samedi 16 mai 2026

Etre un magicien dans une société magicophobe 2 : Elsbeth et la malédiction du Beau Silence - Tristan Roulot ; Sarah Conradsen (2025)

Chaque jour, j'apporte une nouvelle pièce à l'édifice.

Venger Marine est mon nouvel objectif de vie. 

Ceux qui me connaissent savent que ce n'est pas "juste une phase". Je ne lâche pas l'affaire comme ça.


Elsbeth et la malédiction du Beau Silence 

Tristan Roulot / Sarah Conradsen 

Le Lombard, 2025 

Un petit bijou de douceur pour finir la semaine ! 

Imaginez une cité lumineuse régie par les sorcières, où les hommes n'ont littéralement plus leur mot à dire depuis qu'ils ont été touchés par la malédiction du Beau Silence. Un havre de paix nommé "Refuge" à juste titre, où des êtres surnaturels venus des quatre coins du monde peuvent enfin exercer leurs pouvoirs sans craindre les persécutions. Un royaume où coexistent magiciens et humains ordinaires... avec quelques tensions cependant : en effet, lorsque les Groolz, de petits rongeurs magiques, ravagent les champs des paysans à la tombée de la nuit, les sorcières ne semblent écouter leurs doléances que d'une oreille, les abandonnant à leur sentiment d'injustice.  

Etudiante à l'université de Refuge, Elsbeth est une apprentie-sorcière prometteuse : elle s'apprête à faire son mémoire sur la Malédiction du Beau Silence, dans l'espoir d'y mettre fin. Si les hommes retrouvaient la parole, ils pourraient eux aussi pratiquer la magie ; et surtout, son copain Jahine pourrait enfin lui dire des mots d'amour ! 

Accompagnée de ses deux meilleures amies, elle commence ses recherches dans les archives de la fac ; leurs découvertes vont les laisser perplexes... 

Vraiment très bien ficelé, cet univers matriarcal où les mecs sont réduits à communiquer avec de petits écriteaux rudimentaires, et assignés à des rôles subalternes ! Perso j'aurais touché à rien si j'avais été sorcière là-bas, mais bon. Les personnages sont attachants et travaillés. Graphiquement envoûtante, cette BD est un mix de Harry Potter (vite fait) et de Elle(s). 

Ce sont des élèves de la classe inscrite au dispositif #Jeunesenlibrairie qui m'ont suggéré de la prendre pour le CDI lors de la sortie du mois dernier : on voit les connaisseurs ! Hâte de lire la suite. 


jeudi 14 mai 2026

[MANGA] S7VEN OF SEV7N - 1 - Yasuhiro Imagawa / Azusa Kunihiro (2002)

Dans quel sens diriger cette rage qui monte petit à petit ? Je ne voudrais surtout pas laisser perdre une source d'énergie aussi exceptionnelle.

Seven of Seven - 1/3

Yasuhiro Imagawa / Azusa Kunihiro

Taïfu Comics
Shonen



Nana est une collégienne un peu frivole qui n'a d'yeux que pour le beau Kamichika. Sa meilleure amie Hitomi s'efforce en vain de lui faire garder la tête froide à l'approche des examens de fin d'année

Un soir, au retour d'un voyage, son père lui offre un magnifique cristal, en lui précisant trop tard qu'il est magique et qu'il ne faut pas l'exposer aux rayons de la lune... ce qu'elle va s'empresser de faire avant de se coucher.

Le lendemain matin, Nana se réveille entourée de 6 "clones" uniquement différenciables par leurs caractères : en effet, il y a une Nana "intello", une Nana "chialeuse", une Nana "déterminée", une Nana "insouciante"... Elle va devoir composer avec ces nouvelles soeurs ingérables et toutes folles du brave Kamichika.

Nous voilà partis pour une cascade de quiproquos plus ou moins cocasses ! La magie du manga fait que ce phénomène étrange va être très naturellement accepté, par les camarades de classe, comme par les parents (le papa semble ravi de passer de un à 7 gosses). Wtf, mais en même temps c'est ce qu'on aime.

Les Nanas vont se rendre compte que le quotidien de leur "version originale" est parasité par une bande de pestes qui ne demandent qu'à être remises à leur place...

L'autre jour, un élève m'a demandé si on pouvait commander les trois tomes pour le CDI, car l'animé lui avait plu. N'ayant jamais entendu parler de ce titre, je lui ai dit qu'on allait d'abord le lire pour s'assurer qu'il soit bien adapté au niveau collège.

Verdict : ce n'est pas le cas !

L'histoire de Nana et de ses six "clones" a beau être marrante, barrée, un peu fantastique... les délires sur fond de gamines à poil et/ou dans des postures suggestives ne sont que trop nombreux... et bien plus gênants que drôles.

Dans les dernières pages, l'auteur assume et explique : le manga papier doit être lu comme "une version plus noire du petit monde de Seven of Seven" que les amateurs de l'animé connaissent.

Donc non, pas au CDI !

Sur ce, je pars en forêt chercher un peu de tact afin d'expliquer ça bien à mon petit 5° lundi prochain !


 

 

vendredi 8 mai 2026

[MANGA] Bonne nuit Punpun - Inio Asano

Face aux aléas de la vie, enfants et adultes ne réagissent pas de la même manière.

Bonne nuit Punpun - 1 


Depuis les vacances d'octobre 2025, je suis en train de m'envoyer tous les épisodes du podcast BD One Eye Club dans l'ordre chronologique de leur parution _actuellement, j'en suis à 2014. Du coup, un bon nombre de titres se sont retrouvés d'un coup dans ma pile à lire, dont le tome 1 de Bonne nuit Punpun, un drôle de manga ! 

Punpun Punyama est un écolier parmi tant d'autres, à ceci prêt qu'il a un faciès de poussin démarré (ce qui n'est pas pour me déplaire) et semble incapable de parler. Cela ne l'empêche pas d'être parfaitement intégré dans sa bande de copains, avec qui il regarde des films pornos, d'avoir une amoureuse, des rêves de voyages... et de se branler sur tout ça. 

Sa vie bascule lorsque son père est arrêté pour avoir violenté sa mère au point de l'envoyer à l'hôpital. En l'absence des parents, c'est son oncle Yuuichi, un poulet plutôt ouvert et sympa, qui s'occupe de lui. Comme beaucoup d'enfants pour qui la vie n'est pas rose, Punpun s'efforce d'avancer sans réfléchir en mode "tout va bien", mentant à tous y compris à lui-même, porté par son amourette pour Aiko.  

On arrive à ce moment frustrant où on se rend compte que malgré la richesse des thèmes abordés et la beauté du dessin, tout en détail et parfois proche du réalisme, cette série ne pourra pas être mise entre toutes les mains : les représentations de la violence, les allusions au sexe et les propos crus ne correspondent pas aux plus jeunes.

Un manga intrigant, parfois malaisant, qui m'a fait un peu penser à Sunny _ je ne saurais dire pourquoi, le graphisme n'ayant rien à voir.. C'est pas pour les gamins ! 


