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mardi 30 décembre 2025

[MASSE CRITIQUE] A la recherche du damier à galons. L'histoire secrète du FC Lorient. Ornella Centineo ; Martin Le Blévec ; Tim Cadic (Studio Makma) ; Hugo James (2025)

Le foot ne m'intéressait pas, avant que j'arrive au lycée. C'est en entrant en seconde que j'ai remarqué que le parcours de l'équipe de France, la D1 et les coupes d'Europe tenaient lieu de facteurs d'intégration. Tout le monde avait l'air de suivre une équipe, même de loin, et les gens se vannaient à coups de blagues de supporters que je ne comprenais pas. Notre prof d'histoire-géo arborait régulièrement des fringues FCGB : est-ce qu'il espérait attirer notre sympathie de cette manière ? on se le demandait parfois ; malgré tous ses efforts pour nous faire avancer dans le programme, on a mis une misère pas possible à ce jeune stagiaire affublé de lunettes fines, d'un gros épi sur le front, et bourré de tics nerveux. Après coup, j'ai compris que c'était juste un vrai supporter, passionné de son club. 

Il fallait que je range d'un côté ou d'un autre pour par être trop larguée, alors j'ai commencé à suivre les matchs des Girondins de Bordeaux, comme la majorité des Périgourdins. 

On était fin 2001 ; un dimanche d'octobre, c'est venu comme ça. J'ai branché sur WitFM mon petit radiocassette tellement stylé et j'ai écouté ce qui se passait. Un devoir à faire parmi tant d'autres. C'était Bordeaux-Metz, au stade Chaban Delmas. Il ne se passait pas grand chose, mais la voix du commentateur (Alain Bauderon ? pas sûre...) rendait la moindre passe spectaculaire. Aux silences du journaliste répondaient les chants des supporters du Virage Sud. Dugarry commençait à s'agacer. Le suspense était insoutenable ; il l'a été encore plus lorsque Pauleta a ouvert le score à la 85ème minute, car cela voulait dire qu'il en restait encore 5, "sans compter le temps additionnel" pour "tenir" le score et empocher les 3 points. Ce qui s'est finalement bien produit. 

A la fin de la retransmission, j'ai noté consciencieusement la date et l'heure du prochain match : la machine était lancée, j'avais hâte de suivre à nouveau "mon" équipe de guerriers. Il ne s'agissait même plus d'avoir la satisfaction de comprendre de quoi parleraient les autres le lendemain ; l'intérêt était véritable. 

Il ne s'est jamais vraiment éteint, depuis. Bien sûr, la phase groupie est derrière moi, et ça fait longtemps que je ne découpe plus les unes de Sud-Ouest Dimanche et le cahier sport du lundi pour tapisser les murs de ma chambre. Mais dès que j'en ai l'occasion, je regarde les matchs de N2 des Girondins, ou j'écoute Julien Bée les commenter à la radio, avec la certitude qu'un jour l'équipe bordelaise retrouverai l'élite ! 


Merci à Babelio et aux Editions Ouest France pour l'envoi de ce livre dans le cadre de l'opération Masse Critique.  


A la recherche du damier à galons. L'histoire secrète du FC Lorient. 

Studio Makma - Ornella Centineo 

Editions Ouest France, 2025 




Connaissez-vous le stade du Moustoir ? Savez-vous qui sont les Merlus ? Est-ce que vous vous souvenez du dernier match de Baki ? Etiez-vous dans les tribunes ou devant la télé lors de la finale de la Coupe de France de foot, en mai 2002 ? 

Si vous répondez par la négative à toutes ces questions, ce n'est pas grave : il vous suffira d'ouvrir la bande dessinée A la recherche du damier à galons et de suivre Victor, le héros, dans ses aventures spatio-temporelles pour tout comprendre. Et si, au contraire, vous avez tout de suite vu où je voulais en venir : bravo, ça veut dire que vous en savez déjà beaucoup sur le FC Lorient, que vous y êtes sans doute assez attaché..  Cette même BD va vous rendre incollable sur l'histoire du club _mais aussi nostalgique, probablement.

En 2026, le Football Club de Lorient célèbrera ses cent ans. A cette occasion, le studio Makma et la dessinatrice Ornella Centineo viennent de sortir un roman graphique pour rendre hommage aux figures emblématiques du club et à des lieux incontournables de la ville de Lorient _dont l'histoire s'entremêle avec celle des Merlus. 

Le défi était de taille : rendre compte de tout un siècle riche en rebondissements, faire la part belle aux fondateurs de l'équipe bretonne comme à ses piliers actuels, sous forme de BD one shot, pour tous publics, novices comme fans absolus... pas simple ! Mais les scénaristes ont vraiment bien mené leur barque. 

Les premières planches nous présentent donc Victor, un jeune supporter des Merlus venu encourager son équipe pour le premier match de cette saison 2025/2026. L'ambiance est bonne, mais il se sent triste : on comprend qu'il vient de perdre sa grand-mère, elle-même fervente supportrice. 

Dans un coffre que Mamie Suzanne lui a légué en guise de trésor familial, il découvre des documents d'archives qui lui laissent entendre que le légendaire "damier à galons", tout premier maillot de l'équipe lorientaise, existerait bel et bien, et qu'il serait caché quelque part dans la ville... 

Soudainement obsédé par le tricot collector, Victor décide de mener l'enquête, d'abord dans les locaux du FCL, puis dans l'immeuble où était situé le siège du club, autrefois.. Là-bas, il va mettre les pieds dans un étrange ascenseur capable de lui faire remonter le temps. Successivement, le jeune supporter va revivre les premiers matchs en D1, l'annonce officielle de la naissance du club par Caroline Cuissard, la "mère" de la Marée Sportive puis du FCL, le nouveau départ en DRH, le rôle de certains joueurs pendant la Seconde guerre mondiale.. et bien d'autres temps forts.

Bien sûr, chaque étape est blindée de clins d'œil qui raviront les fans des Merlus ; pour les autres, pas de panique : un petit dossier documentaire en fin d'ouvrage vous explique tout, point par point. 

A la recherche du damier à galons touche la corde sensible de tous les supporters, pas seulement ceux du FC Lorient, pas seulement les amateurs de football : après tout, chaque club sportif a son lot d'histoires de famille, d'anecdotes, d'évènements marquants... La "transmission" de l'engagement pour une équipe à travers les générations est vraiment bien décrite ; elle nous rappelle que derrière les vitrines, les joueurs professionnels et les sponsors, ce sont aussi les anonymes _spectateurs ou personnalités oubliées_ qui tiennent la barraque. 

On notera qu'on apprend beaucoup de choses sur la ville, son évolution, sa reconstruction, indépendamment des questions footballistiques ; on sent que cette BD est bien documentée. 

