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dimanche 6 septembre 2026

[MANGA] Ysquare - Judith Park (2005)

La joie du père de mes neveux m'est insupportable. Je ne peux pas m'en réjouir, même si elle a indéniablement un impact positif sur les enfants ; c'est au-dessus de mes forces. Qu'il ait oublié Marine, cela ne me choque pas : il ne l'aimait plus, avant même qu'elle ne faiblisse. 

Ce qui me dérange, c'est d'être l'une des seules à savoir que la perte de ma sœur a été une porte de sortie inespérée pour lui, le libérant d'une personne qu'il ne considérait plus (mais sur le dos de qui il vivait) tout en lui permettant de garder la face...  

Je suis intimement convaincue que cette mort a été précipitée. Je sais que l'état de santé de Marine n'était pas bon, on me le répète assez lorsque j'essaie de comprendre ce qui a pu se passer ("ne cherchez pas plus loin, elle aurais succombé tôt ou tard..."), mais il n'était pas encore critique. 

Il y a eu des erreurs, des négligences. A l'hôpital ? Peut-être. A la maison ? C'est certain. Marine était devenue gênante, pas "pratique". Elle était un poids. Elle n'était plus assez réactive, plus assez fonctionnelle pour ses "trois enfants". Pour la première fois, Christopher devait prendre soin d'elle, faire des choses à sa place, et il rechignait à s'y mettre : cette situation ne l'arrangeait pas du tout ! Marine le sentait, elle s'excusait tout le temps de causer du souci. J'ai déjà retranscrit ici le contenu de leur dernière conversation téléphonique. 

Elle était ce mouchoir sale sur le bord de la table, que tout le monde voit, mais que personne n'ose jeter. 

Jusqu'à ce que quelqu'un se décide à se salir les mains pour le mettre à la poubelle, discrètement.

Un crime a été commis ; le coupable a eu chaud mais il s'en est tiré sans encombre. Sa conscience ne le rattrapera jamais, puisqu'il n'en a pas.

Les petits récitent la vérité qu'on leur a apprise : "le cancer a tué maman". Comment leur dire que non, c'est beaucoup plus compliqué que ça ? Comment leur dire que leur père est parti de la maison en sachant pertinemment que leur mère était au plus mal ? Comment leur dire qu'il a soupiré lorsque nous l'avons informé par téléphone que Marine nous avait appelés à l'aide, et que nous allions chez eux ? Comment leur dire que les plants de cannabis qui poussaient au pied du lit conjugal, chauffés par une soufflerie poussiéreuse et bruyante, n'avaient rien à faire près d'une malade ? Comment leur dire que leur père a pesté quelques jours après les obsèques en constatant qu'il y avait un peu de vomi (ou de merde) sur leur couette ? 

Dix ans de vie commune, deux enfants, une vie sacrifiée. Dix-sept mois plus tard, il faudrait faire table rase, "avancer", au nom du bien-être des gosses, accepter cet homme comme un nouveau "frère", l'écouter raconter son histoire de cœur, et être content pour lui... 

J'en suis incapable ! Marine a trouvé la paix, aujourd'hui elle m'engage à ne pas cogiter là-dessus et à me focaliser sur ce qui compte vraiment. 

Pas la force de l'écouter pour l'instant. 

Je veux juste la faire connaître au monde entier, lui rendre hommage de toutes les façons possibles, et surtout respecter sa mémoire. 


Ysquare

Judith Park 

2005

Pika Editions, 2007


A 18 ans, Yoshitaka n'a toujours pas de copine et vraiment, ça lui pèse : il se met tellement de pression à ce sujet qu'il foire toutes ses tentatives d'approche. Si seulement il avait le succès de Yagate, un camarade de classe qu'il voit toujours en charmante compagnie... 

Tous deux sympathisent. Yagate accepte de coacher Yoshitaka, et l'accompagne à la salle des fêtes de la ville, où se déroule un concours de beauté ce jour-là, justement (ça tombe bien) : ce sera l'occasion de voir comment il se débrouille. Mais la maladresse de Yoshitaka va entraîner la chute éliminatoire de Ju-Jin, la mannequin qui lui avait tapé dans l'oeil, pour le plus grand bonheur de Hyun-Na, sa rivale. Le voilà piégé entre la colère de Ju-Jin, les coups bas de Hyun-Na la peste, et une amitié plus troublante que prévue avec Yagate ! 

J'étais en quête d'une lecture légère, j'en ai eu pour mon compte, c'est très bien comme ça ! Ce manga sentimental sans prise de tête, qui m'a semblé creux au début, a su gagner en profondeur au fil des chapitres : on y parle plutôt bien de confiance, de manipulation, de respect... Le petit flashback de fin, la façon de dessiner les regards et la mentalité de Yagate m'ont (presque) émue. Ce n'est pas si mal, quand on sait que Judith Park avait seulement 21 ans lorsqu'elle a publié Ysquare ; même si, certes, ce titre ne me laissera pas un souvenir impérissable. 

