ressources dans la littérature. On me l'avait souvent dit, mais je ne l'avais jamais vraiment cru. Depuis, les antihéros et plus particulièrement les héros criminels attirent mon attention. C'est pourquoi je me suis récemment empressée de télécharger l'enregistrement d'une conférence programmée lors de l'édition 2012 des Imaginales  (le festival des mondes imaginaires d'Epinal), consacrée aux héros criminels. A l'occasion, j'ai découvert l'écrivain Jean-Philippe Jaworski, (pas) venu parler de son premier roman Gagner la guerre, et plus particulièrement de son héros, le tueur à gages Benvenuto Gesufal. Une lecture d'extrait m'a engagée à rechercher l'ouvrage, par chance disponible à la bibliothèque (vous n'imaginez pas à quel point cela tient du miracle actuellement), ainsi que le recueil de nouvelle qui l'a d'abord fait connaître : Janua Vera. 



Ce bordel ! 
L'inconvénient des recueils de nouvelles réside dans la difficulté à trouver un fil conducteur entre les pièces du puzzle - à supposer qu'il y ait un puzzle et un fil conducteur. Janua Vera nous épargne le casse-tête, puisque les huit longues nouvelles se situent toutes dans un cadre commun : celui du Vieux Royaume, un territoire perdu aux fins fonds du Moyen-Age, occupé seulement à contempler sa déchéance, voyant ses frontières brouillées se réduire comme peau de chagrin.

 

"Oulala, c'est la décadence !" 
Bon, ça n'a pas grand chose à voir mais il fallait que je la place tout de même !
Fake ou pas, la vidéo vaut le détour.


Janua Vera, la nouvelle initiale qui donne son titre au recueil, annonce la couleur. Le puissant Léodegar de Léomance, "Roi-Dieu" de cet l'univers nébuleux, sent arriver sa chute, aussi redoutée qu'inévitable : à tel point qu'elle vient le chercher jusque dans ses rêves.


Si Janua Vera présente une histoire courte et énigmatique, Mauvaise Donne est un récit conséquent, en quantité et en complexité : il aurait presque pu constituer un roman à lui seul, à mon avis. D'ailleurs, on y rencontre pour la première fois le fameux Benvenuto Gesufal qui s'illustrera dans Gagner la guerre _ si j'ai tout bien compris _ et on y découvre la foisonnante république de Ciudalia. Ancien galérien et affilié malgré lui à une redoutable confrérie d'espions, le tueur n'est pas aussi ordinaire qu'il le pense. Aussi, lorsque l'assassinat qu'on lui ordonne de commettre tourne en sa défaveur, c'est tout un pan de la vie politique qui menace de lui tomber dessus s'il ne remporte pas le combat de la tête et des jambes.

Dans Le service des dames, Aedan va mettre à rude épreuve les codes de la fin'amor. Pour passer une frontière du comté de Brochmail et gagner du temps sur son trajet, le chevalier doit obtenir l'autorisation de la Dame de Bregor. Mais la maîtresse des lieux entend bien tirer profit de cet homme preux que la fortune lui envoie : il ne pourra passer que s'il tue l'ennemi de son mari trépassé.

Le barbare Cecht s'est tiré comme il a pu du chaos de la bataille, emmenant sur son dos Dugham, un vieux guerrier blessé. Perdu dans la forêt, il sent bien que le combattant affaibli rejoindra bientôt les fantômes qui le hantent. A moins qu'il réussisse à apporter à la fée Onirée une offrande très précieuse. 

Le conte de Suzelle s'éloigne dangereusement du conte de fées auquel on pourrait s'attendre. Suzelle est une petite paysanne à la fois espiègle et incontrôlable qui a bien du mal à s'adapter à la vie calme de son village. La brève apparition de celui qu'elle considérera toujours comme son prince charmant lui apprendra l'existence de la joie et de la souffrance.

Jour de guigne est la nouvelle la plus drôle du recueil ; mêlant le burlesque aux situations kafkaïennes, elle nous amène sur l'itinéraire semé d'embûches du copiste Calame, touché par la malédiction d'un parchemin sur lequel il travaillait. La région de la Marche Franche est peuplée de mystères.

Dans Un amour dévorant, un prêtre appartenant au culte du Desséché enquête sur la légende des "appeleurs" habitant la forêt. Ces deux chevaliers fantômes sèment la terreur, toujours en quête d'Ethaine, la femme qu'ils convoitent ; mais le charbonnier Hunaud ne les craint pas, lui, car il est sourd.

 Le confident est le témoignage d'un autre prêtre tenu au voeu d'obscurité. Depuis sa cellule sans lumière, il nous raconte son parcours, depuis sa naissance jusqu'à sa vocation et sa proximité avec les morts.       

Le parcours du combattant 

Savoir que Jean-Philippe Jaworski est à l'origine de plusieurs jeux de rôles m'a peut-être influencée ; toujours est-il qu'en suivant les courses à travers la cité de Benvenuto, de Maître Calame, et les déplacements de Leodegar de Léomance dans son château, on a de quoi se sentir dans un jeu vidéo : courses poursuites, esquives, combats, fuite et cachettes nous tiennent en haleine sur plusieurs pages d'affilée. C'est encore une manière différente d'explorer les genres de la littérature médiévale, de l'heroic fantasy et d'en diversifier les codes. Ceux qui aiment l'empreinte du réalisme sur les intrigues merveilleuses seront servis ; les autres risquent un peu d'être froissés par l'attachement du créateur à décrire parfaitement les rouages d'un univers qu'il met en place... malgré l'absence de cartographie, plutôt incontournable dans ce type d'ouvrages. Le défi de concilier le genre de la nouvelle et les longueurs descriptives nécessaires à la compréhension d'un monde dont personne à part Jean-Philippe Jaworski ne peut connaître le fonctionnement est plutôt réussi. L'écriture en elle-même est très agréable à lire... même si l'on a parfois l'impression (mais les occasions sont rares) qu'on lit des "exercices" de style et de narration, un peu comme les premiers paragraphes des Essais de Montaigne, qui voyait en son oeuvre avant tout un travail de l'esprit et de la formulation...

En conclusion, 

Bordeaux est éliminé en Coupe de la Ligue après une défaite contre Montpellier. Même si tout le monde s'accorde à dire que cette coupe n'a pas plus de cohérence que d'utilité, ça reste toujours frustrant. Encore ne nous plaignons pas : il vaut mieux supporter les Girondins que l'OM ce soir... Je sais, ma conclusion est hors sujet, mais je m'en fous car c'est mon blog et j'y mets ce que je veux.

Sur ce, bonne soirée à tous !

 :)

JAWORSKI, Jean-Philippe. Janua Vera. Gallimard. Coll. Folio SF. 2009. 488 p. ISBN 978-2-07-035570-9.  





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