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jeudi 31 juillet 2014

Festival du Titre à la con : Banana Spleen - Joseph Incardona (2006)



Comme à chaque fois que je viens passer quelques temps en Dordogne, je me cale une journée pour faire les boutiques à Périgueux avec ma soeur. Après moultes concertations, nous avons décidé de nous retrouver samedi dernier _jour de passage du Tour de France dans la ville. Autant dire qu'on n'avait pas choisi la meilleure date pour être au calme. 

Avec le site qui va bien, s'il vous plaît !


Tour de France ou pas, le passage à Marbot était inévitable. On y est resté deux bonnes heures en fin de matinée, alors qu'à l'extérieur l'ambiance montait en même temps que le soleil, les Périgourdins commençant sérieusement à se fixer aux barrières de sécurité. Marine est allée voir le rayon Rap/RnB, tandis que je me suis mise à faire un truc que j'adore : repérer les titres à coucher dehors sur les couvertures des livres. Une fois n'est pas coutume, l'exercice à donné lieu à quelques craquages, dont celui-ci :     


Banana Spleen, mais quelle idée !
D'entrée, un coup de sécateur aux mauvaises langues : c'est le titre qui m'a accrochée, pas la couverture. Quoique, au vu du contenu, ça aurait valu la peine d'y accorder un peu d'attention avant de me lancer dans la lecture...


L'histoire

Genève, 2000.
André Pastrella, un écrivain trentenaire alcoolique et agile de la queue, avait presque réussi à se ranger grâce à la belle Gina. Elle lui avait donné la force de lâcher la bouteille de temps en temps, la motivation pour s'accrocher à son boulot de prof remplaçant, l'envie de faire des projets et de se poser au milieu d'une belle famille chaleureuse. C'était trop beau pour durer. Un matin, on lui apprend la mort de sa copine dans un accident de la route. Alors forcément, André perd pied et retombe dans la spirale infernale, entraîné par ses vieux démons.

Banana spleen nous raconte la réaction d'un homme après un choc de taille : comment peut-on continuer à vivre ? à quoi peut-on se raccrocher pour éviter le dérapage malencontreux qui peut nous détruire et laminer notre entourage ?  



Regardez le petit Suisse qui s 'embourbe !


André Pastrella va successivement perdre son travail, se brouiller à moitié avec sa belle famille, faire n'importe quoi avec son fric, quitter son appart sans savoir où aller, pointer au chômage, s'inscrire à un stage de reconversion où il va faire la rencontre de la charmante Judith. Pendant cette longue descente aux enfers qu'il provoque lui-même faute d'être bien entouré, rares sont les points de repères qui le relient bonheur passé : la ville de Genève, où se déroule l'histoire, l'alcool, sa queue, l'écriture et son meilleur pote, Pablo le brocanteur.      

Qui dit brocante, dit... 


Je ne sais pas quoi penser de Banana Spleen. Beaucoup de critiques lues sur Internet décrivent ce roman comme "émouvant" et "plein d'humour"*, et je veux bien les croire. Mais personnellement, ça ne m'a ni touchée, ni fait rire. Certaines situations se veulent cocasses, c'est évident. Par exemple, peu après la mort de Gina, André se réfugie dans la foi pendant quelques temps : il affiche l'image de Jésus dans sa salle de classe, s'achète une statue de Saint Antoine et récite l'Évangile à qui veut l'entendre (ou pas). Tous les ingrédients du comique étaient réunis, et allez savoir pourquoi, quand je l'ai lu, c'est tombé à plat. Je devais pas être dans un bon jour, car l'écriture de Joseph Incardona est très agréable à lire, alors pourquoi est-ce que ça ne fonctionnerait pas ? A vous de vous faire votre propre idée en le lisant...  

L'air de rien, on a bien envie de savoir ce que ce anti-héros atteint d'une poisse presque kafkaïenne va devenir, sur quelle peau de banane il va glisser, s'il va s'en relever. Est-ce qu'on veut qu'il s'en sorte ? Pas sûr. André Pastrella n'est pas un personnage attachant, avec son humour à deux balles, son peu de considération pour toutes les femmes qui ne sont pas Gina, son comportement d'adolescent en crise. Cependant, cet homme esseulé qui aimerait faire son deuil et qui n'y parvient pas, faute de savoir comment s'y prendre, est tout aussi crédible qu'un veuf qui se liquéfie.




