vendredi 24 juillet 2015

Brainless - Jérôme Noirez (2015)

La semaine dernière, je suis allée faire un tour dans le rayon jeunesse de la librairie Marbot à Périgueux. Non pas que j'aie du mal à décrocher : simplement, les livres pour enfants et ados sont situés au rez-de-chaussée du bâtiment, pas trop loin de l'entrée, ce qui signifie que le réseau mobile y passe très bien _ce qui n'est pas le cas au sous-sol, où on ne capte rien, sachez-le. Cette stratégie m'a quand même donné l'occasion de faire le tour des nouveaux titres et d'être happée par une couverture des plus alléchantes...


... celle du dernier roman de Jérôme Noirez, Brainless. Qui ne s'extasierait pas devant ce magnifique cerveau sous cloche qui n'attend que d'être dévoré ? A part Marine, qui a trouvé ça "dégueu".

Le vieux craquage ressenti sur la couverture s'est confirmé en découvrant l'intérieur, c'est le moins qu'on puisse dire ! Si  l'année dernière, à la même époque, je vous parlais les tripes encore retournées, de mon coup de coeur pour Wonder, aujourd'hui je viens vous présenter mon champion de l'été dans la catégorie racontage de vie d'ado ! D'ailleurs, à propose de tripes... disons qu'il en est largement question dans ce roman.

L'histoire 

"Brainless", c'est le surnom que Jason se traîne depuis toujours. Toute la petite ville de Vermillion dans le Dakota du Sud s'est mise progressivement à le désigner ainsi, si bien qu'avec le temps, ce jeune un peu simplet s'est fait une raison et a accepté son statut d'idiot local. Jason entre au lycée et son "absence de cerveau" risque de lui poser des problèmes...



Depuis quelques temps, la vie quotidienne et son lot d'informations à mémoriser est encore plus dure à gérer qu'avant. Pour être plus précis, disons que les choses se sont compliquées depuis qu'il est mort en s'étouffant avec des grains de maïs trop vite ingérés lors d'un concours de gobages d'épis..

En plus de préparer son sac de cours, se rappeler de se brosser les dents, il doit à présent bien penser à s'injecter quotidiennement du formol en intramusculaire pour ne pas pourrir et composer ses repas à base de viande crue. Bien sûr, personne ne doit savoir qu'il souffre de ce mystérieux (et ô combien gênant) Syndrome de Coma Homéostatique Juvénile qui touche de plus en plus d'adolescents américains, autrement dit qu'il est devenu un zombie. Alors, il se garde bien de dire qu'il est mort un soir d'été et qu'il s'est réveillé quelques heures plus tard, le coeur à zéro et le souffle inexistant, sans que personne ne puisse rationnellement expliquer ce phénomène. Intellectuellement, rien ne s'est arrangé, bien au contraire : ses capacités se sont même légèrement dégradées... Plus que jamais, la discrétion est de mise.


Il n'a pourtant pas d'inquiétude à avoir à ce sujet : les autres lycéens l'ignorent complètement quand ils n'ont pas en tête d'idée pour l'emmerder. Ils ont tous leurs préoccupations, leurs centres d'intérêts plus ou moins superficiels, leurs projets plus ou moins glauques. Accompagnée de sa bande de pouffes, Cassidy la pom-pom girl se la pète H24 et passe son temps à se moquer des filles qui ne bénéficient pas d'un physique aussi avantageux que le sien. Son objectif du moment : séduire le beau Tom, la star de l'équipe de foot dont le melon surdimensionné ne passe déjà plus la porte. Rayan, ce garçon obèse qui aime s'habiller en jaune, joue les apprentis détectives dans Vermillion après avoir été "embauché" comme mouchard par le détestable proviseur Ortiz. Quand la nuit tombe, Tony et Jim, deux petits WASP à qui on donnerait le bon dieu sans confession, font couler le sang et y prennent grand plaisir... A côté d'eux, un zombie comme Brainless a presque l'air d'un ange : il n'a même pas envie de manger de l'humain ! Seule Cathy, la gothique venue de Chicago, semble se démarquer de ses semblables et de leur mentalité qui retarde de deux siècles.

Dans l'obscurité d'un sous-sol, un drame se prépare...


ATTENTION SPOILER à partir de là !! 



Entre humour et horreur, une caricature des jeunes (et moins jeunes) américains 

Jérôme Noirez se dit amateur de films d'horreurs ; eh bien ça se voit ! En mettant en scène un héros lui-même fan de Vendredi 13 et d'autres chefs d'oeuvre du genre que je n'ai pas l'honneur de connaître (ni l'envie, encore que !), il s'en donne à coeur joie dans les dialogues et les références qu'il nous fait partager. De plus, lorsque l'idée vous prendra de scalper Brainless, vous verrez que l'auteur, plutôt connu pour ses ouvrages de fantasy, ne fait pas dans la dentelle lorsqu'il dépeint certaines scènes prédisposées. Une fusillade, un choc malheureux en cours de sport, une dissection de rein de porc ou une altercation au cimetière qui tourne mal : chaque morceau de cervelle a son importance, qu'on se le dise... Âmes sensibles s'abstenir, même si le tout est saupoudré de quelques pincées de Scary Movie !

Toujours avec un sourire en coin, c'est un tableau de la société américaine brossé à grands coups de papier de verre qui s'offre à nous.

D'un côté, vous avez une bande de lycéens plus au moins aussi écervelés que Brainless dont les actes sont vains puisque de toute façon, leur avenir est déjà tracé en fonction de leur rang social. Riches et pauvres se gardent bien de se mélanger. De l'autre, des adultes tout aussi médiocres, hypocrites et parfois sadiques. Eux n'ont plus n'ont pas tous les mêmes valeurs. Les deux générations sont liées par deux drôles d'effets de miroir.

Celui de la drogue, tout d'abord. Eh oui, ces petits cachets oranges que Tom le footballeur distribue comme des bonbons lors de soirées qui en valent la peine sont ni plus ni moins fabriqués et dealés par leur prof de SVT, un homme qui ne semble vivre que pour disséquer les animaux et enseigner cet art subtils à ses bouchers d'élèves.

"Qui a fait ça ? Qui a osé manquer de respect à un organe ?" 

Celui de l'intolérance, ensuite, à travers le racisme, l'homophobie, le refus d'accepter le handicap mental. On la ressent aussi nettement dans les propos de Cassidy, de Jim et Tony, que dans les pensées profondes du proviseur Ortiz.

"_Après les handicapés, les homosexuels, les lesbiennes et le végétariens, il faut que j'accueille à bras ouverts les zombies" (Ortiz)

"Le seul type pas trop mal, c'est un black. Je vais pas sortir avec un black, quand même" (Cassidy) 

 Les parents des jeunes personnages sont tous assez pathétiques et s'illustrent soit par leur maladresse _lorsque la mère de Cathy fourre des préservatifs dans le sac de sa sorcière de fille, soit par leur laxisme _les parents de Cassidy n'ont visiblement aucune prise sur la leader du "Club des Salopes", ceux de Tony et Jim, n'en parlons pas ! Soit par leur fragilité _l'hystérie de la mère de Brainless, soit par leur absence _à l'image son père. Que peut-on espérer de leurs enfants ?


