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dimanche 19 juin 2022

[COMICS] Rachel Rising - 1 - "L'ombre de la mort" - Terry Moore (2014)

Voici un nouveau titre découvert à la bibliothèque Marguerite Duras, ma préférée définitivement ! 


L'histoire

Depuis qu'elle s'est réveillée à moitié ensevelie dans une tombe de fortune creusée au beau milieu de la forêt de Firehill, Rachel Beck se sent déboussolée. On le serait à moins. Malgré le traumatisme, sa tête fourmille de questions pragmatiques : on a manifestement essayé de la tuer avant de se débarrasser de son corps à des kilomètres de la petite ville de Manson qui l'a vue grandir. Mais qui ? quand, exactement ? Et surtout pourquoi ? 

La jeune femme n'est pas du genre à laisser le temps faire son œuvre ; là où d'autres auraient opté pour discret retour à la vie quotidienne, s'estimant chanceuses que leur meurtrier se soit raté, elle va tenter de remonter (non sans difficultés) le fil des événements. 

Problème numéro 1 : elle n'a aucun souvenir, ni de la soirée de son agression, ni des trois jours passés "sous terre" qui l'ont suivie. 

Problème numéro 2 : au vu des marques de strangulation qui ornent son cou et de son regard de zombie, il semblerait que Rachel ne soit plus tout à fait vivante... Pire, elle comprend peu à peu qu'elle est capable de prédire la mort des personnes qu'elle croise, et elle se surprend à communiquer avec une grande blonde pulpeuse et désagréable au possible qu'elle est (presque) la seule à percevoir. 

La voilà donc bien mal embarquée ; heureusement, elle a le soutien inconditionnel de sa tante Johnny et de sa meilleure amie Jet.  

Une vraie BD de gonzesses 

En effet, le salut (s'il y en a un) ne viendra pas du Prince Charmant. Je ne sais pas comment ça se passe dans les suivants, mais ce premier tome de Rachel Rising est essentiellement mené par des femmes ; c'est assez rare pour être souligné. Les quelques types qui apparaissent au fil des chapitres ont des rôles secondaires ou servent simplement à faire de la figuration ; dans tous les cas, aucun d'entre eux n'est un allié digne de ce nom pour l'héroïne _exception faite du pauvre gars qui prend Rachel en stop au sortir de la tombe, à qui elle claque la porte au nez sans ménagement lorsqu'il veut en savoir plus sur son état de santé, et qu'on ne reverra plus jamais... Tous les autres se positionnent comme ils peuvent sur un perchoir qui va de la bêtise à la perversité. On pourra constater que Rachel et Jet encaissent à plusieurs reprises propositions et regards lubriques : 

Au garage (où Jet travaille)

Au Blue Note, le bar local
"Les musiciens, qu'est-ce que tu veux...?"

Les deux amies ne se laissent jamais marcher sur les pieds et remballent vertement les téméraires ; pourtant, on voit bien qu'elles ne sont pas là pour essayer de faire bouger les choses : c'est comme ça que ça se passe, ici, personne n'y peut rien. Leurs réactions sont autant de réflexes de survie et ne témoignent que de leur résignation. Même si je suis vraiment fan de la façon dont Terry Moore traite ses personnages féminins dans cette bande dessinée, il n'en fait pas pour autant des héroïnes féministes. 

Par pour l'instant, en tous cas. Ou peut-être le sont-elles à leur manière ; il faut reconnaître qu'on a pour faire face à leurs médiocres pendants masculins une brochette de femmes fortes et déterminées _quelles que soient leurs intentions : 

  • Je crois que si j'avais été à la place de Rachel, je me serais barricadée en prenant bien garde de ne jamais croiser mon regard injecté de sang dans une glace ! Bon, c'est vrai que je suis assez trouillarde à la base, mais la jeune femme manifeste quand même une grande facilité à se mettre en mode warrior : elle veut comprendre ce qui lui est arrivé, quitte à retourner (trop) souvent sur les lieux du crime. Si elle admet avoir besoin d'aide, elle ne laissera rien passer. Terry Moore l'a représentée sous les traits d'une grande blonde svelte et raide comme la justice, toujours vêtue de noir, dans une tenue qui fait un peu penser à Catwoman, vite fait. Un bruit suspect, une personne intrigante : elle fonce voir ce que c'est. Elle n'a pas le temps d'avoir peur. 
  • Jet est la meilleure pote que tu rêves d'avoir : garagiste piétonne _sa voiture est en panne, le comble, guitariste dans un groupe de jazz, elle est liée à Rachel depuis l'enfance. C'est la dernière personne à qui l'héroïne se souvient avoir parlé, et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle n'était pas très chaude pour la sauterie prévue le soir-même. Attentionnée sans être collante à l'extrême et sans forcément chercher à la brosser dans le sens du poil, elle est la première à prendre au sérieux ce que Rachel lui raconte, et à la considérer comme "bien réelle". 

  • Tante Johnny a plus de mal à ne pas croire à une vision fantomatique lorsque Rachel se présente à elle, peu de temps après son retour à Manson. Non pas qu'elle y mette de la bonne volonté, mais il faut dire que son boulot chronophage aux pompes funèbres n'aide pas. Pour cette femme, qu'on devine d'un certain âge, qui dit elle-même passer plus de temps avec les morts qu'avec les vivants, les apparitions de défunts sont quasi quotidiennes, et, toujours rationnelles, elle les interprète comme des symptômes de surmenage. Il faudra que Rachel la traîne jusqu'à la forêt de Firehill pour qu'elle comprenne que tout est bien réel. Ce personnage est aussi original qu'attachant ; au fil des planches, on comprend que c'est elle qui a recueilli sa nièce à la morts des parents de celle-ci, et que depuis elle est à la fois sa mère et sa pote. Leur relation est marrante ; Johnny, c'est la tante qui arrive à te faire sortir de la morgue grâce à son réseau, qui se laisse dormir trente-six heures et te fait des pâtes à ton réveil, après avoir pris soin d'inviter ta meilleure amie pour partager le repas. 
 
Cerise sur le gâteau, Johnny a une bonne dégaine de butch* : les cheveux en brosse, la chemise à   carreaux, le fourgon, le chien, un prénom de mec... tout y est ! Pourtant, quelques unes de ses interventions laissent entendre qu'elle n'est pas du tout de la fanfare. Comme quoi, il ne faut pas se fier aux apparences !   
  • Attention, place maintenant aux personnages beaucoup moins sympathiques : la petite Zoé et la grande blonde (qui n'a pas de nom). Zoé est une petite qui vit avec sa soeur et son père, à Manson aussi visiblement, puisque Rachel assiste à son incendie alors qu'elle se trouve sur le toit du Blue Note. Sous ses airs d'enfant sage, la gamine est capable de commettre des horreurs. Non pas qu'elle soit sadique, mais parce que son corps est manipulé par une mystérieuse femme blonde que personne ne peut voir... sauf elle et Rachel. Cette connaissance commune va les amener à entrer en contact, alors que rien ne les prédisposait à se croiser un jour. Toutes deux vont aussitôt nouer un lien de confiance et Rachel va tenter de rassurer la fillette tant que faire se peut, elle qui est traumatisée d'agresser et de tuer sans le vouloir. Elles vont aussi réaliser, à travers leur parcours en miroir, que la grande blonde les possède toutes les deux, mais différemment, et pour cause : avec son fort caractère, Rachel est beaucoup moins "perméable" que Zoé. 