Une bien belle découverte, donc ! J'avoue avoir été parfois dépassée _surtout au début, par la touche fantastique et par tous ces voyages dans le temps qui s'enchaînent... mais on se prend vite au jeu. 



dimanche 23 novembre 2025

[MASSE CRITIQUE] ThrillerVille - Lerenard / Puvilland (2025)

Heureusement qu'il reste des livres à lire, des pieds pour courir et des cartons à faire... La vie serait impossible autrement. 


TranquilleVille est un patelin à première vue semblable à bien d'autres au Québec : situé au cœur d'une forêt dense et perforé par un lac aux attractions surprenantes, ses habitants se croisent ou se retrouvent entre la supérette, le bar, le poste de police plus ou moins animé, le fast-food et la station de radio locale ... 

Mais en y regardant le plus près, il semblerait que la ville porte assez mal son nom. En effet, d'étranges événements s'y produisent depuis des décennies : certains évoquent un sasquatch mangeur d'hommes, d'autres un monstre du lac... et tous frissonnent au souvenir de La Machine, un tueur en série aux allures de colosse, qui a heureusement été arrêté. 

Malgré tout, la vie suit son cours : les jeunes font du motocross dans les bois, Madame Marquette va aux champignons malgré les interdits du garde forestier, tandis que Bérubé lance des bâtons de dynamite dans le lac. Le soir, tout ce petit monde part boire des coups à la Barbière... fameux bar à bières où le sergent McKenzie va apprendre que La Machine s'est évadé de prison. 

Tranquille Ville est à deux doigts de redevenir Thriller Ville... mais personne ne s'en doute. 

Cette bande dessinée m'a été envoyée dans le cadre de l'opération Masse Critique "Mauvais genres" : merci donc à Babelio et à Daniel Maghen Editions pour cette belle découverte. 

Accrochez-vous ! Les premières planches vous paraîtront déstabilisantes voire difficiles à comprendre, car les nombreux personnages sont présentés pêle-mêle, dans des situations un peu WTF qu'on a bien du mal à cerner. 

Mais au fur et à mesure, un fil rouge se dégage ; les liens entre les protagonistes s'éclaircissent grâce à des flashbacks improbables que les auteurs nous dévoilent, et tous deviennent terriblement attachants en dépit des actes horribles qu'ils commettent ! Pas de gentils, pas de méchants, juste des humains siphonnés à des degrés différents, ou simplement dépassés par leur bienveillance... 

A noter la présence de plusieurs figures féminines fortes : Lio la journaliste qui met les pieds dans le plat, Nelly la garagiste championne de bras de fer, Bernadette la patronne du burger.. 

La construction de l'histoire vraiment astucieuse ; il y aurait matière à faire une série horrifique de tout ça ! Horrifique, car, il faut bien le reconnaître, on tranche dans le vif à ThrillerVille : poules égorgées (sacrilège !), corps poignardés, membre arrachés... Si on ne nous épargne rien visuellement, les vignettes gore sont cependant toujours contrebalancées par une bulle marrante ou une scène décalée : rien de trop stressant au final _ même si forcément, ce n'est pas un BD qui risque de finir au CDI, ahah !

Une BD parfaite pour les amateurs d'humour noir, d'action, de bizarreries et de décors canadiens. Vous l'aurez compris, j'ai beaucoup aimé !  

ThrillerVille 

Lerenard / Puvilland 

DM Editions, 2025


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lundi 20 octobre 2025

[Prix Bouk1 des collégiens] La sélection 5° pour 2025 / 2026

Cette année, on s'intéresse à la sélection 5° du Prix Bouk1 proposé par Babelio. 

Je vous laisse vous référer au site Internet de Babelio pour savoir à quoi correspondent exactement les phases 1 et 2 de ce prix littéraire pour les jeunes. 


L'étoile du soir 

Siècle Vaëlban 

Albin Michel Jeunesse, 2023 




Kinjal est une fillette pleine de vie, curieuse et intelligente, mais elle souffre de son statut de cadette dans la famille. Vivre dans l'ombre d'une sœur aînée parfaite n'est pas toujours simple : il n'y a que dans la montagne, son terrain de jeu préféré, qu'elle se sent vraiment à sa place. Elle s'y sent protégée par les esprits de la nature. 

Ses préoccupations d'enfant vont être bientôt balayées par la dégradation soudaine de l'état de santé de sa grande sœur : atteinte de la "maladie des fleurs de chair", Chadna va mourir. Kinjal est alors traversée de mille émotions diverses, entre la conscience de son amour pour elle, la culpabilité de l'avoir jalousée, la crainte de ne pas être à la hauteur, aux yeux de ses parents... 

L'école se termine pour elle _on est en Inde, sa famille a peu de moyens, et il faut "remplacer" Chadna qui ne peut plus travailler. Kinjal s'enfuit dans la montagne dès qu'elle peut. Elle y découvre deux bébés panthère orphelins, et entreprend de les sauver à coup de lait de chèvre... Elle va également s'y faire un nouvel ami.  

L'étoile du soir est un roman jeunesse plein de douceur en dépit de la gravité des sujets traités ; Siècle Vaëlan arrive très bien à parler de deuil, de maladie, d'amitié et d'avenir à hauteur d'enfant. Il y est aussi question des sens multiples des mots et des prénoms. 

Le saviez-vous ? La maladie des fleurs de chair existe vraiment, ça s'appelle la fasciite nécrosante et c'est bien dégueulasse. N'allez pas chercher sur Google Images. 

Coup de coeur pour les illustrations de Pauliina Hannuniemi, elles sont incroyables. 



A la belle étoile 

Brigitte Somers 

Zone J, 2023


Résumé

C'est une année scolaire comme les autres qui débute pour Emma et ses copines : elles sont dans la même classe, leurs profs s'annoncent plus ou moins sadiques, et l'insupportable Mélissa est bien décidée à mener la vie dure aux élèves impopulaires... 

L'apparition de Jeannette apporte un vent de nouveauté au collège : cette étrange jeune fille a toute la panoplie pour se faire taper à la récré : un accoutrement ancien, une façon de s'exprimer digne de la plus vieille de vos mamies, une vague odeur de poiscaille et des réactions incongrues face aux objets modernes. 

Forcément, la bande de copines est très intriguée par cette élève, qui, par le plus grand des hasards, habite tout près de chez Emma. Au cours d'une intrusion dans la maison de Jeannette (qu'elles supposaient déserte), Emma, Alice et Charlotte vont découvrir le secret de leur camarade ; soucieuses de l'aider, elles vont organiser un périple dans les Cévennes pour y trouver des pierres de lune. 

Avis 

Bon, pour une fois qu'on parle d'un roman jeunesse qui ne fait pas chialer, on va pas cracher dans la soupe ! 

