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mardi 14 août 2018

MANGA - Sunny Vol. 2 - Taiyou Matsumoto (2015)


Sunny, volume 2 sur 6 ! 

Retournons au Japon de la fin des années 70, plus exactement au foyer des Enfants des Étoiles après un premier tome qui avait fort bien planté le décor. Pour rappel, Sunny raconte le quotidien d'une dizaine d'enfants séparés de leurs parents pour diverses raisons et placés temporairement dans ce centre d'accueil. Sous la responsabilité d'une équipe d'éducateurs qui mettent tout en oeuvre pour qu'ils cohabitent sans s'étriper, ils gèrent comme ils peuvent l'éloignement et les problèmes familiaux. Chacun fait avec ses armes : Sei _le binoclard en couverture_ s'isole, le petit Jun fait autant de tapage que son corps minuscule le permet, Kiiko la joufflue ruse pour attirer l'attention sur elle, Haruo provoque les adultes. Leur dénominateur commun est une vieille voiture Nissan Sunny hors d'usage plantée dans la cour du foyer ; ils la squattent à tour de rôle pour rêver à une vie meilleure. 

Vous trouverez un billet consacré au volume 1 ici.    



Où est-ce qu'on en était ? 

Comme on pouvait s'en douter, ce deuxième volet nous laisse entrevoir la complexité d'une bande de jeunes plus ou moins paumés ; contrairement à ce que la couverture peut laisser penser, Sei n'a plus la place de personnage central qu'il occupait dans le premier tome, en tant que nouvel arrivant. C'est plutôt Haruo, le garçon aux cheveux blancs, qui bouffe les vignettes par ses coups de sang et son insolence à l'égard de son entourage. 

Kiiko ne supporte plus Megumu : cette dernière lui semble trop gentille, trop calme, trop désireuse de devenir amie avec les filles "des maisons" pour être honnête. Qu'est-ce qu'elles ont de plus qu'elles, ces filles-là, hormis une famille aimante ? Pour attirer l'attention sur elle, Kiiko invente de toutes pièces une histoire de kidnapping dont elle aurait été victime. 



Un nouveau s'installe "pour quelques jours" : Tôru, six ans, les yeux larmoyants, espère que sa mère viendra vite le récupérer...  Il faut d'abord qu'elle résolve quelques problèmes. Malgré son jeune âge, Haruo ne se gêne pas pour le secouer en lui disant qu'elle aura très certainement oublié son existence d'ici là. Sei est plein d'empathie pour ce colocataire hypersensible et le prend aussitôt sous son aile. Haruo guette leur amitié naissante sur coin de l'oeil, mi moqueur mi jaloux. 




A l'occasion de la journée d'accueil des parents à l'école primaire, Adachi a dispatché l'équipe d'éducateurs dans différentes classes pour que tous les enfants du foyer scolarisés ici aient un "représentant" à leurs côtés, à défaut d'un membre de leur famille. Pour compléter l'effectif, il a fait appel à Makio, un ancien pensionnaire des Enfants des Étoiles qui s'en est visiblement bien sorti. Beau, cool, heureux propriétaire d'une voiture, il a la cote auprès des gosses ; Haruo lui-même est son fan numéro 1. 
       

Bien que ses bons résultats au collège fassent de lui un élève prometteur, Kenji ne veut toujours pas aller au lycée. Par contre, son envie de quitter le foyer définitivement est toute nouvelle ; sans doute cette idée lui est-elle venue au contact de ses nouveaux amis : Haruna, une adolescente perdue dans sa vie et en proie à de violentes crises de colère, Seki un jeune homme plus âgé qu'eux, et quelques autres pelés pas très raisonnables.  


Le dernier chapitre du manga est consacré au séjour de l'insupportable Haruro chez sa mère, une bien étrange bonne femme...  

