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lundi 5 août 2024

[LECTURE DE VACANCES ] Boy Erased - Garrard Conley (2016)

Le bac, l'entrée à l'université, les désillusions et la découverte d'un nouveau champ des possibles... Mon souvenir de 2004 est celui d'une année bien particulière. Alors forcément, j'ai été assez troublée de constater en lisant Boy Erased qu'elle avait été tout aussi cyclonique pour Garrard Conley, un fils de pasteur américain qui avait le même âge que moi à l'époque, et qui est devenu écrivain, depuis.


Enfant unique d'une famille d'évangéliques baptistes, Garrard a grandi dans la foi et le respect des conventions. "Honorer son père et sa mère" aura été son GPS de vie pendant dix-huit ans, jusqu'à ce qu'il entre à l'université. Loin de sa famille et de sa communauté, il peut enfin prendre un peu de distance avec une religion qui lui pesait inconsciemment, rencontrer des jeunes issus d'autres milieux culturels, et verbaliser son attirance pour les mecs. Manque de pot, sa première expérience va mal tourner et il va se faire violer par un autre étudiant. Ce dernier, chrétien intégriste et surtout déjà coupable d'une agression sur un gosse, va se couvrir en outant Garrard à ses parents.

Le procédé est sordide mais efficace : les parents de Garrard vont tenter de remettre leur enfant dans le droit chemin en l'inscrivant à Love In Action, un centre où il pourra suivre une thérapie de conversion en 15 jours. C'est le déroulement de ce séjour "vers la guérison" que l'auteur nous raconte, ainsi que tous les événements plus ou moins anecdotiques qui l'ont amené là. 

Boy Erased est bien un récit autobiographique, et pas un roman. Même si les faits ont 20 ans, les propos rapportés (et dénoncés) par l'auteur _que ce soit dans la sphère familiale ou parmi les "ex-gays" et les modalités du programme de LIA restent flippants. Pas sûr que beaucoup de choses aient changé, depuis. 

Pour qui n'est pas pratiquant, ce livre est très instructif sur la religion, les façons de la vivre ; on voit bien dans quelle mesure elle peut impacter le quotidien. Il est longuement question du film La passion du Christ sorti au cinéma avec un certain fracas, je me souviens ! 

Enfin, les mémoires de Garrard Conley sont d'une grande justesse _me semble-t-il, dans l'expression des bouleversements internes qu'il a endurés. Entre l'envie sincère de s'intégrer dans une communauté et celle de tracer son propre chemin, pas facile de faire son choix sans ressentir un certain mal-être... 

Mon avis est à prendre avec des pincettes : je me suis beaucoup identifiée au narrateur, notamment dans ses phases de doutes, dans ses troubles _il devient addict à la course à pied, à un moment_, et dans son habileté à mener une "double vie" entre université et famille. 

Je ne sais pas si vous aimerez autant que moi, du coup, mais dans tous les cas, c'est un objet littéraire qui vaut le détour. 

Le livre a été adapté en film, en 2018. Il est sur Netflix. 


Photo : Garrard Conley. Boy erased. Autrement, 2019. 376 p. 978-2-7467-5034-0

mercredi 1 novembre 2023

[COMICS] Batwoman - 1 - Hydrologie - J.H. Williams III / W. Haden Blackman (2012)

J'étais contente de trouver le tome 1 de Batwoman dans le rayon comics de la médiathèque, aux Halles. C'était sans me souvenir que les séries de ce type commencent parfois par un numéro 0 !


Batman, Catwoman, Batwoman, Batgirl... pas facile de savoir à qui on a affaire lorsqu'on tombe sur l'un de ces hyperactifs masqués, au détour d'une ruelle de Gotham City, après le coucher du soleil. On peut dire tout ce qu'on veut du Joker : au moins, lui, il est facilement identifiable. 

Dans la famille chauve-souris, je demande... 

Comme je ne connais rien à l'univers de DC, et que l'écoute assidue de ComicsDiscovery ne peut pas combler toutes les lacunes, j'ai fait quelques recherches pour savoir qui est qui dans cet imbroglio de capes : 

- Batman : bon, on en parlera mieux dans peu de temps. C'est ce fameux héros au costume de chauve-souris qui rend la justice à Gotham. Ses accessoires, ses capacités physiques et son intelligence compensent parfaitement les pouvoirs incroyables qu'il n'a pas. En effet, dans la vie, il n'est autre qu'un orphelin blindé nommé Bruce Wayne. 

- Catwoman est celle qui porte des oreilles de chats, une combi en latex et un fouet. Une sorte de Fantômette devenue adepte des boîtes échangistes en grandissant. Rusée et aussi leste qu'un chat de gouttière, elle fait partie des ennemis de Batman, mais n'est pas 100 % méchante non plus. D'ailleurs, les deux oiseaux de nuit aiment bien se tourner autour.    

- A ne pas confondre avec la précédente, Batwoman n'est pas non plus la femme de Batman. Selon les versions, elle est soit l'une de ses alliées, soit sa remplaçante à Gotham lorsqu'il s'en éloigne, soit sa cousine gouine. Ses couleurs : le rouge et le noir. Comme les deux personnages dont on a parlé plus haut, elle mène une double vie et n'a pas de capacités surnaturelles. Kate Kane, alias Batwoman, est forte parce qu'elle a suivi des entraînements militaires et parce que des épreuves personnelles lui ont laissé la rage de vaincre.  

- La figure de Batgirl semble faire référence à deux personnages distincts : d'une part, Bette Kane, la cousine de Batwoman. Mais elle est aussi appelée Flamegirl... C'est d'ailleurs le cas dans la BD dont nous allons parler aujourd'hui. D'autre part, Barbara Gordon, la fille du chef de la police de Gotham, James Gordon. On la connaît aussi sous le nom d'Oracle. Quel foutoir ! 

Heureusement, dans le tome 1 de la série Batwoman, sorti en 2012 des crayons de J.H Williams III et W. Haden Blackman, on n'a pas besoin de maîtriser tous les secrets de famille de l'univers DC pour y trouver son compte. 

L'histoire 

Qui se cache derrière le masque et la tignasse rouge de Batwoman ? Batman soupçonne à raison Kate Kane. une jeune femme d'apparence ordinaire mais dont les habitudes de vie trahissent des nuits anormalement mouvementées. Et pour cause : dès qu'elle le peut, elle ratisse Gotham pour nettoyer la ville de ses malfaiteurs. 

Au moment où commence Hydrologie, elle a fort à faire, puisqu'elle enquête sur les meurtres de six enfants et la disparition de douze autres qui ont, semble-t-il, été "capturés" par la Llorona, un esprit vengeur dont la spécialité est de noyer des gosses. Elle n'est pas la seule sur le coup : la détective Sawyer basée à Gotham, et l'agent Cameron Chase venue de New-York entendent bien prendre l'affaire à leur compte, chacune dans son coin. Trois enquêtrices sur une même affaire, c'est un coup à se marcher dessus ! A moins que Chase ne se soit pas déplacée (que) pour ça...

