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dimanche 22 octobre 2023

[BD] Camélia - Face à la meute. Cazenove / Bloz / Nora Fraisse (2021)

"Tu as vu ça, ce jeune de quinze ans qui s'est suicidé encore, parce qu'il se faisait harceler ? 

_ Oui... 

_ Et après on en fait des tonnes sur l'abaya... Laisse-le passer, lui, tu vois bien qu'il force. 

_ L'abaya, c'est un problème créé de toute pièce pour faire diversion. Le harcèlement scolaire, ça c'est un vrai fléau à combatte. 

_ Moi je dis... ok, l'école est sûrement responsable, mais les familles ont leur rôle aussi. Attention, là c'est 50 ! Si l'enfant harcelé ne parle pas de ce qu'on lui fait à ses parents, c'est qu'il y a un problème. Serre à droite. Ils ne sont pas à l'écoute, ou pas disponibles, ou l'enfant n'a pas confiance, je sais pas..." 

Durant une année passée à conduire plusieurs soirs par semaine, j'ai eu l'occasion de discuter avec une bonne vingtaine de moniteurs _ j'étais inscrite en auto-école, mais, pour pratiquer plus fréquemment, je complétais ma formation avec des profs indépendants via des applications dédiées. D'un point de vue humain et pédagogique, ça s'est toujours bien passé. Mais je remercie particulièrement le "noyau dur" de ceux qui ont assuré l'essentiel de mon parcours. Parmi eux figure Rachid, de l'auto-école. Rachid a vraiment été un bon prof. Dans la vie, ce doit être un type droit, ça se sent. Il s'intéresse à tout, et notamment aux questions éducatives : c'est vrai qu'il a vu passer un paquet de lycéens dans sa voiture.

 On tombe souvent d'accord, mais ce jour-là, on a pas mal débattu sur la route du centre d'examen de Rosny. Des profs, des cours d'empathie et des ateliers massages au Danemark. Parce que non, ce n'est pas si simple de dire à ses parents qu'on se fait bousculer, même si on les aime et qu'ils nous aiment. Surtout dans ce cas-là, en fait. Entre la honte de n'être pas capable de se défendre, la peur d'inquiéter et de rendre triste, de mettre ceux qui pensent nous protéger face à leur échec, les raisons de garder le silence ne manque pas. 

Cette conversation m'a remis en mémoire une bande dessinée commandée pour le CDI l'année dernière : Camélia - Face à la meute. Née des talents et des expériences de Bloz, déjà connu pour Seule à la récré, de Cazenove et de Nora Fraisse, elle est sortie en 2021 chez Bamboo.    

En vrai, je l'ai rachetée récemment car une élève de troisième a oublié de le rapporter en fin d'année dernière et j'ai complètement zappé de la "bloquer" lors de la restitution des manuels scolaires. Mais faut pas le dire.   

Pour Camélia, l'année s'annonce bien à l'internat des Sources : elle entre en seconde, retrouve ses habitudes aux côtés de sa meilleure amie, et, pour ne rien gâcher, elle s'est affinée pendant les vacances. Son surnom de Bouboule n'a plus lieu d'être. 

C'est sans compter sur Valentine et ses amies, jamais à cours de mauvaises blagues et bien décidées à passer à la vitesse supérieure maintenant qu'elles sont au lycée. Lorsqu'elles se rendent compte qu'il y a possibilité de quelque chose entre Camélia et le BG de la classe, elles décident de définitivement lui pourrir la vie. Et ça va marcher : rumeurs dans les groupes de messagerie instantanée, photos truquées, coups de pression bien efficaces sur la copine d'enfance, boulettes de shit placées stratégiquement... la jeune fille va sombrer peu à peu. Heureusement, il n'y a pas que des cons au lycée : les soutiens sont comme des champignons rares, ils poussent exactement là où on ne les attend pas. 

Camélia - Face à la meute parle du harcèlement, cette gangrène de l'humanité qui se déclare depuis des lustres dans les groupes de jeunes, et qui devient enfin une préoccupation de premier plan pour l'Éducation Nationale. Est-ce qu'on y trouvera une solution ? Je ne suis pas optimiste : s'il y a bien quelque chose qu'on a en commun avec les animaux, c'est notre propension à nous associer pour mettre sa race au plus faible ou a celui qui se distingue du lot. Chez les volailles, on parlerait de piquage. Chez les hommes, on parle de harcèlement. Cela n'a rien à voir avec l'école, si ce n'est que le système scolaire induit une forte concentration de jeunes au même endroit pendant des heures entières, favorisant ainsi la propagation du virus de la connerie.    

En tous cas, il faut continuer à se battre avec les armes qu'on maîtrise le mieux ; pour les artistes et les écrivains, publier des fictions à destination des jeunes est une façon de mener le combat, et elle vaut bien les autres. En l'occurrence, l'ouvrage dont on parle aujourd'hui me semble plutôt destiné aux collégiens (même si ça se passe au lycée) et a l'avantage de traiter un maximum des aspects du problème en un minimum de planches : 

- le "triangle" massacreur formé par la victime, le bourreau et les suiveurs qui craignent pour leur gueule, avec des rôles qui fluctuent au fil du temps. Le personnage de Ryan est particulièrement intéressant : passé de harcelé à harceleur "pour se protéger" en fin de collège, il devient le gars sûr de l'héroïne qui peine à lui accorder sa confiance _ et, à la lecture des premières planches, on la comprend.  

- l'importance mais aussi les limites des séances de prévention mises en place dans les établissements scolaires : Camélia perçoit la bienveillance de sa prof de français, et le discours qu'elle tient l'aide vraiment à tenir. Quant aux harceleurs, ils ont tous conscience que ce qu'ils font est mal, mais ça ne les empêche pas de continuer au nez et à la barbe des adultes...

- les points d'attaque qui font mouche, souvent axés sur le poids, une sexualité exacerbée ou non hétéro, une dépendance aux drogues ou une tendance à en faire le commerce.  

- le cheminement intérieur de la victime, qui n'aspire qu'à rompre l'isolement subi, mais qui a peur de saloper les bons moments passés en famille  

- les failles de communication et d'analyse des adultes. On voit bien que tout le monde était plein de bonnes intentions dès le début, mais n'y a vu que du feu.

- il suffit d'un agglomérat de petits détails insignifiants pour faire de vous une tête de turc : un micro-événement resté dans les mémoires, un surnom mal trouvé ("Camé" pour Camélia c'est pas l'idée du siècle), une chute malencontreuse sur votre pote en cours de lutte et une amitié naissante avec un beau gosse qui font de vous une "fille facile"...    

- la dimension "cyber" du harcèlement, qui s'est développée avec la généralisation des smartphones. 

- un même lieu peut être à la fois un paradis et un enfer, selon qu'on est plus ou moins bien accompagné. 

Le fascicule documentaire en fin d'album est clair, complet et exploitable en classe. 

Seul bémol : j'ai trouvé peu convaincante la séquence du spectacle de fin d'année, où Camélia et ses amis scandent un petit rap sur fond de "harceler c'est pas bien" avec un gros 3020 tatoué sur le front. Euh... comment dire...  Non ? Je pense que si on tente ça avec un groupe d'élèves dans le collège où je bosse, ils risque fort de se faire afficher sur tous les réseaux sociaux de la Terre avant 17h30 (ouais ouais, portable interdit, on sait), avant de se faire lapider en franchissant la grille. Mais c'est vraiment critiquer pour critiquer, car dans l'ensemble, la BD est top, agréable à l'oeil, réaliste, relativement optimiste et nécessaire. Merci aux auteurs de l'avoir fait exister.       

Bloz a participé à Seule à la récré, un autre album qui aborde les mêmes questions. Quant à Nora Fraisse, elle a créé l'association Marion, la main tendue, qui lutte contre le harcèlement scolaire. 

