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jeudi 11 juillet 2024

[Concours lecture 6ème] Miss Crampon - Claire Castillon (2019)

L'année prochaine, avec des collègues profs de français, on va proposer un concours de lecture à deux classes de 6ème. C'est nous qui nous occupons de faire une sélection éclectique entre romans, BD, mangas. On va bien voir ce que ça donne. 

Voici un compte-rendu de Miss Crampon, écrit par Claire Castillon ; c'est l'un des titres que j'ai proposés. 



"Sur un malentendu, ça peut marcher"


L'histoire

Suzine est une élève de 3ème discrète et appréciée de sa famille et de ses camarades parce qu'elle s'attache toujours à contenter tout le monde. Elle dit et fait ce qu'on attend d'elle sans broncher, souvent au détriment de ses propres envies, et quand lui vient l'idée d'être désagréable ou de manifester son désaccord, elle se mure dans le silence par peur de blesser. 

Le jour où ses deux meilleures amies se disputent, elle est incapable de prendre parti, et finit par se les mettre à dos toutes les deux. La voilà donc rejetée du groupe : c'est exactement ce qu'elle voulait éviter.  

Sous cette situation a priori banale, se cachent de vrais problèmes de fond pour Suzine. Suite à un souci de santé qu'elle a eu dans son enfance (j'en dirai pas plus pour pas spoiler) elle n'a pas confiance en elle et craint de se retrouver isolée. Elle sait que ses camarades sont toxiques, mais au collège il vaut mieux être mal accompagné que seul. Voyant que les brimades et intimidations par SMS montent d'un cran lorsqu'un certain Tom entre en jeu, Suzine commence à mentir son monde afin de se protéger, et au risque de se retrouver prise à son propre piège.

Ne vous attendez ni à assister à des matchs de foot survoltés : Miss Crampon est plutôt psychologique. Cela dit on ne s'ennuie pas pour autant puisque monter des stratégies pour survivre au collège, c'est un sport à part entière. 

Les points positifs : le roman amène subtilement les questions du harcèlement, d'abord nié par l'héroïne qui est aussi la narratrice, et de la discrimination au handicap. 

Les personnages féminins, très divers, sont majoritaires en nombre _ou du moins c'est équilibré. Quant aux garçons, pour une fois qu'ils ne sont pas dépeints comme des brutes épaisses et malveillantes, ils sont plutôt sympas à découvrir. 

Un roman relativement court (200 p), efficace, facile à lire, juste dans l'expression des mécanismes de défense qui se mettent en place dans une tête. 

Les points moins convaincants : la "grande" famille de Suzine _dont les parents sont divorcés_ est peut-être un peu trop parfaite. 

Un livre jeunesse niveau collège

En dépit d'une couverture qui fait un peu "enfant", les 12-15 ans sont bien la cible de ce roman qui a du mal à convaincre les mecs, bizarrement ! Pour l'instant, on ne l'a prêté qu'à des filles. Hâte d'avoir les retours des 6° l'année prochaine ! 

Quiz de lecture pour ceux que ça intéresse...



Claire Castillon. Miss Crampon. Flammarion Jeunesse, 2019. 202 p. ISBN 978-2-0814-3657-2


samedi 5 juin 2021

[MASSE CRITIQUE] The Ride-on King - Yasushi Baba (2019)

Merci à Babelio et aux Éditions Kurokawa pour l'envoi du premier tome du manga The Ride-On King, dans le cadre de l'opération Masse Critique.  


Oh oh, le bel O.V.N.I ! J'avoue que je n'avais pas du tout senti venir la fantaisie de ce tome inaugural d'une série qu'on espère longue, malgré une couverture prometteuse _et volaillère, ce qui n'est jamais pour me contrarier !  

L'histoire 

Qu'est-ce qui se passe quand on a déjà tout ce qu'on désire ? Eh bien c'est simple : on se fait ch***. Alexandre Ploutinov en sait quelque chose : maintenant qu'il a fait de la Prussie une république puissante dont il est devenu le président à vie, après moultes conquêtes menées à la tête de son armée, maintenant qu'il a assouvi sa passion de chevaucher tous les animaux et véhicules possibles et imaginables, ce maître en arts martiaux ultra-viril ne sait plus quel sens donner à sa vie. Aussi, c'est en tirant quotidiennement une tronche de deux mètres de long qu'il endosse ses responsabilités de chef d'état, arpentant les rues à dos de tigre.
    



Un jour, Ploutinov est victime d'un attentat : la tête d'une immense statue à son effigie lui tombe dessus. Alors que tout le monde constate avec stupeur que son corps a disparu, le despote mélancolique se réveille dans un univers médiéval fantastique qui lui est inconnu... et où il est inconnu des habitants.   

Pas le temps de se poser de questions : le héros débarque au beau milieu d'un combat opposant une guivre _un dragon_ bien vénère à Saki l'aventurière et Bell la magicienne. L'affaire et mal engagée pour ce binôme qui paie visiblement les conséquences de quelques erreurs de jeunesse. Ploutinov va bien sûr les tirer d'affaire de quelques coups de savate. Saki et Bell vont alors se donner pour mission guider ses premiers pas dans un environnement qu'il ne maîtrise pas du tout, pour une fois.

Le président ne se laisse pas gagner par l'angoisse : une fois son sort accepté, il part en quête de défis à relever et d'injustices à condamner. Mais les Terres Magiques ne sont pas la Prussie : même si ses prédispositions à jouer des poings et à dialoguer avec les animaux forcent le respect, ici il n'est pas le chef, mais un type qui ne connaît pas les codes, et qui inspire plus de méfiance que d'admiration. 

Eh, ça vous rappelle pas quelqu'un ? 



Vent de fraîcheur

C'est curieux : les premières planches de ce manga m'ont d'abord laissée perplexe. Je n'étais convaincue ni par cette drôle de version dépressive de Poutine, ni par les deux petites guerrières délurées et un poil cruches qui me semblaient sorties d'un jeu de RPG où elles auraient sans doute eu des voix hyper aigües, ni par le décor fantasy relativement prévisible. 

Au moment où je me disais que l'histoire prenait un tournant vraiment trop WTF, même pour moi, je me suis mise à adhérer au délire de Yasushi Baba. Peut-être l'entrée en scène bien pensée des Centaures, qui représentent ici le peuple persécuté par excellence, m'a-t-elle attendrie ; il est vrai que leur arrivée apporte une profondeur à l'action et introduit une réflexion sur le respect des différences, sur l'égalité, sur la confiance... qu'on n'attendait plus. Quelques touches comiques sont également à relever et viennent nous rappeler que The Ride-on king sera perché ou ne sera pas. Au final, ce manga est franchement une bonne surprise ; qui lira le premier tome aura sans doute envie de connaître la suite. 