La Mort à la soirée Nuit Blanche

On le devine sans que jamais Terry Moore ne le dise clairement : la grande blonde est une incarnation de la Mort. Tout de blanc vêtue, elle n'a rien à voir avec la faucheuse à capuche intégrée dans l'imaginaire collectif et on s'attend plus à la croiser chez Eddy Barclay que dans un cimetière. Elle aussi se présente à Rachel comme une sorte de reflet inversé. 

Si le rapport entre Zoé et la Mort est ambigu, mêlé de peur et de reconnaissance _la Mort se dit être "une amie qui lui veut du bien" et, de fait, elle la sauve des griffes du pédophile qui salivait d'avance de la récupérer dans sa famille d'accueil, Rachel et la grande blonde semblent se détester cordialement. 

Pas de doute, elle est derrière la transformation de l'héroïne en morte-vivante ; car c'est ce que Rachel est devenue, même si elle ne ressemble pas plus aux zombies sanguinaires auxquels nous sommes habitués, que la Mort à nos représentations habituelles de la mort. 

Son statut intermédiaire surprend sans surprendre les personnages qui évoluent dans une bourgade rurale déjà teintée de mystères, de phénomènes glauques, et connue pour ses brûlots de sorcières. 

Même le vieux médecin de famille des Beck, censé incarner la sagesse et la rationalité, est formel : la médecine n'explique pas tout, est Rachel n'est rien de moins que l'ange de la mort. Le pire, c'est qu'il a probablement raison...

La valse des faux semblants 

J'ai emprunté cette bande dessinée complètement au hasard, parce que je ne trouvais pas celle que je voulais et que le nom de l'auteur me disait vaguement quelque chose. C'est un heureux hasard, qui me donne envie de poursuivre la lecture de cette série à mi-chemin entre le fantastique et l'horreur. L'auteur s'est chargé à la fois des dessins et du scénario ; il est surtout connu pour une autre œuvre (Strangers in Paradise), mais apparemment Rachel Rising a connu un certain succès à sa sortie, en 2014. Visuellement, "L'ombre de la mort" devient agréable à lire dès lors qu'on s'est habitué au style de Terry Moore, caractérisé par des traits fins, soucieux du détail, parfaits pour dépeindre les broussailles d'une forêt remplie de cadavres et pour rendre les visages bien expressifs. N'étant pas très fan du gore illustré de façon générale, je dois bien reconnaître que l'artiste est efficace et dit ce qu'il veut sans trop abuser sur l'hémoglobine. Ce comics reste quand même destiné aux adultes, à mon avis, car il comporte plusieurs représentations de morts qui peuvent franchement faire peur. 

Mais la meilleure surprise reste le perpétuel jeu des apparences où l'auteur nous entraîne et nous perd, et qui laisse présager bien des rebondissements dans les futurs tomes. Qu'est-ce qu'on est ? Qu'est-ce qu'on n'est pas ? Qu'est-ce qui a changé, et quand ? Le bon père de famille d'accueil l'est-il vraiment ? Rachel est elle morte ou vivante ? Zoé n'est elle qu'une petite fille assommée par le destin ? La Mort est-elle une amie ou une ennemie ?  La suite le dira peut-être ! 

* butch = gouine bien virile

Terry MOORE. Rachel Rising - 1 - "L'ombre de la mort". Delcourt, 2014. ISBN 978-2-7560-3949-7

Rien à voir, mais j'ai fait le marathon de Biarritz le 5 juin dernier ! 

Un rêve s'est réalisé ! 

mardi 23 octobre 2018

Le septième geste - Tsvetanka Elenkova (2018)


Bien bien. Il me semble que j'ai passé presque deux mois sans écrire sur ce blog, ce qui est une première depuis sa création. Autant dire qu'il est difficile de s'y remettre ! Je vais donc essayer de faire un compte-rendu clair et concis d'un recueil de poèmes en prose qui m'a été envoyé par Tertium Editions, dans le cadre de l'opération Masse Critique de Babelio ; il s'intitule Le septième geste, a été composé cette année-même par l'auteure bulgare Tsvetanka Elenkova et a été traduit par Krassimir Kavaldjiev. 

Voilà la bête !
On a une bonne et une mauvaise nouvelle ! La mauvaise, c'est que je n'ai pas compris ce choix du titre Le septième geste pour ce recueil ; la bonne, c'est que j'ai globalement saisi tout le reste, et ce, bien qu'on ait affaire à de la poésie, bien je ne sois pas une flèche, bien que je ne connaisse rien à la littérature bulgare... De la poésie en prose, qui plus est : pour rappel, cela signifie que vous pouvez dire au revoir à l'espoir de décrypter le message du poète en vous accrochant aux strophes et aux vers. Malgré cela, n'hésitez pas à vous lancer dans la lecture du Septième geste, qui sera tout sauf lunaire et/ou rébarbative. 

D'ailleurs non, ne vous lancez pas. Allez-y plutôt sur la pointe des pieds, car à travers son poème initial ("La traîne de la poésie"), Tsvetanka Elenkova nous propose une entrée fracassante où les images à caractère phallique s’emboîtent à la chaîne se superposent, laissant craindre (ou espérer, tout dépend des attentes du lecteur) une orgie en 90 tableaux... Mais finalement, il n'en sera rien ; même si l'érotisme plane toujours entre deux souvenirs de l'artiste, il reste subtil et tout à fait contournable pour qui n'est pas d'humeur à faire des blagues.   

Le septième geste raconte plutôt quelques moments d'anecdotiques vécus par une famille qui évolue au fil du temps, sur plusieurs générations ; d'une page à l'autre _et donc d'un poème à l'autre, puisque chaque pièce du puzzle n'excède jamais une demi-page, l'auteure évoque sa mère, son frère, puis sa propre maternité. On notera qu'elle cite régulièrement les maximes de sa mère, utilisant l'italique et l'élevant au rang de philosophe ; je ne sais pas s'il sagit de propos rapportés authentiquement, mais il s'avère qu'ils marquent particulièrement le lecteur : 

"Personne ne mérite les larmes d'une fille"
"Tout est bien qui finit bien"
"Après la soixantaine, le temps s'envole"

Un peu comme dans Le parti pris des choses de Francis Ponge, la force des poèmes du Septième geste provient des situations quotidiennes les plus banales. Si quelques thématiques abordées tout au long du recueil, telles que le temps, qui passe, le cheminement de la vie vers la mort, les liens humains... sont récurrentes en poésie, il est plus rare qu'on les aborde par le biais d'objets de la vie courante (les vêtements, la voiture), ou de petits événements empreints de trivialité (la coupure d'un compteur d'eau, l'avancement d'un chantier...). Cela n'empêche d'ailleurs pas Elenkova de parsemer ses scènes (utilement, à mon avis) de références à des lieux et à des personnages issus de la mythologie grecque. N'étant pas spécialiste de la question, je préfère ne pas proposer d'analyse de cette dimension "antique" du recueil, mais je vous invite à le faire, si vous le sentez : à n'en pas douter, la matière n'attend que d'être creusée. 

