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samedi 15 octobre 2016

L'assassin royal - 13 - Adieux et retrouvailles - Robin Hobb (2006)


Je me suis longtemps lamentée d'avoir découvert L'Assassin Royal dix ans après sa sortie, soit bien trop tard à mon goût. Aujourd'hui, tout en tournant les dernières pages de la série, je m'en réjouis : au moins, je sais qu'il y a une suite intitulée Le Fou et l'Assassin. Les fans de la première heure n'ont pas eu cette chance et ont dû éprouver pleinement la tristesse des adieux faits à Fitz et aux autres ! 



Où est-ce qu'on en était ? 

Le prince Devoir, la narcheska Elliania et leur délégation sont rentrés dans leurs contrées après l'aboutissement de leur quête. Ils sont à présent libres de faire leur vie au nez et à la barbe de ceux qui ne voient pas leur union d'un très bon oeil. Seul Fitz demeure sur l'Ile d'Aslevjal : anéanti par la mort du Fou, le Bâtard au Vif ne conçoit pas de reprendre une vie tranquille de garde royal à Casltelcerf sans avoir tiré son ami hors de son tombeau de glace. Son besoin de solitude ne sera pas longtemps satisfait : premièrement, Lourd a échappé au retour en bateau et traîne encore dans ses pattes. Ensuite, il fait enfin la rencontre de l'Homme Noir, qui se révèle être un affable Prophète Blanc physiquement marqué par son échec...   



Attention ! Spoilers ! (oui, ça commence tôt, aujourd'hui...) 




On ne meurt que deux fois 

Après en avoir appris encore un peu plus sur son rôle dans l'avancée du monde, Fitz laisse Lourd aux bons soins de l'Homme Noir et retourne dans la glaciale Cité des Anciens ; non sans peine et sans souffrances, il retrouve le cadavre de son "Bien Aimé" dont les tatouages dorsaux ont été cruellement arrachés, et tente de le porter en surface. Encore faudrait-il qu'il soit résolu à accepter sa mort... En coiffant la couronne de bois ornée des plumes trouvées sur l'Iles des Autres, il parvient à ressusciter le Fou... après avoir rencontré de drôles de poètes dans un énième voyage onirique. Tiens donc ! Ce retour du pays des trépassés ne vous rappelle rien ? FitzChevalerie n'a-t-il pas lui-même connu l'état de mort, autrefois, avant de basculer dans le corps de son loup-frère de Vif ? N'a-t-il pas été conservé en vie par le Fou, à l'issue de son combat contre Laudevin, le chef des Pie ? Il semblerait que, chez Robin Hobb, la mort ne soit pas définitive (sauf pour Burrich et quelques autres malchanceux, apparemment...). C'est bien pratique, mais... les résurrections commencent à être un peu trop courantes dans son oeuvre pour être pleinement appréciées...




Le sauvetage du Fou donne pourtant un nouveau souffle à l'histoire, et une trop grande liberté aux personnages principaux ! Le destin du Prophète Blanc était de mourir dans le château de la Femme Pâle et celui de son Catalyseur dépendait de la mort du Prophète. Mais, comme Fitz a changé le cours des choses poussant très loin son attachement à l'homme aux multiples facettes, ce n'est pas le cas. Les deux amis sont bien vivants et n'ont plus d'ordres à recevoir de personne ! Toute une vie s'étend devant eux, avec son lot de choix à faire et de décisions à prendre. Qui ne serait pas effrayé par tant de liberté ?