Yasushi Baba. Le Ride-on King - 1. Kurokawa, 2019. ISBN 978-2-380-71018-2 






samedi 7 novembre 2020

[UNE VIE DE CHIEN] L'extraordinaire voyage de Marona - Anca Damian (2019) / Chien Pourri - Colas Gutman ; Marc Boutavant (2013)


Les chiens sont de vraies énigmes pour moi : il me semble que je n'arrive jamais à bien les comprendre, à me mettre à leur place, à anticiper leurs réactions. Je ne peux pas faire autrement qu'associer le meilleur ami de l'homme au Cerbère et de voir en lui quelque chose de malveillant : ils mangent mes poules et enterrent le cadavre à moitié bouffé devant la maison, ils mordent ma mère _au point qu'elle en ait développé une phobie ; c'est hallucinant : dès qu'un chien passe près d'elle, il ne calcule plus rien et fonce sur elle pour la gnaquer !, et il se trouve que j'y suis terriblement allergique. Enfin, pour couronner le tout, ma classe a été forcée de lire Le chien des Baskerville quand nous étions en 4ème, et comme j'avais vraiment pas envie de découvrir les rouages roman policier, j'en ai gardé le souvenir d'une histoire aussi dégueulasse que pétée. Enfin, peu importe. Le fait est que les chiens sont partout dans la culture, alors ce n'est pas perdre son temps que de s'y intéresser aujourd'hui à travers le film d'animation L'extraordinaire voyage de Marona et le premier tome d'une série de livres pour enfants : Chien pourri


L'extraordinaire voyage de Marona : au début, elle meurt...

... et c'est pas spoiler que d'ajouter qu'elle se fait caler par une voiture, avant d'expirer aux côtés de sa jeune maîtresse. Ainsi vous avez tout de suite une idée d'atmosphère du film. De rien. 

Au moment de l'accident, Marona refait le film de sa vie, nous faisant partager ses premiers jours heureux au coeur d'une portée de neuf chiots, puis son parcours chaotique ponctué d'abandons, de départs forcés, mais aussi de bonnes rencontres. Sur toute sa courte vie de chienne, Marona aura trois maîtres dignes de ce nom : l'acrobate Manole, Istvan et la petite Solange qui grandira au rythme de sa nostalgie. Trois humains aussi différents les uns des autres, avec leurs qualités, leurs défauts, leurs modes de vie auxquels l'héroïne à quatre pattes s'efforcera de s'accommoder, vaille que vaille.  

Pourtant, tout avait bien commencé pour elle : en effet, "Neuf" étant le fruit de l'union improbable d'un mâle raciste et d'une femelle au pelage bien différent dont elle dit "avoir hérité" de l'ouverture d'esprit, elle incarne le métissage, la victoire de l'amour sur l'imbécilité. Mais comme animaux et humains ne parlent pas le même langage, personne ne le saura jamais, tout le monde la qualifiera simplement de "bâtarde" et chaque rencontre durable sonnera comme un nouveau baptême.! 

Neuf va d'abord être séparée de ses frères et soeurs, puis recueillie par Manole, un brave acrobate qui va lui apporter un bonheur aussi profond qu'éphémère, et à qui elle va beaucoup s'attacher. C'est elle qui prendra la décision de quitter ce premier maître, non pas parce que la vie de bohême lui déplaît, mais parce qu'elle comprend qu'elle est une entrave à l'épanouissement professionnel du jeune homme. 


Cachée dans une poubelle, elle va tomber sur Istvan, un grand bonhomme aux allures de nounours protecteur qui semble travailler sur un chantier. Leur complicité sera mise à mal par la mère sénile et violente de ce deuxième maître, puis par sa sorcière de femme, aussi sadique qu'une enfant gâtée, derrière ses airs enjôleurs. Evidemment, comme tout gentil qui se respecte, Istvan ne saura pas s'imposer. 


Enfin, Marona va intégrer clandestinement son dernier foyer, puisque c'est Solange, une petite fille décalée, qui va l'adopter dans le dos de sa mère overbookée et de son grand-père acariâtre. A la candeur de l'enfance va succéder l'adolescence je-m'en-foutiste et hyperconnectée : entre promener un chien et aller retrouver ses copines à l'autre bout de la ville, le choix est parfois bien vite fait.   


A travers ses yeux près du sol, et sa voix de jeune chienne posée mais dynamique joliment doublée par Lizzie Brocheré, le spectateur contemple l'humanité à tous les âges de la vie : Solange représente l'enfance innocente et encore empathique, puis l'adolescence plus ingrate. Manole est un jeune homme encore plein de rêves d'avenir et encore libre comme l'air. Istvan, Sarah et la mère de Solange sont les adultes dans toute leur splendeur : incapables de reconnaître le bonheur quand il se présente à eux, esclaves de leurs choix de vie et empêtrés dans leur lâcheté. Enfin, la vieillesse en prend pour son grade : la mère d'Istvan perd la boule et devient ingérable à la tombée du jour, tandis que le grand-père est un croulant gueulard et aigri, capable du meilleur comme du pire. Ce tableau est à la fois émouvant, audacieux _il faut oser aborder le sujet de l'évolution compliquée des personnes âgées..., mais un peu réducteur, aussi.   



Dans tous les cas, Marona ne juge aucun de ses maîtres et leur manifeste une fidélité à toute épreuve : si elle est lucide sur leurs vices, elle sait aussi qu'ils resteront toujours à ses yeux "ceux qui lui ont fait le moins de mal". La rancoeur lui passe au-dessus ; seul son instinct la pousse à prendre le large au moment opportun... Pour le jeune public, le personnage de Marona peut amener à réfléchir sur le statut de l'animal dans la société, sur l'importance de prendre soin de ces êtres vivants qui jalonnent notre existence et sur le cataclysme qui se produit dans leur têtes lorsqu'ils sont abandonnés sur le bord du chemin.

Puisqu'on en parle : le petit spectateur risque d'être un peu impressionné par les dessins hypnotiques et ultra colorés de Gina Thorstensen, Sarah Mazzetti et Brecht Envens. Les artistes se sont éloignés de la 3D pour faire le choix d'un décor qui évoque le pop-up, avec des effets "crayon de couleur". Les contours flous des dessins font-ils écho à l'incertitude de la petite bête au grand coeur, qui contemple le monde des humains et ne le comprend que partiellement ? Peut-être. En tous cas, la tentative est originale, onirique, et valait vraiment le coup de voir le jour, même si le style peut évidemment ne pas plaire. Le doublage et la bande son participent à l'ambiance à la fois bien vivante et mélancolique du film ; ils collent bien à l'esprit de l'histoire : on va tous vers une issue fatale, mais on y va gaiement car on est dans la peau d'un animal qui, par définition, ne connaît pas la marche arrière. 

