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mercredi 31 décembre 2025

Les phrases les plus dures à entendre...

... quand on vient de perdre un proche, liste non exhaustive. 

Depuis la mort de ma sœur, j'ai la chance d'être bien entourée, notamment au travail. Les collègues ont su trouver des mots réconfortants et ont eu des marques d'attention très appréciables. Malheureusement, mes parents ne sont pas aussi bien préservés : vivant dans un petit village, ils ont eu l'impression de devenir soudain des curiosités locales, mi effrayantes, mi fascinantes, d'être "les parents de cette jeune de 34 ans qui est morte, mais si, tu l'as déjà vue". Entre ceux qui manquent de discrétion et ceux qui assument leur voyeurisme, leur quotidien n'a pas été facile, ces derniers mois. Pour ma part, j'ai bien essuyé quelques formules mal senties _mais jamais mal intentionnées, et je vais les écrire ici. Je crains que la liste ne soit mise à jour au fil des mois et des années... 

Le but n'est pas d'afficher les gens, mais de permettre à ceux qui passeraient par là de savoir ce qu'il vaut mieux éviter de dire... Qui sait, ça pourra servir ? Ou pas... Le deuil est un affaire vraiment très personnelle, je m'en rends compte maintenant. Chacun a son propre rythme, sa propre façon d'assimiler le choc ; même les gens qui vivent ensemble n'évoluent pas de manière synchrone. 

Il est possible que certains propos vous fassent même rire, et c'est tant mieux : quand on a l'occasion de se marrer, il ne faut pas s'en priver. C'est pas parce que ça m'a fait grincer des dents que ça doit être pareil pour vous. 

1 - "Je comprends, moi j'ai divorcé deux fois". 

(Ah oui, pour info, toutes les citations sont véridiques.)

WTF ? Non, meuf, tu comprends pas ! Tu n'as pas perdu de frère ou de sœur, et qu'est-ce que tu loges des vieux mecs à la même enseigne qu'une jeune femme morte brutalement ? 


2 - "Je comprends. Moi aussi j'ai perdu des gens que j'aimais. Mon meilleur pote, mon grand-père, mon père et mon chat. Je sais. Et maintenant ta sœur. Je me sens comme le héros du film Highlander, condamné à voir des gens disparaître. Tu l'as vu ce film ? Il est trop bien, je crois qu'on l'a en DVD". 

Alors, en soi, tout n'est pas con dans cette tirade ; ce qui est choquant, c'est qu'elle ait été prononcée par le père de mes neveux, l'homme avec qui ma sœur a vécu 10 ans, en qui elle avait confiance ... et qui s'est curieusement détaché d'elle aux premiers signes de sa maladie. Et ceux qui penseraient "c'est peut-être le choc qui le fout à côté de la plaque, il ne réalise pas...", non non, neuf mois plus tard, je vous confirme que la page est bien tournée, que le livre est refermé et que le chat roupille dessus. 

3 - "Nous, on est croyants. On sait que si elle est partie, c'est parce que Dieu l'a voulu. Ce n'est pas nous qui décidons, c'est Lui".  

Ouais, eh beh nous on n'est pas croyants, donc niquez vous : à mes yeux votre logique n'a aucune valeur. 

4 - "C'était écrit, c'était son destin". 

Non, c'est le destin de personne de se faire tripoter par une instit, de se faire harceler par d'autres gamins puis par le patron d'une biscotterie, de porter deux gosses dans la difficulté, d'avoir un boulot chiant avec des horaires de merde, de choper une maladie chelou et de mourir d'autre chose, seule dans une chambre d'hôpital _sans doute après des erreurs de prise en charge. 


5 - "Elle a eu une belle mort. C'est mieux comme ça, elle aurait souffert de plus en plus." 

Toujours le père des enfants. Avant d'ajouter : "La chimio, ça aurait été compliqué à gérer. Elle aurait vomi tout le temps, elle aurait perdu ses cheveux... Tu ne crois pas que c'est ce qu'elle aurait préféré ?".  