Plus rien ne les oblige à se séparer, à présent ; et si le Prophète... qu'on suppose jaune maronnasse au sortir d'Aslevjal...! se consume toujours d'un amour inconditionnel et non réciproque pour son Catalyseur, Fitz rêve lui aussi d'un quotidien paisible et partagé avec le Fou. Aussi, lorsque ce dernier lui annonce qu'il a l'intention de couper les ponts définitivement, il en reste sonné. Nous voilà arrivés aux pages les plus profondes et les plus émouvantes des "Adieux et retrouvailles", où le sage bouffon nous expose avec une logique implacable qu'on peut quitter quelqu'un par amour sans pour autant se contredire. En effet, il sait très bien qu'il est censé être mort et que de sa mort devait découler le bonheur de Fitz ; donc il décide de s'éloigner de lui pour éviter de parasiter son existence à venir. En filigrane, on comprend aussi qu'il essaie de se protéger : voir son Catalyseur se reconstruire une vie sentimentale sans pouvoir y prendre part serait néfaste à leur amitié. Il préfère clore leur relation par un poème d'adieu et une pierre de mémoire contenant leurs meilleurs souvenirs : quelle classe, ce Fou... 


La meilleure idée de Robin Hobb : les piliers de pierre permettant de passer d'une région du monde à un autre...
J'ai essayé de m'appuyer sur un arrêt de Médi@bus mais je ne me suis pas retrouvée de l'autre côté d'Aulnay pour autant.
Tant pis !
Et vive le Médi@bus ! 

Non ! Non, pas ça !  

Oui, parlons-en, de la vie sentimentale du héros ! Je vais peut-être passer pour une rabat-joie, mais je trouve que Robin Hobb a un peu trop tendance à jouer aux Lego sur la fin de ses romans ! Vas-y que je tue Burrich, histoire de libérer Molly : Fitz n'a plus qu'à faire ami-ami avec les fils aînés et à toquer à la porte de son premier amour, qui résiste deux minutes pour la forme avant de lui ouvrir son lit. Lui aussi fera son examen de conscience en trois phrases avant de s'immiscer, l'air de rien, dans une famille endeuillée. Cette reconstitution capillotractée des amoureux d'il y a quinze ans aura eu le mérite d'être totalement imprévisible... A la fin de l'Assassin Royal, Fitz a tout ce à quoi il aspirait dans sa jeunesse : la tranquillité, l'aisance, plein d'enfants... Il fait partie du clan d'art avec sa fille Ortie et à récupéré sa femme. Pourtant, la présence de son meilleur ami à ses côtés lui fait défaut.  

La palme du couple à la con revient à Molly et Fitz !
Eh ben, faire le bonhomme pendant treize tomes pour finir comme ça... C'est pas joli joli ! 

On n'en doutait pas une seconde : l'Assassin Royal se termine en beauté, après un feu d'artifice d'émotions... sans mièvrerie, cependant. A l'exception, peut-être, de la niaiserie de Fitz face à Molly alors que Burrich n'est pas encore froid. Enfin si ! vu qu'il a traversé un glacier sur une civière avant de mourir, mais bon... on se comprend ! Comme il reste encore ! des questions sans réponses, que les personnages principaux continuent d'entendre des voix, et que les deux dragons passent leur vie à niquer, lançons-nous à l'attaque des Cités des Anciens ! 


Edition utilisée ici : 
ROBIN HOBB. L'Assassin Royal 13 - "Adieux et retrouvailles". Trad. A. Moustier-Lompré. Editions J'ai Lu, 2007. 380 p. ISBN 978-2-290-00296-4

Illustration couverture : Vincent Madras


samedi 9 janvier 2016

Les Aventuriers de la Mer - 7 - Le seigneur des Trois Règnes - Robin Hobb (2006)


100 % Intercités 


Le Seigneur des Trois Règnes, septième tome des Aventuriers de la Mer, a été lu à dans le train dans son intégralité. Entre les accès de somnolence, les enfants qui réagissent comme ils peuvent à l'obligation d'être assis pendant trois heures, un chien ultra-allergène couché sur mes pieds, des voisins qui réalisent qu'ils se sont trompés de voiture, descendent leurs valises de la galerie, partent et reviennent cinq minutes plus tard parce qu'on leur a piqué leurs places entre temps, et surtout mon absence totale de concentration, il est possible que j'aie loupé quelques passages du livre... Donc désolée par avance pour les éventuelles erreurs d'interprétation du livre. Cela dit, il me semble avoir retenu l'essentiel : le brouillard s'est levé sur la plupart des personnages, et tous y voient beaucoup plus clair sur leur destin hors du commun. Est-ce une bonne nouvelle ? Rien n'est moins sûr, car les révélations en cascade annoncent forcément une fin proche !





