dimanche 8 mars 2026

[THEATRE - SPECTACLES] Du charbon dans les veines. Jean-Philippe Daguerre (2024). Edouard Deloignon grandira plus tard. Edouard Deloignon (2024)

Plonger dans la fiction pour oublier la réalité, le temps de quelques heures... 


Du charbon dans les veines (2024)  

Jean Philippe Daguerre 

Actuellement au Théâtre du Palais Royal à Paris.




J'ai jamais été trop branchée théâtre, mais il faut reconnaître qu'on y passe parfois de très bons moments. Ce fut le cas cet après-midi, au Théâtre du Palais Royal, lors de la représentation de Du Charbon dans les Veines de Jean-Philippe Daguerre. 

1958, à Noeux-les-Mines, dans le Pas-de-Calais. "Grâce" à la pension qu'on lui verse parce qu'il est atteint de silicose, Sosthène vient de s'acheter une télé : il va pouvoir suivre les matchs de la Coupe du Monde de Football avec sa femme, son fils Pierre, son vieil ami Barek et Vlad, le fils de ce dernier. 

Comme leurs pères, Pierre et Vlad travaillent à la mine. L'un est un beau gosse virtuose de l'accordéon_il prépare un concours, l'autre végète dans son ombre et semble préférer la compagnie des pigeons voyageurs de sa défunte mère aux gens... Et comme leurs pères également, ils sont les meilleurs amis du monde.

La vie se passe ainsi tranquillement, avec ses joies et ses difficultés, jusqu'à ce que l'arrivée au village de la jeune Leila, elle aussi fille de mineur, vienne tout chambouler... 

Ce n'est pas souvent que le bar d'un coron devient le décor d'une pièce de théâtre.. Il fallait oser. Au delà de peindre une époque, de mettre sur le devant de la scène une frange de la population délaissée et méprisée, Du charbon dans les veines soulève des questions actuelles et/ou universelles : pourquoi les travailleurs immigrés sont-ils toujours mis sur la touche ? Que devient l'amitié entre deux potes quand une fille s'en mêle ? comment communiquer avec son père lorsqu'on est muré dans la tristesse et la colère ? Jusqu'où ira l'équipe de France ? Les personnages, en dépit de l'émotion et de l'humour qu'ils dégagent, vont devoir (se) creuser (la tête) pour trouver les réponses... 

Jean-Philippe Daguerre _qui incarne ici le médecin de famille - jazzman, rompt parfois avec l'unité de lieu et arrive à "dupliquer" la scène à l'aide de jeux de lumière. C'est peut-être une technique courante, mais comme je vais jamais au théâtre, ça m'a semblé un peu magique (et efficace) !      

Comme vous l'avez compris, j'en ai pris plein les yeux _et visiblement y a pas que moi, vu que la pièce a gagné 5 Molières. 


Edouard Deloignon grandira plus tard

Théâtre Fontaine - Paris 

Le 13/02/2026 


Rire de tout et en toutes circonstances, c'est le parti pris par l'humoriste Edouard Deloignon, que vous connaissez sûrement déjà s'il vous arrive de zoner sur Sqool, la chaîne dédiée à l'éducation (oui ça existe) pour laquelle il a donné une interview, ou si vous êtes sur les réseaux (plus probablement). Ou encore si vous êtes normand comme lui ! 

Dans son spectacle, ce roux cool raconte un parcours pro pas toujours simple, évoque la maladie d'un parent et la perplexité qu'on peut ressentir à voir ses potes devenir parents à l'aube de la trentaine... alors qu'on n'a pas envie de se séparer de son âme d'enfant. Rien de très fun à première vue, et pourtant on rit pendant 1h30 : en effet, l'artiste arrive de faire de ses épreuves et de ses peurs la matière première de blagues parfois bien cyniques. C'est en soi un talent auquel s'ajoute celui de l'improvisation : tout au long du one man show, Edouard Deloignon n'hésite pas à interagir avec un public qui lui livre en connaissance de cause des anecdotes WTF sur lesquelles il va pouvoir surfer avec brio.  

Voilà, je pense que ce type gagne à être encore plus connu, d'autant que, comme beaucoup de gens qui ont galéré, il n'a pas l'air d'avoir trop pris le melon. 


Un garçon d'Italie (2016)

Adaptation au théâtre par Mathieu Touzé d'un roman du même titre, écrit par Philippe Besson.

Luca mène une double vie, partageant son cœur entre Anna, la copine "officielle", et Léo, un prostitué rencontré à la gare de Florence. Il aime sincèrement les deux, qui bien entendu, ne se connaissent pas, et fait se son mieux pour jouer sur les deux tableaux en prenant soin de ne blesser personne. 