Objectivement, je suppose que l'argument tient la route. Une collègue m'a dit sensiblement la même chose _mais en y mettant beaucoup plus les formes_ quelques temps plus tard, et cela ne m'a pas du tout dérangée : ce n'était pas quelqu'un de l'entourage, c'était compréhensible qu'elle soit pragmatique. 

Cependant, je suis sûre qu'elle aurait aimé pouvoir jouer toutes ses cartes. J'étais à côté de Marine lors de son rendez-vous chez l'oncologue, et je l'ai entendue dire : "Je vais me battre" avec beaucoup de détermination. Elle avait compris que ce serait difficile, mais elle en avait vu d'autres, elle y serait peut-être bien arrivée. Certains gagnent leur combat contre la maladie, d'autres perdent, or ils ont au moins eu l'opportunité de se battre. Même cette faveur-là lui aura été refusée. Parfois le sort s'acharne...


6 - "Tu as l'air fatiguée, tu as mal dormi ? Oui moi c'est pareil, depuis qu'on m'a volé mon portable j'ai des insomnies" 

Euh non, je t'assure que c'est pas du tout la même douleur... Cela dit, pas la peine de faire des comparaisons et des classements sur l'échelle de la souffrance. Chaque problème a son importance. 


7 - "Mais elle est morte de quoi ?" 

Bien sûr, c'est la première question qu'on se pose quand quelqu'un de jeune perd la vie, et c'est tout à fait humain. Mais bordel, n'allez pas coincer une maman dans le rayon lessive d'Intermarché pour assouvir votre curiosité. Un peu de respect ... 


A suivre... 


Plus tard, j'essaierai de faire un article beaucoup mieux construit sur tous ces mots ou toutes ces attentions qui m'ont, au contraire de ceux-là ^^, permis de garder la tête hors de l'eau.

Je ne perds pas de vue que les maladresses ne sont pas condamnables : chacun fait ce qu'il peut, et c'est très bien ainsi. Ce qui m'importe à présent, c'est de ne pas jeter sur ceux qui m'entourent le poids de ma colère et de ma tristesse : ils n'ont aucune responsabilité dans le cataclysme qui me broie. Ils ont le droit d'avoir leurs préoccupations, leurs traumatismes, leurs angoisses, ils ont le droit d'être écoutés eux aussi. Je mets un point d'honneur à ne pas être aigrie en public depuis le mois d'avril, il faut que ça dure...  




samedi 24 septembre 2022

[LECTURE] Découvertes du mois de septembre : Melinda / La ligne de courtoisie

N'ayant pas beaucoup de temps en ce moment pour alimenter ce blog, je me résigne à tenter des publications plus courtes. C'est un bon exercice, même si ce n'est vraiment pas mon préféré !

Aujourd'hui, il sera question de deux livres publiés il y a dix ans (une BD et un roman) et découverts ces derniers jours. 


Melinda - Halfbob (2012) - Bande dessinée

États Unis, début du XXe siècle. A la mort de sa femme Melinda, Théodore Johnson à acheté un cirque dont il est devenu le directeur. Il peine à le faire vivre : entre la crise et le cinéma, les clowns et les lions en cage ne pèsent pas lourd.


En proie à ses démons _l'alcool et sa culpabilité dans la mort de Melinda, il aurait déjà sombré si son collaborateur Hans ne le tenait pas à bout de bras !

La vie suit son cours au rythme des roulottes, des surprises et des femmes à fausse barbe, jusqu'au jour où Théodore tombe sur Caleb et ses fascinantes crises de démence...

 Une BD très sympa, au graphisme net et sans bavure, très courte... trop courte ! Je pensais que Melinda n'était que le premier tome d'une série, et apparemment non. C'est dommage car tous les ingrédients d'une histoire à succès sont réunis : humour noir, émotion, monde du cirque wtf, fantastique, paranormal... Mais dans une version trop light !