Se lit comme un one shot ; une suite intitulée Ysquare Plus serait sortie en 2010, apparemment... 

vendredi 24 avril 2026

[ROMAN] Frère d'âme. David Diop (2018)

Je n'avais pas encore réussi à consulter la copie du "dossier médical intégral" de Marine, celle qui ne pouvait être obtenue que via le médecin traitant, soi-disant. 

Le courage me manquait.

Je profite de quelques jours de congés pour m'y plonger.

C'est une blague... 

Il ne contient que des lettres déjà envoyées au médecin, suivant la procédure habituelle : quand on consulte un spécialiste, ou quand on est hospitalisé, une lettre est envoyée d'office au généraliste. 

Ces lettres,  j'y ai déjà accès : Marine les avait reçues aussi, et rangées soigneusement de son vivant.

J'en déduis que le doc n'a rien demandé à l'hôpital, et qu'il a juste imprimé ou photocopié ce qu'il avait déjà dans son dossier, et qui concernait ma sœur, de près ou de loin. Zéro résultat de prise de sang. Rien sur le suivi d'oncologie. Rien sur les passages par le SAMU.

Il se fout vraiment de notre gueule.


Frère d'âme 

David Diop 

Seuil, 2018 


Première guerre mondiale, en France. Alfa et Mademba sont deux tirailleurs sénégalais perdus dans l'horreur des tranchées ; ils viennent du même village, se connaissent depuis toujours, et se disent "plus que frères". Aussi, quand Mademba est mortellement blessé par l'attaque sournoise d'un ennemi, Alfa sombre doucement mais sûrement dans la folie : il vengera son ami, faute d'avoir eu le cran de l'achever lorsqu'il le lui a demandé. 

Inquiet et effrayé de le voir régulièrement revenir du combat avec la main tranchée d'un allemand en guise de trophée, le capitaine Armand préfère renvoyer Alfa "à l'Arrière", le temps qu'il "se repose" _et qu'il se fasse soigner. Loin du champ de bataille, le Dr François va l'amener à raconter sa vie d'avant la guerre, avec son lot de bons moments et de peines. 

Ici, la guerre est vue de l'intérieur ; elle est racontée par un jeune homme qui découvre le vaste monde de la pire des manières. Le vocabulaire est simple, souvent cru, toujours très imagé... Les phrases se répètent, au rythme du traumatisme qui tourne en boucle dans la tête d'Alfa, et au fil de ses questions existentielles : qu'y a-t-il derrière les sourires et les yeux des autres ? Serait-il vraiment le "sorcier", le "dévoreur d'âmes" qu'on le soupçonne d'être ? 

Un roman troublant, surtout dans les derniers chapitres qui peuvent être interprétés différemment d'un lecteur à l'autre _et causer un certain malaise. Il montre que la guerre peut tuer de bien des façons.  

Prix Goncourt des lycéens 2018. 

A partir de 16 ans, mais il me paraît accessible pour des 3ème (d'autant que ça correspond à leur programme d'histoire)


vendredi 17 avril 2026

[BD] L'été fantôme. Elizabeth Holleville (2018) / Salvatore - 1 - Transports amoureux. Nicolas de Crécy (2005)

Un été, alors qu'on était enfants, un couple de retraités et leur petite fille ont loué le pavillon voisin du nôtre pour les vacances. Il était habituellement inoccupé ; leur remue-ménage a vaguement intrigué le quartier, mais nous n'y avons pas prêté attention jusqu'à ce que la gamine, qui avait deux ans de plus que moi, débarque chez nous sans trop y mettre les formes. Coiffée d'une casquette de marin, elle s'appelait Paola et venait me chercher pour "jouer". Comme elle semblait plus disposée à s'amuser chez nous que chez elle, mes parents n'y virent pas d'inconvénient. J'étais assez perplexe, ne sachant trop que faire pour donner le change. Mais le choses se firent naturellement : Paola menait la danse, sans pour autant jouer la chef. Marine ne tarda pas à nous rejoindre, amusant la galerie avec sa sucette et ses commentaires de petit enfant. On a joué à cache-cache pendant ce qui m'a paru des heures. Il faisait agréablement chaud sous notre garage fait d'arceaux de jardin qui sentait le nylon et le plastique. J'ai tout de suite bien aimé Paola, parce qu'elle ne faisait pas de manières et ne jugeait personne. Elle se foutait que je sois craintive et maladroite, ou que ma grand-mère fasse la pute... puisque, contrairement à tous les autres gosses des alentours, elle n'en savait rien !

Ces vacances d'été, ainsi que les suivantes, ont été douces car égayées par le passage des Decaro ; en effet, un an plus tard, Paola et ses vieux sont revenus avec Mariano et Anaïs, les deux plus jeunes de la fratrie. Ils venaient de Wattrelos dans le Nord. C'était marrant, même si Paola et moi nous rendions bien compte que mes parents commençaient à être un peu saoulés de voire tout ce petit monde prendre ses aises en sautant partout. D'autant que la présence des petits venait torpiller notre amitié tranquille. Malgré tout, je garde un très bon souvenir de cette époque. 