Où est-ce qu'on en était ? 

Pour ceux qui débarquent, petit rappel de l'histoire ici. Sinon, vous trouverez sans peine sur Internet les informations de base grâce à des dizaines de blogueurs plus connaisseurs que moi.

Voguant au gré du fleuve sur un canot de fortune, Malta regrette déjà d'avoir sauvé la vie du Gouverneur et de la Compagne Keki, tant ils montrent peu de gratitude à son égard. Pire, elle est l'objet de reproches et de moqueries ; autant dire que la jeune marchande va vite leur rappeler que sans elle, ils figureraient parmi les victimes du tremblement de terre qui a détruit Trois Noues et la Cité des Anciens. Mais une rencontre malheureuse va la guérir définitivement de son altruisme... Son petit frère Selden et son futur mari Reyn Khuprus ont quant à eux évité le pire grâce à la reconnaissance de Tintaglia, ce fameux dragon femelle qui hantait leurs nuits depuis sa prison de bois : elle les as extirpés des décombres de la cité en ruines en les portant dans ses pattes griffues pour les déposer en lieu sûr. Keffria s'apprête à regagner Terrilville pour en savoir plus sur les plans des Nouveaux Marchands.


Elle compte bien y retrouver sa mère Ronica et Rache, leur servante et amie. Ces dernières ont élu domicile chez Davad Restart (avec l'accord plus ou moins franc de la Compagne Sérille) afin de rassembler les preuves de l'innocence du marchand à la double veste dans un éventuel complot contre les Premiers Marchands ; et par la même occasion, dédouaner la famille Vestrit de tout soupçon. Beaucoup la regardent de travers, mais peu lui importe : elle n'a plus grand chose à perdre de toute façon.

Hiémain s'est quasiment noyé dans les souvenirs de Celle-Qui-Se-Souvient en la sauvant de sa prison, et parasite Vivacia ; la figure de proue prend conscience du lourd secret de sa fabrication : va-t-elle survivre à cette révélation ? Kennit est trop près du but pour la laisser filer...
A bord du Parangon, Brashen et Althéa bataillent pour conserver la distance nécessaire au bon déroulement du voyage ; ils savent que Lavoy, le second, profitera du moindre signe de faiblesse pour soulever l'équipage contre eux.

Adaptation BD des Aventuriers de la mer, t1, Soleil 2013. Alwett / Dimat / Vincent 


"Madame, ça se dit, "la dragonne" ?" - le réveil des filles opprimées.  

(Question d'une élève de 5ème, occupée à dessiner des personnages typiques de la fantasy.)

A l'image de Tintaglia prenant son envol après avoir passé des années confinée dans son cocon de bois sorcier, les seconds couteaux, les femmes dites "faibles" et les esclaves sortent discrètement de leur trou. D'un coup, on sent que le salut viendra de leur aide inattendue. Jani Khuprus comprend que son fils n'était peut-être pas aussi fou qu'elle l'aurait cru : le dragon de ses rêves existait bel et bien. Malta la mijaurée, la capricieuse, la bonne à rien _si ce n'est à se mirer ! fait enfin preuve de courage et de réflexion... pour le meilleur et pour le pire. Keffria semble toujours aussi décidée à causer politique avec les Marchands de sa terre natale.