Public cible : adultes ; les enfants peuvent lire cette BD qui ne contient pas d'images violentes à proprement parler, mais les représentations de l'alcool et de l'ivresse sont quand même assez nombreuses. 

Halfbob. Melinda. Éditions Poivre & Sel, 2012. 48 p. ISBN 9782875470102


La ligne de courtoisie - Nicolas Fargues (2012) - Roman

Tout plaquer et aller vivre à Pondichéry... Voilà la solution que trouve un écrivain en perte de vitesse pour ne plus se faire piétiner par ses semblables. Qui sait, peut-être retrouvera-t-il l'inspiration, une fois posé à l'autre bout du monde ?

La Ligne de courtoisie raconte d'abord les derniers jours à Paris de ce héros au destin ballotté par les conséquences de décisions prises pour plaire aux autres. Il est ensuite question de sa difficile installation en Inde.



Les portraits des personnages sont d'une précision bluffante. Nicolas Fargues est un fin observateur des hommes et sait fort bien retranscrire ces petits détails qui disent tant d'une personne. Son écriture est un modèle à suivre pour qui s'efforce de poser les bons mots sur ses pensées. C'est du bonbon pour les yeux !

➖ Petit bémol. On ne sait pas trop où on va, lorsqu'on lit ce livre. Comme le héros, d'ailleurs _et c'est sûrement fait exprès ! Mais je ne suis pas fan des histoires qui n'ont ni début, ni fin, ni fil rouge reliant les deux..

On a l'impression que le héros se victimise et se lamente plus qu'autre chose. Il se dit brimé par ses enfants, ignoré par son éditeur, floué par les propriétaires véreux... OK, mais quand va-t-il se décider à taper du poing sur la table ?

➕ Heureusement, le réveil aura lieu, tardivement certes, mais jubilatoire malgré tout. 

A lire, au moins pour découvrir le style de l'auteur.

Public cible : adultes 

Nicolas Fargues. La ligne de courtoisie. POL, 2012. 176 p. EAN 9782818014776  

dimanche 2 avril 2017

Dans la série "j'ai commencé par le 2 sans faire exprès" : Le Carnet de Théo - 2 - Chacun son style - Eléonore Cannone / Sinath (2012)


BOULET ! 

Image trouvée sur http://sofid.franprofits.com, un site pour créer des cartes de fidélité virtuelles (!)
Ouais ouais ! 


"Ce ne serait pas la première fois que tu commencerais par le tome 2, voire par le 5 !" Me direz-vous, et je ne pourrai que confirmer en vous renvoyant vers de précédents billets. Mais là, ce n'est pas ma faute !

L'histoire remonte au printemps 2014. En revenant, ma collègue et moi, du Ministère de la Justice où nous nous étions rendues pour récupérer un don d'ouvrages consciencieusement mis à disposition par la Direction de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, nous nous sommes empressées d'ouvrir le gros carton pour en extraire les surprises. Découvrir un lot de livres neufs est un moment particulièrement exaltant pour un documentaliste. Même lorsqu'on sait pertinemment ce qu'il contient. Bref, tout ça pour dire que parmi les romans sélectionnés par la DPJJ, nous sommes tombées sur le tome 2 de la trilogie Le Carnet de Théo - Chacun son style. Pas trace du premier volume, tant pis ! Peut-être avait-on considéré que le début des aventures de Théo était figurait déjà sur nos étagères ? 

Pour info, voici les titres et les dates de publication des trois volets : 

Le Carnet de Théo - 1 - Dans ma bulle (2011)
Le Carnet de Théo - 2 - Chacun son style (2012)
Le Carnet de Théo - 3 - Tous en scène (2013) 

Bon rythme ! Bravo à l'auteure Eléonore Cannone et à l'illustratrice Sinath. 