Mon regard d'adulte s'est figé sur les stéréotypes qui touchent plusieurs personnages du roman (la fille populaire et méprisante qui ne pense qu'à se peindre les ongles, la prof d'EPS spectatrice des tours de piste qu'elle impose, le petit frère chiant...), et sur quelques péripéties un peu trop capillotractées. Mais un jeune lecteur y trouvera certainement son compte en termes de divertissement et de rythme. La (légère) dimension historique est également intéressante. 

A la belle étoile, c'est : des loups, des ours, des lynx, un épisode cévenol, des Visiteurs revisités, du hareng au goûter, quelques stories à l'orthographe douteuse et beaucoup de chantage... 

Le + : on y apprend la différence entre hiverner et hiberner. C'est important. 



#ToutlemondeDétesteLouise 

Annelise Heurtier 

Casterman, 2023 



Résumé

Louise se sent enfin "comme tout le monde" : pour son anniversaire, ses parents lui ont offert un smartphone. Ils n'étaient pas trop pour... Mais, conscients que lorsqu'on est en 5°, ne pas en avoir devient une entrave à la socialisation, ils ont fini par céder. 

Au début, tout se passe bien : Louise fait des photos avec ses copines Nour et Romy, discute avec elles, partage sa passion des chevaux, brave même l'interdit en s'inscrivant sur le réseau social LikeMe. Elle commence à devenir populaire au point de taper dans l'oeil du beau Jonas, tant convoité par Romy. Lorsque cette dernière s'en rend compte, elle déverse son seum sur Louise en postant plusieurs photos et messages diffamatoires dans le groupe des 5°. Elle l'accuse notamment d'avoir embrassé Jonas, ce qui est faux. Très vite, les réactions des autres élèves pleuvent : la jeune fille se fait rapidement traiter de traîtresse, d'allumeuse, de salope... 

En quelques semaines seulement, le piège du cyberharcèlement se referme sur Louise : elle voit bien que réagir semble mettre de l'huile sur le feu, mais garder le silence, c'est donner raison à ses détracteurs... Alors que faire ? 

Avis : 

Annelise Heurtier m'avait déjà convaincue avec Sweet Sixteen, donc je me doutais que #ToutlemondeDétesteLouise serait une réussite. Ici, on vit le harcèlement scolaire et ses problématiques de l'intérieur : l'effet de groupe, la rumeur qui part de rien du tout et qui devient une histoire WTF, les photos mises en scène, la honte de la victime et son sentiment d'"être le problème", le piratage informatique, l'incitation au suicide... Et surtout, on décortique les multiples raisons pour lesquelles un enfant aimé et entouré de ses parents peut choisir de ne pas en parler. L'autrice n'en fait pas des caisses, et ça sonne juste. 

A lire et à faire lire au collège _même CM2 : ce roman jeunesse est documenté, accessible, et peut servir de point de départ à un débat autour des réseaux, des smartphones, ou du harcèlement. 



Enterrer la lune 

Andrée Poulin (autrice) 

Sonali Zohra (illustratrice) 

'Alice Editions, 2022.  Coll. Deuzio


Résumé

A Padaram, en Inde, la vie n'est pas simple : il faut aller jusqu'à la rivière pour avoir de l'eau potable, et aucune installation sanitaire n'a jamais été construite à proximité du village. Les femmes souffrent particulièrement de ces manques : pour faire "ce qu'elles ont à faire", elles doivent attendre la nuit et se rendre en cachette au "Champ de la Honte". Cette absence de toilettes a bien sûr des conséquence désastreuses sur l'hygiène et la santé des gens d'une part, et sur l'accès à l'éducation des filles d'autre part : puisqu'elles n'y trouvent pas de latrines à leur disposition, on considère qu'elles n'ont plus leur place à l'école lorsque leurs règles apparaissent. 

Latika nous raconte ce quotidien injuste et frustrant pour les filles, qui ne peuvent qu'envier la liberté des garçons. Elle n'est peut-être pas une rebelle dans l'âme, mais sa colère monte quand même lorsqu'elle voit à quel point ses proches sont impactés par leurs conditions de vie. Il se pourrait bien qu'elle finisse par ouvrir sa bouche, malgré la terreur que lui inspire le sarpanch (= le chef du village). 

L'arrivée à Padaram de Monsieur Samir, un ingénieur envoyé par le gouvernement, va donner de l'espoir à Latika : si elle arrive à lui parler, peut-être acceptera t-il de construire des toilettes ? Sa place d'enfant et de fille complique pas mal les choses, mais elle est prête à prendre le risque. 

Avis

Enterrer la lune est un beau roman illustré _je me dis qu'il aurait très bien pu paraître sous forme d'album... qui aborde sans détour et avec élégance un sujet important mais difficile à traiter en littérature (surtout jeunesse). Je mets au défi les 5ème qui vont le lire d'arriver à faire des blagues scato avec cette histoire. 

Le texte est composé de courts chapitres qui sont autant de poèmes en vers libres... C'est un peu déstabilisant au début, mais on se prend au jeu. 

Prix Bouk1 des collégiens, sélection 5° ; c'est le lauréat de la phase 1, me semble-t-il ? Dites-moi si je me trompe. 

La journée internationales des toilettes aura lieu le 19 novembre prochain ! 


La fantastique famille Poulet - 1 - Maison hantée et gallinacés 

Yann Rambaud

Gulf Stream éditeur, 2023



Résumé

Grâce au pactole que l'odieuse grand-mère Aglaé a laissé en héritage, Victorin Poulet et sa famille vont enfin pouvoir quitter leur appartement étriqué : quand on a beaucoup de bazar et de grands projets à réaliser, on a besoin d'espace ! 

Les Poulet déménagent donc dans une grande et belle maison aux tuiles bleues, au milieu des champs et des vaches.. au grand désespoir d'une bande de fantômes installés ici depuis bien longtemps, et pas vraiment favorables à la colocation. Les maîtres des lieux enchaînent les mauvais tours et les phénomènes étranges plus ou moins flippants, histoire de faire fuir les nouveaux arrivants en un temps record. Sans succès. 

En effet, les Poulet sont tous tellement barrés qu'ils en deviennent encore plus insaisissables que des ectoplasmes : Victorin, toujours de bonne humeur, cumule des passions passagères.. Domino, la mère, comprend le langage des animaux entre deux bugs transitoires.. Paul, le fils, "voit" les âmes défuntes, et Mirabelle, la fille, est une mini Brigitte Bardot capable de "sentir" les émotions des gens. Autant dire qu'ils n'en sont plus à une bizarrerie près : tout cela leur passe au-dessus. Une chose est sûre, rien ni personne ne les fera partir ! 

