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lundi 5 août 2024

[LECTURE DE VACANCES ] Boy Erased - Garrard Conley (2016)

Le bac, l'entrée à l'université, les désillusions et la découverte d'un nouveau champ des possibles... Mon souvenir de 2004 est celui d'une année bien particulière. Alors forcément, j'ai été assez troublée de constater en lisant Boy Erased qu'elle avait été tout aussi cyclonique pour Garrard Conley, un fils de pasteur américain qui avait le même âge que moi à l'époque, et qui est devenu écrivain, depuis.


Enfant unique d'une famille d'évangéliques baptistes, Garrard a grandi dans la foi et le respect des conventions. "Honorer son père et sa mère" aura été son GPS de vie pendant dix-huit ans, jusqu'à ce qu'il entre à l'université. Loin de sa famille et de sa communauté, il peut enfin prendre un peu de distance avec une religion qui lui pesait inconsciemment, rencontrer des jeunes issus d'autres milieux culturels, et verbaliser son attirance pour les mecs. Manque de pot, sa première expérience va mal tourner et il va se faire violer par un autre étudiant. Ce dernier, chrétien intégriste et surtout déjà coupable d'une agression sur un gosse, va se couvrir en outant Garrard à ses parents.

Le procédé est sordide mais efficace : les parents de Garrard vont tenter de remettre leur enfant dans le droit chemin en l'inscrivant à Love In Action, un centre où il pourra suivre une thérapie de conversion en 15 jours. C'est le déroulement de ce séjour "vers la guérison" que l'auteur nous raconte, ainsi que tous les événements plus ou moins anecdotiques qui l'ont amené là. 

Boy Erased est bien un récit autobiographique, et pas un roman. Même si les faits ont 20 ans, les propos rapportés (et dénoncés) par l'auteur _que ce soit dans la sphère familiale ou parmi les "ex-gays" et les modalités du programme de LIA restent flippants. Pas sûr que beaucoup de choses aient changé, depuis. 

Pour qui n'est pas pratiquant, ce livre est très instructif sur la religion, les façons de la vivre ; on voit bien dans quelle mesure elle peut impacter le quotidien. Il est longuement question du film La passion du Christ sorti au cinéma avec un certain fracas, je me souviens ! 

Enfin, les mémoires de Garrard Conley sont d'une grande justesse _me semble-t-il, dans l'expression des bouleversements internes qu'il a endurés. Entre l'envie sincère de s'intégrer dans une communauté et celle de tracer son propre chemin, pas facile de faire son choix sans ressentir un certain mal-être... 

Mon avis est à prendre avec des pincettes : je me suis beaucoup identifiée au narrateur, notamment dans ses phases de doutes, dans ses troubles _il devient addict à la course à pied, à un moment_, et dans son habileté à mener une "double vie" entre université et famille. 

Je ne sais pas si vous aimerez autant que moi, du coup, mais dans tous les cas, c'est un objet littéraire qui vaut le détour. 

Le livre a été adapté en film, en 2018. Il est sur Netflix. 


Photo : Garrard Conley. Boy erased. Autrement, 2019. 376 p. 978-2-7467-5034-0

dimanche 23 octobre 2022

[MANGA] My broken Mariko - Waka Hirako (2021) / Les vacances de Jésus & Bouddha - 1 - Hikaru Nakamura (2008)

A l'école, en bonne fragile, j'ai toujours fait en sorte de me mettre bien avec des copines grandes, costaud, et/ou fortes en gueule. Bien sûr, ce n'était pas forcément voulu ; les associations se faisaient naturellement, régies par l'instinct de survie, et je pense que ça fonctionnait parce que mes protectrices avaient besoin de se sentir dans ce rôle-là. C'est toujours valorisant d'être nécessaire à quelqu'un d'inoffensif, et puis ça donne un sens aux journées, à un âge où on navigue à vue. 

Toujours est-il que cette technique m'a permis de passer ma scolarité sans jamais être emmerdée, alors que je répondais à tous les critères de la victime idéale.

Allez, un petit manga qui parle de suicide pour bien amorcer l'automne ! 

My broken Mariko


Tout d'abord merci à toute l'équipe des libraires fous de l'excellent podcast BD Le Gaufrier, car c'est en écoutant l'épisode 54 que j'ai appris la sortie de My broken Mariko, un one shot de Waka Hirako.

Ce titre avait attiré mon attention car en présentant leur sélection du jour, l'un des animateurs avait fourché et dit "moricaud" au lieu de Mariko, ce qui avait généré un fou rire chez les intervenants _et chez moi aussi, d'ailleurs, alors que j'étais en train de courir. Du coup, j'avais fini mon parcours avec ce vieux hoquet qui te brûle le dos et qui met plus de temps à te quitter que la plupart de tes ex ! 

L'histoire

Maltraitée par son père et abandonnée par sa mère, la gentille Mariko avait fini par se briser de l'intérieur et Tomo la grande gueule s'était fait une mission de la protéger.

Depuis leur adolescence, elle la tenait ainsi à bout de bras, l'empêchant de s'auto-détruire, s'efforçant de la garder éloignée des types violents.

Malgré tous ses efforts, Mariko s'est suicidée, à 26 ans, au moment où tout semblait aller mieux, et maintenant Tomo est sous le choc.

