lundi 22 février 2010

Le Rainbow Cloporte


(février 2009 - pour mes contacts facebook qui passeraient par là : OUI je sais je triche en ressortant des vieux trucs mais tant pis!)

Il était une fois une cloporte célibataire pas très belle qui voyait arriver la Saint Valentin avec un indescriptible effroi. Après l’avoir persuadé de se rendre à une de ces p… de soirées de célibataires, histoire de faire une, voire plusieurs rencontres concluantes, sa mère lui avait tricoté avec toute la force de ses quatorze pattes un très laid pull over aux couleurs de l’arc-en-ciel, pour finir ses pelotes de laine plus que pour lui porter bonheur.

La petite cloporte repéra la cohorte des insectes célibataires. Pour cette soirée spéciale organisée dans un bar de la ville, il y avait une musique de daube qu’on entendait depuis l’extérieur. Cela lui frappa les antennes, dès qu’elle descendit de son escargot décapotable garé au plus près de la grosse pierre de façon à ce qu’on ne vienne pas le lui rayer ni même gerber dessus. Quelques caillera-cloportes rôdaient sur le parking vêtus de blousons, qui n’allaient pas du tout avec leurs écailles latérales naturelles.

La petite cloporte passait pour un peu chochotte et ne savait pas trop si elle devait rester ou non, ou si elle devait essayer comme ses copines de se laisser coller par un sombre baveux buvant de l’alcool de fourmi puant et bien assommant. Elle avait les antennes flasques de dépit lorsque son regard tombait sur ses comparses en manque s’efforçant de s’amuser pour paraître sociables et se caser plus facilement. Ils étaient comme elle, et pourtant, si différents. Ca ne venait pas seulement du pull coloré. Elle sympathisa avec une jeune dépressive qui boudait son lait de limace dans un coin. Elle comprit sa solitude quand elle s’aperçut que c’était en fait une grosse bourge un peu hautaine: elle était venue là avec la tortue neuve de son père. Du coup, la cloporte au pull arc en ciel tout pourri, et pas du tout assorti avec la boule à facettes jetant des éclats marron clair ou très bruns, la trouva moins sympa.

Il était déjà plus que temps de se barrer de la taupinière. Qu’était-elle allée faire dans ce lieu plus perdu dans la nature?

De l’œil de bœuf elle entrevit la lune, très claire, trop sans doute pour être appréciée d’un cloporte, mais belle tout de même. En voulant revenir sur ses pas, elle se heurta à un grand cloporte aux cheveux longs. Ou une. Ou un. En fait Rainbow Cloporte n’arrivait pas à se décider sur le sujet. Je crois même que personne n’en sut jamais rien car, avouez que c’est délicat de poser ce genre de questions! Là n’est pas le propos de toute façon, et, puisque dans cette histoire il n’y a pas de scènes de castration ou de test de canards multifonctions (désolée…), nous l’appellerons le Transcloporte.

Le Transcloporte flasha sur le pull arc-en-ciel et lui demanda où la Cloporte l’avait trouvé. Elle avait endossé ce torchon en se disant que c’était comme un cagoule, laid mais efficace. Voilà qu’un excentrique venait le promouvoir à un niveau hautement esthétique. Ce drôle d'animal était éminemment décalé et semblait cacher quelque chose car il parlait peu. Le genre à sortir braver le soleil sans lunettes. C’est justement ce qui était bien. Il ne fallait même pas chercher à comprendre. Le fait-même de soupçonner le glauque et le secret général était excitant pour tout insecte un tant soit peu rangé. Alors qu’au fond, il ne cachait peut-être rien d'autre qu'une personnalité plate comme une tagliatelle. Au bout de quelques temps, la cloporte comprit que sa nouvelle (ou son nouveau) pote était venu crécher ici pour jeter un œil sur sa sœur, une petite pouffe à peine habillée qui s’éclatait comme une folle. La surveiller, c’était vraiment se faire mal aux yeux tant elle gesticulait et se plaisait à parcourir la piste de danse en tournant sur sa carapace.