Entre vivants et morts, qui lâchera l'affaire en premier ? Et si la guerre pouvait être évitée ? C'est dans ces moments-là qu'on apprécie d'avoir un (apprenti) medium dans la famille... 

Avis : 

Un roman drôle et original, avec plein de fraîcheur et plein de codes cassés ! L'auteur arrive à faire du motif ultra rebattu de "la famille qui débarque dans une maison hantée", une histoire à rebondissements WTF, sensible, imprévisible.. Avec les touches d'humour noir et mignonnerie qui vont toujours bien tant qu'elle restent bien dosées (comme ici). Entre le chat malchanceux qui se prend des plats et les concerts improvisés, j'ai parfois eu l'impression de regarder un cartoon (ceux avec les enclumes et les pianos qui tombent, et tout), et c'était cool.  

Ce premier tome de la Fantastique Famille Poulet a été composé par Yann Rambaud dans le cadre du Feuilleton des Incorruptibles, une animation sur quelques semaines où des jeunes (ici des collégiens) échangent avec un auteur autour du livre qu'il écrit "en temps réel" et qu'il leur envoie chapitres par chapitres _sous forme de feuilleton. Tout ça pour dire que c'est plus ou moins une œuvre de commande, écrite en temps limité. Donc chapeau quand même, ça tient bien la route. 

Petit bémol : y a un peu trop de jeux de mots à base de volaille... et pourtant j'aime ça ! 

Nombre de morts : 7 (j'ai compté les fantômes) + une poule  

Les superbes illustrations de Clémentine Paoli pourront détendre un jeune lecteur effrayé par l'épaisseur de ce roman (de 250 p). 


vendredi 15 août 2025

[BD Jeunesse] Klaw - 1 - Jurion / Ozanam (2017) // Espions de famille - 1 - Gaudin / Ronzeau (2012)

Parce qu'il va bientôt falloir se remettre au boulot... 

Parce que je ne suis pas fâchée que cet été difficile tire vers sa fin, tranquillement... 



Voici deux présentations de BD pour la jeunesse.  

Klaw 1 - Eveil 

Jurion / Ozanam 

Le Lombard, 2017


Ange Tomassini a beau être le fils du patron d'une grande entreprise de poisson surgelés (du moins c'est ce qu'il croit), et rentrer du collège avec un garde du corps, cela ne s'empêche pas de se faire tyranniser par d'autres élèves. Et bien qu'il ait le pouvoir de se transformer en tigre sous le coup du stress ou de la colère, cela ne lui sert pas à grand chose car il n'a aucun contrôle sur ses mutations. 

Une altercation à la piscine a priori anodine entre lui et le copain de la fille qu'il aime va avoir des conséquences tragiques : il devient vital pour lui d'en savoir plus sur son identité et d'éclaircir les zones d'ombres de la famille Tomassini. Heureusement, il peut compter sur l'aide de Dan, son garde du corps et ami, pour apprivoiser l'esprit du tigre qui s'est logé en lui. 

"Eveil" constitue la base d'une série de 15 albums, et utilise l'action pour nous faire découvrir un univers bien énigmatique ; on va de révélation en révélation avec le héros... même si parfois, les ficelles son un peu visibles. L'inspiration des histoires de super-héros est assumée, et c'est mieux ainsi. 


Espions de famille - 1 - Bon baisers de papy 

Thierry Gaudin, Romain Ronzeau

BDkids, 2012



Amédée Caillebotis, alias B707, a été espion au service de l'Etat dans les années 60. Même s'il est à présent un peu rouillé et qu'il a rangé depuis longtemps les fléchettes hypodermiques qui ont fait sa renommée, il aimerait bien que son petit fils Alex le voie autrement que comme le papy décrépit qu'on aime bien mais qu'on trouve aussi un peu gênant. 

Alors, certes, Amédée n'aurait pas dû s'inviter à la fête d'anniversaire où Alex était sur le point d'aborder la jolie Leïla. Certes, il n'aurait pas dû l'appeler "biquet" devant ses copains. Certes, il n'aurait pas dû péter en huit sa console de jeux. Certes, il n'aurait pas dû faire  tout ça dans la même journée... 

Mais tout de même, il n'y a pas de quoi faire la tronche indéfiniment ! 

B707 va faire appel à ses anciens acolytes des Anges de Charles, et simuler sa disparition. Leur petite mise en scène va impressionner Alex, et surtout Leïla ! Mais elle va aussi arriver aux oreilles de Mordicus, l'ennemi juré de B707, qui fomente sa vengeance depuis des décennies. Lorsque les parents et la soeur d'Alex disparaissent, Papy comprend tout de suite que cette fois-ci, ce n'est pas une blague...

Une BD jeunesse qui reprend avec humour les codes de James Bond, sans trop en faire. Le message anti-âgiste est appréciable (ça m'a rappelé vite fait Octofight, en beaucoup plus soft ahah), et les portraits d'ados sont bien réussis. Lors d'un événement Babelio, le scénariste Thierry Gaudin nous avait expliqué qu'il avait été CPE et que son expérience transparaissait sans doute dans ses histoires. Il avait aussi parlé de son attachement à traiter les liens intergénérationnels, notamment l'éloignement des jeunes et de leurs grands parents à l'adolescence. 

Les dessins sont de Romain Ronzeau, tout en finesse, la valeur sûre. 


dimanche 14 janvier 2024

[MASSE CRITIQUE] Le sourire du singe - Ludovic Flamant ; Hideki Oki (2023)

Merci à Babelio et à Esperluète Éditions pour l'envoi du livre Le sourire du singe dans le cadre de l'opération Masse Critique.  


Un homme vient d'être enfermé dans la cage aux singes d'un zoo ; par qui ? pour quelle raison ? On ne le sait pas, et on ne le saura jamais : dans cet album écrit par Ludovic Flamant et illustré par Hideki Oki, le contexte n'a pas grande importance. On s'intéresse surtout à la phase d'adaptation de cet homme, qui est aussi le narrateur, à son nouveau lieu de vie et à ses nouveaux voisins. Chaque double page présente une nouvelle étape de son cheminement moral et dresse le portrait d'un singe _du singe qu'il observe au moment où il nous parle, peut-être : d'abord, l'"homo sapiens" se focalise sur l'incongruité de ce qui lui arrive ; puis il perd l'espoir d'"être délivré". Alors, résigné, il se tourne vers les singes et commence à les observer, à distinguer chimpanzés, lémuriens et orangs-outangs, et surtout à ne plus les prendre de haut. Il se surprend même à les comprendre et à partager leurs centres d'intérêt. 