Mais la mort soudaine de Luca, retrouvé noyé, va rebattre les cartes : s'agit-il d'un accident ? d'un meurtre ? d'un suicide ? Une autopsie est faite, une enquête est ouverte. Tandis qu'Anna, confrontée à l'organisation des obsèques, a le sentiment qu'on lui cache quelque chose, Léo apprend la mort de son amant en lisant la rubrique nécrologique d'un journal...

Dans cette pièce, les trois personnages du triangle amoureux se répondent sans décor et (presque) sans accessoires, se croisent parfois dans la lumière ou dans l'ombre. On aurait pu s'y ennuyer si la présence des trois acteurs n'avaient pas suffi à maintenir notre attention : Anna (Chloé Angevin), la jeune femme va de colère en déconvenues en essayant de toujours rester digne. Léo (Yuming Hey) souffre en silence, mis sur la touche d'office : ce n'est pas avec ses clients sucés à l'arrache aux toilettes qu'il pourra partager sa tristesse. Mathieu Touzé incarne avec succès Luca, jeune homme de bonne famille, solaire, entier, toujours aussi sûr de lui _ mais mort. D'ailleurs, les tourments intérieurs qui animent son âme et les non-dits qui rattrapent son entourage nous font presque oublier qu'on est aussi là pour comprendre comment il est mort. 

La pièce est sortie en 2016 ; elle est rejouée au théâtre 14 à Paris, depuis le 3 mars, et jusqu'au 29. Aux mêmes dates se joue Vous parler de mon fils, une pièce des mêmes auteurs (P. Besson, adapté par M. Touzé) qui parle du harcèlement scolaire : allez-y, on y sera vite. 



mardi 3 mars 2026

[ROMANS POLICIERS] Les Disparues de la Saint-Jean. Laurent Cabrol (2004) / La tête la première. Sarah Bouzereau (2012)

Deux livres qui parlent à leur manière des drames sordides qui se jouent dans l'ombre, à l'abri des regards, derrière des portes fermées à clefs, et qui ne finissent jamais par être percés à jour, à moins que le hasard ne s'en mêle ! 

Les Disparues de la Saint-Jean 

Laurent Cabrol (çui-là de Téléshopping)

De Borée, 2004 




1960, dans le Tarn. 

En faisant le rapprochement entre trois disparitions de jeunes filles survenues le soir de la Saint-Jean, à quelques années d'intervalle, le journaliste Justin Gilles vient de jeter un pavé dans la mare. Personne dans le Sidobre, d'où étaient originaires les victimes, n'avait jamais envisagé l'hypothèse d'un tueur en série. Ni les familles, ni les enquêteurs... et c'est là que le bât blesse. C'est pour cette raison que le localier de La Montagne Noire, riche de ses archives, tente d'attirer l'attention sur ces affaires non résolues. 

Le dossier est pris en charge par le juge Fontaine, et l'enquête est relancée par le capitaine Beau, deux hommes impactés par des épreuves difficiles ; les soupçons se portent rapidement sur le jeune Christophe Solal, un berger solitaire et taciturne qui vit à l'écart du village avec sa mère Madeleine, une femme endurcie par la perte de son mari. Très vite, il passe aux aveux et se retrouve incarcéré en l'attente de son procès. 

Mais Justin Gilles n'est pas convaincu : c'est presque trop facile, tous les éléments ne "collent" pas. Et si le berger était innocent ? 

Les Disparues de la Saint-Jean est à la fois un roman policier et un roman régional ; l'enquête m'a bien plu dans le sens où on voit à quel point le parcours d'une personne peut influer sur son discernement, sur l'interprétation qu'elle donne aux faits, sur les décisions qu'elle prend... Le personnage du journaliste "lanceur d'alerte" Justin Gilles est bien réussi, toujours où il faut quand il faut, sans jamais être trop intrusif. 

Généralement, je ne suis pas très lectrice des romans de terroir, je trouve qu'ils entrent dans la vie rurale et dans les techniques agricoles avec de trop gros sabots (ahah). Mais c'est ce qui fait leur charme et leur utilité _qui en parlerait sinon ? 

Je suis tombée sur celui-là lorsque j'ai passé quelques semaines chez mes parents au mois d'avril, à la mort de ma sœur. Il traînait au milieu des affaires de mon arrière grand-mère, à qui les gens offraient systématiquement des histoires du monde paysan, lorsqu'ils venaient la voir chez nous. 

Les Disparues de la Saint-Jean a été assez prenant pour réussir à m'extraire de la dure réalité pendant quelques heures, signe qu'il mérite d'être recommandé !  