Aux confins des questions existentielles, des souvenirs de famille et de la singularité des paysages méditerranéens, Le septième geste laisse entendre que la clé du mystère de la vie est tombée quelque part dans notre quotidien.     

Merci à Tertium Editions et à Babelio pour l'envoi de ce livre, qui est une belle découverte.

Désolée pour ce billet tout pourri, mais la reprise du gribouillage après une trop longue pause est toujours compliquée.

Tsvetanka Elenkova. Le septième geste. Tertium Editions, 2018. 95p. ISBN 978-2-490429-02-8


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dimanche 16 avril 2017

MANGA - Sunny Vol.1 - Taiyou Matsumoto (2014)



Après avoir parlé de Negima !, Drôles de racailles et Hero Mask tout récemment, nous nous intéressons aujourd'hui à un manga beaucoup moins explosif mais tout aussi étonnant. Voire plus puissant : allez, ça ne fera de tort à personne que de le reconnaître. Il s'agit du volume 1 de la série Sunny, créée par Taiyou Matsumoto, un artiste bien connu des amateurs de BD japonaises. Sorti au Japon en 2011, le manga est arrivé en France en 2014. 




L'histoire 

Sunny raconte le quotidien d'un foyer d'accueil pour enfants abandonnés ou retirés à leurs familles pour des causes plus ou moins obscures. Les éducateurs Adachi et Mitsuko font de leur mieux pour élever les pensionnaires et leur apporter sécurité et affection, mais leur tâche n'est pas de tout repos ! Ils doivent composer avec une poignée de filles et de garçons de tous âges dont certains donnent du fil à retordre : Kenji asphyxie tout le monde avec ses cigarettes, tandis que Haruo se donne des airs de petite frappe en cherchant la bagarre et en faisant pleurer les filles. Junsuke est un adepte des jeux bruyants et a tendance à chouraver "tout ce qui brille". Autour de ces trois terreurs gravitent une bande de fillettes bavardes et rieuses, dont Megumu et Kiiko, un chien efflanqué que les enfants promènent à tour de rôle, un homme handicapé mental mais parfait dans son rôle de nounou : Tarô. Le directeur de la structure, joliment nommée Foyer Hoshino Ko, "Les enfants des étoiles", pose un regard bienveillant sur la tribu depuis la chaise longue qu'il ne peut plus quitter. 

Pas facile de s'isoler lorsqu'on vit les uns sur les autres. Heureusement, la Sunny jaune est là, garée à côté du foyer, indéboulonnable. "La Sunny", c'est une vieille voiture en panne que les enfants se sont réappropriés pour jouer, rêver, échanger leurs secrets et leurs revues douteuses. Tout le monde a le droit de la squatter, sauf les adultes. 

Un jour, un nouveau garçon arrive au foyer. Il s'appelle Sei, il porte de grosses lunettes d'intello et n'a pas vraiment l'intention de s'intégrer, convaincu qu'il ne va faire qu'un passage éclair aux "Enfants des étoiles". 




La voiture de tes rêves 

Frappée par le jaune rutilant de la carrosserie, l'attention de Sei est tout de suite happée par la Sunny. Junsuke, le petit rouquin cleptomane, lui annonce la couleur : ok, cette voiture ne roule pas, mais lorsqu'on est dedans, on fait ce qu'on veut et on devient qui on veut. Matsumoto nous fait notamment partager les jeux et rêveries de Haruo et de Sei : elles en disent long sur leurs ambitions et leur état d'esprit. Le premier, qui n'est autre que le rebelle aux cheveux blonds dont le visage est représenté sur la couverture du volume, s'imagine en traître agonisant, tout juste bon à nourrir "un coyote". Belle estime de soi ! D'ailleurs, il me fait beaucoup penser au grand blond retardataire et en manque d'affection dans Elephant _ ça faisait longtemps que je n'avais pas eu l'occasion de glisser un clin d'oeil à ce film.


Elephant, Gus Van Sant (2003)

Sei, lui, s'imagine au volant de la Sunny en marche, rentrant à la maison et retrouvant ceux à qui il était attaché : ses parents, son école, son quartier. Il semblerait que le bonheur ultime, ce soit de quitter le foyer. D'autres utilisent la vieille épave pour ruminer leur peine et leur rancœur, comme le font Kenji et sa sœur Asako lorsque le jeune homme revient d'une visite peu concluante chez leur père alcoolique. Dans tous les cas, ce quartier général des enfants hébergés est une passerelle vers un avenir meilleur, où tous seront libérés de tout ce qui les parasite : l'école, les enfants "des maisons", c'est à dire ceux qui ont la chance de vivre auprès des leurs, leurs problèmes familiaux. En gros, tout ce qui leur renvoie en pleine gueule la dure réalité. 


En quête de repères 

A deux reprises, on perçoit une hostilité réciproque entre les "enfants du foyer", pas toujours copains à la maison mais soudés à l'extérieur, et les "enfants des maisons". Haruo sèche les cours en partie parce qu'il considère que leur contact lui est néfaste, et méprise ses voisins de chambre lorsqu'il les prend en train de sympathiser avec des gosses de l'extérieur. De leur côté, les écoliers et les copains de Kenji se moquent plus ou moins ouvertement des jeunes habitants du foyer : ce sont au mieux des cas sociaux qui puent, au pire des détraqués. Effectivement, les petits squatteurs de la Sunny sont tous un peu perturbés et expriment leur souffrances et leurs traumatismes comme ils le peuvent. Le mangaka, qui ne cache pas la dimension autobiographique de son oeuvre, peint avec beaucoup de réalisme la complexité de ces enfants perdus : Junsuke nie son côté chapardeur et se promène la goutte au nez du matin au soir dans l'indifférence générale, Haruo sniffe de la Nivea parce que ça lui rappelle sa mère, Kiiko se rêve déjà une vie sexuelle et fait croire qu'elle est dans le viseur d'un pervers pour attirer l'attention de ses camarades de classe. Megumu a tendance à déprimer et la vue d'un chat mort va même la plonger dans le désespoir le plus total : si elle mourrait, qui la pleurerait ? Les deux pauvres éducateurs, secondés par l'aînée des pensionnaires, sont parfois largués en dépit de leur bonne volonté. 