Echos lointains

La lecture de Brainless a réveillé en moi le souvenir de deux oeuvres auxquelles le roman semble faire écho, que ce soit voulu ou pas.

Au fil des pages, j'ai eu l'impression très nette de lire une transcription d'Elephant, le film de Gus Van Sant (2003). Il raconte, minute après minute, par un jeu de scènes répétées, la préparation et la concrétisation de la fusillade d'un lycée par deux élèves. Sans prétendre expliquer les motifs de cette tuerie, sans excuser, sans accuser, Elephant s'attache surtout à filmer et à fixer dans le temps les dernières minutes de vie de ces lycéens qui vaquent à leurs occupations sans savoir que la mort se dirige vers eux à grands pas.



En plus de dix ans, je n'ai jamais trouvé les mots pour dire tout le bien que je pense de ce film, alors je m'arrêterai là. Si les dernières pages de Brainless ressemblent beaucoup aux dernières minutes d'Elephant, la fin n'est pas du tout la même... et elle vaut le détour.

De manière beaucoup plus légère, l'histoire de Jason m'a fait penser à celle de Charlie, dans Des Fleurs pour Algernon. Je ne pense pas l'avoir fait plus haut, donc je profite de cette remarque pour préciser que Brainless est composé d'une alternance de chapitres racontés à la troisième personne par un narrateur omniscient et consacré à l'action principale, et de chapitres "confessions" narrés à la première personne par Jason lui-même. Ces derniers ne suivent pas forcément la chronologie des événements macabres qui se produisent à Vermillion. A eux-seuls, ils forment un "journal" dans lequel Jason nous livre des informations sur son passé de vivant et sur sa condition de zombie ; ce sont eux qui me font penser à Charlie Gordon et à son carnet dans lequel il consigne son évolution mentale. Tout comme Charlie, Jason se sent exhibé comme une bête de foire dans des conférences pseudo-scientifiques et vit mal la situation. De la même manière que lui, il connaît des "réveils" intellectuels temporaires à certaines occasions _dont je ne dirai rien, y a spoiler et spoiler hein !! et il est malheureux lorsqu'il se sent "redevenir" bête.




J'ai lu Brainless en deux jours. Ceux qui me connaissent un peu savent que je lis très très lentement. Ils auront donc compris que l'histoire est aussi captivante que l'écriture de Jérôme Noirez est agréable à lire. J'aurais bien voulu faire ma langue de pute et dire quelque chose de négatif sur ce bouquin sorti au mois de mai dernier, mais je ne vois rien à ajouter ! Alors tant pis ! Histoire d'épouvante, journal d'un zombie, peinture de la jeunesse américaine à lire au 36° degré... Brainless un objet littéraire non identifié mais très rafraîchissant en cet été caniculaire ! Dévorez-le cru !

Pour les élèves : à partir de la 4ème minimum... C'est quand même violent !

NOIREZ, Jérôme. Brainless. Gulfstream, 2015. Coll. Électrogène. 254 p. ISBN 978-2-35488-248-8

lundi 20 juillet 2015

Lorien Legacies : Tome 1 : "Numero Quatre" ; Jobie Hughes et James Frey, alias Pittacus Lore (2010)


Ne cherchez pas de logique, il n'y en a pas. Après avoir fait la critique du tome 5 de la série Lorien Legacies dans le cadre de l'opération Masse Critique de Babelio sans avoir lu les précédents, je me suis juste dit qu'un retour à la case départ et aux fondements de l'intrigue s'imposait pour vous comme pour moi. En conséquence, je me suis lancée pour de bon dans la lecture du tome 1 : Numéro Quatre



Pour tous les lycéens de la petite ville de Paradise, John est un gars comme un autre ; un peu distant, un peu bizarre peut-être, mais sans plus. Après tout, il vient juste de débarquer dans les fins fonds de l'Ohio, il y a de quoi faire un peu la gueule, non ? D'autant plus qu'il arrive de.. d'où, d'ailleurs ? On ne le sait pas vraiment. Mystère... 

(Pardon...)
Apparemment, le lascar vit seul avec son père en retrait de la société, mais il a déjà trouvé le moyen de se faire un pote et de séduire la fille qui est sortie avec l'un des mecs les plus populaires du lycée... Pour un nouveau, on peut dire qu'il ne s'intègre pas trop mal ! Enfin, peu importe du moment que l'équipe de foot qui représente l'école gagne son match ! 

Or, la vérité est ailleurs...

John n'est pas un humain mais un Loric, c'est à dire qu'il est né sur la planète Lorien avant qu'elle se soit ravagée par les Mogadoriens, un peuple hostile au sien. A l'issue de combats sanglants, neuf jeunes Lorics et leur tuteurs ont été mis en sécurité sur la Terre et dispatchés aux quatre coins du monde pour que leurs ennemis ne puissent pas retrouver leur trace. Ils grandiront à l'abri des menaces et plus tard, si tout se passe bien, ils seront les acteurs de la revanche loric.

Qui aurait pu prévoir que l'acharnement des Mogadoriens serait sans limites ? Dix ans plus tard, ces derniers quadrillent toujours la Terre dans la plus grande discrétion pour exterminer les survivants ; un obstacle majeur les empêche d'arriver à leurs fins : les Neuf sont liés par un sortilège et ne peuvent être tués qu'en fonction du numéro qui leur a été attribué au départ. D'abord le numéro 1, puis le 2, puis le 3 et ainsi de suite.

John est le numéro quatre. Ses trois premiers congénères ont été tués et il sait qu'il est le prochain sur la liste. C'est pourquoi son tuteur et lui passent leur vie à déménager dans des trous paumés, à changer d'identité et à tenter de se fondre dans la société sans tisser de liens trop solides avec les humains. Leur mot d'ordre : surtout, ne pas faire de vagues, ça pourrait attirer des ennuis !

Mais l'arrivée du binôme à Paradise va modifier la donne pour plusieurs raisons. D'abord, John en a marre de changer de nom, de copains et de maison tous les trois jours ; il aimerait bien se poser. Ensuite, il fait très rapidement l'expérience de sentiments qui lui étaient jusque-là passés au-dessus : l'amitié, l'amour, la colère. Enfin, les "dons" caractéristiques des Lorics commencent à se manifester chez lui et à se développer à une telle vitesse qu'il a bien du mal à les cacher et à les maîtriser. Imaginez qu'une lampe-torche vous pousse dans la main et aveugle tout le monde dès que vous vous énervez un peu.. Pas facile à gérer, non ? Pourtant, John n'est pas une tête brûlée ; il sait qu'il porte l'héritage d'une planète déchue et qu'il est en danger de mort lui-même. Plus tard, s'il survit, s'il s'entraîne afin d'exploiter au maximum son potentiel, il sait qu'il sera en mesure de s'allier à ses cinq homologues pour venger ses ancêtres.