La tête la première 

Sarah Bouzereau 

Editions Thot, 2012 



Perdu en pleine campagne provençale, le Hameau des Rosiers recense un nombre particulièrement élevé de morts "accidentelles" ces derniers mois : Arnaud, un jeune avocat fraîchement installé avec sa femme Juliette.. Hector, un papy dont la veuve semble bien pressée de mettre les voiles... Gaspard, Mireille, Jacques.. tous employés au Petit Gourmand, le restaurant du coin, et tous dans la force de l'âge... 

L'ex-commissaire Alain Ratiniez _il vient de prendre sa retraite_ est fort intrigué par les événements ; il se rapproche de Juliette et de sa voisine Yvette (la veuve d'Hector), constatant qu'elles s'entendent bien, afin d'en savoir plus. Mais il doit bien reconnaître que ses entrevues avec les deux femmes endeuillées n'ont souvent ni queue ni tête ; mêmes les longueurs parcourues inlassablement à la piscine municipale, pourtant propices à la réflexion, sont d'aucun secours à ce nageur aguerri... 

Ce premier roman de Sarah Bouzereau, comédienne, nous entraîne plus dans la psychologie des habitants de petits villages que dans une véritable enquête policière _même si au final, tout s'emboîte bien ! Sec, efficace, construit autour du personnage un peu "femme fatale" de Juliette, avec des petites touches d'humour noir, il se lit vite et me paraît accessible dès la fin du collège. J'ai pas trop accroché au délire fantastique autour d'une photo ancienne qui vient s'incruster sans trop d'intérêt dans l'histoire, mais pourquoi pas ! Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis sentie dans l'ambiance de la série P'tit Quinquin de Bruno Dumont. 


dimanche 22 février 2026

[EXPOSITION] American Images - Dana Lixenberg - Maison Européenne de la Photographie (Paris)

Hier je suis allée voir une rétrospective de Dana Lixenberg, une photographe néerlandaise qui vit et travaille aux Etats-Unis depuis plus de 35 ans. Ses oeuvres sont exposées depuis le 11 février et jusqu'au 24 mai 2026 à la Maison Européenne de la Photographie à Paris. L'ensemble a pour titre American Images et a pour but de présenter la population américaine dans sa diversité (ethnique, sociale...) et parfois dans sa marginalité.

Photo prise sur l'article Wikipedia consacré à la MEP.
Par Mbzt — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=27820077 

Hormis son portrait de Tupac qui me disait vaguement quelque chose, Dana Lixenberg m'était complètement inconnue, de même que la MEP, charmant terrain d'exposition sur trois étages fondu dans le décor du Marais... qui peut très vite se retrouver blindé de monde ! 

L'artiste à l'honneur a officié pour la presse (notamment Vibe et Jane) et a mené parallèlement des projets personnels tout aussi impressionnants si ce n'est plus, dont le colossal Imperial Courts qui constitue la moitié de l'expo. De ce que j'ai compris, elle préfère mettre au service de son art des appareils et des techniques un peu à l'ancienne, plutôt que les technologies numériques ; elle utilise aussi le Polaroïd occasionnellement, mais c'est surtout pour créer un lien de confiance avec les gens qu'elle va ensuite immortaliser dans ses séries. 

La première salle du 2ème étage, marquant le début du parcours à suivre, plongera certains d'entre vous dans la nostalgie : en effet, il regroupe des portraits en couleur de célébrités des années 1990. Vous y reconnaîtrez Jay-Z qui baille dans son lit, Whitney Houston, Leonard Cohen... Tupac aussi, un peu plus loin. 
 

Le sens de l'expo nous éloigne ensuite des unes de magazines et nous amène dans un foyer d'accueil temporaire de personnes sans logement du Kentucky (Jeffersonville, Indiana), puis dans un village d'Alaska où la photographe capte la vie quotidienne de jeunes inupiaq adeptes de virées en quad et en première ligne face aux conséquences du réchauffement climatique (The Last Days Of Shishmaref). Deux séries de clichés que la MEP a eu le bon goût de mettre en avant, car ils risquent (à tort) d'être occultés par le "gros morceau" de l'exposition que représente Imperial courts. 

