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samedi 27 juin 2026

[CINEMA] Shana - Lila Pinell (2026)

Shana est un film que j'ai failli ne pas voir !

Alors que tout le monde s'était enfin trouvé une place dans la salle, un projectionniste du cinéma est venu nous dire qu'un problème technique risquait de compromettre le bon déroulement de la séance. Il nous a assez vivement encouragé à aller nous faire rembourser, tout en nous assurant qu'une tentative de réparation était en cours. Le film s'est lancé quelques minutes plus tard, finalement. 



Shana 

Lila Pinell 

2026

Shana, une jeune femme dans la vingtaine, mène une double vie : elle est partagée entre le trafic de drogue de son copain toxique, dont elle a repris les rênes depuis qu'il est incarcéré, et ses incursions plus ou moins heureuses dans sa famille juive pratiquante qui ne sait pas du tout dans quoi elle trempe. 

Pourtant, elle sait rester la même en toutes circonstances : si son allure frivole, (faussement) superficielle forte en gueule et insouciante passe très bien dans sa bande d'amis, elle est plutôt mal perçue dans son cercle familial _ où elle ne s'éternise jamais. Cela ne l'empêche pas d'être très à l'écoute de sa jeune soeur angoissée par la préparation de sa bar-mitsvah. 

L'équilibre fragile de Shana se voit menacé par une succession d'événements : sa grand-mère meurt et elle hérite d'une bague censée la protéger du mauvais oeil ; l'"amour de sa vie" sort de prison plus tôt que prévu : comment va-t-il réagir s'il s'aperçoit que les comptes ne sont plus ce qu'ils étaient ?  

Ce film ne raconte pas une histoire avec un début et une fin, mais il présente un segment de la vie chaotique d'une fille qui avance coûte que coûte, avec ses armes et ses casseroles. D'ailleurs, le parcours de Shana fait explicitement écho aux "Dix Malheurs d'Egypte" envoyés par le dieu des Hébreux sur les Egyptiens, dans l'Ancien Testament. 

Je l'ai bien aimé ce long métrage plutôt rapide (1h24) parce qu'il rend bien à l'écran le mécanisme du couple destructeur, où l'héroïne n'arrive plus à distinguer les violences des preuves d'amour. Comme le dit l'un des personnages : "tant qu'on est dedans, on ne s'en rend pas compte". L'héroïne déjoue le cliché de la fille idiote et bling bling, en se montrant responsable et de bon conseil à plusieurs reprises. J'ai eu l'impression de voir ma soeur à 18 ans : mêmes intonations, mêmes éclats de voix, mêmes délires, sauf la drogue, même goût pour les motifs léopard et les gros bijoux, même coiffure. La ressemblance était presque physique, c'était déroutant.  

Si vous êtes phobiques comme moi : TW gros serpent au milieu du film, soyez prêts ! 

dimanche 31 mai 2026

[CINEMA] The World of Love - Ga Eun Yoon (2025)

Je me suis toujours demandée comment Marine avait réussi à survivre aux maltraitances physiques de son institutrice de CP ; comment après cela elle avait réussi à sortir du repli où elle était restée un temps, et ce, sans aucune aide psychologique. Elle avait même réussi à avoir une vie presque normale, presque dans la norme. 

A la fin du collège, elle avait pris goût à s'habiller court, et se faisait beaucoup insulter par rapport ses tenues _ par les enfants comme par les adultes d'ailleurs, mais elle n'avait jamais renoncé à son style. Pendant des années, elle n'a eu le soutien de personne, et certainement pas de ses pseudo-copines. Pas le mien non plus, je le reconnais : j'étais plutôt du genre à l'encourager à se comporter différemment, pour ne pas "s'attirer d'ennuis". Ce n'était pas malin. 

Plus tard, j'ai compris que pour elle, se faire agresser verbalement ou physiquement était juste devenu une situation "normale". Celles et ceux qui avaient le malheur d'être gentils avec elle ne lui inspiraient que du mépris et un besoin de se montrer violente à son tour. 

Paradoxalement, elle ne voulait surtout pas entamer de démarches pour faire, sinon condamner, au moins reconnaître les crimes de la personne responsable de tous les malheurs qui ont suivi. 


Il y a une semaine, je suis allée voir The World of Love au cinéma _quoi de mieux à faire un lundi de Pentecôte pendant la canicule ? Il s'agit d'un film coréen de Ga Eun Yoon, sorti en 2025. 


                                             

L'histoire 

Dans son lycée, Joo-in est une fille populaire, extravertie, pleine d'énergie ... au point de se montrer involontairement brutale par moments. Comme elle a plein de copines et pas vraiment la langue dans sa poche, tout se passe bien pour elle, globalement. 

Un jour, un camarade de classe lance une pétition visant à empêcher la libération et le retour dans le quartier d'un pédophile condamné pour avoir violé une fillette quelques années plutôt. Tous les élèves signent évidemment, sauf Joo-in, qui se souhaite pas apposer son nom sur la feuille, malgré plusieurs sollicitations. 

Saoulée par l'indignation que son refus soulève, elle explique sa décision : la pétition contient une phrase qui affirme, en gros, qu'une agression sexuelle cause des dommages irréversibles sur la victime, et que la vie de celle-ci est détruite à jamais. Or, elle considère que c'est faux ! La preuve, c'est qu'elle-même a vécu des violences sexuelles, et chacun peut voir qu'elle s'en est très bien remise. Pas la peine d'en faire toute une histoire. 

Comprenant que ses propos choquent ses amis sans pour autant les convaincre, elle se rétracte aussitôt et, dans un grand éclat de rire, prétend qu'elle n'a jamais rien vécu de tel et qu'elle a juste voulu faire une mauvaise blague. 

L'incident ne sera pas sans conséquences : les copines de Joo-in vont se mettre à la regarder différemment, à murmurer derrière son dos, débattant pour distinguer le vrai du faux. Des petits papiers incendiaires (et anonymes) commencent alors à arriver sur son bureau... 




Environnement contaminé

Si l'école est une jungle, la maison n'est pas un refuge pour autant : Joo-In et son petit frère, passionné de magie, vivent avec leur mère, une institutrice débordée et alcoolique. Le père semble avoir fichu le camp, tolérant les visites de son fils mais ignorant complètement les messages de sa fille. Au retour de l'école, le petit se hâte d'intercepter le courrier et de le fourrer sous son matelas avant que sa soeur ne tombe dessus. Les soirées passées en chansons ou à applaudir les spectacles improvisés de "l'apprenti magicien" dans une relative bonne ambiance ne trompe pas le spectateur : tout sonne faux dans cette famille. 

Alors Joo-in prend le parti d'avancer tout droit, en gardant la tête haute et sans regarder derrière elle, et surtout sans s'arrêter : rester constamment mobile reste le meilleur moyen de ne pas se faire alpaguer par un importun, de ne pas se faire repérer par un prédateur. Autant dire que cette pétition qui circule, la replongeant dans des traumatismes qu'elle pensait avoir surmontés jusque-là, c'est un coup d'arrêt. 

Le seul pied-à-terre à peu près safe dont dispose Joo-in est le dojo du club de taekwondo ; là encore, elle ne fait que suivre les traces de son aînée et meilleure amie Han-Mi-Do, elle aussi victime d'agressions sexuelles, qui venait s'y cacher à une époque où elle n'était pas en sécurité chez elle.  