 

Certes, L'extraordinaire voyage de Marona n'est pas une oeuvre des plus réconfortantes : les humains y sont dépeints de façon extrêmement sombre et finissent pas se laisser happer par leurs imperfections et par leurs démons. Elle donne des pistes de réflexion sur le bonheur, sur le destin, sur les souvenirs et les visages du passés, qui reviennent toujours au moment où on s'y attend le moins. Aussi se consolera-t-on de retrouver l'élastique Manole furtivement, à plusieurs reprises, lui qu'on déplore de ne voir que le temps de quelques séquences... Même s'il ne fait pas l'unanimité chez les cinéphiles, ce récent long métrage d'Anca Damian est un OVNI de l'animation à découvrir, ne serait-ce que par curiosité.

L'extraordinaire voyage de Marona -Anca Damian.

France / Roumanie / Belgique

1h32 - Sorti en 2019 


Pour en savoir plus : 


Chien Pourri : un poil plus optimiste... 

... mais guère, en fait ! 


Chien Pourri n'est pas vraiment le clebs qu'on a envie d'adopter : il ressemble à s'y méprendre à un paillasson et il sent mauvais. Pourtant, il garde le moral ! Bien sûr, c'est un peu la loose, pour un chien, de ne pas avoir de maître humain, mais après tout, il n'est pas à plaindre : il partage l'amitié de Chaplapla, un félin presque plus mal en point que lui. Mais surtout, il est d'une telle bonté naïve, et d'une telle inconscience de son état délabré, qu'il ne réalise pas la gravité de la situation. C'est sans doute mieux ainsi... 

Un jour, il se lance en quête d'un humain qui voudra bien prendre  soin de lui ; forcément, il est plein d'espoir et ne tarde pas à faire des rencontres douteuses, pour ne pas dire dangereuses... Le vaste monde est plein de pièges qui peuvent parfois prendre les traits d'une petite fille apparemment inoffensive... 

Comme dans L'extraordinaire voyage de Marona, l'anti-héros canin de ce premier tome de Chien pourri est bien mal récompensé de sa bonne volonté... mais ici, les retournements de situation rebondissent toujours sur une issue drolatique.   

Publié dans la collection Mouche de l'Ecole des Loisirs, Chien pourri peut être lu par les enfants dès 6-7 ans je pense, qu'ils soient seuls ou accompagnés : à travers un personnage principal aussi moche à l'extérieur que beau intérieurement, ils feront l'expérience des limites des apparences chez l'homme comme chez l'animal. De quoi leur apporter une longueur d'avance sur bien des adultes de leur entourage...  

GUTMAN, Colas ; BOUTAVANT, Marc. Chien pourri ! L'Ecole des loisirs, 2013. Coll. Mouche. ISBN 9782211211970 


mardi 11 août 2020

La fabrique du patrimoine écrit - Objets, acteurs, usages sociaux (2019)

Merci à Babelio et aux Presses de l'Enssib pour l'envoi de l'ouvrage collectif La fabrique du patrimoine écrit - Objets, acteurs, usages sociaux, publié en 2019 sous la direction de Fabienne Henryot. 

Formalisation d'un "Parcours artistique et culturel des élèves" dès l'école primaire, numérisation des collections rares, opérations de médiation et de découverte ludique des collections, des "trésors" conservés dans les musées, dans les services d'archives, dans les bibliothèques, implication de l'Etat et des collectivités... Le moins qu'on puisse dire, c'est que l'institution a commencé à prendre au sérieux la question du patrimoine sous toutes ses formes, ces dernières années. 

Mais qu'en est-il du patrimoine écrit ? D'ailleurs, comment peut-on définir le "patrimoine écrit" ? Est-on actuellement en mesure de dire précisément quels objets textuels en relèvent ou non, et, si non, qui est habilité à le faire ? A supposer qu'on puisse un jour se mettre d'accord sur une définition de l'expression "patrimoine écrit", qui se chargera de construire, de faire vivre et revivre les écrits de toutes sortes qui nous ont été laissés en héritage ? Cet ouvrage a pour objectif, sinon de répondre à ces questions, au moins de les poser pour y réfléchir à partir de situations concrètes dans lesquelles la "construction" du patrimoine écrit est à l'oeuvre ; entre autres (et surtout) par les bibliothécaires.   

Après une introduction dans laquelle Florence Henryot regroupe différents éléments de définition afin de cerner au mieux le sujet, notant au passage l'aspect dynamique et protéiforme d'un patrimoine écrit en pleine croissance, le livre s'organise en trois grandes parties : 
  • La première traite de différents objets à présent reconnus comme ayant une valeur patrimoniale : les musées de l'imprimerie, les écrits protestants, les différentes éditions des contes de Perrault, les ouvrages de la "bibliothèque bleue" relevant d'une "littérature populaire" longtemps méprisée. L'accès de tous les objets au rang de "patrimoine écrit" s'est souvent fait dans la douleur.   
  • Dans une seconde partie, les acteurs de la patrimonialisation des écrits anciens sont mis à l'honneur ;  ils sont nombreux, ont des profils bien différents les uns des autres, mais ont pour dénominateur commun d'entretenir un lien plus ou moins fort avec le monde des bibliothèques. Ainsi, il est question successivement de la construction d'une identité patrimoniale pour la Bibliothèque royale de Belgique et pour deux bibliothèques de Sélestat, de la patrimonialisation des livres scolaires à la Bibliothèque Diderot de Lyon, et de celle des journaux locaux dans les bibliothèques de Meurthe-et-Moselle à travers la numérisation. 
  • Enfin, on comprend dans la dernière partie du livre qu'il ne peut y avoir de fabrique du patrimoine écrit sans des usages sociaux propulsés par les bibliothécaires (valorisation des collections afin de susciter l'identification culturelle et l'émotion chez les usagers, création de bibliothèques virtuelles pour faciliter l'accès aux oeuvres), ou créés spontanément par les publics (apport des connaissances d'usagers non spécialistes mais curieux et connaisseurs, échange d'impressions autour d'objets du patrimoine sur les réseaux sociaux).



Un sujet fait débat tout au long du livre, en filigrane : celui de la numérisation des écrits. Si son impact est indéniablement positif au niveau de la conservation des oeuvres _puisqu'elle permet de limiter la manipulation, et de la démocratisation des collections _on peut accéder facilement au patrimoine écrit gratuitement et sans se déplacer, elle peut aussi "fausser" le rapport entre l'homme et l'oeuvre : une photographie d'une page d'un livre sans mention de la source et du contexte historique perd une une partie de son sens ; de même, voir un livre en photo, ce n'est pas le feuilleter, le sentir.  