Débarrassée du Gouverneur, Sérille a pris la tête de Terrilville. N'ayant pas l'habitude de diriger un peuple, elle essaie d'asseoir son autorité auprès des nouveaux Marchands, surtout ceux qui ont assez de charisme et d'influence pour constituer un véritable appui. Mais elle n'y parvient pas toujours ; le viol qu'elle a subi lors de la traversée en mer l'amenant à Terrilville l'a rendue fragile et lui a fait perdre toute confiance en ses semblables. Si bien qu'elle n'apprécie que modérément les irruptions imprévisibles de Ronica dans son bureau. Cette vieille femme qui ne cesse d'appuyer là où ça fait mal pour dénoncer les débordements des nouvelles familles marchandes ne lui dit rien qui vaille. De son côté, Ronica chasse tous les complexes d'infériorité qui pourraient être dû à sa déchéance financière et sociale, et s'affirme au contraire, en proposant des pistes pour reconstruire la ville, en condamnant vivement certains et en clamant son innocence auprès des autres. Sérille lui semble bien frêle sous sa carapace de cheftaine ; elle est prise entre agacement et pitié pour la jeune Compagne de Coeur du Gouverneur Cosgo. La matriarche des Vestrit se découvre toutefois des alliés de poids par l'intermédiaire de Rache : les anciens esclaves de Terrilville. 

En mer, les turbulences s'enchaînent à bord de la Vivacia et du Parangon. Hiémain se retape contre toute attente, au détriment de la figure de proue, désormais habitée d'un nouvel esprit... Comme beaucoup de femmes dans ce volet des Aventuriers de la mer, Etta commet un acte qui sera lourd de conséquences. Brashen a la peur de sa vie lorsque le Parangon est attaqué par un vaisseau pirate et qu'Althéa tente de s'élancer dans la mêlée ; il l'écarte maladroitement du danger, la ramenant sans le vouloir à sa condition de femme qu'elle voudrait bien faire oublier à bord _contrairement à Jek, la fille libre et toujours ouverte (dans tous les sens du terme). Elle entre dans une colère noire, dont le capitaine ne saisit pas aussitôt la cause...

Dragon Ball. (Ah ah ah)


Pourquoi L'Assassin Royal et Les Aventuriers de la mer n'ont-ils jamais été adaptés au cinéma (à ma connaissance) ? Sans doute parce que ces oeuvres sont beaucoup trop psychologiques pour qu'une version animée ou filmée ne masque pas une partie au moins des impressions, intuitions, possessions d'esprit et autres combat mentaux qui font leur force... C'est décidément le cas dans ce septième tome : après un cheminement intérieur qui les a conduites à réfléchir sur leur statut _ô combien mineur_ dans leur société, les femmes se rebellent à leur manière, en fonction de leur caractère, et prennent la main sur l'action... A suivre, plus que jamais.


ROBIN HOBB. Les Aventuriers de la Mer, tome 7 "Le Seigneur des Trois Règnes". J'ai Lu, 2006. 377 p. ISBN 978-2-290-00473-9

samedi 8 août 2015

Les Aventuriers de la Mer - 6 - L'éveil des eaux dormantes - Robin Hobb (2006)


Voilà deux ans que j'ai interrompu brutalement ma lecture des Aventuriers de la Mer, au beau milieu du tome 6, "L'éveil des eaux dormantes". Plutôt vers la fin, d'ailleurs. A présent que je suis assez costaud pour m'y remettre, j'ai bien l'intention de poursuivre sur ma lancée et de me manger les trois derniers volumes de la série.   




En reprenant le livre au début du chapitre 13, la frustration s'est mêlée à l'agacement : je n'ai rien compris à ce que je lisais, parce que je ne savais plus qui était qui, qui était où, je confondais les vivenefs et leurs capitaines, les îles, les contrées. Il allait donc falloir que je relise les douze premiers chapitres pour m'y retrouver un minimum ! Ca ne m'emballait pas, mais on a quand même vu des corvées plus pénibles que se refaire un roman de Robin Hobb !  