L'histoire 

Le Carnet de Théo - Chacun son style, c'est avant tout un bel objet d'environ 430 pages bien remplies agrémentées de nombreuses illustrations. 

En regardant la couverture quelque peu girly mettant au premier plan l'héroïne et l'un des personnages récurrents de l'oeuvre...  



... je n'ai pas pu m'empêcher de penser au couple phare de Lucile, Amour et Rock'n roll. Chacun ses références !

Lucile et Mathias, l'homme à la chevelure vanille fraise.
Passons.

Théodora alias Théo entre au lycée après avoir passé des vacances catastrophiques : ses parents ont divorcé, son meilleur ami l'a abandonnée en optant pour des études en internat, et son pseudo petit ami ne lui a pas donné signe de vie depuis plusieurs semaines. Pour couronner le tout, son projet de manga est au point mort, faute d'inspiration, d'organisation... Alors, pour tromper l'amertume et l'angoisse qui la guettent, elle décide de reprendre l'écriture de son journal, le fameux "carnet", dans lequel elle notera -et croquera son quotidien tout au long de l'année scolaire.

Le mois de septembre commence en fanfare. Entre la découverte de son nouvel emploi du temps, sa prise de repères au lycée et au sein de la classe, et les portraits au vitriol qu'elle dresse des professeurs et des élèves, Théo nous raconte avec humour ce qui ressemble fort à une rentrée des plus ordinaires... Cependant, au delà des grilles de l'établissement, sa vie se distingue quelque peu de celle de ses pairs : d'une, elle est amie avec un tatoueur japonais du nom de Takeshi, chez qui elle a fugué quelques mois plus tôt, apprend-on au fil des pages. De deux, elle est une artiste mangaka en devenir. De trois, c'est une vraie geek, riche de sa culture des jeux vidéos et des BD japonaises, De quatre, sa mère et elle ont du se replier chez sa grand-mère particulièrement baroudeuse pour son âge, depuis la séparation de ses parents. 

Une nuit, Sîn, le rockeur rebelle et libre qui l'a embrassée avant le disparaître lui envoie un drôle de texto. Résistera-t-elle à la tentation de lui répondre ? (non)  


Problèmes de riches ! 

Je sais ! Je me plains tout le temps du côté misérabiliste ou excessivement tragique que portent certains romans pour ados ; je suis toujours en quête d'une brise légère capable de souffler une transition potache entre deux chapitres. Logiquement, je devrais être pleinement satisfaite en lisant Le Carnet de Théo. Eh bien non, même pas ; d'abord, j'ai eu du mal à m'attacher à l'héroïne. Mais de quoi Théo se plaint-elle donc ? Elle a un Ipod, de l'argent de poche avec lequel elle s'achète le matos nécessaire à l'exercice de son art, une famille aimante, et à l'école, ça roule. Du coup, la jeune fille à la coupe design m'est d'abord apparue comme une petite princesse parisienne imbue d'elle-même _ elle se vante à plusieurs reprises d'être une excellente élève_ dont les principaux soucis se résument à savoir quand la femme de ménage va revenir lui cuisiner de bons petits plats, qui a bien pu avoir une meilleure note qu'elle en maths, et comment elle va faire pour ne pas étouffer dans une aussi petite chambre ? Mais qui m'a foutu cette gamine insupportable entre les lignes de ce bouquin ? Harry Potter aussi dormait dans un espace réduit, et sous l'escalier, en plus ! lorsqu'il passait l'été chez les Dursley, et il ne faisait pas tant de manières, lui !! 