C'était mieux quand on ne savait pas

Le binôme formé par Joo-in et Han-Mi-Do montre que face à des situations comparables, chaque personne a des réactions uniques, construit sa propre manière de faire face. Il en est de même pour l'entourage : certaines copines de classe de Joo-In optent pour le déni : "si ça s'était vraiment passé, elle n'aurait pas l'air aussi bien dans sa peau, elle n'aurait pas autant de petits copains", d'autres n'arrivent plus à la regarder en face ou à lui adresser la parole... pas parce qu'il la rejettent, mais parce qu'ils se sentent mal par rapport à elle. Petit à petit, on comprend que le père de l'héroïne a fui la maison pour ne pas affronter une réalité sordide, tandis que la mère noie sa culpabilité dans la boisson : elle qui s'occupe des enfants des autres à longueur de journée n'a pas su protéger sa fille. On pourrait aussi gloser un moment sur le petit Hae-in qui, en bon magicien, passe son temps à essayer de faire disparaître des trucs, à tromper la réalité d'une manière ou d'une autre. Quant aux institutions, inutile de les prendre en compte : la léthargie de la prof de Joo-in et la scène lunaire du procès qui oppose Han-Mi-Do à son père font froid dans le dos. 

Quel que soit le parti pris des personnages, tous sont d'accord sur un point : le silence est préférable. Ouvrir sa bouche revient à éclabousser tout le monde avec sa souffrance, et c'est souvent perçu comme une agression qui aurait pu être évitée. Joo-in ne pouvait-elle pas juste signer la pétition comme tout le monde, et continuer de faire semblant d'être heureuse ? En demandant la modification du texte original rédigé par un garçon de sa classe, elle est devenue "un problème" et elle en est consciente. C'est sans doute aussi ce mécanisme de non-dit (protecteur en apparence) qui la pousse à s'agacer lorsque la pétition lui est remise régulièrement sous le nez, et lorsque les images du fait divers lui sont imposées par les élèves du club journal.  



The World of Love est un film à voir ; je pense qu'il est accessible dès la fin du collège, dans le sens où, même s'il raconte une histoire sordide et malheureusement trop banale, il ne montre pas d'images choquantes et se concentre sur le point de vue d'une héroïne-victime qui a eu assez de force pour suivre la voie de la résilience. 

lundi 20 avril 2026

[CINEMA] Romeria. Carla Simon (2025)

Qu'est-ce que je vais dire à mes neveux, dans quelques années, quand ils me demanderont de quoi leur mère est morte ? 

A l'heure qu'il est, on n'a aucune réponse claire à leur apporter. 


Romeria 

Réalisation : Carla Simon 

2025 

Distribution Ad Vitam 

Eté 2004, en Espagne. 

Marina a été adoptée car ses parents sont morts quand elle était petite. A présent, elle voudrait faire des études de cinéma, mais sa demande de bourse bloque car elle doit fournir un document d'état civil faisant mention de Fon, son père biologique qu'elle n'a jamais connu. 

La voilà donc partie en Galice, un sac sur le dos et un caméscope dans la main, à la rencontre de la famille de Fon. Officiellement pour voir si ses grands-parents peuvent l'aider à résoudre son souci administratif. Officieusement, pour en savoir plus sur ses origines. Ces quelques jours au bord de l'Atlantique ont beau avoir des airs de vacances, Marina est surtout là pour tenter de comprendre ce qui s'est passé dans la vie de ses parents, quelques mois avant sa naissance. Bien sûr, elle sait déjà pas mal de choses _et sans doute plus qu'elle ne devrait_ grâce au journal intime légué par sa mère. Mais il manque encore beaucoup de pièces dans le puzzle. 

Elle se rend vite compte que la famille de Fon est tentaculaire, complexe, et qu'elle n'y est pas forcément la bienvenue ; derrière les sourires et les embrassades, Marina perçoit _et nous aussi_ les tensions, les contradictions, les messes basses. Les grands-parents tiennent les ficelles de la maisonnée en patriarches, veillant au grain et protégeant les leurs des indiscrets. 

Une même question amenant des réponses différentes, la jeune étudiante en cinéma a du mal à démêler le vrai du faux ; parfois, se fier à ses intuitions et à son imagination nous rapproche de la vérité plus que prévu. Ou au moins de s'en créer une satisfaisante. 

Romeria est une quête d'identité qui s'inspire largement de la vie de la réalisatrice Carla Simon, d'après ce que j'ai compris ; certaines scènes sonnent juste, comme les immersions dans les regroupements de familles, où on ne sait plus vraiment qui est le cousin de qui, et où les gosses sautent partout dans un vacarme qui ne comble pas les non-dits pour autant ! Ou encore les moments passés en mer, sur le bateau de l'oncle Lois, où seul un Nokia 3310 devait pouvoir arriver à capter, à l'époque ! Bizarrement, ces moments-là m'ont eu peu perdue... 

Cependant _c'est pas spoiler de le dire, on l'apprend assez vite, ce film a l'avantage de parler de drogue et de VIH ouvertement, sans juger. Marina le revendique, sinon fièrement, au moins avec une certaine assurance : oui, ses parents étaient accros à l'héroïne et sont morts du Sida, il n'est plus temps de le cacher ou d'en avoir honte. 

Belle découverte qui m'encourage à aller voir les deux autres films de la réalisatrice ; j'ai juste été dérangée par le regard que Marina porte sur l'un de ses cousins. Nul doute que ça ait voulu dire quelque chose de psychanalytique, mais j'ai pas compris quoi et du coup ça m'a parasitée plus qu'autre chose. 

   


dimanche 1 janvier 2023

[ROUX COOLS] Louise Banks dans le film Premier Contact (Denis Villeneuve, 2016)

Un roux peut en cacher un autre ! 

Après avoir parlé de French Kiss 1986, restons encore un peu en Amérique du Nord avec le film Premier Contact réalisé par Denis Villeneuve et sorti en 2016. 



L'histoire

Douze vaisseaux extraterrestres en forme de coque viennent d'atterrir un peu partout dans le monde. L'état d'urgence est déclenché, les zones concernées sont bouclées de partout et chacun se prépare à buter les aliens. Sauf qu'il ne se passe rien... Quelque part, c'est encore plus angoissant car les forces militaires ont acquis la certitude que les capsules étaient bien habitées. Leurs enregistrements sonores évoquant plus des chants de baleines asthmatiques qu'autre chose permettent en tous cas de le supposer.  

Comme elle a déjà fait des traductions pour l'armée américaine et qu'elle est habilitée à effectuer des missions secret-défense, la linguiste Louise Banks (Amy Adams) est sollicitée par le colonel Weber pour communiquer avec les habitants de la "coque" située dans le Montana. Il espère ainsi découvrir leurs intentions. 

Louise se rend sur les lieux et découvre son coéquipier Ian (Jeremy Renner), un physicien qui a une vision du monde bien différente de la sienne. Un rapide briefing, quelques injections vite fait, une belle combinaison aseptisée orange et en route pour l'oeuf de Pâques ! 


Soyons un peu civilisés ! 

Le binôme va rapidement devenir complémentaire et soudé ; Louise et Ian ont tous deux persuadés que les visiteurs de l'espace ne comptent ni détruire ni envahir la Terre, bien que le motif de leur venue reste énigmatique.  

Mais ils sont bien seuls à défendre le pacifisme de ces êtres qui communiquent avec un langage bien à eux, en projetant avec leur mains tentaculaires de petits nuages d'encre pour former des symboles circulaires alambiqués. 

Ces extraterrestres me rappellent quelque chose, mais quoi donc ?

Ah ça y est, ça me revient !

Mis en confiance, ils fournissent bientôt à Louise un lexique qu'elle s'efforce de décrypter. Mais on se souvient de la blague de Dieu pendant la construction de la Tour de Babel : la diversité des langues et de leurs subtilités amènent parfois des incompréhensions, et un mot interprété dans un sens qui ne correspond pas au contexte peut générer le conflit. Tout au long du film, de nombreux parallèles sont faits entre les mystérieuses coques de l'espace et des peuples colonisés victimes de la barrière de la langue. Celui qui ne comprend pas ce que dit son oppresseur ne peut s'en défendre correctement.   

Aussi, lorsque les extra-terrestres envoient à Louise et à Ian le message "offrir arme", beaucoup y lisent la déclaration de guerre qu'ils attendaient depuis longtemps. Les deux intermédiaires vont essayer de gérer la crise en fonction de leurs compétences. Surtout Louise, d'ailleurs, qui en bonne rousse cool, monte en puissance du début à la fin de l'histoire et finit par tenir sa place dans les prises de décisions. Il lui faudra du temps pour faire comprendre aux soldats qui l'entourent qu'elle a sans doute autant d'influence qu'eux sur le cours des événements, si ce n'est plus ! 