Même si Ludovic Flamant est plutôt connu pour ses livres destinés aux enfants, Le sourire du singe est un album tous publics qui fait réfléchir aux différences, à la gymnastique intérieure qui nous permet d'envisager d'autres manières de percevoir le monde, de nous habituer plus ou moins rapidement à un nouvel environnement. Les illustrations de Hideki Oki sont très colorées ; la façon dont il représente ses singes, toujours porteurs d'une expression nouvelle, a quelque chose d'enfantin. Peut-être parce qu'il dessine au feutre, sous forme de traits verticaux et horizontaux.   


Une lecture qui nous aide à rester humbles (face à la nature, et envers ceux qu'on toise).   

Ludovic FLAMANT ; Hideki OKI. Le sourire du singe. Esperluète Éditions, 2023. 23 p.  


mercredi 27 octobre 2021

[MASSE CRITIQUE] Zones d'admiration - Jean Esponde (2021)

Merci à l'Atelier de l'agneau et à Babelio pour l'envoi de Zones d'admiration dans le cadre de l'opération Masse Critique. 

Encore une fois, j'ai attendu le dernier moment pour publier une critique de ce nouvel ouvrage poétique de l'écrivain Jean Esponde. Non que la lecture ait été fastidieuse ou déplaisante ; mais il m'a toujours semblé difficile de me prononcer sur de la poésie, qu'elle soit écrite en vers ou en prose. L'exercice est encore plus ardu lorsqu'on ne connaît pas du tout l'auteur, comme c'était le cas en l'occurrence, jusqu'à ces derniers jours. Je vais donc faire ce que je peux. 



Zones d'admiration ne se présente pas comme le recueil de poèmes auquel on pourrait s'attendre mais plutôt comme un petit livre protéiforme organisé en plusieurs grandes parties de tailles variables. Si la première s'intitule "Peintures", c'est bien Jean Esponde qui tire un portrait parfois documenté et parfois rêvé d'anonymes _tels que les premiers artistes de Lascaux, ou de génies qui ont fait date : Picasso, Frida Kahlo, Shitao... Pour mieux leur rendre hommage, il se plonge dans leur époque, dans leur espace, et imagine ce qu'ils ont pu penser, se dire. La deuxième grande étape du voyage se focalise sur "Quatre poètes", autour desquels l'auteur brode des textes qui auraient pu être des biographies, mais qui manifestement n'en sont pas. Il s'agit de Rimbaud, de Segalen _omniprésents dans l'oeuvre, du trop souvent oublié Héraclite, du sulfureux Genet.  "Enseignement sans parole" apporte une touche philosophique à l'ensemble, et nous fait part de belles réflexions croisées sur les différents modes d'expression. Jean Esponde s'amuse à mettre en scène successivement Lao Tseu, Lu Ji et Héraclite. Guerres, Le Devenir et La Civière, plus courtes, forment un ensemble où, à mon avis, la condition humaine est traitée sous ses angles les plus sombres.


En une centaine de pages, Jean Esponde parvient à réunir des millénaires de culture, en nous amenant aux quatre coins du Monde. Aucune des figures qu'il admire et qui l'inspirent ne semble avoir été oubliée. Si, à première vue, l'ouvrage a l'air d'une boîte pleine de pièces de puzzle mélangées, une deuxième lecture évoquera plutôt une page web pourvue de nombreux liens hypertexte : Lascaux, Laas Geel, Lao Tseu, Rimbaud, Héraclite : tout se tient, tous se tiennent par la main, pour une raison ou une autre. Ce panorama éclectique des arts et cette fracture pure et simple des barrières spatio-temporelles sont déroutants ; mais ils ont l'avantage de nous libérer de nos carcans, de nous permettre des regards croisés sur des artistes, des courants artistiques et philosophiques qu'on ne songerait jamais à comparer, habitués que nous sommes à tout cloisonner. D'ailleurs, le poète ne se contente pas de poser des sages et des artistes inspirants les uns à côté des autres, puisqu'il s'essaie _avec succès_ à les incarner ou à les faire dialoguer. Qu'il possède ou non le bagage culturel lui permettant de saisir toutes les références auxquelles Jean Esponde fait allusion, le lecteur sortira grandi et/ou troublé de cette expérience littéraire unique en son genre.       

Jean ESPONDE. Zones d'admiration. Atelier de l'agneau, 2021. 125 p. ISBN 978-2-37428-047-9


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dimanche 25 octobre 2020

Le voyage d'Alice Sandair - Jacqueline Merville (2020)

 

Quand on a une merde de chien collée sous la chaussure, on avance, on marche dans l'eau, on court dans l'herbe, et tôt ou tard elle finit par tomber. 
Avec la colère, on peut procéder de la même façon ; ça prend plus de temps, ça ne marche pas toujours, mais ça se tente. 

Lundi matin, au parc de la Villette.
Pour la première fois depuis bien longtemps, j'ai couru dans l'idée qu'un jour, il y aurait peut-être quelqu'un au bout du chemin.


Merci à Babelio et aux Éditions Des femmes
pour l'envoi du dernier livre de Jacqueline Merville intitulé Le voyage d'Alice Sandair. 


Famille, amis, villes et campagnes, attrait pour l'écriture... Alice Sandair a tout plaqué pour aller en Inde et s'installer sur le plateau du Deccan. Jusqu'à tirer un trait sur son identité civile, jusqu'à accepter d'être considérée comme morte pour l'administration française. Pourquoi a-t-elle décidé de prendre un aller sans retour avec pour tout objectif une forêt de bambous plantée à l'autre bout du monde ? On l'apprendra, ou pas, en lisant les bribes de son cheminement intérieur raconté chapitre après chapitre, au fil des pensées de l'héroïne.

En effet, Alice, qu'on appellerait bien volontiers par son nouveau nom indien si on le connaissait, est un électron libre. En Europe comme en Inde, elle ne suivra jamais le mouvement, préférant observer, ressentir et se laisser porter ; si sa quête de soi l'amène à consulter des guides tels qu'un maître spirituel qu'elle nomme "le philosophe" ou à se laisser aller à la méditation, on sent qu'elle ne s'y abandonne jamais totalement. Elle construit sa propre route, et cela lui convient ; ainsi, elle fera la rencontre de James, en qui elle trouvera un compagnon de route qu'on devine aussi épris de liberté qu'elle. On partagera quelques lointains souvenirs de son autre vie avec sa mère, dernier filament du cordon qui la relie à la France, et avec Pierre, cet ami malade incurable qui a su l'encourager à prendre son envol.     

Le voyage d'Alice Sandair n'est pas Caroline aux Indes : Jacqueline Merville ne nous écrit pas le roman initiatique plein d'aventures que le titre laisse imaginer, mais elle nous fait part d'un récit étrange, insaisissable, et peut-être en partie autobiographique ? d'un périple intérieur. C'est pourquoi j'ai bien du mal à résumer les 230 pages d'un livre que j'ai pourtant trouvé facile et agréable à lire. Disons que les pages ont filé comme de l'eau entre mes doigts, un peu comme les journées, les mois et les années de la nouvelle vie indienne d'Alice... sans violence, sans laisser de traces. 