Un extraterrestre en ébullition

Le Lumen est le premier d'une longue série de dons plus ou moins lourds à porter pour Numéro Quatre, qui est quand même, à mon avis une figure de l'adolescent dans toute sa splendeur. Son tuteur est à l'affût de l'expression de ces petits cadeaux de la nature de la même manière qu'un jeune nabot pré-pubère scrute quotidiennement dans le miroir l'éclosion laborieuse de ses poils. Et quand enfin ses facultés d'éclairage apparaissent, il ne sait absolument pas quoi en faire. Puis c'est l'avalanche : télékinésie, résistance au feu, accroissement de la rapidité... John ne sait plus où donner de la tête d'autant que son père spirituel se transforme alors en coach sportif de plus en plus exigeant et surexcité. Mais comme c'est un garçon sage et responsable, il arrive bien vite à se canaliser et à composer avec ses nouveaux attributs.




Il faut dire qu'il écoute plutôt bien les conseils de Henri, ce maître à penser tout calme qu'il a appris à suivre les yeux fermés ; seulement, le Loric aux mains de lumière ne peut s'empêcher de braver quelques interdits pour aller se fourrer dans des situations dangereuses avec la belle Sarah et Sam, son bon pote amateur d'extraterrestres et cliché ambulant du geek à lunettes asocial. John sait qu'il ne doit pas s'attacher aux humains, que la Terre n'est qu'une cachette temporaire pour lui, qu'une femme loric, c'est bien autre chose qu'une femme humaine, mais voilà ! l'amour et l'amitié sont les plus forts ! C'est décidé, il ne luttera pas plus longtemps contre les assauts de son coeur, parce que merde !! voilà !!
 
Puisque vous n'arrêtez pas de le faire chier, John va partir faire un jogging tranquillou à 320km/h dans les bois avec son chien super intelligent qui l'a élu comme maître à son arrivée dans l'Ohio !


Etrange, n'est-ce pas ?? Ne sentez-vous pas un potentiel magique chez ce clebs ??  
C'est louche tout ça !
La suite nous dira que papa avait raison, puisque ce sont ses nouveaux amis qui vont, bien malgré eux, le sortir de l'anonymat et précipiter les événements : John va se faire repérer des Mogadoriens en faisant la une des médias locaux pour avoir sauvé Sarah des flammes lors de l'embrasement de la maison familiale de Mark James. Le footballeur avait profité de l'absence de ses parents pour organiser une fête à la mesure de sa popularité. Précisons que l'incendie a été en partie causé par Sam qui, tout occupé qu'il était à lécher les seins la pomme de sa copine Emily dans la cave, a fait tomber une bougie...

Un départ mou du genou mais un final turbo 

Si, dans une première partie du roman, on est plus tenté de se laisser porter par le quotidien de John que de s'y plonger franchement, les soixante dernières pages nous captivent car elles marquent le début d'une action sans relâche. Alors on ne remerciera jamais assez Sam d'avoir foutu le feu chez Mark James, même si c'était involontaire !

Et ça fait du bien. Car lorsque j'ai commencé à lire la rencontre entre John et Sarah, je me suis exclamée : "Oh putain ! Ca va être Twilight version extraterrestre ce bordel !" Par chance, j'étais seule dans la laverie.

J'ai pas de vidéo du moment où ils courent comme des cons au milieu des fleurs en se tenant la main.
Dommage

Je ne sais pas si c'est parce que je venais de voir la dame qui me fait peur, ou juste parce que j'étais mal lunée, mais les premiers chapitres m'ont semblé rebutants à souhait..

Déjà, le héros m'a énervée direct : trop gentil, propret, manquant visiblement de personnalité, racontant le passé de Lorien avec une certaine froideur _ce qui peut s'expliquer vu que ses souvenir remontent à une dizaine d'années... On voit arriver gros comme une maison qu'il va bien s'entendre avec Sam et Sarah lui tombe toute cuite dans le bec, sans qu'il ait besoin de la draguer très longtemps.

Les méchants Mogadoriens sont tellement méchants qu'ils ont le sang noir et que quand ils meurent, ça fait un tas de cendres ; d'ailleurs, le grabuge de la fin me donne envie de récupérer toute cette poussière brûlée pour mes poules. Comme chacun sait, y a pas mieux pour l'épouillage.


Séance d'épouillage entre copines


Quant à Mark, stéréotype du sportif écervelé qui voit rouge dès qu'un type s'approche trop près de celle qu'il aime _ mais qui l'a largué !, on regrette que son personnage n'ait pas été plus creusé même si la fin de ce premier volet de Lorien Legacies laisse entrevoir un semblant d'ouverture dans sa cervelle obtuse. A suivre...

Devinez quoi : les gentils sont très gentils et ils se font des câlins dès qu'ils en ont l'occasion. J'exagère à peine. Sam est attendrissant dans son rôle de crevette à binocles bizutée et passionnée de vie extraterrestre depuis que son père a été enlevé par les petits hommes verts _c'est du moins ce dont il est convaincu ! Va-t-il seulement parvenir à se libérer de sa mère castratrice ? La palme de la niaiserie revient à la relation qui unit Sarah et John, car elle est agaçante au possible. Je m'aime, tu m'aimes, nous nous aimons alors nous nous léchons la gueule dès que nous le pouvons et nous soupirons dès que nous ne le pouvons plus ! Bordel ! Était-ce vraiment nécessaire de faire de leur idylle une histoire aussi mielleuse dès le début, dégoulinante de partout et sans aucune pudeur ?? Tout ça parce qu'elle lui a appris à faire une crêpe à peu près correctement en cours d'"économie domestique" _ouais, ouais, ils ont des cours de cuisine ! et parce qu'il a bien voulu l'aider à nouer son tablier à la même occasion. Enfin, comme vous le savez depuis le temps, je ne suis pas fan des histoires d'amour dans les romans quand je sais que l'action, la vraie, ne demande qu'à éclabousser tout le monde quelques pages plus loin.

LA VIE !! J'ai seulement tapé "couple niais" sur Google et je suis tombée sur eux !! 

Eh oui, bien que je n'arrête pas de baver dessus depuis tout à l'heure, je le dis : Numéro Quatre a des arguments pour plaire et ne vole pas son succès. 