Un boulot ingrat        

Sunny 2 est un poil plus sombre que le volume d'ouverture, où gravité et bonne humeur étaient parfaitement équilibrées. En même temps, Matsumoto avait pour objectif de composer un manga réaliste ; il ne pouvait donc pas éluder les problématiques propres aux enfants placés, telles que le sentiment d'abandon, la stigmatisation _à l'école, on distingue bien les "enfants du foyer", qui passent le portail en meute matin et soir, des "autres", la marginalisation qui en découle _effective mais parfois exagérée par les gosses concernés, la difficulté de vivre avec des frères et sœurs qui n'en sont pas et qu'on ne connaît pas bien... Le tout à la fin des années 70, comme le laissent entendre quelques indices culturels disséminés ça et là _une mention à un groupe de musique, un combat de catch regardé à la télé par les enfants... : par conséquent, l'ouverture d'esprit n'est pas forcément au rendez-vous, et on croise toujours un con pour te rappeler que tu ne vis pas avec ceux qui t'ont fait. 

Sauf erreur de ma part, voici la chanson dont il est question. 
Southpaw - Pink Lady


Heureusement, l'équipe d'éducateurs est là pour amortir les chocs ; peut-être que je me répète par rapport au billet précédent, mais ce manga a l'avantage de mettre en avant le boulot de ces adultes qui accompagnent des petits de tous âges H24. On est loin des orphelinats à la Dickens, gérés par des bonnes sœurs tortionnaires et/ou pédophiles. Ici, Adachi, Miztsuko et les autres sont des gens responsables, respectables, de vrais repères. Mais, comme toutes les bonnes poires cachées sous un masque d'autorité, ils peuvent devenir des cibles idéales pour des enfants en pleine découverte de leur capacité à provoquer et à blesser. Le chapitre 9 _celui sur la journée portes ouvertes à l'école primaire_ est particulièrement parlant. Adachi s'est cassé le cul à faire un planning, à organiser des visites pour chaque niveau, à conduire tout le petit monde sur place, pour finalement se faire afficher par un Haruo plus teigne que jamais : sachant qu'il n'est pas sous son autorité à ce moment-là, puisqu'il est en classe, le mioche aux cheveux blancs se permet de l'interpeller au milieu du cours pour lui demander de se casser. 

"Adachi, qu'est-ce que tu fais là ?"
"T'es pas le bienvenu ici !"
"Ouais va-t-en Adachi !" 
"On n'a pas besoin de toi." 

Plus tard, les gosses joueront à pierre - feuille - ciseaux pour éviter de rentrer avec lui au foyer, préférant la compagnie du beau Makio. Bref, aucun respect. Bon, le type est expérimenté et ne se laisse pas atteindre par la cruauté de ces enfants en souffrance ; il opte pour l'ignorance et la dérision. Si j'insiste lourdement sur ce passage du manga, c'est parce qu'il peint une facette du métier d'éducateur qu'on passe souvent sous silence : tu te dois de te donner à fond, et si tu le fais correctement, tes petits protégés n'en seront pas dupes. Mais ne t'attends pas à des remerciements ou à un retour de leur part. Il est même fort probable qu'ils te crachent à la gueule en retour. Ainsi va la vie. Protège-toi, fie-toi à ta bonne conscience et n'attends surtout pas que tes efforts soient reconnus pour les poursuivre, sinon t'es bon pour changer de branche.  

Antonio Inoki, l'une des stars des Enfants des Étoiles.


Parents transparents 

Même tarif, je suppose, pour le métier de parent. Alors là, dans le rayon des darons qui ne remplissent pas le contrat, Sunny a tout ce qu'il vous faut. Précédemment, nous avions fait connaissance avec le père alcoolique ET crasseux _l'un n'implique par forcément l'autre_ de Kenji, aujourd'hui nous avons affaire à la maman ultra distante de Haruo. Il semblerait que cette executive woman pas spécialement dans le besoin ait daigné accordé trois jours de sa vie à son fils, avec qui elle n'échangera rien d'autre que des banalités. Alors que celui-ci manifeste son besoin de vivre avec elle, la femme zappe la question et finit par lui demander de ne plus l'appeler "maman" et d'utiliser son prénom à la place. Ambiance. Sur le chemin du retour _qu'il effectue seul, Haruo n'aura plus qu'à faire le caïd. Après tout, sur qui peut-il s'appuyer si ce n'est sur ce personnage ?  