Il faut dire qu'au bout d'un moment, les balises du temps s'estompent tellement qu'on a du mal à définir un semblant de calendrier dans l'évolution géographique et intérieure d'Alice... peut-être parce qu'il ne faut tout simplement pas chercher à le faire.  



Cet album (daté de 1962) sent un peu fort le temps des colonies...
Mais quand même, je l'aime tellement !


Je reconnais que j'ai eu du mal à me raccrocher aux wagons de ce voyage intérieur*. Pour y parvenir réellement, il aurait fallu que je puisse m'identifier au moins un peu au personnage principal ; mais Alice a déjà tellement d'identités qu'il n'y avait plus vraiment de place pour moi ! Alors je me suis contentée de contempler l'histoire de l'extérieur, passant à côté de plein d'éléments trop personnels ou trop poétiques pour moi.... 

Cela dit, j'ai bien aimé partager les découvertes de l'héroïne, qui arrive en Inde avec une "image" d'une culture, et qui, une fois sur place, réalise qu'elle n'en connaissait que quelques facettes. Il est certain que le lecteur en quête d'action risque fort de rester sur sa faim... On est nombreux à vivre à cent à l'heure, parfois malgré nous, parfois parce qu'on le veut bien aussi, obnubilés qu'on est par l'efficacité, la productivité : forcément, l'attitude contemplative d'Alice peut nous déconcerter, voire nous impatienter... et c'est très bien comme ça : rien de mieux qu'un livre-OVNI pour casser ses petites habitudes ! 

Jacqueline MERVILLE. Le voyage d'Alice Sandair. Editions des Femmes, 2020. ISBN 9782721007186


*Je ne suis pas peu fière de ma métaphore ! #cartegrandvoyageurSNCF



mercredi 4 mars 2020

Infiniment - Marie-Françoise Montagné (2020)


Merci à Babelio et aux éditions Les Cahiers d'Illador pour l'envoi de ce recueil de poésies écrites par Marie-Françoise Montagné entre 1950 et 2016, et publié en 2020 à titre posthume. 




Il semblerait que Marie-Françoise Montagné n'ait pas composé ses poèmes dans la perspective de les publier, du moins pas de son vivant. C'est bien dommage qu'on ne puisse plus la remercier de nous avoir laissé cet héritage. C'eût été encore plus dommage qu'ils n'arrivent jamais jusqu'à nous. 

De l'enfance à l'âge d'être grand-mère, c'est toute une vie que Marie-Françoise Montagné nous raconte à travers ses textes : partant des souvenirs, de la redécouverte d'un portrait ancien, elle nous livre tous les ressentis qui ponctuent une existence. La sienne, mais pas seulement. L'artiste parle de la vie, en général, celle qu'elle observe dans son entourage, celle des inconnus qu'elle croise. Celle du quotidien. Celle des gens qui s'aiment, divorcent, connaissent l'insomnie, chantent, se sentent seuls. Ils sonnent extraordinairement juste, même pour le lecteur d'aujourd'hui. De mémoire, je n'ai jamais lu de poème qui raconte de manière aussi parlante la difficulté à trouver le sommeil !


Ô nuit, tu es si longue ! 
Il te vient des idées
Une foule d'idées 
Qui, le jour retrouvé, 
Te sembleront bien folles, 
Tu reprendras alors 
Le vieux moi tu matin 
La nuit anéantie 
Te rendra à la vie 


La figure de l'enfant est un peu le fil rouge de l'oeuvre de Marie-Françoise Montagné : dans le cadre d'une vieille photo, dans un souvenir, dans le visage de sa petite fille, dans le ventre de la mère qui attend l'accouchement, partagée entre l'impatience et l'angoisse...   

Infiniment est sans doute l'oeuvre poétique à laquelle j'ai le plus facilement adhéré, ces derniers mois. Je ne suis sans doute pas la seule : tout le monde peut s'y reconnaître et se sentir affecté d'une douce nostalgie... A lire, donc !

Bonus ! Le recueil est parsemé de dessins de l'auteur, tout en finesse et légèreté.


Marie-Françoise Montagné. Infiniment. Les Cahiers d'Illador, 2020. ISBN 979-10-90203-24-2

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dimanche 19 janvier 2020

Trappeurs de rien - 4 - La chasse aux papillons - Thomas Priou, Pog, Corgié (2018)


Merci à Babelio et aux Éditions de la Gouttière pour l'envoi de l'album BD Trappeurs de rien - 4 - La chasse aux papillons dans le cadre de l'opération Masse Critique. 


L'histoire
Cette charmante BD au format à l'italienne est le quatrième volet des aventures de Croquette, Georgie et Mike, trois trappeurs en herbe, visiblement plus à leur aise pour rapporter des champignons et cacher du chocolat dans le chalet qu'ils partagent que pour chasser. Pourtant, ils vont bien devoir s'y mettre, à la chasse, car la belle Huguette Boucledor vient solliciter leurs services. Arrivée à l'improviste pendant qu'ils étaient sortis, la jeune lépidoptériste a quelque peu pris ses aises et s'est autorisée une petite sieste dans le repaire des trappeurs. A son réveil, elle leur annonce qu'elle est à la recherche d'un papillon rare et qu'elle compte sur eux pour le trouver. Evidemment, ils acceptent : tous trois sont tombés sous le charme de leur invitée surprise. 

Commencer par le chapitre 4... 

Si la couverture et la simple évocation du nom d'"Huguette Boucledor" ne vous ont pas encore mis la puce à l'oreille, sachez que cet épisode de la série revisite le conte de Boucles d'Or et les Trois Ours ; or, si le point de départ ressemble à l'histoire pour enfants que les jeunes lecteurs connaissent déjà lorsqu'ils tombent sur Trappeurs de rien, Pog, Priou et Corgié s'en démarquent rapidement. Huguette s'est introduite chez ses hôtes, a mangé leur chocolat et s'est endormie dans leur lit aussi efficacement que Boucles d'Or s'est rassasiée de la soupe des trois ours, après être entrée dans la demeure familiale. Mais au réveil, les histoires prennent une autre direction :là où Boucles d'Or rentre chez elle, de façon plus ou moins précipitée en fonction des versions du conte, Huguette s'impose, s'installe, se montre caractérielle : son arrivée chez Croquette et ses amis n'est pas le fruit du hasard. Elle leur apporte une quête à poursuivre, et c'est justement ce dont ils avaient besoin pour acquérir de l'expérience. 