Cazenove ; Nora Fraisse ; Bloz. Camelia - Face à la meute. Bamboo Edition, 2021. 72 p. ISBN 978-2-8189-7717-0

mardi 16 août 2022

[TÉMA LA BIBLIOTHEQUE] La tête sous l'eau - Olivier Adam (2018)

L'autre jour, nous nous sommes fait une frayeur, au collège. Un gosse de cinquième demi-pensionnaire s'est volatilisé juste avant la reprise des cours de l'après-midi. Il faut savoir qu'à ce moment de la journée, les assistants d'éducation guettent les allées et venues des petits et qu'il est impossible de sortir sans autorisation écrite. Vraiment, ça ne rigole pas. L'élève, qui est d'ailleurs connu pour son exemplarité, était au CDI lors de la pause du midi _soit juste avant l'évaporation, et il en était ressorti en même temps que les autres. Du coup, en le voyant noté absent lors de la première heure, j'ai craint d'avoir loupé quelque signe annonciateur d'un malaise. Je ne voyais que ça comme possibilité ! En fait, il était tout bonnement rentré chez lui, pour on ne sait quelle obscure raison. Par l'intermédiaire de ses copains, nous avons appris qu'il n'avait pas trop la pêche de jour-là, sans plus.  

Depuis, il est revenu régulièrement au CDI, toujours calme et souriant ; bien des fois j'ai eu envie de lui demander ce qu'il lui avait pris, mais il m'a semblé que ce n'était jamais le bon moment, et que c'était intrusif. Piétiner les consciences avec de gros sabots n'est jamais productif ; il vaut mieux laisser venir, et accepter le fait que, parfois, on n'est pas le plus apte à recueillir la parole. 


Quelques jours après son escapade, le psy-EN m'a demandé s'il était possible de proposer au gamin en question des BD et romans "sur la thématique du traumatisme". Je me suis prêtée à l'exercice de sans problème, parce que ça par contre, c'était dans mes cordes.  

Très régulièrement, on se retrouve face à des enfants qui vivent des situations ultra-glauques sans qu'on puisse le deviner, parce qu'ils ont l'art de garder la face, et/ou parce que l'école est pour eux le seul moyen de couper avec la réalité. Cela donne le vertige de se dire qu'on doit commettre de nombreuses boulettes porcasses.  

Bref, c'est en faisant une recherche de livres dans ce contexte-là que je suis tombée sur le livre La tête sous l'eau d'Olivier Adam. 


L'histoire

Une famille de Parisiens déménage à Saint-Malo, s'adaptant ainsi au projet professionnel du père, journaliste et écrivain à ses heures. Ils sont quatre : les deux parents, et leurs deux enfants, âgés de quinze et dix-sept ans, ou dans ces eaux-là. Les adultes sont ravis de quitter le tumulte de la capitale pour le bord de mer, ou du moins jouent le jeu, mais pour Léa, la fille aînée, c'est très compliqué. Elle laisse derrière elle toute sa vie sociale ; la ruralité ne lui correspond pas... Elle se met à tirer la gueule H24. Quant à son frère Antoine, il s'en fiche un peu : être un geek asocial en Île-de-France ou en Bretagne, c'est bien pareil. 

Un soir, Léa disparaît, comme aspirée dans la foule du festival auquel elle assistait. Elle va être recherchée pendant de longs mois, plongeant sa famille dans l'angoisse et la stupeur. Chacun va gérer la situation comme il peut : la mère va se barrer avec son amant, le père va tomber dans l'alcool et la dépression, le fils va lâcher le programme de seconde pour se réfugier dans le surf, un sport qu'il ne connaît pas du tout et dans lequel il ne semble pas avoir d'aptitudes particulières. 

Après quelques mois d'attente, Léa est retrouvée, en apparence saine et sauve. En apparence seulement. La jeune fille a été séquestrée et maltraitée pendant des jours, ce qui l'a brisée de l'intérieur. Ses proches ne savent comment s'y prendre pour rétablir un lien digne de ce nom avec elle, car son mutisme, son regard vide et ses crises de panique les désarçonnent complètement. Médecins et psys recommandent de laisser faire le temps, mais tant qu'elle ne parle pas, l'enquête ne peut avancer et son agresseur est toujours dans la nature. 

Attention SPOILER, des moments-clés du livre vont être dévoilés dans les paragraphes suivants. 

En regardant tous ces personnages déprimés et à bout de nerfs s'écharper, culpabiliser, attendre, faire leur introspection, chercher des solutions... je me suis dit que La tête sous l'eau pouvait faire un bon Larme de Rasoir, et même concourir pour les Prozac d'Or ! 

Mais non, on va plutôt le classer dans Téma la bibliothèque, pour les raisons qui suivent... 

Ah mais c'est celui-làààà !  

Milieu-fin du roman. Après un gros travail effectué avec la psy, sa copine et son frère, Léa a réussi à pousser la porte du commissariat pour dénoncer son agresseur. Elle leur raconte tout ce qu'elle a vécu entre la soirée du festival et sa libération, et donne aux policiers assez d'éléments pour qu'ils puissent faire un portrait robot. Bien que ces informations soient confidentielles _ même les parents et le frère n'ont aucune idée de ce qui s'est dit pendant l'entretien de Léa avec les flics_, la fuite ne peut être évitée et tout est déballé en long et en large dans la presse locale. 

Antoine est au lycée ce jour-là, et un sous-entendu qui lui est fait en classe à propos de sa soeur lui fait péter un câble. Il quitte le cours comme un gros schlag qu'il n'est pas, et va se planquer au CDI. Riche idée ! 

A ce moment du récit, chacun pourra apprécier le portrait très peu élogieux qui est fait de la prof doc de l'établissement malouin. Bizarrement, il a tout de suite suscité chez moi un air de déjà lu... 

Mais où donc était-ce ? 

Ah, ça me revient ! Bien sûr !! C'est celui-là, le "fameux" roman d'Olivier Adam qui a fait si grand bruit dans la communauté des profs docs il y a quelques mois, au point d'être boycotté dans certains centres de documentation !! Je n'avais pas fait le lien entre La tête sous l'eau et cette affaire jusqu'à la lecture de la page 153.    

Ok, ça pique un peu. Mais n'oublions pas que l'auteur a posé comme narrateur un adolescent de quinze ans... par définition pas indulgent avec les représentants de l'autorité, quels qu'ils soient. D'ailleurs, même si on en a moins parlé, le CPE prend sa race, lui aussi, sur la page précédente.

Olivier Adam aurait pu aller bien plus loin dans le cliché et tailler le système plus violemment. 

"Je passe devant l'infirmerie fermée puisqu'on n'est pas mardi matin de 9h à 10h30 et continue jusqu'au CDI faute de mieux. La documentaliste me laisse m'asseoir sans poser de question car elle dort vu qu'elle n'a rien à faire cette feignasse. C'est une grosse femme triste et sans âge, qu'on imagine sans vie, avec sa vieille maman retraitée de l'EN et qu'on prend pour sa petite sœur, ses livres de la Comtesse de Ségur en journée et Harlequin le soir et ses chats qui cannent un par un depuis qu'elle a investi dans une voiture sans permis, sans doute à tort. Ah, Antoine reconnaît qu'il est en proie à quelques idées reçues, tout n'est pas perdu. Quelle maturité ce gosse. Le seul truc qui la gêne, c'est le bruit qui la réveille en sursaut, après quoi elle se transforme en dragon et te mange. Tant qu'on ferme sa gueule et qu'on reste bien sagement à sa table à lire ou devant l'ordinateur à se branler discrètement, elle ne moufte pas " car elle filme. 

Vous voyez bien qu'il n'est pas si méchant !

Même si j'ai tendance à provoquer les collègues en disant qu'il n'y a jamais que la vérité qui blesse, je comprends les réactions outrées : le seul point du portrait qui m'ait fait tiquer se situe quelques pages plus loin, où il est dit que la documentaliste sent la transpiration et le déo bon marché. La raison à cela est claire : voilà plus de dix ans que je travaille avec des collégiens, et voilà plus de dix ans que je m'entends dire que je pue.. Ce qui n'est pas foncièrement faux, mais que voulez-vous, notre odeur corporelle est une des multiples facettes de notre identité. 