Ils sortirent de la taverne, sous l‘œil dépité des fêtards qui avaient prévu de les chambrer et de faire sauter quelques mailles du pull arc en ciel avant le retour du soleil. Ils faut croire qu'ils avaient trouvé un terrain d’entente, puisqu’après 12 clopes chacun et autant de rhums coco ils étaient toujours dehors en train de se geler sur le parking à contempler la lune et à s’échanger en moyenne trois mots par minute. Ca leur suffisait largement pour démonter le monde et en refaire un autre. A tour de rôle, ils faisaient de brèves irruptions dans la salle de jeux pour refaire le plein de munitions. Aussi, ils avaient maintenant atteint bien malgré eux la même euphorie que ceux qu’ils avaient fui, elle ricanant sans raison, lui, enfin elle, enfin l‘autre, gloussant d‘un son gras. Autant dire qu'ils étaient complètement déchirés quand le reflet d’une lune sur le retour fit étinceler sur leur carapace la rosée du matin naissant.


De l’intérieur, les gais lurons qui commençaient à fatiguer se pointèrent sur le seuil de la boîte pour prendre l’air, encouragés par leur estomac à aller refaire un beauté à la tortue de la bourge, et entendirent les deux cloportes déchirés, recroquevillés sur eux-mêmes de fatigue, lassés de repartir en fou rire incontrôlable dès que leurs regards se rencontraient.

Un silence interrogatif se propagea quelques secondes dans le gang des normaux. Ils interprétèrent logiquement la scène comme significative de la naissance d’un nouveau couple et sortirent en riant, des bouteilles vides à la main (c’est vraiment tout ce qui restait) pour fêter ça. Rainbow et Trans riaient aussi en guise de réponse, mais dans un sursaut de lucidité, ils jugèrent bon de prendre la fuite, pensant que la meute de carapaces venait les lyncher, comme ça aurait sans doute été le cas dans des circonstances ordinaires. Ils n’eurent pas le temps de faire un pas que les insectes les avaient déjà coincés entre le mur et la tortue du père de la bourge, puis choppés de toutes leurs pattes réunies, l’une par le pull arc en ciel devenu couleur de fourmi broyée, l’autre pas sa touffe fluorescente. Ils hissèrent les deux cloportes atypiques sur le bolide pour leur célébrer un mariage improvisé, à eux qui ne pensaient même pas à sortir ensemble. Il suffisait de voir la manière avec laquelle ils se dévisageaient bêtement, à moitié surpris, à moitié abrutis, sans trop comprendre. Ceux qui possédaient encore quelques ressources tentèrent de retourner la tortue, comme ça, juste pour le plaisir. Après un vote à patte levée, pendant lequel les mariés filèrent en douce à dos d’escargot, ils trouvèrent un compromis et prirent la décision de gerber dessus de manière synchronisée.


Ainsi commencèrent bien malgré eux les aventures de Rainbow Cloporte la moche et de Transcloporte le bizarre.

Moralité : l’alcool rapproche.

Moralité 2 : n’empruntez jamais la tortue neuve de votre père sauf si c‘est pour faire les courses de votre maman.


La Cloche du Lépreux - Peter Tremayne (2009)


Ne faites pas comme moi, évitez de commencer par le tome 14 d’une série, c‘est moyennement pratique!

Heureusement, l’auteur Peter Tremayne a fait en sorte qu’on se sente à l’aise quel que soit le point d’entrée de son œuvre (un peu comme à Mollat, où on peut choisir sa porte), si bien que c’est à peine déstabilisant pour le lecteur d’atterrir en Irlande au milieu de l’hiver 667, dans l’agitation d’un couple qui bat de l’aile mais qui tente de rester un minimum synchro pour retrouver cette petite chose qu’ils ont en commun et qu’on vient de leur enlever : leur fils Alchù, 6 mois.

Evidemment, le contexte est plus compliqué que ça. Sœur Fidelma est la soeur du chef des Eoganacht, le peuple des gentils qui respectent tous les hommes, mais certaines plus que d‘autres, faut pas déconner non plus! Elle est avocate et religieuse. Histoire de faire dans l’exotisme et l’anticonformisme, elle se marie avec Frère Eadulf, un moine-touriste anglais. Oui, au VII°s, les religieux peuvent se marier, et ils ont même une période d’essai d’un an au cas où ils changeraient d’avis : la belle époque!