Arrêtez-vous là, si vous souhaitez voir le film ! 

(Il est sur Netflix)


Je vais essayer de ne pas spoiler, mais c'est quand même assez difficile de parler de certains thèmes sans dévoiler certaines clefs de l'histoire.

Un autre rapport au temps 

Or, au milieu de l'émoi civil et militaire, une nouvelle donnée entre en jeu : celle d'un temps, justement, qui ne serait pas linéaire. Plus rare, me semble-t-il, dans les fictions mettant en scène des extraterrestres, ce changement de paradigme est assez présent dans les livres, les BD, et même au cinéma. Premier Contact, c'est un peu le film l'Armée des douze singes ou le comics Paper Girls en faisant de chemin inverse : jusqu'alors, on avait affaire à un héros qui va dans le passé pour trouver une solution à un problème qui pollue son présent, ou à des personnages catapultées dans un futur où elles vont jouer avec la chaîne du destin. Là, les personnages principaux ne bougent pas d'époque, ils accueillent simplement les extraterrestres venus "du futur" pour mettre en sûreté ce qui leur est précieux. Mais c'est plus compliqué que cela, puisque le paradigme du temps organisé en passé / présent / futur n'a pas de sens pour les visiteurs.    


Voilà, fin du spoil !

A voir, et à regarder jusqu'au bout 

J'ai commencé à regarder ce film parce que j'avais entendu parler de Denis Villeneuve lors de la sortie du film Dune en 2021. Elle avait fait pas mal de bruit, bizarrement, à tel point que nous en avions parlé un dimanche midi avec mon pote Xavier. On avait même prévu d'aller le voir au cinéma le mercredi suivant, mais quelques minutes avant qu'on se quitte, il s'était rétracté en m'encourageant poliment à "ne pas l'attendre" pour profiter du spectacle. Avec le recul, je me demande si l'"opération Dune en salle" n'était pas une métaphore de notre amitié, car depuis ce jour-là, je n'ai plus jamais eu de nouvelles de lui ! Bref, tout ça pour dire qu'au final, je n'ai vu ni Dune, ni aucun autre film de ce réalisateur : il fallait bien conjurer le mauvais sort. 


Quelques idées reçues quant aux films de SF estampillés "extra-terrestres" ne me quittent jamais totalement, et c'est sans doute un tort. C'est sans doute à cause d'elles que les premières séquences de Premier contact m'ont un peu refroidie : on ne reconnaît que trop bien les archétypes du genre : le rude militaire qui veut casser du bonhomme vert, le scientifique lunaire un poil chochotte, l'héroïne professionnelle, forte et humaniste, trop rarement prise au sérieux, la viscosité des extra-terrestres, les chaînes télé en délire, les mouvements de foule... Le tout dans une ambiance plombante dès le début_mais cela se justifie, vous verrez, et assez contemplative.  

Le rythme change vers le milieu ou 2/3 du film, où on la révélation d'un paramètre que je ne spoilerai point, et qui retourne toute notre vision de l'histoire. C'est à partir de ce moment que j'ai pris conscience de la profondeur de ce film qui n'a pas grand chose à voir avec Independance Day ou Mars Attacks.  

Premier contact permet de réaliser que nous sommes bridés par une représentation bien particulière de notre environnement, et qu'il faut se faire violence pour sortir du carcan. Lorsqu'on arrive à le faire, le champ des possibles est tellement vertigineux qu'on n'a qu'une envie : revenir vers ce qu'on connaît pour ne pas de perdre dans les limbes. Après l'avoir regardé, on continue de se poser plein de questions : prendrait-on les mêmes décisions si on pouvait savoir de quoi seront faites nos prochaines années ? Où commence et s'arrête l'égoïsme ? Jusqu'où peut aller le pouvoir des mots ? Les diplômés en Sciences du Langage sont-ils les vrais maîtres du Monde ?         

Les Mystérieux Étonnants en parlent dans l'émission n°480, datée du 6 décembre 2016 !  

Premier Contact / Arrival 

1h56

Denis Villeneuve - 2016

vendredi 23 avril 2021

[MASSE CRITIQUE - BABELIO] La part des chiens - Marcus Malte (2003)

Merci à Babelio et aux Editions Zulma pour l'envoi de La part des chiens, dans le cadre de l'opération Masse Critique. Ce roman écrit par Marcus Malte a d'abord été publié en 2003 avant d'être réédité en format poche cette année. 

L'histoire 

Zodiak et Roman dit "le polac" cherchent Sonia inlassablement, depuis de longs mois. 

Sonia, c'est la femme du premier et la sœur du second ; cette jeune funambule de talent s'est comme évaporée du camp de forains dans lequel ils vivaient tous les trois, et depuis ce jour, ils tentent de retrouver sa trace. Mais la tâche est ardue ; on comprend vite que Zodiak et Roman n'ont en leur faveur que leur solide amitié et leur amour pour la disparue. 

La part des chiens débute par leur arrivée nocturne dans une ville portuaire dont on ne connaîtra jamais le nom : ils semblent y avoir flairé une piste et s'immergent dans les ruelles les plus glauques, parce qu'ils savent bien que les clefs des lieux compromettants finissent toujours dans les bas-fonds. Les deux hommes ne paient pas de mine sous leurs allures de marginaux, mais gare à ceux qui tenteraient de les prendre de haut ! Leur détermination ne connaît ni les limites de la morale, ni les travers de la fierté, ni les codes de l'honneur. Si, pour arriver à leurs fins, ils doivent frayer avec la frange la plus malsaine de la population locale, en découdre avec des gros bras, secouer des prostituées ou encore supporter une projection de films pédopornographiques crânement présentée par le propriétaire d'un cinéma miteux sans tout de suite le dégommer... ils le feront. 


Saint Germain du Salembre
Sortie à vélo du 18 avril.
Non, ça n'a rien à voir avec le livre, et alors ? C'est mon blog !


Ambiance sombre et sublime 

Ne connaissant pas du tout l'auteur, j'ai lu quelques critiques en parcourant Internet. Il semblerait que Marcus Malte soit connu depuis longtemps pour sa capacité à mêler efficacement le glauque à la poésie dans ses textes ; c'est effectivement le cas dans La part des chiens, où les différents chapitres alternent en douche écossaise : le lecteur suit Zodiak et Roman dans leur enquête, avec toute la violence qu'elle sous-entend, puis remonte le temps au gré d'un narrateur omniscient peut-être soucieux de nous faire faire des pauses régénératives ? On vit alors le coup de foudre qui a touché Zodiak lors de sa première rencontre avec Sonia, aussi onirique que chelou _ il avait douze ans, elle huit ET elle était à poil..., on découvre le sage astrologue Aghara qui prendra le héros sous son aile, l'univers pourri de ce camp de roulottes dans lequel les protagonistes surnagent ou tirent leur épingle du jeu avec beaucoup de mérite. Toujours est-il que ces petits flashbacks nous aident à mieux comprendre l'histoire qui se déroule sous nos yeux, et notamment le contexte de la disparition de la funambule. 

Ils apportent aussi la dimension d'enquête du roman ; en effet, la quatrième de couverture qualifie l'histoire de "roman noir", et j'ai d'abord eu un peu de mal à l'identifier comme tel : oui, les personnages sont des cas sociaux et évoluent dans un univers sombre, laissant peu de place à l'espoir. Mais pas d'inspecteur à l'horizon, pas d'indices, pas le moindre élément concret susceptible de rappeler un roman policier. Au fil des pages, on comprend que Zodiak est dans une démarche d'investigation : de bouges crasseux en locaux désaffectés, il sonde, menace, dialogue pour retrouver la piste de son âme sœur. Il tire des déductions de ce qu'il arrive à faire cracher à ses interlocuteurs. Ok, va pour le roman noir... De toute façon j'y connais rien, et puis on s'en moque. La complexité des personnages me semble être un point plus important à observer.  



