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samedi 2 mai 2026

[UNE VIE DE CHIEN] Bêtes de somme - 1 - Mal de chiens. Evan Dorkin ; Jill Thompson (2012)

Impossible d'entrer dans une salle d'attente sans m'effondrer.
Je ne m'en aperçois que maintenant ; les larmes sont gérables presque partout ailleurs, mais pas dans les lieux médicaux. Quels qu'ils soient ils me transportent à Pellegrin ou à l'hôpital de Périgueux, ils me rappellent que les derniers moments partagés avec ma soeur sont des moments d'angoisse et de mauvaises nouvelles enrobées de sourires crispés. 
Si tout le monde avait simplement fait son travail, à son échelle, cela ne se serait pas passé ainsi. C'est dur de les voir vivre et de la savoir morte. 

Bêtes de somme - 1 - Mal de chiens 

Titre original : Beasts of burden

Evan Dorkin (scénario) Jill Thompson (dessin) 

Delcourt, 2012 


Une bande de chiens et de chats menant une vie paisible dans la banlieue de Sommers Hill est régulièrement confrontée à des phénomènes surnaturels. Aucun d'entre eux n'a de super-pouvoirs... Certains ne sont même pas aventuriers dans l'âme... Tous ont leurs petits défauts. Mais ils savent se montrer courageux face aux épreuves, et ça compense : à l'insu des humains, et au prix de grandes trouilles, ils parviennent à ramener le calme dans le voisinage. 

Leur succès est bientôt reconnu par le Sage Berger, un chien mage qu'ils invoquent lorsqu'ils sont en difficulté : il les promeut à leur tour "Sages Bergers" de leur secteur. Les voilà donc chargés d'enquêter sur l'origine du "mal" qui ronge Sommers Hill, et qui attire dans la zone tout un tas d'êtres maléfiques et d'événements paranormaux. 

En effet, il s'en passe, des choses, dans ce premier tome découpé en une succession d'histoires courtes : une niche hantée, un loup garou, une grenouille géante, des zombies... Chaque chapitre peut être lu indépendamment, mais un fil rouge relie le tout. 

Coup de coeur pour cette BD beaucoup trop méconnue ! On se croirait dans Ca de Stephen King, mais avec des chiens et des chats qui se vannent gentiment en prenant bien garde de ne pas louper l'heure de rentrer à la niche. 

Au début, j'ai pensé que Bêtes de somme s'adressait à un jeune public, trompée par les (magnifiques) portraits d'animaux de Jill Thompson et le choix de couleurs printanières pour dépeindre les alentours de la petite banlieue américaine... Mais non, car la dimension horrifique de l'oeuvre est importante. C'est d'ailleurs frustrant de se dire qu'on ne pourra pas le glisser trop tôt dans les mains des enfants, car certains passages sont bouleversants dans le bon sens du terme, et vecteurs de messages positifs... D'autant que l'humour est aussi au rendez-vous. 

Série découverte dans un épisode ancien du podcast Comicsphère (One Shots First #4) consacré aux animaux extraordinaires dans les comics. 

 

vendredi 26 juillet 2024

[MANGAS] Street Fighting Cat - 1 (2017) / Ken'en, comme chien et singe - 1 - (2018)

Cet article est le 501ème...Voilà déjà quinze ans que ce blog m'accompagne, même si je l'alimente un peu plus rarement maintenant, faute de temps. 

Voici deux mangas marrants et bien survoltés qui seront au CDI à la rentrée prochaine !


Street Fighting Cat - 1

SP Nakatema

Doki-Doki, 2017 


Qui n'a jamais été réveillé au milieu de la nuit par deux chats qui se foutent sur la gueule ? 

Le mangaka SP Nakatema a fait de ce miracle de la nature une sorte de furyo animalier tout à fait distrayant.  

Lorsque les humains dorment ou ont le dos tourné, les chats de gouttière reprennent le contrôle des quartiers de la ville de Sakura. Leur qualité de vie et les rapports qu'ils entretiennent dépendent de leur place dans la hiérarchie féline, et de leur capacité à respecter les codes d'honneur. Une sorte de société de yakuzas, version chats : alors que certaines bandes ont le monopole des rues et des poubelles de restos, les faibles et les marginaux doivent s'écraser ou faire les larbins pour survivre. 

