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mercredi 10 juin 2026

[MANGA] Détective Conan - Gosho Aoyama (1994, série en cours)

Détective Conan

Gosho Aoyama 

Kana 

Série shônen débutée en 1994, toujours en cours ! On en est au tome 105 en France (et 107 au Japon). 


Tome 1

Shinichi, 17 ans, passe son temps libre à jouer les détectives en herbe. Cela lui réussit : son sens de la déduction lui vaut déjà une certaine renommée auprès de la police locale, qui ne semble plus étonnée de le voir débarquer sur une scène de crime. Sa passion pour les enquêtes vire parfois à l'obsession, au grand agacement de son amie Ran qui a parfois l'impression de passer au second plan. 

Un jour, une affaire tourne mal, et une bande de malfaiteurs surnommés "les hommes en noir" lui font ingurgiter un poison. Shinichi ne meurt pas, mais son corps se transforme en celui d'un enfant de 6 ans. Forcément, sa vie change du tout au tout : on a beau être un excellent détective, difficile de se faire entendre lorsqu'on n'est "qu'un petit", et que personne ne vous reconnaît _même pas votre copine ! 

Aidé par le professeur Agasa, seul ami à connaître sa véritable identité, Shinichi va se faire appeler Conan et va être recueilli temporairement par Ran. Cette dernière vit avec son père, un détective raté qui se prend pour un génie : cela va lui permettre de garder un pied dans son univers de prédilection et de continuer à enquêter comme un pro. 

Parallèlement, il part en quête de l'antidote qui lui rendra son apparence d'origine. 

Avis  

J'étais passée complètement à côté de ce célèbre manga ! Il a fallu qu'une poignée d'élèves me suggère qu'on en parle en club lecture pour que je me penche dessus _à vrai dire, je trouvais leur engouement suspect et je voulais vérifier qu'il n'y ait rien de chelou dedans avant de le mettre au CDI... Mais non, pas du tout ! Son succès est tout à fait compréhensible et ce premier tome a de quoi séduire les lecteurs de tous âges, pour bien des raisons : 

- les enquêtes, courtes et bien ficelées, sont agréables à lire même si on n'est pas fan d'histoires policières  

- l'auteur représente bien la difficulté d'être écouté lorsqu'on est un enfant

- la romance impossible entre Ran et Shinichi "coincé" dans son enveloppe de Conan

- les zones d'ombres des personnages _ on devine qu'il y a un mystère autour des parents de Shinichi

- la touche d'humour _ Détective Conan est avant tout un manga drôle, avec quelques personnages à fort potentiel comique (M. Mouri, le professeur Agasa...)  

Cette série en réconciliera plus d'un avec le genre policier. 


Tome 2  (1997)



Dans ce tome 2, on suit le héros dans sa redécouverte des "joies" de l'école primaire ! Logé temporairement, et sous une fausse identité, chez M. Mouri et sa fille Ran, Conan doit faire des pieds et des mains pour tenir son rôle, que ce soit dans ses escapades avec ses nouveaux copains de classe, ou auprès du détective M. Mouri, qu'il accompagne plus ou moins discrètement dans ses enquêtes.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que le travail ne manque pas dans les rues de Tokyo : une jeune fille cherche son père disparu, un homme meurt carbonisé à la fête du feu, et dans une maison fermée depuis des années, on entend de drôles de cris... Attention à ne pas s'arrêter aux apparences : les victimes et les bourreaux ne sont pas toujours ceux qu'on croit ! 

Conan met entre parenthèses sa recherche de l'antidote qui lui rendra son corps de jeune homme, car il est trop occupé à éclaircir les mystères ! Faute de mieux, le professeur Agasa fait de lui un "enfant augmenté" en l'équipant de gadgets visant à compenser les limites que lui imposent son petit gabarit : transformateur de voix, bretelles élastiques, chaussures bricolées... 

L'action est toujours aussi bien menée, de même que les intrigues ! 




mardi 31 juillet 2018

Piège nuptial - Douglas Kennedy (1994)

Un matin, une collègue a débarqué au CDI avec un sac plein de bouquins. C'était insolite, mais pas surprenant outre mesure. En effet, quelques jours plus tôt, nous avions déploré de concert le manque de romans "niveau adulte" dans le fonds fictions du collège et elle m'avait dit qu'elle comptait dans sa bibliothèque un certain nombre de livres de poche qu'elle n'ouvrirait sans doute plus jamais. Elle les amènerait un de ces jours : autant qu'ils servent à quelque chose. Bien bien. Il s'agissait essentiellement de romans policiers et de quelques uns de ces best-sellers sur lesquels mes profs de fac ne pouvaient s'empêcher de vomir dès qu'ils en avaient l'occasion. Convaincue à l'époque que l'avis bien arrêté des universitaires ne pouvait être contredit, je les avais snobés en toute insouciance, sans me douter qu'il me faudrait les cataloguer dix ans plus tard.



