dimanche 23 août 2020

Histoires de porcelaine - Que cent fleurs s'épanouissent - Feng Ji Cai (1990) / Tour de France du poulet : étape à Chantilly


Allez allez ! On se motive et on pond son petit billet ! 



L'histoire 

Lorsqu'on prend un train de nuit seul, on croise les doigts pour ne pas avoir à partager le compartiment, ou du moins pour voir débarquer le moins de voisins possibles au cours du voyage. Mais il arrive pourtant qu'un passager vienne occuper une couchette de la nôtre, et qu'il exacerbe même notre pointe de déception en faisant un bordel pas possible. Voilà précisément ce qui arrive au narrateur du roman Que cent fleurs s'épanouissent, un écrivain renommé qui ne sait pas trop s'il doit se vanter de son art, ou le dissimuler : en effet, l'action débute en Chine, au début des années 1970, pas longtemps après la tumultueuse Révolution Culturelle. 

A première vue, son compagnon de route ne lui dit rien qui vaille, d'autant plus qu'il trimbale une caisse en carton qu'il manipule avec précaution, comme si quelqu'un se cachait à l'intérieur ; l'homme est-il fou et/ou dangereux ? 

Bon gré mal gré, une discussion s'engage. L'étrange passager commence à raconter ses déboires de jeunesse au narrateur _et au lecteur, par la même occasion. Hua Xiayu, puisque c'est ainsi qu'il se nomme, venait alors de terminer de brillantes études d'art et attendait d'être affecté dans un service administratif ou pédagogique de son école. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il apprit qu'une place d'ouvrier dans une usine de céramique l'attendait en province ! 

Croyant d'abord à une erreur, il finit par répondre à la convocation et à quitter Pékin et ses promesses. On est alors au début des années 1960, il n'est pas question de contester le système d'attribution des postes ! Peut-être quelqu'un nourrissait-il de la rancœur ou de la jalousie envers lui, et a utilisé ses contacts pour broyer ses rêves ? Il n'aura guère le temps de chercher d'où est partie la balle, car une fois arrivé à Qianxi, les tuiles s'enchaînent... 


Tuiles...
Usine de céramique... 
Ahah 
Bref.


Au travail, le malaise est palpable : entre les collègues qui ne lui adressent pas la parole, les voisins qui semblent se méfier de lui, les petits chefs qui l'accusent _à tort_ d'être un "révolutionnaire" ou un "anti-communiste", il ne se sent vraiment pas à sa place, et perd rapidement toute envie de s'intégrer. Heureusement, les visites d'un chien errant nommé Le Noir et de Dune, sa future femme, lui permettent de le trouver goût à la vie. Au travail, il se rend compte qu'il est capable de se distinguer des autres ouvriers en créant des poteries et des porcelaines d'une rare finesse : son âme d'artiste est engourdie mais pas morte ! Hua Xiayu est naïf et montre un peu trop sa bonne humeur, surtout quand il s'agit de parler de son mariage. Il ne sait pas encore que les hommes n'aiment pas voir leurs semblables heureux. 

Bientôt, des dazibaos, sorte de tracts diffamatoires qu'il était de bon ton de plaquer sur les murs à l'époque, fleurissent aux environs de sa cabane ; ils dénoncent le supposé passé de dangereux fauteur de trouble du jeune céramiste, qui est pourtant certain de n'avoir rien à se reprocher... D'où viennent-ils ? Sans doute de ..., un petit chef de son usine qu'il soupçonne d'être amoureux de Dune, mais il n'a pas de preuves et sait bien que la parole d'un étudiant citadin ne compte pas. Comme il ne réagit pas et ne semble pas pris de remords _comment le pourrait-il ? le ton monte. Les brimades et ragots laissent place aux franches agressions. Les collègues les moins méprisants se détournent de lui, sans doute pour se protéger, tandis que Dune subit des pressions et ne sait plus qui croire. Comble de l'horreur pour un artiste, on le force à casser à coup de masse toutes ses porcelaines. A ce stade de l'histoire, on se croit perdu au milieu d'un roman de Kafka, on a autant le bourdon que le jeune peintre... et il se pourrait bien que le livre tombe des mains des lecteurs les moins motivés. 



Ce serait une erreur : à partir du moment où la guerre est clairement déclarée, où Hua Xiayu se fait bien tabasser, où il avoue des délits qu'il n'a pas commis pour que sa femme échappe aux coups, où il se fait envoyer en "camp de rééducation" encore plus retiré du monde, le roman prend un nouveau tournant. Le jeune homme a touché le fond, il ne peut que rebondir. Sa peine va devenir une renaissance artistique, grâce à la rencontre de deux paysans, artistes à leurs heures perdues. L'un fait des poteries, l'autre s'illustre dans le découpage de papier. Tous deux sont des artistes qui s'ignorent ; leurs manières ne sont pas raffinées, mais leur oeuvre est vivante, vraie, déconnectée de la politique. Née d'une simple envie de créer, elle certainement pas monnayable ! L'étudiant va beaucoup apprendre au contact de ces formes d'arts dont il ignorait l'existence. 

La femme s'en va, le chien reste 

Ce sous-titre peut vous interpeller, j'en suis consciente ; laissez-moi juste développer. Dans ce résumé bien trop long, j'ai très peu parlé du chien nommé Le Noir qui se donne au peintre et qui va devenir son seul véritable ami. Il a pourtant un rôle déterminant dans le parcours du héros : dès les premiers chapitres, il fait immersion dans son environnement, suscitant d'abord sa peur avant de devenir un véritable ami. 