Hige, le héros, appartient à cette dernière catégorie. Il s'en prend plein la tronche et pense même à en finir avec la vie. Sa rencontre avec Nabunaga, un ancien chat domestique à la carrure colossale va lui donner un peu de répit. Tous deux vont s'associer et se compléter : le malingre va aider le petit nouveau à se repérer dans un milieu qu'il connaît mal, tandis que le costaud va s'occuper de la partie "patates et coups de griffes". 

Serait-ce l'aube d'une vie meilleure pour ce binôme des extrêmes ? Ils ne sont jamais que deux contre une multitude de durs à cuire ! 

Très sympa et sans prise de tête ; ça change des histoires de chatons inoffensifs ! Les chats sont dessinés de différentes manières en fonction des situations, allant du presque kawai au guerrier taillé en serpe. On devine un dessinateur amateur et connaisseur de félins. 

Une bonne lecture de vacances pour les grands et les petits. 

A noter que c'est une série assez courte (4 tomes) _donc particulièrement pratique pour un CDI de collège !


Ken'en - Comme chien et singe - 1 

Fuetsudo / Hitoshi Ichimura 

Doki-Doki (2018) 


Photo prise au parc des Buttes Chaumont


Japon, sans doute au Moyen-Age. 

Alors qu'il traverse le pays afin de parfaire son initiation, le jeune moine Benzon arrive dans le petit village de Mitsuke, où les habitants sont encore chamboulés par la malédiction qui vient de les frapper : un mononoke (une sorte d'esprit) leur a fait savoir qu'il ne les laisserait pas en paix tant qu'on ne lui aurait pas sacrifié une jeune fille.  

Benzon part donc en quête d'un exorciste ; on lui recommande un certain Hayate... qui s'avère être un gros chien blanc. Il est bien étonné, mais bon, pourquoi pas. Le jour de l'offrande, le chien est stratégiquement caché dans le cercueil censé renfermer la jeune fille et déposé à l'endroit prévu. 

Effectivement, quelqu'un vient : il s'agit d'un kakuen, un être vivant mi-singe mi-humain qui n'existe qu'en version mâle et qui doit donc, de temps en temps, enlever une fille pour pouvoir faire perdurer l'espèce. 

Ce kakuen-là s'appelle Mashiro, il est plutôt pacifique et n'a pas envie de se marier. Alors, quand il découvre le chien, c'est le coup de foudre : il l'adopte aussitôt, oubliant même pourquoi il était venu. Sauf que Hayate est en fait un reiken "mi-homme, mi-chien", et peut changer d'apparence en fonction de ses besoins. Mashiro va vite voir que cette bête-là n'a pas du tout envie d'être tenue en laisse !  

Nous allons suivre les aventures et les déboires de Mashiro, partagé entre son sens des responsabilités envers les autres kakuen de sa tribu et le rejet de leurs traditions archaïques. Il doit aussi gérer son attachement pour Hayate _qui le tyrannise pas mal !  

A travers ce seinen, les auteurs ont réussi à traiter des sujets profonds (le sort des femmes, le consentement, concilier ses intérêts et ceux d'un groupe, cacher son identité...) sans le dépouiller d'une certaine légèreté ! Les personnages sont attachants ; Mashiro et Hayate s'envoient vanne sur vanne, et les blagues ne manquent pas ! 

Graphiquement, les décors en pleine nature, entre mers et forêts, sont superbes. 



mercredi 3 août 2022

[UNE VIE DE CHIEN] Mon chien Stupide - John Fante (1985)

Elle avait l'art de flatter tes frisettes, brave petit épagneul. Elle savait te dire les mots qu'il fallait pour de faire pousser des ailes, pour exciter ta hargne et ton courage ; alors tu partais gaiement endurer les coups à sa place, et tu en revenais plus fier et heureux que jamais. Depuis qu'elle a pris le large, te rendant une liberté à laquelle tu ne prétendais même pas, tu te sens perdu. Ne reste pas sur le bord de la route, va explorer les terres, pars à la recherche de ta nature enfouie, reniée trop longtemps. 



Mon chien Stupide est un classique de la littérature américaine que je voulais lire depuis très longtemps ; je me souviens l'avoir déjà emprunté à la bibliothèque, mais ça remonte tellement que je ne sais même plus si c'était à Paris où à Bordeaux. Je l'avais finalement retourné sans l'avoir ouvert. C'est en voyant la bande annonce de sa récente adaptation cinématographique que ce roman de John Fante m'est revenu en tête.