Forcément, le couple a tout pour plaire. Fidelma va pondre un gosse à moitié rosbif, sa meilleure copine est une ancienne prostituée, elle est religieuse par défaut, elle fiche son nez partout pour résoudre les mystères des alentours, elle tient tête au juge pré-retraité de la tribu, qui ne peut pas la sentir car elle est plus forte que lui en énigmes et que ça le vexe de se faire siffler la place par une fille. Comme toute bonne Eoganacht, elle crache sur le peuple ennemi des Ui Fidgente et en est détestée. Eadulf est étranger (ce qui est toujours une tare, on le sait bien), il parle plein de langues que personne ne maîtrise et défend le mariage des prêtres, pas encore interdit par Rome mais déjà fortement contesté.

Une nuit d’hiver, la nourrice d’Alchù est entraînée hors du château, vraisemblablement avec le bébé; elle est assassinée, l’enfant est enlevé. Personne n’a rien vu, tout le monde pourrait très bien être suspecté. Seul indice : un enfant muet, couvert d’une capuche (par excellence l‘accessoire du délinquant) et secouant devant lui une clochette est entré en contact avec le gardien des lieux.

Le lendemain, tout le monde s'affole et se lamente. Sœur Fidelma et Eadulf se rendent vite compte que leurs seuls amis fiables sont soit séniles, soit occupés ailleurs, soit cons. Ils décident alors de prendre les choses en main et de ratisser la verte lande à cheval, par leurs propres moyens.

La Cloche du Lépreux - Peter Tremayne - Trad. Hélène Prouteau - Ed. 10/18, Coll. Grands détectives - 352p.

mercredi 3 février 2010

Paranoïd Park - Blake Nelson (2006)




On m’a toujours assuré qu’il était bon de dire tout ce qu’on a sur le cœur, quand le fumier s’entasse dessus; ou à défaut, de l’écrire. Je doute que ça marche à tous les coups; mais pour le jeune héros de Paranoïd Park, le salut ne peut venir que de là.

L’important, c’est de savoir par où commencer : je n’ai qu’à commencer par le début, tranquillement, y aller à petits pas; pour le lycéen de Blake Nelson, un skateur talentueux mais dans l’ombre des meilleurs, tout est parti d’une conversation avec Jared, un prodige allumé mais cool de la planche à roulettes : s’ils allaient faire un tour à Paranoïd Park pour meubler une soirée de cette fin d’été?

Paranoïd Park, est un skatepark populaire et entièrement libre d’accès _sauf pour les bourges. L’atmosphère y est lourde de rois de la glisse et de squatteurs, alors mieux vaut ne pas se louper. Mais l’impression d’être chez les grands l’emporte, la soirée se passe bien pour les deux lycéens décident de remettre ça quelques semaines plus tard.

Sauf que, bien sûr, il fallait qu’une fille vienne se caler au milieu d’une amitié sans stress! Jared pose un lapin à son disciple le soir destiné à leur sortie à Paranoïd, pour aller passer la nuit avec une étudiante zarbi qui lui a fait tourner la tête. L’autre tire un peu la tronche : que faire, maintenant? Pas question d’aller seul à Paranoïd!

Quoique…pourquoi pas? Du moins, pourquoi ne pas y aller quelques minutes, histoire de sentir l’ambiance et de tromper l'ennui ?

Cette décision prise au hasard va changer sa vie.

Paranoïd Park, Blake Nelson - Hachette Littératures - 2006
Traduction Daniel Bismuth

Illustration JEFF - (Livre de poche)

Adapté au cinéma par Gus Van Sant Paranoïd Park 2007

Merci les filles pour ce beau livre :-)

dimanche 10 janvier 2010

L'Australie collée au cul


« L’amour nous rend parfois bien malin », pensait Bernard en regardant son derrière dans la glace, le visage retourné au point de s'en provoquer un torticolis. Lorsqu’il avait rencontré sa femme, au cours d’un voyage en Australie, sa vie avait basculé dans un mélange d’euphorie et de sérénité enivrante ; à tel point qu’un beau jour il avait décidé de se faire tatouer le cul d’une carte de la terre sacrée des koalas. L’opération avait duré plusieurs heures mais le résultat était là : madame était fort contente.