La brochette n'était pas végan !   

En chien fidèle, Roman se contente d'obéir aveuglément aux ordres d'un binôme qu'il adule autant qu'il le craint. Du moins lorsqu'il n'est pas en train d'essayer de calmer son appétit gargantuesque. Pourtant, les dernières phrases qu'ils prononcera dans l'un des derniers chapitres seront peut-être celles de la vérité... Le polac n'est pas plus Watson que son beau-frère est Sherlock Holmes : au fond, sous un vernis de raisonnement rationnel, Zodiak n'est jamais guidé que par ce que lui dicte son coeur, et par sa capacité à lire l'avenir dans les constellations. A chaque rencontre, il est catalogué comme le "cerveau", quand Roman se voit systématiquement coller une étiquette de brute épaisse sur le front. Certes, leur équipe est aussi complémentaire que le laissent présager les apparences, mais pas pour les raisons que l'on croit : ils se connaissent depuis l'enfance, les deux hommes se respectent mutuellement _ Zodiak ne s'énerve jamais contre les boulettes de Roman, Roman prend soin d'épargner à Zodiak son point de vue sur leur quête_, et ils aiment Sonia plus que leur propre personne. De la fameuse Sonia, on ne saura pas grand chose que ce que nous laissent entrevoir les "chapitres flash-back" : prometteuse depuis ses jeunes années, elle excelle comme funambule et semble rendre à Zodiak l'intérêt qu'il lui porte. Quelques figures secondaires ne manqueront pas de s'imprimer dans la mémoire du lecteur : Igor Pécou, l'homme haut d'un mètre quarante et délesté de l'une de ses jambes suite à une mésaventure, propriétaire d'un cinéma porno et acteur dans certains des films projetés. ou "Monsieur Victor", dit "le Prince", un fils de maçon devenu gangster, qui n'a tellement pas la tête de l'emploi qu'on se demande bien comment ça a pu marcher pour lui.      

     

Il faut que je trouve un moment pour parler de cette BD.
Il y aurait pas mal de parallèles à faire avec La part des chiens, en plus !

Etre un malfrat s'apprend, même s'il faut des prérequis. De même, décrire la violence sous toutes ses formes n'est pas donné à tout le monde. Marcus Malte sait le faire. D'un bout à l'autre de l'oeuvre, les scènes trash, cruelles ou simplement très réalistes s'enchaînent sans que ce soit de trop. La scène de la "projection forcée" du film (j'en dirai pas plus pour pas spoiler) a notamment été très difficile à lire tant les images données m'étaient dures à encaisser. Je crois que je n'avais pas ressenti un tel malaise depuis la lecture de Ca de Stephen King, qui reste ma référence en la matière, traitez-moi de fragile si le cœur vous en dit. L'auteur réveille tellement bien nos instincts qu'on en vient à distinguer complètement l'acte répréhensible, destructeur, criminel..  de "ce qui est mal". Je ne serai sans doute pas la seule à avoir trouvé ce drôle de duo de forains de plus en plus attachant au fur et à mesure qu'ils commettent des horreurs... 

La part des chiens est une étrange expérience de lecture que tout le monde devrait vivre au moins une fois ! 

Marcus MALTE. La part des chiens. Editions Zulma, 2021. 270 p. ISBN 9791038700031


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mercredi 15 avril 2020

[LE LIVRE VS LE FILM] Au-delà du réel - Paddy Chayefsky (1978) / Au-delà du réel - Ken Russel (1980)



Lors de mon dernier passage en Dordogne, j'ai tapé dans cette fameuse caisse de livres que nous avons ramenée de la Fête de la Fraise il y a quelques années, et dont il est souvent question ici. J'ai pris un livre au hasard, et je suis tombée là-dessus :      


Ouais, le livre est à l'endroit


L'histoire, dans le livre et dans le film 

Paddy Chayefsky est l'auteur du roman et le scénariste du film : on n'est donc pas trop surpris de constater une adaptation fidèle du livre lorsqu'on regarde Au-delà du réel.  Du coup, le résumé de l'un vaut pour l'autre. 

1965, dans une université du Maryland. Edward Jessup est un jeune psychophysiologiste complètement absorbé par son travail et considéré par ses pairs comme étant "le meilleur" dans son domaine. Au début du roman, il passe ses journées à enfermer des militaires dans un caisson d'isolement sensoriel pour voir comment réagit leur cerveau lorsqu'ils sont dedans. Intrigué par les encéphalogrammes que produisent les cobayes et par l'état euphorique dans lequel ils ressortent du caisson, il décide de tenter lui-même l'expérience. Il est rapidement assailli d'hallucinations essentiellement religieuses, et ça l'étonne : il pensait avoir définitivement perdu la foi depuis la mort de son père. Mais surtout, un inexplicable sentiment de bien-être lui donne envie de réitérer au plus vite ce drôle de bain. 

Les mois passent ; Jessup a entraîné dans ses expérimentations un ami pharmacologue nommé Arthur Rosenberg. A l'occasion d'une soirée psychédélique entre universitaires fraîchement diplômés, il fait la rencontre d'Emily, une anthropologue. Ils sont tous les deux passionnés par leurs recherches respectives et trouvent rapidement un terrain d'entente. Le problème, c'est qu'ils ne sont pas vraiment sur la même longueur d'ondes : Emily est complètement accro à Jessup, tandis qu'il ne parvient pas à s'attacher à elle. Conscients du déséquilibre de leur relation, ils vont quand même se marier. 

Ouais, l'affiche du film est à l'endroit

Après quoi chacun trace sa route. Emily part au Kenya pour étudier le quotidien des singes, tandis que Jessup prend la direction du Mexique. Il s'est prévu un séjour en immersion chez des Indiens Hinchis connus pour pratiquer des rituels à base de jus de champignons savamment choisis ; le breuvage serait capable de provoquer une hallucination commune à tout un groupe d'initiés ! Edward aimerait voir ce que ça fait, et éventuellement associer cette alléchante mixture à ses sessions en caisson d'isolement. Enfermé dans ce que ses amis qualifient de "cercueil" en rigolant, il a déjà eu l'impression de remonter le temps, de se retrouver à un stade pré-natal, voire d'incarner un fier australopithèque. Depuis, il défend l'hypothèse folle que l'origine des hommes et l'histoire de l'humanité pourraient être inscrites dans notre inconscient, et qu'on pourrait y accéder si l'on se mettait en situation de privation sensorielle tout en prenant le bon produit.

Par la même occasion, il espère arriver à se comprendre lui-même, car ses propres visions le troublent ; il sait que tant qu'il n'aura pas réussi à les interpréter, il ne pourra pas avancer sur le plan personnel. Effectivement, le rituel toltèque va bien le faire planer ; son esprit ira même se promener bien plus loin que prévu... La descente le laisse perplexe, puisque à son réveil, il trouve à côté de lui le cadavre d'un lézard qu'il a vu crever pendant son trip. Qu'est-ce que ça veut dire ? Que ce qui se passe en rêve pourrait impacter la réalité ? Peut-être...


Dommage pour le lézard.
 Mais tant que c'est pas un pangolin...
Retour aux Etats Unis. Ses deux acolytes _ Rosenberg et Parrish_ voient d'un mauvais oeil la tournure que prennent les événements. Qu'y a-t-il au juste dans la potion que Jessup distille, s'inspirant du jus de champignon des Hinchis ? N'est-ce pas dangereux d'en prendre au-delà d'une certaine quantité ? N'est-il pas en train de perdre la boule, torturé par ses questions existentielles au point de précipiter sa perte ?