Par la suite, j'ai laissé de côté mon regard d'adulte dénué d'indulgence pour accorder une nouvelle chance à Théo ; et bien m'en a pris. Au fil des semaines et des mois, la narration des aventures de la lycéenne devient plus profonde, plus consistante. On comprend que, derrière l'ado superficielle se cachent de vraies souffrances : celles causées par le manque d'un meilleur ami parti loin de la capitale, par l'expérience des relations faussées par l'intérêt _sa voisine de classe la colle à longueur de journée pour pouvoir pomper un maximum de devoirs sur elle, par la discorde qu'elle perçoit entre ses parents. Celles causées par la fatalité, aussi. En effet, Théo a perdu son frère alors qu'elle était trop jeune pour comprendre ce qui se passait et elle s'en veut de ne pas se souvenir de cette époque. Bien sûr, elle aimerait savoir ce qui s'est passé, mais le sujet est tabou dans la famille ; il est évident qu'elle ne pourra se sentir complète tant que le secret perdurera. Le silence sera-t-il brisé dans ce deuxième volume de la trilogie ? (oui)


Un bol de culture manga   

Voire une soupière


Même si l'obsolescence le menace aujourd'hui _Le Carnet de Théo - 2 est sorti en 2012, autant dire que pour un otaku c'est déjà de l'histoire ancienne, ce journal "nouvelle génération" est un vrai bouillon de culture nippone. On dénombre une petite trentaine de mangas, d'animes et de jeux vidéos auxquels l'artiste en herbe fait allusion au cours de ses "aventures" scolaires, amicales ou sentimentales, souvent pour décrire avec humour une situation ou un autres personnage. Les lecteurs connaisseurs du genre _et j'en connais une poignée au collège _ sauront aussitôt se réapproprier les références et se gausseront jusqu'à ce qu'étouffement s'ensuive. D'autres, comme moi, riront en différé après s'être reporté au "Dico de Théo" qui clôt l'ouvrage. Dans tous les cas, la blague fera mouche, soyez-en sûrs. 

Outre sa facilité à faire appel à sa culture manga pour donner encore plus de saveur aux propos de son héroïne, Eleonore Cannone secoue le cocotier du journal intime en mêlant écriture, référence de sons et contenus de textos ; en parallèle, l'illustratrice Sinath apporte sa pierre à l'édifice en parsemant le "carnet" de superbes dessins-échos aux événements relatés ou en nous faisant partager les croquis et projets de Théo. Mettez-moi tout ça en ligne, avec un petit lien hypertexte au bout de chaque référence littéraire ou musicale, et vous aurez un prototype de journal "augmenté". 

Image trouvée sur le site "L'Atelier Canson"
D'ailleurs, quelques conseils ici sur le matos du parfait mangaka.


Vous voulez en savoir un peu plus sur les seinen, les shonen et autres chibi ? Vous voulez apprendre quelques termes techniques ? Vous voulez savoir quels mangas il vaut mieux lire pour ne pas être trop "largué" sur la question ? Lisez Le Carnet de Théo, passez-le au crible, au pire étudiez de près le "Dico" final. Cela devrait vous enlever une belle épine du pied ! 

Ah, au fait, si vous aussi vous prenez le train en route et que vous commencez la lecture du Carnet par le deuxième volume, pas de panique ! Vous pouvez y aller sans craindre de problème de compréhension majeur _ et ça, c'est bien appréciable ! 

J'ai très peu parlé de Sinath, et c'est bien dommage car ses oeuvres valent le détour.


Eléonore CANNONE, Sinath. Le Carnet de Théo - 2 - Chacun son style. Rageot, 2012. 432 p. ISBN 978-2-7002-4267-6

samedi 27 août 2016

Larme de rasoir - Spéciale couverture déprimante : Depuis ta mort - Frank Andriat (2004)



Amis visiteurs, veuillez activer immédiatement votre option "second degré" sous peine de très mal vivre le billet du jour...

En cette fin de vacances scolaires, il m'importait de vous envoyer du lourd pour notre grand rendez-vous de la littérature de jeunesse déprimante ! 