Mais toutes les bonnes choses ont une fin. Quelques années plus tard, Bernard se retrouva seul et dut reconnaître que son arrière train customisé n’avait plus de raison de vouloir se distinguer des autres. Il était même devenu un peu trop personnalisé pour tout le monde, et il avait précipité à lui seul la fin de plusieurs idylles pleines de promesses ! En effet, les copines de Bernard se succédaient avec une cadence soutenue, car il n’était pas si laid, dans la force de l’âge, un peu déplumé du crâne, un peu moustachu, un peu alcoolique aussi… mais il paraît que les filles aiment bien ça ! Pourtant, elles étaient toujours effrayées la première fois qu’elles le voyaient sans son slip kangourou : pensant d’abord qu’il souffrait de problèmes d’ordre gastrique, elles osaient par la suite, un brin hésitantes, lui demander s’il vivait bien cette tâche de naissance qui s'étendait de part et d'autre de la raie. Aussitôt, le spectre de l’ex hantait la chambre pour une bonne partie de la nuit.

Evidemment, ça ne pouvait plus durer ! Bernard s’adressa à un spécialiste du décollage de tatouage, qui ne put rien faire, car l’Australie…C’est le jeu ma pauvre Lucette ! Tous les rayons laser du monde seraient sans efficacité, c'était écrit, et même dessiné!!

Heureusement, Roger, le meilleur pote de Bernard depuis toujours, était là ! Il avait momentanément disparu de la circulation après une opération de chirurgie esthétique, si l’on peut dire : Roger avait était gâté par la nature, puisqu’il était né avec un appareil génital sur la tête (en plus de l’autre placé comme il se doit), ce qui l’avait obligé à porter constamment un bonnet pendant toute sa jeunesse. Par chance, il avait rencontré un savant charlatan diplômé en médecines douces qui avait su alléger son poids. Un miracle ! Son crâne était tout lisse – il avait du sacrifier ses cheveux par la même occasion, mais c'était un moindre mal.

Peut-être pourrait-il aider Bernard, également!

Roger et Bernard se rendirent dans l’heure au cabinet, ou plutôt à la cabane au fond du jardin du digne charlatan. C’était un vieux bonhomme fort bavard et on ne peut plus accueillant. Il leur paya une bière maison et leur exposa l’issue possible au problème de l’homme au derrière colorié.

Le processus était simple : il fallait s’asseoir dans la neige pendant 4 heures d’affilée. Mais à certaines conditions ! Bernard devrait attendre la prochaine pleine lune, sortir par une nuit neigeuse et se poser au milieu du Miroir d’eau bordelais gelé et recouvert de flocons, de préférence, sur les coups de 2h du matin. Il était important qu’il ne bouge pas d’un poil jusqu’à 6h. Après ce traitement, le tatouage aurait entièrement disparu, c'était certain. Evidemment, il pouvait prévoir un thermos et de quoi passer le temps et éviter de s'endormir. Après leur avoir donné ces consignes, le savant leur raconta les bienfaits du froid – il leur assura entre autres qu’avoir des rapports sexuels dans la neige était un très bon moyen de contraception, car les spermatozoïdes étaient rapidement pris d’éternuements, ce qui les rendait inaptes à la fécondation pour telle et telle raison, etc...

Bernard n’était pas très chaud mais se sentait prêt à braver le froid pour retrouver son derrière d’origine. Les premiers jours de janvier furent froids, neigeux et pleine lunaires : toutes les conditions étaient réunies ! Une nuit, un peu avant 2h, Roger et Bernard longèrent les quais et marchèrent sur le Miroir d’eau pour choisir le lieu de congélation. Roger avait prévu une glacière avec des sandwichs, et des magazines à public ciblé, histoire de s'occuper un peu. Au bout d'un quart d'heure, il eut pitié de Bernard, qui ressemblait maintenant à un bonhomme de neige posé sur le trône. Alors, par pure solidarité, il se fit une place dans la neige et adopta la même position que son pote, bien qu’il n’eut aucun aucun tatouage à faire disparaître. Il voulait simplement que Bernard se sente moins seul dans sa souffrance.