Bref, il est légitime de se sentir vexé par ces quelques tournures, quand on enchaîne les semaines à s'investir sur tous les tableaux (EMI, lecture, gestion documentaire, ouverture culturelle...) pour finalement constater dans un roman grand public _et à succès, je pense_ que l'image du métier est toujours aussi désuète. L'eau va glisser sur l'un et s'infiltrer en l'autre, en fonction de son parcours. 

Le kiosque presse de l'horreur

Abordons rapidement le lieu CDI. Identifié par le jeune Antoine comme un lieu-refuge, il ne remplit vraiment ce rôle-là dans La tête sous l'eau ; en revanche, il répond parfaitement à sa vocation d'accès à l'information d'actualité, à travers la presse nationale et régionale notamment. Le centre de documentation est une sorte de zone mixte entre le cocon protecteur du lycée et la dure réalité du monde extérieur. Le héros en ressort l'estomac allégé (puisqu'il gerbe sur les journaux, ooooh comme cette situation me parle !), mais l'esprit enrichi de nouvelles connaissances. Des connaissances dont ils se serait bien passé, je vous le concède... mais auxquelles il allait devoir faire face dans tous les cas.  

Toujours est-il que les révélations électrochoc vont engendrer chez lui un raz-de-marée de colère ; sa détermination renouvelée va se diriger vers les méandres du darknet, cette zone de non droit qu'il n'avait pas encore explorée jusque là. Comme quoi, la documentaliste a beau être ce qu'elle est, son boulot de mise à disposition de l'info est un vrai catalyseur de l'action, un maillon de la chaîne qui conduira à l'agresseur de Léa. Bref, c'est grâce à la prof doc que le livre finit bien, ni plus ni moins ! 

C'est pas ça qu'on appelle un page-turner ? 

Passées les considérations propres au CDI, revenons sur l'impression générale que cette lecture me laisse ; elle est plutôt positive !  

Voilà bien longtemps que je n'avais pas plié un livre en une seule journée, même en vacances ; pourtant ce fut le cas avec ce roman d'Olivier Adam. Cet écrivain _que je ne connaissais que de nom jusqu'alors, a l'art de tenir son public en haleine, y compris lorsque l'issue de événements racontés est un peu (beaucoup) prévisible. 

Cela vient sans doute du fait que les jeunes personnages racontent leur histoire à hauteur d'enfants, si l'on peut dire, avec leurs mots ; l'enchevêtrement du récit d'Antoine et des lettres teintées de mystère écrites par Léa avant sa disparition nous mettent en position d'enquêteur ; pour nous aussi, le puzzle ce reconstitue peu à peu. J'ai toujours été très fan de ces procédés de malins et des textes à plusieurs voix ! La sensibilité des personnages enfants et la fragilité des adultes est traitée en profondeur ; la figure de Jeff (l'oncle hyper bien intentionné mais gravement irresponsable) ne doit pas être très courante en littérature car pour ma part je ne pourrais en citer d'équivalent. Ou alors je lis pas les bons trucs, ce qui est possible aussi. 

"Le Gué de l'âne" Saint-Germain du Salembre.
Et : non, ça n'a rien à voir avec le sujet. 

Si je voulais faire ma chieuse, je dirais qu'en fin d'ouvrage, les événements s'enchaînent un peu rapidement et on a l'impression que toutes les ramifications ne sont pas exploitées à fond : la codétenue de Léa, la circulation des vidéos sur Internet, le mobile de l'agresseur... Après, ce sont des choix de l'auteur, il n'est pas prévu de les remettre en question. Pas mal de critiques parcourues sur Internet font état d'un roman qui emprunte beaucoup à ceux déjà écrits par Olivier Adam, mais comme je n'en ai lu aucun, je ne le ressens pas. 

Etant donné les thématiques abordées et la prévalence de jeunes personnages, je dirais que La tête sous l'eau parlera particulièrement aux collégiens (4°-3°) et lycéens ; mais ce n'est pas un livre exclusivement réservé à la jeunesse. A découvrir, donc ! 

Olivier ADAM. La tête sous l'eau. Robert Laffont. Coll. R. 218 p. ISBN 978-2-221-21517-3

dimanche 19 juin 2022

[COMICS] Rachel Rising - 1 - "L'ombre de la mort" - Terry Moore (2014)

Voici un nouveau titre découvert à la bibliothèque Marguerite Duras, ma préférée définitivement ! 


L'histoire

Depuis qu'elle s'est réveillée à moitié ensevelie dans une tombe de fortune creusée au beau milieu de la forêt de Firehill, Rachel Beck se sent déboussolée. On le serait à moins. Malgré le traumatisme, sa tête fourmille de questions pragmatiques : on a manifestement essayé de la tuer avant de se débarrasser de son corps à des kilomètres de la petite ville de Manson qui l'a vue grandir. Mais qui ? quand, exactement ? Et surtout pourquoi ? 

La jeune femme n'est pas du genre à laisser le temps faire son œuvre ; là où d'autres auraient opté pour discret retour à la vie quotidienne, s'estimant chanceuses que leur meurtrier se soit raté, elle va tenter de remonter (non sans difficultés) le fil des événements. 

Problème numéro 1 : elle n'a aucun souvenir, ni de la soirée de son agression, ni des trois jours passés "sous terre" qui l'ont suivie. 

Problème numéro 2 : au vu des marques de strangulation qui ornent son cou et de son regard de zombie, il semblerait que Rachel ne soit plus tout à fait vivante... Pire, elle comprend peu à peu qu'elle est capable de prédire la mort des personnes qu'elle croise, et elle se surprend à communiquer avec une grande blonde pulpeuse et désagréable au possible qu'elle est (presque) la seule à percevoir. 

La voilà donc bien mal embarquée ; heureusement, elle a le soutien inconditionnel de sa tante Johnny et de sa meilleure amie Jet.  

Une vraie BD de gonzesses 

En effet, le salut (s'il y en a un) ne viendra pas du Prince Charmant. Je ne sais pas comment ça se passe dans les suivants, mais ce premier tome de Rachel Rising est essentiellement mené par des femmes ; c'est assez rare pour être souligné. Les quelques types qui apparaissent au fil des chapitres ont des rôles secondaires ou servent simplement à faire de la figuration ; dans tous les cas, aucun d'entre eux n'est un allié digne de ce nom pour l'héroïne _exception faite du pauvre gars qui prend Rachel en stop au sortir de la tombe, à qui elle claque la porte au nez sans ménagement lorsqu'il veut en savoir plus sur son état de santé, et qu'on ne reverra plus jamais... Tous les autres se positionnent comme ils peuvent sur un perchoir qui va de la bêtise à la perversité. On pourra constater que Rachel et Jet encaissent à plusieurs reprises propositions et regards lubriques : 

Au garage (où Jet travaille)

Au Blue Note, le bar local
"Les musiciens, qu'est-ce que tu veux...?"

Les deux amies ne se laissent jamais marcher sur les pieds et remballent vertement les téméraires ; pourtant, on voit bien qu'elles ne sont pas là pour essayer de faire bouger les choses : c'est comme ça que ça se passe, ici, personne n'y peut rien. Leurs réactions sont autant de réflexes de survie et ne témoignent que de leur résignation. Même si je suis vraiment fan de la façon dont Terry Moore traite ses personnages féminins dans cette bande dessinée, il n'en fait pas pour autant des héroïnes féministes. 