En parallèle, Kate vit en coloc avec sa cousine Bette alias Flamegirl, et s'apprête à la former au combat. Mais la jeune recrue estime avoir déjà un bon palmarès et n'a pas envie de repartir de zéro. L'autorité de Batwoman est mise à mal par cette cousine un peu insouciante et prompte à mettre les pieds dans le plat _en demandant, par exemple, pourquoi Kate refuse de parler à son père _sujet sensible s'il en est.

Heureusement, la justicière masquée sait se ménager des moments de détente en entretenant une idylle mal barrée mais marrante avec la détective Sawyer. Cette dernière compte identifier Batwoman afin de la balancer à l'Agent Chase, convaincue qu'elle va la gêner dans son boulot. C'est la séquence Signé Cat's Eyes de la BD.  


Ce moment où tu te demandes toujours comment se démerde Quentin Chapuis (déjà lol) pour ne pas reconnaître Tam Chamade sous sa pauvre combi vert canard de Cat's Eyes, la nuit d'avant.


"Batwoman ? Mince alors, elle existe !"

Hydrologie marque le début d'une série qui promet de partir dans tous les sens, et où l'action risque fort d'être influencée pour le meilleur et pour le pire par l'"humanité" de tous ces personnages : besoin de reconnaissance et de liberté des uns, fierté et carriérisme des autres... tout cela ne nous dit pas où sont passés les enfants ! 

Batwoman vue par Batman 

Afin que les novices ne se sentent pas trop perdus, W. Haden Blackman a écrit un chapitre introductif dans lequel il met en scène Batman en mode stalker, occupé à observer Kate Kane dans son quotidien. Il nous partage tout ce qu'il note scrupuleusement dans un petit carnet. Ce procédé narratif nous permet d'avoir un portrait assez complet de l'héroïne sous ses "deux identités", et de connaître son passé de militaire. On apprend également qu'elle a perdu sa mère et sa sœur jumelle tragiquement, et l'hostilité qu'elle affiche envers son père le colonel Kane est en lien avec ce drame familial. 

Ces éléments sont suffisants pour accepter l'idée que la fille soit perchée au point de revêtir un masque, un costume rouge et noir, de poser des rajouts ondulés à son carré auburn habituel... avant de s'élancer incognito dans les rues de Gotham pour protéger le peuple des rageux. 

Bonus Rainbow


Dans l'univers DC, Batwoman est l'une des principales représentantes de la communauté LGBTQIA+%*#@. Je serais pour dire qu'on s'en fout un peu, mais le fait est que dans Hydrologie, son orientation sexuelle joue un rôle puisque son histoire avec l'inspecteur Sawyer interfère avec ses missions secrètes. On se doute qu'elle va devoir faire preuve de vivacité d'esprit dans les prochains tomes si elle veut ménager la chèvre et le chou. De plus, elle a été virée de l'armée pour homosexualité, donc c'est un détail important qui ne peut être passé sous silence. Les lecteurs apprécieront qu'on n'épilogue pas plus que ça sur ce qu'elle fait de son cul. Le dessinateur est resté assez classe dans sa façon de traiter le sujet, on n'a jamais l'impression que les planches vont virer au film porno _ une fois n'est pas coutume.  

Représenter une minorité ne fait pas de Batwoman une super-héroïne préservée de tout défaut : on remarquera que la fille a quand même des tendances control-freak, avec sa cousine notamment qu'elle prend un peu pour son trouffion. Même si Bette fait parfois les frais d'une certaine frivolité, on comprend tout à fait qu'elle décide de claquer la porte, à moment donné. Si j'avais été à sa place, je crois que j'aurais pété un câble à la page 28, au moment où Kate annonce très détendue qu'elle a brûlé le costume de Flamegirl. Le respect des aînés, ça va bien deux minutes ; mais la "bleue" a quand même fait partie des Jeunes Titans, l'air de rien. 

                                     

Le rouge et le noir 

Je n'ai pas une grande mémoire des noms pour les scénaristes, dessinateurs et coloristes de BD ; mais je ne pense oublier ni J.H. Williams, ni Dave Stewart. Le dessinateur et le coloriste de cet album ont su rendre séduisant un début de série qui, forcément, et riche en infos sur les personnages et un peu moins en action. Si Batwoman était un puzzle, on pourrait dire qu'on en est à la phase de tri des pièces ; nul doute que tout s'éclaircira bientôt, mais en attendant, on reste un peu perplexe face à cette histoire de fantôme marin kidnappeur d'enfants. Mais l'alliage de couleurs pimpantes_ avec une dominante de rouge et de noir, à l'obscurité de Gotham est vraiment réussi. Le découpage irrégulier des vignettes est à l'image du bordel ambiant, et laisse la part belle aux scènes d'action, de combat, au déploiement de l'esprit vengeur, qui émerge par moments comme une sorte de poulpe translucide. Aujourd'hui, c'est la forme du comics qui m'a poussée à le lire, le terminer et à avoir envie de continuer la série ; cela m'arrive assez rarement. Après, à vous de vous faire votre propre avis ! 













CDI Collège : pourquoi pas en 4°/3°, mais pas en libre accès. Un peu de violence et de scènes de drague pas trop adaptées (je précise qu'il n'y a rien d'homophobe là-dedans, j'aurais dit la même chose si Batwoman avait chopé des mecs).  

CDI Lycée : OK 


J.H WILLIAMS ; W HADEN BLACKMAN. Batwoman - 1 - Hydrologie. Urban Comics, 2012. Collection "DC Renaissance". 144 p. ISBN 978-2-3657-7062-0 


mardi 25 octobre 2022

[LE GOUINISTAN VAINCRA (ou pas)] Joe la pirate - la vie rêvée de Marion Barbara Carstairs. Hubert ; Virginie Augustin (2021)

Joe la Pirate prend la forme d'une imposante bande dessinée grand format de plus de 200 pages, à compter parmi les beaux livres. Contrairement à ce que le sous-titre La vie rêvée de Marion Barbara Carstairs laisse entendre, les planches suivent de près l'existence bien réelle qu'a mené cette femme de caractère, présente sur tous les plans traditionnellement réservés aux hommes : mécanique, pilotage, mobilisation, acquisitions de grande ampleur... 

Elle a forcé le destin pour pouvoir s'engager (à son échelle) dans les deux guerres mondiales ; elle a crée une compagnie de taxis féminins dans les années 1920. Plus tard, elle a fait le tour du monde et à découvert la navigation. Elle est devenue championne de course de bateaux à moteur, battant ses concurrents masculins à plate couture. Elle a acheté une île aux Bahamas, en a fait son "royaume autogéré", et à voulu rendre les îles voisines indépendantes. A bien des niveaux, elle a été féministe avant l'heure et peut-être sans le savoir. Pourtant, ce que l'Histoire retient de Marion Barbara Carstairs, alias Joe la Pirate, c'est qu'elle a chopé Marlène Dietrich et quelques autres grosses pointures de l'époque, le tout habillée en homme. Et encore... ça, c'est dans le meilleur des cas. 