J'ai assez spoilé comme ça, inutile d'en faire des tonnes ; les Sunny font partie de ces BD qu'on se garde de côté pour les vacances, ou en guise de récompense pour avoir enfin réglé ce truc chiant qu'on laissait traîner depuis des mois. Sensible au contenu, j'ai peu prêté attention au trait de Matsumoto et à la forme du manga de manière générale pour cette fois-ci. Inutile de le faire maintenant, je ne dirais que des platitudes et / ou des conneries. Une prochaine fois ! 


MATSUMOTO, Taiyou. Sunny Vol. 2. Kana, 2015. Coll. "Big Kana". 214 p. ISBN 978-2-5050-6281-3


dimanche 16 avril 2017

MANGA - Sunny Vol.1 - Taiyou Matsumoto (2014)



Après avoir parlé de Negima !, Drôles de racailles et Hero Mask tout récemment, nous nous intéressons aujourd'hui à un manga beaucoup moins explosif mais tout aussi étonnant. Voire plus puissant : allez, ça ne fera de tort à personne que de le reconnaître. Il s'agit du volume 1 de la série Sunny, créée par Taiyou Matsumoto, un artiste bien connu des amateurs de BD japonaises. Sorti au Japon en 2011, le manga est arrivé en France en 2014. 




L'histoire 

Sunny raconte le quotidien d'un foyer d'accueil pour enfants abandonnés ou retirés à leurs familles pour des causes plus ou moins obscures. Les éducateurs Adachi et Mitsuko font de leur mieux pour élever les pensionnaires et leur apporter sécurité et affection, mais leur tâche n'est pas de tout repos ! Ils doivent composer avec une poignée de filles et de garçons de tous âges dont certains donnent du fil à retordre : Kenji asphyxie tout le monde avec ses cigarettes, tandis que Haruo se donne des airs de petite frappe en cherchant la bagarre et en faisant pleurer les filles. Junsuke est un adepte des jeux bruyants et a tendance à chouraver "tout ce qui brille". Autour de ces trois terreurs gravitent une bande de fillettes bavardes et rieuses, dont Megumu et Kiiko, un chien efflanqué que les enfants promènent à tour de rôle, un homme handicapé mental mais parfait dans son rôle de nounou : Tarô. Le directeur de la structure, joliment nommée Foyer Hoshino Ko, "Les enfants des étoiles", pose un regard bienveillant sur la tribu depuis la chaise longue qu'il ne peut plus quitter. 

Pas facile de s'isoler lorsqu'on vit les uns sur les autres. Heureusement, la Sunny jaune est là, garée à côté du foyer, indéboulonnable. "La Sunny", c'est une vieille voiture en panne que les enfants se sont réappropriés pour jouer, rêver, échanger leurs secrets et leurs revues douteuses. Tout le monde a le droit de la squatter, sauf les adultes. 

Un jour, un nouveau garçon arrive au foyer. Il s'appelle Sei, il porte de grosses lunettes d'intello et n'a pas vraiment l'intention de s'intégrer, convaincu qu'il ne va faire qu'un passage éclair aux "Enfants des étoiles". 




La voiture de tes rêves 

Frappée par le jaune rutilant de la carrosserie, l'attention de Sei est tout de suite happée par la Sunny. Junsuke, le petit rouquin cleptomane, lui annonce la couleur : ok, cette voiture ne roule pas, mais lorsqu'on est dedans, on fait ce qu'on veut et on devient qui on veut. Matsumoto nous fait notamment partager les jeux et rêveries de Haruo et de Sei : elles en disent long sur leurs ambitions et leur état d'esprit. Le premier, qui n'est autre que le rebelle aux cheveux blonds dont le visage est représenté sur la couverture du volume, s'imagine en traître agonisant, tout juste bon à nourrir "un coyote". Belle estime de soi ! D'ailleurs, il me fait beaucoup penser au grand blond retardataire et en manque d'affection dans Elephant _ ça faisait longtemps que je n'avais pas eu l'occasion de glisser un clin d'oeil à ce film.


Elephant, Gus Van Sant (2003)

Sei, lui, s'imagine au volant de la Sunny en marche, rentrant à la maison et retrouvant ceux à qui il était attaché : ses parents, son école, son quartier. Il semblerait que le bonheur ultime, ce soit de quitter le foyer. D'autres utilisent la vieille épave pour ruminer leur peine et leur rancœur, comme le font Kenji et sa sœur Asako lorsque le jeune homme revient d'une visite peu concluante chez leur père alcoolique. Dans tous les cas, ce quartier général des enfants hébergés est une passerelle vers un avenir meilleur, où tous seront libérés de tout ce qui les parasite : l'école, les enfants "des maisons", c'est à dire ceux qui ont la chance de vivre auprès des leurs, leurs problèmes familiaux. En gros, tout ce qui leur renvoie en pleine gueule la dure réalité. 