Par pour l'instant, en tous cas. Ou peut-être le sont-elles à leur manière ; il faut reconnaître qu'on a pour faire face à leurs médiocres pendants masculins une brochette de femmes fortes et déterminées _quelles que soient leurs intentions : 

  • Je crois que si j'avais été à la place de Rachel, je me serais barricadée en prenant bien garde de ne jamais croiser mon regard injecté de sang dans une glace ! Bon, c'est vrai que je suis assez trouillarde à la base, mais la jeune femme manifeste quand même une grande facilité à se mettre en mode warrior : elle veut comprendre ce qui lui est arrivé, quitte à retourner (trop) souvent sur les lieux du crime. Si elle admet avoir besoin d'aide, elle ne laissera rien passer. Terry Moore l'a représentée sous les traits d'une grande blonde svelte et raide comme la justice, toujours vêtue de noir, dans une tenue qui fait un peu penser à Catwoman, vite fait. Un bruit suspect, une personne intrigante : elle fonce voir ce que c'est. Elle n'a pas le temps d'avoir peur. 
  • Jet est la meilleure pote que tu rêves d'avoir : garagiste piétonne _sa voiture est en panne, le comble, guitariste dans un groupe de jazz, elle est liée à Rachel depuis l'enfance. C'est la dernière personne à qui l'héroïne se souvient avoir parlé, et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle n'était pas très chaude pour la sauterie prévue le soir-même. Attentionnée sans être collante à l'extrême et sans forcément chercher à la brosser dans le sens du poil, elle est la première à prendre au sérieux ce que Rachel lui raconte, et à la considérer comme "bien réelle". 

  • Tante Johnny a plus de mal à ne pas croire à une vision fantomatique lorsque Rachel se présente à elle, peu de temps après son retour à Manson. Non pas qu'elle y mette de la bonne volonté, mais il faut dire que son boulot chronophage aux pompes funèbres n'aide pas. Pour cette femme, qu'on devine d'un certain âge, qui dit elle-même passer plus de temps avec les morts qu'avec les vivants, les apparitions de défunts sont quasi quotidiennes, et, toujours rationnelles, elle les interprète comme des symptômes de surmenage. Il faudra que Rachel la traîne jusqu'à la forêt de Firehill pour qu'elle comprenne que tout est bien réel. Ce personnage est aussi original qu'attachant ; au fil des planches, on comprend que c'est elle qui a recueilli sa nièce à la morts des parents de celle-ci, et que depuis elle est à la fois sa mère et sa pote. Leur relation est marrante ; Johnny, c'est la tante qui arrive à te faire sortir de la morgue grâce à son réseau, qui se laisse dormir trente-six heures et te fait des pâtes à ton réveil, après avoir pris soin d'inviter ta meilleure amie pour partager le repas. 
 
Cerise sur le gâteau, Johnny a une bonne dégaine de butch* : les cheveux en brosse, la chemise à   carreaux, le fourgon, le chien, un prénom de mec... tout y est ! Pourtant, quelques unes de ses interventions laissent entendre qu'elle n'est pas du tout de la fanfare. Comme quoi, il ne faut pas se fier aux apparences !   
  • Attention, place maintenant aux personnages beaucoup moins sympathiques : la petite Zoé et la grande blonde (qui n'a pas de nom). Zoé est une petite qui vit avec sa soeur et son père, à Manson aussi visiblement, puisque Rachel assiste à son incendie alors qu'elle se trouve sur le toit du Blue Note. Sous ses airs d'enfant sage, la gamine est capable de commettre des horreurs. Non pas qu'elle soit sadique, mais parce que son corps est manipulé par une mystérieuse femme blonde que personne ne peut voir... sauf elle et Rachel. Cette connaissance commune va les amener à entrer en contact, alors que rien ne les prédisposait à se croiser un jour. Toutes deux vont aussitôt nouer un lien de confiance et Rachel va tenter de rassurer la fillette tant que faire se peut, elle qui est traumatisée d'agresser et de tuer sans le vouloir. Elles vont aussi réaliser, à travers leur parcours en miroir, que la grande blonde les possède toutes les deux, mais différemment, et pour cause : avec son fort caractère, Rachel est beaucoup moins "perméable" que Zoé. 

La Mort à la soirée Nuit Blanche

On le devine sans que jamais Terry Moore ne le dise clairement : la grande blonde est une incarnation de la Mort. Tout de blanc vêtue, elle n'a rien à voir avec la faucheuse à capuche intégrée dans l'imaginaire collectif et on s'attend plus à la croiser chez Eddy Barclay que dans un cimetière. Elle aussi se présente à Rachel comme une sorte de reflet inversé. 

Si le rapport entre Zoé et la Mort est ambigu, mêlé de peur et de reconnaissance _la Mort se dit être "une amie qui lui veut du bien" et, de fait, elle la sauve des griffes du pédophile qui salivait d'avance de la récupérer dans sa famille d'accueil, Rachel et la grande blonde semblent se détester cordialement. 

Pas de doute, elle est derrière la transformation de l'héroïne en morte-vivante ; car c'est ce que Rachel est devenue, même si elle ne ressemble pas plus aux zombies sanguinaires auxquels nous sommes habitués, que la Mort à nos représentations habituelles de la mort. 

Son statut intermédiaire surprend sans surprendre les personnages qui évoluent dans une bourgade rurale déjà teintée de mystères, de phénomènes glauques, et connue pour ses brûlots de sorcières. 

Même le vieux médecin de famille des Beck, censé incarner la sagesse et la rationalité, est formel : la médecine n'explique pas tout, est Rachel n'est rien de moins que l'ange de la mort. Le pire, c'est qu'il a probablement raison...

La valse des faux semblants 

J'ai emprunté cette bande dessinée complètement au hasard, parce que je ne trouvais pas celle que je voulais et que le nom de l'auteur me disait vaguement quelque chose. C'est un heureux hasard, qui me donne envie de poursuivre la lecture de cette série à mi-chemin entre le fantastique et l'horreur. L'auteur s'est chargé à la fois des dessins et du scénario ; il est surtout connu pour une autre œuvre (Strangers in Paradise), mais apparemment Rachel Rising a connu un certain succès à sa sortie, en 2014. Visuellement, "L'ombre de la mort" devient agréable à lire dès lors qu'on s'est habitué au style de Terry Moore, caractérisé par des traits fins, soucieux du détail, parfaits pour dépeindre les broussailles d'une forêt remplie de cadavres et pour rendre les visages bien expressifs. N'étant pas très fan du gore illustré de façon générale, je dois bien reconnaître que l'artiste est efficace et dit ce qu'il veut sans trop abuser sur l'hémoglobine. Ce comics reste quand même destiné aux adultes, à mon avis, car il comporte plusieurs représentations de morts qui peuvent franchement faire peur. 

Mais la meilleure surprise reste le perpétuel jeu des apparences où l'auteur nous entraîne et nous perd, et qui laisse présager bien des rebondissements dans les futurs tomes. Qu'est-ce qu'on est ? Qu'est-ce qu'on n'est pas ? Qu'est-ce qui a changé, et quand ? Le bon père de famille d'accueil l'est-il vraiment ? Rachel est elle morte ou vivante ? Zoé n'est elle qu'une petite fille assommée par le destin ? La Mort est-elle une amie ou une ennemie ?  La suite le dira peut-être ! 

* butch = gouine bien virile

Terry MOORE. Rachel Rising - 1 - "L'ombre de la mort". Delcourt, 2014. ISBN 978-2-7560-3949-7

Rien à voir, mais j'ai fait le marathon de Biarritz le 5 juin dernier ! 

Un rêve s'est réalisé ! 

lundi 10 janvier 2022

[PRIX LITTERATURE JEUNESSE ET ANTIQUITÉ] Le Mystère du temple disparu - Caroline Lawrence (2020)

 Allons faire un tour chez les Anglois !

Le Mystère du temple disparu, écrit par Caroline Lawrence et publié en 2020, fait partie de la sélection 4°/3° du Prix de Littérature Jeunesse et Antiquité.



