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mercredi 15 avril 2020

[LE LIVRE VS LE FILM] Au-delà du réel - Paddy Chayefsky (1978) / Au-delà du réel - Ken Russel (1980)



Lors de mon dernier passage en Dordogne, j'ai tapé dans cette fameuse caisse de livres que nous avons ramenée de la Fête de la Fraise il y a quelques années, et dont il est souvent question ici. J'ai pris un livre au hasard, et je suis tombée là-dessus :      


Ouais, le livre est à l'endroit


L'histoire, dans le livre et dans le film 

Paddy Chayefsky est l'auteur du roman et le scénariste du film : on n'est donc pas trop surpris de constater une adaptation fidèle du livre lorsqu'on regarde Au-delà du réel.  Du coup, le résumé de l'un vaut pour l'autre. 

1965, dans une université du Maryland. Edward Jessup est un jeune psychophysiologiste complètement absorbé par son travail et considéré par ses pairs comme étant "le meilleur" dans son domaine. Au début du roman, il passe ses journées à enfermer des militaires dans un caisson d'isolement sensoriel pour voir comment réagit leur cerveau lorsqu'ils sont dedans. Intrigué par les encéphalogrammes que produisent les cobayes et par l'état euphorique dans lequel ils ressortent du caisson, il décide de tenter lui-même l'expérience. Il est rapidement assailli d'hallucinations essentiellement religieuses, et ça l'étonne : il pensait avoir définitivement perdu la foi depuis la mort de son père. Mais surtout, un inexplicable sentiment de bien-être lui donne envie de réitérer au plus vite ce drôle de bain. 

Les mois passent ; Jessup a entraîné dans ses expérimentations un ami pharmacologue nommé Arthur Rosenberg. A l'occasion d'une soirée psychédélique entre universitaires fraîchement diplômés, il fait la rencontre d'Emily, une anthropologue. Ils sont tous les deux passionnés par leurs recherches respectives et trouvent rapidement un terrain d'entente. Le problème, c'est qu'ils ne sont pas vraiment sur la même longueur d'ondes : Emily est complètement accro à Jessup, tandis qu'il ne parvient pas à s'attacher à elle. Conscients du déséquilibre de leur relation, ils vont quand même se marier. 

Ouais, l'affiche du film est à l'endroit

Après quoi chacun trace sa route. Emily part au Kenya pour étudier le quotidien des singes, tandis que Jessup prend la direction du Mexique. Il s'est prévu un séjour en immersion chez des Indiens Hinchis connus pour pratiquer des rituels à base de jus de champignons savamment choisis ; le breuvage serait capable de provoquer une hallucination commune à tout un groupe d'initiés ! Edward aimerait voir ce que ça fait, et éventuellement associer cette alléchante mixture à ses sessions en caisson d'isolement. Enfermé dans ce que ses amis qualifient de "cercueil" en rigolant, il a déjà eu l'impression de remonter le temps, de se retrouver à un stade pré-natal, voire d'incarner un fier australopithèque. Depuis, il défend l'hypothèse folle que l'origine des hommes et l'histoire de l'humanité pourraient être inscrites dans notre inconscient, et qu'on pourrait y accéder si l'on se mettait en situation de privation sensorielle tout en prenant le bon produit.

Par la même occasion, il espère arriver à se comprendre lui-même, car ses propres visions le troublent ; il sait que tant qu'il n'aura pas réussi à les interpréter, il ne pourra pas avancer sur le plan personnel. Effectivement, le rituel toltèque va bien le faire planer ; son esprit ira même se promener bien plus loin que prévu... La descente le laisse perplexe, puisque à son réveil, il trouve à côté de lui le cadavre d'un lézard qu'il a vu crever pendant son trip. Qu'est-ce que ça veut dire ? Que ce qui se passe en rêve pourrait impacter la réalité ? Peut-être...


Dommage pour le lézard.
 Mais tant que c'est pas un pangolin...
Retour aux Etats Unis. Ses deux acolytes _ Rosenberg et Parrish_ voient d'un mauvais oeil la tournure que prennent les événements. Qu'y a-t-il au juste dans la potion que Jessup distille, s'inspirant du jus de champignon des Hinchis ? N'est-ce pas dangereux d'en prendre au-delà d'une certaine quantité ? N'est-il pas en train de perdre la boule, torturé par ses questions existentielles au point de précipiter sa perte ?

Si Rosenberg hésite, Parrish et Emily (rentrée au bercail elle aussi) sont catégoriques : la curiosité du scientifique doit s'arrêter où commence la prudence indispensable à la survie ! Il est hors de question qu'ils le laissent se faire happer par ses délires de savant fou. Mais pour Jessup se moque de leur point de vue, l'enjeu est trop important : il veut savoir. S'il doit faire un choix entre la quête de la Vérité et le soutien de ses proches, il le fera, et ce sera vite plié !

Au fil des expériences, il remarque que de drôles de phénomènes se produisent dans son corps et vont jusqu'à entraîner des mutations on ne peut plus visibles : il se couvre de poils, pousse des cris de singe.. Comme l'effet de la drogue est éphémère, il retrouve sa forme quelques heures après la sortie du caisson. Du coup, personne ne le croit, évidemment _en même temps ses fous rires hystériques ne plaident pas en sa faveur. Lui-même commence à douter de ce qu'il vit. Jusqu'où ira-t-il pour (se) prouver qu'il ne rêve pas ?     

    

ATTENTION SPOILER
Arrêtez-vous ici si vous comptez lire le livre ou voir le film.


Le livre VS le film 

Je vais plutôt m'appuyer sur le roman dans cette comparaison, puisque c'est là que j'ai commencé. Bon, il faut dire que je l'ai lu dans une réédition illustrée avec des images du film de Ken Russell. Je suppose que cette édition de poche a été stratégiquement commercialisée lors de la sortie en salle, pour relancer un peu les ventes du bouquin.

