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mardi 3 mars 2026

[ROMANS POLICIERS] Les Disparues de la Saint-Jean. Laurent Cabrol (2004) / La tête la première. Sarah Bouzereau (2012)

Deux livres qui parlent à leur manière des drames sordides qui se jouent dans l'ombre, à l'abri des regards, derrière des portes fermées à clefs, et qui ne finissent jamais par être percés à jour, à moins que le hasard ne s'en mêle ! 

Les Disparues de la Saint-Jean 

Laurent Cabrol (çui-là de Téléshopping)

De Borée, 2004 




1960, dans le Tarn. 

En faisant le rapprochement entre trois disparitions de jeunes filles survenues le soir de la Saint-Jean, à quelques années d'intervalle, le journaliste Justin Gilles vient de jeter un pavé dans la mare. Personne dans le Sidobre, d'où étaient originaires les victimes, n'avait jamais envisagé l'hypothèse d'un tueur en série. Ni les familles, ni les enquêteurs... et c'est là que le bât blesse. C'est pour cette raison que le localier de La Montagne Noire, riche de ses archives, tente d'attirer l'attention sur ces affaires non résolues. 

Le dossier est pris en charge par le juge Fontaine, et l'enquête est relancée par le capitaine Beau, deux hommes impactés par des épreuves difficiles ; les soupçons se portent rapidement sur le jeune Christophe Solal, un berger solitaire et taciturne qui vit à l'écart du village avec sa mère Madeleine, une femme endurcie par la perte de son mari. Très vite, il passe aux aveux et se retrouve incarcéré en l'attente de son procès. 

Mais Justin Gilles n'est pas convaincu : c'est presque trop facile, tous les éléments ne "collent" pas. Et si le berger était innocent ? 

Les Disparues de la Saint-Jean est à la fois un roman policier et un roman régional ; l'enquête m'a bien plu dans le sens où on voit à quel point le parcours d'une personne peut influer sur son discernement, sur l'interprétation qu'elle donne aux faits, sur les décisions qu'elle prend... Le personnage du journaliste "lanceur d'alerte" Justin Gilles est bien réussi, toujours où il faut quand il faut, sans jamais être trop intrusif. 

Généralement, je ne suis pas très lectrice des romans de terroir, je trouve qu'ils entrent dans la vie rurale et dans les techniques agricoles avec de trop gros sabots (ahah). Mais c'est ce qui fait leur charme et leur utilité _qui en parlerait sinon ? 

Je suis tombée sur celui-là lorsque j'ai passé quelques semaines chez mes parents au mois d'avril, à la mort de ma sœur. Il traînait au milieu des affaires de mon arrière grand-mère, à qui les gens offraient systématiquement des histoires du monde paysan, lorsqu'ils venaient la voir chez nous. 

Les Disparues de la Saint-Jean a été assez prenant pour réussir à m'extraire de la dure réalité pendant quelques heures, signe qu'il mérite d'être recommandé !  


La tête la première 

Sarah Bouzereau 

Editions Thot, 2012 



Perdu en pleine campagne provençale, le Hameau des Rosiers recense un nombre particulièrement élevé de morts "accidentelles" ces derniers mois : Arnaud, un jeune avocat fraîchement installé avec sa femme Juliette.. Hector, un papy dont la veuve semble bien pressée de mettre les voiles... Gaspard, Mireille, Jacques.. tous employés au Petit Gourmand, le restaurant du coin, et tous dans la force de l'âge... 

L'ex-commissaire Alain Ratiniez _il vient de prendre sa retraite_ est fort intrigué par les événements ; il se rapproche de Juliette et de sa voisine Yvette (la veuve d'Hector), constatant qu'elles s'entendent bien, afin d'en savoir plus. Mais il doit bien reconnaître que ses entrevues avec les deux femmes endeuillées n'ont souvent ni queue ni tête ; mêmes les longueurs parcourues inlassablement à la piscine municipale, pourtant propices à la réflexion, sont d'aucun secours à ce nageur aguerri... 