En effet, je fais partie des gens qui n'avaient jamais entendu parler d'elle avant de lire cette BD colossale signée Hubert au scénario (l'un de ses derniers...) et Virginie Augustin au dessin, dans un style alternant trait franc, clair, et zones d'ombres _ comme l'héroïne, en fait. 

Si on veut parler de roman graphique, je crois que c'est le moment : découpé en une dizaine de chapitres, La vie rêvée de Barbara Carstairs s'appuie solidement sur l'existence bien réelle d'une petite-fille de magnat du pétrole américain éprise de liberté, "queer dans la matrice", mais aussi prompte à se laisser griser par le pouvoir. Au-delà de son intérêt historique, cet album offre une réflexion sur des thèmes universels : l'acceptation du corps, le genre, la colonisation, la solitude... Il peut être lu comme une ode à la confiance en soi. Les succès de Joe, tant sentimentaux que politiques et sportifs, sont dus en partie à son audace et à sa conviction d'être capable d'arriver à ses fins. Sa "vie rêvée" devient ainsi sa vie réelle _ on est du moins en droit d'interpréter le titre de l'œuvre de cette façon.       


Concernant les mouflets : 

CDI Lycée : OK, et même recommandé ! Il me semble l'avoir vu dans les critiques de je ne sais plus quel numéro d'InterCDI, mais peut-être que je me trompe. 

En revanche, je ne me risquerai pas à le mettre en libre accès au collège : il y a quand même pas mal de nus et de scènes de baise. Cela dit, une étude d'extraits pour des 4°3° peut être sympa. Oui, je reconnais avoir eu quelques craintes en tournant les premières pages de la BD : il m'a semblé qu'on se focalisait beaucoup sur la sexualité décomplexée et rapidement débridée de cette jeune femme intrépide. Certes, c'était important de présenter cette partie de la vie de Marion Barbara Carstairs, mais tout de même, elle avait sans doute fait mieux que se contenter de tringler toutes les filles croisées sur son chemin... 

Heureusement, les deux auteurs de cette biographie dessinée, ont su lui rendre justice et ont trouvé le moyen d'accorder une part conséquente à tous les temps forts _et il y en a eu_ de sa vie. Sans eux, nous aurions sans doute été nombreux à passer à côté de Marion Barbara Carstairs, une femme aux multiples facettes, dont certaines n'étaient pas très reluisantes. On a quand même affaire à une bonne richouse colonialiste, et ce n'est pas du tout passé sous silence.   

Hubert ; Virginie Augustin. Joe la Pirate - la vie rêvée de Marion Barbara Carstairs. Glénat, 2021. 224 p. ISBN 9782344039434

mardi 16 août 2022

[TÉMA LA BIBLIOTHEQUE] La tête sous l'eau - Olivier Adam (2018)

L'autre jour, nous nous sommes fait une frayeur, au collège. Un gosse de cinquième demi-pensionnaire s'est volatilisé juste avant la reprise des cours de l'après-midi. Il faut savoir qu'à ce moment de la journée, les assistants d'éducation guettent les allées et venues des petits et qu'il est impossible de sortir sans autorisation écrite. Vraiment, ça ne rigole pas. L'élève, qui est d'ailleurs connu pour son exemplarité, était au CDI lors de la pause du midi _soit juste avant l'évaporation, et il en était ressorti en même temps que les autres. Du coup, en le voyant noté absent lors de la première heure, j'ai craint d'avoir loupé quelque signe annonciateur d'un malaise. Je ne voyais que ça comme possibilité ! En fait, il était tout bonnement rentré chez lui, pour on ne sait quelle obscure raison. Par l'intermédiaire de ses copains, nous avons appris qu'il n'avait pas trop la pêche de jour-là, sans plus.  

Depuis, il est revenu régulièrement au CDI, toujours calme et souriant ; bien des fois j'ai eu envie de lui demander ce qu'il lui avait pris, mais il m'a semblé que ce n'était jamais le bon moment, et que c'était intrusif. Piétiner les consciences avec de gros sabots n'est jamais productif ; il vaut mieux laisser venir, et accepter le fait que, parfois, on n'est pas le plus apte à recueillir la parole. 


Quelques jours après son escapade, le psy-EN m'a demandé s'il était possible de proposer au gamin en question des BD et romans "sur la thématique du traumatisme". Je me suis prêtée à l'exercice de sans problème, parce que ça par contre, c'était dans mes cordes.  

Très régulièrement, on se retrouve face à des enfants qui vivent des situations ultra-glauques sans qu'on puisse le deviner, parce qu'ils ont l'art de garder la face, et/ou parce que l'école est pour eux le seul moyen de couper avec la réalité. Cela donne le vertige de se dire qu'on doit commettre de nombreuses boulettes porcasses.  

Bref, c'est en faisant une recherche de livres dans ce contexte-là que je suis tombée sur le livre La tête sous l'eau d'Olivier Adam. 


L'histoire

Une famille de Parisiens déménage à Saint-Malo, s'adaptant ainsi au projet professionnel du père, journaliste et écrivain à ses heures. Ils sont quatre : les deux parents, et leurs deux enfants, âgés de quinze et dix-sept ans, ou dans ces eaux-là. Les adultes sont ravis de quitter le tumulte de la capitale pour le bord de mer, ou du moins jouent le jeu, mais pour Léa, la fille aînée, c'est très compliqué. Elle laisse derrière elle toute sa vie sociale ; la ruralité ne lui correspond pas... Elle se met à tirer la gueule H24. Quant à son frère Antoine, il s'en fiche un peu : être un geek asocial en Île-de-France ou en Bretagne, c'est bien pareil. 

Un soir, Léa disparaît, comme aspirée dans la foule du festival auquel elle assistait. Elle va être recherchée pendant de longs mois, plongeant sa famille dans l'angoisse et la stupeur. Chacun va gérer la situation comme il peut : la mère va se barrer avec son amant, le père va tomber dans l'alcool et la dépression, le fils va lâcher le programme de seconde pour se réfugier dans le surf, un sport qu'il ne connaît pas du tout et dans lequel il ne semble pas avoir d'aptitudes particulières. 

Après quelques mois d'attente, Léa est retrouvée, en apparence saine et sauve. En apparence seulement. La jeune fille a été séquestrée et maltraitée pendant des jours, ce qui l'a brisée de l'intérieur. Ses proches ne savent comment s'y prendre pour rétablir un lien digne de ce nom avec elle, car son mutisme, son regard vide et ses crises de panique les désarçonnent complètement. Médecins et psys recommandent de laisser faire le temps, mais tant qu'elle ne parle pas, l'enquête ne peut avancer et son agresseur est toujours dans la nature. 

Attention SPOILER, des moments-clés du livre vont être dévoilés dans les paragraphes suivants. 