Cette nuit là, entre deux et six heures du matin, certains purent s’étonner de voir deux gars assis à moitié à poil dans la neige, au beau milieu du Miroir d’eau, saupoudrés de flocons.

A six heures, Bernard se leva comme il put. Roger, qui luttait contre l’hypothermie et avait remis son bonnet, réagit à peine aux manifestations de joie de son pote : son cul était entièrement bleu, et, de fait, le tatouage avait disparu ! Quelle victoire ! Il faisait des petits tours sur lui-même en admirant sa réussite. L’autre ne se relevait toujours pas, et pour cause : par je ne sais quelle fait de la nature, son derrière avait gelé différemment et il était maintenant pris dans la glace et collé de force au miroir d’eau enneigé. Le moindre mouvement lui causait une douleur épouvantable.

Il fallait attendre que la glace fonde pour se relever, et ça prendrait peut-être plusieurs heures ! A moins qu’en versant un peu d’eau chaude dans la neige tout autour de lui…

« Bernard ! Tu pourrais aller me chercher un peu d’eau chaude ? Bernard ! Tu m’entends ? »

Mais Bernard avait vidé les lieux ! Il s’était rhabillé depuis longtemps et était déjà parti fixer un rancart à l’autre bout de la ville, sans se préoccuper du sort de Roger, chantant la joie de sa peau retrouvée! Il faut croire que ce bonheur-là ne se partage pas…

Morale de l’histoire : Régis est un con, mais Roger est trop bon trop con …

Morale sans rapport avec l’histoire : Qui baise dans la neige congèle un bébé.

mercredi 19 août 2009

Tubiche


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vendredi 7 août 2009

Les Pauvres Gens - Dostoïevski (1846)


Fin du XIX° siècle, à Saint-Pétersbourg : c’est déjà la crise. Un fonctionnaire d’âge mûr et une jeune bourgeoise déchue entretiennent une correspondance assidue et enflammée. L’attachement de la jeune fille, manifestement plus mesuré, contrebalance les folies de son soupirant, qui par amour dépense sans compter ce qu‘il n‘a pas, jusqu‘à tomber dans la misère la plus totale. Il faudra bien choisir entre sagesse et romantisme!


A travers les dialogues sentimentaux des deux héros, Dostoïevski dépeint la vie quotidienne du peuple russe, le système bureaucrate qui permet à peine de survivre, l’idiotie des codes sociaux incrustés dans l’âme de la multitude des fonctionnaires. Comme à chaque fois qu’on rencontre l’écriture de Dostoïevski, on a envie de dire : dépressifs, s’abstenir… pourtant, ce petit ouvrage, qui au passage n’est pas n’a un pavé et se lit très vite, nous est tellement actuel!

mardi 4 août 2009

La Vie de la Vieille - Le Loto


La Vieille et sa voisine, son unique et dernière amie, sortaient du café où elles venaient de descendre une bière. Elles arpentaient en titubant les trottoirs du village. La voisine retenait avec peine sur son crâne déplumé un large chapeau de couleur orange, dans un ton extrêmement vif, à mi chemin entre le modem et la DDE. Elle l'avait noué sous son menton, mais à force de parler et de boire, le lacet s’était relâché et pendait dans le vide.

«Faisons équipe!» Proposa la Vieille, car DDE woman venait de lui dire qu’elle était souvent chanceuse aux jeux de hasard.

_ Pourquoi pas. Mais comment? Peut-on prendre un carton pour deux?

Elles se rendaient toutes les deux au Boulodrome, à la sortie du village, où avait lieu le grand loto annuel des derniers jours de juin, qui célébrait le début de l’été et des vacances. On disposait tables et chaises sur le terrain de pétanque, à l’ombre des châtaigniers. Pour les collégiens, c’était l’occasion de se retrouver une dernière fois avant la fin des cours et de se foutre des vieux qui jouaient au loto. La Drôle comptait bien y aller aussi, de son côté, et songeait à part elle à un moyen d’éviter la Vieille, car elle savait qu’elle viendrait. Mais pour rien au monde elle n’aurait manqué une soirée avec ses potes, d’autant plus que la quine était suivie d’un grand concours de chant. Ils allaient bien rire en comptant les canards.