En proie à la tristesse, à la culpabilité de n'avoir pas vu le coup venir, elle pète un câble et décide qu'elle fera ses adieux à sa meilleure amie comme il se doit, faute d'avoir pu empêcher de pire de se produire.


Tomo se rend chez le père de Mariko, largue toute sa colère sur lui en lui renvoyant ses crimes à la gueule, et dérobe les cendres de la défunte. Galvanisée par la réussite de son expédition, elle prend quelques affaires, l'urne funéraire et monte dans un bus en direction de la Pointe de Marigaoka, un patelin en bord de mer où Mariko et elle avaient prévu d'aller en vacances, un jour.

C'est le début d'un road trip déroutant mené par une fille encore incapable de quitter l'état second destructeur dans lequel sa peine la maintient.


Tomo perdante et perdue  

Si le périple de Tomo est parsemé de nombreux flashbacks qui nous en disent long sur la jeunesse catastrophique en tous points de la jeunes Mariko, on ne sait finalement pas grand chose sur sa meilleure amie protectrice. Grande gueule et intrépide, elle n'en est pas moins fragile et mal entourée : après tout, elle affirme à plusieurs reprises n'avoir "que Mariko", ce qui laisse penser qu'elle n'est pas très bien entourée elle non plus. Que ce soit dans les séquences souvenirs ou dans sa vie d'adulte, Tomo apparaît toujours seule ; il n'est presque jamais fait mention de sa famille ou d'autres amis. A présent coincée dans un boulot stressant qui n'a pas l'air d'être un aboutissement professionnel pour elle, elle n'arrive pas à se défaire de ce soupçon de loose qui la suit partout, collé sous sa semelle comme un vieux chewing-gume. A plusieurs reprises en lisant le manga, j'ai eu l'impression que son obstination à vouloir sauver sa copine était une façon de combler un vide dans sa propre existence.  


La voir mourir après des années passées à essayer de la faire vivre lui laisse un goût amer de ratage total et d'injustice _puisqu'après tout, le principal responsable de la dépression de Mariko est plus vivant que jamais. Même si les critiques que j'ai pu lire et regarder ne semblent pas l'interpréter ainsi, il me semble que My broken Mariko est vraiment centré sur le drame de Tomo ; d'ailleurs, l'action ne pourrait se mouvoir sans sa colère dévastatrice contre tout et tout le monde. Y compris contre Mariko elle-même, qui s'est "sauvée" en l'abandonnant à sa souffrance. 


Prozac d'or mérité ! 

L'énorme succès de ce manga est complètement justifié ! OK, c'est une histoire très triste et émouvante comme on pouvait s'y attendre, abordant des sujets très graves, et pourtant on ne se sent pas plombé en le lisant. Tomo a une rage et une énergie communicatives, et son personnage de fumeuse compulsive survoltée à quelque chose de comique, parfois. Ses traits m'ont même fait penser vite fait à l'Agrippine de Claire Bretécher.

My Broken Mariko raconte très bien la détresse de la survivante malheureuse d'un binôme fusionnel qui a tout fait pour empêcher la fin tragique de l'autre et qui doit composer avec son échec.

Un manga pour lycéens et adultes, pas pour les plus jeunes !

Manga découvert grâce au super podcast BD #legaufrier

#bookstagram #deuil #manga #sousentendusgouinistiques #tameilleureamie #oubliezlekawaii #violence #mybrokenmariko #kioon #seinen #mediathequemargueriteduras #wakahirako #ceuxquirestent

My broken Mariko
Waka Hirako
Ki-oon seinen - 2020


Deux salles, deux ambiances ! 

On enchaîne avec le premier tome d'une série de mangas beaucoup plus légère : Les Vacances de Jésus & Bouddha. 

Hikaru Nakamura
Kurokawa, 2008

Fatigués par le passage à l'an 2000 qui leur a donné beaucoup de travail, Jésus et Bouddha ont décidé de s'accorder des vacances 🌴 sur Terre.

C'est donc en touristes qu'ils posent leurs valises au Japon, en ce début de 21ème siècle. Ils louent un appartement et s'immergent avec curiosité dans la foule des humains qu'ils ne connaissent que "vus du ciel".

On suit donc leur quotidien, entre les aléas de la colocation, les rues animées, les festivals traditionnels japonais, le métro et la piscine.

Pas vraiment d'intrigue dans ce premier tome de la série, mais pour le coup, ce n'est pas gênant : voir Bouddha et Jésus aller de déconvenues en émerveillement tels deux étudiants paumés nous ravit déjà pleinement ! 😀

Comme pouvaient le laisser présager son titre et sa couverture, les Vacances de Jésus et Bouddha est un manga comique, qui joue beaucoup sur les quiproquos entre les deux "figures divines" et les humains qu'ils croisent...

Encore une découverte sympa faite grâce aux #mystérieuxétonnants !

Si le titre vous chiffonne, détendez-vous ! Toutes les religions sont respectées, d'ailleurs on n'en parle pas tant que ça ! Ici, les blagues ne sont jamais fondées sur le mépris du bouddhisme ou du christianisme. Au pire, si comme moi vous n'êtes pas trop calé sur la vie de Siddhartha et de Jésus, vous apprendrez deux ou trois trucs au passage !