Si Rosenberg hésite, Parrish et Emily (rentrée au bercail elle aussi) sont catégoriques : la curiosité du scientifique doit s'arrêter où commence la prudence indispensable à la survie ! Il est hors de question qu'ils le laissent se faire happer par ses délires de savant fou. Mais pour Jessup se moque de leur point de vue, l'enjeu est trop important : il veut savoir. S'il doit faire un choix entre la quête de la Vérité et le soutien de ses proches, il le fera, et ce sera vite plié !

Au fil des expériences, il remarque que de drôles de phénomènes se produisent dans son corps et vont jusqu'à entraîner des mutations on ne peut plus visibles : il se couvre de poils, pousse des cris de singe.. Comme l'effet de la drogue est éphémère, il retrouve sa forme quelques heures après la sortie du caisson. Du coup, personne ne le croit, évidemment _en même temps ses fous rires hystériques ne plaident pas en sa faveur. Lui-même commence à douter de ce qu'il vit. Jusqu'où ira-t-il pour (se) prouver qu'il ne rêve pas ?     

    

ATTENTION SPOILER
Arrêtez-vous ici si vous comptez lire le livre ou voir le film.


Le livre VS le film 

Je vais plutôt m'appuyer sur le roman dans cette comparaison, puisque c'est là que j'ai commencé. Bon, il faut dire que je l'ai lu dans une réédition illustrée avec des images du film de Ken Russell. Je suppose que cette édition de poche a été stratégiquement commercialisée lors de la sortie en salle, pour relancer un peu les ventes du bouquin.

Forcément, les photos aiguillent pas mal le "portrait physique" qu'on peut se faire des personnages, encore que. Par exemple, le Jessup tel que le regard d'Emily nous le dépeint au début du roman n'a pas grand chose à voir avec le jeune et flamboyant William Hurt, fort Charal dans son premier rôle. On est bien obligé de le reconnaître, on est fair-play 

"Le psychophysiologiste était Edward Jessup, il avait alors 28 ans, était de taille moyenne, de carrure assez frêle, pâle de teint, très blond de chevelure, avec des traits fins qui semblaient brûler d'un feu intérieur. Il portait des lunettes à fine monture d'or qui lui donnaient l'air un peu pincé et conféraient à son visage une austérité calviniste. Emily lui trouvait beaucoup de séduction, mais un peu à la manière d'un moine". 
Euh, non ! Même s'il a fait un effort pour rentrer dans le rôle.
#teamcolroulé

Edward est de toute façon plus humain, plus attachant dans le film que dans le livre. C'est logique : il n'aurait pas pu convaincre le grand public et donner envie aux spectateurs de suivre son parcours s'il avait conservé son petit côté asocial.

Certes, ce roman de SF est intéressant dans le sens où il raconte une histoire pleine de séquences palpitantes, où il met en scène des moments de brouilles spatio-temporelles qui font rêver le lecteur, tant elles sont rendues crédibles par les vraies fausses démonstrations scientifiques qui les accompagnent. Mais sa plus-value par rapport à d'autres, c'est d'avoir réussi à mettre à mal le cliché du "scientifique", du "savant fou" sans âme.

Chayefsky aurait très bien pu construire un héros partagé entre le rationnel et l'intuition, et l'entourer des personnages psychorigides, fixés dans le concret, ou même sans consistance : ça n'aurait rien changé au bon déroulement des expériences de Jessup. Pourtant, l'auteur a choisi de dessiner une joyeuse bande de tronches universitaires incollables sur leur champ de recherche, mais pas dépourvus d'humanité pour autant ! Edward, Emily, Arthur et Sylvia Rosenberg, Mason Parrish aiment rire, s'amuser, faire des restos et des soirées sur fond d'alcool et de fumette. On sent bien l'ambiance années 1970, et ça ne peut pas faire de mal. Bien sûr, il leur arrive de s'engueuler copieusement, de s'emporter, de perdre le contrôle d'eux-même sous le coup de l'émotion et du doute.


Arrêtez de tyranniser Watson ! 

Si le lien indéfectible qui rattache Edward à Arthur est un gage de stabilité, puisque Arthur (Bob Balaban) fera passer son amitié pour Edward avant ses convictions, fermant les yeux sur le caractère farfelu de ses hypothèses, Parrish (Charles Haid) et Emily (Blair Brown) ne gèrent pas leur "côté humain" de la même façon. Victime d'un court circuit mental lorsqu'il comprend que ce qu'il voit de ses yeux ne correspond pas à ce qui est scientifiquement possible, Parrish explose en paroles et en grands gestes colériques. Emily aime vraiment Edward au point d'en perdre les pédales. Habituellement terre à terre, elle a hypothéqué une vie heureuse contre un attachement démesuré pour un homme qui ne le lui rend pas. Elle est consciente du ridicule de la situation, de sa "faiblesse", et ça l'exaspère.

Emily sait qu'elle accepte beaucoup trop par amour : quand Edward lui dit qu'il pense à Jésus lorsqu'ils couchent ensemble, elle encaisse. Lorsqu'elle lui dit qu'elle espère l'épouser, il lui répond  sans trop de pression que "ce serait un désastre". Même la fuite à des milliers de kilomètres ne facilitera pas l'oubli. Pourtant, contrairement à ce qu'on pourrait croire de loin, Jessup n'est ni un gros connard, ni un manipulateur, ni un monstre. Simplement, il n'arrive à aimer sincèrement quelqu'un, et a le mérite de jouer carte sur tables avec son entourage _dans le roman, du moins ; voici le discours qu'il tient à sa copine lors d'une discussion à ce sujet :

"Je suis quelqu'un de très solitaire, Emily, poursuivit-il. Tu dois le savoir. J'ai besoin d'être seul une bonne partie du temps. [...] Je suis tout simplement trop égoïste pour faire un époux et un père. Je peux toujours essayer, bien sûr. Si tu y tiens absolument, je le ferai. (Spoiler : ils vont le faire) Je me considère comme quelqu'un de responsable et tu peux être sûre que je ferais de mon mieux. Mais je n'y croirais jamais, tu vois. [...] Je m'acquitterais de tous mes devoirs mais ce serait seulement pour qu'on me fiche la paix, pour pouvoir me retrouver face à face avec moi-même." 
.
Ce petit monologue n'est pas transposé dans le film, ce qui est dommage mais compréhensible. Il aurait pu être considéré comme une longueur dans la dynamique générale. C'est peut-être un manque de culture, mais je n'ai pas l'impression d'avoir déjà lu ce type de propos dans un livre. Je sais bien qu'il s'agit d'un personnage fictif, mais, des gens comme Jessup existent. Beaucoup, même. Rare sont ceux qui parviennent à verbaliser leur façon d'être, que ce soit pour eux-même ou pour être mieux compris de leur entourage. Savoir qu'on est solitaire est souvent source de culpabilité : il faut à tout prix essayer de changer pour prouver qu'on est "altruiste", "sociable". Mais chercher à faire illusion pour rentrer dans un moule, se duper soi-même en niant cet aspect de sa propre personnalité, ou "duper" quelqu'un en faisant semblant de s'y intéresser alors qu'on s'en fout...

... n'est-ce pas plutôt cela, être égoïste ?



Bref, on s'éloigne un peu du sujet principal.

Jessup doit donc affronter ses propres contradictions pour arriver à se connaître, à se comprendre _ et à trouver "sa" vérité. S'il y parvient, il pourra alors se projeter dans le futur et même s'intéresser à ses semblables, pourquoi pas ? Ses amis le savent : en l'épaulant dans ses projets, ils peuvent tout aussi bien tenir un rôle de garde fous que se retrouver précipités dans sa chute. Vu que c'est dans le thème, j'ajouterai sans trop me mouiller que l'équipe fait penser à Jésus et ses apôtres, accompagnés d'une Marie bien malmenée mais indispensable. Cf la scène finale du film, plus parlante que celle du livre, pour le coup, mais j'en dirai pas plus.