Vous trouverez sans doute ce billet abstrait et peu informatif, mais sachez que j'essaie de faire un résumé d'un livre dense que j'ai lu difficilement car cela fait longtemps que les textes de niveau universitaire ne croient plus trop mon chemin ! A la manière d'une voyante, j'essaie d'être assez vague dans mes propos pour que les inexactitudes puissent s'y camoufler sans trop de problèmes, et pour ne pas faire trop de contresens.   

 
Ceci n'a rien à voir avec le livre, cherchez pas.

Au passage, on appréciera l'effort fait par les différents auteurs pour s'appuyer sur des cas concrets qui parleront au plus grand nombre ; il faut cependant bien le reconnaître : les différentes contributions qui composent cette oeuvre s'adressent surtout aux lecteurs familiers du monde des bibliothèques. Ce n'est pas faire de tort aux auteurs et à l'éditeur que de le dire, bien au contraire : La fabrique du patrimoine écrit se lit un crayon à la main, en prenant des notes, avec dans l'idéal un terminal connecté à portée de main, histoire de consulter les multiples articles du BBF, sites Internet, références d'auteurs... rencontrés au fil de la lecture.     

A lire si vous travaillez dans le domaine de la culture, du patrimoine, des bibliothèques, de la documentation... voire à acheter si vous préparez des concours pour exercer dans cette branche, à terme. Il peut vous apporter pas mal de références qui nourriront ces passionnantes dissertations, commentaires de textes, notes de synthèse... qu'on vous demande de rédiger histoire de voir ce que vous avez dans le ventre ! 

La fabrique du patrimoine - Objets, acteurs, usages sociaux. Sous la dir. de Fabienne Henryot. Presses de l'Enssib, 2019. Coll. Papiers. 308 p. ISBN 978-2-37546-123-5



samedi 4 avril 2020

Sauf que c'étaient des enfants - Gabrielle Tuloup (2019)


C'est en écoutant l'émission Etre et savoir sur France Culture, plus précisément l'édition du 12 janvier dernier : "Comment parler de pédocriminalité et de violences sexuelles aux enfants" que j'ai appris la sortie du roman Sauf que c'étaient des enfants de Gabrielle Tuloup. En effet, l'autrice _beaucoup de monde a l'air de s'être rangé sur "autrice" plutôt que sur "auteure" dernièrement, et je suis bien tentée de faire de même_ était invitée, et a pu s'exprimer sur la question. 

Voici un lien vers le podcast. Etre et savoir "parle" en particulier aux personnes en lien direct ou indirect avec le système éducatif français, mais l'émission se veut accessible à tous, donc n'hésitez pas à laisser traîner vos oreilles dans le coin le dimanche après-midi. A plus forte raison si vous êtes parent et que vous angoissez (à tort) de ne pas maîtriser les "codes" et le jargon requis pour communiquer efficacement avec les profs et éducateurs de vos gosses. Voilà pour le coup de pub.     



L'histoire 


Sauf que c'étaient des enfants est un roman ; une mise à distance a été nécessaire pour que j'arrive à garder cette donnée en tête, pour que j'arrive à rester neutre face à cette histoire. 

Surveillants, CPE, professeurs, principal, élèves... Au collège André Breton de Stains, tout le monde remplit son rôle tant bien que mal, chacun apporte sa pierre à l'édifice pour faire "tourner" une machine qui ne garderait pas l'équilibre sans l'une ou l'autre de ses pièces maîtresses. Un jour, un cataclysme s'abat sur tout ce petit monde : la police débarque et embarque huit garçons du collège, tous suspectés de viol en réunion sur une jeune fille habitant la cité voisine. 

Gabrielle Tuloup raconte alors les instants, les jours, puis les semaines qui succèdent à ce formidable coup de pied dans la fourmilière, où les adultes et les enfants vont réagir comme ils le peuvent, avec les armes que leur statut leur accorde, avec leur sensibilité, avec leur histoire personnelle, avec les pressions sociales et culturelles auxquelles personne n'échappe. 

On a raté un chapitre 

Vous l'aurez compris, il ne s'agit pas d'un roman policier. L'intention n'est pas non plus d'anticiper le procès des agresseurs, ni même de suivre Fatima, la jeune fille qui a eu le cran de porter plainte, avec le soutien de sa mère. Comme le dit Gabrielle Tuloup dans Etre et savoir, son roman sert à "poser des questions" dont on n'a pas forcément les réponses, à verbaliser aussi tous ces drames qui se jouent à la maison, qui se poursuivent dans l'enceinte de l'école, et face auxquels les professionnels de l'éducation ne sont pas toujours en mesure de réagir comme il le faudrait, dans l'idéal, malgré leur bonne volonté. Quoi qu'on fasse _ou qu'on ne fasse pas, parce que parfois la sidération prend le dessus, on le fait avec notre conscience professionnelle, avec notre bon sens, mais avec notre personne, nos doutes, avec les casseroles qu'on traîne, aussi. 


mais des fois, on a beau tirer, ça part pas bien... :( 
Sauf que c'étaient des enfants s'organise en trois parties distinctes, de tailles inégales. La première, "Sauf que c'étaient des enfants", occupe environ 110 pages sur 170. La nouvelle du drame et ses conséquences _ les rumeurs, l'accueil de la victime au collège, l'interpellation des élèves, le désarroi parental_ nous sont présentés à travers le regard de différents personnages : le principal, la CPE, les mères, les AED, les professeurs. Il y a ceux qui ont du mal à émerger, ceux qui pleurent, qui se mettent en colère, ceux qui ont l'impression d'avoir failli dans leur métier d'éducateur, ceux qui ne comprennent pas qu'on jette des enfants en pâture à la police. Qui pense à Fatima, cette jeune fille qui n'est pas "leur élève", mais qui aurait pu l'être ? Car ce n'est pas "elle", le problème. Il ne faudrait pas l'oublier. 

La deuxième, "Sauf que c'était moi", se focalise sur Emma Servin, la professeure de français. C'est un personnage clé du roman, qu'on n'a pu que remarquer dans la première partie car elle fait partie de ceux qui ont réagi avec leurs tripes, de ceux qui ont dépassé les limites de leur fonction. Poussée par l'horreur du viol, par les réactions très diverses des élèves et de ses collègues, elle va se lancer dans une démarche d'introspection. Agression, consentement, "devoir conjugal"... il semblerait que tout le monde ne soit pas d'accord sur les définitions de ces mots et sur les limites qu'ils impliquent. Or, si chacun d'entre nous se déplace sur le plateau de jeu en direction de la case d'arrivée, mais que personne n'a les mêmes règles en tête, ça ne fonctionne pas. Ce drame lui a permis de prendre conscience d'un problème qui lui est plus personnel, et qu'elle doit régler, pour son bien et pour celui de ses futurs élèves, peut-être ? La troisième et dernière partie intitulée "Sauve" marque l'aboutissement de sa réflexion.