Effectivement, je ne sais toujours pas quelle magie utilise cette fille _et ses traducteurs_ pour capter aussi fabuleusement la totalité de l'attention de son lecteur, mais le fait est qu'il se passe quelque chose quand j'ouvre un de ses romans. Ou elle connaît les mécanismes du cerveau et appuie sur les bons boutons pour qu'on accroche à sa narration, ou elle est juste très très douée pour inventer et raconter des histoires. Je pencherais pour la deuxième option. Ouais, même si j'ai vanté dernièrement R.J Palacio, Jérôme Noirez, Lansdale, Robin Hobb est bien la seule qui me fait cet effet-là au point que j'en perde la notion du temps.

Allez, inutile de lui lancer plus de fleurs, car c'est quelqu'un qui n'a plus besoin de pub depuis longtemps ! Taillons-nous à la machette un chemin dans l'histoire ! 

Ayayayayayaya !!!!!
Petit rappel...
...pour ceux qui seraient aussi à la ramasse que moi...

Déjà, pour commencer, passez en mode univers médiéval et oubliez ce qu'est une date !

Les temps sont durs pour les Marchands de Terrilville : les échanges commerciaux ne permettent plus de faire recette, alors chacun se débrouille comme il peut. La piraterie prend de l'ampleur, tandis que le transport des esclaves se développe : après tout, c'est ce qui marche le mieux... Même les vivenefs, les bateaux magiques dont sont équipées quelques familles marchandes de renom, n'impressionnent plus et semblent bien impuissantes face à la réalité économique et politique. Autant dire que les Rivages Maudits n'ont jamais aussi bien porté leur nom.

Dans cette atmosphère de crise et de chaos tout proche, la famille Vestrit se disloque. Althéa quitte la maison à la mort de son père, déçue de n'avoir pas hérité de Vivacia, la vivenef familiale. Cette dernière est revenue à l'odieux Kyle, le mari de sa soeur aînée Keffria ; elle entend bien la récupérer un jour, et la sortir du trafic d'esclaves auquel son nouveau propriétaire la destine. Keffria est moins intrépide que sa cadette ; son but dans la vie, c'est de rester à Terrilville et d'élever au mieux ses enfants Malta et Selden, tandis qu'à bord de la Vivacia, Kyle se charge de l'éducation de Hiémain, leur fils aîné. Or, le jeune homme semble plus attiré par la vie monacale que par celle de marin.

Au large des côtes, le pirate Kennit rêve de s'approprier une vivenef...

Chaussez les besicles !

Où est-ce qu'on en était ? 

Althéa, Brashen et Ambre ont retapé le Parangon, la "vivenef maudite", mutilée et abandonnée par la famille Ludchance ; la voilà prête à partir à l'assaut des vagues après des années passées à griller sur la plage. Comment va réagir Parangon ? C'est la grande question. Tous trois savent très bien que la figure de proue est psychologiquement fragile, imprévisible, voire un peu schizo. Elle peut balancer tout le monde à la flotte sur un coup de tête, et la légende dit qu'elle l'a déjà fait, alors... Mais ils sont aussi conscients que Vivacia est entre les mains des pirates et que cette embarcation de fortune est leur seule et unique chance de retrouver la trace de la vivenef des Vestrit. Ils quittent Terrilville les dents serrées, avec pour compagnie un équipage de criminels...

Faisant fi des liens du sang, Vivacia s'éloigne de Hiémain pour se rapprocher de Kennit ; un lien très fort unit à présent la vivenef et le pirate. En échange de ses cours de lecture, Etta apprend au jeune moine à manier un poignard, car ça peut toujours servir ! Leur escale sur l'île de Partage dévastée par une attaque lui permettra de mettre très tôt en pratique ses nouvelles compétences. Mais c'est sur l'île des Autres que Hiémain va faire basculer son monde en libérant Celle-Qui-Se-Souvient, le serpent de mer qui sera en mesure de rendre leurs souvenirs à tous ses congénères tellement désorientés...