Coup de coeur

Imperial courts, projet baptisé ainsi en référence au nom du quartier pauvre de Los Angeles ou il va prendre racine, démarre en 1993. Dana Lixenberg est d'abord envoyée sur le lieu pour les besoins d'un magazine, quelques mois après les émeutes qui ont frappé la ville ; or, les contraintes posées par son commanditaire ne lui permettent pas de montrer tout ce qu'elle voudrait. Une fois sa mission remplie, elle parvient à gagner la confiance des habitants du quartier, se met à faire exactement ce qu'elle veut, en l'occurrence tirer leur portrait en noir et blanc, et produire des clichés plus personnels : les moments du quotidiens qui y sont représentés n'ont pas grand chose à voir avec l'idée qu'on se fait d'une cité quadrillée de gangs. Dès lors, Dana Lixenberg retourne régulièrement sur les lieux où elle est maintenant connue et acceptée, notamment en 2008 et en 2013. Ce sera à chaque fois une nouvelle rencontre avec les mêmes enfants grandis, les mêmes parents aux rides plus marquées, ou la découverte de mémoriaux dédiés à ceux morts prématurément... 

                


Si les gens se transforment physiquement sur 15 ou 20 ans, les lieux et les regards n'évoluent pas au même rythme ; on a toute la matière nécessaire pour le constater, en parcourant les photos qui tapissent l'ensemble du 3ème étage de la galerie. D'autant que l'histoire n'est pas terminée. 

Pas la peine de s'y connaître en photo pour être ému par l'effet produit, donc allez-y, même si comme moi l'art en lui-même vous passe au-dessus ! Juste n'y allez pas un samedi après-midi. 

Des extraits de documentaires complètent l'exposition, mais je n'ai rien pu voir ni entendre car, comme précisé ci-dessus, c'était samedi _le premier des vacances scolaires, qui plus est.. il y avait trop de monde et c'était trop difficile d'accéder à la projection (à moins de bousculer comme un sanglier bien sûr).  

Vidéo Kombini

jeudi 29 janvier 2026

[ALBUM] Mortina. Une histoire qui te fera mourir de rire. Barbara Cantini (2017)

Mortina. Une histoire qui te fera mourir de rire 

Barbara Cantini 

Albin Michel Jeunesse, 2017

Mortina a beau être une petite fille zombie, elle n'en a pas moins envie d'aller s'amuser avec les enfants du village ! Malheureusement, sa tante Trépassée lui a formellement interdit de quitter la Villa Déchéance, et tient à ce qu'elle reste invisible : si les vivants découvrent leur existence, les conséquences seront désastreuses pour toutes les deux. 

Mais la tentation est trop grande, d'autant que l'automne approche : Mortina sait très bien que le soir d'Halloween, tous les enfants seront déguisés. Ce sera l'occasion idéale de les approcher sans les effrayer. Accompagnée de Mouron, son fidèle lévrier albinos (vivant ou mort ? on ne sait pas)... elle va minutieusement préparer son coup... 

Un album petit format doux et drôle, à partir de 7-8 ans je dirais, en raison des représentations de fantômes et de zombies qui pourraient mettre les plus petits mal à l'aise ; et aussi parce que les noms des personnages, souvent lourds de sens, gagnent à être bien compris. 

A travers un personnage de petite zombie, on aborde bien sûr l'acceptation des différences, les transgressions, l'envie d'appartenir au groupe... 

Les illustrations et les couleurs _avec un léger effet dessin d'enfant colorié au crayon, sont magnifiques. 

Le chien est trop bien fait ! 


J'ai eu pour la première fois l'impression de voir la mort de près lorsqu'un poussin malade m'a littéralement claqué entre les doigts. Il haletait dans le creux de ma main depuis de longues minutes, déjà inconscient, sans doute. Sa fin était proche et il n'y avait pas de mystère là-dessus, mais j'essayais quand même de le réchauffer un peu en le tenant serré et en l'exposant au soleil _ce qui n'était peut-être pas une très bonne idée. A un moment, je l'ai senti se raidir curieusement ; l'une de ses pattes est partie vers l'arrière, comme s'il s'étirait. Sa frêle carcasse m'a semblé traversée par une drôle d'onde partie du croupion jusqu'à son bec entrouvert, et c'est tout juste si je n'ai pas vu son âme sortir. Puis plus rien. Le petit poulet venait de crever ; son corps était le même que trois secondes plus tôt, et pourtant ce n'était plus la même bête que j'avais dans la main. C'était lui, "moins" quelque chose d'indéfinissable. 

N'y voyez pas un manque de respect envers elle, mais le souvenir de ce poussin m'est revenu en mémoire lorsque j'ai dû poser les yeux sur Marine étendue raide sous un drap blanc aseptisé, au crématorium. C'était bien elle, je l'ai reconnue sans aucun doute, et en même temps... ce corps vide n'avait pas grand chose à voir avec la personne avec qui je parlais deux jours plus tôt. Une curieuse impression de déjà-vu m'a rattrapée.