Les hommes sont de vraies girouettes face aux événements : les ouvriers passent du mépris à l'admiration devant le talent de Hua Xiayu ; l'un d'eux se laisse emporter par la jalousie ; un autre compense ses frustrations par la violence et la cruauté. L'amour de Dune s'étiole bien vite sous l'effet de la méfiance. Pire encore, ils ne se contentent pas de le fuir ou de le sanctionner : ils veulent l'anéantir, lui faire mal en le forçant à détruire lui-même le fruit de son travail, son seul motif de fierté dans sa vie pleine de désillusions.



Le Noir est le seul gage de stabilité dans la vie d'un personnage ballotté par les vents contraires : cela dit, vous vous rendrez compte, si vous lisez ce livre, que si quelqu'un a des raisons de lui en vouloir, c'est bien lui ! Même pendant leur séparation forcée _on ne les laissera partir ensemble au camp de Qingshishan_ la bête jouera son rôle de guide : n'est-ce pas une statuette de chien, censée compenser l'absence du Noir, qui va mettre en relation Hua Xiayu et le colporteur local, par le biais d'un gamin ? Je n'ai pas les références nécessaires pour bien comprendre toute la symbolique dont Feng Ji Cai a voulu charger Le Noir, mais si l'on s'en tient simplement à notre image commune de cet animal, le message est clair : le chien est le meilleur ami de l'homme et il se distingue par sa fidélité.   


La minute coincidence culturelle 

Que cent fleurs s'épanouissent est un roman relativement court, dont le titre fait référence à une fameuse phrase de Mao Tsé Tung : à la base, ces propos encourageaient les intellectuels à s'exprimer librement, mais ils se sont transformés en traquenard pour ceux qui ont eu l'imprudence d'y croire. J'ai  compris la référence à la toute fin de l'histoire... et surtout à l'aide du dossier pédagogique situé à la fin de mon édition Folio Junior qui a un peu vieilli, mais qui reste très instructive !   

L'histoire est facile à suivre, mais une bonne connaissance du contexte politique en Chine à cette époque reste nécessaire, selon moi, pour bien comprendre et pour en apprécier la profondeur. Que cent fleurs s'épanouissent est aussi une réflexion sur l'art et sur la figure de l'artiste. C'est pourquoi je fixerai l'âge de première lecture aux niveaux 4°-3°, d'autant plus que les scènes de violence et les moments contemplatifs pourraient désarçonner les plus jeunes. Dans tous les cas, il ne faut surtout pas se priver de cette belle transcription des émotions que les œuvres d'art et le processus de création peuvent susciter. 

Croyez-moi ou non, j'ai découvert ce livre juste avant d'aller me promener à Chantilly, pays de la "porcelaine tendre", c'est à dire fabriquée sans argile blanche, depuis le XVIII° siècle. Quelques très beaux services, vases et autres objets du quotidien, sont exposés au château. Beaucoup d'entre eux représentent des motifs faisant référence à la Chine _car on était en plein dans la phase "chinoiseries". 


J'ai seulement photographié les petits bijoux représentant des poules ou des oiseaux, dans le cadre de mon Tour de France du Poulet*, mais si vous allez visiter le Musée Condé, vous pourrez en admirer plein d'autres. Une exposition autour de la porcelaine de Meissen et de Chantilly, intitulée "La fabrique de l'extravagance", est actuellement en cours de montage. 



Plus d'informations sur cette facette sur patrimoine sur la brochure dédiée, éditée par la ville de Chantilly. Valeur sûre, donc !
   
Bon à savoir : 
  • Si vous souhaitez visiter le Domaine de Chantilly et que vous vous y rendez en TER, vous pouvez vous faire faire un billet spécial qui comprend le transport et la visite pour un tarif intéressant, me semble-t-il. Conditions à vérifier sur le site du Domaine et sur celui de la SNCF.  
  • Le billet Domaine donne accès au Château (et au Musée, aux expos), aux Grandes Ecuries, au parc _qui est vraiment très agréable, MAIS PAS au Potager des Princes, comme j'ai pu le lire quelque part. Cela ne vous empêche pas d'y aller faire un tour quand même, car il y a un méga trombinoscope des différences races de poules à l'entrée, et un jardin qui vous filera plein d'idées et vous remettra de vieux proverbes en tête. Sinon, la dame de la billetterie est un peu sèche, mais grâce au système de parcours fléché anti-COVID, hamdoullah vous ne la verrez pas à la sortie.
"Arrêtez de me chier dessus, bordel !"



*Où que j'aille en France, je me lance de défi de dégoter quelque chose qui ressemble de près ou de loin à une poule, et de le photographier. Quand j'aurais assez de photos, je les alignerai toutes : c'est alors que la vérité sur l'existence de l'univers apparaîtra !   

Feng Ji Cai. Que cent fleurs s'épanouissent. Folio Junior Edition Spéciale, 1995. 160p., ill. ISBN 2-07-058834-3

mardi 11 août 2020

La fabrique du patrimoine écrit - Objets, acteurs, usages sociaux (2019)

Merci à Babelio et aux Presses de l'Enssib pour l'envoi de l'ouvrage collectif La fabrique du patrimoine écrit - Objets, acteurs, usages sociaux, publié en 2019 sous la direction de Fabienne Henryot. 