Le trio se dévoue pour trouver la perle rare, espérant au passage rafler le coeur de Huguette ; mais parce qu'il n'est jamais bon de courir deux lièvres à la fois, ils récolteront leur lot d'ennuis et de déconvenues. 

... et se sentir frustré, forcément !  

Qui dit trappeur, dit Amérique du Nord ; et qui dit Amérique du Nord dit Indiens. Ici, dans cet univers de petits animaux anthropomorphes, c'est la tribu des Crows qui impressionne les imprudents qui s'aventurent sur leur territoire. Elle jouera un rôle important dans le déroulement de l'histoire, même si à la première lecture, elle m'a semblé survolée, expédiée. Ce n'est pas le cas, bien sûr. Cette impression vient sûrement du fait que je n'ai pas lu les trois premiers albums de Trappeurs de rien, tout en sachant que la BD se construit au fil des chapitres. Tout en sachant aussi qu'il a déjà été question des Crows dans un précédent album. De manière générale, les péripéties s'annoncent, se déroulent et se résolvent très (trop ?) rapidement dans La chasse aux papillons, C'est dommage car la relecture du conte de Boucles d'Or, le choix de cet univers de western aux couleurs chaudes gagneraient à être traités en profondeur. L'idée est tellement bonne...  Mais je n'aurais peut-être pas cette impression si j'avais lu et étudié les trois premiers tomes, et non pas seulement une pièce du puzzle. Et puis c'est pour les enfants. Esthétiquement, c'est très réussi. Mon neveu qui a 3 ans et demi a été complètement séduit, bien qu'ils ne comprenne pas encore les subtilités de l'histoire.

POG ; PRIOU ; CORGIE. Trappeurs de rien - 4 - La chasse aux papillons. La Gouttière, 2018. ISBN 979-10-92111-71-2

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lundi 23 décembre 2019

Joey et le Mystère des Manteaux Noirs - Remi Vidal (2018)

Merci à Babelio et aux Éditions Trois Petits Points pour l'envoi du livre audio Joey et le Mystère des Manteaux Noirs dans le cadre de l'opération Masse Critique. 


L'histoire 


Soyez les bienvenus à Trifouillis-les-Os, une petite ville canine fort cocker coquette, réputée pour sa Butte Saint-Bernard, son Canal du Milou et son Université des Chiens Savants ! En cet après-midi d'été, Joey le chien bleu_ héros et narrateur de l'histoire, a profité du soleil pour aller jouer "à la baballe" avec sa bande de copains. Il nous présente tour à tour Cassidy, sa meilleure amie au caractère bien trempé, Rex le vieux de la vieille et Johnny l'érudit dont le plus grand talent est d'écorcher toutes les expressions qu'il emploie. Tous les quatre forment les Rex Pistols, du nom de leur chef.

Soudain, c'est le drame : un shoot malheureux envoie la balle en plein dans la vitre du salon de l'effrayant George Bouledogue. Ni une ni deux, le propriétaire se lance à leur poursuite, complètement furax, poussant les Rex Pistols à fuir jusqu'au nord de la ville, bien loin de leur quartier et de leurs repères. La joyeuse bande n'a plus qu'à regagner ses pénates avant la tombée de la nuit... mais qu'à cela ne tienne, ils vont profiter de l'occasion pour se payer un peu de bon temps. Ils ne savent pas que de nombreux déboires les attendent sur le chemin du retour.  

Déjà, ils remarquent que la très ambiancée Butte Saint-Bernard est déserte, et de mémoire de chien, on n'a jamais vu ça. Pour Rex, cela n'augure rien de bon. Ses craintes s'amplifient lorsque sa truffe détecte la présence de touffes de poils noirs sur les lieux : les Manteaux Noirs sont de retour. Qui sont-ils ? Pourquoi le vieux chien est-il tout à coup si pessimiste ? Le jeune Joey n'en sait rien, et nous non plus. Alors il nous chante la légende urbaine idoine, sur un air de rock ; on comprend que ces mystérieux chiens au pelage noir sont déjà venus hanter Trifouillis-les-Os quelques générations plus tôt, avant d'être combattus, vaincus et expulsés...

La nouvelle de leur retour met Joey et Cassidy sur les dents : pas question que les Manteaux Noirs viennent s'installer sur leur territoire, il faut chasser ces intrus une bonne fois pour toutes. Ils se lancent à leur recherche, très remontés, et finissent par tomber sur deux d'entre eux. Deux soeurs, Jackie et Vickie, très occupées à faire... rien de mal, en fait ! Encore imprégnée des folles rumeurs qu'ils viennent d'entendre, Cassidy se montre hostile bien qu'elle n'ait aucune raison de l'être ; pas spécialement belliqueuses, celles qui se font appeler les Jack Panters n'entendent pas s'écraser pour autant : oui, elles ont le poil noir, et alors ? Des chiens de Trifouillis-les-Os ou des chiens de passage, qui aura le dernier mot ? Le duel est inévitable ; il prendra la forme d'une joute verbale opposant les natifs de Trifouillis-les-Os aux "étrangères". Seul "le choc des mots" fera la différence. Joey et Cassidy vont apprendre à leurs dépens que les paroles peuvent faire mal lorsqu'elles sont mal choisies, lorsque la colère et la peur les poussent loin, trop loin, bien au-delà de la pensée. 

    


Joey, l'opéra rock 

Ceux qui ont appris à lire avec Ratus le rat vert autrefois seront particulièrement ravis de découvrir aujourd'hui Joey le chien bleu, héros tout aussi remuant et anticonformiste !

Voilà à peu près un an que j'essaie de me familiariser avec la lecture audio _ surtout pour des raisons professionnelles, puisque comme vous le savez (ou pas), on essaie de créer un fonds de livres sonores, au CDI. Je me suis parfois demandé si on pouvait parler de "lecture" et de "littérature" lorsque l'oeuvre enregistrée n'avait pas de "base écrite", si l'on peut dire. A priori, Joey et le Mystère des Manteaux Noirs n'est pas un livre lu à haute voix, mais plutôt un "spectacle audio". Pourtant, je n'ai pas eu de mal à l'associer à un livre. Il faut bien reconnaître que la jaquette du CD _ qui est vraiment un bel objet, soit dit au passage, nous y engage : elle fait vraiment couverture de livre, avec son titre central et son fond vermillon. Les illustrations de l'univers urbain et les petits personnages représentés en style BD nous aident à planter un décor et à imaginer les scènes de départ pour le jeune lecteur qui aurait du mal à "accrocher" aux premières pistes du livre audio. Voilà des petits détails qui n'en sont pas, et qui peuvent faire toute la différence ; ça me fait un peu mal aux mains d'écrire ceci, moi qui n'aime pas juger une noix d'après sa coquille, mais il faut bien le reconnaître : sur un livre audio, l'esthétique de la pochette a son importance. De même, le plan de la ville de Trifouillis-les-Os _avec ses noms de rues bien trouvés, et la retranscription des paroles de toutes les chansons qui rythment l'histoire, nous aident à suivre et permettent de prolonger la lecture.