Quoi qu'il en soit, son geste était louable, et j'ai quand même voulu le lui rappeler avant qu'elle ne reparte vaquer à ses occupations. Déclinant tout remerciement, elle a soudain tenu à m'assurer qu'elle n'avait pas "acheté tous les romans" en question et que, concernant les autres, elle "ne les aurait pas achetés si elle avait su que ça parlait de ça". Autant dire que son affolement m'a laissée perplexe, et j'ai craint trente secondes qu'elle ait fait don de livres de cul à la communauté éducative. Mais qu'on se rassure, ce n'était pas le cas. Après avoir passé la marchandise au crible, la conclusion est la suivante : elle s'est bien monté la tête pour rien.

Figurait dans le tas Piège nuptial, le premier roman de l'écrivain à succès Douglas Kennedy. Il était d'abord paru dans les années 1990 sous le titre Cul de sac.



L'histoire 

Nick Hawthorne mène une vie monotone, sans sel et sans contrariétés. Solitaire et fuyant l'idée-même d'ambition, ce journaliste américain a passé les dix dernières années de sa vie à écumer les rédactions locales situées à portée de sa Volvo sans jamais tenter de se faire une place dans l'une d'entre elles. Jusqu'au jour où il est pris de fascination pour une vieille carte de l'Australie dégotée dans une librairie de Boston : l'appel de l'aventure au pays des kangourous est alors irrésistible. Comme quoi, tout arrive, même aux plus casaniers. Quelques heures plus tard, Nick retire ses économies à la banque et saute dans un avion en partance pour Darwin. 



Là-bas, le Yankee va vite déchanter. Moyennement bien accueilli par la population locale, il se débrouille pour racheter un minibus à un couple d'illuminés qui vivait dedans jusque-là et s'empresse de quitter le bled paumé où il a atterri : après tout, s'il est venu dans le coin, c'est avant tout pour découvrir le vaste et mystérieux "bush australien". 

En route, il percute mortellement un kangourou : est-ce un signe ? Peut-être, mais il décide de ne pas en tenir compte et poursuit son chemin. Quelques jours plus tard, sa ligne de vie va être déviée par une rencontre d'un tout autre genre ! Une jeune auto-stoppeuse aux allures de paysanne prend place sur le siège passager, avec son corps de rêve et son ignorance crasse. L'appel de la queue fera le reste. Après quelques nuits torrides, Nick commence à s'épuiser, et Angie _ l'auto-stoppeuse_ devient collante et se met à causer d'amour, de famille et d'autres conneries du même style. De plus, il s'avère que la jeunette sait jouer des poings quand on la cherche, et que ses colères ont quelque chose de flippant dans leur démesure. Alors qu'il réfléchit à une manière subtile de la contrôler puis de rompre, Angie passe à l'action : le mode mante religieuse est activé !

Le prix de la Mante Religieuse est décerné à  Piège Nuptial 

Quelques jours plus tard, Nick se réveille à Wollanup, un village paumé de l'outback, géré par une poignée de rustres méprisant la société moderne... et remarque qu'il porte une alliance au doigt.
On comprend petit à petit qu'Angie l'a drogué pour le ramener chez elle, et que leur mariage a été célébré alors qu'il était encore inconscient. Impossibilité de s'enfuir, obligation de s'intégrer et d'engrosser au plus vite son épouse, car c'est comme ça que ça se passe, ici. Nick est complètement coincé ; sa vie va-t-elle vraiment s'achever à Wollanup, au milieu des quatre familles qui composent la communauté et dont les gosses forniquent entre eux, de l'abattoir de kangourous, du garage d'un beau-père toujours prompt à coller un fusil sur la tempe à qui ne lui dit pas amen, d'une femme aussi nymphomane qu’irascible, des "crédoches" _la monnaie locale qui ressemble plus à des tickets de rationnement... et de cette puante montagne d'ordures qu'on fait flamber de temps en temps, ce qui donne lieu à un "barbecue géant" ? 