L'histoire 

Alexandre Papas est un collégien anglais tout à fait ordinaire. Enfin non, justement, pas tout à fait : trop petit pour ses treize ans, il a un goût assumé pour la mythologie en général et les cours de latin en particulier. Depuis la mort de ses parents, sa seule famille est une grand-mère grecque, hippie et pauvre, et sa vie sociale n'est pas beaucoup plus fournie puisqu'elle se résume aux assauts du terrible Dinu, toujours prompt à lui racketter ses chips au vinaigre à la sortie des cours. A première vue, tous les ingrédients nécessaires à la concoction d'une belle gélule de Prozac sont réunis... mais non, rassurez-vous : Le mystère du temple disparu n'a rien d'un roman jeunesse larmoyant ! 



Quand Alex est convoqué dans le bureau de la principale un beau matin, en plein milieu d'un cours, il est surpris mais pas inquiet outre-mesure : bien qu'il soit vif d'esprit et débrouillard, il n'est pas du genre à se faire remarquer par ses conneries. La cheffe d'établissement reste évasive sur les raisons de leur entrevue, et se contente de lui demander des renseignements WTF sur sa vie, du style : "est-ce que tu vas toujours au club de latin ?" avant de lui fourguer les coordonnées d'un homme d'affaires tout en lui assurant qu'une "occasion extraordinaire" l'attend à son adresse. Autant dire qu'Alex repart avec plus de questions que de réponses, mais ce n'est pas pour lui déplaire, au fond : moins on a d'infos, plus on peut rêver. Il s'imagine déjà sur le tournage d'un peplum. 

Il n'en sera rien. L'homme en question s'appelle Solomon Dahlia. On ne sait pas trop ce qu'il fait de ses dix doigts, mais il est manifestement riche et confie à Alex une mission aussi périlleuse qu'insolite : se téléporter au III° siècle de notre ère et arpenter les rues de Londinium, nom de la "Londres antique", afin d'y retrouver une jeune fille vivant à cette époque. 



Signes particuliers de la demoiselle en question ? Des yeux bleus, un couteau en ivoire accroché à la ceinture, et... c'est tout. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin _en supposant que tout cela ne soit pas une vaste plaisanterie. Le collégien est sceptique, mais Dahlia a l'air sérieux. Lorsqu'il l'amène à proximité du portail temporel censé le faire atterrir dans un temple consacré au dieu Mithras, Alex commence à croire à cette folle histoire, et à paniquer. Va-t-il accepter ? 

Oui, car c'est très bien payé ! 

Bientôt, Alexandre Papas traverse le portail à la Stargate dans les règles de l'art _à savoir : à poil et à jeun depuis deux jours_ et se retrouve, comme prévu, en l'an 260 à Londinium. 

La jeune fille aux yeux bleus et à l'haleine pestilentielle

On pouvait s'y attendre : Caroline Lawrence a voulu faire en sorte que la découverte de la vie quotidienne dans les terres conquises par les Romains soit parsemée de désillusions pour le jeune Alex. Pas le temps pour le héros de déambuler en toge sous le soleil, une grappe de raisin à la main : il lui faut d'abord trouver de quoi se vêtir de façon à ne pas être assimilé à un pouilleux qu'on chasse sans ménagement, des chaussures pour ne pas patauger dans la merde H24 (puisqu'il n'y a pas d'égouts), un endroit pour dormir... Le moins qu'on puisse dire, c'est que les braves citoyens de Londinium ne font ni dans le social, ni dans la tolérance et méprisent ouvertement ceux qui n'ont pas leur statut, qu'ils soient esclaves ou juste pauvres. 

Les personnages principaux sont bien ancrés dans ce système que Lollia défend vivement. Lollia, c'est la fameuse fille aux yeux bleus, dont le squelette retrouvé dans des fouilles archéologiques fascine tant Solomon Dahlia. Eh bien, derrière sa prestance et ses cheveux blonds qui vont faire tourner la tête des deux collégiens du futur, la demoiselle est une sacrée peau de vache. Non seulement elle se la pète, mais en plus de cela, elle évacue ses frustrations d'adolescente du troisième siècle sur Plecta, sa petite esclave. Pour couronner le tout, la belle pue de la gueule _mais ça, bien sûr, faut pas en parler ! et tourne à l'huile de girofle pour atténuer la douleur et cacher la misère. Bref, l'autrice a voulu faire d'elle un personnage détestable bien loin du fantasme de Dahlia, et c'est tout à fait réussi. 



Bien entendu, ce n'est pas spoiler que dire qu'Alex va localiser assez rapidement la jeune fille introuvable ; seulement, je ne préciserai pas comment. Car ça, ce serait spoiler.

Malgré ses airs de princesse sûre de ses atouts, Lollia est le jouet du destin et des prétentions familiales, comme toutes les filles de son époque ; et lorsqu'elle essaiera de s'en affranchir, ce sera épique, haletant... et dangereux pour tout le monde. La sage et aimable Plecta de Pergame_ a-t-elle bien d'autre choix que celui d'être agréable ? vient contrebalancer les humeurs de sa maîtresse. Bientôt, Alex verra en elle des qualités que l'exubérance de Lollia avait tendance à masquer, et il trouvera en elle une alliée fiable. 

Ainsi, un quatuor équilibré en tous points se dessine : Alex le leader, Lollia la star, Plecta la réfléchie, et Dinu le musclé pas très vif d'esprit. Cela m'amène à réexaminer l'illustration de la couverture, qui dans un premiers temps m'avait plutôt séduite...   


Bordel de queue ! 
Nom de Zeus ! Mais où est Plecta ?
Vous n'avez tout de même pas squeezé l'esclave ?! 


L'important, c'est de communiquer

Laissons de côté cette observation sur la couverture, qui est du reste très réussie ; mais je reconnais que ce choix éditorial me chiffonne.  

Un élément de l'histoire, un seul, ne me semble pas réussi dans Le mystère du temple disparu : la relation harceleur / harcelé qu'entretiennent Alex et Dinu n'évolue pas de façon crédible, à mon sens. Bien qu'elle soit, à la base, assez caricaturale _le colosse un peu bête qui pique le casse-croûte du petit futé_ elle avait au moins le mérite de servir de catalyseur à l'action, puisque c'est après avoir subi "le vol de trop" qu'Alex décide de relever le défi lancé par Solomon Dahlia. L'aventure amène les deux garçons à collaborer, bien sûr, et petit à petit le rapport de force s'inverse car en terme de culture antique et de pratique du "latin courant", la victime a plusieurs longueurs d'avance sur son bourreau. Ok, c'était prévisible, mais ça se tient ! 

Par contre, lorsque vient le moment où Alex reproche à son compagnon de fortune de ne cesser de le spolier au quotidien, la réponse de Dinu sonne faux : niant tout racket ou vol, il prétexte une mauvaise interprétation de l'attitude du latiniste, et joue la carte de la faim.

"Nous ne sommes pas amis. Tu es un voleur. Tu me voles mes chips.
Du coin de l'oeil, je le vis secouer la tête. 
_Non. Tu me les apportes parce que tu es gentil.
_Tu plaisantes ? Je les apporte pour moi. Je te les donne seulement pour que tu ne me tapes pas dessus ! 
_ Te taper dessus ? Tu m'as déjà vu taper quelqu'un ?
J'y réfléchis. 
_ Non, dus-je admettre. Mais tu viens me voir, alors que tu fais une tête de plus que moi et le double de mon poids, et tu me dis : "Donne-moi tes chips"... 
_Et toi, tu me les donnes parce que tu sais que ma mère ne peut pas me payer un petit déjeuner, non ?"

Dinu est-il sincère ? N'assume-t-il plus ses actes et son passé de brute, une fois en terre hostile ? Libre à nous de nous faire une idée à ce sujet. En tous cas, cette mise au point m'a déroutée. 

Adultes en carton 

Comme c'est fréquemment le cas dans les romans écrit pour les jeunes, les adultes du Mystère du temple disparu ont rarement valeur d'exemple. Hormis la grand-mère d'Alex, qu'il nous présente comme carrée mais bienveillante, les majeurs et vaccinés sont tous soit à l'ouest, soit violents, soit réacs, soit toxiques... et ce, aussi bien en 2020 qu'en 260. Mme Okonmah, la principale, autrement dit la responsable de centaines de gamins, ne voit pas d'inconvénients à jeter un des ses élèves dans les griffes d'un milliardaire random aux projets insensés.  