  • Le potentiel camouflage. Pour vivre heureux, vivons cachés ! Henri et John ont développé un art de la dissimulation et du changement d'identité que les auteurs nous présentent à demi-mot et qui en surprendra plus d'un. Les situations à risque sont d'autant plus difficiles à gérer, et les secrets d'autant plus lourds à garder qu'ils sont deux à en avoir la responsabilité. Histoire de nous rappeler qu'un bon mytho monté en binôme ne tient que si la confiance et la complicité sont au rendez-vous. Du coup, du haut de ses quinze ans (ou à peu près), John a déjà acquis le réflexe de ne rien laisser traîner derrière lui.   
  • La diversité des dons. La transmission de pensée, on connaît. La télékinésie, on a déjà vu. La communication avec les animaux : aussi, mais ça marche toujours. Le mythe de l'homme invisible : rebattu, mais tellement efficace ! Par contre, les lumières dans les mains, il fallait y penser !  
  • Un monde à part. Les auteurs ont le mérite d'avoir crée l'univers d'un peuple détruit, d'une planète ravagée. Bon, apparemment la planète Lorien ressemblait un peu au monde des Bisounours avant que les Mogadoriens posent leurs grosses bottes de méchants dessus, avec plein de prairies, de rivières, peuplée de gens qui s'aimaient et vivaient "en harmonie", mais j'ai toujours beaucoup d'admiration pour ces gens capables de créer une civilisation parallèle de A à Z.  
  • Des animaux qui parlent. Le traitement de la communication avec les animaux dans les romans est immanquablement une question intéressante à aborder dans un livre. On retiendra ici qu'elle est tout d'abord inconsciente chez John ; le Loric est capable de recevoir des pensées des bêtes qui l'entourent, et d'en transmettre lui aussi. Or il ne s'en rend compte qu'à la toute fin de l'histoire, lorsque Six lui apprend que Bernie Kosar n'est pas un animal "comme les autres". Il réalise alors qu'il échange avec lui depuis leur première rencontre, quelle que soit sa forme (lézard, chien...) et que cette possibilité de dialoguer avec le monde animal ne s'arrête pas à lui. Au contraire, ce nouveau don s'est progressivement développé sans qu'il y prête la moindre attention. Cette prise de conscience tardive, suivie d'un sentiment d'évidence du type "mais comment j'ai fait pour pas le voir plus tôt ?" est réussie. On est aux antipodes de L'Assassin Royal de Robin Hobb et des violents chocs de pensée entre Fitz et les animaux qu'il croise sur son chemin, ou de la fusion presque destructrice qu'il peut connaître avec son loup, Oeil de Nuit. 

Enfin, pour ceux qui auraient commencé à lire Numéro Quatre et qui auraient l'impression de n'en plus voir la fin tellement John et Sarah sont chiants à mourir, je vous encourage franchement à aller jusqu'au bout. A partir de l'incendie de la maison des James, à l'issue duquel John l'extraterrestre finit sur Youtube comme un con et se fait repérer par l'ennemi, tout s'accélère. Pour reprendre les propos de Six, le temps de la fuite se termine, il faut maintenant s'attacher à affronter les Mogadoriens en face à face. A peine a-t-on compris l'enjeu du combat imminent que le ciel se couvre, le lycée devient un champ de bataille improvisé, les méchants sortent de partout en faisant grincer leurs dents pointues et leurs poignards ensorcelés, et des bêtes aussi énormes qu'affreuses tombent sur la gueule de l'homme aux mains-lampes de poche !! Alors, alors seulement, vous pourrez être sûr que vous en avez pour votre prix !

BASTON !!!!!!!!!!!!!

A part ça, toute l'histoire est écrite au présent _dans la traduction française en tous cas, et ça m'énerve prodigieusement, parce que je trouve que certains passages sonnent faux à cause de ce choix de temps. Il me semble que ça nuit à la qualité de l'écriture, mais c'est peut-être une impression très personnelle.

Y a plus qu'à regarder le film et lire la suite !

PITTACUS LORE. Lorien Legacies, Tome 1 : Numéro Quatre. J'ai Lu, 2010. Coll. "Baam!". 446 p. ISBN 978-2-290-02357-0

Si vous voyez des fautes, signalez-les en commentaire, j'ai la flemme de me relire. Merci ! 

vendredi 17 juillet 2015

Mars Attacks : Attack from space - John Layman ; John Mc Crea (2014)


Après Numéro Quatre et sa suite La revanche de Sept, on reste dans l'univers des extraterrestres à travers la découverte de Mars Attacks : Attack from space, le premier épisode d'un comics à la gloire des petits hommes verts

"Mitraillette à gauche... Mitraillette à droite"

Oui, comme vous pouvez le constater en voyant la tronche du Martien qui crève la couverture "avec son gros crâne", comme disent les jeunes, le titre fait bien référence au film Mars Attacks réalisé par Tim Burton et sorti en 1996. Il s'agit plus exactement de la préquelle* du célèbre long métrage qui vient apporter un élément d'information de taille aux fans, le chaînon manquant qui a pu tourmenter autrefois les spectateurs les plus gentils (ou les plus pragmatiques) : les motifs de l'invasion de la Terre par les Martiens, et les raisons d'un tel acharnement contre les humains !

L'histoire 

A la question "Pourquoi les extraterrestres sont-ils aussi cruels avec l'espèce humaine ?" qu'on se posait (ou pas) en regardant le film, le comics chronologiquement antérieur nous répond ": parce ce que des hommes ont cherché la merde".

Il faut remonter en 1962 et à la première incursion sur Terre de Zar, un soldat martien lambda visiblement dépourvu de pulsions destructrices. En réalité, son atterrissage mouvementé sur la planète bleue résulte d'une collision entre sa soucoupe et la station spatiale de Buck, un astronaute américain. Zar survit à l'accident mais alors qu'il est encore dans les vapes, il est découvert par deux types un peu simplets qui le vendent aussitôt à un cirque pour se faire quelques sous. Son aspect atypique et quelque peu répugnant fait de lui une nouvelle attraction, voire un être que le gérant se donne le droit de maltraiter et d'accuser de meurtre pour couvrir son propre crime. Il n'en faut pas plus à Zar pour se faire sa propre idée de l'humanité même s'il ne pige pas tout à la langue des autochtones. Encore sonné, il parvient à prendre la fuite mais le mal est fait : le désir le vengeance qui vient de naître en lui ne le quittera plus. Il ne tarde pas à demander du renfort.

De leur côté, les hommes affûtent leurs armes car ils sont bien décidés à embrocher le monstre en liberté qui a déjà tué l'un des leurs. Après une rapide tentative de communication à base de coups de fusils et de lance-flammes martiens, la guerre est officiellement déclarée.


Pas de demi-mesure 

A priori, les fans du film devraient apprécier cette BD... qui vient nous rappeler que Tim Burton s'est lui-même inspiré des albums et des cartes à collectionner de Topps (un peu gores, soit dit au passage), et d'autres comics pour bâtir Mars Attacks.



On y retrouve tous les ingrédients d'une recette qui plait à ceux qui aiment l'action, la bouillie de cerveau martien et, par conséquent, le flan en gélatine.

"Baaaaaaahh dégueeuuuuu"


A ce moment de l'histoire, personne ne sait encore qu'il suffit de faire écouter de la musique aux martiens pour leur faire péter un câble ; alors on mitraille joyeusement de part et d'autre.