Forcément, les photos aiguillent pas mal le "portrait physique" qu'on peut se faire des personnages, encore que. Par exemple, le Jessup tel que le regard d'Emily nous le dépeint au début du roman n'a pas grand chose à voir avec le jeune et flamboyant William Hurt, fort Charal dans son premier rôle. On est bien obligé de le reconnaître, on est fair-play 

"Le psychophysiologiste était Edward Jessup, il avait alors 28 ans, était de taille moyenne, de carrure assez frêle, pâle de teint, très blond de chevelure, avec des traits fins qui semblaient brûler d'un feu intérieur. Il portait des lunettes à fine monture d'or qui lui donnaient l'air un peu pincé et conféraient à son visage une austérité calviniste. Emily lui trouvait beaucoup de séduction, mais un peu à la manière d'un moine". 
Euh, non ! Même s'il a fait un effort pour rentrer dans le rôle.
#teamcolroulé

Edward est de toute façon plus humain, plus attachant dans le film que dans le livre. C'est logique : il n'aurait pas pu convaincre le grand public et donner envie aux spectateurs de suivre son parcours s'il avait conservé son petit côté asocial.

Certes, ce roman de SF est intéressant dans le sens où il raconte une histoire pleine de séquences palpitantes, où il met en scène des moments de brouilles spatio-temporelles qui font rêver le lecteur, tant elles sont rendues crédibles par les vraies fausses démonstrations scientifiques qui les accompagnent. Mais sa plus-value par rapport à d'autres, c'est d'avoir réussi à mettre à mal le cliché du "scientifique", du "savant fou" sans âme.

Chayefsky aurait très bien pu construire un héros partagé entre le rationnel et l'intuition, et l'entourer des personnages psychorigides, fixés dans le concret, ou même sans consistance : ça n'aurait rien changé au bon déroulement des expériences de Jessup. Pourtant, l'auteur a choisi de dessiner une joyeuse bande de tronches universitaires incollables sur leur champ de recherche, mais pas dépourvus d'humanité pour autant ! Edward, Emily, Arthur et Sylvia Rosenberg, Mason Parrish aiment rire, s'amuser, faire des restos et des soirées sur fond d'alcool et de fumette. On sent bien l'ambiance années 1970, et ça ne peut pas faire de mal. Bien sûr, il leur arrive de s'engueuler copieusement, de s'emporter, de perdre le contrôle d'eux-même sous le coup de l'émotion et du doute.


Arrêtez de tyranniser Watson ! 

Si le lien indéfectible qui rattache Edward à Arthur est un gage de stabilité, puisque Arthur (Bob Balaban) fera passer son amitié pour Edward avant ses convictions, fermant les yeux sur le caractère farfelu de ses hypothèses, Parrish (Charles Haid) et Emily (Blair Brown) ne gèrent pas leur "côté humain" de la même façon. Victime d'un court circuit mental lorsqu'il comprend que ce qu'il voit de ses yeux ne correspond pas à ce qui est scientifiquement possible, Parrish explose en paroles et en grands gestes colériques. Emily aime vraiment Edward au point d'en perdre les pédales. Habituellement terre à terre, elle a hypothéqué une vie heureuse contre un attachement démesuré pour un homme qui ne le lui rend pas. Elle est consciente du ridicule de la situation, de sa "faiblesse", et ça l'exaspère.

Emily sait qu'elle accepte beaucoup trop par amour : quand Edward lui dit qu'il pense à Jésus lorsqu'ils couchent ensemble, elle encaisse. Lorsqu'elle lui dit qu'elle espère l'épouser, il lui répond  sans trop de pression que "ce serait un désastre". Même la fuite à des milliers de kilomètres ne facilitera pas l'oubli. Pourtant, contrairement à ce qu'on pourrait croire de loin, Jessup n'est ni un gros connard, ni un manipulateur, ni un monstre. Simplement, il n'arrive à aimer sincèrement quelqu'un, et a le mérite de jouer carte sur tables avec son entourage _dans le roman, du moins ; voici le discours qu'il tient à sa copine lors d'une discussion à ce sujet :

"Je suis quelqu'un de très solitaire, Emily, poursuivit-il. Tu dois le savoir. J'ai besoin d'être seul une bonne partie du temps. [...] Je suis tout simplement trop égoïste pour faire un époux et un père. Je peux toujours essayer, bien sûr. Si tu y tiens absolument, je le ferai. (Spoiler : ils vont le faire) Je me considère comme quelqu'un de responsable et tu peux être sûre que je ferais de mon mieux. Mais je n'y croirais jamais, tu vois. [...] Je m'acquitterais de tous mes devoirs mais ce serait seulement pour qu'on me fiche la paix, pour pouvoir me retrouver face à face avec moi-même." 
.
Ce petit monologue n'est pas transposé dans le film, ce qui est dommage mais compréhensible. Il aurait pu être considéré comme une longueur dans la dynamique générale. C'est peut-être un manque de culture, mais je n'ai pas l'impression d'avoir déjà lu ce type de propos dans un livre. Je sais bien qu'il s'agit d'un personnage fictif, mais, des gens comme Jessup existent. Beaucoup, même. Rare sont ceux qui parviennent à verbaliser leur façon d'être, que ce soit pour eux-même ou pour être mieux compris de leur entourage. Savoir qu'on est solitaire est souvent source de culpabilité : il faut à tout prix essayer de changer pour prouver qu'on est "altruiste", "sociable". Mais chercher à faire illusion pour rentrer dans un moule, se duper soi-même en niant cet aspect de sa propre personnalité, ou "duper" quelqu'un en faisant semblant de s'y intéresser alors qu'on s'en fout...

... n'est-ce pas plutôt cela, être égoïste ?



Bref, on s'éloigne un peu du sujet principal.

Jessup doit donc affronter ses propres contradictions pour arriver à se connaître, à se comprendre _ et à trouver "sa" vérité. S'il y parvient, il pourra alors se projeter dans le futur et même s'intéresser à ses semblables, pourquoi pas ? Ses amis le savent : en l'épaulant dans ses projets, ils peuvent tout aussi bien tenir un rôle de garde fous que se retrouver précipités dans sa chute. Vu que c'est dans le thème, j'ajouterai sans trop me mouiller que l'équipe fait penser à Jésus et ses apôtres, accompagnés d'une Marie bien malmenée mais indispensable. Cf la scène finale du film, plus parlante que celle du livre, pour le coup, mais j'en dirai pas plus.

Au delà du réel est un roman plus psychologique qu'il y paraît ; l'adaptation cinématographique a l'avantage de plus s'intéresser aux visions et aux transformations physiques de Jessup, en les rendant visuellement accessibles. Le roman les traite aussi, bien sûr, mais sa lecture est rendue un peu difficile pour qui n'est pas habitué à entendre parler de considérations  holistiques, de théorie gestaltistes et d'ondes thêta émises par le cerveau. Ce contenu scientifique (est-il exact ou est-ce juste du blabla pour que le texte sonne scientifique ?) pèse un peu mais n'entrave pas la compréhension globale de l'oeuvre. 