Une fois à Londinium, la vie d'Alex sera sans cesse menacée par des hommes et des femmes disposés à  le chasser, à l'insulter, à lui voler ses maigres effets. Dinu n'est pas en reste, puisqu'il est tout de suite repéré et enrôlé comme gladiateur, sans avoir vraiment pu exprimer son avis. Le père de Lollia veut la marier de force à un brasseur qu'on devine beaucoup plus âgé qu'elle, et Plecta a été vendue à un marchand d'esclaves par son cousin, après que sa famille a été décimée par la peste. 

Et encore, on ne jugera point les rituels particuliers des bonhommes qui vénèrent le dieu Mithras. 

Le culte de Mithras 

Le portail temporel qui permet de passer d'une époque à une autre à certaines conditions se situe dans un mithraeum, c'est à dire une sorte de temple dédié au dieu Mithras, aussi appelé Mithra. Pour ma part, je n'avais jamais entendu parler de cette figure mythologique, et il m'a fallu faire quelques recherches sur lui. 

Il s'agit donc d'une divinité des Perses (les ancêtres des Iraniens) vénérée depuis 500 avant JC. Représentant de la justice, de l'ordre des choses, son culte s'est exporté partout où les vagues pouvaient l'amener, bizarrement : dans les villes portuaires de l'Empire romain, près du Danube et du Rhin. 

Les prêtres de Mithra participaient à des cérémonies censées les rendre immortels et rejouaient la scène clé du sacrifice d'un taureau par le dieu. Les rituels ne se déroulaient jamais à la vue des autres hommes, tout doit rester secret ; dans Le mystère du temple disparu, on ressent bien le mystère, justement, qui entoure les faits et gestes des religieux.  

Mithras en train de vacciner le taureau ET de lui faire un test PCR en même temps.


Le dieu indo-iranien a tellement bien fait sa place dans l'univers des Grecs et des Romains qu'on a fini par l'"assimiler" à l'Hélios. 

Sources : Encyclopédie Larousse, article "Mithra" et Odysseum, article Mithra à Rome. Et un peu Wikipédia, aussi, cela va de soi. 

Caroline à Londres 

L'attachement de l'autrice à cette ville qu'elle connaît bien est perceptible : Caroline Lawrence ne perd jamais une occasion de faire le lien entre Londinium et Londres, en parlant de ce qui a perduré, comme la Tamise, et de ce qui a évolué, comme la Walbrook, une rivière qui s'est asséchée avec le temps. D'autres lieux-clés de la ville sont évoqués, comme la Tate Modern et le théâtre du Globe. 

On pourrait croire ces allers-retours fastidieux, mais ce serait oublier que l'écrivaine pour enfants connaît toutes les combines pour faire un page-turner sympa : des personnages attachants mais pas trop parfaits, auxquels on peut s'identifier, une action qui ne ralentit jamais, des chapitres courts qui permettent de segmenter la lecture facilement _pour ceux qui en auraient besoin. 

Le mystère du temple disparu est une belle surprise et occupe une place de choix dans la sélection du PLJA, à mon avis. Il nous amène dans une contrée relativement peu exploitée en littérature, en comparaison de Rome ou d'Athènes, par exemple. Ce roman nous apporte pas mal de références culturelles, et il a l'avantage de ne pas être plombant. Les collégiens apprécieront les phrases de "latin courant" parfois balancées au détour de dialogues plus ou moins houleux. 

Accessible à partir de 12 ans, selon moi, mais tout est relatif ! 

Caroline LAWRENCE. Le mystère du temple disparu. Gallimard Jeunesse, 2020. 310 p. ISBN 978-2-07-514151-2

samedi 30 novembre 2019

La cicatrice - Bruce Lowery (1960)

Sur cette photo en noir et blanc, on était quatre ou cinq filles, toutes assises sur un canapé.
 On riait bien, apparemment, même si, là, comme ça, je ne pourrais pas dire de qui il s'agissait. J'ai posé le doigt sur l'une de nous, et elle s'est effacée. Puis sur sa voisine, qui s'est gommée elle aussi, comme passée à Photoshop. Enfin sur moi. Je n'ai pas réussi à me faire disparaître complètement de la photo : il restait mon pull à capuche, vide mais bien présent. J'ai comme double-cliqué sur le vêtement flottant comme un fantôme, en espérant l'éradiquer une fois pour toutes. Mais il n'a fait que se décaler à coté du canapé, glissant sous mes doigts, comme lorsqu'on presse une bulle d'air sur la couverture d'un livre mal filmoluxé.

 Quelque chose n'allait pas, c'était évident. Les bip bip caractéristiques des camions-poubelles ont envahi l'espace ; je les connais maintenant : ils sont le signe que je fais ce genre de rêves angoissants dont je ne peux sortir qu'en criant (pour me réveiller). Plus de photo, plus rien.  Me voilà dans l'ombre, dans des ténèbres épaisses, et je suis bien tentée de me laisser entraîner vers le fond. Non par choix, mais parce que je ne me sens pas la force de lutter.  Il est rare que je sois si près de céder. Pourtant je sais qu'il ne faut pas que ça arrive. Tout en bas, je vais trouver quelque chose d'horrible. Quoi, je n'en sais rien, mais quelque chose qui fera que rien ne sera plus comme avant, et que je ne pourrai plus remonter. Je crois hurler, mais dans la réalité, je n'ai fait qu'émettre un grognement qui a suffi à me réveiller.  




Toujours cité comme ouvrage incontournable dans toutes les bibliographies portant sur le harcèlement scolaire, La cicatrice est un roman beaucoup plus complexe que ce à quoi je m'attendais. En ouvrant le petit livre format poche _ trouvé dans la fameuse caisse de livres que nous avions rapportée de la Fête de la Fraise de Vergt, pour la petite histoire _, j'ai appris qu'il avait été publié par l'auteur américain Bruce Lowery en 1960. Voilà qui risquait de sentir le sépia. Est-ce que ça allait le faire ?


L'histoire 

Etats-Unis, 1944. Jeff a treize ans et coule une vie assez heureuse auprès de ses parents et de son petit frère Bubby. Le bonheur pourrait être parfait pour ce garçon s'il n'avait pas été frappé d'un bec-de-lièvre à la naissance, lui coûtant une opération signée d'une cicatrice inratable. Mais Jeff et son entourage s'y sont habitués et n'y font plus vraiment attention.   

Un jour, la famille déménage ; une nouvelle vie commence, les enfants changent d'école. Evidemment, la cicatrice de Jeff crée l'émoi dès son arrivée en classe, et il écope rapidement du surnom de "Grosse Lèvre". Hélas, il comprend très vite que sa prof, Miss Martel, brave femme un peu molle du genou et dépourvue de tout charisme, ne lui sera d'aucun secours. Jour après jour, les brimades vont crescendo ; plus Jeff s'accroche pour se faire une place parmi les autres enfants, plus il se fait jeter, tant par les garçons que par les filles : mauvaises blagues, coups "accidentels", interdiction d'accès aux jeux sous prétexte qu'il "ne soit pas capable de" ou qu'il "porte la poisse"... On va pas faire la liste, mais si vous vous lancez dans la lecture du roman, vous remarquerez à quel point les situations racontées sont proches de celles auxquelles on peut assister dans les collèges, de nos jours.

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La spirale infernale 

Vous l'aurez compris, malgré ses soixante ans d'âge, La cicatrice est une histoire terriblement actuelle ; Bruce Lowery sait parfaitement nous donner envie de casser du petit con, et en 2019 encore, on lui envoie des mercis jusqu'aux étoiles.