L'histoire

L'écrivain et scénariste Henry Molise mène une vie confortable à Point Dume, sur la côte californienne. Belle villa, famille, voiture, pas de trop gros problèmes de thunes... Il semble cocher toutes les cases du rêve américain réalisé. Malgré tout, la déprime le guette : bien conscient de ne plus être un jeune premier, il voit bien qu'il n'est plus vraiment dans le coup, professionnellement. Ses quatre enfants sont devenus grands mais ne se pressent pas de quitter le foyer familial : pourquoi le feraient-ils, puisqu'ils y trouvent tout ce qu'ils veulent sans forcer ? Sa femme Harriet est toujours présente à ses côtés lorsqu'il s'agit de faire face aux problèmes, mais lui n'aspire qu'à la libérer de ses obligations. Il pense sans cesse à s'offrir une retraite paisible et solitaire en Italie, sur les terres de ses ancêtres, sans jamais se résoudre à franchir le cap. Je n'ai pas noté de mention de date, mais l'histoire doit se situer quelque part dans les années 1970. Vous me direz si je me trompe. 

Alors qu'il rentre chez lui un soir, sous une pluie battante, à l'issue d'un rendez-vous professionnel peu prometteur, Harriet l'informe de la présence inquiétante d'une bête non identifiée tout près de la maison. Leurs investigations cocasses révèlent qu'il s'agit en fait d'un très gros chien fatigué et (presque) inoffensif. 

L'animal va peu à peu élire domicile chez eux ; il va être le déclencheur d'une série d'événements plus ou moins drôles, mais tous facteurs de rupture avec la routine insipide de l'écrivain.

La bande annonce du film de 2019, que je n'ai pas encore vu. 

Y a rien qui va chez ce chien

Par sa seule présence, son gabarit "monstrueux" et son comportement, Stupide va donner de grands coups de queue(s) dans le jeu de quilles de la famille Molise. Si le premier réflexe de Henry et Harriet est de le faire dégager au plus vite, la curiosité et la pitié l'emportent vite sur le dégoût qu'il leur inspire ; Dominic, le fils aîné marin et glandeur est sollicité pour fixer l'état de santé et la race de la bête. Il décrète que Stupide est une sorte de "chien de traîneau" que le narrateur compare à un "énorme chow-chow". 

Un chien chow-chow
Source : Zooplus.fr

Le mec de sa fille, un ancien militaire reconverti surfeur, décrète qu'il s'agit d'un "akita". Tout le monde y va de sa suggestion et personne ne tombe d'accord. Retenons surtout que c'est un bâtard à tête d'ours qu'on a quand même confondu avec un âne puis un lion pendant de longues minutes. Le lecteur dispose d'assez d'éléments pour façonner son propre monstre. 

D'ailleurs, on se fout bien de ce à quoi il peut ressembler. L'important, c'est ce qu'il représente pour l'écrivain et pour ses proches ; certains vont tout de suite l'adorer, d'autres le détester... Il ne laisse jamais indifférent. 

Un chien akita
Source Maxizoo.fr

Tina, la fille, et Harriet n'apprécient guère Stupide, qui lui-même se montre assez distant voire agressif avec tout ce qui est femelle (humaine ou chienne). Denny, l'acteur de la fratrie, va connaître une mésaventure d'importance avec l'animal ; enfin, Jamie le petit dernier, tranchera en faveur du chien, car tous deux vont vite devenir potes. 

Contrairement aux apparences, le nouvel habitant de la villa n'est pas un chien errant : il appartient à un voisin, autre écrivain qui s'est lui aussi redirigé vers la télévision. Mais à la différence de Molise, l'artiste donne plutôt dans le comique et semble avoir passé le cap du repli à l'étranger, lui... sans crainte d'abandonner quelqu'un à Point Dume.     

Avec sa masse imposante, sa nonchalance générale coupée de démarrages au quart de tour incontrôlables, sa promptitude à bander, Stupide nous rappelle un peu cette nature profonde qu'on s'efforce tous de brider en société et qui nous échappe parfois. Il incarne cette espèce de gros bordel psychanalytique qu'on chasse sans cesse à coup de balai et qui nous revient toujours dans les pattes. 