Auteur ? Narrateur ? Au pire... 

L'écriture est quand même l'antidépresseur numéro 1 de l'écrivain, en principe. Encore que... Ici, Joseph Incardona a eu la bonne idée de nous faire partager le processus créatif de son personnage. D'ailleurs, on se doute bien que l'auteur a crée un héros à son image : où s'arrête Joseph et où commence André ? On ne le saura pas, et c'est ça qui est bon. Personnellement, après un semestre passé sur Du côté de chez Swann (Proust) à la fac, j'ai beaucoup trop joué aux 7 différences entre "Marcel" et "Marcel" me avoir la force de me pencher sur la question. Toujours est-il que, tous les jours, André compose des nouvelles. Elles ont forcément un lien, de près ou de loin, avec sa dernière mésaventure, sa dernière conduite à risque : ici une jeune fille qui fait du stop, là un homme qui force sa femme à faire du sport parce qu'il aime l'odeur de sa transpiration, ou encore des enfants qui se lancent des défis sur la voie ferrée... Ces morceaux d'histoire nous en disent beaucoup plus sur l'état d'esprit du personnage, sur sa manière d'affronter la mort.


C'est parti pour le Quart d'heure Coincé du Cul, désolée ! 



Je n'aime pas jouer la rabat-joie de service, mais trop de cul tue le cul. Si Banana Spleen (aussi, avec un titre pareil, c'était obligé...) est un ouvrage plus profond qu'un roman érotique, les scènes de sexe sont bien au rendez-vous, pas de doute là-dessus. Les machos en manque apprécieront, les autres un peu moins, peut-être.

Que Joseph Incardona prenne soin de nous décrire son héros en train de se faire sucer par une fille à un moment bien précis du roman, passe encore : le lecteur comprend rapidement que cet acte aura des conséquences directes sur la suite de l'histoire ; par conséquent, détailler la pipe du début à (un peu avant) la fin est tout à fait légitime. Mettre en scène un personnage principal ouvertement porté sur la chose, pourquoi pas ? Y a pas de mal à ça. Mais nous annoncer gratuitement, toutes les deux pages, que Pastrella est en train de se branler avec un string de sa copine, qu'il bande au réveil, ou en visitant un appart dans lequel il s'imagine déjà baiser ici et là, ça ne sert à rien et je ne vois pas vraiment qui ça pourrait exciter. A part des mecs plongés dans le récit au point de se confondre avec "Dédé", éventuellement.



Au fait ! 

Second roman de Joseph Incardona, Banana Spleen est la suite du Cul entre deux chaises, dont André Pastrella est déjà le héros.


INCARDONA, Joseph. Banana Spleen. Pocket,  Paris. 2009. 345 p. ISBN : 978-2-266-16436-8 

* Au dos de l'édition Pocket, on peut même lire "Jubilatoire !!!", mais là, honnêtement, c'est vraiment trop...

   

mercredi 5 mars 2014

SPECIAL COMBO LARME DE RASOIR + TITRE A LA CON : Le cheval qui sourit - Chris Donner (1992)


Un soir, avec Bubulle, on s'est demandé ce qu'on pourrait faire si on se retrouvait avec un cheval mort sur les bras : est-ce qu'on l’incinérerait ? Est-ce qu'on l'enterrerait ? Est-ce qu'on l'offrirait à la mer et à ses poissons après l'avoir déplacé à l'aide d'une grue ? 

Sur ces belles pensées, nous nous sommes endormies, et je n'y ai plus guère repensé jusqu'à cet après-midi. 

Dans la réserve du CDI, j'ai (encore) trouvé des livres que ma collègue Joséphine n'avait pas eu le temps d'enregistrer dans le catalogue. Au beau milieu des Max et Lili (série à succès en 3°, figurez-vous !), Le cheval qui sourit essayait de se faire tout petit, en espérant que je laisserais moisir dans son carton. Aurais-je du, pour la sécurité des plus sensibles ? Verdict dans quelques jours ! 