Au delà du réel est un roman plus psychologique qu'il y paraît ; l'adaptation cinématographique a l'avantage de plus s'intéresser aux visions et aux transformations physiques de Jessup, en les rendant visuellement accessibles. Le roman les traite aussi, bien sûr, mais sa lecture est rendue un peu difficile pour qui n'est pas habitué à entendre parler de considérations  holistiques, de théorie gestaltistes et d'ondes thêta émises par le cerveau. Ce contenu scientifique (est-il exact ou est-ce juste du blabla pour que le texte sonne scientifique ?) pèse un peu mais n'entrave pas la compréhension globale de l'oeuvre. 

Dans l'ensemble, j'ai préféré le livre, mais cela ne veut pas dire qu'il faut snober le film. Au contraire, voici quelques excellentes raisons de le regarder :

- Les personnages sont un peu plus peace and love que dans le roman ; l'ambiance est au mélodrame, mais les acteurs n'en font pas trop non plus. Remarquons que le réalisateur ne s'est pas trop lâché sur les scènes de cul, alors qu'il aurait eu des tas de bonnes excuses pour en mettre partout : ce souci de ne pas avoir profité de la situation dans l'optique de booster le succès de son film est tout à son honneur. 

- En revanche, il s'est bien amusé sur la mise en image des hallucinations, vraiment bien représentées pour un film de 1980. Certaines d'entre elles semblent avoir été retenues comme "passages clefs" du film. Flippant, chelou, mais très esthétique. Je suis assez jalouse que d'aussi belles images ne me soient jamais apparues lors de mes nombreuses siestes d'après cuite !

Ok, il rumine. Mais a-t-il le sabot fendu ?
Belle éclipse ! 

- Les métamorphoses de Jessup sont sympas, aussi ! Elles nous rappellent que le raz-de-marée "planète des singes" est passé pas longtemps avant ! Mention spéciale à la scène où son bras se boursoufle, un peu comme s'il avait un rat de laboratoire qui lui courait sous la peau  ! C'est bien dégueu ! Ahah !

"Tu devrais songer à un moyen de canaliser toute cette énergie."
Edward Jessup lance le barbecue. 

- Il nous permet de savoir que ce magnifique saladier en forme de poule existe ! Est-ce que c'est un saladier, d'ailleurs ?

Visible à la 93ème minute du film !
#pouletpower

- Il nous prouve que les gens qui portent des cols roulés tournent mal, fatalement !

William Hurt dans le rôle de Thaddeus Ross
  • Le livre 

Paddy Chayefsky. Au-delà du réel. J'ai Lu, 1981. Ed. illustrée. Trad. Jean-Pierre Carasso. 223 p. ISBN 2-277-21232-6


  • Le film 

Au-delà du réel. Titre original : Altered States  
Réalisation : Ken Russel / Scénario : Paddy Chayefsky 
1980, USA 
102 min 
Lien streaming valide au 15 avril 2020 : https://wwvv.filmstoon.xyz/film/fantastique/237240-au-delagrave-du-reacuteel.html 




mardi 4 février 2020

Se droguer, c'est risqué : K contraire - Sarah Marx (2020)


Depuis la réforme du collège, en géographie, les élèves de sixième découvrent ce qu'est une métropole et sont amenés à "penser la ville de demain". Pour ce faire, les professeurs de notre collège leur demandent généralement de modéliser leur cité idéale, en créant une maquette ou un plan, et en rédigeant une petit texte explicatif, histoire de verbaliser leur démarche de travail. Même s'ils doivent tenir compte de certains critères et de quelques contraintes _l'écologie, l'accessibilité, la mixité..., la part belle est faite à l'espoir, aux rêves, à l'imagination. 

Or, la liberté, ça fait peur, surtout quand on n'y est plus habitué. Chris sèche complètement sur l'écriture de son petit paragraphe. Il est en train de réaliser que sa "ville de demain", blindée de tours en gros carton peint, ressemble cruellement à celle d'aujourd'hui : voilà qui ne lui facilite pas la tâche. Il inscrit une phrase avant de se déclarer à court d'idées. 

Je jette un oeil sur le "document Sans Nom 1" ouvert sous Libre Office, curieuse de voir comment il va se tirer de ce pétrin. 

"Il y aurat des bicraveur et des ecole." 

Comme ses voisines lui donnent des coups de coude en chuchotant des "pu" pas discrets, il s'empresse, dans un soupir, d'effacer le mot qui dérange. 





L'histoire 

Ulysse (Sandor Funtek) sort de prison après y avoir purgé une peine de quelques mois pour trafic de stupéfiants. Le retour au quotidien est aussi violent qu'une deuxième naissance, pour ce petit parisien du 18ème arrondissement. Sans diplôme à 25 ans, endetté, désarmé face à la dégradation lente mais sûre de l'état de santé de sa mère (jouée par Sandrine Bonnaire), le jeune homme n'a pas le temps d'attendre ! S'il veut s'en sortir et assurer le bien-être des siens, il lui faut beaucoup d'argent, très rapidement. Il se résout donc à s'associer à son pote David (Alexis Manenti). Ce dernier a échafaudé un plan très risqué, mais qui peut leur rapporter gros : lancer un food truck, et s'en servir de couverture pour dealer de la kétamine. S'ils mènent bien leur barque, ils peuvent tous deux se tirer d'affaire, rêver à une vie où l'argent gagné honnêtement suffirait à assurer leurs besoins. S'ils se font pincer, ce sera un retour en prison sans passer par la case départ pour Ulysse, dont le plan de réinsertion semble tenir la route, même s'il n'a pas convaincu la juge pour autant.





N'est pas Pablo Escobar qui veut ! 

Entre les déconvenues propres aux amateurs, les rendez-vous manqués et la poisse qui s'en mêle, on se rend vite compte que David et Ulysse tiennent plus des Pieds Nickelés que de Tony Montana. A peine le camion loué, le binôme part dans le Poitou pour récupérer auprès d'un agriculteur la poudre qu'ils écouleront pendant un festival de musique techno. Eh oui, leurs espoirs ne reposent pas sur les effets de la fringante cocaïne, mais sur les vertus euphorisantes de la kétamine, une substance surtout utilisée comme anesthésiant par les vétérinaires : ça en jette moins, mais c'est tout aussi illégal.

L'une des forces de ce film, que l'on pourrait être tenté de classer parmi les nombreuses oeuvres qui se targuent de rendre compte de la difficulté de vivre décemment à Paris au 21ème siècle, avec une dose plus ou moins chargée de misérabilisme, est de nous permettre de remonter la "chaîne" d'un trafic, du raveur défoncé jusqu'au vétérinaire fournisseur, en passant par l'agriculteur dur en affaires et l'agent de sécurité capable de fermer les yeux au bon moment. Le tout, sans excuser ni juger. Voilà un angle de vue qui ne nous est pas souvent proposé.


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Pour ceux qui voudraient en savoir plus _n'oubliez pas : "se droguer, c'est risqué" !, voici la fiche consacrée à la kétamine sur le Dico des drogues (Drogues info service).


Parce qu'ils sont en étant de stress permanent, parce que leurs déboires personnels les mettent sur les nerfs, tous deux en arrivent rapidement au point où ils ne peuvent plus se supporter. Il suffit de les voir se chamailler pour redouter et pressentir les tuiles à venir ; car oui, au fond, on aimerait bien qu'ils réussissent leurs petits méfaits. Si David endosse le rôle du fourbe _après sa performance de méchant flic dans Les Misérables, on dirait qu'Alexis Manenti a signé pour jouer systématiquement le connard de service, espérons pour lui que la roue tourne avant que ça lui porte au casque_, Ulysse est extrêmement attachant. Il ne demande pas mieux que sortir du circuit infernal des drogues, mais il a sans cesse le couteau sous la gorge : en effet, il doit faire face à des dépenses que les aides sociales n'anticipent pas, généralement : la prise en charge d'un parent dépendant, la rémunération d'un aidant...

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Pour quelques billets de plus 

Etre réglo, c'est honorable, mais ça ne paie ni votre loyer, ni l'ex-copine qui a mis sa vie entre parenthèse pour s'occuper H24 de votre mère pendant que vous étiez en taule. Ca ne vous permet pas non plus d'obtenir la garde de votre gosse _dans le cas de David.