En regardant tous ces personnages déprimés et à bout de nerfs s'écharper, culpabiliser, attendre, faire leur introspection, chercher des solutions... je me suis dit que La tête sous l'eau pouvait faire un bon Larme de Rasoir, et même concourir pour les Prozac d'Or

Mais non, on va plutôt le classer dans Téma la bibliothèque, pour les raisons qui suivent... 

Ah mais c'est celui-làààà !  

Milieu-fin du roman. Après un gros travail effectué avec la psy, sa copine et son frère, Léa a réussi à pousser la porte du commissariat pour dénoncer son agresseur. Elle leur raconte tout ce qu'elle a vécu entre la soirée du festival et sa libération, et donne aux policiers assez d'éléments pour qu'ils puissent faire un portrait robot. Bien que ces informations soient confidentielles _ même les parents et le frère n'ont aucune idée de ce qui s'est dit pendant l'entretien de Léa avec les flics_, la fuite ne peut être évitée et tout est déballé en long et en large dans la presse locale. 

Antoine est au lycée ce jour-là, et un sous-entendu qui lui est fait en classe à propos de sa soeur lui fait péter un câble. Il quitte le cours comme un gros schlag qu'il n'est pas, et va se planquer au CDI. Riche idée ! 

A ce moment du récit, chacun pourra apprécier le portrait très peu élogieux qui est fait de la prof doc de l'établissement malouin. Bizarrement, il a tout de suite suscité chez moi un air de déjà lu... 

Mais où donc était-ce ? 

Ah, ça me revient ! Bien sûr !! C'est celui-là, le "fameux" roman d'Olivier Adam qui a fait si grand bruit dans la communauté des profs docs il y a quelques mois, au point d'être boycotté dans certains centres de documentation !! Je n'avais pas fait le lien entre La tête sous l'eau et cette affaire jusqu'à la lecture de la page 153.    

Ok, ça pique un peu. Mais n'oublions pas que l'auteur a posé comme narrateur un adolescent de quinze ans... par définition pas indulgent avec les représentants de l'autorité, quels qu'ils soient. D'ailleurs, même si on en a moins parlé, le CPE prend sa race, lui aussi, sur la page précédente.

Olivier Adam aurait pu aller bien plus loin dans le cliché et tailler le système plus violemment. 

"Je passe devant l'infirmerie fermée puisqu'on n'est pas mardi matin de 9h à 10h30 et continue jusqu'au CDI faute de mieux. La documentaliste me laisse m'asseoir sans poser de question car elle dort vu qu'elle n'a rien à faire cette feignasse. C'est une grosse femme triste et sans âge, qu'on imagine sans vie, avec sa vieille maman retraitée de l'EN et qu'on prend pour sa petite sœur, ses livres de la Comtesse de Ségur en journée et Harlequin le soir et ses chats qui cannent un par un depuis qu'elle a investi dans une voiture sans permis, sans doute à tort. Ah, Antoine reconnaît qu'il est en proie à quelques idées reçues, tout n'est pas perdu. Quelle maturité ce gosse. Le seul truc qui la gêne, c'est le bruit qui la réveille en sursaut, après quoi elle se transforme en dragon et te mange. Tant qu'on ferme sa gueule et qu'on reste bien sagement à sa table à lire ou devant l'ordinateur à se branler discrètementelle ne moufte pas " car elle filme. 

Vous voyez bien qu'il n'est pas si méchant !

Même si j'ai tendance à provoquer les collègues en disant qu'il n'y a jamais que la vérité qui blesse, je comprends les réactions outrées : le seul point du portrait qui m'ait fait tiquer se situe quelques pages plus loin, où il est dit que la documentaliste sent la transpiration et le déo bon marché. La raison à cela est claire : voilà plus de dix ans que je travaille avec des collégiens, et voilà plus de dix ans que je m'entends dire que je pue.. Ce qui n'est pas foncièrement faux, mais que voulez-vous, notre odeur corporelle est une des multiples facettes de notre identité. 

Bref, il est légitime de se sentir vexé par ces quelques tournures, quand on enchaîne les semaines à s'investir sur tous les tableaux (EMI, lecture, gestion documentaire, ouverture culturelle...) pour finalement constater dans un roman grand public _et à succès, je pense_ que l'image du métier est toujours aussi désuète. L'eau va glisser sur l'un et s'infiltrer en l'autre, en fonction de son parcours. 

Le kiosque presse de l'horreur

Abordons rapidement le lieu CDI. Identifié par le jeune Antoine comme un lieu-refuge, il ne remplit vraiment ce rôle-là dans La tête sous l'eau ; en revanche, il répond parfaitement à sa vocation d'accès à l'information d'actualité, à travers la presse nationale et régionale notamment. Le centre de documentation est une sorte de zone mixte entre le cocon protecteur du lycée et la dure réalité du monde extérieur. Le héros en ressort l'estomac allégé (puisqu'il gerbe sur les journaux, ooooh comme cette situation me parle !), mais l'esprit enrichi de nouvelles connaissances. Des connaissances dont ils se serait bien passé, je vous le concède... mais auxquelles il allait devoir faire face dans tous les cas.  

Toujours est-il que les révélations électrochoc vont engendrer chez lui un raz-de-marée de colère ; sa détermination renouvelée va se diriger vers les méandres du darknet, cette zone de non droit qu'il n'avait pas encore explorée jusque là. Comme quoi, la documentaliste a beau être ce qu'elle est, son boulot de mise à disposition de l'info est un vrai catalyseur de l'action, un maillon de la chaîne qui conduira à l'agresseur de Léa. Bref, c'est grâce à la prof doc que le livre finit bien, ni plus ni moins ! 

C'est pas ça qu'on appelle un page-turner ? 

Passées les considérations propres au CDI, revenons sur l'impression générale que cette lecture me laisse ; elle est plutôt positive !  

Voilà bien longtemps que je n'avais pas plié un livre en une seule journée, même en vacances ; pourtant ce fut le cas avec ce roman d'Olivier Adam. Cet écrivain _que je ne connaissais que de nom jusqu'alors, a l'art de tenir son public en haleine, y compris lorsque l'issue de événements racontés est un peu (beaucoup) prévisible. 

Cela vient sans doute du fait que les jeunes personnages racontent leur histoire à hauteur d'enfants, si l'on peut dire, avec leurs mots ; l'enchevêtrement du récit d'Antoine et des lettres teintées de mystère écrites par Léa avant sa disparition nous mettent en position d'enquêteur ; pour nous aussi, le puzzle ce reconstitue peu à peu. J'ai toujours été très fan de ces procédés de malins et des textes à plusieurs voix ! La sensibilité des personnages enfants et la fragilité des adultes est traitée en profondeur ; la figure de Jeff (l'oncle hyper bien intentionné mais gravement irresponsable) ne doit pas être très courante en littérature car pour ma part je ne pourrais en citer d'équivalent. Ou alors je lis pas les bons trucs, ce qui est possible aussi. 

"Le Gué de l'âne" Saint-Germain du Salembre.
Et : non, ça n'a rien à voir avec le sujet. 