Parfois, je me réveille en pleine nuit, avec l'espoir fou d'avoir seulement pleuré sur un mannequin très ressemblant, ce matin du 5 avril, tandis que ma sœur s'enfuyait refaire sa vie quelque part ailleurs. Faire comme si rien ne s'était passé n'est pas une solution durable, mais ça aide à tenir. 

Tout ça pour dire que l'histoire du chat de Schrödinger, à la fois mort et vivant, ou un peu les deux, on ne sait pas trop... c'est définitivement de la merde. D'un point de vue biologique, on est soit l'un soit l'autre, y a pas à tortiller du cul. Quand on est devant une dépouille, on le sait. 

Concernant l'étape suivante _s'il y en a une, chacun est libre de croire ce qu'il veut, évidemment.  


jeudi 1 janvier 2026

[BD de la Médiathèque de la Canopée] Everything is fine - 1 - Mike Birchall (2021) / Quatre couleurs. Blaise Guinin (2014)

Pour commencer l'année, un petit article sur les derniers livres empruntés à la médiathèque de la Canopée en 2025, avant que ma carte soit bloquée... pour retours tardifs (oui c'est un comble ! Mais j'ai tenu plus de 10 ans sans pénalité !) 


Everything is fine - Volume 1 

Mike Birchall 

Webtoon, 2021 



A première vue, "tout va bien" pour Maggie et Sam. Le jeune couple semble bien intégré dans une zone pavillonnaire, où ils croisent régulièrement d'autres habitants très sympathiques, et qui ont à peu près les mêmes têtes de chats kawai qu'eux ! 

Pourtant, quelque chose sonne faux dans cette ambiance toute douce : une tasse qui tombe, un voisin qui se montre réticent à répondre aux invitations à un dîner, un agent de police qui gratte au carreau... des protagonistes qui "savent" et s'encouragent à "oublier", sans jamais perdre ni leur calme ni leur sourire. 

Au fil des chapitres, la tension monte et les non-dits prennent de plus en plus de place dans les échanges, mettant forcément le lecteur sur le qui-vive et/ou mal à l'aise... Ce n'est pas pour rien que ce comics classé en "horreur" fait l'objet d'un avertissement ; pas si gore que ça visuellement, l'atmosphère qu'il dégage le rend dur à encaisser.  

Il s'est passé quelque chose dans le petit monde pastel de Sam et Maggie, mais quoi ? On s'attend à ce qu'une terrible révélation nous pète à la gueule à chaque page... mais il faudra attendre le second tome pour avoir le fin mot de l'histoire. 

Pour les amateurs de Happy Tree Friends et de Desperate Housewives... mais définitivement pas pour les enfants, ne vous arrêtez pas aux petits chats ! 

Avant de sortir dans sa version papier, Everything is fine a d'abord été publié en version numérique sur Webtoon, où il est encore consultable, sauf erreur de ma part. 


Quatre Couleurs (BD) 

Blaise Guinin

Vraoum, 2014



Qui bosse dans un collège ne peut passer devant une BD intitulée Quatre Couleurs _en référence au célèbre stylo Bic_ sans ressentir quelques palpitations ! Je n'ai jamais trop compris l'engouement pour ces stylos que les élèves adorent exhiber, chaparder et collectionner, mais le fait est qu'il perdure au fil des ans... 

Alors forcément, cet "album-OVNI" entièrement écrit et dessiné au stylo quatre-couleurs par Blaise Guinin a attiré mon attention la dernière fois que je suis passée à la bibliothèque.

L'histoire. 

Grégoire est un étudiant glandeur qui profite pleinement de son statut de fils à papa : sa vie se résume à sortir, boire, baiser, aller à la piscine... et cela lui convient. Or voilà deux fois qu'il repique sa première année de fac, et ses parents en ont marre. Il n'a plus droit à l'erreur s'il veut continuer ses études. Il pourrait se mettre à bosser, tout simplement, mais... c'est tellement plus fun de tricher ! Il décide d'échanger son identité avec son meilleur ami Pierre (sans hésiter à le mettre dans la sauce) pour avoir de meilleures notes aux examens. Au début, le procédé a des airs de blague potache et devient source de rencontres féminines prometteuses pour les deux étudiants dans leurs amphis respectifs. Jusqu'au jour où Grégoire voit débarquer dans son cours la brune Chloé, une ex pleine de rancœur. 

Avis :

J'étais partie pleine d'idées reçues en feuilletant cette BD, en pensant que ça allait être la succession des souvenirs de fac d'un gars devenu adulte (et nostalgique). En fait, pas vraiment (ou pas seulement) ; après quelques planches, l'histoire prend une tournure très sombre et elle devient captivante. On découvre un héros aux multiples facettes, qu'on trouve d'abord banal d'égoïsme, puis assez antipathique dans son rapport aux femmes, aux gens de manière générale. Fallait oser mettre en scène un gus comme celui-là...