Ce premier roman de Sarah Bouzereau, comédienne, nous entraîne plus dans la psychologie des habitants de petits villages que dans une véritable enquête policière _même si au final, tout s'emboîte bien ! Sec, efficace, construit autour du personnage un peu "femme fatale" de Juliette, avec des petites touches d'humour noir, il se lit vite et me paraît accessible dès la fin du collège. J'ai pas trop accroché au délire fantastique autour d'une photo ancienne qui vient s'incruster sans trop d'intérêt dans l'histoire, mais pourquoi pas ! Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis sentie dans l'ambiance de la série P'tit Quinquin de Bruno Dumont. 


vendredi 20 avril 2018

Les cancrelats, à coups de machette - Frédéric Paulin (2018)

Merci à Babelio et aux éditions Goater pour l'envoi du roman de Frédéric Paulin Les cancrelats, à coups de machette, dans le cadre de l'opération Masse Critique !


6 avril 1994. François est un jeune boxeur Tutsi qui s'entraîne dur pour se faire une place dans un Rwanda à feu et à sang. Au moment où il atteint la renommée en venant à bout du Maillet, son adversaire Hutu, le président Habyarimana est assassiné. Cet événement, qui officialise le génocide déjà en cours dans le pays, va l'empêcher de profiter pleinement de sa victoire : il est contraint de quitter le ring pour échapper à son public _majoritairement Hutu, et se lance avec lui dans une course poursuite en plein Kigali pour sauver sa peau. Hors du ring, il n'est plus qu'un cancrelat parmi tant d'autres, un cancrelat qui porte des gants de boxe, certes, mais un cancrelat quand même. Son marathon sanglant l'emmènera plus loin que prévu, jusque dans la cellule d'un commissariat où il vivra l'enfer... Quelques rues plus loin, son amie Dafroza s'est résolue à quitter sa mère pour rester en vie ; dans sa fuite, elle croise Marie-Ange, qui semble bien porter son nom, mais pas tant que ça en fait. Elle restera en vie, mais tout comme son compagnon, elle se demandera longtemps si la mort n'aurait pas été un sort préférable.

Vingt ans plus tard, le colonel Jean Dante s'arrache les cheveux en parcourant différentes régions d'une France encore abasourdie par les attentats : en Gironde, près de Paris et maintenant en Bretagne, on a retrouvé plusieurs cadavres découpés de Rwandais qui se sont avérés être des figures du Hutu Power. Qui, pourquoi, et pourquoi de cette manière ces hommes ont-ils été tués ? C'est à lui que revient la lourde tâche de résoudre la sordide affaire. Pour l'aiguiller dans son entreprise, il ne peut compter que sur Tue-Mouche, un soldat dont il sait bien peu de choses sinon qu'il a bourlingué aux quatre coins du monde, sur une mystérieuse jeune femme Tutsie, et sur ses propres souvenirs de missions menées au Rwanda pendant le génocide. Pas de chance pour lui, ses alliés de choc semblent avoir fait voeu de silence et il se retrouve rapidement bloqué dans son enquête. Dante se résigne alors à faire appel à la juge Hidalgo, une quarantenaire peu familière du terrain mais néanmoins au fait de l'implication de la France lors du massacre des Tutsis.

Les cancrelats, à coups de machette est le troisième volet d'une trilogie de romans policiers ficelés par Frédéric Paulin et publiés aux éditions Goater. Cette fiction s'appuie sur les réalités d'une période sombre _et trop vite tombée dans l'oubli_ de l'humanité, du Rwanda et de la France. En effet, peu d'écrivains ont osé ouvrir leur bouche et faire couler l'encre à ce sujet. Si on ferme déjà à demi les yeux sur les images du massacre des Tutsis et des Hutus modérés par les Hutus extrémistes, sur les chiffres impressionnants mais abstraits de 800000 assassinats perpétrés en quelques semaines, on a carrément blackouté le rôle des forces Françaises présentes au Rwanda pendant les événements. Lui l'a fait. Par le biais d'une enquête policière et à travers des personnages qu'on voit évoluer à travers le temps, au gré des traumatismes qu'ils subissent qui impacteront irrémédiablement leur mental, au fil de l'Histoire qui s'écrit sous leurs yeux et qui les font devenir tour à tour proies et chasseurs, Frédéric Paulin décrit et dénonce.