En quête de repères 

A deux reprises, on perçoit une hostilité réciproque entre les "enfants du foyer", pas toujours copains à la maison mais soudés à l'extérieur, et les "enfants des maisons". Haruo sèche les cours en partie parce qu'il considère que leur contact lui est néfaste, et méprise ses voisins de chambre lorsqu'il les prend en train de sympathiser avec des gosses de l'extérieur. De leur côté, les écoliers et les copains de Kenji se moquent plus ou moins ouvertement des jeunes habitants du foyer : ce sont au mieux des cas sociaux qui puent, au pire des détraqués. Effectivement, les petits squatteurs de la Sunny sont tous un peu perturbés et expriment leur souffrances et leurs traumatismes comme ils le peuvent. Le mangaka, qui ne cache pas la dimension autobiographique de son oeuvre, peint avec beaucoup de réalisme la complexité de ces enfants perdus : Junsuke nie son côté chapardeur et se promène la goutte au nez du matin au soir dans l'indifférence générale, Haruo sniffe de la Nivea parce que ça lui rappelle sa mère, Kiiko se rêve déjà une vie sexuelle et fait croire qu'elle est dans le viseur d'un pervers pour attirer l'attention de ses camarades de classe. Megumu a tendance à déprimer et la vue d'un chat mort va même la plonger dans le désespoir le plus total : si elle mourrait, qui la pleurerait ? Les deux pauvres éducateurs, secondés par l'aînée des pensionnaires, sont parfois largués en dépit de leur bonne volonté. 

On est bien loin de l'orphelinat à la Dickens et tant mieux, tiens : ici, le jeune Adachi se fait tutoyer et remballer sans ménagement lorsqu'il essaye d'exercer son autorité sur des jeunes gens sans repères. Les codes, les repères, l'amour d'une famille, voilà ce qui manque aux Enfants des étoiles pour s'intégrer et ne plus être montrés du doigt par leurs pairs. Abandonnés au milieu de l'échiquier de la vie, ils ont tout pour jouer _ils sont nourris, logés, suivis de près, mais leurs vies chaotiques font qu'ils ne connaissent plus les règles du jeu...


Image trouvée sur le Tumblr d'un fan de Taiyou Matsumoto
http://taiyomatsumoto.tumblr.com/


Sunny me réconcilie avec le manga, que j'aborde toujours avec méfiance et auquel j'ai un peu de mal à accrocher, allez savoir pourquoi ! Une fois n'est pas coutume, ce premier volume est un vrai coup de coeur et me touche assez pour que j'aie envie de continuer à lire des aventures de ces enfants, tous aussi tordus et attachants les uns que les autres. Après avoir fait un tour sur ce qui se disait au sujet de cette BD sur la blogosphère, il m'a semblé qu'on critiquait souvent le côté "vieillot" ou "simple" du dessin. Pour le coup, je ne suivrai pas le mouvement ; déjà, sans savoir exactement quand se situe l'action, je dirais qu'elle se déroule au plus tard dans les années 70 - 80, vu les modèles de voitures, les téléphones, les vêtements des personnages. Les illustrations de la couverture et des premières pages arborent des couleurs chaudes, dans des teintes jaunes qui font honneur à la Sunny ; enfants et adultes du foyer sont peints sans prise en compte des codes du manga, certes, mais cela permet de mettre en valeur leurs imperfections pour un plus grand réalisme. Les autres personnages ont des visages plus communs, lisses, durs à différencier, dénués de chevelures "floues" ou blanchies ; pas étonnant, ce sont les "normaux" !

Poignant mais pas larmoyant, cette BD est à mettre dans tous les collèges et lycées !
  
On est comme on est ! 


MATSUMOTO, Taiyou. Sunny Vol. 1. Kana, 2014. Coll. "Big Kana". 220 p. ISBN 978-2-5050-6107-6