Bonne nuit Punpun - 2 - 2012


Pourtant très convaincue par le début de l'histoire de Punpun, un enfant-poulet végétant  au milieu d'une famille instable et en périphérie d'une bande d'amis turbulents, j'avais mis en stand-by la lecture de ce manga ô combien déroutant. C'est au détour d'une sortie pédagogique avec la classe inscrite au projet Jeunes en Librairie que j'ai eu envie de m'y remettre, la libraire l'ayant présenté aux élèves comme l'une de ses séries préférées. 

Résumé : 

Punpun profite des vacances pour faire les quatre cents coups avec ses copains ; il se rapproche de plus en plus d'Aiko, qu'il aime de façon obsessionnelle. Mais la petite fille, également très attachée à lui, lui demande beaucoup et ça l'effraie : jusqu'où peut-il aller pour elle sans se mettre en danger ? Que se passera-t-il s'il ne se montre pas à la hauteur ? 

Aussi, lorsque la fine équipe se lance à l'assaut d'une usine désaffectée pour y trouver un trésor et/ou un fantôme, Punpun a hâte que les démonstrations de courage se terminent... 

En parallèle, la mère de Punpun s'apprête à sortir de l'hôpital, mais elle semble encore fragile. L'oncle Yuuichi reste vivre avec eux, le temps que tout rentre dans l'ordre.  

Avis :

Tendre, cru, dérangeant.

Cette suite immédiate du tome 1 est encore plus introspective : le dessin nous fait entrer dans le monde intérieur de Punpun, déboussolé par une situation familiale peu sécurisante. Il est de moins en moins dupe des cachotteries des adultes qui l'entourent, et il a déjà bien compris qu'il ne pouvait pas leur faire confiance, et cela le contraint à gérer seul ses drames d'enfant. Le sentiment diffus de malaise qui pèse sur le manga depuis le début ne cesse de s'amplifier et de nous intriguer ; il est accentué par le réalisme sombre des décors, les mines étranges voire grimaçantes des personnages, toujours en contraste avec la face de poussin toute simple du héros. 

Inio Asano parvient à parler efficacement de santé mentale et de sentiments dans l'enfance, période terrible où la moindre parole prend des proportions dramatiques ! 


Références des mangas évoqués : 

Bonne nuit Punpun - 1 - Inio Asano. Big Kana, 2012

Bonne nuit Punpun - 2 - Inio Asano. Big Kana, 2012

lundi 4 mai 2026

[MANHWA] Cats - 1 - Kang Hyun-Jun (2007)

Cats 

Kang Hyun-Jun

Dragons - Milan (2007)


Intéressons nous aujourd'hui au premier tome de Cats, un manhwa qui raconte la vie quotidienne d'un chat "jaune tigré" (détail important) et de son humain, un jeune dessinateur un peu casanier. Au fil d'une cascade de gags sur fond de flatulences et de songes poissonneux, Kang Huyn-Jun met l'accent sur la complicité pleine de vacheries qui unit les deux protagonistes. 

C'est plutôt marrant, même si j'avoue avoir eu un peu de mal à me mettre dans l'ambiance (voire carrément à comprendre quelques uns des 21 chapitres... mais je suis peut-être juste teubé, hein!). Non pas que l'humour scato me dérange, y a pas de mal à ça, simplement je n'ai pas réussi à m'attacher aux personnages. C'est bête, mais ça m'a bloquée que les humains de la BD soient désignés par des initiales _et pas par des prénoms... 

Cependant, Cats sera forcément du bonbon pour les yeux pour les amis des chats et/ou pour ceux qui kiffent les dessins d'animaux en train de faire caca. Or il est possible que les amateurs de Chi, une vie de chat, de Simon's Cat ou encore de Street Fighting Cat se laissent un peu moins facilement séduire que les autres.  

Il s'agit d'une série en 5 tomes.

samedi 2 mai 2026

[UNE VIE DE CHIEN] Bêtes de somme - 1 - Mal de chiens. Evan Dorkin ; Jill Thompson (2012)

Impossible d'entrer dans une salle d'attente sans m'effondrer.
Je ne m'en aperçois que maintenant ; les larmes sont gérables presque partout ailleurs, mais pas dans les lieux médicaux. Quels qu'ils soient ils me transportent à Pellegrin ou à l'hôpital de Périgueux, ils me rappellent que les derniers moments partagés avec ma soeur sont des moments d'angoisse et de mauvaises nouvelles enrobées de sourires crispés. 
Si tout le monde avait simplement fait son travail, à son échelle, cela ne se serait pas passé ainsi. C'est dur de les voir vivre et de la savoir morte. 

Bêtes de somme - 1 - Mal de chiens 

Titre original : Beasts of burden

Evan Dorkin (scénario) Jill Thompson (dessin) 

Delcourt, 2012 


Une bande de chiens et de chats menant une vie paisible dans la banlieue de Sommers Hill est régulièrement confrontée à des phénomènes surnaturels. Aucun d'entre eux n'a de super-pouvoirs... Certains ne sont même pas aventuriers dans l'âme... Tous ont leurs petits défauts. Mais ils savent se montrer courageux face aux épreuves, et ça compense : à l'insu des humains, et au prix de grandes trouilles, ils parviennent à ramener le calme dans le voisinage. 

Leur succès est bientôt reconnu par le Sage Berger, un chien mage qu'ils invoquent lorsqu'ils sont en difficulté : il les promeut à leur tour "Sages Bergers" de leur secteur. Les voilà donc chargés d'enquêter sur l'origine du "mal" qui ronge Sommers Hill, et qui attire dans la zone tout un tas d'êtres maléfiques et d'événements paranormaux. 

En effet, il s'en passe, des choses, dans ce premier tome découpé en une succession d'histoires courtes : une niche hantée, un loup garou, une grenouille géante, des zombies... Chaque chapitre peut être lu indépendamment, mais un fil rouge relie le tout. 

Coup de coeur pour cette BD beaucoup trop méconnue ! On se croirait dans Ca de Stephen King, mais avec des chiens et des chats qui se vannent gentiment en prenant bien garde de ne pas louper l'heure de rentrer à la niche. 

Au début, j'ai pensé que Bêtes de somme s'adressait à un jeune public, trompée par les (magnifiques) portraits d'animaux de Jill Thompson et le choix de couleurs printanières pour dépeindre les alentours de la petite banlieue américaine... Mais non, car la dimension horrifique de l'oeuvre est importante. C'est d'ailleurs frustrant de se dire qu'on ne pourra pas le glisser trop tôt dans les mains des enfants, car certains passages sont bouleversants dans le bon sens du terme, et vecteurs de messages positifs... D'autant que l'humour est aussi au rendez-vous. 

Série découverte dans un épisode ancien du podcast Comicsphère (One Shots First #4) consacré aux animaux extraordinaires dans les comics. 

 

mardi 28 avril 2026

[ROUX COOLS] Mortelle Adèle - 1 "Tout ça finira mal". Mr Tan ; Miss Prickly (2012)

La rousse la plus célèbre des cours de récréation depuis quelques années. 