_ Partageons les lots, plutôt. Si l’une de nous gagne, elle donnera une partie du gain à
l’autre. »

Les jeunes n’avaient qu’à traverser la route en sortant du collège, et qu’à s’asseoir sur les bords du terrain de boules pour regarder la valses des cartons et des grains de maïs, en faisant ce qu’ils aimaient le mieux, c’est-à-dire rien du tout. La Drôle et sa bande de copains s’en lassèrent assez vite. A dix huit heures déjà, ils s’ennuyaient et partirent derrière les buissons qui cernaient le boulodrome.

L’un d’eux avait fait une trouvaille chez lui ou ailleurs, peut-être vaut-il mieux ne pas le savoir : des cisailles à métaux, destinées à la base à découper les grillages et autres fils de fer. Ils décidèrent de l’expérimenter sur le feuillage des buissons, puis sur les branches, puis sur le petit cheval de bois rouge à crinière jaune monté sur un ressort, interdit aux cavaliers de plus de cinq ans.

La crinière et le ressort avaient été broyés sans peine, alors maintenant, qu’allait-on faire? Vingt minutes de passées, et voilà qu’on s’ennuyait de nouveau. Fucking petit village! Une trentaine de mètres plus loin, l’animateur spécialisé en festivités de ce type égrenait les nombres égrenait les nombres, faussement enjoué.

_ Quine! Rugit la Vieille, pendant que sa petite fille se tournait les pouces avec ses amis, s’arrachant les cordes vocales à l‘occasion. On entendit plutôt « qui » que « quine » mais c’était valable quand même. Bingo eût mieux fonctionné. _ Et pour madame, répondit l’animateur à la voix chaude, pour madame… Il cherchait le lot. _ … Un superbe lot pour madame…

La Vieille venait de remporter un très coquet lot de cinq strings. Justement ce qui lui manquait, même si elle en avait déjà plein.

C’est d’ailleurs ce que sa voisine et équipière lui fit remarquer lorsque vint le temps des partages, quelques secondes plus tard. Mais la Vieille entendait à présent garder pour elle seule la marchandise. _ Le prochain, le prochain nous le partagerons. Là c’est impossible, tu vois bien qu’il y en a cinq, et que si nous coupons en deux, l’une de nous sera flouée! De toute façon, ça ne te va pas à toi, ces choses là. _ Qu’en sais-tu? Rétorqua la voisine, repositionnant ses lunettes à verres progressifs, piquée. _ C’est vrai, ce n’est pas toi qui pourrais le dire, Marcelle! Fit le père du boucher, et il insinua derrière sa moustache grise que ces petits objets n‘étaient adaptés à aucune des deux. Comme c’était bête d’avoir remporté un tel prix.
 _ Qu’il est vieux jeu!
 _ Sois réaliste! Tu feras donc la pute toute ta vie!