Fait comme un rat _ou comme un kangourou 

Piège nuptial, Cul de sac, voilà deux titres qui conviennent parfaitement aux déboires du journaliste. Encore que Piège nuptial soit sans doute celui qui représente le mieux le basculement du héros dans le cauchemar. Après tout, Nick se fait prendre au collet par une jeune femme dont il avait sous-estimé l'intelligence, la force de caractère, la force physique. S'il n'avait pas joué les bonhommes solitaires en manque d'amour pour faire passer plus facilement l'auto-stoppeuse sur la banquette arrière, il ne se serait pas retrouvé avec une seringue dans le bras et la bague au doit. Ou peut-être que si, qui peut savoir ?

Avec des si...

Disons que si vous avez du mal à sortir de votre routine pour vous aventurer dans l'inconnu, évitez de lire ce livre : il pourrait vous dégoûter d'entreprendre quoi que ce soit de nouveau, et au contraire vous encourager à vous en tenir à petites habitudes rassurantes _ou sclérosantes, tout dépend du point de vue.



Piège nuptial est quelque peu angoissant : les personnages principaux montent en pression au fil des pages, tandis que le suspense court jusqu'aux dernières lignes. Pourtant, malgré l'enfer qu'il fait vivre à son héros, malgré le drame social à l'origine de ce trou paumé, Douglas Kennedy ne lésine pas sur l'humour (noir) et envoie ses ploucs de Wollanup se vautrer dans des situations plus cocasses les unes que les autres. Il me semble que ce premier roman est plus que convaincant ; voilà des mois que la lecture d'un bouquin ne m'avait pas autant éclatée ! Le genre d'histoire qui tombe à pic pour qui a eu le gésier retourné par Et plus encore de Patrick Ness, quelques semaines plus tôt !     

KENNEDY, Douglas. Piège nuptial. Pocket, 2011. Trad. Bernard Cohen. 256 p. ISBN 978-2-266-19282-8


vendredi 20 avril 2018

Les cancrelats, à coups de machette - Frédéric Paulin (2018)

Merci à Babelio et aux éditions Goater pour l'envoi du roman de Frédéric Paulin Les cancrelats, à coups de machette, dans le cadre de l'opération Masse Critique !


6 avril 1994. François est un jeune boxeur Tutsi qui s'entraîne dur pour se faire une place dans un Rwanda à feu et à sang. Au moment où il atteint la renommée en venant à bout du Maillet, son adversaire Hutu, le président Habyarimana est assassiné. Cet événement, qui officialise le génocide déjà en cours dans le pays, va l'empêcher de profiter pleinement de sa victoire : il est contraint de quitter le ring pour échapper à son public _majoritairement Hutu, et se lance avec lui dans une course poursuite en plein Kigali pour sauver sa peau. Hors du ring, il n'est plus qu'un cancrelat parmi tant d'autres, un cancrelat qui porte des gants de boxe, certes, mais un cancrelat quand même. Son marathon sanglant l'emmènera plus loin que prévu, jusque dans la cellule d'un commissariat où il vivra l'enfer... Quelques rues plus loin, son amie Dafroza s'est résolue à quitter sa mère pour rester en vie ; dans sa fuite, elle croise Marie-Ange, qui semble bien porter son nom, mais pas tant que ça en fait. Elle restera en vie, mais tout comme son compagnon, elle se demandera longtemps si la mort n'aurait pas été un sort préférable.

Vingt ans plus tard, le colonel Jean Dante s'arrache les cheveux en parcourant différentes régions d'une France encore abasourdie par les attentats : en Gironde, près de Paris et maintenant en Bretagne, on a retrouvé plusieurs cadavres découpés de Rwandais qui se sont avérés être des figures du Hutu Power. Qui, pourquoi, et pourquoi de cette manière ces hommes ont-ils été tués ? C'est à lui que revient la lourde tâche de résoudre la sordide affaire. Pour l'aiguiller dans son entreprise, il ne peut compter que sur Tue-Mouche, un soldat dont il sait bien peu de choses sinon qu'il a bourlingué aux quatre coins du monde, sur une mystérieuse jeune femme Tutsie, et sur ses propres souvenirs de missions menées au Rwanda pendant le génocide. Pas de chance pour lui, ses alliés de choc semblent avoir fait voeu de silence et il se retrouve rapidement bloqué dans son enquête. Dante se résigne alors à faire appel à la juge Hidalgo, une quarantenaire peu familière du terrain mais néanmoins au fait de l'implication de la France lors du massacre des Tutsis.