Comme ce billet manque un peu d'illustrations, je vous mets une radio de mon pied,
avec vue sur mon superbe oignon


Mais surtout, il représente ce que Molise n'ose pas, ou ne peut pas faire dans sa vie ; n'est-ce pas lorsqu'il le voit lécher sa bite qu'il se met à le trouver inspirant ? Stupide est libre ; il fait ce qu'il veut, quand il veut. Il reste dans la maison s'il le souhaite, s'installe où il le souhaite, s'impose, s'attribue une place dans la famille, sait se ménager un périmètre de survie lorsqu'il en a besoin, il ne prend pas de pincettes, apparaît, disparaît... Molise ne fait jamais que déplorer les contraintes qui le maintiennent pieds et poings liés dans une existence qui ne le satisfait plus : tant que les enfants ne partent pas... et puis, s'il avait plus d'argent, il pourrait... mais en attendant, il doit rester pour... il est tributaire de... 

Le plus fascinant est que, si Stupide se fait facilement une place parmi les chiens du voisinage, ce n'est pas grâce à sa force, mais parce qu'il désarçonne complètement ses congénères en ne suivant pas les codes de la virilité, que John Fante décrit de façon similaire chez les hommes et chez les bêtes : la graine d'akita surprend tout le monde en sautant les mâles et en agressant les femelles sans les ménager. 

Les chiens mâles qu'il croise se sentent tellement dégoûtés et humiliés qu'ils n'essaient même pas de lui barrer la route ; Stupide devient donc rapidement le bâtard craint par les meilleurs pédigrées (à défaut d'être respecté), sans jamais avoir besoin de se battre pour de bon. La revanche de l'Italien sur l'Américain ? La confrontation entre Stupide et Rommel, le mâle alpha du quartier, est trop épique et trop bien racontée par Fante, l'enfant d'immigrés italiens, pour ne pas avoir de signification profonde. Mais ne connaissant pas assez l'œuvre, ni l'histoire des Etats-Unis, je me garderai bien de me lancer dans une analyse.  

Le meilleur moment du livre !

Tempête sur Point Dume 

"Nous habitions Point Dume, une langue de terre qui avançait dans la mer comme un sein dans un film porno, au nord du croissant de la baie de Santa Monica"

Dans Mon chien Stupide, John Fante a quand même un bon sens de la formule et un don certain pour rendre drôles des situations pénibles. Certes, aucun événement tragique de taille ne vient plomber l'histoire, et c'est heureux. Mais une vague mélancolique traîne toujours sur la vie de cet écrivain en pleine crise de la cinquantaine, plus tenté de regarder vers le passé que vers l'avenir... jusqu'à l'arrivée du fameux chien.    

Entre ce qu'on veut et ce qu'on obtient, il y a parfois un gouffre. A travers son personnage, l'auteur tient des propos qu'il devait être rare d'entendre dans les années 1970, et même 1980, notamment en ce qui concerne la famille. Sans parler du racisme ambiant _Molise est plus contrarié à l'idée d'avoir une belle fille noire qu'un "chien pédé"_ le portrait au vitriol qu'il fait de ses enfants a sûrement dû en déranger plus d'un, à l'époque. En même temps, entre la feignasse droguée, la fille en liquéfaction devant son mec, l'étudiant-acteur qui fait encore faire ses devoirs à sa mère, et l'enfant modèle invisible car trop longtemps délaissé, on ne sait pas trop comment on se débrouillerait à sa place. J'imagine que les lecteurs parents d'adolescents trouveront que la jeunesse d'aujourd'hui n'a pas de leçons à prendre de celle d'hier.  

Mon chien Stupide est donc bien le petit roman classique et incontournable qu'on nous vend depuis des décennies. Il se lit très facilement et peut être mis entre les mains des lycéens. Non pas qu'il soit trop difficile à lire pour les collégiens, mais ça reste une réflexion sur le temps qui passe, sur la vie... ancrée dans une époque que les plus jeunes trouveront peut-être surannée. Ou pas d'ailleurs, ça dépend des goûts et de la maturité de chacun. Attention cependant, les Molise sont globalement racistes et homophobes, car ils sont le reflet de leur temps ; si on perd de vue ce contexte d'écriture, certains dialogues peuvent choquer. 