On est bien loin de l'orphelinat à la Dickens et tant mieux, tiens : ici, le jeune Adachi se fait tutoyer et remballer sans ménagement lorsqu'il essaye d'exercer son autorité sur des jeunes gens sans repères. Les codes, les repères, l'amour d'une famille, voilà ce qui manque aux Enfants des étoiles pour s'intégrer et ne plus être montrés du doigt par leurs pairs. Abandonnés au milieu de l'échiquier de la vie, ils ont tout pour jouer _ils sont nourris, logés, suivis de près, mais leurs vies chaotiques font qu'ils ne connaissent plus les règles du jeu...


Image trouvée sur le Tumblr d'un fan de Taiyou Matsumoto
http://taiyomatsumoto.tumblr.com/


Sunny me réconcilie avec le manga, que j'aborde toujours avec méfiance et auquel j'ai un peu de mal à accrocher, allez savoir pourquoi ! Une fois n'est pas coutume, ce premier volume est un vrai coup de coeur et me touche assez pour que j'aie envie de continuer à lire des aventures de ces enfants, tous aussi tordus et attachants les uns que les autres. Après avoir fait un tour sur ce qui se disait au sujet de cette BD sur la blogosphère, il m'a semblé qu'on critiquait souvent le côté "vieillot" ou "simple" du dessin. Pour le coup, je ne suivrai pas le mouvement ; déjà, sans savoir exactement quand se situe l'action, je dirais qu'elle se déroule au plus tard dans les années 70 - 80, vu les modèles de voitures, les téléphones, les vêtements des personnages. Les illustrations de la couverture et des premières pages arborent des couleurs chaudes, dans des teintes jaunes qui font honneur à la Sunny ; enfants et adultes du foyer sont peints sans prise en compte des codes du manga, certes, mais cela permet de mettre en valeur leurs imperfections pour un plus grand réalisme. Les autres personnages ont des visages plus communs, lisses, durs à différencier, dénués de chevelures "floues" ou blanchies ; pas étonnant, ce sont les "normaux" !

Poignant mais pas larmoyant, cette BD est à mettre dans tous les collèges et lycées !
  
On est comme on est ! 


MATSUMOTO, Taiyou. Sunny Vol. 1. Kana, 2014. Coll. "Big Kana". 220 p. ISBN 978-2-5050-6107-6


mercredi 15 février 2017

Matraque Chantilly : journal STOP - Marius Loris (2017)



En ce jour de Saint Valentin... 
 Ahah, même pas, on est déjà le 15 officiellement. 
Tant pis pour Cupidon, il l'aura dans la boite à Toblerone cette année... 



En ce jour, donc, 
et dans le cadre de l'opération Masse Critique, je tenais à remercier Babelio et l'Atelier de l'Agneau pour l'envoi de Matraque Chantilly : journal STOP, curieux ouvrage poétique publié par Marius Loris début 2017. 




Oh, je ne dirai pas que j'ai lu cet ouvrage facilement, au contraire. Bien que l'épaisseur du livre, son étiquetage au genre "journal" et la taille des caractères m'aient conduite sur les pentes glissantes de la suffisance, il a fallu m'y reprendre à deux fois pour bien entrer dans le texte et j'ai cru que je n'allais pas arriver à ficeler un billet critique dans le délai imparti _trente jours, tout de même ! 

L'auteur nous donne à lire le journal qu'il a tenu du 15 mars au 23 juin 2016 ; quand on vit au coeur de l'effervescence parisienne des manifs de contestation de la loi travail, au rythme d'une population qui craint les attentats autant qu'elle souffre de la situation d'état d'urgence, on a forcément pas mal de choses à dire. Mais encore faut-il être capable de coucher sur papier les particules de cette singulière ambiance, et avec les bons mots, s'il vous plaît. 

Marius Loris y parvient fort bien, d'une manière toute personnelle et très imagée ; lorsqu'il arpente les rues de la capitale sous un ciel changeant et dans une atmosphère électrique, rien n'échappe à son regard et à sa plume : petits commerces, visages remarquables à défaut d'être remarqués, grévistes furieux encadrés de très très près par la police... 

Les revendications sociales, les injustices n'empêchent pas la roue du temps de tourner pour tout le monde, vers l'avant ou vers l'arrière, voilée ou pleine. Se battre pour les autres, immortaliser leur combat par la poésie, oui. Utiliser ce dessein altruiste pour n'avoir pas à faire face à sa propre vie : non. Dans Matraque Chantilly - Journal Stop, le poète alterne entre les pages consacrées à la révolte populaire contre les abus des intégrismes, des politiques et des CRS, et celles relatant ses états d'âme : phase de deuil suivant à la perte d'une personne chère, la nostalgie, évocation d'un week-end au vert, agacement de l'artiste confronté à un manque d'inspiration passager..   



Comme le titre l'indique, le "journal" Matraque Chantilly est ponctué de STOP. A y regarder de plus près, il semblerait que très souvent ce "STOP" remplace le point final d'une phrase, si bien qu'on croirait que le texte est destiné à être dicté à un opérateur télégraphiste. Ce choix d'écriture donne une impression de tassement des mots et des idées, de vitesse puis d'arrêt brutal, pour mieux repartir _mais pas forcément dans le même sens. En fait, ce journal étendu entre mars et juin 2016 ressemble, de loin, au long cortège d'une manifestation qui avance à petits pas, interrompue puis poussée vers son point de rassemblement, avant d'être bloquée par les forces de l'ordre. Un pas en avant plein de tension, deux pas en arrière malgré les intentions belliqueuses, suivis d'une pause qui nous permet de ne pas louper toutes ces situations incongrues et risibles qui font le charme de la capitale lorsqu'elle s'agite. 

N'appréciant guère la poésie, j'ai du passer à côté d'une multitude de prouesses réalisées par l'artiste ; beaucoup de références ont du m'échapper. Il est possible que je vous parle très mal d'un livre qui mérite bien d'être lu. Alors je me contenterai de vous dire que j'ai été touchée, sans trop savoir pourquoi, par pas mal de phrases et d'images contenues dans Matraque Chantilly : journal STOP. 

Dont celles-ci : 
"la météo est changeante, pas la révolte. STOP" 
"L'amitié est un métier difficile mais c'est peut-être la seule voie STOP"
"(preuve que le paradis n'existe pas ou alors c'est une euthanasie cérébrale avec moutons roses)"


Ca sonne bien, ça sonne juste à nos oreilles. Voilà. Pour les arguments, désolée mais faudra repasser demain ! A votre tour d'essayer de dompter cette licorne écumante qui rue dans les brancards de son époque...  