Depuis ta mort - Frank Andriat (2004) 

Le jeune Ghislain (condoléances, c'est quand même pas évident à porter en 2002 !) vient de perdre son père. La mort a fauché sournoisement cet homme de 42 ans sans accorder d'attention aux trente six mille projets qu'il avait encore à réaliser. Il conduisait tranquillement sa voiture lorsqu'il a été pris d'un malaise cardiaque, et voilà. The end. Une fin tellement brutale, nulle et injuste que, trois mois plus tard, son fils n'arrive toujours pas à accepter. Alors Ghislain décide de devenir brutal et injuste lui aussi. Brutal avec son père décédé, à qui il en veut d'avoir abandonné sa famille, et avec sa mère, qui vit son deuil à sa manière. Injuste avec ceux qui veulent l'aider, et qu'il rabroue sans ambages : ses copains de lycée, ses profs, la psychologue de l'établissement, et son parrain _psy lui aussi. 

  
Illustration de Kaïn

A travers ce court roman, il semblerait que Frank Andriat ait voulu traiter l'expérience du deuil à travers un adolescent de seize ans, en mettant en évidence les phases inévitables que sont le déni, la colère et l'acceptation. Je ne saurais dire s'il le fait de manière juste et réaliste ou pas, car j'ai la chance de ne pas avoir perdu mes parents _même si c'est déjà passé près ; cela dit, il a le mérite de s'être attelé à la tâche et ça ne peut qu'être bénéfique pour les jeunes lecteurs. On tiquera un peu, cependant, de voir que le parrain psychologue arrive à déjouer assez aisément les mécanismes tordus de l'orphelin, et de s'apercevoir que l'arrivée d'une fille dans le champ de vision du jeune homme suffit à lui faire passer deux ou trois caps importants... 

Depuis ta mort vaut le coup d'être lu... même si, en observant la couverture du roman, on se rend compte que presque tout est déjà dit ! L'illustration se compose de deux parties distinguées par la ligne verticale qui semble marquer le coin d'une pièce ; sur l'espace de gauche, large, apparaît un buffet à tiroirs surmonté d'une photo du défunt disposée dans un cadre et d'un vase de tulipes rouges. L'homme photographié, tout sourire et lançant un regard flou, est André, le père aimant et adoré de son fils et de sa femme. On pourrait croire qu'on a rangé dans les tiroirs du meuble tous les souvenirs familiaux, et qu'on a mis sa tête par dessus comme pour dire : "Bon, tout ce qui se rapporte de près ou de loin à ce type se trouve ici.".

Plus restreint, la zone de droite est consacrée aux informations textuelles telles que le titre du roman et son auteur, ainsi qu'à la représentation d'un visage jeune, triste... et exclu de l'univers de son père par la ligne verticale délimitant le mur. Ils s'agit sans doute de Ghislain, le narrateur, le fils éploré qui jette un regard au cadre lorsqu'il passe devant ; cette illustration fait d'ailleurs référence à une scène bien précise du roman ; une scène qui marquera le début d'un retour à la vie, la vraie, pour la famille d'André. 

Auchan, la vie, la vraie !

Dès la couverture, la parole est donnée au fils survivant : "Depuis ta mort" sont ses mots, ceux qu'il adresse à son père... qui n'a plus que du vide au-dessus de sa tête, lui, puisqu'il ne fait plus partie de ce monde. Lui n'a plus que le monopole de l'amour des vivants et leur vénération ; droit sur son temple, il est l'ange auréolé par l'éclat que lui renvoie le vase de fleurs. Il est celui qui a apporté tellement de bonheur aux autres que sa représentation iconographique-même produit plus de chaleur que de tristesse ! 

Ou alors, l'ambiance tamisée du salon est simplement due au fait que le roman ait été publié dans la collection "Lampe de poche". Allez savoir. 

Edition utilisée : 
Frank ANDRIAT. Depuis ta mort. Grasset Jeunesse, 2005. Coll. "Lampe de Poche". 126 p. ISBN 2-7511-0090-2