#manga #bookstagram #leblogdejésus #bouddhasmile #hydrophobie #usbeketrika #japon #vinted #bouddhasmile #kurokawa #hikarunakamura #lesvacancesdejesusetbouddha


mercredi 15 avril 2020

[LE LIVRE VS LE FILM] Au-delà du réel - Paddy Chayefsky (1978) / Au-delà du réel - Ken Russel (1980)



Lors de mon dernier passage en Dordogne, j'ai tapé dans cette fameuse caisse de livres que nous avons ramenée de la Fête de la Fraise il y a quelques années, et dont il est souvent question ici. J'ai pris un livre au hasard, et je suis tombée là-dessus :      


Ouais, le livre est à l'endroit


L'histoire, dans le livre et dans le film 

Paddy Chayefsky est l'auteur du roman et le scénariste du film : on n'est donc pas trop surpris de constater une adaptation fidèle du livre lorsqu'on regarde Au-delà du réel.  Du coup, le résumé de l'un vaut pour l'autre. 

1965, dans une université du Maryland. Edward Jessup est un jeune psychophysiologiste complètement absorbé par son travail et considéré par ses pairs comme étant "le meilleur" dans son domaine. Au début du roman, il passe ses journées à enfermer des militaires dans un caisson d'isolement sensoriel pour voir comment réagit leur cerveau lorsqu'ils sont dedans. Intrigué par les encéphalogrammes que produisent les cobayes et par l'état euphorique dans lequel ils ressortent du caisson, il décide de tenter lui-même l'expérience. Il est rapidement assailli d'hallucinations essentiellement religieuses, et ça l'étonne : il pensait avoir définitivement perdu la foi depuis la mort de son père. Mais surtout, un inexplicable sentiment de bien-être lui donne envie de réitérer au plus vite ce drôle de bain. 

Les mois passent ; Jessup a entraîné dans ses expérimentations un ami pharmacologue nommé Arthur Rosenberg. A l'occasion d'une soirée psychédélique entre universitaires fraîchement diplômés, il fait la rencontre d'Emily, une anthropologue. Ils sont tous les deux passionnés par leurs recherches respectives et trouvent rapidement un terrain d'entente. Le problème, c'est qu'ils ne sont pas vraiment sur la même longueur d'ondes : Emily est complètement accro à Jessup, tandis qu'il ne parvient pas à s'attacher à elle. Conscients du déséquilibre de leur relation, ils vont quand même se marier. 

Ouais, l'affiche du film est à l'endroit

Après quoi chacun trace sa route. Emily part au Kenya pour étudier le quotidien des singes, tandis que Jessup prend la direction du Mexique. Il s'est prévu un séjour en immersion chez des Indiens Hinchis connus pour pratiquer des rituels à base de jus de champignons savamment choisis ; le breuvage serait capable de provoquer une hallucination commune à tout un groupe d'initiés ! Edward aimerait voir ce que ça fait, et éventuellement associer cette alléchante mixture à ses sessions en caisson d'isolement. Enfermé dans ce que ses amis qualifient de "cercueil" en rigolant, il a déjà eu l'impression de remonter le temps, de se retrouver à un stade pré-natal, voire d'incarner un fier australopithèque. Depuis, il défend l'hypothèse folle que l'origine des hommes et l'histoire de l'humanité pourraient être inscrites dans notre inconscient, et qu'on pourrait y accéder si l'on se mettait en situation de privation sensorielle tout en prenant le bon produit.

Par la même occasion, il espère arriver à se comprendre lui-même, car ses propres visions le troublent ; il sait que tant qu'il n'aura pas réussi à les interpréter, il ne pourra pas avancer sur le plan personnel. Effectivement, le rituel toltèque va bien le faire planer ; son esprit ira même se promener bien plus loin que prévu... La descente le laisse perplexe, puisque à son réveil, il trouve à côté de lui le cadavre d'un lézard qu'il a vu crever pendant son trip. Qu'est-ce que ça veut dire ? Que ce qui se passe en rêve pourrait impacter la réalité ? Peut-être...


Dommage pour le lézard.
 Mais tant que c'est pas un pangolin...
Retour aux Etats Unis. Ses deux acolytes _ Rosenberg et Parrish_ voient d'un mauvais oeil la tournure que prennent les événements. Qu'y a-t-il au juste dans la potion que Jessup distille, s'inspirant du jus de champignon des Hinchis ? N'est-ce pas dangereux d'en prendre au-delà d'une certaine quantité ? N'est-il pas en train de perdre la boule, torturé par ses questions existentielles au point de précipiter sa perte ?

Si Rosenberg hésite, Parrish et Emily (rentrée au bercail elle aussi) sont catégoriques : la curiosité du scientifique doit s'arrêter où commence la prudence indispensable à la survie ! Il est hors de question qu'ils le laissent se faire happer par ses délires de savant fou. Mais pour Jessup se moque de leur point de vue, l'enjeu est trop important : il veut savoir. S'il doit faire un choix entre la quête de la Vérité et le soutien de ses proches, il le fera, et ce sera vite plié !

Au fil des expériences, il remarque que de drôles de phénomènes se produisent dans son corps et vont jusqu'à entraîner des mutations on ne peut plus visibles : il se couvre de poils, pousse des cris de singe.. Comme l'effet de la drogue est éphémère, il retrouve sa forme quelques heures après la sortie du caisson. Du coup, personne ne le croit, évidemment _en même temps ses fous rires hystériques ne plaident pas en sa faveur. Lui-même commence à douter de ce qu'il vit. Jusqu'où ira-t-il pour (se) prouver qu'il ne rêve pas ?     