Marius LORIS. Matraque Chantilly : journal STOP. Atelier de l'Agneau, 2017. Coll. Architextes. 94 p. ISBN 978-2-37428-001-1 


samedi 15 octobre 2016

L'assassin royal - 13 - Adieux et retrouvailles - Robin Hobb (2006)


Je me suis longtemps lamentée d'avoir découvert L'Assassin Royal dix ans après sa sortie, soit bien trop tard à mon goût. Aujourd'hui, tout en tournant les dernières pages de la série, je m'en réjouis : au moins, je sais qu'il y a une suite intitulée Le Fou et l'Assassin. Les fans de la première heure n'ont pas eu cette chance et ont dû éprouver pleinement la tristesse des adieux faits à Fitz et aux autres ! 



Où est-ce qu'on en était ? 

Le prince Devoir, la narcheska Elliania et leur délégation sont rentrés dans leurs contrées après l'aboutissement de leur quête. Ils sont à présent libres de faire leur vie au nez et à la barbe de ceux qui ne voient pas leur union d'un très bon oeil. Seul Fitz demeure sur l'Ile d'Aslevjal : anéanti par la mort du Fou, le Bâtard au Vif ne conçoit pas de reprendre une vie tranquille de garde royal à Casltelcerf sans avoir tiré son ami hors de son tombeau de glace. Son besoin de solitude ne sera pas longtemps satisfait : premièrement, Lourd a échappé au retour en bateau et traîne encore dans ses pattes. Ensuite, il fait enfin la rencontre de l'Homme Noir, qui se révèle être un affable Prophète Blanc physiquement marqué par son échec...   



Attention ! Spoilers ! (oui, ça commence tôt, aujourd'hui...) 




On ne meurt que deux fois 

Après en avoir appris encore un peu plus sur son rôle dans l'avancée du monde, Fitz laisse Lourd aux bons soins de l'Homme Noir et retourne dans la glaciale Cité des Anciens ; non sans peine et sans souffrances, il retrouve le cadavre de son "Bien Aimé" dont les tatouages dorsaux ont été cruellement arrachés, et tente de le porter en surface. Encore faudrait-il qu'il soit résolu à accepter sa mort... En coiffant la couronne de bois ornée des plumes trouvées sur l'Iles des Autres, il parvient à ressusciter le Fou... après avoir rencontré de drôles de poètes dans un énième voyage onirique. Tiens donc ! Ce retour du pays des trépassés ne vous rappelle rien ? FitzChevalerie n'a-t-il pas lui-même connu l'état de mort, autrefois, avant de basculer dans le corps de son loup-frère de Vif ? N'a-t-il pas été conservé en vie par le Fou, à l'issue de son combat contre Laudevin, le chef des Pie ? Il semblerait que, chez Robin Hobb, la mort ne soit pas définitive (sauf pour Burrich et quelques autres malchanceux, apparemment...). C'est bien pratique, mais... les résurrections commencent à être un peu trop courantes dans son oeuvre pour être pleinement appréciées...




Le sauvetage du Fou donne pourtant un nouveau souffle à l'histoire, et une trop grande liberté aux personnages principaux ! Le destin du Prophète Blanc était de mourir dans le château de la Femme Pâle et celui de son Catalyseur dépendait de la mort du Prophète. Mais, comme Fitz a changé le cours des choses poussant très loin son attachement à l'homme aux multiples facettes, ce n'est pas le cas. Les deux amis sont bien vivants et n'ont plus d'ordres à recevoir de personne ! Toute une vie s'étend devant eux, avec son lot de choix à faire et de décisions à prendre. Qui ne serait pas effrayé par tant de liberté ?

Plus rien ne les oblige à se séparer, à présent ; et si le Prophète... qu'on suppose jaune maronnasse au sortir d'Aslevjal...! se consume toujours d'un amour inconditionnel et non réciproque pour son Catalyseur, Fitz rêve lui aussi d'un quotidien paisible et partagé avec le Fou. Aussi, lorsque ce dernier lui annonce qu'il a l'intention de couper les ponts définitivement, il en reste sonné. Nous voilà arrivés aux pages les plus profondes et les plus émouvantes des "Adieux et retrouvailles", où le sage bouffon nous expose avec une logique implacable qu'on peut quitter quelqu'un par amour sans pour autant se contredire. En effet, il sait très bien qu'il est censé être mort et que de sa mort devait découler le bonheur de Fitz ; donc il décide de s'éloigner de lui pour éviter de parasiter son existence à venir. En filigrane, on comprend aussi qu'il essaie de se protéger : voir son Catalyseur se reconstruire une vie sentimentale sans pouvoir y prendre part serait néfaste à leur amitié. Il préfère clore leur relation par un poème d'adieu et une pierre de mémoire contenant leurs meilleurs souvenirs : quelle classe, ce Fou... 


La meilleure idée de Robin Hobb : les piliers de pierre permettant de passer d'une région du monde à un autre...
J'ai essayé de m'appuyer sur un arrêt de Médi@bus mais je ne me suis pas retrouvée de l'autre côté d'Aulnay pour autant.
Tant pis !
Et vive le Médi@bus ! 

Non ! Non, pas ça !  

Oui, parlons-en, de la vie sentimentale du héros ! Je vais peut-être passer pour une rabat-joie, mais je trouve que Robin Hobb a un peu trop tendance à jouer aux Lego sur la fin de ses romans ! Vas-y que je tue Burrich, histoire de libérer Molly : Fitz n'a plus qu'à faire ami-ami avec les fils aînés et à toquer à la porte de son premier amour, qui résiste deux minutes pour la forme avant de lui ouvrir son lit. Lui aussi fera son examen de conscience en trois phrases avant de s'immiscer, l'air de rien, dans une famille endeuillée. Cette reconstitution capillotractée des amoureux d'il y a quinze ans aura eu le mérite d'être totalement imprévisible... A la fin de l'Assassin Royal, Fitz a tout ce à quoi il aspirait dans sa jeunesse : la tranquillité, l'aisance, plein d'enfants... Il fait partie du clan d'art avec sa fille Ortie et à récupéré sa femme. Pourtant, la présence de son meilleur ami à ses côtés lui fait défaut.  

La palme du couple à la con revient à Molly et Fitz !
Eh ben, faire le bonhomme pendant treize tomes pour finir comme ça... C'est pas joli joli ! 

On n'en doutait pas une seconde : l'Assassin Royal se termine en beauté, après un feu d'artifice d'émotions... sans mièvrerie, cependant. A l'exception, peut-être, de la niaiserie de Fitz face à Molly alors que Burrich n'est pas encore froid. Enfin si ! vu qu'il a traversé un glacier sur une civière avant de mourir, mais bon... on se comprend ! Comme il reste encore ! des questions sans réponses, que les personnages principaux continuent d'entendre des voix, et que les deux dragons passent leur vie à niquer, lançons-nous à l'attaque des Cités des Anciens ! 


Edition utilisée ici : 
ROBIN HOBB. L'Assassin Royal 13 - "Adieux et retrouvailles". Trad. A. Moustier-Lompré. Editions J'ai Lu, 2007. 380 p. ISBN 978-2-290-00296-4

Illustration couverture : Vincent Madras


samedi 27 août 2016

Larme de rasoir - Spéciale couverture déprimante : Depuis ta mort - Frank Andriat (2004)



Amis visiteurs, veuillez activer immédiatement votre option "second degré" sous peine de très mal vivre le billet du jour...