Dans l'ensemble, j'ai préféré le livre, mais cela ne veut pas dire qu'il faut snober le film. Au contraire, voici quelques excellentes raisons de le regarder :

- Les personnages sont un peu plus peace and love que dans le roman ; l'ambiance est au mélodrame, mais les acteurs n'en font pas trop non plus. Remarquons que le réalisateur ne s'est pas trop lâché sur les scènes de cul, alors qu'il aurait eu des tas de bonnes excuses pour en mettre partout : ce souci de ne pas avoir profité de la situation dans l'optique de booster le succès de son film est tout à son honneur. 

- En revanche, il s'est bien amusé sur la mise en image des hallucinations, vraiment bien représentées pour un film de 1980. Certaines d'entre elles semblent avoir été retenues comme "passages clefs" du film. Flippant, chelou, mais très esthétique. Je suis assez jalouse que d'aussi belles images ne me soient jamais apparues lors de mes nombreuses siestes d'après cuite !

Ok, il rumine. Mais a-t-il le sabot fendu ?
Belle éclipse ! 

- Les métamorphoses de Jessup sont sympas, aussi ! Elles nous rappellent que le raz-de-marée "planète des singes" est passé pas longtemps avant ! Mention spéciale à la scène où son bras se boursoufle, un peu comme s'il avait un rat de laboratoire qui lui courait sous la peau  ! C'est bien dégueu ! Ahah !

"Tu devrais songer à un moyen de canaliser toute cette énergie."
Edward Jessup lance le barbecue. 

- Il nous permet de savoir que ce magnifique saladier en forme de poule existe ! Est-ce que c'est un saladier, d'ailleurs ?

Visible à la 93ème minute du film !
#pouletpower

- Il nous prouve que les gens qui portent des cols roulés tournent mal, fatalement !

William Hurt dans le rôle de Thaddeus Ross
  • Le livre 

Paddy Chayefsky. Au-delà du réel. J'ai Lu, 1981. Ed. illustrée. Trad. Jean-Pierre Carasso. 223 p. ISBN 2-277-21232-6


  • Le film 

Au-delà du réel. Titre original : Altered States  
Réalisation : Ken Russel / Scénario : Paddy Chayefsky 
1980, USA 
102 min 
Lien streaming valide au 15 avril 2020 : https://wwvv.filmstoon.xyz/film/fantastique/237240-au-delagrave-du-reacuteel.html 




dimanche 5 mai 2019

Helstrid - Christian Léourier (2019)


Merci à Babelio et aux éditions Le Bélial' pour l'envoi de Helstrid, le dernier roman de Christian Léourier, dans le cadre de l'opération Masse Critique. 


L'histoire

Des températures extrêmement basses, des séismes imprévisibles, des orages et des vents violents, une atmosphère visiblement incompatible avec toute forme de vie... Helstrid n'est pas la Terre, c'est le moins qu'on puisse dire ! 

Vic, Enri et les autres humains qui travaillent sur la base de Namà en font l'expérience tous les jours depuis qu'ils sont arrivés sur cette nouvelle planète. Tous se sont engagés volontairement au service d'une mystérieuse "Compagnie" contre un salaire mirobolant, et nombreux sont ceux qui comptent retourner à la case départ, une fois leur contrat terminé. Pour y faire quoi ? Bonne question. Vic, le héros, se la pose encore lorsqu'il déprime. Il a bien compris que les Terriens avaient colonisé Helstrid pour en exploiter le minerai ; mais le nombre important d'humains mobilisés sur les lieux lui échappe : les robots et les intelligences artificielles font déjà tout le travail ! Le rôle de l'homme se limite à appuyer sur quelques boutons et à regarder les machines avancer...




Ici c'est pas Star Wars

Là où beaucoup crieraient leur déception et s'insurgeraient contre la propagande faite sur Terre par la Compagnie pour rallier de nouveaux pigeons à leur dessein obscur, Vic s'est fait une raison : s'il est venu sur Helstrid, c'est avant tout pour rompre avec un passé douloureux, pour reprendre le contrôle d'une vie devenue plate comme de l'eau depuis le départ de sa copine Maï. Changer de planète, même pour s'y tourner les pouces, ne pouvait être qu'un bon moyen de faire table rase de sa vie sur Terre. 

Lorsqu'il est envoyé dans une autre base pour y apporter du ravitaillement, malgré les prévisions météorologiques peu rassurantes, il ne voit dans cette mission qu'une aventure bienvenue dans son quotidien monotone. Peu importe le danger, puisqu'il n'a rien à perdre ; et puis, que risque-t-il ? Il est à la tête d'un convoi de trois solides engins dotés d'intelligences artificielles réactives et ultra fiables, baptisés Anne-Marie, Béatrice et Claudine. Si le début du voyage est plus que tranquille, conditions météo se dégradent rapidement, et Helstrid semble bien décidée à reprendre le pouvoir. Coupé du monde, maintenu dans l'incapacité de prendre la moindre initiative à bord d'un vaisseau régi par l'IA plus que par l'homme, Vic se demande si Anne-Marie ne va pas devenir son tombeau...



Sortez les violons 

Il faut être un artiste pour raconter l'histoire d'un type déprimé coincé dans un gros camion, lui-même coincé en terrain hostile pour une durée indéterminée, avec pour toute compagnie la voix d'une IA quelque peu agaçante... sans perdre son lecteur. Il faut être adroit pour évoquer la phase de deuil consécutif à une rupture sentimentale, la fragilité de la vie, en restant crédible et sans faire pleurer dans les chaumières. Christian Léourier, auteur que je découvre avec Helstrid mais qui a déjà une certaine renommée auprès des amateurs de SF, fait partie de ces écrivains-là. Si l'intrigue qui se dessinait à travers les premiers chapitres me laissait vraiment perplexe _il allait bien se passer quelque chose, quand même, Vic allait bien reprendre son destin en main, à un moment !?_ l'écriture, les dialogues avec Anne-Marie, les phases d'introspection du héros et bien sûr le suspense final font de cet ouvrage un roman efficace.


Si vous vous intéressez au développement actuel des robots et autres intelligences artificielles, tant sur le plan technologique que d'un point de vue éthique (dans quelle mesure peuvent-ils se substituer à l'humain, qu'est-ce qui les différencie, peut-on reproduire des émotions de synthèse ?), ce texte vous donnera matière à réfléchir !