    

ATTENTION SPOILER
Arrêtez-vous ici si vous comptez lire le livre ou voir le film.


Le livre VS le film 

Je vais plutôt m'appuyer sur le roman dans cette comparaison, puisque c'est là que j'ai commencé. Bon, il faut dire que je l'ai lu dans une réédition illustrée avec des images du film de Ken Russell. Je suppose que cette édition de poche a été stratégiquement commercialisée lors de la sortie en salle, pour relancer un peu les ventes du bouquin.

Forcément, les photos aiguillent pas mal le "portrait physique" qu'on peut se faire des personnages, encore que. Par exemple, le Jessup tel que le regard d'Emily nous le dépeint au début du roman n'a pas grand chose à voir avec le jeune et flamboyant William Hurt, fort Charal dans son premier rôle. On est bien obligé de le reconnaître, on est fair-play ! 

"Le psychophysiologiste était Edward Jessup, il avait alors 28 ans, était de taille moyenne, de carrure assez frêle, pâle de teint, très blond de chevelure, avec des traits fins qui semblaient brûler d'un feu intérieur. Il portait des lunettes à fine monture d'or qui lui donnaient l'air un peu pincé et conféraient à son visage une austérité calviniste. Emily lui trouvait beaucoup de séduction, mais un peu à la manière d'un moine". 
Euh, non ! Même s'il a fait un effort pour rentrer dans le rôle.
#teamcolroulé

Edward est de toute façon plus humain, plus attachant dans le film que dans le livre. C'est logique : il n'aurait pas pu convaincre le grand public et donner envie aux spectateurs de suivre son parcours s'il avait conservé son petit côté asocial.

Certes, ce roman de SF est intéressant dans le sens où il raconte une histoire pleine de séquences palpitantes, où il met en scène des moments de brouilles spatio-temporelles qui font rêver le lecteur, tant elles sont rendues crédibles par les vraies fausses démonstrations scientifiques qui les accompagnent. Mais sa plus-value par rapport à d'autres, c'est d'avoir réussi à mettre à mal le cliché du "scientifique", du "savant fou" sans âme.

Chayefsky aurait très bien pu construire un héros partagé entre le rationnel et l'intuition, et l'entourer des personnages psychorigides, fixés dans le concret, ou même sans consistance : ça n'aurait rien changé au bon déroulement des expériences de Jessup. Pourtant, l'auteur a choisi de dessiner une joyeuse bande de tronches universitaires incollables sur leur champ de recherche, mais pas dépourvus d'humanité pour autant ! Edward, Emily, Arthur et Sylvia Rosenberg, Mason Parrish aiment rire, s'amuser, faire des restos et des soirées sur fond d'alcool et de fumette. On sent bien l'ambiance années 1970, et ça ne peut pas faire de mal. Bien sûr, il leur arrive de s'engueuler copieusement, de s'emporter, de perdre le contrôle d'eux-même sous le coup de l'émotion et du doute.


Arrêtez de tyranniser Watson ! 

Si le lien indéfectible qui rattache Edward à Arthur est un gage de stabilité, puisque Arthur (Bob Balaban) fera passer son amitié pour Edward avant ses convictions, fermant les yeux sur le caractère farfelu de ses hypothèses, Parrish (Charles Haid) et Emily (Blair Brown) ne gèrent pas leur "côté humain" de la même façon. Victime d'un court circuit mental lorsqu'il comprend que ce qu'il voit de ses yeux ne correspond pas à ce qui est scientifiquement possible, Parrish explose en paroles et en grands gestes colériques. Emily aime vraiment Edward au point d'en perdre les pédales. Habituellement terre à terre, elle a hypothéqué une vie heureuse contre un attachement démesuré pour un homme qui ne le lui rend pas. Elle est consciente du ridicule de la situation, de sa "faiblesse", et ça l'exaspère.

Emily sait qu'elle accepte beaucoup trop par amour : quand Edward lui dit qu'il pense à Jésus lorsqu'ils couchent ensemble, elle encaisse. Lorsqu'elle lui dit qu'elle espère l'épouser, il lui répond  sans trop de pression que "ce serait un désastre". Même la fuite à des milliers de kilomètres ne facilitera pas l'oubli. Pourtant, contrairement à ce qu'on pourrait croire de loin, Jessup n'est ni un gros connard, ni un manipulateur, ni un monstre. Simplement, il n'arrive à aimer sincèrement quelqu'un, et a le mérite de jouer carte sur tables avec son entourage _dans le roman, du moins ; voici le discours qu'il tient à sa copine lors d'une discussion à ce sujet :