Les cancrelats, à coups de machette est le troisième volet d'une trilogie de romans policiers ficelés par Frédéric Paulin et publiés aux éditions Goater. Cette fiction s'appuie sur les réalités d'une période sombre _et trop vite tombée dans l'oubli_ de l'humanité, du Rwanda et de la France. En effet, peu d'écrivains ont osé ouvrir leur bouche et faire couler l'encre à ce sujet. Si on ferme déjà à demi les yeux sur les images du massacre des Tutsis et des Hutus modérés par les Hutus extrémistes, sur les chiffres impressionnants mais abstraits de 800000 assassinats perpétrés en quelques semaines, on a carrément blackouté le rôle des forces Françaises présentes au Rwanda pendant les événements. Lui l'a fait. Par le biais d'une enquête policière et à travers des personnages qu'on voit évoluer à travers le temps, au gré des traumatismes qu'ils subissent qui impacteront irrémédiablement leur mental, au fil de l'Histoire qui s'écrit sous leurs yeux et qui les font devenir tour à tour proies et chasseurs, Frédéric Paulin décrit et dénonce.

Il m'a semblé que le travail d'enquête passait finalement au second plan dans Les cancrelats, à coups de machette. A la moitié de cet ouvrage qui se compose de six parties, les ficelles se dessinent lentement mais sûrement ; il n'y a plus guère que Dante pour s'exaspérer de devoir naviguer à vue. La vraie force du livre de Frédéric Paulin, c'est sa valeur de témoignage et sa capacité à nous montrer l'intérieur d'une jeune femme perspicace et d'un boxeur plein d'enthousiasme qui se désintègrent à force d'être piétinés par la cruauté et l'injustice de leurs semblables.  

On ne pourra jamais comprendre ce qu'on n'a pas vécu soi-même. Mais cette vérité ne doit pas nous empêcher de nous sentir concernés par ce que vivent les autres. Voilà sans doute l'un des messages que cet auteur déjà primé pour ses romans noirs a voulu nous faire passer ; en tous cas, c'est ainsi que je l'interprète. Au final, mes connaissances du "génocide rwandais" sont toujours minces, puisque comme beaucoup de monde, j'ai bien pris soin de ne plus me confronter aux quelques images entrevues à la télévision en 1994, mais cette lecture m'a permis d'en savoir plus et de dessiner quelques repères pour mener des recherches plus approfondies. Les cancrelats, à coups de machette est la preuve que l'importance des œuvres de fictives dans la transmission de l'Histoire n'est plus à démontrer.  

Attention : comme vous pouvez vous en douter, ce livre s'adresse a un public adulte, en raison des scènes de torture et de massacre qui y sont dépeintes.

N'étant calée ni sur l'Histoire du Rwanda, ni sur les autres ouvrages composant la trilogie de Frédéric Paulin, il est possible que j'aie commis des erreurs ou des imprécisions dans ce billet. Que personne ne s'en sente froissé ; laissez-moi simplement un commentaire sur le blog ou sur la page Facebook pour que je puisse assez rapidement rectifier le tir ! 

Frédéric PAULIN. Les cancrelats, à coups de machette. Editions Goater, 2018. Coll. "Noir". 240 p. ISBN 978-2-918647-48-5   
Ill. couverture : Pierre Macé 




vendredi 15 mai 2015

Dans la série : on n'est jamais si bien servi que par soi-même : L'arbre à bouteilles - Joe R. Lansdale (1994)


"Vous allez voir, ça change des polars habituels !" m'a dit Emilie, la vendeuse des comptoirs de Magellan lors de mon dernier passage à Bordeaux. Il pleuvait, on était en fin de matinée et j'étais venue errer dans le magasin en attendant de retrouver ma pote un peu plus tard. Ca m'a fait plaisir d'y revenir, depuis le temps ; c'est un peu comme la caverne d'Ali Baba, en bien rangé et avec des livres. Le genre d'endroit dont ne sort que rarement les mains vides. 