Malta est morose : sa Présentation au Bal d'Eté symbolisant son entrée dans la société des Marchands de Terrilville ne se passera pas comme prévu. Son père ne sera pas là pour l'accompagner comme le veut la tradition, pas plus que son potentiel mari Reyn Khuprus qui ne donne plus signe de vie ; et pour couronner le tout, elle est depuis quelques temps harcelée en rêve par un dragon qui l'assomme de messages incompréhensibles. Elle ne sait pas que, de son côté, Reyn ne trouve plus le sommeil à cause du même bestiau... 


Le livre qui a inspiré Dragons est sorti en format poche.
Avec la couverture qu'on a trop envie de l'acheter _ forcément ! 


Action et manipulation

Les Aventuriers de la Mer sont le théâtre de tout un enchevêtrement d'intrigues, de personnages mus par des motifs divers et variés, impliquant leur peuple, leur famille ou simplement leur ego. Aussi la lecture de "L'éveil des eaux dormantes" ne pouvait-elle appréciable qu'en ayant en mémoire le contenu, ou au moins les grandes lignes, des volumes précédents. Ma grande crainte, c'était de ne pas être en mesure de me rappeler ce que j'avais lu. Pourtant, les connexions se sont faites d'elles-même au bout de quelques pages. Les personnages ont repris vie, les décors se sont relevés au fil des phrases, les enjeux psychologiques et politiques des uns et des autres ont vite retrouvé leur sens.. A croire que le moindre souvenir reste au fond de notre tête sous une forme déshydratée et et ne demande qu'à être ravivé d'un peu d'eau pour récupérer son éclat d'origine. Ce n'est pas Celle-Qui-Se-Souvient qui vous dira le contraire !

Le titre "L'éveil des eaux dormantes" pourrait bien faire référence à l'explosion générale de l'action sur tous les tableaux. Les non-dits et les messes basses laissent la voie libre aux dagues et aux franches prises de bec. Si Althéa nous avait habitués à mettre les pieds dans le plat, si Kennit a toujours eu la gueule en feu et la main qui fourmille au contact du pommeau, ce sont deux personnages habituellement plus empruntés qui vont se révéler, nous surprendre, et même se montrer déterminants pour la suite (et fin) de la série : Hiémain se fait le porte-parole de Kennit, apprend à se battre et libère le serpent de mer de sa prison moisie. Même si on ne saisit pas encore pleinement le lien qui unit les dragons, les monstres marins et les vivenefs, on comprend que son acte _guidé par une pure compassion_ apporte l'une des pièces centrales du puzzle. Malta s'émancipe et n'hésite plus à salir sa robe pour affronter ce mystérieux dragon dans son antre boueuse. Elle devient alors détentrice du souvenir de vies multiples et ancestrales qu'elles n'aurait jamais soupçonnées, et sa clairvoyance du monde qui l'entoure s'en trouve améliorée. Ca aussi, ça peut servir !

Eh oui, méfiez-vous de l'eau qui dort !

 

De la castagne ? Oui, mais pas seulement ! Les romans de Robin Hobb laissent souvent une grande part à la peinture de la psychologie des personnages, à l'écriture de la manipulation. A l'image de Kennit, stratège par excellence, l'auteur de l'Assassin Royal met en scène quelques fameux squatteurs de cerveaux : la Compagne Sérille drogue le Gouverneur pour le mettre dans sa poche et lui faire signer un document qui donnera du poids à ses prises de parole ; Jani Khuprus embrouille son fils Reyn pour l'éloigner du dragon prisonnier. Keffria propose un plan aux Marchands du Désert des Pluies pour sous-tirer des informations aux Marchands de Terrilville. Enfin, Kennit, donc, est le champion en la matière : impatient de posséder pleinement Vivacia et de se débarrasser d'Etta, il tente de précipiter Hiémain dans les bras de la prostituée en leur faisant à tous les deux de vieux sous-entendus. Si bien que "le gamin", comme il l'appelle, finit par se persuader lui-même de ses sentiments pour la favorite de son capitaine. Quand on vous matraque la tête avec la même connerie pendant un certain temps, vous finissez immanquablement par y croire...  