LÉOURIER, Christian. Helstrid. Le Bélial', 2019. 116 p. ISBN 978-2-84344-944-4

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samedi 8 juillet 2017

MANGA - Terra Formars - Asimov - 1 - Ken Ichi Fujiwara ; Boichi (2015)


Voilà une quinzaine de jours que j'ai reçu le premier tome du manga Terra Formars - Asimov, conçu par les mangakas Fujiwara et Boichi ; il m'a été envoyé par la maison d'édition Kaze dans le cadre de l'Opération Masse Critique de Babelio : merci à eux ! S'il m'a fallu autant de temps pour réaliser ma critique, c'est, d'une part, parce qu'on a déménagé le collège en vue de sa démolition prochaine _on a vite compris que cet événement pouvait nous servir de prétexte pour justifier un tas de choses, et d'autre part parce que j'ai pris le temps de savourer ce petit bijou !



L'histoire... 

... à supposer que j'aie tout compris !  

Au XXIème siècle, les hommes se sont mis en tête de "terraformer" la planète Mars en y implantant des cafards. Cinq cents ans plus tard, une équipe est envoyée sur les lieux pour voir ce que l'essai a donné et découvre avec stupeur que tout ne s'est pas passé comme prévu... Certes, les cafards se sont adaptés à leurs nouvelles conditions de vie, se sont reproduits... mais sont devenus des mutants énormes et dangereux ! La planète rose grouille maintenant de cafards géants qui font "sguish sguish" et la cohabitation avec l'homme n'est pas vraiment envisageable. Pour que les Terriens arrivent à leurs fins, ils devront se débarrasser de ces grosses bestioles ; or ils n'en ont pas les capacités physiques. Cerise sur le gâteau : les explorateurs ont ramené sur Terre un virus inconnu qui n'a guère tardé à se propager. 

Dans les couloirs de l'U-NASA de Moscou, le commandant Sylvester Asimov et sa fine équipe rongent leur frein : grâce à leur pouvoir _ils ont bénéficié d'une opération leur permettant de se transformer en bête ou en plante vénéneuse, ils font partie de l'élite chargée d'aller sur Mars casser du cafard et trouver un remède au fléau. Pas de chance, le vaisseau censé les y conduire est kaput, mais ils savent qu'ils peuvent compter sur leur boss pour leur donner de quoi s'occuper : un effrayant mafieux sévit à Saint Petersbourg. Surnommé Ded Moroz, le type en question semble avoir été opéré lui aussi de façon à pouvoir muter en ours polaire lorsqu'il le juge opportun. Asimov doit le neutraliser sinon le tuer. Jusque là, tout va bien. Sauf qu'en butant quelques subalternes, il apprend l'existence d'un trafic d'oeufs de cafards mutants au sein de la mafia et là, ça ne le fait plus vraiment rire : en effet, l'éclosion non maîtrisée de ces bébés cafards marquerait purement et simplement la fin de l'humanité sur Terre.... 

Les cafards, c'est la vie 

Bon, j'ai essayé de faire simple mais c'est bien difficile lorsque les héros jouent sur autant de tableaux différents ; pour remettre les événements dans leur contexte, il faut déjà savoir que Terra Formars Asimov 1 est un spin off de la série Terra Formars que je ne connais pas encore, mais dans laquelle les soldats terriens du XXVI° siècle sont envoyés sur Mars pour éliminer des cafards mutants. Ainsi, Terra Formars - Asimov est une sorte de focus en deux tomes sur une partie des personnages phares de la "grande" série. On pourrait croire qu'aborder cet univers futuriste par la porte du garage gêne la compréhension de l'histoire, mais ce n'est pas du tout le cas. Cela peut donner envie d'en savoir plus, au contraire, et d'avoir des réponses à des questions du type : pourquoi est-ce qu'on a implanté DES CAFARDS sur Mars au lieu d'y mettre des poules ? Pourquoi le scénariste a-t-il choisi ces insectes toujours associés au nuisible et à la saleté comme ennemis à abattre ? Il est vrai que Boichi dessine tellement bien ces grosses bêtes luisantes au regard abruti qu'elles ne nous inspirent que du dégoût et qu'on n'a pas vraiment envie de les défendre. 



Mais quand même ; en tant que fan de La Métamorphose de Kafka, je ne perdrai pas une occasion de râler : c'est un peu facile de s'en prendre toujours aux mêmes. Les cafards, c'est la vie ! 


 Musclés sentimentaux 


Pas de doute, Terra Formars Asimov est un manga qui associe fort bien science fiction et baston : ça cogne sans être trop bourrin, dans le sens où on sait qu'en arrière plan une vraie histoire suit son cours et qu'un rebondissement nous attend à l'issue du carnage. Deux personnages ultra-virils se démarquent et se font face : Sylvester Asimov, le colosse roux déjà mûr, adepte du cigare même lorsqu'il se bat _comme quoi fumer ne tue pas toujours, et le jeune Bvak Berbenko, qu'on voit peu dans le feu de l'action mais qui est très présent dans les souvenirs du commandant. On devine qu'ils ont combattu la Russie quelques années auparavant, Bvak étant sous la houlette d'Asimov, mais que leurs destins se sont séparés. L'un a rejoint la mafia, l'autre est passé du côté "des Russes". Il semblerait que Bvak ait gardé rancune de ce retournement de veste. Pour Asimov, l'animosité ne perce pas lorsqu'il pense à son disciple prometteur ; que se passera-t-il si leurs chemins se croisent de nouveau ? Les deux hommes ont assez de points communs pour trouver un terrain d'entente : ils ont des enfants atteints du mystérieux virus pour qui ils remueraient ciel et terre, du courage à revendre et une faculté à muter en animal sauvage. Mais surtout, ils ont partagé une amitié forte et indestructible, dont il doit bien rester quelques bribes !  


Un manga pour adultes 

Depuis, Asimov s'est constitué une équipe de choc dont les différents membres ne manquent pas de personnalité : Elena et Ivan, les frères et soeurs toujours prompts à se transformer en plantes vénéneuses, et Tatiana, plus empruntée mais volontaire. Si Ivan joue encore les adolescents attardés et ne semble pas maîtriser pleinement ses pouvoirs, Elena a autant de sagesse que de poitrine, ce qui n'est pas peu dire ; ah, oui, il faut le savoir : évitez d'offrir Terra Formars Asimov à votre petite dernière qui aime les mangas d'action où les gens se transforment en animaux ! La mise en scène des personnages féminins est quand même assez osée, et c'est un peu l'ombre au tableau de cette belle découverte : entrevoir une chatte ou un string toutes les deux pages, ça va deux minutes... 