Sur son conseil, j'ai donc parcouru les différents romans policiers de leur sélection, en m'attardant plus sur celui qu'elle m'avait vanté : L'arbre à bouteilles, de Joe R. Landsale ; ce livre de poche marque le début des aventures de Hap Collins et Leonard Pine, les deux personnages principaux "qui vont mener l'enquête. Pourtant, ils ne sont pas policiers, et de plus, ils sont très différents l'un de l'autre. Ca donne un drôle de mélange, des situations cocasses. On rit à toutes les pages." 




A vrai dire, j'ai tourné les pages par politesse car j'ai du mal avec les romans policiers. Difficile de savoir si l'overdose date des lectures analytiques et cursives du collège (Sans-Atout, Le chien des Baskerville qui m'avait tout particulièrement fait chier, Simenon...) ou si le dégoût a été entretenu par l'univers d'enquêtes et de flicaille qui s'est imposé dans les séries télévisées. Exception pour l'Inspecteur Barnaby : on se paye de tellement bons délires avec ma mère sur sa tête, sur le carré de sa femme, sur son assistant tout mou, sur l'univers un peu kitch, sur le générique très strange... que c'est difficile de cracher dessus. 

Image piquée ici

Mais je venais déjà de refuser une dégustation de thé à "Emilie"_ je ne m'y attendais tellement pas que j'ai dit "non" par réflexe. Je pouvais bien faire l'effort de lire un résumé de bouquin. D'ailleurs, il faut croire que la fille a bien vendu sa marchandise car je suis sortie du magasin avec Hap et Leonard tassés dans mon sac à dos.


L'histoire 

La vie de Hap Collins n'est pas vraiment trépidante. Sa femme est morte, il travaille pour presque rien dans un champ de roses et il peine à conserver son logement. Ses seules richesses : son pick-up et son ami Leonard.  

Pour ce dernier, le moral n'est pas non plus au beau fixe : son oncle Chester adoré, celui chez qui il passait toutes ses vacances lorsqu'il était petit, est mort en lui laissant pour héritage sa vieille maison pourrie, une belle somme d'argent... et une impressionnante collection de bons de réduction périmés. Outre la peine que lui cause cette perte, ce sont d'anciennes blessures qui s'ouvrent en lui : Chester a ni plus ni moins renié son neveu lorsqu'il a appris qu'il était homo, et le contact n'a jamais été rétabli avant que le vieux ne casse sa pipe. 

Léonard vient tout naturellement chercher Hap dans son champ de roses pour qu'il lui donne un coup de main pour organiser les obsèques, et pour réparer la maison : il y a du boulot d'un côté comme de l'autre ! Hap ne se fait pas prier. Son amitié pour Leonard surpasse de loin ses obligations professionnelles. Les voilà partis pour LaBorde, dans les profondeurs du Texas.    

Les marteaux et les clous font leur sortie sur fond de souvenirs, de nostalgie et de regrets. Que la maison voisine de celle de Chester soit une "crack house", passe encore, même si c'est bien triste de voir des jeunes vous insulter et se shooter sous vos yeux sans pouvoir y faire grand chose. C'est parfois sous votre propre plancher que vous faites les découvertes les plus glauques.  


La minute système D 

Plus encore que l'héritage matériel qu'il lui laisse, Chester engage une sorte de réconciliation posthume avec Léonard. En effet, Hap et Leonard comprennent très vite que le vieil homme n'était pas fou au point de laisser traîner gratuitement derrière lui des objets improbables, tels que les bons de réduction périmés, ou une toile peinte par Leonard dans sa jeunesse. La démarche est claire : il a semé des indices afin que son neveu prenne le relais d'une enquête qu'il menait dans le dos de la police avant de mourir. Hap est dubitatif ; pourquoi se cacher des flics si la cause est noble ? Après quelques jours passés à LaBorde, il sera en mesure de répondre lui-même à sa propre question en constatant que le souci majeur des autorités locales, c'est de ne pas faire de vagues dans les quartiers mal famés. Des mineurs qui se droguent, qui dealent, qui disparaissent mystérieusement ? On ferme les yeux et hop ! le problème et réglé. De toute façon, tant que ça ne concerne que des Noirs... Un de plus, un moins...