Pff, que dire pour conclure, si ce n'est que derrière chaque personnage de Robin Hobb se cache quelqu'un qu'on connaît (trop) bien ? Je suis assez fan de Robin Hobb, donc mon avis n'aiderait personne à se faire une idée de ce que vaut ce livre, de toute façon. Il me semble que si on pouvait reprocher au précédent de freiner l'action et de limiter les tempêtes et les combats aux boites crâniennes, ce volume plaira autant aux amateurs de baston qu'à ceux qui aiment bien cogiter.


ROBIN HOBB. Les Aventuriers de la Mer, tome 6 "L'éveil des eaux dormantes". J'ai Lu, 2006. 414 p. ISBN 978-2-290-35692-0






jeudi 31 juillet 2014

Festival du Titre à la con : Banana Spleen - Joseph Incardona (2006)



Comme à chaque fois que je viens passer quelques temps en Dordogne, je me cale une journée pour faire les boutiques à Périgueux avec ma soeur. Après moultes concertations, nous avons décidé de nous retrouver samedi dernier _jour de passage du Tour de France dans la ville. Autant dire qu'on n'avait pas choisi la meilleure date pour être au calme. 

Avec le site qui va bien, s'il vous plaît !


Tour de France ou pas, le passage à Marbot était inévitable. On y est resté deux bonnes heures en fin de matinée, alors qu'à l'extérieur l'ambiance montait en même temps que le soleil, les Périgourdins commençant sérieusement à se fixer aux barrières de sécurité. Marine est allée voir le rayon Rap/RnB, tandis que je me suis mise à faire un truc que j'adore : repérer les titres à coucher dehors sur les couvertures des livres. Une fois n'est pas coutume, l'exercice à donné lieu à quelques craquages, dont celui-ci :     


Banana Spleen, mais quelle idée !
D'entrée, un coup de sécateur aux mauvaises langues : c'est le titre qui m'a accrochée, pas la couverture. Quoique, au vu du contenu, ça aurait valu la peine d'y accorder un peu d'attention avant de me lancer dans la lecture...


L'histoire

Genève, 2000.
André Pastrella, un écrivain trentenaire alcoolique et agile de la queue, avait presque réussi à se ranger grâce à la belle Gina. Elle lui avait donné la force de lâcher la bouteille de temps en temps, la motivation pour s'accrocher à son boulot de prof remplaçant, l'envie de faire des projets et de se poser au milieu d'une belle famille chaleureuse. C'était trop beau pour durer. Un matin, on lui apprend la mort de sa copine dans un accident de la route. Alors forcément, André perd pied et retombe dans la spirale infernale, entraîné par ses vieux démons.

Banana spleen nous raconte la réaction d'un homme après un choc de taille : comment peut-on continuer à vivre ? à quoi peut-on se raccrocher pour éviter le dérapage malencontreux qui peut nous détruire et laminer notre entourage ?  



Regardez le petit Suisse qui s 'embourbe !


André Pastrella va successivement perdre son travail, se brouiller à moitié avec sa belle famille, faire n'importe quoi avec son fric, quitter son appart sans savoir où aller, pointer au chômage, s'inscrire à un stage de reconversion où il va faire la rencontre de la charmante Judith. Pendant cette longue descente aux enfers qu'il provoque lui-même faute d'être bien entouré, rares sont les points de repères qui le relient bonheur passé : la ville de Genève, où se déroule l'histoire, l'alcool, sa queue, l'écriture et son meilleur pote, Pablo le brocanteur.      

Qui dit brocante, dit... 


Je ne sais pas quoi penser de Banana Spleen. Beaucoup de critiques lues sur Internet décrivent ce roman comme "émouvant" et "plein d'humour"*, et je veux bien les croire. Mais personnellement, ça ne m'a ni touchée, ni fait rire. Certaines situations se veulent cocasses, c'est évident. Par exemple, peu après la mort de Gina, André se réfugie dans la foi pendant quelques temps : il affiche l'image de Jésus dans sa salle de classe, s'achète une statue de Saint Antoine et récite l'Évangile à qui veut l'entendre (ou pas). Tous les ingrédients du comique étaient réunis, et allez savoir pourquoi, quand je l'ai lu, c'est tombé à plat. Je devais pas être dans un bon jour, car l'écriture de Joseph Incardona est très agréable à lire, alors pourquoi est-ce que ça ne fonctionnerait pas ? A vous de vous faire votre propre idée en le lisant...  