"Je suis quelqu'un de très solitaire, Emily, poursuivit-il. Tu dois le savoir. J'ai besoin d'être seul une bonne partie du temps. [...] Je suis tout simplement trop égoïste pour faire un époux et un père. Je peux toujours essayer, bien sûr. Si tu y tiens absolument, je le ferai. (Spoiler : ils vont le faire) Je me considère comme quelqu'un de responsable et tu peux être sûre que je ferais de mon mieux. Mais je n'y croirais jamais, tu vois. [...] Je m'acquitterais de tous mes devoirs mais ce serait seulement pour qu'on me fiche la paix, pour pouvoir me retrouver face à face avec moi-même." 
.
Ce petit monologue n'est pas transposé dans le film, ce qui est dommage mais compréhensible. Il aurait pu être considéré comme une longueur dans la dynamique générale. C'est peut-être un manque de culture, mais je n'ai pas l'impression d'avoir déjà lu ce type de propos dans un livre. Je sais bien qu'il s'agit d'un personnage fictif, mais, des gens comme Jessup existent. Beaucoup, même. Rare sont ceux qui parviennent à verbaliser leur façon d'être, que ce soit pour eux-même ou pour être mieux compris de leur entourage. Savoir qu'on est solitaire est souvent source de culpabilité : il faut à tout prix essayer de changer pour prouver qu'on est "altruiste", "sociable". Mais chercher à faire illusion pour rentrer dans un moule, se duper soi-même en niant cet aspect de sa propre personnalité, ou "duper" quelqu'un en faisant semblant de s'y intéresser alors qu'on s'en fout...

... n'est-ce pas plutôt cela, être égoïste ?



Bref, on s'éloigne un peu du sujet principal.

Jessup doit donc affronter ses propres contradictions pour arriver à se connaître, à se comprendre _ et à trouver "sa" vérité. S'il y parvient, il pourra alors se projeter dans le futur et même s'intéresser à ses semblables, pourquoi pas ? Ses amis le savent : en l'épaulant dans ses projets, ils peuvent tout aussi bien tenir un rôle de garde fous que se retrouver précipités dans sa chute. Vu que c'est dans le thème, j'ajouterai sans trop me mouiller que l'équipe fait penser à Jésus et ses apôtres, accompagnés d'une Marie bien malmenée mais indispensable. Cf la scène finale du film, plus parlante que celle du livre, pour le coup, mais j'en dirai pas plus.

Au delà du réel est un roman plus psychologique qu'il y paraît ; l'adaptation cinématographique a l'avantage de plus s'intéresser aux visions et aux transformations physiques de Jessup, en les rendant visuellement accessibles. Le roman les traite aussi, bien sûr, mais sa lecture est rendue un peu difficile pour qui n'est pas habitué à entendre parler de considérations  holistiques, de théorie gestaltistes et d'ondes thêta émises par le cerveau. Ce contenu scientifique (est-il exact ou est-ce juste du blabla pour que le texte sonne scientifique ?) pèse un peu mais n'entrave pas la compréhension globale de l'oeuvre. 

Dans l'ensemble, j'ai préféré le livre, mais cela ne veut pas dire qu'il faut snober le film. Au contraire, voici quelques excellentes raisons de le regarder :

- Les personnages sont un peu plus peace and love que dans le roman ; l'ambiance est au mélodrame, mais les acteurs n'en font pas trop non plus. Remarquons que le réalisateur ne s'est pas trop lâché sur les scènes de cul, alors qu'il aurait eu des tas de bonnes excuses pour en mettre partout : ce souci de ne pas avoir profité de la situation dans l'optique de booster le succès de son film est tout à son honneur. 

- En revanche, il s'est bien amusé sur la mise en image des hallucinations, vraiment bien représentées pour un film de 1980. Certaines d'entre elles semblent avoir été retenues comme "passages clefs" du film. Flippant, chelou, mais très esthétique. Je suis assez jalouse que d'aussi belles images ne me soient jamais apparues lors de mes nombreuses siestes d'après cuite !

Ok, il rumine. Mais a-t-il le sabot fendu ?
Belle éclipse ! 

- Les métamorphoses de Jessup sont sympas, aussi ! Elles nous rappellent que le raz-de-marée "planète des singes" est passé pas longtemps avant ! Mention spéciale à la scène où son bras se boursoufle, un peu comme s'il avait un rat de laboratoire qui lui courait sous la peau  ! C'est bien dégueu ! Ahah !

"Tu devrais songer à un moyen de canaliser toute cette énergie."
Edward Jessup lance le barbecue. 

- Il nous permet de savoir que ce magnifique saladier en forme de poule existe ! Est-ce que c'est un saladier, d'ailleurs ?

Visible à la 93ème minute du film !
#pouletpower

- Il nous prouve que les gens qui portent des cols roulés tournent mal, fatalement !

William Hurt dans le rôle de Thaddeus Ross
  • Le livre 

Paddy Chayefsky. Au-delà du réel. J'ai Lu, 1981. Ed. illustrée. Trad. Jean-Pierre Carasso. 223 p. ISBN 2-277-21232-6


  • Le film 

Au-delà du réel. Titre original : Altered States  
Réalisation : Ken Russel / Scénario : Paddy Chayefsky 
1980, USA 
102 min 
Lien streaming valide au 15 avril 2020 : https://wwvv.filmstoon.xyz/film/fantastique/237240-au-delagrave-du-reacuteel.html 




mercredi 29 octobre 2014

Indulgences - Jean-Pierre Bours (2014)


L'autre jour, je vous avais présenté le premier tome de Cesare, un manga où les personnages principaux incarnaient les grandes familles politiques prêtes à en découdre pour posséder ce qui deviendrait l'Italie, aux prémices de la Renaissance italienne.


La couverture nous vend du rêve : on ne voit pas une seule fille dans le volume (à part la gouvernante d'Angelo).
Restons dans cette ambiance d'émancipation humaine et scientifique. Avançons de seulement quelques années, et en remontant un poil plus au Nord de l'Europe. Nous voilà plongés au coeur de l'Allemagne de Faust et de Luther, plus précisément à Wittenberg et sa proche campagne, dans les premières décennies du XVI°siècle.