En cette fin de vacances scolaires, il m'importait de vous envoyer du lourd pour notre grand rendez-vous de la littérature de jeunesse déprimante ! 

Depuis ta mort - Frank Andriat (2004) 

Le jeune Ghislain (condoléances, c'est quand même pas évident à porter en 2002 !) vient de perdre son père. La mort a fauché sournoisement cet homme de 42 ans sans accorder d'attention aux trente six mille projets qu'il avait encore à réaliser. Il conduisait tranquillement sa voiture lorsqu'il a été pris d'un malaise cardiaque, et voilà. The end. Une fin tellement brutale, nulle et injuste que, trois mois plus tard, son fils n'arrive toujours pas à accepter. Alors Ghislain décide de devenir brutal et injuste lui aussi. Brutal avec son père décédé, à qui il en veut d'avoir abandonné sa famille, et avec sa mère, qui vit son deuil à sa manière. Injuste avec ceux qui veulent l'aider, et qu'il rabroue sans ambages : ses copains de lycée, ses profs, la psychologue de l'établissement, et son parrain _psy lui aussi. 

  
Illustration de Kaïn

A travers ce court roman, il semblerait que Frank Andriat ait voulu traiter l'expérience du deuil à travers un adolescent de seize ans, en mettant en évidence les phases inévitables que sont le déni, la colère et l'acceptation. Je ne saurais dire s'il le fait de manière juste et réaliste ou pas, car j'ai la chance de ne pas avoir perdu mes parents _même si c'est déjà passé près ; cela dit, il a le mérite de s'être attelé à la tâche et ça ne peut qu'être bénéfique pour les jeunes lecteurs. On tiquera un peu, cependant, de voir que le parrain psychologue arrive à déjouer assez aisément les mécanismes tordus de l'orphelin, et de s'apercevoir que l'arrivée d'une fille dans le champ de vision du jeune homme suffit à lui faire passer deux ou trois caps importants... 

Depuis ta mort vaut le coup d'être lu... même si, en observant la couverture du roman, on se rend compte que presque tout est déjà dit ! L'illustration se compose de deux parties distinguées par la ligne verticale qui semble marquer le coin d'une pièce ; sur l'espace de gauche, large, apparaît un buffet à tiroirs surmonté d'une photo du défunt disposée dans un cadre et d'un vase de tulipes rouges. L'homme photographié, tout sourire et lançant un regard flou, est André, le père aimant et adoré de son fils et de sa femme. On pourrait croire qu'on a rangé dans les tiroirs du meuble tous les souvenirs familiaux, et qu'on a mis sa tête par dessus comme pour dire : "Bon, tout ce qui se rapporte de près ou de loin à ce type se trouve ici.".

Plus restreint, la zone de droite est consacrée aux informations textuelles telles que le titre du roman et son auteur, ainsi qu'à la représentation d'un visage jeune, triste... et exclu de l'univers de son père par la ligne verticale délimitant le mur. Ils s'agit sans doute de Ghislain, le narrateur, le fils éploré qui jette un regard au cadre lorsqu'il passe devant ; cette illustration fait d'ailleurs référence à une scène bien précise du roman ; une scène qui marquera le début d'un retour à la vie, la vraie, pour la famille d'André. 

Auchan, la vie, la vraie !

Dès la couverture, la parole est donnée au fils survivant : "Depuis ta mort" sont ses mots, ceux qu'il adresse à son père... qui n'a plus que du vide au-dessus de sa tête, lui, puisqu'il ne fait plus partie de ce monde. Lui n'a plus que le monopole de l'amour des vivants et leur vénération ; droit sur son temple, il est l'ange auréolé par l'éclat que lui renvoie le vase de fleurs. Il est celui qui a apporté tellement de bonheur aux autres que sa représentation iconographique-même produit plus de chaleur que de tristesse ! 

Ou alors, l'ambiance tamisée du salon est simplement due au fait que le roman ait été publié dans la collection "Lampe de poche". Allez savoir. 

Edition utilisée : 
Frank ANDRIAT. Depuis ta mort. Grasset Jeunesse, 2005. Coll. "Lampe de Poche". 126 p. ISBN 2-7511-0090-2

jeudi 21 juillet 2016

Larme de rasoir, suivie d'une pause vampire ! Le Manoir - 1 - Liam et la carte d'éternité - Evelyne Brisou-Pellen (2013)


Fin 2014, je me moquais gentiment de la sélection 5°/4° du Prix des Incorruptibles en disant qu'on ne pouvait guère proposer aux enfants de romans aux thématiques plus déprimantes (maladie, mort, fantômes en souffrance, dépérissement irréversible de la Terre...). Parmi les titres en question figurait Le Manoir 1, Liam et la carte d'éternité, premier tome d'une série écrite par Evelyne Brisou-Pellen.

Alors forcément, en lisant le nom de l'auteure, la nostalgie a pris le dessus sur le cynisme et j'ai eu un peu moins envie de grincer des dents : Evelyne Brisou-Pellen, a également écrit Un si terrible secret, une histoire dans laquelle, si je me souviens bien, une petite fille enquêtait sur la mort douteuse de ses grands parents. Il avait fallu qu'elle passe au crible les journaux intimes de sa grand-mère et qu'elle remonte dans la noirceur du début des années 1940 pour trouver des réponses à ses questions. Ce livre lu il y a presque vingt ans ! dans le cadre des "Parcours Diversifiés" programmés en 5° était passé comme une lettre à la poste et il est resté un de mes très bon souvenir de lecture en tant qu'élève.
 


Oh, j'aurais sûrement adoré Le Manoir aussi, même si l'intrigue se situe à des lieues du roman sus-cité. Liam, 15 ans, se remet tranquillement d'une longue maladie. A sa sortie de l'hôpital, il se retrouve en convalescence dans un établissement qui tient plus du manoir hanté un peu glauque que de la maison de repos. Pourquoi pas ! Mais, comprenant qu'il n'est ni autorisé à sortir, ni à avoir de visiteurs, et que ses voisins de chambre sont tous aussi illuminés les uns que les autres, il prend peur et cherche à s'enfuir à tout prix. Or, nul n'arrive au Manoir par hasard, et nul n'en sort sans s'être posé les bonnes questions...  




En bon maître des lieux, le Dr Roy fait mine de ne pas comprendre les inquiétudes de son patient et ne lui fournit que des renseignements évasifs sur la durée de son séjour et sur les activités qui lui sont autorisées. Il n'empêche que Liam n'a pas envie de se montrer conciliant face à un homme plutôt agressif qui se prend pour un guerrier grec, une couturière d'autrefois qui cherche vainement sa fille ou à des gamins complètement mythos. Sans compter les conditions de vie qui lui sont imposées. Oh, il ne manque de rien : la nourriture est bonne et il a de l'eau chaude pour prendre son bain. Mais comment se passer de télé, d'ordi et de téléphone portable lorsqu'on vit avec son temps ? N'importe quel ado taperait sa crise !