On apprécie que les filles ne soient pas "juste" ici des objets sexuels dont on admire les dessous, mais les véritables têtes pensantes de l'histoire ; pourtant, ce manga est quand même trop érotique pour être mis entre toutes les mains. Dommage car l'histoire est intéressante et aborde des sujets intéressants pour les plus jeunes : la famille, l'amitié, la maladie... tout en instillant des éléments de la culture russe. En effet, les citations d'auteurs tels que Pouchkine et Tchekhov sont assez nombreuses et cette bande dessinée pourrait bien, après tout, constituer pour un collégien et même pour moi une passerelle comme une autre vers leur oeuvre. 

Verdict 


On aime : 
- le personnage de Sylvester Asimov, ce colosse au grand coeur sobrement surnomme "le dieu de la guerre", papa poule et roux cool par excellence. 
- les mutations extraordinaires des personnages : belladone, crabe géant de Tasmanie, ours polaire coupé d'autre chose... Ah, c'est autre chose que Fruits Basket
- Boichi, pour ses dessins exceptionnels : les personnages deviennent hyper expressifs sous sa plume, et il est capable d'exprimer la force et l'amitié en une seule et même vignette... Je ne connaissais pas ce dessinateur, mais je ne pense pas l'oublier de sitôt.



On a moins aimé 
- le trop plein des très jeunes personnages féminins dénudés, pourtant je ne suis pas spécialement coincée là-dessus... ou alors je le deviens ! 
- de même, les représentations de cadavres déchiquetés est certes nécessaire, mais pourra influencer l'acquisition ou non du manga, en fonction de votre sensibilité. 

Vivement la suite de ce seinen bien rythmé ! Elle vient de sortir...

SI VOUS N'AVEZ RIEN COMPRIS à ce que je vous ai raconté, ce qui est fort possible, allez voir la vidéo d'un connaisseur, un vrai ! 


FUJIWARA ; BOICHI. Terra Formars - Asimov 1. KAZE, 2015. ISBN 978-2-82032-847-2


dimanche 5 février 2017

Divergente 1 - Veronica Roth (2011)


Bien résolue à me taper tous les romans pour ados qui "marchent", histoire de savoir de quoi je cause lorsque les élèves me demandent s'ils sont au CDI, ou si on peut les acquérir, j'ai récemment lu le tome 1 de Divergente. Ecrit par la jeune Veronica Roth en 2011 _et à seulement 22 ans, le roman en question fait partie de ces livres qu'on achète les yeux fermés, parce qu'ils sont devenus incontournables un poil avant ou après leur adaptation cinématographique. Ces livres qui sortent par pavés et qu'on ne prend par toujours le temps d'ouvrir...  



L'histoire 


Après des siècles de guerres et de discorde, les hommes ont trouvé un semblant d'équilibre en mettant en place une société utopique : ils se sont répartis en cinq "factions" autonomes mais complémentaires les unes des autres. Ainsi, le pouvoir est détenu par les Protestants Altruistes, femmes et hommes capables de faire abstraction d'eux-même pour mieux aider leur prochain ; les Vantards Audacieux agissent, mettent en application ou exécutent les ordres _sans oublier d'ajouter une touche spectaculaire à leurs mouvements. Le reste du temps, ils font du sport et comparent leurs tatouages. Les Intellos Erudits détiennent la culture et le savoir, et ont pour mission de faire avancer la recherche. Les Gens sans filtre Sincères ne savent pas mentir, pour le meilleur et pour le pire ; la justice, c'est leur boulot. Enfin, les Paysans Fraternels ont le monopole des matières premières et apportent une touche sociable à ce monde cloisonné. Chaque faction travaille pour les quatre autres autant que pour elle-même, poursuivant un but commun : le bien-être de tous. Vu de loin, ça roule parfaitement. Par contre, si l'on regarde de plus près...

Utopia - Thomas More

Béatrice est née parmi les Altruistes. Elle a seize ans et, comme tous les jeunes de sa tranche d'âge, le moment est venu pour elle de choisir sa faction : elle a la possibilité de rester une Altruiste ou de rompre avec sa famille pour entrer dans un groupe qui sera plus en adéquation avec sa personnalité. Afin  de les aider à faire leur choix, tous les adolescents passent un test de simulation individuel et confidentiel. Autant ne pas se louper car, quoi qu'il arrive, on ne peut plus revenir sur sa décision une fois qu'elle est prise. Béatrice est en panique car, contrairement à son frère aîné Caleb, elle ne se sent pas Altruiste dans l'âme... mais pas Audacieuse non plus, ni Fraternelle, ni Sincère, ni Erudite. Quant au test, il ne lui révèle rien sinon une information qu'elle doit s'efforcer de cacher : elle est "Divergente", c'est à dire qu'elle n'est faite pour aucune faction _ou bien pour toutes... Quoiqu'il en soit, son instructrice lui fait bien comprendre que cette particularité est aussi rare que dangereuse, et qu'elle a tout intérêt à la masquer.

Le jour de la cérémonie du Choix, et après bien des hésitations, Béatrice opte pour la faction des Audacieux. Oui oui, celle des fous furieux qui courent partout et sautent des trains en marche au risque de se péter la gueule juste parce que c'est fun. Le choc culturel est immense pour cette jeune fille un poil coincée du cul et pas sportive outre mesure, et plus encore pour ses nouveaux copains de faction peu habitués à côtoyer les "Pète-sec" _surnom péjoratif donné aux Altruistes. Le parcours du combattant commence dès la fin de la cérémonie avec un départ au pas de course pour choper un wagon censé les amener la Fosse, QG des jeunes Audacieux _ou presque, puisqu'il faudra passer l'épreuve du saut dans le vide pour visiter les lieux. Les nouveaux y suivront une formation accélérée afin de se familiariser avec l'esprit de la faction. Au menu : combat, sport et programmes de simulations où chacun affronte virtuellement ses peurs pour mieux les apprivoiser _ou pas.




