Je me suis toujours demandée comment Marine avait réussi à survivre aux maltraitances physiques de son institutrice de CP ; comment après cela elle avait réussi à sortir du repli où elle était restée un temps, et ce, sans aucune aide psychologique. Elle avait même réussi à avoir une vie presque normale, presque dans la norme.
A la fin du collège, elle avait pris goût à s'habiller court, et se faisait beaucoup insulter par rapport ses tenues _ par les enfants comme par les adultes d'ailleurs, mais elle n'avait jamais renoncé à son style. Pendant des années, elle n'a eu le soutien de personne, et certainement pas de ses pseudo-copines. Pas le mien non plus, je le reconnais : j'étais plutôt du genre à l'encourager à se comporter différemment, pour ne pas "s'attirer d'ennuis". Ce n'était pas malin.
Plus tard, j'ai compris que pour elle, se faire agresser verbalement ou physiquement était juste devenu une situation "normale". Celles et ceux qui avaient le malheur d'être gentils avec elle ne lui inspiraient que du mépris et un besoin de se montrer violente à son tour.
Paradoxalement, elle ne voulait surtout pas entamer de démarches pour faire, sinon condamner, au moins reconnaître les crimes de la personne responsable de tous les malheurs qui ont suivi.
Il y a une semaine, je suis allée voir The World of Love au cinéma _quoi de mieux à faire un lundi de Pentecôte pendant la canicule ? Il s'agit d'un film coréen de Ga Eun Yoon, sorti en 2025.
L'histoire
Dans son lycée, Joo-in est une fille populaire, extravertie, pleine d'énergie ... au point de se montrer involontairement brutale par moments. Comme elle a plein de copines et pas vraiment la langue dans sa poche, tout se passe bien pour elle, globalement.
Un jour, un camarade de classe lance une pétition visant à empêcher la libération et le retour dans le quartier d'un pédophile condamné pour avoir violé une fillette quelques années plutôt. Tous les élèves signent évidemment, sauf Joo-in, qui se souhaite pas apposer son nom sur la feuille, malgré plusieurs sollicitations.
Saoulée par l'indignation que son refus soulève, elle explique sa décision : la pétition contient une phrase qui affirme, en gros, qu'une agression sexuelle cause des dommages irréversibles sur la victime, et que la vie de celle-ci est détruite à jamais. Or, elle considère que c'est faux ! La preuve, c'est qu'elle-même a vécu des violences sexuelles, et chacun peut voir qu'elle s'en est très bien remise. Pas la peine d'en faire toute une histoire.
Comprenant que ses propos choquent ses amis sans pour autant les convaincre, elle se rétracte aussitôt et, dans un grand éclat de rire, prétend qu'elle n'a jamais rien vécu de tel et qu'elle a juste voulu faire une mauvaise blague.
L'incident ne sera pas sans conséquences : les copines de Joo-in vont se mettre à la regarder différemment, à murmurer derrière son dos, débattant pour distinguer le vrai du faux. Des petits papiers incendiaires (et anonymes) commencent alors à arriver sur son bureau...
Environnement contaminé
Si l'école est une jungle, la maison n'est pas un refuge pour autant : Joo-In et son petit frère, passionné de magie, vivent avec leur mère, une institutrice débordée et alcoolique. Le père semble avoir fichu le camp, tolérant les visites de son fils mais ignorant complètement les messages de sa fille. Au retour de l'école, le petit se hâte d'intercepter le courrier et de le fourrer sous son matelas avant que sa soeur ne tombe dessus. Les soirées passées en chansons ou à applaudir les spectacles improvisés de "l'apprenti magicien" dans une relative bonne ambiance ne trompe pas le spectateur : tout sonne faux dans cette famille.
Alors Joo-in prend le parti d'avancer tout droit, en gardant la tête haute et sans regarder derrière elle, et surtout sans s'arrêter : rester constamment mobile reste le meilleur moyen de ne pas se faire alpaguer par un importun, de ne pas se faire repérer par un prédateur. Autant dire que cette pétition qui circule, la replongeant dans des traumatismes qu'elle pensait avoir surmontés jusque-là, c'est un coup d'arrêt.
Le seul pied-à-terre à peu près safe dont dispose Joo-in est le dojo du club de taekwondo ; là encore, elle ne fait que suivre les traces de son aînée et meilleure amie Han-Mi-Do, elle aussi victime d'agressions sexuelles, qui venait s'y cacher à une époque où elle n'était pas en sécurité chez elle.
C'était mieux quand on ne savait pas
Le binôme formé par Joo-in et Han-Mi-Do montre que face à des situations comparables, chaque personne a des réactions uniques, construit sa propre manière de faire face. Il en est de même pour l'entourage : certaines copines de classe de Joo-In optent pour le déni : "si ça s'était vraiment passé, elle n'aurait pas l'air aussi bien dans sa peau, elle n'aurait pas autant de petits copains", d'autres n'arrivent plus à la regarder en face ou à lui adresser la parole... pas parce qu'il la rejettent, mais parce qu'ils se sentent mal par rapport à elle. Petit à petit, on comprend que le père de l'héroïne a fui la maison pour ne pas affronter une réalité sordide, tandis que la mère noie sa culpabilité dans la boisson : elle qui s'occupe des enfants des autres à longueur de journée n'a pas su protéger sa fille. On pourrait aussi gloser un moment sur le petit Hae-in qui, en bon magicien, passe son temps à essayer de faire disparaître des trucs, à tromper la réalité d'une manière ou d'une autre. Quant aux institutions, inutile de les prendre en compte : la léthargie de la prof de Joo-in et la scène lunaire du procès qui oppose Han-Mi-Do à son père font froid dans le dos.
Quel que soit le parti pris des personnages, tous sont d'accord sur un point : le silence est préférable. Ouvrir sa bouche revient à éclabousser tout le monde avec sa souffrance, et c'est souvent perçu comme une agression qui aurait pu être évitée. Joo-in ne pouvait-elle pas juste signer la pétition comme tout le monde, et continuer de faire semblant d'être heureuse ? En demandant la modification du texte original rédigé par un garçon de sa classe, elle est devenue "un problème" et elle en est consciente. C'est sans doute aussi ce mécanisme de non-dit (protecteur en apparence) qui la pousse à s'agacer lorsque la pétition lui est remise régulièrement sous le nez, et lorsque les images du fait divers lui sont imposées par les élèves du club journal.
The World of Love est un film à voir ; je pense qu'il est accessible dès la fin du collège, dans le sens où, même s'il raconte une histoire sordide et malheureusement trop banale, il ne montre pas d'images choquantes et se concentre sur le point de vue d'une héroïne-victime qui a eu assez de force pour suivre la voie de la résilience.






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