Parmi les enfants qu'on croise tous les jours dans les couloirs, certains vivent déjà des vies d'adultes, parfois sans le savoir. Je me revois au même âge qu'eux et quand je vois les conditions de vie de certains, je me dis qu'à leur place je me serais foutue en l'air. Du coup, le collège devient le seul endroit où ils s'autorisent à se comporter comme des gosses _et ça les rend d'autant plus agaçants, ahah ! Il n'empêche qu'ils forceraient notre admiration, "si on savait", si on ne s'empêchait pas d'ouvrir les yeux. 

Si, après avoir passé 9 ans (déjà !) aux côtés des collégiens, j'ai vraiment appris à douter de l'idée que "la vérité sort de la bouche des enfants", en terme de capacité de mythos, je crois bien que les petits bordelais et les petits aulnaysiens sont à égalité parfaite !, j'ai compris que tout ce qui est exprimé mérite, sinon d'être pris au sérieux, au moins être écouté, retenu, si possible noté quelque part. On ne sait jamais, rien n'est anodin, et surtout pas leurs blagues... Bon, euh, gardez quand même en tête que si vous êtes "trop gentil", ils vous bouffent, quoiqu'il arrive. Ce sont des humains, pas des petits anges !

Bref, le mieux est encore que vous lisiez au plus vite ce roman de Gabrielle Tuloup ; peu importe que vous soyez un professionnel de l'éducation ou pas : au contraire, comme il présente un bon aperçu du quotidien d'un établissement REP, il sera particulièrement instructif pour un lecteur éloigné du milieu scolaire. Sa lecture est facile, agréable, rien à dire, on y est, dans ce collège. J'ai lu quelque part une critique qui disait que Sauf que c'étaient des enfants était un livre "utile" : la formule me paraît juste.

A la lecture des premiers chapitres, j'ai eu un peu de mal à adhérer aux personnages : le principal s'efforce d'être professionnel, la CPE jongle parfaitement entre autorité et bienveillance, les profs sont cool, droits, impliqués, ils ont compris le caractère indispensable des AED... tous sont pétris de bonnes intentions et me paraissaient très propres sur eux. C'est ce qui m'a fait tiquer. Oh, j'ai connu les mêmes, en apparence. Débordant de belles paroles, de beaux projets, haranguant les foules, pointant du doigt les profs "moins impliqués", prenant les élèves sous leur aile... mais qui, au fond, n'étaient mus que par une soif de reconnaissance de leurs pairs et/ou de la hiérarchie. Bien sûr, ils sont une minorité, mais allez savoir pourquoi, j'ai pensé à eux en lisant ce livre. Enfin voilà, essayons de rester neutre. C'est un roman, une histoire fictive inspirée de faits réels, et il est évident que Gabrielle Tuloup n'avait pas l'intention d'écrire un thriller, donc ne tombons pas dans le piège de la transposition. 

Bien sûr, notre instinct de lecteur amateur d'histoires qui finissent bien voudrait qu'on en sache plus sur le dénouement, sur le devenir de la victime notamment, mais pour le coup, on n'y croirait plus. La "vraie vie" ne fonctionne pas comme ça. Dans la "vraie vie", on rencontre des obstacles, des problèmes qu'on ne règle pas forcément, parce qu'on fait de mauvais choix, ou pire, pas de choix du tout. Sauf que c'étaient des enfants ne culpabilise personne ; il soulève des dysfonctionnement présents à tous les niveaux de la société, et en particulier le non respect des droits des femmes et des droits des enfants. De tous les enfants. 

Prenez soin de vous et n'oubliez pas que 
La shnouf, c'est un fléau !

Gabrielle TULOUP. Sauf que c'étaient des enfants. Ed. Philippe Rey, 2019. ISBN 978-2-84876-784-0 

Désolée pour les fautes, faut que je me relise ! Si ça fait mal aux yeux, lâchez un com ! (pff qui dit encore ça ?)

dimanche 27 octobre 2019

Nuit marine - Alain Crozier (2019)


Merci Babelio et Jacques André Editeur pour l'envoi de Nuit marine, recueil de poèmes publié en 2019 par Alain Crozier. 



Bon, c'est toujours délicat d'écrire une critique, même brève, d'un ensemble de poèmes : on est presque sûr de tomber à côté de ce que l'auteur a voulu dire. Le personnel est l'universel étant constamment mêlés en poésie, on en est réduit à marcher sur des œufs lorsqu'on s'essaye à l'interpréter. C'est pourquoi on ne le fera pas : trois années passées en fac de lettres à faire du décryptage forcé _ si possible en suivant la tendance et les goûts du correcteur potentiel, histoire de s'assurer une note potable _ m'ont appris que rien n'était plus vain, qu'on n'est certainement pas obligé de tout comprendre, et que les universitaires aiment beaucoup retrouver leur cours dans votre copie !
   


Nuit marine s'ouvre sur une dédicace à M., figure qu'on retrouvera dans de nombreuses pièces du grand puzzle de sa relation avec le poète. Au fil des quatre grandes parties qui le structurent, différentes phases de fusion, de séparations et de retrouvailles se succèdent, un peu comme s'il s'agissait d'une pièce de théâtre en quatre actes au cours desquelles deux acteurs principaux se débattent, avant de laisser place au monologue du poète. "Histoires corporelles" semble présenter la corde embrasée qui liait les deux protagonistes ; si elle appartient désormais au passé, elle se poursuit en ramifications à travers le rêve et le souvenir. Ces "traces" d'un amour d'autrefois nous sont partagées efficacement par l'insistance sur les souvenirs physiques.

"La mémoire du corps 
Me rappelle à elle. 
Je sens ses mains, 
Je sens mes doigts. 
Cette odeur qui reste là, 
Comme sa pression
En sensation"     
#moinsdedixhuitans


"La main passe" évoque Questions pour un champion le jeu, au premier abord. Mais le poète n'est plus d'humeur à rire. Le souvenir de M., qu'il nomme d'ailleurs "Marine" dans l'un des poèmes, semble s'estomper ; ne reste plus que le rêve et ses miroirs déformants. C'est fini, on sent qu'on oublie même si l'idée ne nous plaît pas ; on veut revivre les bons moments quelques dernières fois avant de passer à autre chose. Mais la vie nous pousse à aller de l'avant. Certains poèmes, sonnant comme des haikus, nous le rappellent.


"Ceux qui cherchent 
Le bonheur
Ceux qui le fuient, 
Trouver quelqu'un
Qui le cherche"   

Dans le court chapitre intitulé "Éclats", je comprends qu'il y a retrouvailles entre M. et le poète, avec leur lot d'euphorie et de méfiance. Mais peut-être que je me trompe. Enfin, "Nuit noire" laisse présager la fin, cette fois-ci la bonne, le chant du cygne. M. est partie sans se retourner.