Formalisation d'un "Parcours artistique et culturel des élèves" dès l'école primaire, numérisation des collections rares, opérations de médiation et de découverte ludique des collections, des "trésors" conservés dans les musées, dans les services d'archives, dans les bibliothèques, implication de l'Etat et des collectivités... Le moins qu'on puisse dire, c'est que l'institution a commencé à prendre au sérieux la question du patrimoine sous toutes ses formes, ces dernières années. 

Mais qu'en est-il du patrimoine écrit ? D'ailleurs, comment peut-on définir le "patrimoine écrit" ? Est-on actuellement en mesure de dire précisément quels objets textuels en relèvent ou non, et, si non, qui est habilité à le faire ? A supposer qu'on puisse un jour se mettre d'accord sur une définition de l'expression "patrimoine écrit", qui se chargera de construire, de faire vivre et revivre les écrits de toutes sortes qui nous ont été laissés en héritage ? Cet ouvrage a pour objectif, sinon de répondre à ces questions, au moins de les poser pour y réfléchir à partir de situations concrètes dans lesquelles la "construction" du patrimoine écrit est à l'oeuvre ; entre autres (et surtout) par les bibliothécaires.   

Après une introduction dans laquelle Florence Henryot regroupe différents éléments de définition afin de cerner au mieux le sujet, notant au passage l'aspect dynamique et protéiforme d'un patrimoine écrit en pleine croissance, le livre s'organise en trois grandes parties : 
  • La première traite de différents objets à présent reconnus comme ayant une valeur patrimoniale : les musées de l'imprimerie, les écrits protestants, les différentes éditions des contes de Perrault, les ouvrages de la "bibliothèque bleue" relevant d'une "littérature populaire" longtemps méprisée. L'accès de tous les objets au rang de "patrimoine écrit" s'est souvent fait dans la douleur.   
  • Dans une seconde partie, les acteurs de la patrimonialisation des écrits anciens sont mis à l'honneur ;  ils sont nombreux, ont des profils bien différents les uns des autres, mais ont pour dénominateur commun d'entretenir un lien plus ou moins fort avec le monde des bibliothèques. Ainsi, il est question successivement de la construction d'une identité patrimoniale pour la Bibliothèque royale de Belgique et pour deux bibliothèques de Sélestat, de la patrimonialisation des livres scolaires à la Bibliothèque Diderot de Lyon, et de celle des journaux locaux dans les bibliothèques de Meurthe-et-Moselle à travers la numérisation. 
  • Enfin, on comprend dans la dernière partie du livre qu'il ne peut y avoir de fabrique du patrimoine écrit sans des usages sociaux propulsés par les bibliothécaires (valorisation des collections afin de susciter l'identification culturelle et l'émotion chez les usagers, création de bibliothèques virtuelles pour faciliter l'accès aux oeuvres), ou créés spontanément par les publics (apport des connaissances d'usagers non spécialistes mais curieux et connaisseurs, échange d'impressions autour d'objets du patrimoine sur les réseaux sociaux).



Un sujet fait débat tout au long du livre, en filigrane : celui de la numérisation des écrits. Si son impact est indéniablement positif au niveau de la conservation des oeuvres _puisqu'elle permet de limiter la manipulation, et de la démocratisation des collections _on peut accéder facilement au patrimoine écrit gratuitement et sans se déplacer, elle peut aussi "fausser" le rapport entre l'homme et l'oeuvre : une photographie d'une page d'un livre sans mention de la source et du contexte historique perd une une partie de son sens ; de même, voir un livre en photo, ce n'est pas le feuilleter, le sentir.  

Vous trouverez sans doute ce billet abstrait et peu informatif, mais sachez que j'essaie de faire un résumé d'un livre dense que j'ai lu difficilement car cela fait longtemps que les textes de niveau universitaire ne croient plus trop mon chemin ! A la manière d'une voyante, j'essaie d'être assez vague dans mes propos pour que les inexactitudes puissent s'y camoufler sans trop de problèmes, et pour ne pas faire trop de contresens.   

 
Ceci n'a rien à voir avec le livre, cherchez pas.

Au passage, on appréciera l'effort fait par les différents auteurs pour s'appuyer sur des cas concrets qui parleront au plus grand nombre ; il faut cependant bien le reconnaître : les différentes contributions qui composent cette oeuvre s'adressent surtout aux lecteurs familiers du monde des bibliothèques. Ce n'est pas faire de tort aux auteurs et à l'éditeur que de le dire, bien au contraire : La fabrique du patrimoine écrit se lit un crayon à la main, en prenant des notes, avec dans l'idéal un terminal connecté à portée de main, histoire de consulter les multiples articles du BBF, sites Internet, références d'auteurs... rencontrés au fil de la lecture.     

A lire si vous travaillez dans le domaine de la culture, du patrimoine, des bibliothèques, de la documentation... voire à acheter si vous préparez des concours pour exercer dans cette branche, à terme. Il peut vous apporter pas mal de références qui nourriront ces passionnantes dissertations, commentaires de textes, notes de synthèse... qu'on vous demande de rédiger histoire de voir ce que vous avez dans le ventre ! 