A présenter en CDI de lycée ? pourquoi pas ? Quatre Couleurs a 10 ans déjà, mais parle bien des relations entre hommes et femmes dans la vingtaine. Pour info, il y a beaucoup de nus ! 

A découvrir, ne serait-ce que pour la forme inédite de l'ouvrage. 



mercredi 31 décembre 2025

Les phrases les plus dures à entendre...

... quand on vient de perdre un proche, liste non exhaustive. 

Depuis la mort de ma sœur, j'ai la chance d'être bien entourée, notamment au travail. Les collègues ont su trouver des mots réconfortants et ont eu des marques d'attention très appréciables. Malheureusement, mes parents ne sont pas aussi bien préservés : vivant dans un petit village, ils ont eu l'impression de devenir soudain des curiosités locales, mi effrayantes, mi fascinantes, d'être "les parents de cette jeune de 34 ans qui est morte, mais si, tu l'as déjà vue". Entre ceux qui manquent de discrétion et ceux qui assument leur voyeurisme, leur quotidien n'a pas été facile, ces derniers mois. Pour ma part, j'ai bien essuyé quelques formules mal senties _mais jamais mal intentionnées, et je vais les écrire ici. Je crains que la liste ne soit mise à jour au fil des mois et des années... 

Le but n'est pas d'afficher les gens, mais de permettre à ceux qui passeraient par là de savoir ce qu'il vaut mieux éviter de dire... Qui sait, ça pourra servir ? Ou pas... Le deuil est un affaire vraiment très personnelle, je m'en rends compte maintenant. Chacun a son propre rythme, sa propre façon d'assimiler le choc ; même les gens qui vivent ensemble n'évoluent pas de manière synchrone. 

Il est possible que certains propos vous fassent même rire, et c'est tant mieux : quand on a l'occasion de se marrer, il ne faut pas s'en priver. C'est pas parce que ça m'a fait grincer des dents que ça doit être pareil pour vous. 

1 - "Je comprends, moi j'ai divorcé deux fois". 

(Ah oui, pour info, toutes les citations sont véridiques.)

WTF ? Non, meuf, tu comprends pas ! Tu n'as pas perdu de frère ou de sœur, et qu'est-ce que tu loges des vieux mecs à la même enseigne qu'une jeune femme morte brutalement ? 


2 - "Je comprends. Moi aussi j'ai perdu des gens que j'aimais. Mon meilleur pote, mon grand-père, mon père et mon chat. Je sais. Et maintenant ta sœur. Je me sens comme le héros du film Highlander, condamné à voir des gens disparaître. Tu l'as vu ce film ? Il est trop bien, je crois qu'on l'a en DVD". 

Alors, en soi, tout n'est pas con dans cette tirade ; ce qui est choquant, c'est qu'elle ait été prononcée par le père de mes neveux, l'homme avec qui ma sœur a vécu 10 ans, en qui elle avait confiance ... et qui s'est curieusement détaché d'elle aux premiers signes de sa maladie. Et ceux qui penseraient "c'est peut-être le choc qui le fout à côté de la plaque, il ne réalise pas...", non non, neuf mois plus tard, je vous confirme que la page est bien tournée, que le livre est refermé et que le chat roupille dessus. 

3 - "Nous, on est croyants. On sait que si elle est partie, c'est parce que Dieu l'a voulu. Ce n'est pas nous qui décidons, c'est Lui".  

Ouais, eh beh nous on n'est pas croyants, donc niquez vous : à mes yeux votre logique n'a aucune valeur. 

4 - "C'était écrit, c'était son destin". 

Non, c'est le destin de personne de se faire tripoter par une instit, de se faire harceler par d'autres gamins puis par le patron d'une biscotterie, de porter deux gosses dans la difficulté, d'avoir un boulot chiant avec des horaires de merde, de choper une maladie chelou et de mourir d'autre chose, seule dans une chambre d'hôpital _sans doute après des erreurs de prise en charge. 


5 - "Elle a eu une belle mort. C'est mieux comme ça, elle aurait souffert de plus en plus." 

Toujours le père des enfants. Avant d'ajouter : "La chimio, ça aurait été compliqué à gérer. Elle aurait vomi tout le temps, elle aurait perdu ses cheveux... Tu ne crois pas que c'est ce qu'elle aurait préféré ?".  