Discriminations  

A travers la voix de Hap, le "blanc" "démocrate" qui ne s'embarrasse pas de préjugés malgré ses faux airs de rustre lubrique, on constate que les mentalités ne semblent avoir évolué que modérément depuis le XIX° siècle. Près de la masure de l'oncle Chester, l'appartheid tacite règne ; on l'accepte, on le revendique ou on s'y résigne. Trois personnages semblent profondément marqués par la ségrégation ambiante et sont animés d'un fort esprit de revanche. Florida, fière de sa réussite, de son indépendance... et réticente à l'idée d'avoir une relation longue avec un Blanc car elle est convaincue qu'il ne voit en elle qu'une sorte d'esclave facile à prendre. Hanson se définit comme un "bon flic" et met un point d'honneur à se la jouer et à montrer que lui aussi, le Black, peut jouer du flingue. Pour ces deux-là, en mettre plein la vue aux autres et se distinguer est un moteur, pour ne pas dire un projet de vie. Quant à Leonard, il cumule les fautes de goût : il est Noir et homosexuel, et ne peut compter que sa ruse et sur son humour grinçant pour s'imposer _mais ça fonctionne plutôt bien. L'héritier de Chester Pine manie bien l'autodérision et ne cache pas des goûts en matière d'hommes, même s'il se défend de ressembler de près ou de loin aux "folles". Cette peinture à la fois crue et sensible d'un pan de la société texane, sans toute pas bien éloignée de la réalité dans les années 90, est l'une des grandes réussites de L'arbre à bouteilles

Elle fait d'ailleurs bien écho à la relation complexe qui unit Hap et Leonard. On sait que les deux hommes ont un passé commun, un passé plutôt douloureux qui est partiellement évoqué à travers leurs paroles respectives ; Hap a perdu sa femme dans une précédente aventure sordide tandis que Léonard s'en est tiré avec une patte estropiée. Le malheur a contribué a rendre leur amitié indéfectible ; et c'est parce que plus rien ne peut la mettre à mal que Hap le fauché se permet de lancer à Leonard le boiteux quelques vannes de mauvais goût.


Mucho Mojo

Mucho Mojo est le titre original du roman ; il fait référence à un dialogue entre Florida et Hap, en train de contempler la crack house détruite. C'est un peu dommage que ce titre n'ait pas été conservé dans la version française, parce qu'il me paraît plus parlant que "l'arbre à bouteilles". "Mucho mojo", c'est ce que disait la grand-mère de Florida quand quelque chose ne tournait pas rond. "Mucho" pour "beaucoup" et "mojo" pour "magie noire". Mais l'avocate explique que, par un glissement de sens, "mojo" est devenu un synonyme "poétique" de "sexe". Mucho mojo, beaucoup de magie noire, beaucoup de sexe _dans ses réalisations diverses, variées et condamnables quand la pédophilie entre en jeu ; en gros : un joyeux bordel et un sacré nœud de vipères à démêler.




Si tout comme moi vous n'êtes pas très en joie dans le rayon polar de votre libraire, L'arbre à bouteilles et sa paire d'enquêteurs de fortune saura vous réconcilier avec le genre et même vous faire rire.

A part ça, je suis prête à parier que la vendeuse des Comptoirs de Magellan a pensé à cet extrait précis quand elle m'a dit que certains passages étaient vraiment très drôles :

"_Surveillez votre langage, protesta Warren. 
_ Excusez-moi, dit Hanson. 
_ Parfait, dit le vieil homme. Je suis facilement choqué. 
_ Mais c'est vrai, non ? insista Hanson. Même modus operandi. 
_ Transmission d'une pratique, dit Warren. Attendez une minute. (Il mit ses doigts dans sa bouche et ôta son dentier qu'il posa sur table, à côté de sa tasse à café.) Les connards qui font ça sont durs à choper, ajouta-t-il. 
Ses lèvres s'agitaient maintenant comme un drapeau dans le vent. 
_ Merde ! s'exclama Leonard. Remettez vos dents ! J'essaie de boire mon café, là. 
[...] 
_ Je crois que je comprends tout ça, dit Hanson. Mais... bon sang, j'suis d'accord avec Leonard, remettez vos dents ! 
Doc Warren l'ignora, lui aussi, et continua à siroter tranquillement son café. Ses lèvres molles faisaient un bruit de cochon à l'abreuvoir."

Si l'histoire avait été un poil moins glauque, je l'aurais présentée aux CDI !


=> Voici un lien vers une critique qui conserve bien l'esprit de l'auteur et le ton employé. 

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LANSDALE, Joe R. L'arbre à bouteilles. Une enquête de Hap Collins et Leonard Pine. Gallimard, 2000. Coll. Folio Policier. 363 p. ISBN 978-2-07-030059-4