Si je voulais faire ma chieuse, je dirais qu'en fin d'ouvrage, les événements s'enchaînent un peu rapidement et on a l'impression que toutes les ramifications ne sont pas exploitées à fond : la codétenue de Léa, la circulation des vidéos sur Internet, le mobile de l'agresseur... Après, ce sont des choix de l'auteur, il n'est pas prévu de les remettre en question. Pas mal de critiques parcourues sur Internet font état d'un roman qui emprunte beaucoup à ceux déjà écrits par Olivier Adam, mais comme je n'en ai lu aucun, je ne le ressens pas. 

Etant donné les thématiques abordées et la prévalence de jeunes personnages, je dirais que La tête sous l'eau parlera particulièrement aux collégiens (4°-3°) et lycéens ; mais ce n'est pas un livre exclusivement réservé à la jeunesse. A découvrir, donc ! 

Olivier ADAM. La tête sous l'eau. Robert Laffont. Coll. R. 218 p. ISBN 978-2-221-21517-3

mardi 30 juillet 2019

Se droguer, c'est risqué : Family business (2019)


Dorénavant, le blog comportera une (énième) nouvelle rubrique : "Se droguer, c'est risqué". Cet intitulé fait référence à un vieux livre documentaire du même nom publié dans la collection Hydrogène des Éditions de La Martinière Jeunesse, au début des années 2000.

Les billets qui en feront partie seront axés sur la manière dont on parle des drogues dans les œuvres de fiction (romans, séries, films...). On essaiera d'aborder le sujet de manière sinon humoristique, au moins détendue, le but n'étant évidemment pas de promouvoir la consommation de substances illicites. Si cette initiative chiffonne les auteurs et l'éditeur du livre auquel j'ai choisi de rendre hommage, qu'ils n'hésitent pas à me le faire savoir.

Se droguer, c'est risqué
Marie-José Auderset
Jean-François Bloch-Lainé
Jean-Blaise Held
Christine Coste (illustrations)
Éditions de La Martinière jeunesse - Coll. Hydrogène - 2001

Comme c'est l'été et qu'on est nombreux à avoir plus envie de regarder la télé que d'ouvrir un bouquin, même moi, commençons pas une série, tranquillement !


Family Business est une série française produite par Netflix et disponible sur la plateforme depuis à peine un mois ; eh, je n'ai pas l'habitude d'être à ce point dans le coup ! Peut-être même que vous allez apprendre des choses, ici, pour une fois. La première saison a été réalisée par Igor Gotesman et compte six épisodes d'environ 25 minutes ; on sait depuis quelques jours qu'une deuxième est en préparation.

Résumé express 

Paris, de nos jours. Depuis la mort de sa femme, Gérard Hazan (Gérard Darmon) a du mal à relever la tête ; il tient à bout de bras une boucherie casher au cœur du Marais, avec l'aide ponctuelle de ses enfants. Il aimerait bien profiter de sa retraite, n'étant plus très jeune, mais ni Joseph (Jonathan Cohen) ni Aure (Julia Piaton) n'ont vraiment envie de prendre la relève. Tous deux ont leurs propres projets, certes bien foireux, mais en tous cas bien éloignés de l'affaire familiale : Joseph tente de vendre des applications pour smartphones a des entreprises, tandis qu'Aure se prépare à partir vivre à Tokyo. Alors, quand Gérard décide de passer officiellement le témoin à Joseph, ce dernier est plus embêté qu'autre chose.



Le hasard des rencontres va le mettre sur la route de Camille, une étonnante jeune femme ; elle va l'informer de la légalisation du cannabis en France dans un avenir très proche. Comment le sait-elle ? Son père n'est autre que le ministre de la Santé. Source fiable, donc. La nouvelle ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd ; Joseph a une idée, une de plus : pourquoi ne pas convertir sa boucherie en "beuhcherie" ? Il se voit déjà ouvrir le premier coffee shop français...

Evidemment, il va devoir faire face à pas mal d'obstacles : déjà, Gérard lui reprend la boucherie après une dispute. De plus, il a besoin de fonds, d'associés, de fournisseurs et d'un coup de piston pour lancer le projet, mais personne ne se sent prêt à s'engager dans une aventure aussi risquée (bizarrement), si ce n'est Olivier, son meilleur ami. Seule Camille veut bien les aider, mais, hum, elle a des conditions aussi chelou qu'elle...

Joseph et Olivier savent que le problème à régler en priorité est celui du local. Il faut que Gérard change d'avis, mais il est tellement vénère que personne n'arrive à le faire redescendre de ses tours, pas même la drôle et sage grand-mère Ludmila qui assure l'équilibre de la famille Hazan à coups de gueulantes. Ils jouent leur dernière carte en faisant appel à Enrico Macias, l'idole de Gérard. Le pire, c'est que ça va marcher. Je vais pas spoiler plus que ça, mais sachez que quelques joints (et un aller-retour épique à Amsterdam) plus tard, la beuhcherie est devenue une affaire de famille. 

Maintenant, y a plus qu'à être discret en attendant que la loi passe... sauf que les Hazan ne sont pas très forts à ce jeu-là, justement.



Le coin fumette 

On va pas cracher dans la soupe. Si la moitié des personnages s'étaient indignés devant l'idée de Joseph et avaient dit "oh pas bien de jouer avec la santé des gens", déjà y aurait pas eu de série, et en plus on aurait été les premiers à gueuler contre leur ton politiquement correct. Mais le fait est que dans Family Business, le cannabis est quand même traité de façon assez positive : c'est une très jolie plante verte qui passe bien à l'écran, qui provoque des fous rires, désinhibe assez pour dire aux gens leurs quatre vérités, pour prendre certaines décisions... Même les effets pervers de la défonce deviennent le ressort de gags plus ou moins bien sentis, pour ne pas dire relous, mais de gags quand même. On dirait que le seul défaut du cannabis est d'être illégal. Forcément, vu sous cet angle-là, on adhère à fond à l'initiative de cette famille de bras cassés dont le capital sympathie monte en flèche ! Bien joué !



La drogue, on en parle, on en parle, mais on la voit peu, finalement. Elle apparaît pour la première fois vers la fin du deuxième épisode, sous forme d'énormes joints ; ceux qu'Olivier file à Enrico Macias en lui faisant croire que ce sont des "faux" ; il veut qu'il les fume avec Gérard pour le convaincre que le shit c'est bon, inoffensif, thérapeutique, et que c'est porteur d'investir dedans. Souvenez-vous que Gérard a récupéré la boucherie, et qu'à présent, Olivier et Joseph doivent le rallier à leur cause pour espérer la transformer en bar à shit... Pour assurer la médiation, ils misent sur Enrico Macias, son idole.

Vient ensuite la fumée gris-blanche abondante, nébuleuse, qui flotte dans la boucherie et qui semble suivre Gérard jusqu'à Amsterdam, où il va découvrir les joies du chichon commandé à la carte sur fond de reggae.