Il restait le garage à vélos. Comment n’y avaient-ils pas pensé plus tôt? Ces cisailles étaient vraiment au poil. Chacun avait massacré son antivol, la Drôle s’était montrée particulièrement adroite dans l’opération, en frappant le sien d‘une coupe nette et franche, et y avait gagné beaucoup de respect. Puis ils n’en prirent aux arceaux rouillés, prenant soin d’en détacher les vélos, les mobylettes qu‘ils retenaient, et de les entasser à l’abri des buissons. La poignée de fiers à bras avaient découpé puis tordu les arceaux du parking à vélos de façon à en faire des tiges à peu près droites. Tous en avaient une dans la main et ils ne tardèrent pas à s’échanger quelques coups amicaux dans le visage et à se picoter les tablettes de chocolat. Tout cela les amusait beaucoup, et la Drôle n’y allait pas non plus de main morte. Elle embrocha le beau gosse de sa classe avec tant d’enthousiasme qu’elle perça son polo DDP au niveau de la poitrine. Elle l’avait d’un coup fatal rendu indragable et il lui fit comprendre que cela allait lui coûter cher. La Drôle lui répondit qu’elle n’en avait absolument rien à foutre de ses menaces et profita de ce qu’il mesurait l’ampleur des dégâts, passant un doigt dans l’accroc, pour appuyer ses deux mains sur sa chevelure visqueuse de gel, réduisant à néant tous les efforts qu’il avait fournis le matin pour faire ressembler son crâne à un tapis de fakir. Seuls les gens qui ont déjà passé deux heures à se faire des pics avec du gel, prenant le risque d’empester l’huile de jojoba toute la journée, peuvent ressentir la détresse du cheveu qui retombe aussi vite qu‘un château de cartes. Aussi tous les jeunes se jetèrent sur la Drôle, commençant à la bousculer rudement. On riait moins, juste un peu pour ne pas attirer l’attention des mamies attablées pour la grande quine, au loin. La fille du groupe réussit à leur échapper et entra dans le local de l’association des boulistes, laissée libre pour l’occasion. On y avait entassé les lots, et les candidats au concours de chant y avaient répété tout l’après midi. A cette heure-ci, il n’y avait plus personne. C’était un maisonnette rudimentaire : deux pièces; une table et des chaises, un évier et un placard mural dans la salle principale. A n’en pas douter, un bureau et la caisse dans la seconde pièce, derrière la porte close. La fenêtre était restée fermée, il fallait que la fraîcheur reste pour que les jambons tiennent le coup et ne prennent pas les mouches.

Le ton montait, et chacun ajouta son grain de sel à la conversation. Les concurrents aux jambons se levèrent de table et vinrent se parler de plus près, se tenant par les manches. Le loto était interrompu et le micro sommait en vain les joueurs de se calmer et de se rasseoir. Il faisait beau et chaud, à la tombée du soir; le jardinier resté lucide à grand peine proposa de prêter son tuyau d’arrosage et de le relier au robinet du local pour asperger d’eau fraîche tous ces fous de lingerie, afin de leur remettre les idées en place : après tout, c’était très efficace quand on voulait séparer des chiens qui copulent, alors... Le maire donna son accord, et, mieux, trouva l’idée bonne, et la comparaison meilleure encore.

La clé pendait au placard mural. Le nain à moustache du groupe ouvrit la porte, constata qu’il était vide, à part quelques bouteilles, un service à whisky, mais d’ailleurs, peu importe, et suggéra à ses amis de pousser la Drôle dedans. Ce fut très facile, elle s’y jeta presque d’elle-même, sous la pression des tiges rouillées. Ils fermèrent la porte à double tour et se saisirent de la clé, pendant que la fille insultait leurs aïeux jusqu’à la septième génération et les castrait à distance de sa langue de feu. A l’étroit dans son placard, elle tentait tout de même de jeter des coups d’épaules dans la porte, plus pour signifier à ses petits camarades qu’elle aussi avait de la force, que pour casser la porte. Sortir, était-ce souhaitable, étant donné ce qui l’attendait dehors? Les gars bourraient la porte de coups de baskets, grognant comme des loups et criant wazaaaa. Remarquant un décalage entre le plancher et la porte du placard légèrement surélevé, ils s’agenouillèrent et lui asticotèrent les pieds en passant les barres de fer dans l’espace, gloussant de plus belle lorsqu’elle tentait de bloquer leur petit jeu en écrasant les barres de tout son poids. Soudain lassés, ils firent passer la clé sous la porte : c’était elle qui l’avait maintenant, alors, qu’elle se débrouille avec!

Bien entendu, la clé du placard lui était absolument inutile, et cette dernière plaisanterie la fit enrager. Le rire s’évapora subitement; elle n’entendit plus rien que le silence, et les pas précipités de ses camarades, ce qui ne manqua pas de l’étonner.

De sa prison dont elle seule avait l’outil de délivrance, elle tendit l’oreille. Dehors, le loto battait son plein, mais le brouhaha ne manqua pas de l’étonner. Les lots devaient être particulièrement intéressants ce soir-là. Plus tôt dans l’après-midi, des collégiens avaient assuré qu’on entassait près du terrain de boules une cargaison phénoménale de barils de lessive.

Puis de lourds pas précipités et énergiques, de nouveau, mais ceux-là se dirigeaient vers elle.