Puisque personne ne veut l'aider à quitter ces lieux sinistres, puisque tout le monde semble ligué pour lui faire des cachotteries, il se débrouillera seul ! Sauf que, passer le portail du Manoir n'est pas une chose aisée... surtout lorsque celui-ci s'amuse à disparaître quand on le cherche. Bientôt, Liam n'aura d'autre choix que celui de tourner en rond ; et si la clé de la vérité se trouvait tout simplement dans le bureau du Dr Roy... ou juste à côté ? Faute d'une meilleure alternative, il décide de mener l'enquête entre les murs du château... et tombe sur la Carte d'éternité.


Euh, c'est un vrai enfant ? 



Reconnaissons-le, même l'auteure sait capter notre attention par son écriture légère et agréable, notre exploration du manoir à travers les yeux du héros nous a paru un peu fastidieuse dans un premier temps. Bien sûr, il est nécessaire que les lecteurs aient connaissance du contexte ; on a besoin de s'étonner de l'absence d'électricité dans les différentes pièces de cette curieuse "maison de convalescence" surannée ; on comprend que Liam soit désarçonné par l'excentricité de ses voisins de chambre, et que toutes ses observations soient des plus détaillées. Mais, comme ce petit malade en quête de confort et de tranquillité ne nous est pas spécialement sympathique, les remarques dont il nous fait part nous agacent rapidement. On le trouvera râleur, un poil intolérant ?, et drôlement scolaire pour un ado de quinze ans ! Le voilà qui nous parle histoire, SVT, latin et... encore histoire. Encore heureux qu'il ait été largué dans le Manoir ! S'il avait atterri dans un collège REP, c'eût été une toute autre affaire ! Il aurait eu accès à Internet, mais il se serait aussi fait traiter de gros bouffon en moins de deux.

Or, il s'agit-là d'un avis purement personnel ; le côté "historien" de Mme Brisou-Pellen est passé par là, et s'il me plaisait beaucoup lorsque j'avais 12 ans, le charme ne fait plus vraiment effet, ce qui est somme toute logique. Les amateurs de vieilles bâtisses hantées et truffées de pièces secrètes telles qu'on peut en rencontrer dans les Harry Potter ou dans L'île du crâne d'Anthony Horowitz prendront plaisir à errer avec Liam dans le Manoir.

A lire aussi ! 

Puis l'action s'accélère et prend une dimension fascinante avec la découverte par Liam d'une incroyable Carte d'éternité, une sorte d'écran qui lui permet de voyager dans l'espace et dans le temps. Il peut aussi bien visualiser un endroit _à la Google Street View_ en indiquant les coordonnées temporelles et géographiques adéquates, que s'y rendre pour de bon. En apprenant à utiliser ce véritable miroir du passé, il va trouver une réponse à toutes les questions qu'il se pose depuis le début de son séjour : qui sont les pensionnaires du Manoir ? qu'est-ce qui les a amenés en ces lieux ? quel rôle est-il censé jouer auprès d'eux ? sont-ils des psychopathes ou... des fantômes ? Mais attention ! comme n'importe quel autre outil, la carte présente des dangers si l'on ne s'en sert pas avec prudence... Lui qui a toujours rêvé d'être détective a du pain sur la planche.

Dans les ultimes chapitres, le voile se lève sur bien des mystères, et le lecteur pourra s'amuser à reprendre les premières pages à la lumière des informations dont il dispose à la fin. Il comprendra à quel point il s'est bien fait avoir !



Ce beau roman riche en éléments historiques n'est pas si triste que ça, finalement ; par le ressort humoristique même, il amènera les jeunes lecteurs à réfléchir sur la maladie, la différence et l'acceptation de la mort. Les amateurs de fantômes et d'âmes tourmentées y trouveront aussi leur compte ; d'ailleurs, pour la petite histoire, Le Manoir 1 a remporté le prix des Incorruptibles 2014/2015 pour la sélection 5°/4°... Sachez que derrière ce premier volet, cinq ou six volumes vous attendent, alors ne perdez pas de temps ! A vos bésicles et au boulot !


Evelyne BRISOU-PELLEN. Le Manoir 1 - Liam et la carte d'éternité. Bayard Jeunesse, 2013. 368 p. ISBN 978-2-7511-0514-2


Allez, puisqu'on y est, restons du côté des morts avec Vampire Diaries !!!  Voici un petit résumé de l'épisode 2 de la première saison, dont la dernière diffusion doit dater d'une éternité ! Ahah.



Episode 2 - "La nuit de la comète"

"Fallait bien qu'elle sache, pour ta syphilis..."

Les habitants de Mystic Falls avaient presque réussi à oublier les phénomènes paranormaux qui caractérisaient leur petite bourgade. Mais l'attaque récente de plusieurs personnes, vraisemblablement due à "une bête sauvage" pourrait bien réveiller les vieilles croyances populaires. Stephen craint que les choses tournent mal pour lui, et peste contre son frère : n'est-ce pas lui qui s'en est pris à Vicky, la soeur de Matt ? Pour ne pas ébruiter l'événement, le vampire repenti s'introduit dans la chambre d'hôpital de la jeune serveuse et l'hypnotise afin qu'elle ne puisse répondre autre chose que "c'est une bête sauvage qui m'a attaquée" quand on lui posera la question. Qu'à cela ne tienne, personne ne l'empêchera de se reconstruire et de sortir avec Elena. Mais ses pouvoirs sont trop faibles _la faute au manque de sang humain_ et le sortilège n'aura pas l'efficacité espérée.

"Ok ok, c'est un bête sauvage. Tu me fous la paix maintenant ? Et puis d'abord t'es qui ?"

De son côté, Damon semble bien décidé à faire capoter ses projets : en bon vampire charmeur et sadique, il séduit Caroline et s'empresse de parler à Elena du passé sentimental de Stephen. Celle-ci fait un peu la gueule, forcément. Et hop, Damon vous apprend à casser le coup de votre frère en moins de deux avec les ingrédients suivants : un corbeau, du brouillard, quelques bons mots et trois minutes d'avance sur l'autre mouligas blafard, avec sa banane, là. Prenez-en de la graine. En parallèle, vous pouvez assister à un combat de coq entre le petit Jeremy, dingue de Vicki, et Tyler, deux têtes et deux ans de plus que lui, qui veut juste la baiser mais qui n'est pas partageur pour autant.

Ahah, et ce n'est que le début !! :-D :-D 


jeudi 31 juillet 2014

Festival du Titre à la con : Banana Spleen - Joseph Incardona (2006)



Comme à chaque fois que je viens passer quelques temps en Dordogne, je me cale une journée pour faire les boutiques à Périgueux avec ma soeur. Après moultes concertations, nous avons décidé de nous retrouver samedi dernier _jour de passage du Tour de France dans la ville. Autant dire qu'on n'avait pas choisi la meilleure date pour être au calme. 