Dans ces temps-là, on pourchasse les sorcières et tout ce qui y ressemble de près ou de loin, on les brûle après des parodies de procès. On meurt de la peste, et les médecins visitent les malades vêtus d'une robe noire et d'un bec qui les font ressembler à des corbeaux. En ville, on perfectionne les techniques d'impression et on diffuse de plus en plus les propos de Martin Luther, un jeune moine dont les propos véhéments résonnent dans les âmes des chrétiens.




L'histoire 

Le roman s'ouvre sur la fuite éperdue d'Eva, une jeune femme accusée de sorcellerie. En proie aux lansquenets et à leurs chiens, elle abandonne son bébé dans l'église du village de Coswig, avant de croiser un mystérieux personnage. Celui-ci va la précipiter dans la gueule du loup en faisant mine de l'aider. Alors qu'elle avait habilement tracé son chemin vers la liberté, Eva est capturée, emprisonnée et sommée de se taire en attendant son jugement. On comprend bientôt que le traître n'est autre que le célèbre Méphistophélès. Or, qu'elle soit sorcière ou qu'elle ne le soit pas, la femme a plus d'un tour dans son sac, et n'entend pas se laisser brûler sans faire entendre aux autres sa façon de penser. 


Puis quinze ans s'écoulent ; le Moyen-Age prend fin dans la région de Wittenberg, les consciences s'éveillent, les curés se lâchent et commencent à taper violemmenist sur le Pape, les paysans se rebellent contre l'autorité de leur seigneur, les jacqueries deviennent sanglantes. Malgré ce réveil en sursaut des âmes mal dégrossies, Klaus et Lisbeth sont les parents les plus heureux du monde. Malgré la maladie et les fausses-couches, ils voient grandir Hans, Gretchen et Ulrika et savent que la ferme familiale a de l'avenir. Ils ne savent pas que la peste les attend au tournant. 


A 15 ans à peine, Gretchen se distingue déjà des autres ; elle est plus belle que sa petite soeur, manifeste une curiosité pour la médecine, les sciences et les arts. Par chance, elle trouvera des réponses à toutes ses questions au contact de Freia, la sage-femme veuve qui lui apprend à lire et à écrire. Pour couronner le tout, elle refuse de se marier à un militaire bien rustre et bien abruti comme on les aime. Bref, tout le monde à compris sauf elle : Gretchen est en réalité la fille d'Eva. Elle a été recueillie par Klaus et Lisbeth lorsqu'on l'a trouvée sur l'autel de l'église de Coswig. Si elle apprend la nouvelle tardivement, sans jamais s'être posé de questions auparavant, elle n'aura de cesse d'enquêter sur ses origines dès lors que Hans, dans un excès de colère, aura lâché le morceau...            



Eva et Gretchen parmi les stars 

En alternant les chapitres centrés sur l'une ou sur l'autre, Jean-Pierre Bours s'est amusé à faire copiner ses deux héroïnes avec les grandes figures politiques et artistiques de l'époque. Il fallait bien donner un peu de galon à ces femmes fortes mais ô combien insignifiantes aux yeux de la grande Histoire. Dans sa geôle, Eva fait de l'oeil au bon Albrecht et l'amène à prendre des risques inconsidérés pour sauver sa peau. Plus tard, le destin facétieux poussera sa fille à se pâmer d'admiration devant les gravures d'un autre Albrecht, Albrecht Dürer. Quant à Méphistophélès, il entube la sorcière présumée avant d'embrouiller Faust pour le faire pactiser avec le Diable ; Faust, ce fameux docteur "magicien" sera lui-même le seul à faire chavirer le coeur de la sage et sérieuse Gretchen, qui s'était refusée à pas mal d'hommes jusqu'à son arrivée. A Wittenberg, Gretcher et Ulrika vont travailler dans l'imprimerie Franz, le frère de Freia ; elles y feront la rencontre d'un Martin Luther dépeint par Bours comme un homme de Dieu survolté mais rongé par le doute. Lancé dans sa lutte contre les "indulgences", c'est à dire l'effacement des péchés par le versement d'une somme d'argent à l'Eglise, le moine est bien parti pour révolutionner son temps.   

Matin Luther, l'un des grands acteurs de la Réforme protestante.
Portrait se rapprochant le plus de la description qu'en fait Jean-Pierre Bours.

La belle et les autres 

C'est difficile de tailler un ouvrage qu'on a lu très vite et avec grand plaisir ; mais au cours de ma lecture, j'ai tiqué sur les caractéristiques de quelques uns des personnages, et sur le constat d'une poignée de stéréotypes. 