John FANTE. Mon chien Stupide. 10-18, 2013. Première publication : 1989. 155 p. ISBN 978-2-264-03450-2 

samedi 7 novembre 2020

[UNE VIE DE CHIEN] L'extraordinaire voyage de Marona - Anca Damian (2019) / Chien Pourri - Colas Gutman ; Marc Boutavant (2013)


Les chiens sont de vraies énigmes pour moi : il me semble que je n'arrive jamais à bien les comprendre, à me mettre à leur place, à anticiper leurs réactions. Je ne peux pas faire autrement qu'associer le meilleur ami de l'homme au Cerbère et de voir en lui quelque chose de malveillant : ils mangent mes poules et enterrent le cadavre à moitié bouffé devant la maison, ils mordent ma mère _au point qu'elle en ait développé une phobie ; c'est hallucinant : dès qu'un chien passe près d'elle, il ne calcule plus rien et fonce sur elle pour la gnaquer !, et il se trouve que j'y suis terriblement allergique. Enfin, pour couronner le tout, ma classe a été forcée de lire Le chien des Baskerville quand nous étions en 4ème, et comme j'avais vraiment pas envie de découvrir les rouages roman policier, j'en ai gardé le souvenir d'une histoire aussi dégueulasse que pétée. Enfin, peu importe. Le fait est que les chiens sont partout dans la culture, alors ce n'est pas perdre son temps que de s'y intéresser aujourd'hui à travers le film d'animation L'extraordinaire voyage de Marona et le premier tome d'une série de livres pour enfants : Chien pourri


L'extraordinaire voyage de Marona : au début, elle meurt...

... et c'est pas spoiler que d'ajouter qu'elle se fait caler par une voiture, avant d'expirer aux côtés de sa jeune maîtresse. Ainsi vous avez tout de suite une idée d'atmosphère du film. De rien. 

Au moment de l'accident, Marona refait le film de sa vie, nous faisant partager ses premiers jours heureux au coeur d'une portée de neuf chiots, puis son parcours chaotique ponctué d'abandons, de départs forcés, mais aussi de bonnes rencontres. Sur toute sa courte vie de chienne, Marona aura trois maîtres dignes de ce nom : l'acrobate Manole, Istvan et la petite Solange qui grandira au rythme de sa nostalgie. Trois humains aussi différents les uns des autres, avec leurs qualités, leurs défauts, leurs modes de vie auxquels l'héroïne à quatre pattes s'efforcera de s'accommoder, vaille que vaille.  

Pourtant, tout avait bien commencé pour elle : en effet, "Neuf" étant le fruit de l'union improbable d'un mâle raciste et d'une femelle au pelage bien différent dont elle dit "avoir hérité" de l'ouverture d'esprit, elle incarne le métissage, la victoire de l'amour sur l'imbécilité. Mais comme animaux et humains ne parlent pas le même langage, personne ne le saura jamais, tout le monde la qualifiera simplement de "bâtarde" et chaque rencontre durable sonnera comme un nouveau baptême.! 

Neuf va d'abord être séparée de ses frères et soeurs, puis recueillie par Manole, un brave acrobate qui va lui apporter un bonheur aussi profond qu'éphémère, et à qui elle va beaucoup s'attacher. C'est elle qui prendra la décision de quitter ce premier maître, non pas parce que la vie de bohême lui déplaît, mais parce qu'elle comprend qu'elle est une entrave à l'épanouissement professionnel du jeune homme. 


Cachée dans une poubelle, elle va tomber sur Istvan, un grand bonhomme aux allures de nounours protecteur qui semble travailler sur un chantier. Leur complicité sera mise à mal par la mère sénile et violente de ce deuxième maître, puis par sa sorcière de femme, aussi sadique qu'une enfant gâtée, derrière ses airs enjôleurs. Evidemment, comme tout gentil qui se respecte, Istvan ne saura pas s'imposer. 


Enfin, Marona va intégrer clandestinement son dernier foyer, puisque c'est Solange, une petite fille décalée, qui va l'adopter dans le dos de sa mère overbookée et de son grand-père acariâtre. A la candeur de l'enfance va succéder l'adolescence je-m'en-foutiste et hyperconnectée : entre promener un chien et aller retrouver ses copines à l'autre bout de la ville, le choix est parfois bien vite fait.   


A travers ses yeux près du sol, et sa voix de jeune chienne posée mais dynamique joliment doublée par Lizzie Brocheré, le spectateur contemple l'humanité à tous les âges de la vie : Solange représente l'enfance innocente et encore empathique, puis l'adolescence plus ingrate. Manole est un jeune homme encore plein de rêves d'avenir et encore libre comme l'air. Istvan, Sarah et la mère de Solange sont les adultes dans toute leur splendeur : incapables de reconnaître le bonheur quand il se présente à eux, esclaves de leurs choix de vie et empêtrés dans leur lâcheté. Enfin, la vieillesse en prend pour son grade : la mère d'Istvan perd la boule et devient ingérable à la tombée du jour, tandis que le grand-père est un croulant gueulard et aigri, capable du meilleur comme du pire. Ce tableau est à la fois émouvant, audacieux _il faut oser aborder le sujet de l'évolution compliquée des personnes âgées..., mais un peu réducteur, aussi.   