Mortelle Adèle - 1 - Tout ça finira mal 

Mr Tan, Miss Prickly 

Bayard Jeunesse, 2012 


Depuis quelques années, les élèves s'arrachent les Mortelle Adèle quand ils viennent au CDI ; face à un tel phénomène, il a bien fallu s'y mettre ! 

Des couettes, un chaton dans les bras, une taille de hobbit, une jupe d'uniforme... on ne se méfie pas une seule seconde de la petite Adèle. Et pourtant, on devrait : cette enfant a toujours une idée sordide (et souvent très drôle aussi) derrière la tête !  

Adèle a des parents attentionnés qu'elle taille dès qu'elle en a l'occasion, des camarades de classe, un amoureux qu'elle adore tyranniser ; pourtant, sa vie est un enfer, puisqu'elle déteste tout et tout le monde (ou presque) ! "Tout ça finira mal" est une succession de gags qui tiennent sur une ou deux pages, au cours desquelles on apprend à connaître cette héroïne très créative dans ses diableries et surtout très lucide sur le monde qui l'entoure. Faisant fi de l'autorité, Adèle n'hésite pas à mettre les pieds dans le plat pour dénoncer les failles des adultes  _sans jamais dire aucun gros mot, soit dit en passant. Fuyez, Ariol, Tchoupi et autres gentils Pyjamasques, vous n'êtes pas prêts à assister à une dissection de poupée, ou à l'expédition à la benne d'un chaton (pas du tout) mort !

D'abord un peu réticente sur l'aspect de la BD, notamment sur le choix d'un petit format et sur la typographie des bulles, j'ai vite été entraînée par le ton peu conventionnel et l'humour noir de cette héroïne. Bien pire que la Helga Pataki de Hé Arnold, pas encore aussi siphonnée que la Villannelle de Killing Eve, Adèle vous déstabilisera tout en restant attachante _comme beaucoup de vrais enfants, en fait !  

On appréciera la présence de quelques planches relayant des propos féministes, c'est toujours bon à prendre. 


Il est important de savoir que Mr Tan a inventé ce personnage lorsqu'il était enfant, pendant une période où il se faisait harceler à l'école : avant d'arriver dans nos librairies et de faire rire les gosses, Adèle a été un exutoire pour son auteur. Je trouve ça vraiment fort, comme histoire ! 

On a déjà parlé de Mr Tan, Antoine Dole de son vrai nom, dans le billet consacré à son roman intitulé Naissance des coeurs de pierre. 


dimanche 26 avril 2026

[BD] Les forêts d'Opale - 1 - Le bracelet de Cohars. Arleston ; Pellet (2004)

Un peu d'heroic fantasy, parc que ça faisait longtemps !


Les forêts d'Opale - 1 - Le bracelet de Cohars 

Arleston ; Pellet 

Soleil, 2004 

46p. 



Le village de Drummor est en effervescence : ce n'est pas souvent qu'un barde s'arrête dans cette bourgade nichée au cœur de la forêt d'Opale ! L'événement est d'autant plus étrange qu'au même moment, un voyageur venu d'une contrée lointaine à dos de waphan (une chauve-souris géante) atterrit sur le seuil de l'unique auberge. 

Ce dernier est chasseur et n'a d'autre but que de se rendre chez Melkior le verrier : lui seul peut lui fabriquer les lunettes qui lui permettront de ne plus manquer ses proies ! Son expédition va nous permettre de rencontrer le personnage principal de la BD : Darko, le fils de Melkior. 

Le jeune Darko est loin d'imaginer que dans quelques heures, sa vie va être bouleversée par une cascade de révélations : il va apprendre que le barde Urfold est en fait son oncle, qu'il est venu là pour l'emmener loin du village, car il est l'héritier d'une lignée de puissants magiciens ; en cela, il devient une menace, et donc un homme à abattre pour les Prêtres de Lumière, une sorte de clergé qui règne d'une main de fer sur les peuples de la forêt. 

Mais les inquisiteurs ont redoublé d'efficacité ; ils sont déjà aux portes de Drummor lorsque Darko s'apprête à partir après avoir reçu quelques instructions. Aura-t-il le temps de fuir en évitant un bain de sang ? 


Ce premier tome arrive à bien nous motiver pour la suite, en situant bien l'univers (que les habitués du genre trouveront peut-être classique) sans nous perdre pour autant.

L'histoire est bien rythmée, les aventures s'enchaînent juste assez vite pour qu'on ne s'entende pas respirer, mais sans que ça fasse catalogue. 

Les amateurs de Lanfeust, de créatures hybrides WTF, de fantasy non dénuée d'humour apprécieront particulièrement ! A suivre ! 







vendredi 24 avril 2026

[ROMAN] Frère d'âme. David Diop (2018)

Je n'avais pas encore réussi à consulter la copie du "dossier médical intégral" de Marine, celle qui ne pouvait être obtenue que via le médecin traitant, soi-disant. 

Le courage me manquait.

Je profite de quelques jours de congés pour m'y plonger.

C'est une blague... 

Il ne contient que des lettres déjà envoyées au médecin, suivant la procédure habituelle : quand on consulte un spécialiste, ou quand on est hospitalisé, une lettre est envoyée d'office au généraliste. 

Ces lettres,  j'y ai déjà accès : Marine les avait reçues aussi, et rangées soigneusement de son vivant.

J'en déduis que le doc n'a rien demandé à l'hôpital, et qu'il a juste imprimé ou photocopié ce qu'il avait déjà dans son dossier, et qui concernait ma sœur, de près ou de loin. Zéro résultat de prise de sang. Rien sur le suivi d'oncologie. Rien sur les passages par le SAMU.

Il se fout vraiment de notre gueule.


Frère d'âme 

David Diop 

Seuil, 2018 


Première guerre mondiale, en France. Alfa et Mademba sont deux tirailleurs sénégalais perdus dans l'horreur des tranchées ; ils viennent du même village, se connaissent depuis toujours, et se disent "plus que frères". Aussi, quand Mademba est mortellement blessé par l'attaque sournoise d'un ennemi, Alfa sombre doucement mais sûrement dans la folie : il vengera son ami, faute d'avoir eu le cran de l'achever lorsqu'il le lui a demandé. 

Inquiet et effrayé de le voir régulièrement revenir du combat avec la main tranchée d'un allemand en guise de trophée, le capitaine Armand préfère renvoyer Alfa "à l'Arrière", le temps qu'il "se repose" _et qu'il se fasse soigner. Loin du champ de bataille, le Dr François va l'amener à raconter sa vie d'avant la guerre, avec son lot de bons moments et de peines. 

Ici, la guerre est vue de l'intérieur ; elle est racontée par un jeune homme qui découvre le vaste monde de la pire des manières. Le vocabulaire est simple, souvent cru, toujours très imagé... Les phrases se répètent, au rythme du traumatisme qui tourne en boucle dans la tête d'Alfa, et au fil de ses questions existentielles : qu'y a-t-il derrière les sourires et les yeux des autres ? Serait-il vraiment le "sorcier", le "dévoreur d'âmes" qu'on le soupçonne d'être ? 