Attention cependant ; au fil des chapitres, on s'éloigne du schéma simpliste du garçon différent qui se fait frapper. Déjà, parce que Jeff fait l'objet d'une double discrimination : sa cicatrice le dessert évidemment, mais on a tendance à oublier qu'il est aussi méprisé en tant qu'enfant pauvre scolarisé dans une école de gosses de riches. Ensuite, parce que Willy entre dans sa vie et change le cours du destin. Willy a de trop grandes oreilles, il est pauvre, il n'hésite pas à sortir de la meute pour faire sa vie ; et pourtant, il est respecté et apprécié. Sans craindre les réactions de ses pairs, il prend un jour la défense de Jeff et l'impose à tous comme son ami.

"Jeff est plus fort qu'on le pense !" 

Mais à ce stade de l'histoire, Jeff en a tellement pris plein la tronche qu'il n'est plus à même de construire une relation amicale saine avec qui que ce soit. Il ne peut que développer une fascination démesurée pour Willy, ce copain qu'il n'ose pas partager de peur de le perdre, cette bouée de sauvetage qu'ils craint de lâcher. Ce trop plein d'admiration va le conduire à mettre à mal la confiance que lui accorde son ange gardien, puisqu'il va lui voler des timbres de collection. Non pas pour compléter son propre album, ni même pour se faire quelques pièces, mais seulement pour avoir près de lui H24 quelque chose appartenant à son sauveur. De manière tout à fait prévisible, Jeff sera accusé du vol (à raison), sans que personne ne puisse jamais le prouver ; mais bon, Grosse-Lèvre était dans les parages au moment du larcin, donc ça ne peut être que lui ! Il endossera des quolibets supplémentaires, sans répondre.

Willy, le Messie (doté d'une énorme b*** !)

Le ver est dans le fruit 

Sans avouer non plus. Car à force de s'en prendre plein la gueule, et aussi parce qu'il entre dans l'adolescence, Jeff s'est quand même un peu endurci ; il est devenu désagréable avec ses derniers alliés _ sa famille, et fourbe avec ses camarades de classe. On touche d'ailleurs une autre réalité du harcèlement, rarement évoquée : quand tu te fais maltraiter par plus fort que toi, tu te sens pris d'un besoin irrépressible de tyranniser ceux qui sont plus "faibles", ceux qui ne te veulent pas de mal, voire ceux qui ne te veulent que tu bien ; parce que c'est facile et sans risque, pour une fois. Chacun a besoin d'un défouloir, et malheur à qui se trouve au bout de la chaîne. Aussi, quand Jeff est innocenté par un curieux concours de circonstances, dans les toutes dernières pages, faisant injustement porter le chapeau à un escogriffe qui ne le laissait guère respirer, on s'en délecte ! J'aurais aimé que l'histoire s'arrête là. Le reste est tellement plombant... 

     

Pour finir sur une note d'optimisme 

La Cicatrice est un roman accessible aux jeunes lecteurs, peu joyeux certes, mais qui a bien vieilli.  Il a l'avantage de nous faire réaliser que les décennies passent mais que la nature humaine n'évolue pas. S'associer pour défoncer les personnes différentes est une tradition qui ne se perdra jamais ! Les dispositifs Non au Harcèlement, les Petits Citoyens, les associations de parents, l'EMC sont nécessaires et sauvent sans doutes un paquet de gosses. Et bordel, c'est déjà ça de gagné ! Mais si je n'aurai pas l'audace et l'insolence de dire que ce ne sont que des emplâtres sur des jambes de bois, je suis convaincue qu'ils ne canaliseront jamais la totalité les bêtes vicieuses que nous sommes. Sans vouloir donner d'ordres, lisez ce livre si possible ; il est rare que la question du harcèlement à l'école soit abordée de manière aussi complète et si peu manichéenne.


Édition utilisée pour l'article :
Bruce LOWERY. La cicatrice. J'ai Lu, 1971. 126 p. ISBN 9782277111658



vendredi 23 août 2019

Lectures de vacances : Nous autres, simples mortels - Patrick Ness (2016) / Le dernier des yakuzas - Jake Adelstein (2017)


Résumer le livre qu'on a aimé n'est pas toujours facile, mais ça reste plus commode que de parler de celui qu'on a un peu moins apprécié. Pourtant, il faut s'y efforcer : chaque oeuvre a doit à sa chance et mérite d'être valorisée. C'est pourquoi aujourd'hui j'ai voulu mettre en ligne un billet qui sera consacré à deux livres lus ces derniers jours ; s'ils ne me laisseront pas un souvenir indélébile, ils vous plairont sans doute. 



Nous autres, simples mortels - Patrick Ness (2017)

Ca se passe de nos jours, ou dans un futur proche..? aux fins fonds d'une petite ville des Etats-Unis. Une bande d'amis d'enfance voit l'inéluctable séparation post-bac arriver, alors ils essaient de passer un maximum de temps ensemble. Ce ne sont pas des héros, juste des adolescents lambda torturés par leurs problèmes existentiels : réussir sa fin d'année scolaire, obtenir son diplôme, pécho, choisir sa tenue pour le bal de fin d'année, pécho, tenter de se projeter dans un avenir encore brouillé, et aussi pécho, éventuellement.

A côté d'eux, d'étranges événements se produisent : des animaux blessés surgissent des forêts et finissent leur course sur des voitures ou près des habitations, tandis que des explosions se produisent, projetant de la lumière bleues. D'instinct, ils sentent qu'une catastrophe XXL se prépare mais savent qu'ils n'ont pas à s'en mêler : les pros en la matière sont plutôt les "indie kids" un groupe de jeunes sympas mais un peu étranges qui font bande à part, au lycée. Comme la génération qui les a précédés, Mikey et ses amis ont accepté le surnaturel dans leur vie : leur seule marge de manœuvre sera de se protéger assez efficacement pour ne pas figurer parmi les dommages collatéraux. Et pour eux, simples mortels, ce sera déjà pas mal. 




De Patrick Ness je ne connais que deux romans : Et plus encore depuis l'année dernière, et Nous autres, simples mortels rencontré tout récemment, donc. L'écrivain anglo-américain a publié une bonne dizaine d'ouvrages pour la jeunesse, et quelques uns pour les adultes. Il s'est surtout rendu célèbre avec pour Quelques minutes après minuit, son best-seller adapté au cinéma en 2016 _que je n'ai pas encore lu. 

Et plus encore m'avait tellement troublée que je n'ai jamais réussi à pondre un billet dessus, même un tout petit ; c'est sûrement pour cette raison aussi que Nous autres, simples mortels me paraît plus emprunté, moins puissant, si l'on peut dire. Il faut dire que le choix de Mikey comme narrateur a peut-être influencé mon jugement, car c'est quand même, à mon avis, le gars le plus névrosé et le moins attachant du groupe. Henna et Mel ont des allures de petites filles modèles, brillantes et attachées à masquer leur souffrances en étant bienveillantes avec les leurs. Jared est le bon garçon apprécié de tous, sportif, génie des maths et gay. Evidemment. Parce qu'il en faut toujours un, ou deux, ou plus. Dites-moi si je me trompe, mais je crois deviner qu'un roman de Patrick Ness sans personnage gay ou sans référence à l'homosexualité, c'est un peu comme une paella sans riz. Et c'est très bien comme ça d'ailleurs, parce qu'il arrive à traiter ce sujet très justement et sans en faire des caisses. Je n'hésiterai pas à dire que c'est la référence littérature jeunesse en la matière, actuellement.

Et plus encore - Patrick Ness
Gallimard Jeunesse

Il n'empêche que Nous autres, simples mortels manque d'"un fil rouge", d'une trame d'action qui voudrait nous amener quelque part ; c'est vrai que j'ai toujours eu du mal avec les livres ou les films qui ne racontent pas une "histoire" pourvue d'un début et d'une fin, parce que je dois être un peu formatée par des récits qui m'ont beaucoup plu, mais aujourd'hui je me permets de le souligner car c'est une critique que j'ai retrouvée dans beaucoup d'avis de lecteurs, sur Internet. Les attentats et les accidents s'enchaînent, plus ou moins prévisibles, tandis qu'en parallèle, le gentil quatuor cogite et expérimente sa palette d'émotions. Résultat : on obtient un roman curieusement cérébral... J'adhère pas plus que ça, mais au moins c'est original.