Il m'a semblé que le travail d'enquête passait finalement au second plan dans Les cancrelats, à coups de machette. A la moitié de cet ouvrage qui se compose de six parties, les ficelles se dessinent lentement mais sûrement ; il n'y a plus guère que Dante pour s'exaspérer de devoir naviguer à vue. La vraie force du livre de Frédéric Paulin, c'est sa valeur de témoignage et sa capacité à nous montrer l'intérieur d'une jeune femme perspicace et d'un boxeur plein d'enthousiasme qui se désintègrent à force d'être piétinés par la cruauté et l'injustice de leurs semblables.  

On ne pourra jamais comprendre ce qu'on n'a pas vécu soi-même. Mais cette vérité ne doit pas nous empêcher de nous sentir concernés par ce que vivent les autres. Voilà sans doute l'un des messages que cet auteur déjà primé pour ses romans noirs a voulu nous faire passer ; en tous cas, c'est ainsi que je l'interprète. Au final, mes connaissances du "génocide rwandais" sont toujours minces, puisque comme beaucoup de monde, j'ai bien pris soin de ne plus me confronter aux quelques images entrevues à la télévision en 1994, mais cette lecture m'a permis d'en savoir plus et de dessiner quelques repères pour mener des recherches plus approfondies. Les cancrelats, à coups de machette est la preuve que l'importance des œuvres de fictives dans la transmission de l'Histoire n'est plus à démontrer.  

Attention : comme vous pouvez vous en douter, ce livre s'adresse a un public adulte, en raison des scènes de torture et de massacre qui y sont dépeintes.

N'étant calée ni sur l'Histoire du Rwanda, ni sur les autres ouvrages composant la trilogie de Frédéric Paulin, il est possible que j'aie commis des erreurs ou des imprécisions dans ce billet. Que personne ne s'en sente froissé ; laissez-moi simplement un commentaire sur le blog ou sur la page Facebook pour que je puisse assez rapidement rectifier le tir ! 

Frédéric PAULIN. Les cancrelats, à coups de machette. Editions Goater, 2018. Coll. "Noir". 240 p. ISBN 978-2-918647-48-5   
Ill. couverture : Pierre Macé 




lundi 22 août 2016

Le mambo des deux ours - Une enquête de Hap Collins et Leonard Pine - Joe R. Lansdale (2000)


A chacun sa façon de fêter Noël ; celle de Leonard Pine, c'est de faire flamber la maison de ses voisins dealers à visage découvert, sous les yeux de son nouveau petit copain complètement paniqué. Au beau milieu de ce formidable barbecue, et parce que la famille c'est important, son ami Hap fait irruption au volant de son pick-up. Suivi des pompiers. Suivis de la police, représentée par le sergent Charlie Blank qu'on a eu l'occasion de découvrir dans l'épisode précédent des aventures de Hap et Leonard. 




L'histoire 

Oui, Le mambo des deux ours est la suite directe de L'arbre à bouteilles. On y retrouve nos deux héros à grande gueule quelques temps après l'installation de Léonard dans l'ancienne maison de son oncle. Chacun a repris sa petite vie tranquille... Le blanc-bec enchaîne les petits boulots et fait le deuil de Florida, tandis que le black gay et fier de l'être écoule son héritage aux côtés de Raul, sa dernière conquête. Jusqu'à ce que Leonard se découvre cette vocation de pyromane et ne se fasse coffrer par ces ripoux de Charlie et Hanson, entraînant Hap avec lui. En bons filous, les policiers leur proposent un cadeau empoisonné : s'ils remplissent une mission pour leur compte, ils fermeront les yeux sur l'incendie de la crack house. Joyeux Noël. 

Evidemment, Hap et Leonard acceptent aussitôt : n'importe quoi plutôt que le trou ! Hanson leur demande de se rendre dans la bourgade texane de Grovetown, sur la trace de sa copine Florida _la jeune avocate black aux dents longues de L'arbre à bouteilles. Elle est partie là bas pour enquêter sur le possible meurtre d'un chanteur noir au passé sulfureux, et depuis, plus de nouvelles ! Comme c'est bizarre ! quand on sait que dans ce bled, tout retarde de trois siècles, surtout la mentalité des gens, et que le petit frère du Ku Klux Klan fait sa loi... Quelle inconscience d'être allée traîner là-bas, où le simple fait d'être noir peut vous attirer des bricoles.. Mais Florida est prête à tout pour faire parler d'elle...  