"Le cavalier s'entête à avoir des nouvelles.
Un cavalier sans tête, 
Aussi. 
Elle ne veut plus donner de nouvelles."

Bien que je sois aussi facile à émouvoir qu'un sac de croquettes pour chats, j'ai trouvé cette partie du recueil particulièrement parlante. Tristesse, perte de repères, mort de l'espoir, et douleurs physiques entraînées par le manque de cette âme soeur qui n'en était peut-être pas une, à bien y regarder... L'auteur réussit le pari de mettre des formules percutantes sur des sentiments bien complexes ! 

En lisant ces vers, qui font fi de toutes des règles de versification _et c'est tant mieux !, un certain nombre d'images me sont revenues en tête ! Bubulle à la gare de Bordeaux (rien que ça, c'est pas triste), en train de m'annoncer qu'on arrive bien au terminus et que, allez allez, les lignes de nos mains se séparent. 
Bubulle toujours, m'accompagnant jusqu'au train que je devais prendre, avec sourire et politesse, dans les règles de l'art. 
Et enfin Bubulle montant me rejoindre dans le TER, peu avant le départ, alors que j'étais en train de me dire que c'était vraiment la loose de se faire larguer avec un jingle SNCF en fond sonore. 
Tiens, Bubulle aurait donc des remords ? 
Coup de théâtre ?
Changement d'avis ? Peut-être que ce n'est pas fini, en fait ?   
"Oh, j'ai oublié de récupérer mon paquet de cookies !
_ ... 
_ Tout à l'heure, j'ai confié un paquet de gâteaux pour que tu le gardes dans ton sac à dos car j'avais plus de place dans le mien. Tu te souviens ?
_Ah oui, bien sûr. Le voilà." 
Eh ouais, c'en était fini pour de bon de mon idylle avec Bubulle (idylle, c'est ironique). J'avais cru trente secondes à un retour de flamme, mais ce dernier élan vers moi n'avait été provoqué que par Michel et Augustin. 

Pas merci M. Alain Crozier de m'avoir fait revivre ça ! Mais il faut saluer votre efficacité : je ne sais malheureusement pas apprécier la poésie, et pourtant Nuit marine m'a fait réagir ! 

Alain Crozier est un artiste qui a de nombreuses cordes à son arc. Poète et plasticien, il est également directeur de la revue littéraire Cabaret (que je découvre).

CROZIER, Alain. Nuit marine. Jacques André Éditeur, 2019. 86 p. ISBN 978-2-7570-0406-7

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mardi 30 juillet 2019

Se droguer, c'est risqué : Family business (2019)


Dorénavant, le blog comportera une (énième) nouvelle rubrique : "Se droguer, c'est risqué". Cet intitulé fait référence à un vieux livre documentaire du même nom publié dans la collection Hydrogène des Éditions de La Martinière Jeunesse, au début des années 2000.

Les billets qui en feront partie seront axés sur la manière dont on parle des drogues dans les œuvres de fiction (romans, séries, films...). On essaiera d'aborder le sujet de manière sinon humoristique, au moins détendue, le but n'étant évidemment pas de promouvoir la consommation de substances illicites. Si cette initiative chiffonne les auteurs et l'éditeur du livre auquel j'ai choisi de rendre hommage, qu'ils n'hésitent pas à me le faire savoir.

Se droguer, c'est risqué
Marie-José Auderset
Jean-François Bloch-Lainé
Jean-Blaise Held
Christine Coste (illustrations)
Éditions de La Martinière jeunesse - Coll. Hydrogène - 2001

Comme c'est l'été et qu'on est nombreux à avoir plus envie de regarder la télé que d'ouvrir un bouquin, même moi, commençons pas une série, tranquillement !


Family Business est une série française produite par Netflix et disponible sur la plateforme depuis à peine un mois ; eh, je n'ai pas l'habitude d'être à ce point dans le coup ! Peut-être même que vous allez apprendre des choses, ici, pour une fois. La première saison a été réalisée par Igor Gotesman et compte six épisodes d'environ 25 minutes ; on sait depuis quelques jours qu'une deuxième est en préparation.

Résumé express 

Paris, de nos jours. Depuis la mort de sa femme, Gérard Hazan (Gérard Darmon) a du mal à relever la tête ; il tient à bout de bras une boucherie casher au cœur du Marais, avec l'aide ponctuelle de ses enfants. Il aimerait bien profiter de sa retraite, n'étant plus très jeune, mais ni Joseph (Jonathan Cohen) ni Aure (Julia Piaton) n'ont vraiment envie de prendre la relève. Tous deux ont leurs propres projets, certes bien foireux, mais en tous cas bien éloignés de l'affaire familiale : Joseph tente de vendre des applications pour smartphones a des entreprises, tandis qu'Aure se prépare à partir vivre à Tokyo. Alors, quand Gérard décide de passer officiellement le témoin à Joseph, ce dernier est plus embêté qu'autre chose.



Le hasard des rencontres va le mettre sur la route de Camille, une étonnante jeune femme ; elle va l'informer de la légalisation du cannabis en France dans un avenir très proche. Comment le sait-elle ? Son père n'est autre que le ministre de la Santé. Source fiable, donc. La nouvelle ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd ; Joseph a une idée, une de plus : pourquoi ne pas convertir sa boucherie en "beuhcherie" ? Il se voit déjà ouvrir le premier coffee shop français...

Evidemment, il va devoir faire face à pas mal d'obstacles : déjà, Gérard lui reprend la boucherie après une dispute. De plus, il a besoin de fonds, d'associés, de fournisseurs et d'un coup de piston pour lancer le projet, mais personne ne se sent prêt à s'engager dans une aventure aussi risquée (bizarrement), si ce n'est Olivier, son meilleur ami. Seule Camille veut bien les aider, mais, hum, elle a des conditions aussi chelou qu'elle...

Joseph et Olivier savent que le problème à régler en priorité est celui du local. Il faut que Gérard change d'avis, mais il est tellement vénère que personne n'arrive à le faire redescendre de ses tours, pas même la drôle et sage grand-mère Ludmila qui assure l'équilibre de la famille Hazan à coups de gueulantes. Ils jouent leur dernière carte en faisant appel à Enrico Macias, l'idole de Gérard. Le pire, c'est que ça va marcher. Je vais pas spoiler plus que ça, mais sachez que quelques joints (et un aller-retour épique à Amsterdam) plus tard, la beuhcherie est devenue une affaire de famille. 

Maintenant, y a plus qu'à être discret en attendant que la loi passe... sauf que les Hazan ne sont pas très forts à ce jeu-là, justement.