John Mc Crea se garde bien de faire l'impasse sur les détails lorsqu'il dessine les cadavres et la vivacité des couleurs utilisées renforce le côté "cru" du dessin. En ce sens, on notera que les créateurs de "Attack from space" ont tenu à rester fidèle à l'ambiance colorée du film de Tim Burton (lui-même inspiré de l'univers les comics, comme on l'a dit plus haut), comme si l'Amérique n'était plus qu'un interminable coucher de soleil avant une nuit éternelle. A été conservée également l'atmosphère stressante causée par une invasion qui se prépare, avec force soucoupes dans les cieux, individus non identifiés qui s'incrustent de partout et apparaissent simultanément dans différentes régions du monde. Quant au jeu de la prise de possession des corps humains par les extraterrestres, finalement assez peu utilisée dans la version filmée de l'histoire, elle est ici fréquemment et efficacement mise à profit.

On regrettera par contre que cette BD soit aussi difficile à suivre... car entre les écarts spatio-temporels, les flashbacks et les prolepses, merci pour les zigzags ! Ce sont des procédés littéraires qui créent sans doute des effets fabuleux dans cette intrigue si l'on s'accroche, mais encore faut-il que le lecteur ait le temps de s'accrocher à quelque chose ! Eh, je sais bien que je suis pas une flèche, mais j'ai du retourner en arrière plusieurs fois dans ma lecture pour m'assurer que je n'avais pas loupé un changement d'époque ou de zone du monde ! Du coup, l'histoire semble décousue. Cela dit, je n'avais pas le film Mars Attacks en tête pendant ma lecture, alors peut-être que les connaisseurs ne verront pas vraiment où je veux en venir. Et en matière de comics, je ne connais rien d'autre que "la couverture de Captain America", et encore seulement parce qu'elle figurait au programme de l'épreuve d'Histoire des Arts en 3° cette année.. C'est dire !
 

Oui parce que du coup, je l'ai regardé ! 

Du coup, ça m'a intriguée cette histoire de préquelle et j'ai cherché le film en streaming.  

Je n'en avais plus aucun souvenir depuis la seule et unique fois où il s'est trouvé dans mon champ de vision, en juin 1999. C'était le dernier jour de cours avant les vacances d'été ; les profs avaient regroupé tous les élèves de 5° dans la même salle pour diffuser un film et ainsi faire passer le temps plus vite. Ce film ne m'avait franchement pas marquée car je n'étais pas du tout dans le trip science-fiction à ce moment-là. Tout ce qui m'était resté en mémoire, c'était un vague écœurement devant la substance verte et visqueuse qui éclaboussait la paroi du crâne transparent des Martiens lorsque leur cerveau explosait, un Black déguisé en pharaon et le gros foutage de gueule de mes profs pendant le discours maladroit prononcé par Richie à la toute fin du film.

"On croirait entendre Richard Virenque !" 

Forcément, cette comédie fantastique me parle beaucoup plus aujourd'hui.


Ça parle de quoi, déjà ? 

Après plusieurs démarches de communication prometteuses entre l'ambassadeur des Martiens et le professeur Donald Kessler (Pierce Brosnan), les Etats-Unis se préparent à accueillir en grandes pompes les petits hommes verts. 

Tandis que le Président (Jack Nicholson), sa femme (Glenn Close) et leur fille (Natalie Portman) se battent avec le tapis rouge et l'argenterie pour que tout se passe le mieux possible, Tim Burton nous présente plusieurs familles d'Américains qui suivent les événements devant leur poste de télé tout en continuant à composer avec leur quotidien et son lot d'embûches. Nathalie la journaliste et Donald le scientifique se draguent le temps d'une émission de télé, les Norris vivent leur vie de patriotes arriérés au grand dam de Richie, leur fils cadet un peu mis sur la touche, alors qu'il semble avoir une toute autre mentalité. Byron joue les pharaons dans un casino pour payer une pension alimentaire à sa femme Louise, qui peine à élever leurs deux enfants... Pour eux, autant dire que la visite des voisins n'est pas la première de leurs préoccupations.

Pourtant, lorsque les Martiens atterrissent, et, après avoir envoyé des messages de paix, commencent à cramer tout le monde au lance-flammes, tout le monde commence à se sentir concerné... Pas de doute, l'invasion est imminente, et malgré l'abondance de flingues, tout le monde est bien désarmé face à ces petits êtres qui se glissent partout et qui sont même capables d'adopter une apparence humaine. 

Mars Attacks, c'est le film dans lequel les Américains se font bien niquer, et à plusieurs reprises. Tim Burton se montre particulièrement incisif dans la peinture qu'il dresse des Etats-Unis, à tel point qu'il n'y a plus qu'à en rire. Les Norris (de manière générale) décrochent la palme grâce à leurs armes, leurs drapeaux et leur fierté de voir leur fils aîné un peu abruti rentrer dans l'armée. Juste derrière eux, le chef des armées fort en gueule (pour dire par grand chose d'intelligent) et prompt à exhiber l'arme nucléaire n'est pas en reste. Enfin, le Président en prend pour son grade. Naïf et/ou plein d'espoir jusqu'au bout, il n'aura de cesse de chercher un accord entre les Martiens et les Etats-Unis jusqu'à leur sortir une tirade pleine d'émotion sur la possibilité d'une alliance interplanétaire qui fera chou blanc.

Sans oublier Tom Jones...



 
Parallèlement, les ambassadeurs de Mars sont dotés d'une cruauté dont ne mesure pas la limite et sont les rois de la feinte : si je t'envoie un message pacifique, attends-toi à ce que je te frappe par surprise. Si je t'écoute attentivement et que je verse une larme sur tes belles paroles, c'est pour mieux te tuer dans les secondes qui suivent. Hormis le rire _qui tient d'ailleurs de celui de la hyène, ils n'ont pas l'air de partager beaucoup d'émotions avec les humains. Quoi de plus logique puisqu'ils n'en sont pas ? Ne les a-t-on pas sous-estimés, ou voulu les assimiler à nous ?

Enfin, vous remarquerez que le salut ne vient pas du super-héros mais des insignifiants, des inoffensifs, de ceux qu'on considère d'ordinaire comme "inutiles". Ils trouvent la solution _enfin, il serait plus juste de dire qu'elle leur tombe sur le nez suite concours de circonstances vraiment tiré par les cheveux, là où tous les autres ont échoué.  


Deux remarques... 

...qui m'empêchent de faire un dernier pont entre la BD et le film.


  • Si les événements de "Attack from space" ont lieu avant l'action du film Mars Attacks, on comprend mal pourquoi les scientifiques et politiques se montrent aussi peu méfiants et convaincus du pacifisme des Martiens quelques années plus tard... On est d'accord que dans le comics, des lieux importants sont déjà mis à mal, et des personnalités clairement attaquées.

Ou alors j'ai vraiment rien compris.


  • Là où Tim Burton tourne en dérision ses personnages et la société américaine à travers eux, le comics ne rigole pas avec ça. On est dans de la pure action sans subtilité. Exit l'humour noir et le rire à gorge déployée. Ok, on se distingue du cas de figure où les gentils Américains défoncent les méchants Russes, car le lecteur est libre de prendre parti pour qui il veut, et le héros extra-terrestre est même plutôt bien défendu par le motif clair qui l'anime. Du coup, l'enchaînement est difficile avec une telle différence de ton... 