Un roman troublant, surtout dans les derniers chapitres qui peuvent être interprétés différemment d'un lecteur à l'autre _et causer un certain malaise. Il montre que la guerre peut tuer de bien des façons.  

Prix Goncourt des lycéens 2018. 

A partir de 16 ans, mais il me paraît accessible pour des 3ème (d'autant que ça correspond à leur programme d'histoire)


mercredi 22 avril 2026

[MANGA] Nana - Ai Yazawa (2002)


Aujourd'hui, on s'attaque à Nana, un "classique" du manga dont j'ai beaucoup entendu parler sans jamais le lire ! 



Nana - 1

Ai Yazawa (2002) 

Photo : édition Delcourt

Ce shojo raconte les parcours croisés de deux jeunes japonaises qui ne se connaissent pas, mais qui débarquent à Tokyo en même temps, pour des raisons différentes. Elles s'appellent toutes les deux Nana, ont à peu près le même âge (20 ans), mais ne se ressemblent pas du tout ! 

La "première" Nana vient de quitter le lycée, et comme beaucoup de monde à cet âge-là, elle ne sait pas quoi faire de sa vie. Peinant à se relever d'une rupture et habituée à se faire "materner" par sa meilleure amie Jun, c'est en partie pour suivre cette dernière qu'elle va prendre la décision de s'installer à Tokyo. 

La "seconde" Nana est une dure ! Sortie de l'école avant l'heure, on comprend qu'elle a quitté les griffes d'une grand-mère acariâtre pour s'illustrer comme chanteuse dans un groupe de rock. Lorsque son copain, le bassiste du groupe, a une opportunité de faire carrière à Tokyo, il n'hésite pas à tout plaquer pour saisir sa chance. Elle va rester sur le carreau quelques temps, avant de partir elle aussi pour la capitale.  

Dans ce premier tome d'une série de 22, Ai Yazawa a fait le choix de présenter ses deux héroïnes successivement, comme pour mieux souligner leurs différences, mais aussi pour mettre en évidence leur drame commun : celui de s'être fait jeter par un type qu'elles avaient idéalisé ! 

Bien sûr, on sent que le décor est posé, que les connexions sont juste en train de se faire, mais déjà des thèmes intéressants se dégagent : la dépendance affective notamment, qu'elle soit amoureuse ou amicale, les relations toxiques (on a un cas d'abus de faiblesse, à mon sens...), les choix de vie, les responsabilités... En bref, un succès bien compréhensible pour une histoire qui frôle son quart de siècle, l'air de rien, mais qui peut parler à beaucoup de jeunes d'aujourd'hui ! 


lundi 20 avril 2026

[CINEMA] Romeria. Carla Simon (2025)

Qu'est-ce que je vais dire à mes neveux, dans quelques années, quand ils me demanderont de quoi leur mère est morte ? 

A l'heure qu'il est, on n'a aucune réponse claire à leur apporter. 


Romeria 

Réalisation : Carla Simon 

2025 

Distribution Ad Vitam 

Eté 2004, en Espagne. 

Marina a été adoptée car ses parents sont morts quand elle était petite. A présent, elle voudrait faire des études de cinéma, mais sa demande de bourse bloque car elle doit fournir un document d'état civil faisant mention de Fon, son père biologique qu'elle n'a jamais connu. 

La voilà donc partie en Galice, un sac sur le dos et un caméscope dans la main, à la rencontre de la famille de Fon. Officiellement pour voir si ses grands-parents peuvent l'aider à résoudre son souci administratif. Officieusement, pour en savoir plus sur ses origines. Ces quelques jours au bord de l'Atlantique ont beau avoir des airs de vacances, Marina est surtout là pour tenter de comprendre ce qui s'est passé dans la vie de ses parents, quelques mois avant sa naissance. Bien sûr, elle sait déjà pas mal de choses _et sans doute plus qu'elle ne devrait_ grâce au journal intime légué par sa mère. Mais il manque encore beaucoup de pièces dans le puzzle. 

Elle se rend vite compte que la famille de Fon est tentaculaire, complexe, et qu'elle n'y est pas forcément la bienvenue ; derrière les sourires et les embrassades, Marina perçoit _et nous aussi_ les tensions, les contradictions, les messes basses. Les grands-parents tiennent les ficelles de la maisonnée en patriarches, veillant au grain et protégeant les leurs des indiscrets. 

Une même question amenant des réponses différentes, la jeune étudiante en cinéma a du mal à démêler le vrai du faux ; parfois, se fier à ses intuitions et à son imagination nous rapproche de la vérité plus que prévu. Ou au moins de s'en créer une satisfaisante. 

Romeria est une quête d'identité qui s'inspire largement de la vie de la réalisatrice Carla Simon, d'après ce que j'ai compris ; certaines scènes sonnent juste, comme les immersions dans les regroupements de familles, où on ne sait plus vraiment qui est le cousin de qui, et où les gosses sautent partout dans un vacarme qui ne comble pas les non-dits pour autant ! Ou encore les moments passés en mer, sur le bateau de l'oncle Lois, où seul un Nokia 3310 devait pouvoir arriver à capter, à l'époque ! Bizarrement, ces moments-là m'ont eu peu perdue... 

Cependant _c'est pas spoiler de le dire, on l'apprend assez vite, ce film a l'avantage de parler de drogue et de VIH ouvertement, sans juger. Marina le revendique, sinon fièrement, au moins avec une certaine assurance : oui, ses parents étaient accros à l'héroïne et sont morts du Sida, il n'est plus temps de le cacher ou d'en avoir honte. 

Belle découverte qui m'encourage à aller voir les deux autres films de la réalisatrice ; j'ai juste été dérangée par le regard que Marina porte sur l'un de ses cousins. Nul doute que ça ait voulu dire quelque chose de psychanalytique, mais j'ai pas compris quoi et du coup ça m'a parasitée plus qu'autre chose. 

   


samedi 18 avril 2026

[MANGA] Touch - Théo ou la batte de la victoire. Mitsuri Adachi (1981)

Tout le monde a toujours encouragé Marine à être "comme moi", à "prendre exemple" sur moi. On lui a toujours reproché de ne pas être assez calme, assez scolaire, de manquer de sérieux. 

Etre l'aînée (ou l'enfant unique) lui aurait-il permis d'être accueillie telle qu'elle était ? Est-ce que sa vie aurait été moins merdique si je ne lui avais pas tracé un chemin qui ne pouvait l'amener nulle part ?  

Je n'étais pas un modèle à suivre, et encore moins représentative de la norme ; j'étais juste une enfant pratique à gérer, ce qui aurait dû inquiéter plus que rassurer. Au final ça ne m'a pas profité, et ça a maintenu ma sœur dans une ombre froide et stérile, qui aura tué dans l'œuf ses possibilités d'épanouissement.  


Touch - Théo ou la batte de la victoire - 1 (1981)

Mitsuru Adachi

Glénat, 2005 pour l'édition française



Kazuya et Tatsuya sont des frères jumeaux d'apparence identique ; mais pour Minami, leur amie d'enfance, comme pour tous ceux qui les connaissent un peu, il est impossible de les confondre tant leurs caractères sont opposés ! 