Hap et Leonard, la série télévisée adaptée des romans


Ce qui ne tue pas...  

Les déboires des deux vrais faux enquêteurs _ce n'est pas spoiler de dire qu'ils vont en connaître un paquet_ amènent forcément le lecteur à s'interroger : est-ce qu'il existe encore des Grovetown aux Etats-Unis ou ailleurs ? Les sociétés modernes sont-elles à l'abri d'un risque de régression ? Lansdale décrit avec tant de réalisme le racisme décomplexé des habitants de cette ville qu'on se dit qu'il n'a pas pu tout inventer ! Par chance, ses héros viennent tourner en dérision la suprématie blanche locale et n'hésitent pas à mettre les cow-boys locaux en face de leur stupidité ; et là, sachez-le, c'est parti pour une vanne toutes les deux pages, et des métaphores à s'en tordre de rire du début à la fin. 

Hap et Leonard repèrent les lieux sous une pluie battante et font le tour des figures-clés du village : Tim, le pompiste radin mais sympa qui essaie de leur vendre des pieds de cochons confits ; le chef de police Cantuck, sa couille hypertrophiée, et sa brute épaisse d'assistant : Reynolds. La patronne du café et ses deux fils quelque peu influençables... Dénominateur commun : tous ces gens n'aiment pas trop les Noirs, à des degrés différents allant de la crainte à la haine la plus crasse. Dans tous les cas, Florida reste introuvable. Oh, tout le monde l'a vue, surtout les hommes ; mais personne ne sait où elle est passée ; ou alors personne ne veut cracher le morceau... Du coup, on stagne comme les pieds de cochons du brave Tim au milieu de leur bocal. 

Il faut bien le dire, l'enquête patine un peu plus que dans L'arbre à bouteilles car cette fois-ci, les héros sont seuls contre le reste du monde et ne peuvent compter que sur leur binôme indéfectible. Humains avant d'être justiciers, ils seront même forcés d'abandonner temporairement pour assurer leur intégrité physique... et morale. L'espace de quelques pages, on se demande si la honte, la peur, la douleur vont finalement avoir raison d'eux, mais non. Quand on chute de vélo, il faut remonter dessus sans tarder, paraît-il ? Eh bien, quand on se fait tabasser par tous les clients d'un bar, c'est pareil. Il faut revenir y prendre un café quelques jours plus tard. Ou du moins essayer. Hap et Leonard le savent. Alors que la tension monte crescendo pour les pseudo justiciers, la pluie battante devient déluge, et les langues crachent leur venin : 

"Je vais vous dire, mon jeune ami, poursuivi Costard Gris, j'ai l'impression que vous être issu d'une bonne souche. Vous savez, c'est pour ça que vous êtes si nombreux, les gars, à jouer si bien au basket et au foot. C'est nous, les Blancs, qui avons sélectionné votre troupeau. On a pris un jeune nègre le plus imbécile, on l'a collé avec une grosse vieille mama black capable de supporter une queue de trente bons centimètres et de la largeur d'un poignet, et ce nègre, eh bien, il était du genre à baiser une vache si nos ancêtres le lui ordonnaient _et même s'ils ne le lui demandaient pas, d'ailleurs _, et il s'est tapé cette pute noire jusqu'à épuisement. Ensuite, peut-être que nos ancêtres l'ont fait monter par un poney ou un âne, juste pour mettre un peu de diversité biologique dans votre cheptel... Et grâce à cette planification, à travers des générations de chenils pour nègres, on a fini avec de solides bamboulas dans votre genre. [...]

Lorsque les rires se calmèrent de nouveau, Leonard poursuivit : 

"Vous savez, pour chacun de nous, quand on y pense, y a que ça...(il leva la main et forma un petit C avec son pouce et l'index.) qui sépare l'être humain de l'étron. Ouais, tous autant qu'on est. Je veux dire, c'est la distance entre les deux trous. En sortant, on a tous raté le cul de justesse. (Il abaissa la main, regarda Costard Gris et sourit.) Sauf vous, monsieur. Vous, vous avez réussi. Votre mère a chié une merde, elle lui a mis un costume et elle lui a donné votre nom."  