La fabrique du patrimoine - Objets, acteurs, usages sociaux. Sous la dir. de Fabienne Henryot. Presses de l'Enssib, 2019. Coll. Papiers. 308 p. ISBN 978-2-37546-123-5



lundi 27 juillet 2020

Découverte de Shotcut - 2 - Sortie à Vallereuil



Montage : Shotcut 
Musique : Jason Derulo - Savage Love 

samedi 25 juillet 2020

Découverte de Shotcut : Le TER / L'insecte

Quand j'étais en Terminale, j'avais un prof de philo qui habitait à Bordeaux et qui prenait le train pour venir enseigner à Périgueux Il le loupait assez régulièrement... Au début de l'année, ses pépins de transports nous arrangeaient bien, car elles nous laissaient entrevoir trois longues heures de liberté (on était en L). Mais au fil des mois, les absences du prof ont commencé à nous préoccuper ; lui ne s'inquiétait pas outre mesure. Il était même assez détendu _ comme seul peut l'être quelqu'un qui a déjà son BAC en poche, et tentait de nous rassurer : on avançait bien (quand il était là), les notes de l'examen blanc n'était pas si catastrophiques que ça, en tous cas il avait déjà vu bien pire, et puis nous ne devions pas oublier que nous aurions le choix entre trois sujets, le jour J. Alors, à supposer qu'on n'arrive pas à boucler le programme, il était peu probable que le texte et les deux questions relèvent tous de chapitres que nous n'aurions pas eu le temps d'aborder.



Comme cela ne suffisait pas à nous convaincre, le prof de philo a consenti à nous distribuer, juste avant la semaine de révisions,  des liasses de polycopiés contenant tous les cours qu'il n'avait pas eu l'occasion de nous dicter durant l'année scolaire. Voilà, théoriquement, maintenant, l'intégralité du programme était entre nos mains, ou alors dans nos sacs besace en bandoulière : nous étions donc invités à fermer nos gueules et à arrêter de nous plaindre.

En lisant les photocopies de cours, on a eu l'impression de vivre un trimestre en accéléré ; certes, ça ne remplaçait pas les heures d'étude en classe, et comme l'enseignement à distance n'était pas encore trop le norme, ce qui n'était pas compris dans le texte ne le serait jamais _ pour ma part, j'ai rapidement cessé de compter les zones d'ombre, je n'avais plus le temps.. Mais tous les chapitres étaient là, effectivement. Les bons ont sans doute tout enregistré l'intégrale sur leur mémoire interne à la première lecture. Plus tard, les pires râleurs de la classe ont reconnu qu'ils n'avaient pas plus mal retenu les chapitres découverts quelques jours avant le BAC que les textes sur la conscience qui nous avaient occupés presque tout le premier trimestre.  

Cette année-là, seuls deux élèves n'ont pas eu le BAC dans notre classe, et il me semble que leur échec ne dépendait pas directement du cours de philo. Du reste, ça ne les a pas empêchés de très bien s'en sortir dans la vie. 

Plus le temps de s'apitoyer sur son sort. 
Plus le temps de se demander si le réveil est trop tardif ou pas ; il vient quand il doit arriver, tout simplement. Mieux vaut se lever tard qu'ouvrir ses volets de bonne heure pour montrer aux voisins qu'on n'est pas une feignasse... sans savoir ce qu'on va faire de sa journée. 
 L'important, c'est d'agir vite, une fois debout, pour profiter au maximum.

Le TER - Chenille
Merci la Bande à Basile pour l'ensemble de son oeuvre.


Si vous savez comment s'appelle cet insecte WTF, n'hésitez pas à lâcher un com ! 

Evidemment, ce logiciel de montage sera bientôt utilisé à des fins plus sérieuses... 

vendredi 24 juillet 2020

Lucien a peur de son ombre - Michel Imbert ; Laurent Grossat (2020)


Merci aux éditions L'Autre Regard et à Babelio pour l'envoi de l'album Lucien a peur de son ombre, dans le cadre de l'opération Masse Critique. 

L'histoire 

A l'école, personne n'a rien vu venir. Du jour au lendemain, l'intrépide et turbulent Lucien est devenu aussi craintif qu'un mulot dans une cuisine. Qu'a-t-il bien pu lui arriver ? Cette soudaine métamorphose interroge ses copains, qui ne comprennent pas pourquoi le capitaine de leur équipe de foot préfère rester prostré sous le préau au lieu de taper dans la balle. Même la maîtresse s'inquiète, alors qu'elle aurait bien des raisons de se réjouir de l'essoufflement de la "tornade" Lucien. Mais comme personne n'arrive à percer le mystère, tout le monde finit par accepter la situation : la vie continue...

Seules deux ombres savent pourquoi le garçon est devenu aussi peureux que mutique ; il s'agit de celle du principal intéressé, et de celle de Léa, une autre élève de l'école. En effet, quelques jours plus tôt, un incident s'est produit entre les deux enfants : Lucien a méchamment éconduit Léa, se moquant ouvertement de la lettre d'amour qu'elle avait pris soin de déposer discrètement dans son cartable. Outrée par tant de cruauté et de mépris, l'ombre de Léa a pris les choses en main et s'est associée à l'ombre de Lucien pour mener la vie dure à ce caïd en carton. Le stratagème fonctionne bien, très bien, même, puisque le garçon se met à avoir littéralement peur de son ombre, qui lui fait des grimaces et se détache de son corps pour faire sa propre vie... On pourrait croire que la blague est allée trop loin, mais les ombres complices sont confiantes : elles savent que la gentille Léa parviendra à le faire sortir de sa torpeur.  