Merci à Babelio et aux éditions French Eyes pour l'envoi de cette BD !



BD :

LAYMAN, John. McCREA John. Mars Attacks : Attack from space. French Eyes, 2014. 120p. ISBN 978-2365480314

Film : 
Mars Attacks - Tim Burton (1996) 
Warner Bros / Tim Burton Productions 
106 min
En streaming ici.

* Une préquelle met en scène des événements dont l'action précède l'oeuvre principale à laquelle elle fait référence, bien qu'elle ait été inventée après. Ici, la BD est une préquelle parce qu'elle raconte ce qui s'est passé durant les années précédent le début du film Mars Attacks. Par ailleurs, je trouve que ce mot est trop mignon.







 

  

jeudi 9 juillet 2015

J'ai peur de la dame.



Chacun doit composer avec ses phobies, ses peurs, ses angoisses. 
On ne peut pas toujours les expliquer rationnellement et c'est bien pour cette raison qu'on a autant de mal à s'en débarrasser. Certaines personnes en cumulent plusieurs, quelques-uns les surmontent facilement tandis que d'autres en sont esclaves. 

Jusqu'à l'année dernière, je pensais n'avoir qu'une seule et unique phobie _ les serpents. On ne dirait pas, comme ça, mais quand vous habitez à la campagne, cette faille devient carrément handicapante du printemps à l'automne. 
Mais en l'occurrence on s'en branle.

Une deuxième s'est développée récemment en la personne d'un vieille femme qui vit à deux rues de chez moi, dans une maisonnette située au bord de la grande rue conduisant au canal. La dame en question est plutôt âgée, mais peut-être pas tant que cela, en fait. Je dirais 70-75 ans, à vue de nez ; mais à vrai dire, j'en sais rien et j'ai pas vraiment envie d'en savoir plus. 

En effet, depuis notre première rencontre, j'ai complètement écarté l'idée de la dévisager franchement ; qu'auriez-vous fait à ma place, si, un samedi matin, alors que vous rendiez tranquillement à la laverie, le dos chargé de cabas de vêtements et la tête encore embrumée de sommeil, vous aviez entendu un "Bonjour !" sec et réprobateur sorti de nulle part ?

Tout comme moi, vous auriez cherché sa provenance et votre regard se serait arrêté sur une petite femme aux cheveux gris-bruns fixée sur son pas de porte et emmitouflée dans une longue veste marron. Tout comme moi vous auriez été transpercés par ses yeux de corbeau, pourtant enfoncés loin dans son visage émacié. Vous auriez trouvé, vous aussi, que ce "bonjour" glacial sonnait comme un agressif "tu pourrais au moins dire bonjour, petite pouffiasse !", et que la bouche d'où il sortait dessinait une porte cochère peu engageante et creusait des rides profondes sur des traits déjà tendus par une colère sourde mais bien contenue.



Afin de conserver un souvenir positif de ce grand moment d'interaction, vous auriez vous aussi répondu "bonjour" comme pour vous excuser _alors qu'il n'y aurait pas eu de quoi : vous ne lui aviez pas mis un vent, vous ne l'aviez juste pas vue, bordel ! Or visiblement, la dame n'apprécie pas qu'on passe devant chez elle sans lui accorder quelques secondes d'attention. Cela se conçoit aisément, mais encore faut-il voir la personne pour être polie envers elle !!   

Depuis ce jour,  
j'ai peur de la dame.  
AU SECOURS !

Quand je vais faire ma lessive ou acheter le pain, j'y regarde à deux fois avant de m'engager dans la rue. 

C'est curieux, quand même, cette manie qu'on a de toujours chercher des yeux ce qui nous effraie. 

Si je l'aperçois légèrement avancée sur le seuil, à l'affût des passants, je n'hésite pas à changer de trottoir, à faire le tour du pâté de maison et à passer devant l'Intermarché pour retomber pile sur la boulangerie et la laverie.  

Par chance, elle ne semble pas inspirer la même frayeur à son voisinage ; le dimanche matin, ses copines viennent régulièrement papoter avec elle, si bien qu'un petit attroupement se forme autour de son paillasson. Elle, maîtresse des lieux, reste devant sa porte comme un corbeau sur son piquet et harangue ses commères. Voûtée mais impressionnante de rigidité . Il m'arrive de tirer profit de ce moment béni pour passer à côté d'elle en étant certaine de ne pas être vue, malgré mes ballots de linge sale.   

 
Oh putain c'est elle ! je suis sûre qu'elle m'a vue !!


L'autre jour, elle m'a souri, et il m'a semblé évident que ce sourire voulait marquer le début des hostilités entre elle, la résidente, et moi, simple pièce rapportée de la grande avenue. Depuis, je ne l'ai pas revue bien que je sois passée plusieurs fois dans la rue pour aller à la laverie ou au bord du canal ; la porte et les volets sont clos. Je pense qu'elle prépare un coup d'ici la fin de la canicule, tapie dans l'ombre comme un fauve en bonne voie pour choper la gazelle qu'il se rêve depuis un certain temps.
 
09 juillet 2015, 12h30 : JE L'AI ENTREVUE ! Elle était en embuscade dans l'encadrement de la porte, et elle a bondi sur le trottoir juste après mon passage. Il va sans dire que j'ai tracé jusqu'à la laverie sans me retourner, bien que j'aie senti son regard briser mes omoplates. Un peu comme lorsque ma collègue m'a involontairement planté ses seins dans le dos, suite à un trébuchement malheureux _mais en beaucoup moins agréable ! Du coup, je ne l'ai pas saluée et je pense que la vengeance sera terrible !! 

Oui, j'avoue, 

j'ai presque trente ans et pourtant cette dame m'angoisse autant que si j'en avais cinq, à tel point que je ne vais pas tarder à en faire des cauchemars. 

La suite au prochain numéro...

vendredi 26 juin 2015

samedi 13 juin 2015

Lorien Legacies, Tome 5 : la Revanche de Sept - Pittacus Lore (2015)


Aujourd'hui, j'ai testé pour vous le passage du tome 1 au tome 5 d'une série sans prendre connaissance de ce qui s'est passé entre temps... Autant dire que ce billet consacré au roman La Revanche de Sept va être du grand n'importe quoi.