Rares sont les livres qui parviennent à vous plomber par les drames qu'ils mettent en scène et à vous alléger par l'humour qu'ils contiennent. Même si on rit autant qu'on pleure dans Le mambo des deux ours, l'auteur nous prouve que la blague et l'autodérision sont les meilleurs plaidoyers contre l'intolérance... et qu'on peut écrire des livres très classe avec au moins composé à 40 % de mots orduriers ! Les enquêtes de Hap Collins et Leonard Pine sont donc à découvrir absolument pour ceux qui ne les connaissent pas encore, même si vous n'aimez pas trop les histoires de meurtres : on va bien au-delà de la récolte d'indices, des interrogatoires en règles, et des autopsies gores. Chacun y trouvera son compte. 

Edition utilisée : 

LANSDALE, Joe R. Le mambo des deux ours. Une enquête de Hap Collins et Leonard Pine. Folio Policier, 2009. 380 p. ISBN 978-2-07-037962-0





jeudi 19 mai 2016

Conan Lord - Le Pique-nique du Crocodile - Serge Brussolo (1995)


Oh le curieux petit roman policier que voilà ! Si la couverture colorée de sa dernière édition en poche évoque rapidement les gentilles aventures marécageuses d'une sorte de Club des Cinq revisité, Le Pique-nique du crocodile de Serge Brussolo révèle bien des surprises !  


  

L'histoire

Dexton Colby est un dur. Il semblerait que rien ne puisse plus effrayer ni dégoûter cet homme sorti vivant de la guerre du Pacifique et ayant tué de sa main de nombreux soldats japonais. Rien, sauf peut-être l'idée de devoir rentrer chez lui, en Floride, dans la moiteur des Everglades... et de renouer avec ses vieux démons. Lorsqu'il avait douze ans, son petit frère s'est fait dévorer par un crocodile qui rôdait près de la maison familiale, et depuis, il s'attend à tout moment à en voir débouler un pour lui faire sa fête. Ces craintes presque puériles _il en vient à barricader la salle de bains de sa chambre d'hôtel pour être certain de dormir en paix_ sont renforcées par l'omniprésence de sa vieille nourrice Nounou Babo. La vieille femme l'a toujours bercé de superstitions plus effrayantes les unes que les autres, et continue maintenant qu'il est adulte. Si elle trouve toujours des oreilles pour l'écouter et de bonnes âmes pour la croire, c'est parce qu'il se passe bel et bien des choses étranges chez les Colby : tous les étés, un gamin de dix ans appartenant de près ou de loin à la famille meurt dans des circonstances inexplicables. A chaque fois que la malédiction se produit, on soupçonne l'oeuvre d'un crocodile.

Mais non c'est pas nous !

Pour mettre au clair ce secret de famille bien embarrassant, Dexton embauche un duo d'enquêteurs non moins mystérieux : les fameux "Conan Lord" qui donnent leur nom à l'ouvrage, à savoir Peggy et Tiny. Vous pourrez en apprendre plus sur eux en lisant le premier roman de la série : Conan Lord, carnets secrets d'un cambrioleur, mais en l'occurrence il vous suffira de savoir que Tiny est un homme d'une vingtaine d'années frappé d'une maladie qui le condamne à garder l'apparence d'un enfant, et que la jeune et belle Peggy l'accompagne dans ses tribulations en se faisant passer pour sa nurse. Dex Colby reconnait en l'homme-enfant son sauveur, et lui promet de les payer grassement s'il arrive à résoudre le problème. Il devra se fondre dans un groupe de préados (des vrais...) et accepter de devenir une cible potentielle du crocodile... ou d'autre chose ! Les Conan Lord acceptent aussitôt car ils sont avides d'empocher la somme qui leur permettra de consulter un médecin capable de guérir la maladie de Tiny ; sachant qu'ils ont le choix entre cette mission ou un cambriolage pas forcément moins risqué... même s'ils ont l'habitude !  


Faites des gosses ! 

Bien que les deux détectives n'en soient pas vraiment, ils ne tardent pas à se lancer sur la piste d'un éventuel croco à deux pattes. Autant dire qu'ils ont l'embarras du choix, entre un Dexton excessivement nerveux, son père, Jessup, connu pour avoir la gâchette facile depuis la mort de son fils, un Indien solitaire porté sur la boisson, un shérif trop résigné pour être honnête, trois enfants bizarres suivis de leurs mères complètement tarées et persuadées qu'un trésor a été caché dans la demeure.