Kazuya est le grand espoir de l'équipe de baseball de son collège, et a déjà le mythique tournoi de Koshien pour objectif : sérieux, posé, sportif et humble, il a beaucoup de succès auprès des filles, même si toutes le pensent "réservé" à Minami. 


Tatsuya vit dans son ombre, et s'il est dit à plusieurs reprises dans le manga qu'il n'a "aucune qualité", ce n'est pas vrai : bien sûr, il est flemmard (donc moins en réussite, forcément) un poil obsédé, mais il a aussi plusieurs bons potes et il s'avère très attachant. D'ailleurs, il nous est présenté comme le personnage principal de ce tome 1, Kazuya n'apparaissant que de façon sporadique. 

Un jour pourtant, Tatsuya se rend compte qu'il a tapé dans l'oeil de Sachiko, une manageuse chargée de repérer les espoirs du baseball ; c'est la première fois qu'une fille s'intéresse à lui, non pas parce qu'elle l'a confondu avec son frère, mais parce qu'elle croit réellement en ses capacités. Le voilà motivé à donner enfin le meilleur de lui-même. 

Minami veille au grain ; elle a beau afficher clairement sa préférence pour Kazuya, elle n'aime quand même pas trop qu'on tourne autour de Tatsuya ! 




Touch est un manga sportif et sentimental à l'ancienne, connu au Japon mais un peu moins en France ; si le style rappellera à certains les dessins animés du Club Dorothée (Olive et Tom, Jeanne et Serge, etc...) il est possible que vous soyez passés à côté car il n'a été diffusé que partiellement sur la 5, au milieu des années 1980. Pour ma part je l'ai découvert tout récemment en écoutant un numéro du podcast Anime No Melody. 

Bien sûr on a affaire ici à un tome d'introduction, donc on se focalise plus sur le triangle amical / amoureux formé par Minami et les jumeaux que sur le baseball ; hâte de voir quelle direction vont prendre les chapitres suivants ! 

Beaucoup penseront que Touch, c'est vieillot et pas fou, mais moi ça m'a rendue très nostalgique. Bon, la place des femmes fait grincer des dents parfois, mais faut remettre tout ça dans son époque... 



vendredi 17 avril 2026

[BD] L'été fantôme. Elizabeth Holleville (2018) / Salvatore - 1 - Transports amoureux. Nicolas de Crécy (2005)

Un été, alors qu'on était enfants, un couple de retraités et leur petite fille ont loué le pavillon voisin du nôtre pour les vacances. Il était habituellement inoccupé ; leur remue-ménage a vaguement intrigué le quartier, mais nous n'y avons pas prêté attention jusqu'à ce que la gamine, qui avait deux ans de plus que moi, débarque chez nous sans trop y mettre les formes. Coiffée d'une casquette de marin, elle s'appelait Paola et venait me chercher pour "jouer". Comme elle semblait plus disposée à s'amuser chez nous que chez elle, mes parents n'y virent pas d'inconvénient. J'étais assez perplexe, ne sachant trop que faire pour donner le change. Mais le choses se firent naturellement : Paola menait la danse, sans pour autant jouer la chef. Marine ne tarda pas à nous rejoindre, amusant la galerie avec sa sucette et ses commentaires de petit enfant. On a joué à cache-cache pendant ce qui m'a paru des heures. Il faisait agréablement chaud sous notre garage fait d'arceaux de jardin qui sentait le nylon et le plastique. J'ai tout de suite bien aimé Paola, parce qu'elle ne faisait pas de manières et ne jugeait personne. Elle se foutait que je sois craintive et maladroite, ou que ma grand-mère fasse la pute... puisque, contrairement à tous les autres gosses des alentours, elle n'en savait rien !

Ces vacances d'été, ainsi que les suivantes, ont été douces car égayées par le passage des Decaro ; en effet, un an plus tard, Paola et ses vieux sont revenus avec Mariano et Anaïs, les deux plus jeunes de la fratrie. Ils venaient de Wattrelos dans le Nord. C'était marrant, même si Paola et moi nous rendions bien compte que mes parents commençaient à être un peu saoulés de voire tout ce petit monde prendre ses aises en sautant partout. D'autant que la présence des petits venait torpiller notre amitié tranquille. Malgré tout, je garde un très bon souvenir de cette époque. 

Le joyeux bordel a duré quelques saisons. Puis est venue ce jour de juin étrange où, en rentrant de l'école, j'ai vu les volets des voisins ouverts et j'ai entendu le grand-père crier "Ulla !" C'était le nom de leur chienne (ouais, comme le Minitel des plans cul). Je me suis aussitôt dit "Ah super, Paola est revenue !" 

Paola était là en effet, mais j'avais du mal à la reconnaître ! Elle avait dû prendre 20 cm, avait les cheveux coupés carrés et lissés _ où étaient ses boucles emmêlées qui faisaient balle de foin ?, elle parlait d'une voix forte et assurée. J'ai voulu lui montrer mon nouveau vélo, encore trop grand pour moi mais trop petit pour elle. Par pure politesse, elle a fait un tour dans le jardin pour l'essayer, mais il était évident qu'elle n'en avait rien à battre. "Ahah, putain, la selle fait mal au cul !", avait-elle dit en le reposant. Cette soudaine vulgarité me déstabilisa, je crois qu'elle s'en rendit compte et trouva vite un prétexte pour s'éclipser gentiment. 

A partir de là, elle passa l'été à m'esquiver ; je voyais le rideau se tirer quand je passais devant chez elle. D'ailleurs, je ne cherchai pas à lui courir après : au contraire, je l'évitais aussi, redoutant la gêne qu'aurait causée notre rencontre. On avait compris qu'on n'aurait plus grand chose à se dire maintenant, et ce n'était ni sa faute, ni la mienne.  




L'été fantôme 

Elizabeth Holleville 

Glénat, 2018 

Comme tous les étés, Louison, sa grande sœur et leurs cousines passent les vacances chez leur grand-mère. Le soleil

du sud, la plage toute proche, une maison de campagne remplie de vieilleries et un jardin spacieux : tous

les ingrédients sont là pour passer un bon séjour, et Louison se sent d’attaque pour en profiter pleinement.

Mais cette année, elle voit bien que quelque chose a changé : sa sœur et ses cousines ont grandi.

Elles n’ont plus le temps de jouer avec elle, occupées qu’elles sont à s’épiler et à faire le mur pour aller draguer

les surfeurs.  


Aussi, Louison se retrouve-t-elle souvent seule avec son troll, sa mamie qui commence à perdre la boule et le chien

qui jappe trop fort pour le voisin. Une nuit, une fillette fantôme lui rend visite pour lui tenir compagnie : il s’agit

de Lise, la soeur de sa grand-mère, décédée dans des circonstances mystérieuses alors qu’elle était encore enfant.

Entre Louison recalée aux portes de l’adolescence et Lise condamnée à ne jamais quitter le jardin familial,

une grande complicité se noue. 