Dans cette jungle où la loi du plus fort est toujours la meilleure, Tris _c'est ainsi qu'elle se fait appeler à présent, s'associe avec d'autres néo-audacieux dépaysés : Christina et Al, venus de la faction des Sincères, Will, un Erudit. De là à parler d'amitié... D'autres, comme Peter, deviennent rapidement des ennemis à abattre. A l'issue de leur initiation, les meilleurs d'entre eux intégreront la faction des Altruistes pour de bon. Les autres seront rejetés comme des merdes et deviendront des "sans faction". Etre un "sans faction" revient au même qu'appartenir à la caste des Intouchables en Inde, ou devenir SDF : c'est la hantise de tout le monde.

Malgré son physique chétif, Tris arrivera-t-elle à se faire une place au soleil ?  


Pourquoi ça marche ? 


Quelques années après sa sortie, Divergente est un roman toujours aussi apprécié des jeunes lecteurs _pour peu qu'ils n'aient pas peur d'ouvrir un livre de 450 pages. Pourquoi donc ? Après croisement des avis d'élèves et d'une lecture de l'oeuvre, les raisons du succès se dessinent tranquillement.




Déjà, Tris est une héroïne en devenir à laquelle il est facile de s'identifier : comme beaucoup de filles de seize ans, elle se sent moche, faible et ordinaire. Le regard des autres confirme sa piètre image d'elle-même ; ses échecs aux premières épreuves l'amènent à se classer dans les derniers et à se secouer pour rattraper son retard. Mais lorsqu'elle parvient à s'illustrer, à force de motivation et de travail, elle gagne le respect de ses pairs _et leur haine par la même occasion, puisqu'elle devient alors une rivale dangereuse. Pour le jeune lecteur, Tris est une source d'espoir et d'optimisme extraordinaire : en quelque jour, elle passe du statut de fillette nulle et maigre à celui de jeune femme forte et musclée _bonne à taper dans l'oeil de l'instructeur. 

Parlons-en, du prof ! Dans Divergente, le système scolaire se reproduit, bien qu'on semble faire abstraction des cours sans que ça manque à personne : on va pas commencer à faire le boulot des Erudits. On a quand même des dortoirs, une cantine où on mange des hamburgers, des petites soirées clandestines sympas et des instructeurs âgés de dis-huit ans, tous deux bien musclés, mais très différents l'un de l'autre. Quatre, le premier, est d'un naturel bienveillant bien que glacial au premier abord. Eric, le second, est un tortionnaire gueulard et sadique. Les novices sont classés et reclassés régulièrement au fil de leurs performances, histoire de maintenir l'esprit de compétition. En gros, on retrouve les repères du collège et du lycée en filigrane de la Fosse humide et métallique ; c'est toujours un peu rassurant pour le lecteur.


C'est gratuit ! Enfin, plus qu'un vrai...

Ensuite, l'histoire de Tris est celle d'une fille qui s'émancipe de sa famille, en dépit de son jeune âge. A la manière de Harry Potter lorsqu'on lui pose le Choixpeau magique sur la citrouille, elle hésite, pèse le pour et le contre, réfléchit. Après avoir refait le film de sa vie, culpabilisé vite fait sur la nature-même de son hésitation; s'être demandé jusqu'à quel point les vieux risquaient de faire la gueule, avoir estimé qu'elle ne se sentait pas capable de changer de vie, et puis en fait si, elle coupe le cordon et signe pour la gonflette et les tatoos. Elle résout alors le dilemme qui frappe tout le monde un jour ou l'autre : faut-il partir pour suivre sa propre voie, être assez égoïste pour faire faux bond à ses proches, ou rester près d'eux au risque de faire une croix sur ses projets personnels ?  

Bon, sachant que, d'après le dictionnaire Larousse en ligne, la divergence est soit la "situation de deux lignes, de deux rayons qui vont en s'écartant", soit une "différence, un désaccord d'opinion", ou, en géographie, un "courant marin qui s'écarte vers l'extérieur", Tris est un peu dans la merde quant à l'itinéraire à suivre pour réaliser son destin. Pourtant, parce qu'elle est différente et n'entre dans aucune des cinq cases sociales, elle montre les limites du système et présente un danger. Au fil des chapitres, on s'éloigne petit à petit du quotidien quasi scolaire des "apprentis" Audacieux pour s'infiltrer dans les rouages d'un univers trop bien organisé. On comprend que les Erudits sont en passe de déclarer la guerre aux autres, et notamment à ceux qui détiennent le pouvoir : les Altruistes. La faction d'origine de Tris. Celle qu'elle a failli ne pas quitter. Du haut de ses seize ans, et avec le soutien du beau Quatre, elle se sent investie d'une mission : contrer les desseins maléfiques d'une poignée de grosses têtes. 

Enfin, les personnages de Divergente apprennent à reconnaître leur peurs, à les maîtriser et si possible à les éradiquer via des sessions de simulation fort éprouvantes. Les fans de Matrix auront une légère impression de déjà-vu : après injection, les Audacieux basculent dans un monde virtuel où on leur balance à la gueule leurs pires terreurs : enfermement, noyade, animaux sauvages, rencontre avec des personnes craintes ou détestées... Libre à eux de se laisser terrasser, ou de prendre conscience qu'ils peuvent les vaincre avec leur seule force mentale. On ne manque pas d'être fasciné par l'écriture de ces scènes de simulations, qui donnent à réfléchir sur l'origine des peurs et la possibilité de s'en débarrasser. 

Matrix (1999)
Un poil moins trash que le Labyrinthe, un peu moins nunuche que Journal d'un vampire, Divergente est au final une lecture distrayante. Il s'agit, certes, d'un roman destiné aux jeunes adultes, mais il a l'avantage de sonner juste dans son traitement des personnages adolescents et d'accrocher son lecteur grâce à une histoire riche en rebondissements. Il me paraît également intéressant pour qui chercherait une nouvelle manière d'aborder les notions d'utopie et de contre-utopie... A suivre ! 


Bon, voici la vraie bande annonce de l'adaptation cinématographique de 2014...


Edition utilisée 
Veronica ROTH. Divergente 1. Nathan, 2015. ISBN 978-2-09-255298-8 


mardi 19 juillet 2016

L'attaque de la moussaka géante - Panos H. Koutras (1999)

Lors de mon passage au Mirail à Bordeaux, ensemble scolaire privé dont je vous ai parlé maintes fois, j'ai eu l'occasion de travailler tous les samedis matins avec une collègue géniale fan de science-fiction qui m'a ouvert les yeux sur quelques OVNIs cinématographiques, dont L'Attaque de la Moussaka géante. Autant dire que ça m'a pas mal consolée du jeune Sachatte et de ses petits potos bourgeois-bâtards qui faisaient honneur à la sale réputation d'un collège et d'un lycée qui se donnaient du mal, quoi qu'on en dise. Alors Isabelle, si tu passes par là : merci encore de m'avoir fait découvrir ce film ! A mon tour d'élargir le cercle des amateurs de nanars en consacrant un billet à ce long-métrage grec réalisé par Koutras en 1999.