Désolée ! J'ai trouvé cette image ici : http://fabenalsace.over-blog.com/
Serge Brussolo nous suggère de poser un regard bien particulier sur l'enfance : comme Tiny, nous essayons de nous fondre dans le petit groupe formé par trois jeunes plus étranges et suspects les uns que les autres. Mina s'impose en leader face à Barry, le futur ingénieur aux inventions déjà prometteuses _selon sa mère, et Cosinus le petit singe savant. Sa mère est dessinatrice de comics et lui a permis de comprendre, par sa grande activité sexuelle, que les rejetons ne naissaient ni dans les choux, ni dans les roses. Si elle en souffre, elle se sert de son "expérience de la vie" pour mener ses copains par le bout du nez et leur mettre juste assez de pression pour qu'ils fassent les conneries à sa place sans pour autant cesser de l'adorer. Evidemment, son côté manipulateur n'a pas d'effet sur le faux enfant, puisqu'il en a vu d'autres ; d'ailleurs, elle se refusera toujours à le "ranger" dans la même catégorie que les autres, à tel point que Tiny se demandera si la jeune fille n'avait pas perçu dès le début son intrusion dans le monde bien fermé des gosses. Mais cela le rassurerait presque, lui qui se sent parfois fragilisé par l'infantilisation qu'il vit au quotidien : c'est déjà dur d'être pris pour plus jeune que l'on est, alors imaginez que vous entrez dans un bar pour prendre un bière et qu'on vous propose d'office une limonade tout en vous passant la main dans les cheveux !

La famille nous est aussi présentée sous ses aspects les plus malsains : les préférences des parents pour l'un ou l'autre de ses rejetons, les mères toxiques qui prennent leurs petits pour des Pokémons de compétition et entretiennent une rivalité entre eux, l'appât sur gain masqué sous le désir de passer les vacances en famille auprès d'un ancêtre. On se rendra compte qu'elle est (presque) cause de tous les maux. 

Enfin on choisit pas ! 

Le Pique-nique du crocodile se situe aux frontières de la littérature pour enfants ; des adultes peuvent lire cette histoire sans jamais craindre de soupirer devant la niaiserie de tel ou tel personnage. Au contraire, un lecteur trop jeune pourrait être quelque peu effrayé par certaines scènes où l'angoisse est particulièrement pesante _ou passer à côté des discrètes allusions au cul, mais c'est un moindre mal. Dans tous les cas, ce livre de 400 pages, quand même ! est très réussi : du suspense, de l'angoisse, des sables mouvants, des crocodiles et beaucoup d'humour. Et surtout, aucun sombre enquêteur à pipe pour vous briser l'humeur !

Moite mais original !

BRUSSOLO, Serge. Conan Lord - Le Pique-nique du Crocodile. Hachette Jeunesse, 2005. Coll. "Policier". 417p. ISBN : 2-01-321951-2 
Première publication en 1995.





vendredi 15 mai 2015

Dans la série : on n'est jamais si bien servi que par soi-même : L'arbre à bouteilles - Joe R. Lansdale (1994)


"Vous allez voir, ça change des polars habituels !" m'a dit Emilie, la vendeuse des comptoirs de Magellan lors de mon dernier passage à Bordeaux. Il pleuvait, on était en fin de matinée et j'étais venue errer dans le magasin en attendant de retrouver ma pote un peu plus tard. Ca m'a fait plaisir d'y revenir, depuis le temps ; c'est un peu comme la caverne d'Ali Baba, en bien rangé et avec des livres. Le genre d'endroit dont ne sort que rarement les mains vides. 

Sur son conseil, j'ai donc parcouru les différents romans policiers de leur sélection, en m'attardant plus sur celui qu'elle m'avait vanté : L'arbre à bouteilles, de Joe R. Landsale ; ce livre de poche marque le début des aventures de Hap Collins et Leonard Pine, les deux personnages principaux "qui vont mener l'enquête. Pourtant, ils ne sont pas policiers, et de plus, ils sont très différents l'un de l'autre. Ca donne un drôle de mélange, des situations cocasses. On rit à toutes les pages." 