L'histoire de base (en accéléré)
La planète Lorien a été envahie par les Mogadoriens après un combat destructeur pour ses habitants, les Lorics. Pour donner une chance de survie à ce peuple, neuf enfants ont été discrètement envoyés sur Terre avec un référent adulte pour y être plus en sécurités. Mais les "Mogs", ces méchants sadiques, ont capté la démarche et se sont mis en quête de les retrouver pour leur faire la peau. Or, les enfants "Gardanes" sont numérotés de 1 à 9 et ne peuvent être tués que dans l'ordre numérique.
John Smith est le Numéro Quatre. Lorsqu'une troisième tâche apparaît sur sa cheville, il comprend que les Gardanes n°1, 2 et 3 ont été trouvés et qu'il est le suivant sur la liste. Avec Henri, son protecteur "Cépâne", ils vont redoubler d'efforts pour se faire discrets. 
Mais rien n'est plus difficile que rester dans l'ombre lorsqu'on a quinze ans, qu'on arrive dans un nouveau lycée au coeur de l'Ohio, qu'on a des dons un peu visibles qui se réveillent _tels que des lampes sur les mains, qu'on rencontre une jolie blonde et que le capitaine de l'équipe de foot locale cherche la merde se montre particulièrement taquin. John rêve de ne plus avoir à se cacher, et même de rencontrer les cinq autres Gardanes dispersés aux quatre coins du monde... pourtant, ce n'est vraiment pas le moment.
 
La revanche de Sept, l'art du puzzle et du présent de narration.

Sur ce, me voilà parachutée dans un univers plein d'action et de personnages nouveaux pour moi seule, mais en même temps, ça c'était un peu prévisible. L'histoire a pris une dimension polyphonique qui est toujours intéressante. Il semblerait qu'après s'être retrouvés, les Gardanes aient mené un certain nombre de combats et passé des obstacles qui les ont séparés et abîmés. Ella, la fameuse Numéro Sept du titre, a été faite prisonnière par le big boss Mogadorien, Setrakus Ra, qui lui apprend qu'elle est ni plus ni moins sa petite fille et qui compte bien le rallier à sa cause. John file toujours le parfait amour avec Sarah, Sam le passionné d'extraterrestres du premier tome est officiellement son meilleur pote et a rameuté son père, Malcolm. Numéro Cinq est un gros traître qui est passé du côté des Mogs. Adam a fait le chemin inverse : c'est un ennemi qui a épousé la cause des Lorics et qui est bien utile à tout le monde pour donner quelques tuyaux sur son peuple et piloter le vaisseau qui va bien. Marina, Six et Neuf tentent de récupérer le cadavre de Huit. Vont-ils se retrouver ? Les différentes pièces du puzzle vont elles enfin se sceller les unes aux autres ? C'est à espérer car l'invasion de la Terre par les Mogadoriens est imminente. 
  

Action et trahisons
Si le premier tome prend le temps de poser l'action, le décor, de présenter un personnage tiraillé entre ses problèmes de lycéen et ses pouvoirs de Gardane, le cinquième démarre sur des chapeaux de roue. Ella se réveille dans un vaisseau ennemi, comprend qu'elle n'est plus sur Terre et bute direct la bonne femme chargée de l'instruire sur "le progrès mogadorien". John se lance à l'attaque d'une demeure de la banlieue de Washington occupée par un général mog des plus puissants. Parallèlement, tout le monde exprime avec plus ou moins de classe ses humeurs et son ressentiment ; et à mon avis, c'est une force du roman que de faire alterner correctement la personnalité, l'humanité _si l'on peut dire_ des personnages avec le combat qu'ils mènent au nom de tout un peuple. La rapidité de l'action est sans doute la raison pour laquelle le roman est écrit (ou traduit) entièrement au présent, ce qui fait un peu mal à mes yeux et à mes oreilles. Il me semble qu'n peu de passé simple n'aurait tué personne, mais chacun est libre d'utiliser le présent de narration s'il en a envie, après tout. 
La Revanche de Sept est aussi le moment de l'histoire où on a repéré les traîtres et où on est bien décidés à leur faire leur fête ; Adam, le mog "reprenti" a bien du mal à se faire accepter des Gardanes, même lorsqu'il participe au meurtre de son père. Numéro Cinq reconnaît avoir tué Huit et revendique son changement de camp. Si Ella est bien décidée à garder sa ligne de conduite, y arrivera-t-elle maintenant qu'elle vit en huis clos avec son grand-père, le chef mogadorien convaincu d'avoir tout compris à la vie et aux planètes ? Les frontières entre les bons et les méchants s'effacent, et chacun réagit comme il peut face à ce phénomène.  
On sent en tous cas qu'on arrive à un tournant de la série, et qu'on se dirige progressivement vers le dénouement du "témoignage" de Pittacus Lore. 
Merci à Babelio et à J'ai Lu pour l'envoi de ce livre dans le cadre de l'opération Masse Critique...  
 

PITTACUS LORE. Lorien Legacies, Tome 5 : la Revanche de Sept. Editions J'ai Lu, 2015. Trad. Marie de Prémonville. 351 p. ISBN 978-2-290-09811-0

vendredi 15 mai 2015

Dans la série : on n'est jamais si bien servi que par soi-même : L'arbre à bouteilles - Joe R. Lansdale (1994)


"Vous allez voir, ça change des polars habituels !" m'a dit Emilie, la vendeuse des comptoirs de Magellan lors de mon dernier passage à Bordeaux. Il pleuvait, on était en fin de matinée et j'étais venue errer dans le magasin en attendant de retrouver ma pote un peu plus tard. Ca m'a fait plaisir d'y revenir, depuis le temps ; c'est un peu comme la caverne d'Ali Baba, en bien rangé et avec des livres. Le genre d'endroit dont ne sort que rarement les mains vides. 

Sur son conseil, j'ai donc parcouru les différents romans policiers de leur sélection, en m'attardant plus sur celui qu'elle m'avait vanté : L'arbre à bouteilles, de Joe R. Landsale ; ce livre de poche marque le début des aventures de Hap Collins et Leonard Pine, les deux personnages principaux "qui vont mener l'enquête. Pourtant, ils ne sont pas policiers, et de plus, ils sont très différents l'un de l'autre. Ca donne un drôle de mélange, des situations cocasses. On rit à toutes les pages." 




A vrai dire, j'ai tourné les pages par politesse car j'ai du mal avec les romans policiers. Difficile de savoir si l'overdose date des lectures analytiques et cursives du collège (Sans-Atout, Le chien des Baskerville qui m'avait tout particulièrement fait chier, Simenon...) ou si le dégoût a été entretenu par l'univers d'enquêtes et de flicaille qui s'est imposé dans les séries télévisées. Exception pour l'Inspecteur Barnaby : on se paye de tellement bons délires avec ma mère sur sa tête, sur le carré de sa femme, sur son assistant tout mou, sur l'univers un peu kitch, sur le générique très strange... que c'est difficile de cracher dessus. 

Image piquée ici

Mais je venais déjà de refuser une dégustation de thé à "Emilie"_ je ne m'y attendais tellement pas que j'ai dit "non" par réflexe. Je pouvais bien faire l'effort de lire un résumé de bouquin. D'ailleurs, il faut croire que la fille a bien vendu sa marchandise car je suis sortie du magasin avec Hap et Leonard tassés dans mon sac à dos.


L'histoire 

La vie de Hap Collins n'est pas vraiment trépidante. Sa femme est morte, il travaille pour presque rien dans un champ de roses et il peine à conserver son logement. Ses seules richesses : son pick-up et son ami Leonard.  

