samedi 21 août 2010

Le Costume



Surprise de lire dans les programmes de la TNT (qu'on n'a toujours pas :p ) un extrait d'une pièce de théâtre vue il y a 4 ou 5 ans : Le Costume de Can Themba. Dommage, ça aurait été sympa de s'y frotter de nouveau, étant donné le taux d'alcoolémie de mes voisins de devant lorsque j'ai assisté à sa représentation un soir de 2003 (4?).

20:00 j'arrive devant le théâtre, il n'y a pas âme qui vive. Une partie de la classe est partie dîner chez Kim, une autre est allée boire chez Pierre . Plus sages, les autres sont retournés chez eux pour poser leurs affaires de cours.

20:15 les gens arrivent, dans l'ordre logique : ceux qui sont vraiment à jeûn, puis ceux qui ont mangé chez Kim et enfin ceux qui ont (beaucoup) bu chez Pierre. Alexandra se dirige vers moi comme elle peut et m'annonce glorieusement : «On a bu de la bière!». Elodie est moins euphorique mais son sourire satisfait en dit long. Pierre a l'oeil bovin et le regard de l'habitué.

20:20 Mme F, notre excellente prof de lettres, une de celles qui redonnent l'espoir quand on est au fond du trou, distribue nos numéros de places. Est-ce sa grande expérience des classes de terminale qui l'ont rendue aussi prévoyante? Ou est-ce le personnel du théâtre qui se méfie des groupes scolaires? Le fait est que toute la classe est dispersée aux quatre coins de la salle, sans possibilité de communiquer autrement que par sémaphore. Une démarche visant sans doute à éviter tout débordement (au sens propre comme au sens figuré, l'alcool aimant bien faire demi-tour à mi-chemin lorsqu'il rencontre quelques chips sur son passage). Déjà tout blanc, Benjamin n'est plus en mesure de lire son ticket, il ira à côté de Jérémy, qu'on le veuille ou non. Alexandra fixe ce curieux petit papier rouge et blanc avec quelque chose de noir et fin dessus, même que ça ressemble à des lettres, et elle ne tarde pas à exprimer l'émotion qu'il soulève en elle : «J'ai envie de pisser! C'est sûrement la bière».

20:25 Nous entrons en vainqueurs dans les locaux surchauffés. Benjamin se pose sur le premier fauteuil écarlate qu'il trouve; il en est d'autant plus pâle et fait figure de héros antique mourant dans un bain de sang : pourquoi cette impression? Les couleurs chaudes de la salle, le bois de la scène (C'est un très beau théâtre). Le gel desséché qui lui fait une chevelure de marcassin? Les gouttes de sueur sur ses boutons d'acné? Finalement, tout le monde décide de se placer où il veut, d'abord c'est nous qu'on choisit! Au début, on vient nous chasser, les autres spectateurs pestent; puis tout bourges qu'ils sont, ils se font une raison : ils ont bien vu que certains d'entre nous avaient l'haleine douteuse. Que faire contre cela, très chère? Cette liberté de placement, que je n'aurais pas revendiquée moi-même, me permet d'être bien accompagnée ^^, donc je ne vais pas m'en plaindre. Les alcooliques au pouvoir! Ah, c'est déjà le cas? Autant pour moi..

20:30 Lumière tamisée. Derrière nous, les langues de vipères anorexiques qui n'ont plus de venin à l'heure qu'il est. Devant nous : Pierre, Elodie et Alexandra. Ils ont fait le vide autour d'eux, plus ou moins volontairement.

20:32 La pièce commence. Lumière coupée. Tout le monde finit de s'asseoir à la hâte. Elodie et Alexandra se lèvent : où sont les toilettes? Elles s'élancent dans les ténèbres en gloussant.


L'histoire se passe dans un bidonville de Sophiatown, près de Johannesburg, pendant l'apartheid (enfin d'après mes souvenirs ^^). Depuis que Philémon, l'homme honnête et rangé, a épousé Matilda, la chanteuse, c'est un couple modèle qui est né, et leur entente fait beaucoup d'envieux. Lui prend soin d'elle à chacune des minutes qu'il ne passe pas au boulot, elle se tape en contrepartie les tâches ménagères (évidemment).. Mais elle n'est pas heureuse malgré l'attention qu'il lui porte, car pour lui elle a sacrifié sa vie d'artiste et sa vie sociale : coupée du monde, elle ne peut plus voir ses copines ni personne d'autre.. Mais un jour...

(Pierre fait tomber sa boîte de Frisk restée ouverte. Ses deux voisines et lui-même plongent sous leur siège, attirant davantage de regards que les acteurs. Maintenant, on en est sûr : Pierre voulait emballer l'une des deux, et on sait bien laquelle, sinon pourquoi des Frisk au théâtre, hein?)

Mais un jour, donc, Philémon va bosser. Il s'est levé de bonne heure, et, bien qu'il n'ait pas pu accéder aux (seules) toilettes du quartier, il a eu le temps de préparer son petit déjeuner à Matilda, avant son réveil. Deux minutes pleines de roucoulements intenses entre les deux jeunes mariés.

(Pierre, dans un éclair de lucidité, sans doute inspiré par la scène, s'incline le moins lourdement qu'il le peut, mais lourdement quand même, vers sa voisine de droite.)