A vrai dire, j'ai tourné les pages par politesse car j'ai du mal avec les romans policiers. Difficile de savoir si l'overdose date des lectures analytiques et cursives du collège (Sans-Atout, Le chien des Baskerville qui m'avait tout particulièrement fait chier, Simenon...) ou si le dégoût a été entretenu par l'univers d'enquêtes et de flicaille qui s'est imposé dans les séries télévisées. Exception pour l'Inspecteur Barnaby : on se paye de tellement bons délires avec ma mère sur sa tête, sur le carré de sa femme, sur son assistant tout mou, sur l'univers un peu kitch, sur le générique très strange... que c'est difficile de cracher dessus. 

Image piquée ici

Mais je venais déjà de refuser une dégustation de thé à "Emilie"_ je ne m'y attendais tellement pas que j'ai dit "non" par réflexe. Je pouvais bien faire l'effort de lire un résumé de bouquin. D'ailleurs, il faut croire que la fille a bien vendu sa marchandise car je suis sortie du magasin avec Hap et Leonard tassés dans mon sac à dos.


L'histoire 

La vie de Hap Collins n'est pas vraiment trépidante. Sa femme est morte, il travaille pour presque rien dans un champ de roses et il peine à conserver son logement. Ses seules richesses : son pick-up et son ami Leonard.  

Pour ce dernier, le moral n'est pas non plus au beau fixe : son oncle Chester adoré, celui chez qui il passait toutes ses vacances lorsqu'il était petit, est mort en lui laissant pour héritage sa vieille maison pourrie, une belle somme d'argent... et une impressionnante collection de bons de réduction périmés. Outre la peine que lui cause cette perte, ce sont d'anciennes blessures qui s'ouvrent en lui : Chester a ni plus ni moins renié son neveu lorsqu'il a appris qu'il était homo, et le contact n'a jamais été rétabli avant que le vieux ne casse sa pipe. 

Léonard vient tout naturellement chercher Hap dans son champ de roses pour qu'il lui donne un coup de main pour organiser les obsèques, et pour réparer la maison : il y a du boulot d'un côté comme de l'autre ! Hap ne se fait pas prier. Son amitié pour Leonard surpasse de loin ses obligations professionnelles. Les voilà partis pour LaBorde, dans les profondeurs du Texas.    

Les marteaux et les clous font leur sortie sur fond de souvenirs, de nostalgie et de regrets. Que la maison voisine de celle de Chester soit une "crack house", passe encore, même si c'est bien triste de voir des jeunes vous insulter et se shooter sous vos yeux sans pouvoir y faire grand chose. C'est parfois sous votre propre plancher que vous faites les découvertes les plus glauques.  


La minute système D 

Plus encore que l'héritage matériel qu'il lui laisse, Chester engage une sorte de réconciliation posthume avec Léonard. En effet, Hap et Leonard comprennent très vite que le vieil homme n'était pas fou au point de laisser traîner gratuitement derrière lui des objets improbables, tels que les bons de réduction périmés, ou une toile peinte par Leonard dans sa jeunesse. La démarche est claire : il a semé des indices afin que son neveu prenne le relais d'une enquête qu'il menait dans le dos de la police avant de mourir. Hap est dubitatif ; pourquoi se cacher des flics si la cause est noble ? Après quelques jours passés à LaBorde, il sera en mesure de répondre lui-même à sa propre question en constatant que le souci majeur des autorités locales, c'est de ne pas faire de vagues dans les quartiers mal famés. Des mineurs qui se droguent, qui dealent, qui disparaissent mystérieusement ? On ferme les yeux et hop ! le problème et réglé. De toute façon, tant que ça ne concerne que des Noirs... Un de plus, un moins...