Au-delà d’une camaraderie fantastique _mais pas toujours saine ! entre Louison et le fantôme de sa grand-tante,

L’été fantôme est une oeuvre forte par ce qu’elle suggère par l’image sans dire par les mots : cela va de la mamie qui ne

répond rien lorsqu’on lui fait remarquer ses trous de mémoires, au silence qui s’installe lorsqu’on tombe sur une

photo de Lise accrochée au mur, jusqu’à l’absence d’enthousiasme de la cousine Sophie face aux baigneurs qui

roulent des mécaniques. On y comprend que grandir ne va pas de soi et peut effrayer, et que certains passages ne

se font pas sans douleur. 

Cette BD remue positivement ! Sans le podcast la Voix des Bulles (One Eye Club), je serais sans doute passée à côté… 


Salvatore - 1 - Transports amoureux 

Nicolas de Crécy 

Dupuis, 2005 




Le chien Salvatore est un mécano virtuose tellement bourru et solitaire qu'il a planté son garage en haut d'une montagne, de façon à ce qu'on ne vienne pas le déranger trop souvent. Son excellente réputation lui vaut néanmoins la visite d'Amandine, une gentille truie myope sur le point d'accoucher de douze porcelets, bien décidée à faire réparer sa voiture au péril de sa vie !  

Salvatore s'exécute, et Amandine repart. Elle ne sait pas que le garagiste a "volé" un pièce de sa voiture, une pièce dont il a besoin pour construire le bolide qui lui permettra de réaliser le rêve de toute une vie : partir sillonner l'Amérique du Sud afin de retrouver Julie, son amour de jeunesse. 

A présent, il n'est plus qu'à un bête adaptateur de Bentley d'étrenner la "JulieMobile"... mais cette dernière pièce ne fait que lui filer entre les doigts ! Va-t-il arriver à la dégotter, finalement ? Amandine réussira-t-elle à mettre bas sans encombre ? 

Une bande dessinée jeunesse (j'aurais pas dit, à la lecture des premières planches) complètement déjantée, poétique à sa manière et teintée d'humour noir. Elle a été réalisée par Nicolas de Crécy, alors si vous aimez les (belles) bagnoles, les détails (mécanique), les couleurs et les paysages montagnards ou urbains, vous serez servis. 

Hâte de lire le tome 2, j'avoue avoir été assez séduite !



dimanche 8 mars 2026

[THEATRE - SPECTACLES] Du charbon dans les veines. Jean-Philippe Daguerre (2024). Edouard Deloignon grandira plus tard. Edouard Deloignon (2024)

Plonger dans la fiction pour oublier la réalité, le temps de quelques heures... 


Du charbon dans les veines (2024)  

Jean Philippe Daguerre 

Actuellement au Théâtre du Palais Royal à Paris.




J'ai jamais été trop branchée théâtre, mais il faut reconnaître qu'on y passe parfois de très bons moments. Ce fut le cas cet après-midi, au Théâtre du Palais Royal, lors de la représentation de Du Charbon dans les Veines de Jean-Philippe Daguerre. 

1958, à Noeux-les-Mines, dans le Pas-de-Calais. "Grâce" à la pension qu'on lui verse parce qu'il est atteint de silicose, Sosthène vient de s'acheter une télé : il va pouvoir suivre les matchs de la Coupe du Monde de Football avec sa femme, son fils Pierre, son vieil ami Barek et Vlad, le fils de ce dernier. 

Comme leurs pères, Pierre et Vlad travaillent à la mine. L'un est un beau gosse virtuose de l'accordéon_il prépare un concours, l'autre végète dans son ombre et semble préférer la compagnie des pigeons voyageurs de sa défunte mère aux gens... Et comme leurs pères également, ils sont les meilleurs amis du monde.

La vie se passe ainsi tranquillement, avec ses joies et ses difficultés, jusqu'à ce que l'arrivée au village de la jeune Leila, elle aussi fille de mineur, vienne tout chambouler... 

Ce n'est pas souvent que le bar d'un coron devient le décor d'une pièce de théâtre.. Il fallait oser. Au delà de peindre une époque, de mettre sur le devant de la scène une frange de la population délaissée et méprisée, Du charbon dans les veines soulève des questions actuelles et/ou universelles : pourquoi les travailleurs immigrés sont-ils toujours mis sur la touche ? Que devient l'amitié entre deux potes quand une fille s'en mêle ? comment communiquer avec son père lorsqu'on est muré dans la tristesse et la colère ? Jusqu'où ira l'équipe de France ? Les personnages, en dépit de l'émotion et de l'humour qu'ils dégagent, vont devoir (se) creuser (la tête) pour trouver les réponses... 

Jean-Philippe Daguerre _qui incarne ici le médecin de famille - jazzman, rompt parfois avec l'unité de lieu et arrive à "dupliquer" la scène à l'aide de jeux de lumière. C'est peut-être une technique courante, mais comme je vais jamais au théâtre, ça m'a semblé un peu magique (et efficace) !      

Comme vous l'avez compris, j'en ai pris plein les yeux _et visiblement y a pas que moi, vu que la pièce a gagné 5 Molières. 


Edouard Deloignon grandira plus tard

Théâtre Fontaine - Paris 

Le 13/02/2026 


Rire de tout et en toutes circonstances, c'est le parti pris par l'humoriste Edouard Deloignon, que vous connaissez sûrement déjà s'il vous arrive de zoner sur Sqool, la chaîne dédiée à l'éducation (oui ça existe) pour laquelle il a donné une interview, ou si vous êtes sur les réseaux (plus probablement). Ou encore si vous êtes normand comme lui ! 

Dans son spectacle, ce roux cool raconte un parcours pro pas toujours simple, évoque la maladie d'un parent et la perplexité qu'on peut ressentir à voir ses potes devenir parents à l'aube de la trentaine... alors qu'on n'a pas envie de se séparer de son âme d'enfant. Rien de très fun à première vue, et pourtant on rit pendant 1h30 : en effet, l'artiste arrive de faire de ses épreuves et de ses peurs la matière première de blagues parfois bien cyniques. C'est en soi un talent auquel s'ajoute celui de l'improvisation : tout au long du one man show, Edouard Deloignon n'hésite pas à interagir avec un public qui lui livre en connaissance de cause des anecdotes WTF sur lesquelles il va pouvoir surfer avec brio.  

Voilà, je pense que ce type gagne à être encore plus connu, d'autant que, comme beaucoup de gens qui ont galéré, il n'a pas l'air d'avoir trop pris le melon. 


Un garçon d'Italie (2016)

Adaptation au théâtre par Mathieu Touzé d'un roman du même titre, écrit par Philippe Besson.

Luca mène une double vie, partageant son cœur entre Anna, la copine "officielle", et Léo, un prostitué rencontré à la gare de Florence. Il aime sincèrement les deux, qui bien entendu, ne se connaissent pas, et fait se son mieux pour jouer sur les deux tableaux en prenant soin de ne blesser personne. 

Mais la mort soudaine de Luca, retrouvé noyé, va rebattre les cartes : s'agit-il d'un accident ? d'un meurtre ? d'un suicide ? Une autopsie est faite, une enquête est ouverte. Tandis qu'Anna, confrontée à l'organisation des obsèques, a le sentiment qu'on lui cache quelque chose, Léo apprend la mort de son amant en lisant la rubrique nécrologique d'un journal...