Il faut le savoir, les aventures de Joey sont relatées sur fonds de chansons rock'n roll, bourrées de références culturelles, musicales, et de messages incitant les jeunes lecteurs - auditeurs au questionnement et à la réflexion : qu'est-ce qu'être différent ? les chiens des rues qui errent dans les quartiers sont-ils méprisables ? la couleur du pelage _et de la peau, bien sûr_ est-elle si importante ? faut-il virer tous les chiens étrangers ? viennent ils vraiment d'un pays "tout pété ?" faut-il croire les rumeurs ? Evidemment, ce monde de toutous peut (et doit) être transposé au nôtre...

Certes, l'avertissement "Parents attention langage mordant" n'est pas volé, mais le ton reste très correct et tout à fait adapté à la tranche d'âge ciblée par la maison d'édition, à savoir les 3-12 ans.

Le livre se termine sur un hymne final qui n'est pas sans rappeler un air bien connu de Matmatah.


Joey et le Mystère des Manteaux Noirs. Rémi Vidal. Trois Petits Points, 2018.


dimanche 27 octobre 2019

Nuit marine - Alain Crozier (2019)


Merci Babelio et Jacques André Editeur pour l'envoi de Nuit marine, recueil de poèmes publié en 2019 par Alain Crozier. 



Bon, c'est toujours délicat d'écrire une critique, même brève, d'un ensemble de poèmes : on est presque sûr de tomber à côté de ce que l'auteur a voulu dire. Le personnel est l'universel étant constamment mêlés en poésie, on en est réduit à marcher sur des œufs lorsqu'on s'essaye à l'interpréter. C'est pourquoi on ne le fera pas : trois années passées en fac de lettres à faire du décryptage forcé _ si possible en suivant la tendance et les goûts du correcteur potentiel, histoire de s'assurer une note potable _ m'ont appris que rien n'était plus vain, qu'on n'est certainement pas obligé de tout comprendre, et que les universitaires aiment beaucoup retrouver leur cours dans votre copie !
   


Nuit marine s'ouvre sur une dédicace à M., figure qu'on retrouvera dans de nombreuses pièces du grand puzzle de sa relation avec le poète. Au fil des quatre grandes parties qui le structurent, différentes phases de fusion, de séparations et de retrouvailles se succèdent, un peu comme s'il s'agissait d'une pièce de théâtre en quatre actes au cours desquelles deux acteurs principaux se débattent, avant de laisser place au monologue du poète. "Histoires corporelles" semble présenter la corde embrasée qui liait les deux protagonistes ; si elle appartient désormais au passé, elle se poursuit en ramifications à travers le rêve et le souvenir. Ces "traces" d'un amour d'autrefois nous sont partagées efficacement par l'insistance sur les souvenirs physiques.

"La mémoire du corps 
Me rappelle à elle. 
Je sens ses mains, 
Je sens mes doigts. 
Cette odeur qui reste là, 
Comme sa pression
En sensation"     
#moinsdedixhuitans


"La main passe" évoque Questions pour un champion le jeu, au premier abord. Mais le poète n'est plus d'humeur à rire. Le souvenir de M., qu'il nomme d'ailleurs "Marine" dans l'un des poèmes, semble s'estomper ; ne reste plus que le rêve et ses miroirs déformants. C'est fini, on sent qu'on oublie même si l'idée ne nous plaît pas ; on veut revivre les bons moments quelques dernières fois avant de passer à autre chose. Mais la vie nous pousse à aller de l'avant. Certains poèmes, sonnant comme des haikus, nous le rappellent.


"Ceux qui cherchent 
Le bonheur
Ceux qui le fuient, 
Trouver quelqu'un
Qui le cherche"   

Dans le court chapitre intitulé "Éclats", je comprends qu'il y a retrouvailles entre M. et le poète, avec leur lot d'euphorie et de méfiance. Mais peut-être que je me trompe. Enfin, "Nuit noire" laisse présager la fin, cette fois-ci la bonne, le chant du cygne. M. est partie sans se retourner.

"Le cavalier s'entête à avoir des nouvelles.
Un cavalier sans tête, 
Aussi. 
Elle ne veut plus donner de nouvelles."

Bien que je sois aussi facile à émouvoir qu'un sac de croquettes pour chats, j'ai trouvé cette partie du recueil particulièrement parlante. Tristesse, perte de repères, mort de l'espoir, et douleurs physiques entraînées par le manque de cette âme soeur qui n'en était peut-être pas une, à bien y regarder... L'auteur réussit le pari de mettre des formules percutantes sur des sentiments bien complexes ! 

En lisant ces vers, qui font fi de toutes des règles de versification _et c'est tant mieux !, un certain nombre d'images me sont revenues en tête ! Bubulle à la gare de Bordeaux (rien que ça, c'est pas triste), en train de m'annoncer qu'on arrive bien au terminus et que, allez allez, les lignes de nos mains se séparent. 
Bubulle toujours, m'accompagnant jusqu'au train que je devais prendre, avec sourire et politesse, dans les règles de l'art. 
Et enfin Bubulle montant me rejoindre dans le TER, peu avant le départ, alors que j'étais en train de me dire que c'était vraiment la loose de se faire larguer avec un jingle SNCF en fond sonore. 
Tiens, Bubulle aurait donc des remords ? 
Coup de théâtre ?
Changement d'avis ? Peut-être que ce n'est pas fini, en fait ?   
"Oh, j'ai oublié de récupérer mon paquet de cookies !
_ ... 
_ Tout à l'heure, j'ai confié un paquet de gâteaux pour que tu le gardes dans ton sac à dos car j'avais plus de place dans le mien. Tu te souviens ?
_Ah oui, bien sûr. Le voilà." 
Eh ouais, c'en était fini pour de bon de mon idylle avec Bubulle (idylle, c'est ironique). J'avais cru trente secondes à un retour de flamme, mais ce dernier élan vers moi n'avait été provoqué que par Michel et Augustin. 

Pas merci M. Alain Crozier de m'avoir fait revivre ça ! Mais il faut saluer votre efficacité : je ne sais malheureusement pas apprécier la poésie, et pourtant Nuit marine m'a fait réagir ! 

Alain Crozier est un artiste qui a de nombreuses cordes à son arc. Poète et plasticien, il est également directeur de la revue littéraire Cabaret (que je découvre).

CROZIER, Alain. Nuit marine. Jacques André Éditeur, 2019. 86 p. ISBN 978-2-7570-0406-7

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