L'air de rien, on a bien envie de savoir ce que ce anti-héros atteint d'une poisse presque kafkaïenne va devenir, sur quelle peau de banane il va glisser, s'il va s'en relever. Est-ce qu'on veut qu'il s'en sorte ? Pas sûr. André Pastrella n'est pas un personnage attachant, avec son humour à deux balles, son peu de considération pour toutes les femmes qui ne sont pas Gina, son comportement d'adolescent en crise. Cependant, cet homme esseulé qui aimerait faire son deuil et qui n'y parvient pas, faute de savoir comment s'y prendre, est tout aussi crédible qu'un veuf qui se liquéfie.




Auteur ? Narrateur ? Au pire... 

L'écriture est quand même l'antidépresseur numéro 1 de l'écrivain, en principe. Encore que... Ici, Joseph Incardona a eu la bonne idée de nous faire partager le processus créatif de son personnage. D'ailleurs, on se doute bien que l'auteur a crée un héros à son image : où s'arrête Joseph et où commence André ? On ne le saura pas, et c'est ça qui est bon. Personnellement, après un semestre passé sur Du côté de chez Swann (Proust) à la fac, j'ai beaucoup trop joué aux 7 différences entre "Marcel" et "Marcel" me avoir la force de me pencher sur la question. Toujours est-il que, tous les jours, André compose des nouvelles. Elles ont forcément un lien, de près ou de loin, avec sa dernière mésaventure, sa dernière conduite à risque : ici une jeune fille qui fait du stop, là un homme qui force sa femme à faire du sport parce qu'il aime l'odeur de sa transpiration, ou encore des enfants qui se lancent des défis sur la voie ferrée... Ces morceaux d'histoire nous en disent beaucoup plus sur l'état d'esprit du personnage, sur sa manière d'affronter la mort.


C'est parti pour le Quart d'heure Coincé du Cul, désolée ! 



Je n'aime pas jouer la rabat-joie de service, mais trop de cul tue le cul. Si Banana Spleen (aussi, avec un titre pareil, c'était obligé...) est un ouvrage plus profond qu'un roman érotique, les scènes de sexe sont bien au rendez-vous, pas de doute là-dessus. Les machos en manque apprécieront, les autres un peu moins, peut-être.

Que Joseph Incardona prenne soin de nous décrire son héros en train de se faire sucer par une fille à un moment bien précis du roman, passe encore : le lecteur comprend rapidement que cet acte aura des conséquences directes sur la suite de l'histoire ; par conséquent, détailler la pipe du début à (un peu avant) la fin est tout à fait légitime. Mettre en scène un personnage principal ouvertement porté sur la chose, pourquoi pas ? Y a pas de mal à ça. Mais nous annoncer gratuitement, toutes les deux pages, que Pastrella est en train de se branler avec un string de sa copine, qu'il bande au réveil, ou en visitant un appart dans lequel il s'imagine déjà baiser ici et là, ça ne sert à rien et je ne vois pas vraiment qui ça pourrait exciter. A part des mecs plongés dans le récit au point de se confondre avec "Dédé", éventuellement.



Au fait ! 

Second roman de Joseph Incardona, Banana Spleen est la suite du Cul entre deux chaises, dont André Pastrella est déjà le héros.


INCARDONA, Joseph. Banana Spleen. Pocket,  Paris. 2009. 345 p. ISBN : 978-2-266-16436-8 

* Au dos de l'édition Pocket, on peut même lire "Jubilatoire !!!", mais là, honnêtement, c'est vraiment trop...