Dans cette pièce, les trois personnages du triangle amoureux se répondent sans décor et (presque) sans accessoires, se croisent parfois dans la lumière ou dans l'ombre. On aurait pu s'y ennuyer si la présence des trois acteurs n'avaient pas suffi à maintenir notre attention : Anna (Chloé Angevin), la jeune femme va de colère en déconvenues en essayant de toujours rester digne. Léo (Yuming Hey) souffre en silence, mis sur la touche d'office : ce n'est pas avec ses clients sucés à l'arrache aux toilettes qu'il pourra partager sa tristesse. Mathieu Touzé incarne avec succès Luca, jeune homme de bonne famille, solaire, entier, toujours aussi sûr de lui _ mais mort. D'ailleurs, les tourments intérieurs qui animent son âme et les non-dits qui rattrapent son entourage nous font presque oublier qu'on est aussi là pour comprendre comment il est mort. 

La pièce est sortie en 2016 ; elle est rejouée au théâtre 14 à Paris, depuis le 3 mars, et jusqu'au 29. Aux mêmes dates se joue Vous parler de mon fils, une pièce des mêmes auteurs (P. Besson, adapté par M. Touzé) qui parle du harcèlement scolaire : allez-y, on y sera vite. 



mardi 3 mars 2026

[ROMANS POLICIERS] Les Disparues de la Saint-Jean. Laurent Cabrol (2004) / La tête la première. Sarah Bouzereau (2012)

Deux livres qui parlent à leur manière des drames sordides qui se jouent dans l'ombre, à l'abri des regards, derrière des portes fermées à clefs, et qui ne finissent jamais par être percés à jour, à moins que le hasard ne s'en mêle ! 

Les Disparues de la Saint-Jean 

Laurent Cabrol (çui-là de Téléshopping)

De Borée, 2004 




1960, dans le Tarn. 

En faisant le rapprochement entre trois disparitions de jeunes filles survenues le soir de la Saint-Jean, à quelques années d'intervalle, le journaliste Justin Gilles vient de jeter un pavé dans la mare. Personne dans le Sidobre, d'où étaient originaires les victimes, n'avait jamais envisagé l'hypothèse d'un tueur en série. Ni les familles, ni les enquêteurs... et c'est là que le bât blesse. C'est pour cette raison que le localier de La Montagne Noire, riche de ses archives, tente d'attirer l'attention sur ces affaires non résolues. 

Le dossier est pris en charge par le juge Fontaine, et l'enquête est relancée par le capitaine Beau, deux hommes impactés par des épreuves difficiles ; les soupçons se portent rapidement sur le jeune Christophe Solal, un berger solitaire et taciturne qui vit à l'écart du village avec sa mère Madeleine, une femme endurcie par la perte de son mari. Très vite, il passe aux aveux et se retrouve incarcéré en l'attente de son procès. 

Mais Justin Gilles n'est pas convaincu : c'est presque trop facile, tous les éléments ne "collent" pas. Et si le berger était innocent ? 

Les Disparues de la Saint-Jean est à la fois un roman policier et un roman régional ; l'enquête m'a bien plu dans le sens où on voit à quel point le parcours d'une personne peut influer sur son discernement, sur l'interprétation qu'elle donne aux faits, sur les décisions qu'elle prend... Le personnage du journaliste "lanceur d'alerte" Justin Gilles est bien réussi, toujours où il faut quand il faut, sans jamais être trop intrusif. 

Généralement, je ne suis pas très lectrice des romans de terroir, je trouve qu'ils entrent dans la vie rurale et dans les techniques agricoles avec de trop gros sabots (ahah). Mais c'est ce qui fait leur charme et leur utilité _qui en parlerait sinon ? 

Je suis tombée sur celui-là lorsque j'ai passé quelques semaines chez mes parents au mois d'avril, à la mort de ma sœur. Il traînait au milieu des affaires de mon arrière grand-mère, à qui les gens offraient systématiquement des histoires du monde paysan, lorsqu'ils venaient la voir chez nous. 

Les Disparues de la Saint-Jean a été assez prenant pour réussir à m'extraire de la dure réalité pendant quelques heures, signe qu'il mérite d'être recommandé !  


La tête la première 

Sarah Bouzereau 

Editions Thot, 2012 



Perdu en pleine campagne provençale, le Hameau des Rosiers recense un nombre particulièrement élevé de morts "accidentelles" ces derniers mois : Arnaud, un jeune avocat fraîchement installé avec sa femme Juliette.. Hector, un papy dont la veuve semble bien pressée de mettre les voiles... Gaspard, Mireille, Jacques.. tous employés au Petit Gourmand, le restaurant du coin, et tous dans la force de l'âge... 

L'ex-commissaire Alain Ratiniez _il vient de prendre sa retraite_ est fort intrigué par les événements ; il se rapproche de Juliette et de sa voisine Yvette (la veuve d'Hector), constatant qu'elles s'entendent bien, afin d'en savoir plus. Mais il doit bien reconnaître que ses entrevues avec les deux femmes endeuillées n'ont souvent ni queue ni tête ; mêmes les longueurs parcourues inlassablement à la piscine municipale, pourtant propices à la réflexion, sont d'aucun secours à ce nageur aguerri... 

Ce premier roman de Sarah Bouzereau, comédienne, nous entraîne plus dans la psychologie des habitants de petits villages que dans une véritable enquête policière _même si au final, tout s'emboîte bien ! Sec, efficace, construit autour du personnage un peu "femme fatale" de Juliette, avec des petites touches d'humour noir, il se lit vite et me paraît accessible dès la fin du collège. J'ai pas trop accroché au délire fantastique autour d'une photo ancienne qui vient s'incruster sans trop d'intérêt dans l'histoire, mais pourquoi pas ! Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis sentie dans l'ambiance de la série P'tit Quinquin de Bruno Dumont. 


dimanche 22 février 2026

[EXPOSITION] American Images - Dana Lixenberg - Maison Européenne de la Photographie (Paris)

Hier je suis allée voir une rétrospective de Dana Lixenberg, une photographe néerlandaise qui vit et travaille aux Etats-Unis depuis plus de 35 ans. Ses oeuvres sont exposées depuis le 11 février et jusqu'au 24 mai 2026 à la Maison Européenne de la Photographie à Paris. L'ensemble a pour titre American Images et a pour but de présenter la population américaine dans sa diversité (ethnique, sociale...) et parfois dans sa marginalité.

Photo prise sur l'article Wikipedia consacré à la MEP.
Par Mbzt — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=27820077 

Hormis son portrait de Tupac qui me disait vaguement quelque chose, Dana Lixenberg m'était complètement inconnue, de même que la MEP, charmant terrain d'exposition sur trois étages fondu dans le décor du Marais... qui peut très vite se retrouver blindé de monde ! 