Je ne sais pas si ce film relativement court (1h23) restera dans les annales : l'action s'y déroule à toute vitesse et part dans tous les sens, zigzagant d'un obstacle à un autre, sans prendre le temps d'expliciter certaines séquences qui auraient pu être plus développées, à mon sens. On effleure la question de la peine de prison, la maladie de la mère, la relation qui lie encore Ulysse à son ex-copine... on devine plus qu'on ne comprend. Mais peut-être est-ce voulu. Dans tous les cas, Sarah Marx met en évidence avec assez de justesse la place prépondérante du fric dans nos vies : on ne peut rien faire sans, on ne peut rien faire si on n'en a qu'un peu.

Photo du jeu de cartes qui a boosté ma vie sociale, au lycée.

La scène du ramassage de billets dans la fagne l'illustre parfaitement. Précisions : après le festival de techno, les deux compagnons d'infortune doivent quitter la campagne poitevine prestement ; sur le chemin, ils s'embrouillent _ pour des raisons qu'on ne dévoilera pas, et en viennent aux mains. Une liasse jaillit, les billets volent dans la boue ; oubliant leur querelle, ils se mettent à ramasser, fébriles, se mettant presque à quatre pattes, les petites coupures jusqu'à la dernière. Sur le coup, j'ai trouvé cette scène extrêmement longue et peu utile ; après réflexion, je me demande si ce n'est pas le moment-clé du film.


On a aimé :

  • Sandrine Bonnaire, Sandor Funtek qu'on découvre, Sandrine Bonnaire, le fait qu'on place la question des aidants au coeur d'un film, pour une fois ! et Sandrine Bonnaire. 


On a moins aimé :


  • Le personnage de la paysanne, véritable cliché ambulant que par chance, on ne voit que brièvement. Arrêtez de regarder l'Amour est dans le pré, merde ! Tous les paysans n'ont pas forcément l'air d'être coupés de cloporte, tous ne sont pas désagréables avec ceux qui n'adhèrent pas à leur univers, tous ne circulent pas exclusivement en quad vêtus d'une combinaison kaki. Bon, comme on dit, y a pas de fumée sans feu et cette réputation ne sort pas complètement de nulle part, hein... mais tout de même, le quad, c'est trop. 
  • L'utilisation abusive du langage wesh wesh, présent à tous les coins de phrase : on sent vraiment que ce n'est pas tout à fait naturel.  


K contraire 
Sarah Marx, 2020 
85 min 
La Rumeur filme 


mardi 21 janvier 2020

Edward aux mains d'argent - Tim Burton (1990)


1999 - C'est la veille des vacances de Noël. Mme Léonard lance la cassette vidéo de L'étrange Noël de M. Jack avant de découper un quatre-quarts. Estelle et Audrey ont déjà fait main basse sur les bouteilles de coca. Dix minutes plus tard, la prof les engueule parce qu'elles ont rempli trente-cinq gobelets alors qu'on est vingt-quatre : c'est complètement con ! Johanna commente "Fallait le faire vous-même !" et se fait virer du cours. Vingt minutes plus tard, ma pote Vanessa dégobille son goûter sur la table. Tim Burton : 1, moi : 0

2005 - Cinéma La Fabrique, à Saint-Astier. Mélanie a choppé des places pour Charlie et la chocolaterie qui vient de sortir en salle, parce que ça fait longtemps qu'on ne s'est pas fait un aprem entre copines. J'ai pas envie de la voir, j'ai pas envie de voir le film, j'ai pas envie de lui faire de peine non plus. Ses gloussements ponctuent le film et me rappellent que notre amitié ne rime plus à rien. Autour de nous, les gosses des centres aérés des environs battent des mains et chahutent. Du haut de nos 20 ans, on a l'air de deux grandes dindes au milieu de tous ces nabots.
Tim Burton : 2, moi : 0

2009 - Je regarde Bettlejuice en bonne compagnie. Je me fous du film, je veux juste serrer.
J'ai rien serré, j'ai pas retenu une seule séquence du film. Mon esprit était ailleurs...
Tim Burton : 3, moi : 0.

Parce qu'il ne faut jamais rester sur un échec, j'ai regardé Edward aux mains d'argent...    
Brisons la malédiction !



L'histoire 

Tout commence un soir d'hiver. Une gamine ne trouve pas le sommeil. Elle regarde par la fenêtre de sa chambre et demande à sa grand-mère d'où vient la neige qui tombe au dehors. La vieille se lance alors dans un conte qui va nous emmener très loin...

Flashback dans une zone pavillonnaire américaine des années 1960-70 ? Peggy Boggs est représentante pour une marque de cosmétiques ; après une journée de porte à porte des plus infructueuses, elle décide de rouler jusqu'au manoir sinistre perché au sommet d'une colline, un peu à l'écart de la ville : qui sait, peut-être quelqu'un est-il d'humeur à acheter des produits de beauté, là haut ?

L'aspect poussiéreux et délabré du château ne la décontenance pas plus que ça ; à l'intérieur, elle y découvre Edward, un jeune homme échevelé et affublé de cisailles en guise de mains. Comme il est très craintif, Peggy doit l'apprivoiser et faire vibrer sa corde maternelle pour lui tirer quelques mots. On comprend peu à peu qu'Edward n'est pas un être humain, mais une sorte de robot monté de toutes pièces par un inventeur. Malheureusement, s'il a eu le bon sens de doter sa création d'un coeur, d'un cerveau, de la parole... le concepteur n'a pas eu le temps de lui fixer de mains, et encore moins de le préparer à la vie en société.

"_Bon, je vais vous laisser tranquille...
_ Non, attendez ! Je suis pas fini..."

Prise de compassion, Peggy l'"adopte" instantanément et l'installe chez lui. Elle le présente à Bill, son mari, à Kevin, son fils, et elle lui montre une photo de sa fille aînée, Kim. C'est dans la chambre de cette dernière que l'invité sera installé, étant donné qu'elle est partie faire la folle avec ses potes. La famille semble accepter sans problème la venue d'Edward et s'efforce de se conduire de manière naturelle avec lui _avec plus ou moins de réussite. Chez les Boggs, on prend la vie comme elle vient...



Le voisinage est en effervescence : un jeune homme inconnu qui débarque dans le quartier, ça fait toujours son effet, alors si en plus, il a de la ferraille à la place des mains ! Les Desperate Housewives locales s'épuiseront en commérages jusqu'à faire sa connaissance ; elles qui s'attendaient à voir un triste sire brutal et dangereux découvrent un type tout à fait charmant, peu bavard certes, mais très habile de ses ciseaux lorsqu'ils s'agit de tailler les haies, tondre les chiens et coiffer les dames.


Les cordonniers sont les plus mal chaussés

Comme Edward a envie de s'intégrer dans son nouvel environnement et qu'en plus, il aime rendre les gens heureux, il accepte toutes les tâches qu'on lui confie. On arrive à la fin de la première partie du film, celle où tout se passe à peu près bien et où les griffures et coupures accidentelles d'Edward prêtent plus à sourire qu'autre chose. Si l'on fait abstraction du harcèlement sexuel dont il fait l'objet !




L'histoire bascule la nuit où Kim rentre de sa session camping avec son mec, Jim, et leurs amis. Sa surprise est grande lorsqu'elle trouve Edward allongé dans sa chambre, sur le matelas d'eau qu'il a malencontreusement crevé d'un coup de lame, quelques jours plus tôt. Elle est la première d'une longue liste à jeter un regard négatif, effrayé, horrifié sur cet invité dont elle ignorait l'existence, et réveille toute la famille de ses hauts cris. Edward est très déstabilisé par sa réaction, lui qui est tombé sous le charme de Kim dès qu'il l'a vue en photo. Les femmes lui tournent autour, mais elle, il devra la conquérir dans les règles de l'art.