Zones d'ombre dans le monde des enfants 

En seulement 22 pages, l'album Lucien a peur de son ombre bouscule pas mal d'idées reçues et parvient à soulever énormément de questions susceptibles d'interpeller enfants, parents, éducateurs : que faire lorsqu'un enfant change brusquement d'attitude ? Comment réagir face à la moquerie, au mépris des camarades de classe ? Les filles et les garçons peuvent-ils être amis ? Un enfant solitaire est-il forcément un enfant malheureux ? Les plus jeunes n'auront pas toutes les réponses à la fin de l'histoire _les grands non plus, d'ailleurs, mais ils trouveront matière à réfléchir dans cet ouvrage rempli s'illustrations agréables, aux formes et aux couleurs très douces. 

Les auteurs n'ont sans doute pas choisi au hasard l'âge de leurs jeunes héros : on ne le connaît pas vraiment, mais c'est incontestablement celui où l'on découvre l'existence des ombres, à la fois sources de jeux, de mystère et d'angoisse, où l'on prend conscience de son ombre comme d'un double indissociable, différent de soi, qu'on influence grandement mais qu'on ne contrôle jamais tout à fait. Dans le dictionnaire Larousse, il est dit que qu'une ombre est "une silhouette sombre, plus ou moins déformée, que projette sur une surface un corps qui intercepte la lumière". Elle ne se suffit donc pas à elle-même, en principe. 



Ici pourtant, les ombres deviennent des personnages à part entière : elles n'ont pas de consistance, a priori pas de non ni de vie propre, mais elles sont capables d'exercer un pouvoir sur celui ou celle à qui elles sont rattachées. Celle de Léa est bienveillante jusqu'à ce que la colère ne la rende redoutable ; celle de Lucien n'apparaît qu'après le "drame de la lettre", comme si le garçon était encore trop immature ou trop occupé par ses jeux de gamins pour remarquer sa présence. Il la découvre donc sous son aspect farceur, et c'est sans doute pour cela qu'il en est effrayé. 

Parce qu'elle a dompté la sienne depuis bien longtemps, Léa semble nettement plus en avance que lui _et que les autres enfants_ sur l'empathie, sur l'écoute et sur la verbalisation de ses propres sentiments. Peut-être les ombres symbolisent-elles ici la conscience, la "petite voix intérieure" qu'on choisit ou pas d'écouter, qui nous dit parfois ce qu'on n'a pas envie d'entendre, au risque de nous déstabiliser ? Alors que Léa accepte la sienne et l'apprivoise pour s'en faire une alliée, Lucien (qu'elle a d'ailleurs surnommé l'"enfant lumière") fuit le soleil pour ne pas avoir à affronter sa sensibilité.  



L'album rayon de soleil  

Or, il n'est pas facile de trouver une place ombragée dans le petit monde de Léa et Lucien ! Bien qu'aucune indication de lieu ne nous soit donnée, on apprécie le choix d'une école au soleil (en même temps, c'est préférable si l'on veut jouer avec les ombres...) et entourée de palmiers. Voilà qui change un peu des représentations souvent très conventionnelles des cités scolaires dans la littérature de jeunesse _ du moins dans les titres que j'ai eu l'occasion de lire. Ne généralisons pas. 

Je dirais que Lucien a peur de son ombre s'adresse à tous les enfants à partir de 6 - 7 ans _ mais comme chacun sait, les indications d'âges sont relatives. Si je ne le conseillerais pas plus tôt, c'est parce que la narration n'est pas tout à fait linéaire : Lucien nous est d'abord présenté comme un enfant craintif, avant que les auteurs nous amènent à remonter de fil des événements qui expliquent sa métamorphose. Ensuite, on retourne au point de départ et on avance vers la résolution du problème grâce au tact et à la patience de Léa. La progression n'a certes rien d'illogique, au contraire, mais elle peut quand même gêner la compréhension des plus petits, à mon avis. 

Les autres seront ravis par la poésie de cet ouvrage, qui peut se lire seul comme accompagné d'un adulte. Même si les images qui captent d'office notre attention, il est intéressant de s'attarder sur le texte qui ne manque pas de surprendre : malgré un choix de caractères, petits, fins, tout en discrétion, l'écriture oscille souvent entre "vocabulaire de grandes personnes" et registre familier.  

"Lui si téméraire n'ose plus rien entreprendre" 
" Espoir immense... qui se fracasse sur l'indifférence et le mépris du garçon" 
"Mais ses potes voient bien qu'il ne tourne plus rond" 


Cela dit, petits et grands pourront observer la qualité de l'illustration et les expressions de visage fort bien réussies des héros, surtout celles de Lucien : l'auteur des dessins arrive quand même à faire en sorte que l'enfant incarne successivement le mépris, la fierté, la cruauté, l'incrédulité et la terreur. Cela nécessite un certain talent ! 




Lucien a peur de son ombre est un bel album pour enfants qui nous délivre de beaux messages de tolérance et d'empathie, sans être moralisateur ni excessivement "bien pensant". A lire et à faire connaître le plus largement possible. On peut simplement regretter que les nombreuses thématiques importantes _ les relations filles - garçons, les traumatismes, la place et le rôle des adultes, la communication non violente, la peur irrationnelle... n'aient pu être développées. Mais ce serait alors devenu un roman !