L'artiste à l'honneur a officié pour la presse (notamment Vibe et Jane) et a mené parallèlement des projets personnels tout aussi impressionnants si ce n'est plus, dont le colossal Imperial Courts qui constitue la moitié de l'expo. De ce que j'ai compris, elle préfère mettre au service de son art des appareils et des techniques un peu à l'ancienne, plutôt que les technologies numériques ; elle utilise aussi le Polaroïd occasionnellement, mais c'est surtout pour créer un lien de confiance avec les gens qu'elle va ensuite immortaliser dans ses séries. 

La première salle du 2ème étage, marquant le début du parcours à suivre, plongera certains d'entre vous dans la nostalgie : en effet, il regroupe des portraits en couleur de célébrités des années 1990. Vous y reconnaîtrez Jay-Z qui baille dans son lit, Whitney Houston, Leonard Cohen... Tupac aussi, un peu plus loin. 
 

Le sens de l'expo nous éloigne ensuite des unes de magazines et nous amène dans un foyer d'accueil temporaire de personnes sans logement du Kentucky (Jeffersonville, Indiana), puis dans un village d'Alaska où la photographe capte la vie quotidienne de jeunes inupiaq adeptes de virées en quad et en première ligne face aux conséquences du réchauffement climatique (The Last Days Of Shishmaref). Deux séries de clichés que la MEP a eu le bon goût de mettre en avant, car ils risquent (à tort) d'être occultés par le "gros morceau" de l'exposition que représente Imperial courts. 

Coup de coeur

Imperial courts, projet baptisé ainsi en référence au nom du quartier pauvre de Los Angeles ou il va prendre racine, démarre en 1993. Dana Lixenberg est d'abord envoyée sur le lieu pour les besoins d'un magazine, quelques mois après les émeutes qui ont frappé la ville ; or, les contraintes posées par son commanditaire ne lui permettent pas de montrer tout ce qu'elle voudrait. Une fois sa mission remplie, elle parvient à gagner la confiance des habitants du quartier, se met à faire exactement ce qu'elle veut, en l'occurrence tirer leur portrait en noir et blanc, et produire des clichés plus personnels : les moments du quotidiens qui y sont représentés n'ont pas grand chose à voir avec l'idée qu'on se fait d'une cité quadrillée de gangs. Dès lors, Dana Lixenberg retourne régulièrement sur les lieux où elle est maintenant connue et acceptée, notamment en 2008 et en 2013. Ce sera à chaque fois une nouvelle rencontre avec les mêmes enfants grandis, les mêmes parents aux rides plus marquées, ou la découverte de mémoriaux dédiés à ceux morts prématurément... 

                


Si les gens se transforment physiquement sur 15 ou 20 ans, les lieux et les regards n'évoluent pas au même rythme ; on a toute la matière nécessaire pour le constater, en parcourant les photos qui tapissent l'ensemble du 3ème étage de la galerie. D'autant que l'histoire n'est pas terminée. 

Pas la peine de s'y connaître en photo pour être ému par l'effet produit, donc allez-y, même si comme moi l'art en lui-même vous passe au-dessus ! Juste n'y allez pas un samedi après-midi. 

Des extraits de documentaires complètent l'exposition, mais je n'ai rien pu voir ni entendre car, comme précisé ci-dessus, c'était samedi _le premier des vacances scolaires, qui plus est.. il y avait trop de monde et c'était trop difficile d'accéder à la projection (à moins de bousculer comme un sanglier bien sûr).  

Vidéo Kombini

jeudi 29 janvier 2026

[ALBUM] Mortina. Une histoire qui te fera mourir de rire. Barbara Cantini (2017)

Mortina. Une histoire qui te fera mourir de rire 

Barbara Cantini 

Albin Michel Jeunesse, 2017

Mortina a beau être une petite fille zombie, elle n'en a pas moins envie d'aller s'amuser avec les enfants du village ! Malheureusement, sa tante Trépassée lui a formellement interdit de quitter la Villa Déchéance, et tient à ce qu'elle reste invisible : si les vivants découvrent leur existence, les conséquences seront désastreuses pour toutes les deux. 

Mais la tentation est trop grande, d'autant que l'automne approche : Mortina sait très bien que le soir d'Halloween, tous les enfants seront déguisés. Ce sera l'occasion idéale de les approcher sans les effrayer. Accompagnée de Mouron, son fidèle lévrier albinos (vivant ou mort ? on ne sait pas)... elle va minutieusement préparer son coup... 

Un album petit format doux et drôle, à partir de 7-8 ans je dirais, en raison des représentations de fantômes et de zombies qui pourraient mettre les plus petits mal à l'aise ; et aussi parce que les noms des personnages, souvent lourds de sens, gagnent à être bien compris. 

A travers un personnage de petite zombie, on aborde bien sûr l'acceptation des différences, les transgressions, l'envie d'appartenir au groupe... 

Les illustrations et les couleurs _avec un léger effet dessin d'enfant colorié au crayon, sont magnifiques. 

Le chien est trop bien fait ! 


J'ai eu pour la première fois l'impression de voir la mort de près lorsqu'un poussin malade m'a littéralement claqué entre les doigts. Il haletait dans le creux de ma main depuis de longues minutes, déjà inconscient, sans doute. Sa fin était proche et il n'y avait pas de mystère là-dessus, mais j'essayais quand même de le réchauffer un peu en le tenant serré et en l'exposant au soleil _ce qui n'était peut-être pas une très bonne idée. A un moment, je l'ai senti se raidir curieusement ; l'une de ses pattes est partie vers l'arrière, comme s'il s'étirait. Sa frêle carcasse m'a semblé traversée par une drôle d'onde partie du croupion jusqu'à son bec entrouvert, et c'est tout juste si je n'ai pas vu son âme sortir. Puis plus rien. Le petit poulet venait de crever ; son corps était le même que trois secondes plus tôt, et pourtant ce n'était plus la même bête que j'avais dans la main. C'était lui, "moins" quelque chose d'indéfinissable. 

N'y voyez pas un manque de respect envers elle, mais le souvenir de ce poussin m'est revenu en mémoire lorsque j'ai dû poser les yeux sur Marine étendue raide sous un drap blanc aseptisé, au crématorium. C'était bien elle, je l'ai reconnue sans aucun doute, et en même temps... ce corps vide n'avait pas grand chose à voir avec la personne avec qui je parlais deux jours plus tôt. Une curieuse impression de déjà-vu m'a rattrapée.

Parfois, je me réveille en pleine nuit, avec l'espoir fou d'avoir seulement pleuré sur un mannequin très ressemblant, ce matin du 5 avril, tandis que ma sœur s'enfuyait refaire sa vie quelque part ailleurs. Faire comme si rien ne s'était passé n'est pas une solution durable, mais ça aide à tenir. 

Tout ça pour dire que l'histoire du chat de Schrödinger, à la fois mort et vivant, ou un peu les deux, on ne sait pas trop... c'est définitivement de la merde. D'un point de vue biologique, on est soit l'un soit l'autre, y a pas à tortiller du cul. Quand on est devant une dépouille, on le sait. 

Concernant l'étape suivante _s'il y en a une, chacun est libre de croire ce qu'il veut, évidemment.