Le coin fumette 

On va pas cracher dans la soupe. Si la moitié des personnages s'étaient indignés devant l'idée de Joseph et avaient dit "oh pas bien de jouer avec la santé des gens", déjà y aurait pas eu de série, et en plus on aurait été les premiers à gueuler contre leur ton politiquement correct. Mais le fait est que dans Family Business, le cannabis est quand même traité de façon assez positive : c'est une très jolie plante verte qui passe bien à l'écran, qui provoque des fous rires, désinhibe assez pour dire aux gens leurs quatre vérités, pour prendre certaines décisions... Même les effets pervers de la défonce deviennent le ressort de gags plus ou moins bien sentis, pour ne pas dire relous, mais de gags quand même. On dirait que le seul défaut du cannabis est d'être illégal. Forcément, vu sous cet angle-là, on adhère à fond à l'initiative de cette famille de bras cassés dont le capital sympathie monte en flèche ! Bien joué !



La drogue, on en parle, on en parle, mais on la voit peu, finalement. Elle apparaît pour la première fois vers la fin du deuxième épisode, sous forme d'énormes joints ; ceux qu'Olivier file à Enrico Macias en lui faisant croire que ce sont des "faux" ; il veut qu'il les fume avec Gérard pour le convaincre que le shit c'est bon, inoffensif, thérapeutique, et que c'est porteur d'investir dedans. Souvenez-vous que Gérard a récupéré la boucherie, et qu'à présent, Olivier et Joseph doivent le rallier à leur cause pour espérer la transformer en bar à shit... Pour assurer la médiation, ils misent sur Enrico Macias, son idole.

Vient ensuite la fumée gris-blanche abondante, nébuleuse, qui flotte dans la boucherie et qui semble suivre Gérard jusqu'à Amsterdam, où il va découvrir les joies du chichon commandé à la carte sur fond de reggae.



Toujours à Amsterdam, Ludmila se fait une place dans la micro-entreprise en prenant en charge la partie culture grâce à Yohan le fleuriste, "un vieil ami", qui va également devenir leur fournisseur. On apprend par la même occasion que la grand-mère a un paquet de cash sous la main, ce qui n'est pas étonnant pour une mamie feuj, non ? Dans le même registre, on apprendra plus tard que la petite soeur planque des sous à l'intérieur de ses chaussettes, et ce moment marquera selon moi la mort clinique du respect dans cette série, ahah. Aure rejoindra sa grand-mère et, en s'informant sur Internet, elles deviendront toute deux les jardinières attitrées. Elles superviseront consciencieusement le bien-être des plants stockés dans grange de la demeure familiale. C'est assez marrant de voir que, sans même qu'on assiste à une quelconque répartition des tâches, les femmes se mettent d'elles-même au second plan et s'affairent à une besogne nécessaire mais ingrate, tandis qu'aux hommes reviennent les échanges commerciaux, la spéculation, le danger...



J'en profite pour poser là mon paragraphe "féminisme à prix discount". Sur Internet, les critiques de Family Business ne sont pas toujours très bonnes. Les téléspectateurs se plaignent notamment de la pauvreté de l'action et de la mise en scène de personnages stéréotypés. Peut-être à juste titre, je ne juge pas, même si je trouve qu'on a fait largement pire en France ces dernières années. Cf. Plus Belle La Vie, cette série fleuve qui ne raconte rien mais qu'on suit tous les soirs depuis plus de quinze ans. Non, moi je m'en fous un peu des défauts d'interprétation de Jonathan Cohen, de ses mythos tirés par les cheveux et de ses blagues pas drôles. Ce qui m'intéresse, c'est la vie sentimentale de la sœur la question de la culture du cannabis en sous-sol ! Mais j'ai aussi constaté que, pour ne pas faire chuter cette nouvelle production Netflix qui ne vole pas haut, les internautes avaient tendance à s'appuyer sur les personnages féminins, en disant qu'ils étaient assez hauts en couleur et plutôt réussis : Camille joue fort bien la folie et/ou la fille perchée, aussi flippante qu'attachante. Son jeu me fait vaguement penser à celui de Marion Cotillard dans Dikkenek, vous savez : "La schnouf, c'est un fléau !"



Ludmila est une matriarche en pleine rebellion, ce qui ne l'empêche pas d'avoir le coeur sur la main lorsqu'elle essaie de compenser l'absence de la mère auprès d'Aure et de Joseph. Aure, c'est la fille sage, posée, pragmatique, qui empêche les autres de partir en vrille au détriment de son propre épanouissement. Vient enfin Aïda, la petite amie de Joseph qu'il fait trop souvent passer au second plan parce qu'il n'assume pas de sortir avec. Ok, elle ne se laisse pas marcher sur les pieds, mais la logique voudrait qu'elle se barre ! Oui, à côté d'elles, Joseph, Olivier, Gérard et les autres sont de gros gamins qu'elles gèrent et qu'elles canalisent fort bien : ces femmes sont vraiment braves... elles sauvent la série. Eh bien, j'avoue que ça me pose un problème d'essayer d'adopter ce point de vue. Parce qu'elles sont bloquées par les hommes de l'histoire, engoncées, trop occupées à rattraper leurs boulettes. Elles sont les éternelles nourrices _sans jeu de mot, et ne peuvent pas prendre leur envol à cause de ça. Vous allez me dire que c'est le lot d'une majorité de femmes dans le monde réel, et vous aurez raison. Pour ma part, c'est le seul aspect de Family Business qui me chiffonne vraiment.

Revenons à nos moutons.

La "serre" des Hazan _ qui décidément semblent avoir la main verte_ évoque la féerie d'un marché de Noël en nocturne...



Dans le quatrième épisode, on voir Gérard Darmon et un de ses amis utiliser un tube et une pipe en verre ; je ne suis ni cinéphile ni sériophile, mais il me semble que ce mode de consommation du cannabis est beaucoup moins fréquent que le joint ou le spacecake. Par conséquent je préfère le mentionner.



Enfin, soulignons que le "vrai family business", à la base, c'est la boucherie Hazan. La transition va se faire dans la douleur pour les parents comme pour les enfants, quoi qu'ils en disent, et le vocabulaire met en évidence la difficulté à tourner la page : l'âme de la boucherie ne subsiste-t-elle pas à travers le mot "beuhcherie" ? Lorsqu'elle prend le contrôle de la serre, Ludmila parle de "pastraweed" pour désigner les plants, si je ne me trompe pas. Sinon dites-moi. Dans tous les cas, ce néologisme issu de "pastrami" (un façon de préparer la bidoche, apparemment, au moins j'aurai appris un truc) et de "weed", est validé par tout le monde ; Aure se montrant particulièrement enthousiaste. On évolue, mais on ne coupe pas le cordon ! On n'oublie pas d'où on vient ! C'est beau.