Toujours à Amsterdam, Ludmila se fait une place dans la micro-entreprise en prenant en charge la partie culture grâce à Yohan le fleuriste, "un vieil ami", qui va également devenir leur fournisseur. On apprend par la même occasion que la grand-mère a un paquet de cash sous la main, ce qui n'est pas étonnant pour une mamie feuj, non ? Dans le même registre, on apprendra plus tard que la petite soeur planque des sous à l'intérieur de ses chaussettes, et ce moment marquera selon moi la mort clinique du respect dans cette série, ahah. Aure rejoindra sa grand-mère et, en s'informant sur Internet, elles deviendront toute deux les jardinières attitrées. Elles superviseront consciencieusement le bien-être des plants stockés dans grange de la demeure familiale. C'est assez marrant de voir que, sans même qu'on assiste à une quelconque répartition des tâches, les femmes se mettent d'elles-même au second plan et s'affairent à une besogne nécessaire mais ingrate, tandis qu'aux hommes reviennent les échanges commerciaux, la spéculation, le danger...



J'en profite pour poser là mon paragraphe "féminisme à prix discount". Sur Internet, les critiques de Family Business ne sont pas toujours très bonnes. Les téléspectateurs se plaignent notamment de la pauvreté de l'action et de la mise en scène de personnages stéréotypés. Peut-être à juste titre, je ne juge pas, même si je trouve qu'on a fait largement pire en France ces dernières années. Cf. Plus Belle La Vie, cette série fleuve qui ne raconte rien mais qu'on suit tous les soirs depuis plus de quinze ans. Non, moi je m'en fous un peu des défauts d'interprétation de Jonathan Cohen, de ses mythos tirés par les cheveux et de ses blagues pas drôles. Ce qui m'intéresse, c'est la vie sentimentale de la sœur la question de la culture du cannabis en sous-sol ! Mais j'ai aussi constaté que, pour ne pas faire chuter cette nouvelle production Netflix qui ne vole pas haut, les internautes avaient tendance à s'appuyer sur les personnages féminins, en disant qu'ils étaient assez hauts en couleur et plutôt réussis : Camille joue fort bien la folie et/ou la fille perchée, aussi flippante qu'attachante. Son jeu me fait vaguement penser à celui de Marion Cotillard dans Dikkenek, vous savez : "La schnouf, c'est un fléau !"



Ludmila est une matriarche en pleine rebellion, ce qui ne l'empêche pas d'avoir le coeur sur la main lorsqu'elle essaie de compenser l'absence de la mère auprès d'Aure et de Joseph. Aure, c'est la fille sage, posée, pragmatique, qui empêche les autres de partir en vrille au détriment de son propre épanouissement. Vient enfin Aïda, la petite amie de Joseph qu'il fait trop souvent passer au second plan parce qu'il n'assume pas de sortir avec. Ok, elle ne se laisse pas marcher sur les pieds, mais la logique voudrait qu'elle se barre ! Oui, à côté d'elles, Joseph, Olivier, Gérard et les autres sont de gros gamins qu'elles gèrent et qu'elles canalisent fort bien : ces femmes sont vraiment braves... elles sauvent la série. Eh bien, j'avoue que ça me pose un problème d'essayer d'adopter ce point de vue. Parce qu'elles sont bloquées par les hommes de l'histoire, engoncées, trop occupées à rattraper leurs boulettes. Elles sont les éternelles nourrices _sans jeu de mot, et ne peuvent pas prendre leur envol à cause de ça. Vous allez me dire que c'est le lot d'une majorité de femmes dans le monde réel, et vous aurez raison. Pour ma part, c'est le seul aspect de Family Business qui me chiffonne vraiment.

Revenons à nos moutons.

La "serre" des Hazan _ qui décidément semblent avoir la main verte_ évoque la féerie d'un marché de Noël en nocturne...



Dans le quatrième épisode, on voir Gérard Darmon et un de ses amis utiliser un tube et une pipe en verre ; je ne suis ni cinéphile ni sériophile, mais il me semble que ce mode de consommation du cannabis est beaucoup moins fréquent que le joint ou le spacecake. Par conséquent je préfère le mentionner.



Enfin, soulignons que le "vrai family business", à la base, c'est la boucherie Hazan. La transition va se faire dans la douleur pour les parents comme pour les enfants, quoi qu'ils en disent, et le vocabulaire met en évidence la difficulté à tourner la page : l'âme de la boucherie ne subsiste-t-elle pas à travers le mot "beuhcherie" ? Lorsqu'elle prend le contrôle de la serre, Ludmila parle de "pastraweed" pour désigner les plants, si je ne me trompe pas. Sinon dites-moi. Dans tous les cas, ce néologisme issu de "pastrami" (un façon de préparer la bidoche, apparemment, au moins j'aurai appris un truc) et de "weed", est validé par tout le monde ; Aure se montrant particulièrement enthousiaste. On évolue, mais on ne coupe pas le cordon ! On n'oublie pas d'où on vient ! C'est beau.

Série à voir, ou pas ? 

Entre ceux qui applaudissent avec les pieds et ceux qui jettent des fruits pourris sur Family Business, il n'est pas évident de se faire une opinion. En fait, tout dépend de ce que vous, vous attendez de cette série. Si vous êtes amateurs du suspense, de satire sociale poussée, si vous êtes à l'affût du Breaking Bad français, forcément vous allez plaindre votre abonnement Netflix. Par contre, si vous êtes en vacances et que vous avez la possibilité de laisser votre cerveau en jachère pour les trois prochaines heures, allez-y, vous passerez un bon moment.


Verdict 



On aime...

  • ... le format court - Forte de ses six épisodes de 25 minutes, cette série comique sans prise de tête ne vous fera peut-être pas rire, mais ne vous laissera pas non plus le temps de vous consterner. L'air de rien, c'est aussi ce qui fait qu'on a envie de regarder jusqu'au bout, même si on n'est pas super fan. 
  • ... l'absence de tensions entre Arabes et Juifs ; ça nous a pas manqué ! 
  • ... le jeu de mots sur le titre du deuxième épisode : "Les porcs d'Amsterdam", ainsi que sa corrélation avec la scène d'ouverture du troisième épisode... Le scénario est globalement prévisible, mais pour le coup j'ai vraiment été surprise à ce moment-là ; ça m'a bien fait rire. 



On a moins aimé...


  • Les clichés - Allez, faut reconnaître qu'il y en a quand même pas mal. Entre le pieds-noirs fan d'Enrico Macias, l'arabe qui sort de taule pour trafic de drogue, celui qui conduit un Uber et qui pense que "Anne" et "Frank" sont deux personnes différentes... c'est marrant deux minutes. 
  • Quelques retournements de situations bien pratiques, mais improbables - Sans spoiler, on peut quand même dire que la saison 1 finit en queue de poisson ; un peu comme si les scénaristes s'étaient dit : "allez, on a traîné sur les quatre premiers épisodes, on en a plus que 2, faut qu'on trace pour boucler tous les problèmes existentiels des personnages avant la fin du 6". Du coup, certains personnages changent radicalement d'avis sans problème, ça arrange bien tout le monde sauf le spectateur. 
  • Les mythos improvisés ; je ne sais pas pourquoi, je trouve que tout ce que le personnage de Joseph Hazan raconte sonne faux, même si on sent qu'il y a un vrai boulot d'acteur derrière. Je dois avoir un peu de mal avec le personnage que s'est forgé Jonathan Cohen au fil du temps. 