Discriminations  

A travers la voix de Hap, le "blanc" "démocrate" qui ne s'embarrasse pas de préjugés malgré ses faux airs de rustre lubrique, on constate que les mentalités ne semblent avoir évolué que modérément depuis le XIX° siècle. Près de la masure de l'oncle Chester, l'appartheid tacite règne ; on l'accepte, on le revendique ou on s'y résigne. Trois personnages semblent profondément marqués par la ségrégation ambiante et sont animés d'un fort esprit de revanche. Florida, fière de sa réussite, de son indépendance... et réticente à l'idée d'avoir une relation longue avec un Blanc car elle est convaincue qu'il ne voit en elle qu'une sorte d'esclave facile à prendre. Hanson se définit comme un "bon flic" et met un point d'honneur à se la jouer et à montrer que lui aussi, le Black, peut jouer du flingue. Pour ces deux-là, en mettre plein la vue aux autres et se distinguer est un moteur, pour ne pas dire un projet de vie. Quant à Leonard, il cumule les fautes de goût : il est Noir et homosexuel, et ne peut compter que sa ruse et sur son humour grinçant pour s'imposer _mais ça fonctionne plutôt bien. L'héritier de Chester Pine manie bien l'autodérision et ne cache pas des goûts en matière d'hommes, même s'il se défend de ressembler de près ou de loin aux "folles". Cette peinture à la fois crue et sensible d'un pan de la société texane, sans toute pas bien éloignée de la réalité dans les années 90, est l'une des grandes réussites de L'arbre à bouteilles

Elle fait d'ailleurs bien écho à la relation complexe qui unit Hap et Leonard. On sait que les deux hommes ont un passé commun, un passé plutôt douloureux qui est partiellement évoqué à travers leurs paroles respectives ; Hap a perdu sa femme dans une précédente aventure sordide tandis que Léonard s'en est tiré avec une patte estropiée. Le malheur a contribué a rendre leur amitié indéfectible ; et c'est parce que plus rien ne peut la mettre à mal que Hap le fauché se permet de lancer à Leonard le boiteux quelques vannes de mauvais goût.


Mucho Mojo

Mucho Mojo est le titre original du roman ; il fait référence à un dialogue entre Florida et Hap, en train de contempler la crack house détruite. C'est un peu dommage que ce titre n'ait pas été conservé dans la version française, parce qu'il me paraît plus parlant que "l'arbre à bouteilles". "Mucho mojo", c'est ce que disait la grand-mère de Florida quand quelque chose ne tournait pas rond. "Mucho" pour "beaucoup" et "mojo" pour "magie noire". Mais l'avocate explique que, par un glissement de sens, "mojo" est devenu un synonyme "poétique" de "sexe". Mucho mojo, beaucoup de magie noire, beaucoup de sexe _dans ses réalisations diverses, variées et condamnables quand la pédophilie entre en jeu ; en gros : un joyeux bordel et un sacré nœud de vipères à démêler.




Si tout comme moi vous n'êtes pas très en joie dans le rayon polar de votre libraire, L'arbre à bouteilles et sa paire d'enquêteurs de fortune saura vous réconcilier avec le genre et même vous faire rire.

A part ça, je suis prête à parier que la vendeuse des Comptoirs de Magellan a pensé à cet extrait précis quand elle m'a dit que certains passages étaient vraiment très drôles :

"_Surveillez votre langage, protesta Warren. 
_ Excusez-moi, dit Hanson. 
_ Parfait, dit le vieil homme. Je suis facilement choqué. 
_ Mais c'est vrai, non ? insista Hanson. Même modus operandi. 
_ Transmission d'une pratique, dit Warren. Attendez une minute. (Il mit ses doigts dans sa bouche et ôta son dentier qu'il posa sur table, à côté de sa tasse à café.) Les connards qui font ça sont durs à choper, ajouta-t-il. 
Ses lèvres s'agitaient maintenant comme un drapeau dans le vent. 
_ Merde ! s'exclama Leonard. Remettez vos dents ! J'essaie de boire mon café, là. 
[...] 
_ Je crois que je comprends tout ça, dit Hanson. Mais... bon sang, j'suis d'accord avec Leonard, remettez vos dents ! 
Doc Warren l'ignora, lui aussi, et continua à siroter tranquillement son café. Ses lèvres molles faisaient un bruit de cochon à l'abreuvoir."

Si l'histoire avait été un poil moins glauque, je l'aurais présentée aux CDI !


=> Voici un lien vers une critique qui conserve bien l'esprit de l'auteur et le ton employé. 

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LANSDALE, Joe R. L'arbre à bouteilles. Une enquête de Hap Collins et Leonard Pine. Gallimard, 2000. Coll. Folio Policier. 363 p. ISBN 978-2-07-030059-4