Michel IMBERT ; Laurent GROSSAT. Lucien a peur de son ombre. L'Autre Regard jeunesse, 2020. 22 p. ill. ISBN : 978-2-490906-09-3


Souvenir d'une petite balade à vélo...
Camera Crosstour
Montage Shotcut



mardi 14 juillet 2020

Léonard & Salaï - 1 - Il Salaïno - Benjamin Lacombe ; Paul Echegoyen (2014)


Même si on crache dessus parce qu'il se déroule par temps froid ou pluvieux, même si on râle sous les chapiteaux toujours blindés, le Festival International de la BD d'Angoulême reste un rendez-vous incontournable pour les amateurs et les connaisseurs de bande dessinée. Cela ne veut pas pour autant dire que c'est le seul ! D'autres événements autour du neuvième art fleurissent un peu partout en France, et tout au long de l'année. S'ils sont forcément moins médiatisés et de plus petite envergure, ils ont l'avantage de ne pas trop ressembler à des usines à gaz ; c'est du moins ce qui m'a semblé lorsque je suis allée au festival BD BOUM, à l'automne dernier. Il se tient tous les ans à Blois, à la fin du mois de novembre.   

Plus d'infos ici : https://www.maisondelabd.com/
Si tout va bien, j'espère être présente pour la 37ème édition.

Comme j'y étais pour la journée seulement, je me suis surtout concentrée sur les expositions, sur la visite des stands d'éditeurs et un peu sur la ville en elle-même. Pour ceux que ça intéresse, les archives de l'édition 2019 sont accessibles à cette adresse : https://www.maisondelabd.com/bdboum-expos2019. 

  • Point de départ : l'exposition autour de la série de BD Les enfants de la Résistance, bien présentée, enrichie d'éléments historiques et d'objets d'époque pour bien comprendre le contexte, présentée par des jeunes guides sans doute étudiants et particulièrement motivés (pour un samedi matin).  

Les enfants de la Résistance - Tome 1

  • La bibliothèque Abbé Grégoire ouvrait ses portes au public en accueillant une suite de panneaux consacrés aux BD qui avaient en commun des auteurs italiens (Serpieri, Toppi, Battaglia), des décors propres aux western, et Mosquito comme éditeur. Impressionnant et instructif, même (et surtout) quand on n'y connaît rien. 



  • La Halle au grain abritait un grand nombre d'exposants, dont Northstar Comics. La politique de cette récente maison d'édition de comics "version française" est de se réapproprier des super-héros oubliés et par conséquent devenus "libres de droits", si l'on peut dire. A ce moment-là, trois séries étaient en cours dans leur vitrine : Hoplitea, Heroics et le Privé. 
    • Hoplitéa raconte l'histoire de Sophia, une super-héroïne des temps anciens qui a fait le choix d'abandonner ses pouvoirs et de mener une vie ordinaire, à notre époque.
    • Changement de décor dans Heroics, dont l'action débute à la veille de la Seconde guerre mondiale : un scientifique tombe par hasard sur une source d'énergie et en retire une force extraordinaire. Evidemment, cette découverte va modifier les plans de son destin et il va entraîner bien malgré lui toute sa famille dans l'aventure. 
    • Le Privé est une BD policière sur fond de mafia dans lequel on suit les aventures d'un détective pas très reluisant, d'après ce que j'ai compris.
    • Je n'ai lu aucune de ces trois BD, mais les membres Northstar Comics présents sur les lieux m'ont indiqué que les deux premiers titres étaient tout à fait adaptées aux jeunes en fin de collège, tandis que le dernier se destinait clairement à un public adulte. N'hésitez pas à laisser un commentaire si vous connaissez ces œuvres et que vous pensez que je me trompe. A noter que l'équipe est composée de types sympas et ouverts au dialogue ; face à eux, je ne savais trop sur quel pied danser : ça m'intimide toujours de voir des dessinateurs jouer du crayon, là devant moi, en direct, mais ils ont fait l'effort de pousser un peu la conversation. C'était cool de leur part. Depuis, j'ai entendu parler d'eux dans un numéro du mois de mars du podcast Comics Discovery. Les animateurs semblent apprécier leur travail, ce qui fait d'eux des valeurs sûres.  
  • Sonnée par tant d'interactions, j'ai enchaîné sur l'exposition des 10 ans de la collection Noctambule. C'est à cette occasion que j'ai découvert Benjamin Lacombe, son style bien particulier, ses fascinants personnages aux gros yeux et aux airs de poupées de cire. Malgré la présence d'autres extraits de BD emblématiques de la collection réalisées par Chloé Cruchaudet, Pascal Rabaté, Christian de Metter, et bien d'autres, ce sont les panneaux centrés sur Léonard & Salaï qui ont le mieux capté mon attention, notamment celui qui représentait les deux héros en plein vol :

Sur le chemin du retour, j'ai essayé de voir si je pouvais trouver cette bête-là en bibliothèque, mais il s'avère que ce n'est pas si simple, même à Paris, et j'ai un peu oublié Léonard et Salaï jusqu'à un récent craquage qui m'a poussé à l'acheter. A supposer que l'histoire soit décevante, ça resterait un bel objet que je serais contente d'avoir sous la main. 


Comment caractériser et résumer cet album efficacement et avec exactitude ? D'abord, disons qu'il s'agit du premier tome d'un diptyque consacré à la vie et à l'oeuvre de Léonard de Vinci, à partir du moment où il croise le chemin du jeune Salaï qui va devenir son apprenti, son amant, son modèle, son soutien moral, et plus encore. Benjamin Lacombe et Paul Echegoyen, les auteurs, semblent avoir fait le choix de rester cohérents avec les grandes étapes de la vie de Leonard de Vinci : Il Salaïno est donc bien balisée chronologiquement, depuis 1490 avec l'entrée fracassante de Salaï dans l'atelier florentin de Vinci, encore sous la protection des Sforza, jusqu'aux années 1504-1506 qui sonnent comme un retour aux sources après bien des déboires.   