Objectivement, je suppose que l'argument tient la route. Une collègue m'a dit sensiblement la même chose _mais en y mettant beaucoup plus les formes_ quelques temps plus tard, et cela ne m'a pas du tout dérangée : ce n'était pas quelqu'un de l'entourage, c'était compréhensible qu'elle soit pragmatique. 

Cependant, je suis sûre qu'elle aurait aimé pouvoir jouer toutes ses cartes. J'étais à côté de Marine lors de son rendez-vous chez l'oncologue, et je l'ai entendue dire : "Je vais me battre" avec beaucoup de détermination. Elle avait compris que ce serait difficile, mais elle en avait vu d'autres, elle y serait peut-être bien arrivée. Certains gagnent leur combat contre la maladie, d'autres perdent, or ils ont au moins eu l'opportunité de se battre. Même cette faveur-là lui aura été refusée. Parfois le sort s'acharne...


6 - "Tu as l'air fatiguée, tu as mal dormi ? Oui moi c'est pareil, depuis qu'on m'a volé mon portable j'ai des insomnies" 

Euh non, je t'assure que c'est pas du tout la même douleur... Cela dit, pas la peine de faire des comparaisons et des classements sur l'échelle de la souffrance. Chaque problème a son importance. 


7 - "Mais elle est morte de quoi ?" 

Bien sûr, c'est la première question qu'on se pose quand quelqu'un de jeune perd la vie, et c'est tout à fait humain. Mais bordel, n'allez pas coincer une maman dans le rayon lessive d'Intermarché pour assouvir votre curiosité. Un peu de respect ... 


A suivre... 


Plus tard, j'essaierai de faire un article beaucoup mieux construit sur tous ces mots ou toutes ces attentions qui m'ont, au contraire de ceux-là ^^, permis de garder la tête hors de l'eau.

Je ne perds pas de vue que les maladresses ne sont pas condamnables : chacun fait ce qu'il peut, et c'est très bien ainsi. Ce qui m'importe à présent, c'est de ne pas jeter sur ceux qui m'entourent le poids de ma colère et de ma tristesse : ils n'ont aucune responsabilité dans le cataclysme qui me broie. Ils ont le droit d'avoir leurs préoccupations, leurs traumatismes, leurs angoisses, ils ont le droit d'être écoutés eux aussi. Je mets un point d'honneur à ne pas être aigrie en public depuis le mois d'avril, il faut que ça dure...  




mardi 30 décembre 2025

[MASSE CRITIQUE] A la recherche du damier à galons. L'histoire secrète du FC Lorient. Ornella Centineo ; Martin Le Blévec ; Tim Cadic (Studio Makma) ; Hugo James (2025)

Le foot ne m'intéressait pas, avant que j'arrive au lycée. C'est en entrant en seconde que j'ai remarqué que le parcours de l'équipe de France, la D1 et les coupes d'Europe tenaient lieu de facteurs d'intégration. Tout le monde avait l'air de suivre une équipe, même de loin, et les gens se vannaient à coups de blagues de supporters que je ne comprenais pas. Notre prof d'histoire-géo arborait régulièrement des fringues FCGB : est-ce qu'il espérait attirer notre sympathie de cette manière ? on se le demandait parfois ; malgré tous ses efforts pour nous faire avancer dans le programme, on a mis une misère pas possible à ce jeune stagiaire affublé de lunettes fines, d'un gros épi sur le front, et bourré de tics nerveux. Après coup, j'ai compris que c'était juste un vrai supporter, passionné de son club. 

Il fallait que je range d'un côté ou d'un autre pour par être trop larguée, alors j'ai commencé à suivre les matchs des Girondins de Bordeaux, comme la majorité des Périgourdins. 

On était fin 2001 ; un dimanche d'octobre, c'est venu comme ça. J'ai branché sur WitFM mon petit radiocassette tellement stylé et j'ai écouté ce qui se passait. Un devoir à faire parmi tant d'autres. C'était Bordeaux-Metz, au stade Chaban Delmas. Il ne se passait pas grand chose, mais la voix du commentateur (Alain Bauderon ? pas sûre...) rendait la moindre passe spectaculaire. Aux silences du journaliste répondaient les chants des supporters du Virage Sud. Dugarry commençait à s'agacer. Le suspense était insoutenable ; il l'a été encore plus lorsque Pauleta a ouvert le score à la 85ème minute, car cela voulait dire qu'il en restait encore 5, "sans compter le temps additionnel" pour "tenir" le score et empocher les 3 points. Ce qui s'est finalement bien produit. 

A la fin de la retransmission, j'ai noté consciencieusement la date et l'heure du prochain match : la machine était lancée, j'avais hâte de suivre à nouveau "mon" équipe de guerriers. Il ne s'agissait même plus d'avoir la satisfaction de comprendre de quoi parleraient les autres le lendemain ; l'intérêt était véritable. 