Nous autres, simples mortels vaut le détour pour plusieurs raisons : 


  • Son côté "expérimental" est intéressant. Imaginez qu'en se promenant à Londres, un Moldu assiste à un combat entre Harry Potter et Voldemort, et qu'il nous raconte la scène : il pourrait éventuellement décrire la scène, mais il ne pourrait pas mesurer l'enjeu de l'affrontement. Il saurait d'instinct qu'il se passe quelque chose d'important, de grave, mais il ne pourrait rien faire d'autre que continuer sa petite vie en se persuadant qu'il a rêvé. C'est ce point de vue que Patrick Ness a choisi pour raconter son histoire : celui des gens laissés en dehors de la confidence, des particuliers qui observent passivement les super-héros occupés à sauver le monde, là bas au loin. Peu d'auteurs prennent le risque de poser leur caméra de ce côté de la barrière, voilà pourquoi je parlais "d'expérimentation".



"Tout le monde n'est pas nécessairement l’Élu. Tout le monde n'est pas nécessairement le gars qui va changer le monde. La plupart des gens doivent juste vivre leur vie du mieux qu'ils peuvent, en accomplissant des choses qui sont grandes pour eux, en ayant des amis merveilleux, en essayant de rendre leurs vies meilleures, en aimant les gens. Tout en sachant que le monde n'a pas de sens mais en essayant d'être heureux quand même"



  • Ce livre parle des TOCs. Mikey en est atteint, et, à travers lui, l'auteur nous explique plutôt bien ce qui se passe dans la tête d'une personne touchée par cette maladie : les "boucles", les décomptes, les litres de savon et d'eau, la peau qui part en lambeaux à cause d'avoir été trop frottée. Se laver les mains des dizaines de fois, vérifier, revérifier que la porte est fermée, se relaver les mains, et avoir conscience de bout en bout que ce qu'on fait est complètement débile. Le cercle vicieux de la thérapie couplée aux médicaments, qui a pour but de vous aider à "vous en sortir", mais qui vous plonge dans une nouvelle addiction. Ceux qui portent ce fardeau, adultes ou enfants, devraient lire ce roman rien que pour ça, déjà. Y compris ceux qui ont le TOC sélectif... ;-) spéciale dédicace à mon ex !  


Patrick NESS. Nous autres, simples mortels. Gallimard Jeunesse, 2016. 335 p. ISBN 978-2-07-507458-2

Le dernier des yakuzas. Splendeur et décadence d'un hors-la-loi au pays du Soleil-Levant - Jake Adelstein (2018)

Changement de registre. On quitte la fiction, on échange la bande à Mikey contre l'univers bien réel des yakuzas. Si vous êtes fan de culture japonaise, de mythologie du grand bandistisme ou des deux, il est fort probable que ce livre vous convienne. Il y a même des chances pour que vous connaissiez déjà son auteur, Jake Adelstein, un journaliste d'investigation américain qui officie au Japon et qui en parle sans faux-semblants, à ses risques et périls. Avant de sortir Le dernier des yakuzas, il a publié Tokyo Vice, récit assez autobiographique sur ses premiers pas professionnels dans un pays dont il ne maîtrisait pas tous les codes. C'est du moins ce que j'ai compris des résumés piqués ça et là, car je n'ai pas lu ce livre. Avant de commencer, j'ai cherché la définition de "yakuza". Larousse m'a raconté que c'était, au Japon "un membre de la mafia", Wikipedia m'a dit que c'était un "membre du crime organisé", Universalis a ajouté vite fait le terme de "bandit". On a compris l'idée.



Parce qu'il s'est mis en fâcheuse posture après avoir "chié dans les bottes" d'un chef du Yamaguchi Gumi, la plus grande organisation de yakuzas du Japon, Jake Adelstein doit se trouver rapidement un garde du corps ; son choix se porte sur Saigo, dit "Tsunami", un colosse de cinquante ans qui a fait partie d'une bande rivale, l'Inagawa kai, avant de se ranger. Le problème, c'est que yakuza un jour, yakuza toujours : avant d'accepter la mission, Saigo précise bien au journaliste qu'il prend des risques énormes en le couvrant, car il redevient par extension un "ennemi" du Yamaguchi Gumi. Et donc un homme à abattre. Jake Adelstein lui demande ce qu'il peut faire pour lui, en échange de ses services ; Saigo lui demande d'écrire sa biographie, une biographie authentique qui ne fera pas l'impasse sur les aspects négatifs de cette mafia crainte mais respectée.       


Et hop, une petite pub intempestive, c'est cadeau !

Le dernier des yakuzas raconte donc la vie de Saigo, depuis son enfance auprès d'une mère américaine et d'un père japonais, jusqu'à son accès aux plus hautes cimes de l'Inagawa-kai, en passant par sa jeunesse délinquante entre gangs de motards, groupes de rock axés extrême droite, ses problèmes d'addiction à la méthamphétamine et aux soaplands (= aux putes). Sur son chemin, il croisera plusieurs grandes figures de la criminalité et se fera une place parmi eux _ou pas. Le livre suit un ordre chronologique, année par année, ou décennies par décennies, en fonction du parcours du "héros", mais quelques grands principes reviendront régulièrement avant d'être mis à mal dans les tous derniers chapitres, marquant ainsi la fin d'une époque : un yakuza ne s'en prend pas au peuple, ne tue pas les femmes ni les enfants, vole les riches, deale ce qu'il veut, fait discrètement le business qui lui chante, mais doit garder une certaine ligne de conduite coûte que coûte. 


"Au Japon on dit que l'endroit le plus sombre est au pied du phare." 

Honnêtement, j'ai acheté ce livre à la gare de Bordeaux, en attendant un train pour la Rochelle où j'allais retrouver des copines pour le week-end. J'étais encore assez optimiste pour croire qu'on allait être motivées pour lire sur la plage, et je me disais qu'il me fallait un roman policier avec un peu de baston. Finalement, comme une gamine, j'ai craqué sur celui-là parce que sa couverture donnait bien envie. Les histoires de mafieux, enlèvements et doigts coupés, c'est pas trop mon truc, et Le dernier des yakuzas ne fera pas figure d'exception. Mais il faut reconnaître que Jake Adelstein nous permet de nous immerger dans la culture japonaise du XX°siècle, n'hésitant pas à faire de longues parenthèses historiques pour bien situer le contexte de l'action. Certains diront que le style journalistique rend l'histoire dure à suivre et le livre difficile à lire, mais son auteur pouvait-il vraiment faire autrement ? Tatouages, drogue, respect des aînés et de la hiérarchie, code de l'honneur, évolution du positionnement de la police vis à vis des yakuzas... Sans les explications de l'auteur, un public non averti n'aurait pas compris certains enjeux, actions et réactions des différents personnages. 

"C'est ça, la vie de yakuza. Tu fumes où tu veux, quand tu veux. 
Le monde entier est ton cendrier"

Bien malgré lui, Adelstein nous rend les yakuzas sympathiques parce qu'il fait le choix de nous présenter leurs travers les plus puérils, leur boulettes les plus ridicules qui se concluent souvent dans un bain de sang beaucoup moins drôle ! On ne peut s'empêcher de voir dans cette horde de criminels une bande de sales gosses, de Robins des Bois qui perdent un temps fou à se faire des croche-pieds entre eux. Bref, une livre à feuilleter, ne serait-ce que pour son thème central, assez peu courant en littérature ! 

Jake ADELSTEIN. Le dernier des yakuzas. Splendeur et décadence d'un hors-la loi au pays du Soleil-Levant. Points, 2017. Trad. Cyril Gay. 384 p. ISBN 978-2-7578-7029-7