L'histoire (si l'on peut dire)

Nous sommes à Athènes, vraisemblablement à l'aube des années 2000. En cette belle soirée ensoleillée qui laisse entrevoir une nuit torride, chacun vaque à ses occupations : une équipe de chercheurs en astronomie vêtus de blouses roses vérifie que rien de douteux ne vienne assombrir le ciel grec, tandis qu'un trio queer s'apprête à aller faire la fête. Le premier ministre et sa femme toxico s'engueulent au bord de leur immense piscine sous les yeux de leur jeune fils pas vraiment emballé par son assiette de moussaka ; un couple de pantouflards apathiques mangent des chips en regardant la télé. En bref, rien à signaler.

Soudain, une soucoupe volante apparaît ; elle est simultanément repérée par Tara, une dame haute en couleurs qu'on aimerait tous avoir comme pote...





... et Alexis Alexiou, le scientifique qui "étudie les astres" au Centre de recherches cosmiques.




Visiblement, les extraterrestres souhaitent tenter une approche de la population terrienne en débarquant l'une des leurs en plein maquis. Manque de pot, le fils du premier ministre a également choisi cet endroit pour se débarrasser discrètement de sa part de moussaka ; et là, c'est le drame ! Prisonnière des ondes émises par le vaisseau spatial lors de la téléportation de l'ambassadrice choisie, le contenu de l'assiette (mais pas l'assiette !) se met à gonfler, gonfler, jusqu'à prendre des proportions monstrueuses. A partir de ce moment, la moussaka géante ne cessera de se déplacer, écrasant tout sur son passage.  

Vous êtes déjà conquis ? Sachez que le film est disponible en streaming et en intégralité sur Youtube !! 




Tapage médiatique 

Je sais que le moment est très mal choisi pour parler d'un film dans lequel des personnes se font écraser par un monstre fou, alors qu'ils font leur petit bonhomme de chemin sans rien demander à personne. A vrai dire, j'avais commencé à écrire ce petit compte-rendu quelques jours avant l'attentat de Nice, et ce dans le seul but de faire vous faire rire en soulevant les aspects absurdes de ce navet revendiqué. En particulier celui qui forme à mon sens le principal ressort humoristique du film : la réaction des médias locaux, puis nationaux et internationaux face aux ravages de cette "moussaka géante".

Après quelques instants d'incrédulité, pendant lesquels les journalistes privilégient l'hypothèse du canular, la télévision trébuche et s'écrase comme une merde dans le pathos en envoyant à la pelle des images des victimes plus choquantes les unes que les autres. Les médias diffusent en boucle les propos incohérents de témoins choqués ou des vidéos amateurs du morceau de moussaka déambulant dans les rues d'Athènes comme une grosse limace larguée dans un village de Polly Pocket.




Sans oser l'approcher, on dresse un portrait de la bête coiffée de béchamel : quelles sont ses origines ? quels sont ses plans ? que nous veut-elle ? quelles seront ses prochaines cibles ? pourquoi a-t-elle frappé là, et pas ailleurs ? comment s'en débarrasser ?

Les différentes chaînes accordent la parole à des politiques et des notables aux points de vue divers sans que jamais un journaliste n'intervienne pour nuancer... A moins que le zapping effréné des personnages principaux, par qui nous parviennent les images télévisées, nous prive de ces moments privilégiés du débat. Plus rares, certains invités choisissent de se mettre à sa place et de tenter une approche psychologique de la moussaka : s'est-elle sentie agressée à un moment où à un autre ?



On ne parle plus que d'elle partout, elle nous hante, nous obsède ; on n'ose plus taper dans le plat de moussaka familial de peur qu'il nous saute à la gueule et on lit son horoscope en fonction d'elle... 



D'autres assurent qu'elle ne mérite pas notre peur et qu'on ne doit pas s'arrêter de vivre à cause d'elle. De là à tenter le diable... la prudence reste de mise.   



Evi Bey, la journaliste fantasque aux dents longues qui se tape les techniciens dans les toilettes de la chaîne HI TV, est l'incarnation-même des médias avides de scoops et de scandale. Enjambant les cadavres recouverts de sauce barbecue ou d'une quelconque autre substance, ce vautour à l'apparence de femme repère une jeune fille avachie sur le siège conducteur d'une voiture et demande à son cameraman de l'interviewer. Lorsque ce dernier lui fait remarquer que la fille en question est morte, elle n'hésite pas à lui donner les directives suivantes :



Parfait pour rire jaune.  
Tout ce vacarme brassé par les journalistes, toutes ces images tournées sur le dos des victimes, tous ces gens choqués qui n'ont pas eu la force de refuser le micro qu'on leur tendait, et dont les témoignages ne font malheureusement pas avancer le schmilblick... relèvent-ils vraiment de l'exagération ? Avant le 11 septembre, forcément, et c'est pourquoi c'était vraiment très drôle... En 2016, un peu moins, il faut bien le reconnaître.



Le petit plus... 

Vous l'aurez compris, ce pseudo film d'horreur débile au possible et pas effrayant pour deux sous peu être lu de bien des manières. Tout dépend de l'actualité et/ou de ce qu'on a fumé avant. Du coup, je me suis pas mal écartée des propos que je voulais tenir à la base, et c'est sans doute tant mieux pour vous.

Heureusement, l'histoire de coeur décomplexée entre le cherche Alexis et la "modéliste" Tara vient apporter un peu de joie et de douceur dans ce monde de charognards. On appréciera l'ambiance festive du centre de recherches cosmiques, où les scientifiques discutent anniversaires et se draguent gentiment en disant des hétéros qu'ils sont de "l'autre bord". On aimera aussi les gardes-fous de Tara, ce couple d'amis fidèles que forment le terre à terre Dimis et la douce Chanel coiffée de sa perruque bleue. Bien sûr, leur coup de foudre sur fond de soucoupe volante est complètement risible, et bien sûr qu'en regardant la scène du Nescafé glacé sans glaçons et avec trois cuillers de sucre (c'est important) on se demande "pourquoi" ? Mais au moins, c'est une forme d'absurdité qui n'a rien de dangereuse !