Avec le site qui va bien, s'il vous plaît !


Tour de France ou pas, le passage à Marbot était inévitable. On y est resté deux bonnes heures en fin de matinée, alors qu'à l'extérieur l'ambiance montait en même temps que le soleil, les Périgourdins commençant sérieusement à se fixer aux barrières de sécurité. Marine est allée voir le rayon Rap/RnB, tandis que je me suis mise à faire un truc que j'adore : repérer les titres à coucher dehors sur les couvertures des livres. Une fois n'est pas coutume, l'exercice à donné lieu à quelques craquages, dont celui-ci :     


Banana Spleen, mais quelle idée !
D'entrée, un coup de sécateur aux mauvaises langues : c'est le titre qui m'a accrochée, pas la couverture. Quoique, au vu du contenu, ça aurait valu la peine d'y accorder un peu d'attention avant de me lancer dans la lecture...


L'histoire

Genève, 2000.
André Pastrella, un écrivain trentenaire alcoolique et agile de la queue, avait presque réussi à se ranger grâce à la belle Gina. Elle lui avait donné la force de lâcher la bouteille de temps en temps, la motivation pour s'accrocher à son boulot de prof remplaçant, l'envie de faire des projets et de se poser au milieu d'une belle famille chaleureuse. C'était trop beau pour durer. Un matin, on lui apprend la mort de sa copine dans un accident de la route. Alors forcément, André perd pied et retombe dans la spirale infernale, entraîné par ses vieux démons.

Banana spleen nous raconte la réaction d'un homme après un choc de taille : comment peut-on continuer à vivre ? à quoi peut-on se raccrocher pour éviter le dérapage malencontreux qui peut nous détruire et laminer notre entourage ?  



Regardez le petit Suisse qui s 'embourbe !


André Pastrella va successivement perdre son travail, se brouiller à moitié avec sa belle famille, faire n'importe quoi avec son fric, quitter son appart sans savoir où aller, pointer au chômage, s'inscrire à un stage de reconversion où il va faire la rencontre de la charmante Judith. Pendant cette longue descente aux enfers qu'il provoque lui-même faute d'être bien entouré, rares sont les points de repères qui le relient bonheur passé : la ville de Genève, où se déroule l'histoire, l'alcool, sa queue, l'écriture et son meilleur pote, Pablo le brocanteur.      

Qui dit brocante, dit... 


Je ne sais pas quoi penser de Banana Spleen. Beaucoup de critiques lues sur Internet décrivent ce roman comme "émouvant" et "plein d'humour"*, et je veux bien les croire. Mais personnellement, ça ne m'a ni touchée, ni fait rire. Certaines situations se veulent cocasses, c'est évident. Par exemple, peu après la mort de Gina, André se réfugie dans la foi pendant quelques temps : il affiche l'image de Jésus dans sa salle de classe, s'achète une statue de Saint Antoine et récite l'Évangile à qui veut l'entendre (ou pas). Tous les ingrédients du comique étaient réunis, et allez savoir pourquoi, quand je l'ai lu, c'est tombé à plat. Je devais pas être dans un bon jour, car l'écriture de Joseph Incardona est très agréable à lire, alors pourquoi est-ce que ça ne fonctionnerait pas ? A vous de vous faire votre propre idée en le lisant...  

L'air de rien, on a bien envie de savoir ce que ce anti-héros atteint d'une poisse presque kafkaïenne va devenir, sur quelle peau de banane il va glisser, s'il va s'en relever. Est-ce qu'on veut qu'il s'en sorte ? Pas sûr. André Pastrella n'est pas un personnage attachant, avec son humour à deux balles, son peu de considération pour toutes les femmes qui ne sont pas Gina, son comportement d'adolescent en crise. Cependant, cet homme esseulé qui aimerait faire son deuil et qui n'y parvient pas, faute de savoir comment s'y prendre, est tout aussi crédible qu'un veuf qui se liquéfie.




Auteur ? Narrateur ? Au pire... 

L'écriture est quand même l'antidépresseur numéro 1 de l'écrivain, en principe. Encore que... Ici, Joseph Incardona a eu la bonne idée de nous faire partager le processus créatif de son personnage. D'ailleurs, on se doute bien que l'auteur a crée un héros à son image : où s'arrête Joseph et où commence André ? On ne le saura pas, et c'est ça qui est bon. Personnellement, après un semestre passé sur Du côté de chez Swann (Proust) à la fac, j'ai beaucoup trop joué aux 7 différences entre "Marcel" et "Marcel" me avoir la force de me pencher sur la question. Toujours est-il que, tous les jours, André compose des nouvelles. Elles ont forcément un lien, de près ou de loin, avec sa dernière mésaventure, sa dernière conduite à risque : ici une jeune fille qui fait du stop, là un homme qui force sa femme à faire du sport parce qu'il aime l'odeur de sa transpiration, ou encore des enfants qui se lancent des défis sur la voie ferrée... Ces morceaux d'histoire nous en disent beaucoup plus sur l'état d'esprit du personnage, sur sa manière d'affronter la mort.


C'est parti pour le Quart d'heure Coincé du Cul, désolée ! 



Je n'aime pas jouer la rabat-joie de service, mais trop de cul tue le cul. Si Banana Spleen (aussi, avec un titre pareil, c'était obligé...) est un ouvrage plus profond qu'un roman érotique, les scènes de sexe sont bien au rendez-vous, pas de doute là-dessus. Les machos en manque apprécieront, les autres un peu moins, peut-être.

Que Joseph Incardona prenne soin de nous décrire son héros en train de se faire sucer par une fille à un moment bien précis du roman, passe encore : le lecteur comprend rapidement que cet acte aura des conséquences directes sur la suite de l'histoire ; par conséquent, détailler la pipe du début à (un peu avant) la fin est tout à fait légitime. Mettre en scène un personnage principal ouvertement porté sur la chose, pourquoi pas ? Y a pas de mal à ça. Mais nous annoncer gratuitement, toutes les deux pages, que Pastrella est en train de se branler avec un string de sa copine, qu'il bande au réveil, ou en visitant un appart dans lequel il s'imagine déjà baiser ici et là, ça ne sert à rien et je ne vois pas vraiment qui ça pourrait exciter. A part des mecs plongés dans le récit au point de se confondre avec "Dédé", éventuellement.



Au fait ! 

Second roman de Joseph Incardona, Banana Spleen est la suite du Cul entre deux chaises, dont André Pastrella est déjà le héros.


INCARDONA, Joseph. Banana Spleen. Pocket,  Paris. 2009. 345 p. ISBN : 978-2-266-16436-8 

* Au dos de l'édition Pocket, on peut même lire "Jubilatoire !!!", mais là, honnêtement, c'est vraiment trop...