Le duo Gretchen / Ulrika, soeurs aussi différentes qu'inséparables, m'a un peu agacée. Gretchen est magnifique, intelligente, raffinée et plait aux hommes qui en valent la peine (genre, des médecins connus). Elle s'entend bien avec tout le monde, s'adapte à n'importe quelle situations et s'intéresse à tout, prend toujours les bonnes initiatives au bon moment. En clair, elle est insupportable parfaite. Ulrika demeure sa cadette physiquement et intellectuellement moins bien taillée (mais bonne à baiser), pour ne pas dire LA pouffe superficielle de la famille. Vous savez, celle qui fait des bourdes et à qui on conseille de parler moins fort pour lui éviter de se taper l'affiche inutilement. Elle aime s'envoyer des mecs -des bien lourdingues, ou alors des curés ; son travail à l'imprimerie de Franz lui déplaît _y a trop de lettres, et puis l'encre, ça salit.., mais elle se passionne pour les belles toilettes, et prend plaisir à poser à poil pour un peintre. Au bout d'un moment, on se demande si elle ne deviendra vraiment rien de plus, dans ce livre, qu'une petite bouseuse larguée en ville dans le seul but se faire engrosser ?... En tous cas, elle suce. Elle. 

En lisant Indulgences, le sentiment de cette petite paysanne voué à ne jamais atteindre la finesse de son aînée a pris le dessus sur ma curiosité de connaître la suite des événements racontés dans ce roman. Pourquoi la fille abandonnée par une femme de caractère, savante, rusée et indépendante, se distingue-t-elle des autres malgré une éducation similaire à ses frères et soeurs ? Parce qu'elle est d'une "nature"curieuse ? Parce que sur sang de rebelle coule dans ses veines ? Tout ne serait donc qu'une question de génétique ? On pourrait le croire... C'est dommage ; Jean-Pierre Bours aurait pu jouer sur la progression inattendue d'une paysanne qui se serait ouverte petit à petit aux savoirs de son temps, après chaque étape de son parcours. 
Facile à dire, facile à dire...    

Helga Pataki (Hé Arnold) et Olga, sa grande soeur parfaite.

On citera également deux éléments du scénario ont (vraiment trop) des airs de déjà vu...

  • Après un incident fâcheux à l'issue duquel Gretchen balance un seau de fumier (!) sur sa soeur et son amant du jour, le grand frère pète un câble contre sa soeur adoptive et lui annonce sans le moindre tact qu'elle n'a pas le même sang que lui. Et bam, c'est l'enfumeur enfumé. Mais la situation est quand même bien bateau.   


  • Contrarié d'avoir été éconduit, Ludwig l'ex futur mari de Gretchen, mûrit sa vengeance pendant des mois et des années. Ainsi le garçon borné et soucieux d'obéir à ses parents devient-il à un odieux guerrier sans foi ni loi, traitant les femmes comme des objets en attendant d'anéantir celle qui s'est refusée à lui, gnark gnark gnark. Bon, je suis bien placée pour savoir à quel point on peut tomber bien bas face à quelqu'un qui vous a mis un râteau, mais là, ça sonne un peu trop "méchant de Disney" (pour adultes). 

  • L'enchaînement des scènes de débauche des prêtres et de leurs poules de luxe _dont Ulrika fait partie_ est rapidement lassant : d'accord, on sait bien que les curés ont une réputation qui les précède et qui les suit depuis des siècles, mais en l'occurrence, l'évocation des partouzes en plein air ou en espace clos ne fait pas vraiment avancer l'action. Le lecteur pas plus lubrique que la moyenne s'en passera très bien ! 

Prions !

Bien que j'aie pas mal descendu l'oeuvre de Jean-Pierre Bours dans ces quelques paragraphes, je ne pourrai dire que du bien de l'écriture et de l'effort fourni pour toujours resituer la petite histoire dans la grande. L'évocation des événements marquants du début du XVI°siècles ne manque jamais d'aider le lecteur à se repérer dans cette Allemagne encore médiévale ; de même, les références aux grandes oeuvres picturales et littéraires de l'époque sont la preuve d'un attachement de l'auteur à préserver le réalisme de son oeuvre de fiction. La démarche est louable, et le résultat, réussi. Enfin, la dimension fantastique qui traverse le roman à travers le personnage insaisissable de Méphistophélès est assez légère pour ne pas alourdir une histoire déjà riche en rebondissements vraisemblables. 

Jean-Pierre Bours est aussi l'auteur de Celui qui pourrissait, livre dont le titre m'a tapé dans l'oeil depuis pas mal d'années, sans que j'aie jamais pris le temps de le découvrir.

Merci à HC Editions et à Babelio pour l'envoi de ce roman, dans le cadre de l'opération Masse Critique (oui, encore, je sais...).


BOURS, Jean-Pierre. Indulgences. HC Editions, 2014. 416 p. ISBN : 978-2-3572-0199-6



lundi 11 mars 2013

Les Aigles Décapitées - Tome 11 - Le loup de Cuzion - Jean-Charles Kraehn, Michel Pierret (1997)


Replongeons-nous un peu dans Les Aigles Décapitées ! Tranquillement mais sûrement, au gré des bibliothèques et des passages à la FNAC, nous voilà arrivés à la lecture du tome 11 de la série : "Le loup de Cuzion".

Oh ! Un lébérou ! 

Partez donc porter votre croix !



Le temps a fait son effet sur la Creuse comme partout ailleurs, apportant son lot d'événements. Nous sommes maintenant en 1247 : Nolwenn vient de se marier avec le chevalier Adhémar, heureux bénéficiaire de la forteresse de Cuzion ; Hughes pense avec inquiétude à son avenir à la tête de Crozenc et à celui de son fils, le petit Sigwald. Il sait que le comte de Lusignan sera en droit de récupérer ses terres ancestrales d'ici quelques années... à moins qu'il ne se fasse bien voir du prince Alphonse de Poitiers et du roi Louis IX.