C'est assez moche, les effets spéciaux sont... vraiment spéciaux.., la tenue de Tara fait mal aux yeux, la moussaka ressemble plus à un reste de hachis parmentier surgelé qu'à de la moussaka, l'image a un peu trop la tremblote par moments, on se demande toujours pourquoi les gens se sont laissés manger par ce gratin d'aubergines rampant qu'ils voyaient arriver à deux kilomètres, alors qu'ils auraient pu fuir tout simplement. On reste sur la curieuse impression que la riche toxico est le seul personnage à avoir compris le fin mot de l'histoire, mais... ce film existe, et il faut le savoir !

L'attaque de la moussaka géante 
Panos H. Koutras 
Grèce, 1999 
Sortie en France en 2001 
Science-fiction
1h43 


samedi 13 juin 2015

Lorien Legacies, Tome 5 : la Revanche de Sept - Pittacus Lore (2015)


Aujourd'hui, j'ai testé pour vous le passage du tome 1 au tome 5 d'une série sans prendre connaissance de ce qui s'est passé entre temps... Autant dire que ce billet consacré au roman La Revanche de Sept va être du grand n'importe quoi.



L'histoire de base (en accéléré)
La planète Lorien a été envahie par les Mogadoriens après un combat destructeur pour ses habitants, les Lorics. Pour donner une chance de survie à ce peuple, neuf enfants ont été discrètement envoyés sur Terre avec un référent adulte pour y être plus en sécurités. Mais les "Mogs", ces méchants sadiques, ont capté la démarche et se sont mis en quête de les retrouver pour leur faire la peau. Or, les enfants "Gardanes" sont numérotés de 1 à 9 et ne peuvent être tués que dans l'ordre numérique.
John Smith est le Numéro Quatre. Lorsqu'une troisième tâche apparaît sur sa cheville, il comprend que les Gardanes n°1, 2 et 3 ont été trouvés et qu'il est le suivant sur la liste. Avec Henri, son protecteur "Cépâne", ils vont redoubler d'efforts pour se faire discrets. 
Mais rien n'est plus difficile que rester dans l'ombre lorsqu'on a quinze ans, qu'on arrive dans un nouveau lycée au coeur de l'Ohio, qu'on a des dons un peu visibles qui se réveillent _tels que des lampes sur les mains, qu'on rencontre une jolie blonde et que le capitaine de l'équipe de foot locale cherche la merde se montre particulièrement taquin. John rêve de ne plus avoir à se cacher, et même de rencontrer les cinq autres Gardanes dispersés aux quatre coins du monde... pourtant, ce n'est vraiment pas le moment.
 
La revanche de Sept, l'art du puzzle et du présent de narration.

Sur ce, me voilà parachutée dans un univers plein d'action et de personnages nouveaux pour moi seule, mais en même temps, ça c'était un peu prévisible. L'histoire a pris une dimension polyphonique qui est toujours intéressante. Il semblerait qu'après s'être retrouvés, les Gardanes aient mené un certain nombre de combats et passé des obstacles qui les ont séparés et abîmés. Ella, la fameuse Numéro Sept du titre, a été faite prisonnière par le big boss Mogadorien, Setrakus Ra, qui lui apprend qu'elle est ni plus ni moins sa petite fille et qui compte bien le rallier à sa cause. John file toujours le parfait amour avec Sarah, Sam le passionné d'extraterrestres du premier tome est officiellement son meilleur pote et a rameuté son père, Malcolm. Numéro Cinq est un gros traître qui est passé du côté des Mogs. Adam a fait le chemin inverse : c'est un ennemi qui a épousé la cause des Lorics et qui est bien utile à tout le monde pour donner quelques tuyaux sur son peuple et piloter le vaisseau qui va bien. Marina, Six et Neuf tentent de récupérer le cadavre de Huit. Vont-ils se retrouver ? Les différentes pièces du puzzle vont elles enfin se sceller les unes aux autres ? C'est à espérer car l'invasion de la Terre par les Mogadoriens est imminente. 
  

Action et trahisons
Si le premier tome prend le temps de poser l'action, le décor, de présenter un personnage tiraillé entre ses problèmes de lycéen et ses pouvoirs de Gardane, le cinquième démarre sur des chapeaux de roue. Ella se réveille dans un vaisseau ennemi, comprend qu'elle n'est plus sur Terre et bute direct la bonne femme chargée de l'instruire sur "le progrès mogadorien". John se lance à l'attaque d'une demeure de la banlieue de Washington occupée par un général mog des plus puissants. Parallèlement, tout le monde exprime avec plus ou moins de classe ses humeurs et son ressentiment ; et à mon avis, c'est une force du roman que de faire alterner correctement la personnalité, l'humanité _si l'on peut dire_ des personnages avec le combat qu'ils mènent au nom de tout un peuple. La rapidité de l'action est sans doute la raison pour laquelle le roman est écrit (ou traduit) entièrement au présent, ce qui fait un peu mal à mes yeux et à mes oreilles. Il me semble qu'n peu de passé simple n'aurait tué personne, mais chacun est libre d'utiliser le présent de narration s'il en a envie, après tout. 
La Revanche de Sept est aussi le moment de l'histoire où on a repéré les traîtres et où on est bien décidés à leur faire leur fête ; Adam, le mog "reprenti" a bien du mal à se faire accepter des Gardanes, même lorsqu'il participe au meurtre de son père. Numéro Cinq reconnaît avoir tué Huit et revendique son changement de camp. Si Ella est bien décidée à garder sa ligne de conduite, y arrivera-t-elle maintenant qu'elle vit en huis clos avec son grand-père, le chef mogadorien convaincu d'avoir tout compris à la vie et aux planètes ? Les frontières entre les bons et les méchants s'effacent, et chacun réagit comme il peut face à ce phénomène.  
On sent en tous cas qu'on arrive à un tournant de la série, et qu'on se dirige progressivement vers le dénouement du "témoignage" de Pittacus Lore. 
Merci à Babelio et à J'ai Lu pour l'envoi de ce livre dans le cadre de l'opération Masse Critique...  
 

PITTACUS LORE. Lorien Legacies, Tome 5 : la Revanche de Sept. Editions J'ai Lu, 2015. Trad. Marie de Prémonville. 351 p. ISBN 978-2-290-09811-0