Le Léonard de Vinci qui s'anime ici n'est donc pas le vieillard à barbe blanche qu'on se représente habituellement, mais un homme encore jeune, plein de vie et d'espoir, déjà sage et charismatique. Aimé par la troupe d'artistes et d'amis qui l'accompagnent partout, il tient plus Jésus que du Père Noël ; et on sent bien que c'est par respect pour lui que tous tolèrent l'insupportable Salaï. Si l'on sait que le salaïno, c'est à dire "le petit diable" en italien, a réellement existé et occupé une place de choix dans la vie de Léonard de Vinci, on n'a pas beaucoup d'autres certitudes à son sujet : Benjamin Lacombe a donc su tirer profit de la voie royale de liberté qui s'étendait devant lui, et a pu façonner un personnage irrésistible complètement aux antipodes du génie : paresseux, insolent, insatiable carnivore, impatient, capricieux, mais capable de l'aimer pleinement et de le comprendre. 



Les premières planches m'ont mise un peu mal à l'aise car les traits de Salaï sont très juvéniles _en même temps... il devait être relativement jeune au début de sa relation avec Vinci. Par chance, et contrairement à ce que laisse entendre le titre de la BD, il n'est pas question "que" de la vie de couple de Léonard et de son apprenti. Evidemment elle est importante dans le sens où on la voit se construire, évoluer dans le temps, trouver son équilibre, mais elle n'occupe pas tout l'espace pour autant.  



Léonard et Salaï relate surtout le parcours d'un artiste dont on se souvient des découvertes mais dont on oublie qu'elles sont nées dans la douleur et après bien des échecs. Ici, vous ne verrez pas que la Joconde _un peu à la fin.. mais la Cène inondée, la machine volante qui se casse la gueule contre toute attente, le portrait d'Isabelle d'Este qui tarde à éclore, des écluses révolutionnaires mais irréalisables, la bataille d'Anghiari dont l'aboutissement se fait prier... 

Les auteurs nous interpellent aussi sur une réalité de l'époque : quand on était artiste, même reconnu et admiré, même génial comme Vinci, on restait soumis au bon vouloir de ses protecteurs, et on était susceptibles de devoir déménager vite fait quand les événements politiques faisaient basculer les pouvoirs d'un côté ou de l'autre. Rien n'était jamais sûr, jamais acquis, et il valait mieux être moralement costaud pour ne pas se laisser miner par les obstacles. Voilà en quoi cette bande dessinée est particulièrement intéressante et instructive, même si on ne peut pas la qualifier de "documentaire". En effet, Benjamin Lacombe a brodé sa poésie sur la vie de Léonard de Vinci de la même façon qu'il a réussi à se réapproprier ses tableaux, puisqu'il a su à la fois les représenter fidèlement et y ajouter son propre style. Tout le monde ne peut pas faire ça avec autant de réussite : c'est vraiment ce qui force l'admiration en l'occurrence. Encore plus que le minutieux travail de recherche effectué pour rester au plus près des faits.   

La Cène en proie à l'humidité


Le Portrait d'Isabelle d'Este, protectrice imbue d'elle-même et un poil voyeuse

La Joconde, symbole du renouveau pour Léonard

Dans un dossier intitulé "Histoire d'une création" qui clôture l'album, Benjamin Lacombe et Paul Echegoyen (qu'on aurait tendance, à tort, à passer au second plan) évoquent leurs intentions artistiques et le processus de création dans tout ce qu'il a de beau et de difficile. 

Florence vue du ciel

=> Léonard est Salaï est une bande dessinée qui, à mon avis, à toute sa place dans les bacs du CDI d'un lycée. Comme il y a quelques scènes de nus, forcément, on évitera de la proposer en libre accès en collège... même si elle peut être abordée en cours, à travers des extraits. 

Pour l'instant, je n'ai pas trouvé trace du deuxième volet de l'histoire, il semblerait qu'il ne soit pas sorti à ce jour. On pourrait s'en étonner car cela fait déjà six ans que Il Salaïno a été publié, mais la réalisation de sa suite nécessite forcément du temps et de la patience.   

Comme je ne connaissait rien à la vie de Léonard de Vinci, j'ai appris pas mal de choses dans cette BD... mais ce ne sera pas forcément votre cas. Si comme moi vous craignez de vous sentir perdus entre histoire et fiction, vous pouvez lire l'article de l'encyclopédie Larousse consacré à l'artiste aux multiples casquettes,  et écouter la série de podcasts du musée du Louvre : "Quand la peinture raconte Léonard". L'épisode 4, "L'idéal", parle du tableau de Saint Jean Baptiste et fait rapidement allusion à Salaï, qui l'aurait partiellement inspiré.  

                                          Musée du Louvre - [🎙️PODCAST] Sur Léonard de Vinci, on... | Facebook

Benjamin LACOMBE ; Paul ECHEGOYEN. Léonard & Salaï - 1 - Il Salaïno. Soleil, 2014. Coll. Noctambule. 96 p. ISBN 978-2-302-01873-0

Quelques photos de Blois, prises au mois de novembre dernier 
 









jeudi 4 juin 2020

Dans la série : y a confinement et confinement ! Naissance des coeurs de pierre - Antoine Dole (2017)

"J'espère que je n'ai pas fait une boulette..." 
Tu n'as pas "fait une boulette", tu as balancé un couscous entier, tu le sais fort bien, et au fond de toi tu jubiles.
 Pourquoi est-ce que je suis l'une des rares personnes à ne pas me laisser séduire par tes petits numéros ? J'aimerais mieux ne pas voir...      

