... quand on vient de perdre un proche, liste non exhaustive.
Depuis la mort de ma sœur, j'ai la chance d'être bien entourée, notamment au travail. Les collègues ont su trouver des mots réconfortants et ont eu des marques d'attention très appréciables. Malheureusement, mes parents ne sont pas aussi bien préservés : vivant dans un petit village, ils ont eu l'impression de devenir soudain des curiosités locales, mi effrayantes, mi fascinantes, d'être "les parents de cette jeune de 34 ans qui est morte, mais si, tu l'as déjà vue". Entre ceux qui manquent de discrétion et ceux qui assument leur voyeurisme, leur quotidien n'a pas été facile, ces derniers mois. Pour ma part, j'ai bien essuyé quelques formules mal senties _mais jamais mal intentionnées, et je vais les écrire ici. Je crains que la liste ne soit mise à jour au fil des mois et des années...
Le but n'est pas d'afficher les gens, mais de permettre à ceux qui passeraient par là de savoir ce qu'il vaut mieux éviter de dire... Qui sait, ça pourra servir ? Ou pas... Le deuil est un affaire vraiment très personnelle, je m'en rends compte maintenant. Chacun a son propre rythme, sa propre façon d'assimiler le choc ; même les gens qui vivent ensemble n'évoluent pas de manière synchrone.
Il est possible que certains propos vous fassent même rire, et c'est tant mieux : quand on a l'occasion de se marrer, il ne faut pas s'en priver. C'est pas parce que ça m'a fait grincer des dents que ça doit être pareil pour vous.
1 - "Je comprends, moi j'ai divorcé deux fois".
(Ah oui, pour info, toutes les citations sont véridiques.)
WTF ? Non, meuf, tu comprends pas ! Tu n'as pas perdu de frère ou de sœur, et qu'est-ce que tu loges des vieux mecs à la même enseigne qu'une jeune femme morte brutalement ?
2 - "Je comprends. Moi aussi j'ai perdu des gens que j'aimais. Mon meilleur pote, mon grand-père, mon père et mon chat. Je sais. Et maintenant ta sœur. Je me sens comme le héros du film Highlander, condamné à voir des gens disparaître. Tu l'as vu ce film ? Il est trop bien, je crois qu'on l'a en DVD".
Alors, en soi, tout n'est pas con dans cette tirade ; ce qui est choquant, c'est qu'elle ait été prononcée par le père de mes neveux, l'homme avec qui ma sœur a vécu 10 ans, en qui elle avait confiance ... et qui s'est curieusement détaché d'elle aux premiers signes de sa maladie. Et ceux qui penseraient "c'est peut-être le choc qui le fout à côté de la plaque, il ne réalise pas...", non non, neuf mois plus tard, je vous confirme que la page est bien tournée, que le livre est refermé et que le chat roupille dessus.
3 - "Nous, on est croyants. On sait que si elle est partie, c'est parce que Dieu l'a voulu. Ce n'est pas nous qui décidons, c'est Lui".
Ouais, eh beh nous on n'est pas croyants, donc niquez vous : à mes yeux votre logique n'a aucune valeur.
4 - "C'était écrit, c'était son destin".
Non, c'est le destin de personne de se faire tripoter par une instit, de se faire harceler par d'autres gamins puis par le patron d'une biscotterie, de porter deux gosses dans la difficulté, d'avoir un boulot chiant avec des horaires de merde, de choper une maladie chelou et de mourir d'autre chose, seule dans une chambre d'hôpital _sans doute après des erreurs de prise en charge.
5 - "Elle a eu une belle mort. C'est mieux comme ça, elle aurait souffert de plus en plus."
Toujours le père des enfants. Avant d'ajouter : "La chimio, ça aurait été compliqué à gérer. Elle aurait vomi tout le temps, elle aurait perdu ses cheveux... Tu ne crois pas que c'est ce qu'elle aurait préféré ?".
Objectivement, je suppose que l'argument tient la route. Une collègue m'a dit sensiblement la même chose _mais en y mettant beaucoup plus les formes_ quelques temps plus tard, et cela ne m'a pas du tout dérangée : ce n'était pas quelqu'un de l'entourage, c'était compréhensible qu'elle soit pragmatique.
Cependant, je suis sûre qu'elle aurait aimé pouvoir jouer toutes ses cartes. J'étais à côté de Marine lors de son rendez-vous chez l'oncologue, et je l'ai entendue dire : "Je vais me battre" avec beaucoup de détermination. Elle avait compris que ce serait difficile, mais elle en avait vu d'autres, elle y serait peut-être bien arrivée. Certains gagnent leur combat contre la maladie, d'autres perdent, or ils ont au moins eu l'opportunité de se battre. Même cette faveur-là lui aura été refusée. Parfois le sort s'acharne...
6 - "Tu as l'air fatiguée, tu as mal dormi ? Oui moi c'est pareil, depuis qu'on m'a volé mon portable j'ai des insomnies"
Euh non, je t'assure que c'est pas du tout la même douleur... Cela dit, pas la peine de faire des comparaisons et des classements sur l'échelle de la souffrance. Chaque problème a son importance.
7 - "Mais elle est morte de quoi ?"
Bien sûr, c'est la première question qu'on se pose quand quelqu'un de jeune perd la vie, et c'est tout à fait humain. Mais bordel, n'allez pas coincer une maman dans le rayon lessive d'Intermarché pour assouvir votre curiosité. Un peu de respect ...
A suivre...
Plus tard, j'essaierai de faire un article beaucoup mieux construit sur tous ces mots ou toutes ces attentions qui m'ont, au contraire de ceux-là ^^, permis de garder la tête hors de l'eau.
Je ne perds pas de vue que les maladresses ne sont pas condamnables : chacun fait ce qu'il peut, et c'est très bien ainsi. Ce qui m'importe à présent, c'est de ne pas jeter sur ceux qui m'entourent le poids de ma colère et de ma tristesse : ils n'ont aucune responsabilité dans le cataclysme qui me broie. Ils ont le droit d'avoir leurs préoccupations, leurs traumatismes, leurs angoisses, ils ont le droit d'être écoutés eux aussi. Je mets un point d'honneur à ne pas être aigrie en public depuis le mois d'avril, il faut que ça dure...

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