Il suffit de voir la tête des gosses pour deviner l'ambiance....
En commençant la lecture de ce petit roman paru dans la collection "Mouche" de l'École des loisirs _ donc destiné à des enfants âgés de 7 à 10 ans, je me suis dit que j'allais bien rigoler. En effet, j'ai bien ri, non seulement parce que c'est ce que je sais faire de mieux après boire de la bière, mais aussi parce que j'ai été fort surprise ! Vous n'êtes pas sans savoir que rien ne provoque aussi bien le fou rire que le choc crée par une situation imprévisible. Mais ce n'est pas le propos. 

Je m'attendais à me taper une version dépailletée de "Mon petit poney", c'est un remix gore de Stewball qui s'est présentée à moi. J'exagère à peine. 


   

Comme un noeud dans l'estomac 

C'est l'histoire d'un petit village qui se meurt, abandonné au fil des années par sa population. Forcément, l'école se vide elle aussi, au regret du maître d'école. Celui-ci se demande comment faire pour rendre la contrée plus attractive pour les enfants comme pour leur parents : et si on achetait un cheval ? 

Évidemment, promener un cheval-mascotte de l'école et du village histoire de donner envie aux gens de rester... Pourquoi n'y avait-on pas pensé plus tôt ? 

Mais un cheval, c'est cher, et les parents d'élèves ont moyennement envie de participer à l'achat de la bête... Par chance, l'instituteur est assez généreux pour piocher dans ses propres économies et compléter la somme demandée par le propriétaire du haras local. L'histoire se gâte lorsque l'homme, comprenant que le maître d'école ne connaît absolument rien aux chevaux, empoche les sous et refile à l'école le vieux Bir Hakeim, un canasson gravement malade, pour ne pas dire prêt à crever. Au début, les enfants ne se rendent pas compte de l'état critique dans lequel se trouve l'animal ; ils constatent juste qu'il "sourit", et il ne leur en faut pas plus pour être aux anges. En réalité, ce "sourire" est une grimace de douleur ; il ne le quittera plus jusqu'à son arrivée triomphale à l'école.   

C'est alors que le cheval se met à baver méchamment. A l'agonie, il chute lourdement et irrémédiablement dans la cour de récréation, devant les gosses surpris puis effondrés. 



Le maître d'école fait appel au vétérinaire, qui suggère d'achever la bête sur le champ, histoire d'abréger ses souffrances. Vraiment ? Tout ça pour ça ? Il n'y a pas d'autre alternative ? Non, mais puisque Bir Hakeim nous a fait une occlusion intestinale, on peut toujours essayer de le déboucher et de le rafistoler, mais ça lui fera sans doute plus de mal que de bien. Le vétérinaire ouvre donc le cheval, lui sort les tripes, les nettoie, les recoud, les remet en place et referme le tout, devant les gosses qui n'en ont pas loupé une miette, évidemment. 


On achève bien les chevaux   

Non mais, les gens de l'École des loisirs, si vous voulez pousser assez de gosses au suicide pour que le mot "chômage" soit gommé du dictionnaire d'ici quelques années, dites-le clairement ! Plus sérieusement, j'en viens à me dire que ce petit livre a tout à fait sa place au collège, car il apporte une dose de réalisme à un univers souvent teinté de niaiseries ou de puissance guerrière : celui des chevaux ! On n'hésite pas à parler de magouilles et de malhonnêteté dans Le cheval qui sourit : après tout, le propriétaire de Bir Hakeim ne fait rien de moins que rouler dans la farine un instit qui cherche à réaliser un rêve collectif ! C'est une manière comme une autre de plonger les enfants dans la dure réalité... Mais en ont-ils tous vraiment besoin ?

La lueur d'espoir est bel et bien là, même si elle vacille : l'opération des tripes du cheval vient nous rappeler qu'il faut savoir bousculer un peu le destin, jouer le tout pour le tout tant qu'il reste une chance minime de se sortir d'un mauvais pas. Parfois, il faut s'y reprendre à deux ou trois fois. Parfois, la cinquième tentative est la bonne. Parfois, c'est la septième...et c'est encore la plus belle.


Allez, je crois qu'on peut récompenser Chris Donner d'un bon petit Prozac d'Or sur ce coup-là. C'est honnête, non ?




DONNER, Chris. Le cheval qui sourit. L'École des loisirs. Coll. "Mouche". 1992. 67 p. ISBN 2- 211-012-83-3
Illustrations de Philippe Dumas.