Philémon prend le bus avec deux ou trois potes pour se rendre sur son lieu de travail. C'est une des scènes les plus réussies : pas de décor, pas de matériel précis, seulement un fond sonore de bus qui freine tous les trois mètres et un excellent travail des trois «passagers», qui se retiennent à une barre inexistante et feignent de perdre l'équilibre à chaque coup de frein fictif. C'est dans la qualité du mime, et dans la bonne utilisation des «bruitages», que réside toute la réussite de la pièce, ou une partie du moins, car l'intrigue et la chute ne manquent pas d'originalité.

(Alexandra se lève : re-envie de pisser, ce qui signifie que Pierre aussi doit se lever pour la laisser passer. Elodie l'accompagne, bien entendu, car une fille toute seule avec 200 spectateurs qui s'en fichent, c'est dangereux. Derrière, les vipères vocifèrent : «Eh beh ils sont pas chiants, ceux-là, au moins!»)

Tant pis pour elles, elles sont sur le point de louper le scandale de la pièce! Les potes de Philémon lui apprennent qu'il est cocu. D'abord il ne veut pas les croire. Le bus s'arrête, tous descendent. Après réflexion, il préfère rentrer chez lui histoire d'en avoir le coeur net, et trouve sa femme occupée avec un amant. Ce dernier ne demande pas son reste et saute par la fenêtre sans même se rhabiller, oubliant son costume dans la chambre de Matilda. On a l'impression d'être en plein dans la comédie, dans un motif de farce. Mais ça ne durera pas. Philémon ne va pas hurler à la mort comme un vieux barbon de Molière. Il va simplement saisir le costume de l'amant, posé sur une chaise...

(Enfin ça j'en sais rien, car c'est à ce moment que les filles ont fait leur grand retour parmi les frisks éparpillés aux côtés d'un Pierre somnolent. Soulever le costume de l'amant, c'est sûrement ce que Philémon a du faire.)

... il va saisir le costume de l'amant, et annonce à Matilda qu'il fera partie de la «famille», qu'il faudra le traiter comme une personne à part entière. Ce sera son châtiment. C'est un curieux ménage à trois qui se forme, d'abord plutôt drôle; le costume siège à table, les suit dans leur chambre.

(Fin d'effet de la bière. Alexandra est prête à demander le remboursement de ses trois euros tarif scolaire et fait part de son indignation à Elodie: « Mais c'est trop con c'te pièce, regarde, la femme parle à un costard, c'est complètement débile!» Bah faut suivre un peu. Derrière, un groupe de mâles d'environ 15ans, aux pantalons de survêts surmontés de chaussettes de sport trouve que la punition est un peu légère, que le mari est trop bon trop con.)

Et puis tout devient glauque et plus drôle du tout. Lorque le «gentil cocu» se fait tyran et oblige sa femme à promener le costume dans le quartier et à aller faire les courses avec, toute la salle plonge dans le mauvais rêve.

Les trois gais lurons ont définitivement perdu le fil. Elodie semble vouloir s'accrocher aux branches mais les questions existentielles n'attendent pas «Pierre, tu nous ramènes, après? _Ouais ouais.»

Le bon mari est devenu un monstre, c'est officiel. Mais est-ce le bon chemin à prendre pour regagner sa femme? Il ne s'est pas remis en question une seule seconde. Pourquoi faire, puisque dans sa petite tête il était convaincu d'avoir été parfait, alors qu'au fond il n'avait rien compris à la personnalité de sa femme. De toute façon, sa vengeance va s'avérer efficace, puisque ce traitement sera insupportable au point de la tuer. Sa victoire glorieuse: sa femme morte dans ses bras, qu'il n'a plus qu'à pleurer. «Au fond, avait conclu ma prof le lendemain en cours, cette femme était juste quelqu'un de libre». Elle n'avait pas tort : Matilda, c'est pas une salope, c'est juste une hirondelle dans une cage dorée, une fille qui n'a pas la même vision de la vie que le «sage» Philémon. Bon je fais ma féministe aussi...

La lumière est rallumée, trahissant la consternation générale. Place aux applaudissements.
_Pierre? Il te resterait pas des canettes par hasard?
_Ah, mais t'as encore des Frisks!
_J'ai envie de pisser!
Tout le monde est au bord des larmes, il y en a trois qui gloussent, inutile de dire lesquels. Benjamin, yeux clos, gueule ouverte, commence à gêner le passage des premiers spectateurs désireux de sortir. La prochaine fois, s'il y en a une, il rentrera manger chez lui, quitte à louper le début.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Ca me rappelle le genre d'individus que j'avais moi aussi dans mon lycée.
Avec le recul, je me dis qu'ils étaient en pleine crise d'ado en fait.

Ils l'ont faite à cette époque, d'autres la font maintenant...

pulcocitron a dit…

Eh oui, cher Anonyme, c'est fort bien dit! il faut croire que tout le monde pique sa crise un jour ou l'autre... il y a même quelques "privilégiés" qui restent très longtemps ados, parfois bien malgré eux! Le mieux, c'est de trouver le moyen d'en rire, quoi qu'il arrive!

Merci pour ce commentaire.