Pour ce dernier, le moral n'est pas non plus au beau fixe : son oncle Chester adoré, celui chez qui il passait toutes ses vacances lorsqu'il était petit, est mort en lui laissant pour héritage sa vieille maison pourrie, une belle somme d'argent... et une impressionnante collection de bons de réduction périmés. Outre la peine que lui cause cette perte, ce sont d'anciennes blessures qui s'ouvrent en lui : Chester a ni plus ni moins renié son neveu lorsqu'il a appris qu'il était homo, et le contact n'a jamais été rétabli avant que le vieux ne casse sa pipe. 

Léonard vient tout naturellement chercher Hap dans son champ de roses pour qu'il lui donne un coup de main pour organiser les obsèques, et pour réparer la maison : il y a du boulot d'un côté comme de l'autre ! Hap ne se fait pas prier. Son amitié pour Leonard surpasse de loin ses obligations professionnelles. Les voilà partis pour LaBorde, dans les profondeurs du Texas.    

Les marteaux et les clous font leur sortie sur fond de souvenirs, de nostalgie et de regrets. Que la maison voisine de celle de Chester soit une "crack house", passe encore, même si c'est bien triste de voir des jeunes vous insulter et se shooter sous vos yeux sans pouvoir y faire grand chose. C'est parfois sous votre propre plancher que vous faites les découvertes les plus glauques.  


La minute système D 

Plus encore que l'héritage matériel qu'il lui laisse, Chester engage une sorte de réconciliation posthume avec Léonard. En effet, Hap et Leonard comprennent très vite que le vieil homme n'était pas fou au point de laisser traîner gratuitement derrière lui des objets improbables, tels que les bons de réduction périmés, ou une toile peinte par Leonard dans sa jeunesse. La démarche est claire : il a semé des indices afin que son neveu prenne le relais d'une enquête qu'il menait dans le dos de la police avant de mourir. Hap est dubitatif ; pourquoi se cacher des flics si la cause est noble ? Après quelques jours passés à LaBorde, il sera en mesure de répondre lui-même à sa propre question en constatant que le souci majeur des autorités locales, c'est de ne pas faire de vagues dans les quartiers mal famés. Des mineurs qui se droguent, qui dealent, qui disparaissent mystérieusement ? On ferme les yeux et hop ! le problème et réglé. De toute façon, tant que ça ne concerne que des Noirs... Un de plus, un moins...


Discriminations  

A travers la voix de Hap, le "blanc" "démocrate" qui ne s'embarrasse pas de préjugés malgré ses faux airs de rustre lubrique, on constate que les mentalités ne semblent avoir évolué que modérément depuis le XIX° siècle. Près de la masure de l'oncle Chester, l'appartheid tacite règne ; on l'accepte, on le revendique ou on s'y résigne. Trois personnages semblent profondément marqués par la ségrégation ambiante et sont animés d'un fort esprit de revanche. Florida, fière de sa réussite, de son indépendance... et réticente à l'idée d'avoir une relation longue avec un Blanc car elle est convaincue qu'il ne voit en elle qu'une sorte d'esclave facile à prendre. Hanson se définit comme un "bon flic" et met un point d'honneur à se la jouer et à montrer que lui aussi, le Black, peut jouer du flingue. Pour ces deux-là, en mettre plein la vue aux autres et se distinguer est un moteur, pour ne pas dire un projet de vie. Quant à Leonard, il cumule les fautes de goût : il est Noir et homosexuel, et ne peut compter que sa ruse et sur son humour grinçant pour s'imposer _mais ça fonctionne plutôt bien. L'héritier de Chester Pine manie bien l'autodérision et ne cache pas des goûts en matière d'hommes, même s'il se défend de ressembler de près ou de loin aux "folles". Cette peinture à la fois crue et sensible d'un pan de la société texane, sans toute pas bien éloignée de la réalité dans les années 90, est l'une des grandes réussites de L'arbre à bouteilles

Elle fait d'ailleurs bien écho à la relation complexe qui unit Hap et Leonard. On sait que les deux hommes ont un passé commun, un passé plutôt douloureux qui est partiellement évoqué à travers leurs paroles respectives ; Hap a perdu sa femme dans une précédente aventure sordide tandis que Léonard s'en est tiré avec une patte estropiée. Le malheur a contribué a rendre leur amitié indéfectible ; et c'est parce que plus rien ne peut la mettre à mal que Hap le fauché se permet de lancer à Leonard le boiteux quelques vannes de mauvais goût.


Mucho Mojo

Mucho Mojo est le titre original du roman ; il fait référence à un dialogue entre Florida et Hap, en train de contempler la crack house détruite. C'est un peu dommage que ce titre n'ait pas été conservé dans la version française, parce qu'il me paraît plus parlant que "l'arbre à bouteilles". "Mucho mojo", c'est ce que disait la grand-mère de Florida quand quelque chose ne tournait pas rond. "Mucho" pour "beaucoup" et "mojo" pour "magie noire". Mais l'avocate explique que, par un glissement de sens, "mojo" est devenu un synonyme "poétique" de "sexe". Mucho mojo, beaucoup de magie noire, beaucoup de sexe _dans ses réalisations diverses, variées et condamnables quand la pédophilie entre en jeu ; en gros : un joyeux bordel et un sacré nœud de vipères à démêler.




Si tout comme moi vous n'êtes pas très en joie dans le rayon polar de votre libraire, L'arbre à bouteilles et sa paire d'enquêteurs de fortune saura vous réconcilier avec le genre et même vous faire rire.

A part ça, je suis prête à parier que la vendeuse des Comptoirs de Magellan a pensé à cet extrait précis quand elle m'a dit que certains passages étaient vraiment très drôles :

"_Surveillez votre langage, protesta Warren. 
_ Excusez-moi, dit Hanson. 
_ Parfait, dit le vieil homme. Je suis facilement choqué. 
_ Mais c'est vrai, non ? insista Hanson. Même modus operandi. 
_ Transmission d'une pratique, dit Warren. Attendez une minute. (Il mit ses doigts dans sa bouche et ôta son dentier qu'il posa sur table, à côté de sa tasse à café.) Les connards qui font ça sont durs à choper, ajouta-t-il. 
Ses lèvres s'agitaient maintenant comme un drapeau dans le vent. 
_ Merde ! s'exclama Leonard. Remettez vos dents ! J'essaie de boire mon café, là. 
[...] 
_ Je crois que je comprends tout ça, dit Hanson. Mais... bon sang, j'suis d'accord avec Leonard, remettez vos dents ! 
Doc Warren l'ignora, lui aussi, et continua à siroter tranquillement son café. Ses lèvres molles faisaient un bruit de cochon à l'abreuvoir."

Si l'histoire avait été un poil moins glauque, je l'aurais présentée aux CDI !


=> Voici un lien vers une critique qui conserve bien l'esprit de l'auteur et le ton employé. 

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LANSDALE, Joe R. L'arbre à bouteilles. Une enquête de Hap Collins et Leonard Pine. Gallimard, 2000. Coll. Folio Policier. 363 p. ISBN 978-2-07-030059-4