Il ne s'est jamais vraiment éteint, depuis. Bien sûr, la phase groupie est derrière moi, et ça fait longtemps que je ne découpe plus les unes de Sud-Ouest Dimanche et le cahier sport du lundi pour tapisser les murs de ma chambre. Mais dès que j'en ai l'occasion, je regarde les matchs de N2 des Girondins, ou j'écoute Julien Bée les commenter à la radio, avec la certitude qu'un jour l'équipe bordelaise retrouverai l'élite ! 


Merci à Babelio et aux Editions Ouest France pour l'envoi de ce livre dans le cadre de l'opération Masse Critique.  


A la recherche du damier à galons. L'histoire secrète du FC Lorient. 

Studio Makma - Ornella Centineo 

Editions Ouest France, 2025 




Connaissez-vous le stade du Moustoir ? Savez-vous qui sont les Merlus ? Est-ce que vous vous souvenez du dernier match de Baki ? Etiez-vous dans les tribunes ou devant la télé lors de la finale de la Coupe de France de foot, en mai 2002 ? 

Si vous répondez par la négative à toutes ces questions, ce n'est pas grave : il vous suffira d'ouvrir la bande dessinée A la recherche du damier à galons et de suivre Victor, le héros, dans ses aventures spatio-temporelles pour tout comprendre. Et si, au contraire, vous avez tout de suite vu où je voulais en venir : bravo, ça veut dire que vous en savez déjà beaucoup sur le FC Lorient, que vous y êtes sans doute assez attaché..  Cette même BD va vous rendre incollable sur l'histoire du club _mais aussi nostalgique, probablement.

En 2026, le Football Club de Lorient célèbrera ses cent ans. A cette occasion, le studio Makma et la dessinatrice Ornella Centineo viennent de sortir un roman graphique pour rendre hommage aux figures emblématiques du club et à des lieux incontournables de la ville de Lorient _dont l'histoire s'entremêle avec celle des Merlus. 

Le défi était de taille : rendre compte de tout un siècle riche en rebondissements, faire la part belle aux fondateurs de l'équipe bretonne comme à ses piliers actuels, sous forme de BD one shot, pour tous publics, novices comme fans absolus... pas simple ! Mais les scénaristes ont vraiment bien mené leur barque. 

Les premières planches nous présentent donc Victor, un jeune supporter des Merlus venu encourager son équipe pour le premier match de cette saison 2025/2026. L'ambiance est bonne, mais il se sent triste : on comprend qu'il vient de perdre sa grand-mère, elle-même fervente supportrice. 

Dans un coffre que Mamie Suzanne lui a légué en guise de trésor familial, il découvre des documents d'archives qui lui laissent entendre que le légendaire "damier à galons", tout premier maillot de l'équipe lorientaise, existerait bel et bien, et qu'il serait caché quelque part dans la ville... 

Soudainement obsédé par le tricot collector, Victor décide de mener l'enquête, d'abord dans les locaux du FCL, puis dans l'immeuble où était situé le siège du club, autrefois.. Là-bas, il va mettre les pieds dans un étrange ascenseur capable de lui faire remonter le temps. Successivement, le jeune supporter va revivre les premiers matchs en D1, l'annonce officielle de la naissance du club par Caroline Cuissard, la "mère" de la Marée Sportive puis du FCL, le nouveau départ en DRH, le rôle de certains joueurs pendant la Seconde guerre mondiale.. et bien d'autres temps forts.

Bien sûr, chaque étape est blindée de clins d'œil qui raviront les fans des Merlus ; pour les autres, pas de panique : un petit dossier documentaire en fin d'ouvrage vous explique tout, point par point. 

A la recherche du damier à galons touche la corde sensible de tous les supporters, pas seulement ceux du FC Lorient, pas seulement les amateurs de football : après tout, chaque club sportif a son lot d'histoires de famille, d'anecdotes, d'évènements marquants... La "transmission" de l'engagement pour une équipe à travers les générations est vraiment bien décrite ; elle nous rappelle que derrière les vitrines, les joueurs professionnels et les sponsors, ce sont aussi les anonymes _spectateurs ou personnalités oubliées_ qui tiennent la barraque. 

On notera qu'on apprend beaucoup de choses sur la ville, son évolution, sa reconstruction, indépendamment des questions footballistiques ; on sent que cette BD est bien documentée. 

Une bien belle découverte, donc ! J'avoue avoir été parfois dépassée _surtout au début, par la touche fantastique et par tous ces voyages dans le temps qui s'enchaînent... mais on se prend vite au jeu.