Dans tous les cas, Marona ne juge aucun de ses maîtres et leur manifeste une fidélité à toute épreuve : si elle est lucide sur leurs vices, elle sait aussi qu'ils resteront toujours à ses yeux "ceux qui lui ont fait le moins de mal". La rancoeur lui passe au-dessus ; seul son instinct la pousse à prendre le large au moment opportun... Pour le jeune public, le personnage de Marona peut amener à réfléchir sur le statut de l'animal dans la société, sur l'importance de prendre soin de ces êtres vivants qui jalonnent notre existence et sur le cataclysme qui se produit dans leur têtes lorsqu'ils sont abandonnés sur le bord du chemin.

Puisqu'on en parle : le petit spectateur risque d'être un peu impressionné par les dessins hypnotiques et ultra colorés de Gina Thorstensen, Sarah Mazzetti et Brecht Envens. Les artistes se sont éloignés de la 3D pour faire le choix d'un décor qui évoque le pop-up, avec des effets "crayon de couleur". Les contours flous des dessins font-ils écho à l'incertitude de la petite bête au grand coeur, qui contemple le monde des humains et ne le comprend que partiellement ? Peut-être. En tous cas, la tentative est originale, onirique, et valait vraiment le coup de voir le jour, même si le style peut évidemment ne pas plaire. Le doublage et la bande son participent à l'ambiance à la fois bien vivante et mélancolique du film ; ils collent bien à l'esprit de l'histoire : on va tous vers une issue fatale, mais on y va gaiement car on est dans la peau d'un animal qui, par définition, ne connaît pas la marche arrière. 

 

Certes, L'extraordinaire voyage de Marona n'est pas une oeuvre des plus réconfortantes : les humains y sont dépeints de façon extrêmement sombre et finissent pas se laisser happer par leurs imperfections et par leurs démons. Elle donne des pistes de réflexion sur le bonheur, sur le destin, sur les souvenirs et les visages du passés, qui reviennent toujours au moment où on s'y attend le moins. Aussi se consolera-t-on de retrouver l'élastique Manole furtivement, à plusieurs reprises, lui qu'on déplore de ne voir que le temps de quelques séquences... Même s'il ne fait pas l'unanimité chez les cinéphiles, ce récent long métrage d'Anca Damian est un OVNI de l'animation à découvrir, ne serait-ce que par curiosité.

L'extraordinaire voyage de Marona -Anca Damian.

France / Roumanie / Belgique

1h32 - Sorti en 2019 


Pour en savoir plus : 


Chien Pourri : un poil plus optimiste... 

... mais guère, en fait ! 


Chien Pourri n'est pas vraiment le clebs qu'on a envie d'adopter : il ressemble à s'y méprendre à un paillasson et il sent mauvais. Pourtant, il garde le moral ! Bien sûr, c'est un peu la loose, pour un chien, de ne pas avoir de maître humain, mais après tout, il n'est pas à plaindre : il partage l'amitié de Chaplapla, un félin presque plus mal en point que lui. Mais surtout, il est d'une telle bonté naïve, et d'une telle inconscience de son état délabré, qu'il ne réalise pas la gravité de la situation. C'est sans doute mieux ainsi... 

Un jour, il se lance en quête d'un humain qui voudra bien prendre  soin de lui ; forcément, il est plein d'espoir et ne tarde pas à faire des rencontres douteuses, pour ne pas dire dangereuses... Le vaste monde est plein de pièges qui peuvent parfois prendre les traits d'une petite fille apparemment inoffensive... 

Comme dans L'extraordinaire voyage de Marona, l'anti-héros canin de ce premier tome de Chien pourri est bien mal récompensé de sa bonne volonté... mais ici, les retournements de situation rebondissent toujours sur une issue drolatique.   

Publié dans la collection Mouche de l'Ecole des Loisirs, Chien pourri peut être lu par les enfants dès 6-7 ans je pense, qu'ils soient seuls ou accompagnés : à travers un personnage principal aussi moche à l'extérieur que beau intérieurement, ils feront l'expérience des limites des apparences chez l'homme comme chez l'animal. De quoi leur apporter une longueur d'avance sur bien des adultes de leur entourage...  

GUTMAN, Colas ; BOUTAVANT, Marc. Chien pourri ! L'Ecole des loisirs, 2013. Coll. Mouche. ISBN 9782211211970