C'est pour monter dans son estime qu'il accepte de commettre un méfait pour le compte de Jim, le blond pas très fin avec qui elle sort. Il faut savoir que ce petit bourge fier à bras s'est vexé de n'avoir pas réussi à sous-tirer à son père la thune qu'il lui fallait pour s'acheter une belle voiture, ce qui l'oblige à tourner dans le quartier avec une espèce de van tout pété. Pour arriver à ses fins, il entend profiter de l'absence de ses parents pour faire main basse sur leur magot. Son stratagème : simuler un cambriolage. Pourquoi fait-il appel à Edward ? Parce qu'il s'est rendu compte qu'il était capable de déverrouiller toutes les serrures grâce à ses pinces magiques, bien sûr !

Mais contre toute attente, une alarme se déclenche et tous les jeunes se barrent, complètement paniqués. Ils laissent le robot pris au piège dans la maison de Jim, où les policiers n'auront plus qu'à le cueillir. La scène de l'arrestation prend une dimension à la fois triste et comique lorsque le flic demande à Edward de "lever les mains en l'air" et de "jeter ses armes".

"Police ! On sait que vous êtes là !
Les mains en l'air, jetez vos armes !"
"J'ai dit : jetez vos armes !"

Comme il refusera de poucave ses parodies de copains, il sera considéré comme étant l'unique responsable de la tentative de cambriolage. Il n'en faudra pas plus pour reléguer le garçon aux mains d'acier du rang de chouchou de ces dames à celui de paria. Bienvenue chez les humains...

Edward ramène la coupe à la maison...
... ou paye la vie sociale quand t'as des lames à la place des mains. 

La blague sur "la coupe à la maison" n'est pas de moi : je l'ai entendue en écoutant un récent numéro du podcast cinéma 2 heures de perdues qui était, lui aussi, consacré à notre film du jour. Si vous ne connaissez pas déjà la folle équipe qui anime cette émission, je vous engage à aller voir ce qu'il s'y passe, car c'est à la fois drôle et riche en infos. Voici leur site Internet ; vous pouvez vous abonner à leurs contenus via les plateformes de podcast, les réseaux sociaux, Deezer, etc...

J'aime bien les écouter pendant mon jogging du dimanche matin.
Du coup je me marre en courant et les gens me prennent pour une folle, sûrement.

Edward se démarque de tout le monde ; lui l'homme de métal, lui le cousin d'une série de robots capables de faire des gâteaux à la chaîne, lui qui ne conçoit pas l'imprévu... devient, par une curieuse ironie du sort, le grain de sable capable de dérégler le système mécanique bien huilé de la classe moyenne américaine. Qui, parmi toutes ces familles douillettement installées à l'abri de leurs maisons en carton-pâte, propriétaires de voitures à la carrosserie pastel ressemblant à s'y méprendre à celles des voisins, serait prêt à quitter sa zone de confort pour accueillir un invité qui a des lames à la place des mains ? Personne, à l'exception de Peggy Boggs, qui n'est pas représentative de ses semblables. Comme quoi, le robot n'est pas toujours celui qu'on croit !

Si on a d'abord l'impression que le fils ce l'inventeur a réussi à se faire une place dans la communauté, on comprend vite qu'on se trompe ! Tout le monde semble bien aimer Edward parce qu'il est doué pour la coupe des haies, des cheveux, et parce qu'il fascine d'autant plus qu'il est utile. Or, on le sait, quelqu'un d'indispensable à la société ne se fera jamais jeter, quand bien même il aurait six yeux et des tentacules de calamar à la place de la bouche. Quand on a besoin de quelqu'un on le tolère. Mais malheur à lui si d'aventure son utilité se voit remise en cause, ou s'il se fait surpasser par plus performant que lui.

En fait, la vraie différence entre Edward et le commun des mortels ne se résume pas à ses "mains d'argent" ; elle réside surtout en son ignorance totale des travers de l'humanité : la cruauté, l'injustice, le rejet de l'autre, la malveillance, le mépris, la méfiance poussée à l'extrême, la perméabilité aux croyances les plus farfelues... On pense bien sûr à la folle qui considère Edward comme maudit et diabolique. C'est sans doute ces imperfection humaines que Tim Burton a voulu pointer du doigt dans cette histoire qu'il a inventée de A à Z.

La voisine qui passe sa vie à faire des incantations pour repousser le malin
On peut même parler de portrait à charge de la part du réalisateur à l'encontre des gens en général, et des femmes en particulier !

Prenons les personnages masculins. Edward est un robot inoffensif dont le caractère évolue au contact des hommes. A travers ses souvenir, on découvre un brave bonhomme derrière son inventeur de père. Bill et les hommes du voisinage se montrent relativement bienveillants malgré leurs maladresses. Le petit Kevin s'inscrit dans cette veine en s'obstinant à jouer à "pierre feuille ciseaux" avec Edward jusqu'à ce qu'il "en ait marre de gagner" _forcément... et en le percevant comme une curiosité à exhiber à ses copains : il n'est pas cruel, il a juste l'attitude d'un enfant qui manque encore d'empathie. Quant au flic qui enquête sur le cambriolage, c'est sans doute le personnage qui comprendra le mieux la détresse d'Edward, et qui, à la fin du film, saura faire preuve d'humanité. Au final, Jim est le seul type dépeint de manière négative ; et encore, l'accent est mis sur sa bêtise plus que sur sa méchanceté.

En revanche, je crois bien qu'on ne croise pas une seule femme dans ce film qui ne traîne son lot de névroses ; sans doute à cause de leurs "glandes", pour citer Bill lors du retour fracassant de Kim dans la maison familiale. Peggy est ce qu'on appellerait de nos jours une "bonne personne" _c'est un peu la mode de dire ça, non ? mais elle n'est guère représentative de la gent féminine ; d'ailleurs, elle en est plus ou moins exclue avant que l'arrivée d'Edward ne la rende intéressante. Kim n'est pas des plus accueillantes, même si elle montrera de grandes qualités au cours du film. La "meute"formée par les voisines se compose de bonnes femmes lubriques sans aucune personnalité, bien qu'elles soient créatives dans leur malveillance, réglées pour rentrer chez elles au pas de course dès qu'elles entendent le moteur de la caisse du mari. Elles sont autant de poupées qui font semblant de vivre, voguant d'une maison en carton pâte à une autre _ceux qui connaissent le clip de Barbie Girl (Aqua) comprendront. On ne parlera pas de l'illuminée qui voit en Edward un suppôt de Satan. Tim Burton est plutôt dur dans son portrait des femmes, il exagère, mais c'est pour la bonne cause : à travers les défauts des femmes du voisinage, je pense qu'il a voulu mettre le doigt sur les plaies qu'il faudrait soigner avant de songer à faire avancer le monde. 

Dès lors, Edward peut-il survivre dans ce monde cruel, et si oui, comment ? Beaucoup lui promettent monts et merveilles, tout le monde "connaît un médecin" qui pourrait régler le problème de ses mains ciseaux, mais au final, personne ne le met en relation avec qui que ce soit, personne ne propose vraiment d'aide. Dans le regard des hommes, il n'y a que de la curiosité, de la moquerie, de la peur. Alors, il n'a d'autre solution que de se blinder, de troquer sa naïveté contre la méfiance et la malveillance. Effrayer, c'est éloigner le danger de soi, se protéger, presque.



On en revient au jeu sur les apparences qui ouvre la première rencontre entre Peggy et Edward ; alors que les ombres et la musique laissent penser que l'homme de métal s'apprête à sauter sur la VRP pour l'agresser avec ses ciseaux, la voix juvénile, inoffensive de cet orphelin nous rassure bien vite. Ces apparences et le regard que les gens portent sur elles prendront le dessus ; elle gagneront la partie, malheureusement, invitant Edward le clown triste à regagner son repaire haut perché. Certes, l'issue du film n'est pas très joyeuse, mais il n'empêche qu'il faut montrer cette oeuvre à un maximum de monde. Y compris aux enfants. 



Edward aux mains d'argent 
Tim Burton
1990