Série à voir, ou pas ? 

Entre ceux qui applaudissent avec les pieds et ceux qui jettent des fruits pourris sur Family Business, il n'est pas évident de se faire une opinion. En fait, tout dépend de ce que vous, vous attendez de cette série. Si vous êtes amateurs du suspense, de satire sociale poussée, si vous êtes à l'affût du Breaking Bad français, forcément vous allez plaindre votre abonnement Netflix. Par contre, si vous êtes en vacances et que vous avez la possibilité de laisser votre cerveau en jachère pour les trois prochaines heures, allez-y, vous passerez un bon moment.


Verdict 



On aime...

  • ... le format court - Forte de ses six épisodes de 25 minutes, cette série comique sans prise de tête ne vous fera peut-être pas rire, mais ne vous laissera pas non plus le temps de vous consterner. L'air de rien, c'est aussi ce qui fait qu'on a envie de regarder jusqu'au bout, même si on n'est pas super fan. 
  • ... l'absence de tensions entre Arabes et Juifs ; ça nous a pas manqué ! 
  • ... le jeu de mots sur le titre du deuxième épisode : "Les porcs d'Amsterdam", ainsi que sa corrélation avec la scène d'ouverture du troisième épisode... Le scénario est globalement prévisible, mais pour le coup j'ai vraiment été surprise à ce moment-là ; ça m'a bien fait rire. 



On a moins aimé...


  • Les clichés - Allez, faut reconnaître qu'il y en a quand même pas mal. Entre le pieds-noirs fan d'Enrico Macias, l'arabe qui sort de taule pour trafic de drogue, celui qui conduit un Uber et qui pense que "Anne" et "Frank" sont deux personnes différentes... c'est marrant deux minutes. 
  • Quelques retournements de situations bien pratiques, mais improbables - Sans spoiler, on peut quand même dire que la saison 1 finit en queue de poisson ; un peu comme si les scénaristes s'étaient dit : "allez, on a traîné sur les quatre premiers épisodes, on en a plus que 2, faut qu'on trace pour boucler tous les problèmes existentiels des personnages avant la fin du 6". Du coup, certains personnages changent radicalement d'avis sans problème, ça arrange bien tout le monde sauf le spectateur. 
  • Les mythos improvisés ; je ne sais pas pourquoi, je trouve que tout ce que le personnage de Joseph Hazan raconte sonne faux, même si on sent qu'il y a un vrai boulot d'acteur derrière. Je dois avoir un peu de mal avec le personnage que s'est forgé Jonathan Cohen au fil du temps. 

Family Business Saison 1 - 2019
Igor Gotesman 
Netflix 
Genre : comédie 
6 épisodes 

dimanche 5 mai 2019

Helstrid - Christian Léourier (2019)


Merci à Babelio et aux éditions Le Bélial' pour l'envoi de Helstrid, le dernier roman de Christian Léourier, dans le cadre de l'opération Masse Critique. 


L'histoire

Des températures extrêmement basses, des séismes imprévisibles, des orages et des vents violents, une atmosphère visiblement incompatible avec toute forme de vie... Helstrid n'est pas la Terre, c'est le moins qu'on puisse dire ! 

Vic, Enri et les autres humains qui travaillent sur la base de Namà en font l'expérience tous les jours depuis qu'ils sont arrivés sur cette nouvelle planète. Tous se sont engagés volontairement au service d'une mystérieuse "Compagnie" contre un salaire mirobolant, et nombreux sont ceux qui comptent retourner à la case départ, une fois leur contrat terminé. Pour y faire quoi ? Bonne question. Vic, le héros, se la pose encore lorsqu'il déprime. Il a bien compris que les Terriens avaient colonisé Helstrid pour en exploiter le minerai ; mais le nombre important d'humains mobilisés sur les lieux lui échappe : les robots et les intelligences artificielles font déjà tout le travail ! Le rôle de l'homme se limite à appuyer sur quelques boutons et à regarder les machines avancer...




Ici c'est pas Star Wars

Là où beaucoup crieraient leur déception et s'insurgeraient contre la propagande faite sur Terre par la Compagnie pour rallier de nouveaux pigeons à leur dessein obscur, Vic s'est fait une raison : s'il est venu sur Helstrid, c'est avant tout pour rompre avec un passé douloureux, pour reprendre le contrôle d'une vie devenue plate comme de l'eau depuis le départ de sa copine Maï. Changer de planète, même pour s'y tourner les pouces, ne pouvait être qu'un bon moyen de faire table rase de sa vie sur Terre. 

Lorsqu'il est envoyé dans une autre base pour y apporter du ravitaillement, malgré les prévisions météorologiques peu rassurantes, il ne voit dans cette mission qu'une aventure bienvenue dans son quotidien monotone. Peu importe le danger, puisqu'il n'a rien à perdre ; et puis, que risque-t-il ? Il est à la tête d'un convoi de trois solides engins dotés d'intelligences artificielles réactives et ultra fiables, baptisés Anne-Marie, Béatrice et Claudine. Si le début du voyage est plus que tranquille, conditions météo se dégradent rapidement, et Helstrid semble bien décidée à reprendre le pouvoir. Coupé du monde, maintenu dans l'incapacité de prendre la moindre initiative à bord d'un vaisseau régi par l'IA plus que par l'homme, Vic se demande si Anne-Marie ne va pas devenir son tombeau...



Sortez les violons 

Il faut être un artiste pour raconter l'histoire d'un type déprimé coincé dans un gros camion, lui-même coincé en terrain hostile pour une durée indéterminée, avec pour toute compagnie la voix d'une IA quelque peu agaçante... sans perdre son lecteur. Il faut être adroit pour évoquer la phase de deuil consécutif à une rupture sentimentale, la fragilité de la vie, en restant crédible et sans faire pleurer dans les chaumières. Christian Léourier, auteur que je découvre avec Helstrid mais qui a déjà une certaine renommée auprès des amateurs de SF, fait partie de ces écrivains-là. Si l'intrigue qui se dessinait à travers les premiers chapitres me laissait vraiment perplexe _il allait bien se passer quelque chose, quand même, Vic allait bien reprendre son destin en main, à un moment !?_ l'écriture, les dialogues avec Anne-Marie, les phases d'introspection du héros et bien sûr le suspense final font de cet ouvrage un roman efficace.


Si vous vous intéressez au développement actuel des robots et autres intelligences artificielles, tant sur le plan technologique que d'un point de vue éthique (dans quelle mesure peuvent-ils se substituer à l'humain, qu'est-ce qui les différencie, peut-on reproduire des émotions de synthèse ?), ce texte vous donnera matière à réfléchir !

LÉOURIER, Christian. Helstrid. Le Bélial', 2019. 116 p. ISBN 978-2-84344-944-4

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