« Où est ce putain d’évier? »

Le type dût le repérer facilement, car ses pieds tournèrent sur eux-mêmes pendant quelques secondes avant de l’amener dans le coin de la pièce. Rien à voir avec ses potes; il était sûrement digne qu’on lui file la clé.

« Sortez moi de là! »

Le gars était déjà reparti.

« Mais quel con!

_ Quoi? »

Non, il était toujours là, en fait, mais elle ne l’avait pas vu visser un tuyau d’arrosage emprunté au jardinier sur le robinet. Cette opération lui demandait une certaine concentration et l’avait rendu silencieux jusque dans ses jurons.

_ Y a quelqu’un?

_ Oui, dans le placard, ils m’ont fermée! Prenez la clé et faites pas l’andouille avec, s’il vous plaît.

_ Laisse-moi deux secondes, que j’ouvre le robinet à fond. Y a des vieux à calmer, dehors. Qui ça, ils?

_ Des fils de pute.

La clé tomba sur le plancher, il la ramassa et la fit tourner dans la serrure. La porte s’ouvrit, le sauveur en tee shirt jaune cocu vit passer une ombre et entendit un « merci » légèrement teinté d’agacement. Il haussa les épaules et retourna à son robinet. L’eau coulait à flots dans le tuyau en caoutchouc percé à plusieurs endroits. A l’autre extrémité, sa femme avait arrosé un par un les papys qui se tenaient au collet, la bave aux lèvres, mamies aux langues venimeuses et aux canes aiguisées, dont la Vieille et sa voisine au chapeau du Modem. Par mégarde, l’eau était venue tremper la conséquente cargaison de lessive, d’une valeur de 200 euros, qui n’avait pas encore été remportée.

Lorsque la Drôle s’extirpa enfin de la petite maison moisie, le boulodrome était couvert d’un blanc manteau de mousse et embaumait Le Chat spécial blancheur pour plus de douceur. Balayant du regard l’attroupement de ses voisins plus ou moins âgés grouillant dans la mousse et échangeant très fort des mots hostiles, elle reconnut l’un de ses geôliers boutonneux, qui avait pris parti dans les débats. Dans la panique générale, elle put se rapprocher de lui assez discrètement pour qu’il ne remarque pas sa présence et empoigner sa cheville et la tirer en arrière. L’agitation était telle qu’on n’aurait pas bronché même si on avait un ours sortir du buisson. Il glissa et tomba face contre terre, le nez fracassé sur le gravier humide du boulodrome. Elle posa ses pieds sur la colonne vertébrale du pote et sauta à pieds joints sur lui, par deux fois. Autour de lui, la mousse se colora de rouille, alors elle estima qu’il avait eu sa dose pour la journée. En prenant la fuite, elle ne put s’empêcher de faire manger du savon à un vieux qui avait perdu sa canne, lui faisant perdre l’équilibre d’un simple coup de pied sournois dans la cheville, parce qu’après tout, il fallait bien qu’elle s‘amuse, elle aussi. Il paraît qu’une fois rentrée à la maison, elle fit payer à sa famille ses mésaventures de la journée et prit grand plaisir à les emmerder.

Les strings s’étaient perdus dans la bataille, sans doute noyés dans les bulles de savon. Sur décision commune du maire et de l’animateur, qui céda son micro au premier pour l’occasion, la Vieille et sa voisine furent priées de déguerpir sans le lot escompté. Il faudrait aussi penser à un plus que probable dédommagement après cette catastrophe surnaturelle.

« A propos de dédommagement » , grogna la Vieille, outrée par un dénouement trop pacifique à son goût, « je veux au moins qu’on me rembourse mon carton! » C‘était bien la moindre des choses, non? La mousse montait à mi-hauteur des thuyas, et les décorait joliment. Cependant la scène était terriblement inhabituelle pour les villageois, aussi se sentaient-ils tous mal à l‘aise, et pas seulement les vieux, comme on aurait pu le croire, bien au contraire. On ne les avait pas vus aussi fascinés et effarés depuis la tempête de 1999 : il serait difficile de maintenir les parties de boules dans les prochains jours.