Notre seigneur aux boucles blondes prend une décision bien contrariante pour tous, au moment où la région est en panique à cause des attaques d'un loup possédé par le Diable, où des querelles familiales viennent éclabousser les robes des preux chevaliers, où les couples semblent plus que jamais indéboulonnables : il va partir en croisade avec ses hommes, sous la bannière de Lusignan. Si Alix choisit de pleurer en silence le prochain départ de celui qui n'arrive pas encore à lui donner d'enfant, Nolwenn réagit comme elle sait le faire : en blasphémant à grands cris ! Elle refuse d'être séparée d'Adhémar. Inutile de dire qu'elle sera prête à tout pour retenir son chevalier, quitte à jouer avec la frayeur des paysans en cultivant la croyance du loup possédé...


Inspecteur Hughes de Crozenc 

Pour la première fois depuis le début de la série, Hughes n'est pas au centre de l'action. Ici, il joue plutôt un rôle d'enquêteur. Après avoir endossé la veste du fuyard empressé de sauver sa peau, celle du chevalier sauveur de donzelles, ou celles du chasseur de têtes familières, le voilà parti chercher un coupable dans la forêt, sans indice et sans GPS. Avec pour seul allié l'impression d'être le seul à ne pas chercher un animal sauvage, mais bien un homme.

Les premières vignettes de l'album nous le présentent en train de mettre fin à un litige opposant Gaucher et Adhémar, les frères ennemis : ce n'est pas vraiment extraordinaire en soi, puisqu'en tant que suzerain, il est habilité à rendre la justice. Par contre, il nous laisse entendre que les enquêtes de terrain sont plutôt du ressort de ses chevaliers... particulièrement peu prompts, cette fois-ci, à cerner ce loup massacreur de bêtes, d'hommes et d'autels. Au bout de quelques mois d'attente, de carnages, de retour au calme, et de chutes de neige ensanglantées, Hughes prend les rênes de l'affaire. Il est alors accompagné du jeune Conan le Rouge, dont c'est le grand retour dans la série après une absence de deux albums. Hélas, si le bachelier étudie assidument « la logique » sous la bienveillance de son mentor, il n'est pas encore en mesure de montrer l'étendue de son potentiel, loin de là. Son absence de discernement apporte même une dimension comique à la scène de l'enquête des empreintes de loup dans la neige ; cette évolution du personnage est curieuse _ voire critiquable _ après tant de démonstrations de ruses, de finesses et d'espiègleries dans les tomes _ et _ des Aigles décapitées ! Histoire à suivre, donc. Cela dit, positivons et apprécions le fait que Conan le Rouge n'ait pas été balayé de la série comme on aurait pu le craindre à la lecture des dernières péripéties de Hughes de Crozenc !

Préparatifs de la Septième Croisade

Jean-Charles Kraehn tire profit du contexte historique : il donne du sens à la vie de son héros en le mêlant aux préparatifs de la Septième Croisade que le roi Louis IX souhaite mener. En effet, Saint Louis était tombé malade quelques années auparavant et avait fait le voeu d'aller en pèlerinage sur le tombeau du Christ afin de le libérer des "Infidèles".* Or, si Hughes compte bien se croiser, ce n'est pas tant pour prêcher le christianisme que pour se faire bien voir de la noblesse : bien qu'il s'en défende par peur de l'Inquisition, il est loin d'être aussi pieux que son souverain, connu pour son sens de la charité et pour cette manie de toujours vouloir astiquer les pieds des gens !  

Saint Louis lave les pieds d'un roux, ah non, c'est le prochain des pauvres.
Image prise sur ce site. 

Eh non, on n'est ni dans une chanson de geste, ni dans un roman de Chrétien de Troyes écrit pour ceux qui l'entretiennent : tout est stratégie, intérêts personnels, petites prières histoire de, et profanation ! On plaisante, on plaisante, mais l'image légendaire du "bon" Louis IX, juste et humble, m'a donné beaucoup d'espoir pendant mes quelques années d'innocence. Pas au-delà ! Assez longtemps, cela dit, pour m'inspirer une ligne de conduite malgré une absence totale de sentiment chrétien. Il m'a offert mon petit côté Claude François : "quand la vie est méchante, je veux qu'elle soit jolie". Dès lors, je ne peux plus douter du fait que le personnage de Saint Louis ait eu un certain impact dans la société médiévale : un roi qui s'intéresse à son peuple, pleure devant la misère _ ils avaient la larme facile, à l'époque..._, et lave les pieds des pauvres, a de quoi marquer les esprits.    


Je vous souhaite à tous d'être un jour touchés par la grâce de Saint Louis
 et de son petit carré plongeant. Amen.


Prochaines étapes : le port d'Aigues-Mortes, où les pèlerins embarqueront, puis l'Egypte**...  


KRAEHN, Jean-Charles ; PIERRET, Michel. Les Aigles Décapitées. Tome 11 : "Le loup de Cuzion". Glénat. 1997. Coll. "Vécu". 48 p.  

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* Christian Melchior-Bonnet, "Les Croisades de Saint Louis" in Le livre d'or de l'Histoire de France. Paris, Tallandier, 1995. 373 p. 

** René Grousset, Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem - III. 1188-1291 L'anarchie franque, Paris, Perrin, 1936 (réimpr. 2006), 902 p.