Family Business Saison 1 - 2019
Igor Gotesman 
Netflix 
Genre : comédie 
6 épisodes 

lundi 8 mai 2017

Les Cités des Anciens 6 - Les pillards - Robin Hobb (2012)


Je dois vous dire que j'ai pris le temps de penser à ma gueule dernièrement... 

Les Chevaliers du Zodiaque, la série abrégée - 1
Allez jeter un oeil !

...d'où le petit craquage livresque suivant : 

Les Cités des Anciens 6 - 7 -  8

... talonné de près par l'acquisition bien trop impulsive pour être honnête d'une BD de l'auteure féministe Liv Strömquist : Les Sentiments du Prince Charles.  

Artiste découverte lors du PULP festival, qui s'est tenu fin avril à La Ferme du Buisson (Noisiel)

Bref, laissons ces jolis cygnes se faire de doux gros yeux sous un ciel d'orage pour retrouver les nouveaux habitants de la Cité Ancienne de Kelsingra, le vaisseau Mataf, et quelques personnages qu'on avait bien failli oublier ! 

Illustration couverture : Sébastien Hayez

L'histoire 

Les craintes d'Alise étaient bien fondées : en apprenant que Leftrin et son équipage ont réussi à mener à bien leur expédition, découvrant au passage la Cité Ancienne de Kelsingra, les Marchands du Désert des Pluies se sentent pousser des ailes. Pourtant, le marin s'est volontairement montré peu explicite : s'il est rentré au pays, c'est seulement pour toucher sa paie et rapporter celle des jeunes gardiens de dragons restés sur place. Pas question de montrer le chemin à qui que ce soit : chacun porte sa croix, et personne ne lui a filé aucun tuyau, à lui. Le Conseil des Marchands refuse toutefois de lui payer son dû, faute de preuves et d'informations détaillées qu'il ne donnera pas : non mais c'est quoi ce chantage ? Il en ressort outré par si peu de confiance à son égard, mais les Anciens Malta et Reyn Khupprus sauront lui apporter la reconnaissance qu'il mérite.

L'accouchement de Malta est mouvementé ; elle perd les eaux au retour du Conseil, avant même d'avoir regagné sa chambre. Etendue entre deux passerelles de lianes suspendues, elle hurle à la mort jusqu'à l'arrivée d'un inconnu chalcédien... qui ne lui vient pas du tout en aide et semble plus intéressé par sa couronne d'écailles que par son état. L'homme la transporte à l'intérieur d'un bordel et la boucle dans une cellule miteuse, où elle accouche pour de bon avant de s'échapper grâce à son audace et à quelques coups de poignard heureux. 

L'enfant, déjà très écailleux, est d'une faiblesse inquiétante... même si Malta se réjouit qu'il soit toujours vivant. Si seulement Reyn était auprès d'elle ! Or, son mari est monté à bord du Mataf, où l'on discute déjà d'un départ anticipé... 

Leftrin reconnaîtra-t-il ses compagnons de route lorsqu'il reverra la Cité des Anciens ? Rien n'est moins sûr, tant les dragons et leurs gardiens évoluent rapidement dans les airs et les eaux magiques de Kelsingra. Sintara parvient à prendre son envol et à rejoindre l'antre de ses aïeux ; les quelques heures qu'elle y passe suffisent à la transformer et à la renforcer. Thymara et Kanaï passent la nuit la cité et prennent conscience de leur statut d'Ancien, au fur et à mesure que leurs écailles se teintent de couleurs vives. Oui oui, Thymara couche avec Kanaï dans une chambre bien douillette tandis que Tatou crève de jalousie de l'autre côté du ravin, joie totale ! Pourquoi sa copine a-t-elle cédé aux ardeurs ce type perché, alors qu'elle s'est toujours refusée à lui ? Il se le demande, nous aussi, et ... elle aussi, d'ailleurs !! 

Bref, c'est son choix, et c'est...



Le retour de l'ex maléfique ! 

Le dépit du jeune gardien tatoué l'amène à demander des conseils aux gays à Sédric et à Carson, eux qui semblent avoir une vie amoureuse épanouie. Si Carson sait trouver les mots qu'il faut, justes et francs bien que désagréables à entendre pour Tatou, Sédric se rembrunit l'espace de quelques minutes. La jalousie est un sentiment qu'il connaît bien ! Ah, pour ça, il peut remercier ce connard de Hest Finbok et sa tendance à fourrer sa queue partout ! Mais à quoi bon se prendre la tête, l'amant qui l'employait comme secrétaire ne fait plus partie de sa vie, et c'est tant mieux. 

Or, seules les montagnes ne se rencontrent jamais. Hest a eu vent du retour de Leftrin, et, poussé par son père tout aussi calculateur et ambitieux que lui, il compte bien embarquer pour prendre d'assaut ces contrées oubliées. Après tout, si Alise fait partie des découvreurs potentiellement bénéficiaires des richesses de la Cité, il peut faire jouer son statut de mari pour racler quelques morceaux de choix ! Entre sa femme qui a noué une relation digne de ce nom avec le capitaine Leftrin et son amant qui roucoule tranquillement entre les bras costauds d'un bear, Finbok risque fort d'être surpris par le bonheur de ses anciens larbins. Les retrouvailles s'annoncent explosives ! Une traversée du fleuve, ça vous change une épouse soumise et un ami docile... 

BEAR POWER !

Des écailles aux écus 

Hest ne vient pas juste pour régler ses comptes et s'en foutre plein les poches. Il est aussi à la botte d'un Chalcédien qui l'a chargé de récupérer des écailles de dragons afin de soigner le Duc malade... d'être vieux, ni plus ni moins. Comme nous l'avions déjà compris dans le tome précédent, les majestueux reptiles sont devenus, au regard des hommes, des bêtes parmi d'autres. Leur chair, leurs organes et leur robe sont consommables et monnayables. Or, pour la nouvelle génération d'Anciens, et pour ceux qui ont gardé la mémoire des traditions, le dragon est le "seigneur des trois règnes" et ne peut faire le beurre des hommes. On comprend donc qu'un combat va s'engager entre ceux qui pensent écus et ceux qui brossent les écailles. A noter que l'illustration de couverture de la version poche que j'utilise (J'ai Lu) me paraît coller parfaitement à l'ambiance, puisqu'elle représente une pièce de monnaie frappée d'une tête de dragon, me semble-t-il. Au passage, Selden est toujours aussi mal traité par ses ravisseurs, tandis que sa grande dragonne Tintaglia n'est pas non plus au meilleur de sa forme...  