Sans le vouloir, ces derniers temps, je me suis retrouvée à lire pas mal de bouquins qui parlent de l'enfermement sous toutes ses formes : vive BCDI à distance ! Le pire, c'est que ce n'était vraiment pas étudié pour ! S'il y a bien une dernière ahurie en France qui n'a compris le concept de confinement qu'en se réveillant avec un petit SMS du gouvernement le mardi 16 mars au matin, c'est bien moi. 
D'où ils ont eu mon portable, d'ailleurs ?
Peu importe, il est temps d'évoquer ces lectures de circonstance. 
              

Naissance des coeurs de pierre - Antoine Dole (2017)
  
                                                            


Jeb a 12 ans : comme tous les enfants de son âge, il doit passer une épreuve pour "entrer dans le Programme". Ce rite de passage propre au Nouveau Monde doit lui permettre d'être considéré comme citoyen à part entière. Les jeunes sont essentiellement testés sur leur capacité à dissimuler leur humanité : en effet, dans cette société qui se dit "meilleure" que celle de l'Ancien Monde, les émotions sont interdites et considérées comme dangereuses pour soi et pour les autres : n'est-ce pas elles qui ont causé les guerres, autrefois ? Aussi, les candidats qui montrent des signes de faiblesse le jour J révèlent qu'ils n'arrivent pas encore à se détacher de leurs états d'âmes, et un sort aussi mystérieux que redoutable les attend. Ceux qui savent se maîtriser sont prêts à se faire injecter la potion magique qui lavera définitivement leur cerveau, "pour le bien de tous". Jeb espère qu'il réussira et qu'il saura se montrer digne d'entrer dans le Programme : le contraire couvrirait sa mère de honte. Mais au fond de lui, il sait bien que c'est mort. 




Aude vient d'entrer en seconde dans un lycée de bourges, avec la motivation propre à son âge. Ses parents sont sur son dos car ils veulent qu'elle brille, mais leurs coups de pression vont s'avérer contre-productifs. Si on ajoute à cela d'autres paramètres plombants, tels que l'ambiance du bahut pas vraiment propice à l'intégration pour ceux qui se démarquent, l'absence des copines du collège, ou le désintérêt des adultes pour tout ce qui ne ressemble pas de près ou de loin à un bulletin de notes, on arrive vite au décrochage et la dépression. Aude se fait harceler, ne peut en parler à personne, s'emmure. Elle trouve du réconfort dans la compagnie de Mathieu le surveillant, le seul type qui semble capable de la comprendre.     

Les deux trajets de vie sont liés, évidemment. Par quoi ? Comment et quand vont-ils se rejoindre ? Il faudra lire le livre jusqu'au bout pour le savoir. Une fois n'est pas coutume, je ne spoilerai pas ! Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'il est important que vous n'abandonniez pas votre lecture en plein milieu... parce que vous pourriez très bien être tenté de le faire ! Non pas que ce soit mal écrit ou ennuyeux, au contraire ! 

   


Les premières pages ne laissent pas de doute : deux univers parallèles nous sont présentés alternativement, au fil des chapitres. D'un côté, on pourrait bien avoir affaire à une dystopie dans laquelle le petit Jeb se débat. De l'autre, un décor contemporain et réaliste, quelque part en France. 

Pourtant, les deux univers ont en commun une ambiance de malaise constant. Le Nouveau Monde de Jeb, que l'on découvre pourtant à travers ses yeux d'enfant sensible, est terne, morose, d'une propreté clinique. Il suscite au mieux la déprime, au pire l'angoisse. Aude n'a pas une vie quotidienne qui fait rêver, peut-être parce qu'elle nous est décrite en tenant compte de l'état d'esprit d'une lycéenne pleinement consciente de son statut de brebis galeuse de sa classe.





Les deux histoires peu à peu imbriquées sont très bien racontées, sur un ton juste... tellement juste qu'il fout un peu le cafard, et que j'ai bien failli laisser tomber. C'aurait aurait été dommage, déjà parce que les derniers chapitres contiennent l'essentiel du message de l'oeuvre, mais surtout parce qu'on se rend compte qu'on a étiqueté à tort le Nouveau Monde de Jeb comme univers "imaginaire", "fantastique" ; or, de tous les événements qui ponctuent le parcours chaotique de l'enfant, lesquels relèvent de la science fiction, du futuriste, du surnaturel ? Aucun. Ils sont tous effroyablement plausibles !  


"Jamais on ne pointera du doigt que c'est le monde tel qu'il est qui a engendré tout cela."


Certes, vous n'allez pas vous fendre la poire en lisant ce livre, mais le propos est intéressant. Naissance des coeurs de pierre est en lice pour le prix du Prozac d'or 2020 de ce blog ; honnêtement, je ne suis pas sûre qu'il ait ses chances, car la concurrence est rude ! Cela dit, ce roman pour ados (à partir de 14 ans seulement, en fonction des sensibilités) part quand même avec un point bonus Anafranil d'avance. Autrement dit : rien n'est joué ! 

  
Oui, l'Anafranil est blond


Antoine DOLE. Naissance des coeurs de pierre. Actes Sud Junior, 2017. 158p. ISBN 978-2-330-08141-6