Le joyeux bordel a duré quelques saisons. Puis est venue ce jour de juin étrange où, en rentrant de l'école, j'ai vu les volets des voisins ouverts et j'ai entendu le grand-père crier "Ulla !" C'était le nom de leur chienne (ouais, comme le Minitel des plans cul). Je me suis aussitôt dit "Ah super, Paola est revenue !" 

Paola était là en effet, mais j'avais du mal à la reconnaître ! Elle avait dû prendre 20 cm, avait les cheveux coupés carrés et lissés _ où étaient ses boucles emmêlées qui faisaient balle de foin ?, elle parlait d'une voix forte et assurée. J'ai voulu lui montrer mon nouveau vélo, encore trop grand pour moi mais trop petit pour elle. Par pure politesse, elle a fait un tour dans le jardin pour l'essayer, mais il était évident qu'elle n'en avait rien à battre. "Ahah, putain, la selle fait mal au cul !", avait-elle dit en le reposant. Cette soudaine vulgarité me déstabilisa, je crois qu'elle s'en rendit compte et trouva vite un prétexte pour s'éclipser gentiment. 

A partir de là, elle passa l'été à m'esquiver ; je voyais le rideau se tirer quand je passais devant chez elle. D'ailleurs, je ne cherchai pas à lui courir après : au contraire, je l'évitais aussi, redoutant la gêne qu'aurait causée notre rencontre. On avait compris qu'on n'aurait plus grand chose à se dire maintenant, et ce n'était ni sa faute, ni la mienne.  




L'été fantôme 

Elizabeth Holleville 

Glénat, 2018 

Comme tous les étés, Louison, sa grande sœur et leurs cousines passent les vacances chez leur grand-mère. Le soleil

du sud, la plage toute proche, une maison de campagne remplie de vieilleries et un jardin spacieux : tous

les ingrédients sont là pour passer un bon séjour, et Louison se sent d’attaque pour en profiter pleinement.

Mais cette année, elle voit bien que quelque chose a changé : sa sœur et ses cousines ont grandi.

Elles n’ont plus le temps de jouer avec elle, occupées qu’elles sont à s’épiler et à faire le mur pour aller draguer

les surfeurs.  


Aussi, Louison se retrouve-t-elle souvent seule avec son troll, sa mamie qui commence à perdre la boule et le chien

qui jappe trop fort pour le voisin. Une nuit, une fillette fantôme lui rend visite pour lui tenir compagnie : il s’agit

de Lise, la soeur de sa grand-mère, décédée dans des circonstances mystérieuses alors qu’elle était encore enfant.

Entre Louison recalée aux portes de l’adolescence et Lise condamnée à ne jamais quitter le jardin familial,

une grande complicité se noue. 

Au-delà d’une camaraderie fantastique _mais pas toujours saine ! entre Louison et le fantôme de sa grand-tante,

L’été fantôme est une oeuvre forte par ce qu’elle suggère par l’image sans dire par les mots : cela va de la mamie qui ne

répond rien lorsqu’on lui fait remarquer ses trous de mémoires, au silence qui s’installe lorsqu’on tombe sur une

photo de Lise accrochée au mur, jusqu’à l’absence d’enthousiasme de la cousine Sophie face aux baigneurs qui

roulent des mécaniques. On y comprend que grandir ne va pas de soi et peut effrayer, et que certains passages ne

se font pas sans douleur. 

Cette BD remue positivement ! Sans le podcast la Voix des Bulles (One Eye Club), je serais sans doute passée à côté… 


Salvatore - 1 - Transports amoureux 

Nicolas de Crécy 

Dupuis, 2005 




Le chien Salvatore est un mécano virtuose tellement bourru et solitaire qu'il a planté son garage en haut d'une montagne, de façon à ce qu'on ne vienne pas le déranger trop souvent. Son excellente réputation lui vaut néanmoins la visite d'Amandine, une gentille truie myope sur le point d'accoucher de douze porcelets, bien décidée à faire réparer sa voiture au péril de sa vie !  

Salvatore s'exécute, et Amandine repart. Elle ne sait pas que le garagiste a "volé" un pièce de sa voiture, une pièce dont il a besoin pour construire le bolide qui lui permettra de réaliser le rêve de toute une vie : partir sillonner l'Amérique du Sud afin de retrouver Julie, son amour de jeunesse. 

A présent, il n'est plus qu'à un bête adaptateur de Bentley d'étrenner la "JulieMobile"... mais cette dernière pièce ne fait que lui filer entre les doigts ! Va-t-il arriver à la dégotter, finalement ? Amandine réussira-t-elle à mettre bas sans encombre ? 

Une bande dessinée jeunesse (j'aurais pas dit, à la lecture des premières planches) complètement déjantée, poétique à sa manière et teintée d'humour noir. Elle a été réalisée par Nicolas de Crécy, alors si vous aimez les (belles) bagnoles, les détails (mécanique), les couleurs et les paysages montagnards ou urbains, vous serez servis. 

Hâte de lire le tome 2, j'avoue avoir été assez séduite !