CDZ, la série abrégée, toujours l'épisode 1 !

Le tome "Les pillards" est un tremplin vers un feu d'artifice imminent de nouvelles aventures pour les nombreux héros des Cités des Anciens. Comme dans Les Aventuriers de la Mer, on sent que tous les personnages sont en route pour converger en un même point... qui sera sans doute un point de non retour pour certains d'entre eux. A suivre, donc !

Robin HOBB. Les Cités des Anciens 6 - Les pillards. 2013, J'ai Lu. Coll. Fantasy. 288 p. ISBN 978-2-290-07037-6     


vendredi 24 mars 2017

Les Cités des Anciens 4 - La Décrue - Robin Hobb (2011)


On critique, on critique, mais on continue à lire, toujours avec autant d'entrain... Nous voilà déjà au tome 4 des Cités des Anciens, intitulé "La décrue".



L'histoire 

Après avoir été emportés et ballottés au fil des eaux tumultueuses du Fleuve, gardiens et dragons retrouvent un semblant de quiétude. Ils ont subi de lourdes pertes et ont du être rapatriés à bord du Mataf ; pourtant, le moral est remonté et la vie a repris le dessus. La vivenef escortée de son armée de dragons de plus en plus forts redémarre au ralenti vers sa destination finale, après un temps de stagnation plus que nécessaire. On ne sait toujours pas si la fameuse cité de Kelsingra existe pour de vrai. On ne sait pas de quoi demain sera fait, d'autant plus que les éléments leur rappellent dans cesse que leur vie ne tient qu'à un fil. Alors on se libère des lourdes valises du passé et on prend le parti de profiter du moment présent. Cependant, et en dépit de leur conscience du danger, tous les protagonistes ont oublié que le vrai boss de l'expédition, c'est Mataf, le bateau vivant... Or, voyager sur une gabare qui refuse d'avancer n'a rien d'une partie de plaisir. 

Passage à l'acte 

Mais ce n'st pas si grave au fond, car les plaisirs, on peut les trouver ailleurs (, t'inquiète). Huis clos ? Décompression ? Manque ? Regrets ? Dans la Décrue, tout le monde tire son coup à l'exception de Thymara. Saluons au passage la force de caractère de ce personnage : il n'est pas évident de rester courtois face à tous ces adolescents mâles qui la frôlent de trop près, soucieux de bien lui renvoyer en pleine tronche leur déception d'avoir été éconduits ! Ses sentiments pour Tatou ont beau ne pas être très clairs, elle entend bien rester libre et maîtresse de son corps. Alors que la moche Alise tombe enfin dans les bras et dans les draps du capitaine Leftrin, Thymara reste la dernière des Mohicans féministes des Cités des Anciens. Les secrets bien gardés se mettent à prendre l'eau eux aussi ! Sédric n'en peut plus de sa conscience ; il se résout à informer Alise la nature de sa relation avec Hest ; la nouvelle cogne en plein dans sa fierté de marchande et la patience de son nouveau compagnon ne sera pas de trop pour lui redonner le sourire. Bien que douloureuse, cette révélation était nécessaire car, comme le dit Carson, "on ne peut rien commencer de nouveau tant qu'on n'a pas achevé l'ancien". 


La blague de beauf du vendredi soir


Les deux pieds dans le marais 

Petit à petit, l'image de Hest s'efface des pensées de Sédric. Le petit secrétaire précieux est d'autant plus motivé pour céder aux avances de Carson qu'il réalise que son ancienne relation relevait plus de la maltraitance que de l'idylle. On pardonnera à Robin Hobb sa tendance à tomber dans les clichés du couple gay _le doux Sédric souffrant sans oser le dire d'être toujours LE passif alors que Hest, le viril, le marié, le patron.. a l'exclusivité du maniement de pinceau. Enfin, passons. Retenons seulement que La Décrue aurait pu avoir pour titre Le Marais tant la communauté y est bien représentée: Hest, Sédric, Carson, Davvie et même le gardien Lecter (qui se tape Davvie, logique). Bientôt un dragon dans la fanfare ?

La gabare Mataf semble se plaire dans cet environnement marécageux _ça tombe bien, où ses gros pieds ne s'empêtrent pas spécialement. Oui, j'ai bien dit ses pieds. A moins que ce détail m'ait échappé dans les tomes précédents, cette fraction de l'histoire fait état, à plusieurs reprises, de cette "spécificité" de l'embarcation. Quand l'envie lui prend d'accélérer un peu la cadence et que l'eau du fleuve n'est pas trop profonde, il sort ses pattes et hop hop hop, tu me vois tu me vois plus ! Fantastique ce Mataf... Si vous aussi la chanson "Maman les p'tits bateaux qui vont sur l'eau ont-ils des jambes" vous a agacé au plus haut point sans que vous n'ayez jamais osé pointer du doigt sa débilité, sachez qu'on est deux. Robin Hobb a du fumer un peu sur ce coup là...  




Le livre du changement  

Si ça se trouve, c'est en posant des pattes sur Mataf qu'elle a du se dire que ce serait marrant de faire pousser des ailes à Thymara, et de transformer Kanaï en Ancien. Eh oui, on s'en doutait un peu : Kanaï et Gringalette ne sont pas morts, ils ont simplement été emportés plus loin que les autres ; cela leur a fourni l'occasion de découvrir... Kelsingra ! C'est en annonciateur, coloré à l'image de sa dragonne, que le jeune gardien frivole réintègre le groupe. Les autres parias ne sont pas en reste : plus ou moins consciemment, chaque dragon a "déteint" physiquement sur son protecteur en lui donnant de sa couleur ou de ses écailles ; très attaché à Relpda, Sédric a aussi bénéficié de cette évolution, bien que les origines de leur lien soient plus que douteuses. Les créatures rejetées par leurs pairs, quelle qu'en soit la raison, sont en passe de devenir des monstres sacrés qu'on croyait légendaires, aussi bien à Terrilville que dans le Désert des Pluies.     

Kelsingra ! Kelsingra ! 

Si vous n'aimez pas trop lire des scènes de cul, et encore moins les histoires de couples qui se font et se défont sur les lames de ton plafond, faites l'impasse sur ce volume. En quatre mots : Thymara est toujours vierge malgré l'insistance de Tatou, Graffe meurt, rejeté par son dragon, Kanaï revient pour les guider aux portes de la cité. Voilà. Ah, et Mataf a des grosses pattes ; ouais, ça m'a marquée...Vous pouvez donc passer au cinquième volume, qui paraît plus prometteur niveau action puisqu'on s'apprête à visiter la cité légendaire, Alise et son calepin en tête ! Sinon, eh bien vous vous éclaterez à voir les gens s'entre-essorer le cerveau pour savoir qui aime qui, et est-ce bien sage, d'abord ?

A suivre !

HOBB, Robin. Les Cités Des Anciens - La Décrue. Editions France Loisir. Vol. 4, 2011. 400 p. ISBN 978-2-298-05733-1