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lundi 31 octobre 2022

[MANGA] The heroic legend of Arslân - 1 - Hiromu Arakawa ; Yoshiki Tanaka (2015)

J'ai fait la découverte de l'"heroic fantasy" au début des années 2010, à un moment où ce n'était déjà plus la mode en tombant  un peu par hasard sur le premier tome de la série fleuve L'Assassin Royal de Robin Hobb. C'était un jour de totale déprime ; je m'étais retrouvée à traîner à la librairie Marbot, la larme à l'oeil, avec pour seul but de trouver une histoire qui me ferait oublier la mauvaise passe que j'étais en train de traverser, que je ne voulais plus jamais vivre, et que je n'ai effectivement jamais re-vécue depuis, hamdoullah !

Ainsi, pendant quelques années, Fitz, Althéa, Thymara, le Fou, les dragons, les serpents de mer... m'ont happée dans leur univers fantastico-médiéval et m'ont tenu compagnie. Ils ont apporté un peu de rêverie dans mon quotidien à une période où il n'était pas super épanouissant _ pas malheureux non plus, n'exagérons rien, mais disons que je n'en n'ai pas spécialement la nostalgie. 



J'ai lu presque toute la série. Presque. Après avoir refermé l'avant-dernier tome _dédicacé par Robin Hobb à l'issue de plus de deux heures de queue au Salon du Livre de Paris, je me suis arrêtée en me disant que j'allais attendre "un meilleur moment" avant de m'attaquer au Destin de l'Assassin, point final de cette œuvre colossale. Histoire de bien l'apprécier. Mais je crois que ce n'était pas la vraie raison, car j'ai eu bien des occasions de lire la fin depuis (dont un confinement), et je ne l'ai pourtant jamais fait. 

En finir avec L'Assassin Royal reviendrait sans doute à couper le cordon avec ce passé merdique qui ne me correspond plus mais qui est quand même le mien. Les fans de Harry Potter qui ont grandi au rythme des publications des livres semblent avoir ressenti quelque chose de similaire à la sortie des Reliques de la mort. 

Curieusement, c'est par le biais du manga que je viens de renouer avec la fantasy, en étrennant le volume d'ouverture du manga The Heroic legend of Arslân, un shônen signé de la mangaka Hiromu Arakawa et de l'écrivain Yoshiki Tanaka. Notez que ce dernier est l'auteur des Chroniques d'Arslân, la série de romans dont cette BD japonaise est l'adaptation. 


L'histoire

An 320 du calendrier parse. 

Le moins qu'on puisse dire, c'est que le prince Arslân n'a pas de prédispositions particulières pour le combat. Malgré un entraînement intensif, il ne progresse pas de façon significative. C'est bien embêtant car il doit pourtant se préparer à combattre aux côtés de son père le roi Andragoras. Leur but : défendre les frontières du grand royaume de Parse _une version fictive de l'Empire perse, menacé d'invasion par leurs voisins, les Lusitaniens. 

Si sa maladresse à l'épée cause le mépris de ses parents et provoque quelques sueurs froides chez son maître d'armes, le vieux Valphreze, Arslân a bien d'autres qualités : il ne se cache pas derrière son statut princier et n'a pas peur de se lancer en première ligne. Il ne manque pas de volonté, bien au contraire. C'est un jeune homme curieux de tout et soucieux de son pays, respectueux des gens qui l'entourent, quel que soit leur rang. Enfin, il déborde d'empathie _ce qui lui vaut d'avoir une réputation de soldat "trop sensible". 

La bataille contre les modestes Lusitaniens ne semble pas représenter un grand danger pour des Parses dont la puissance est connue jusque dans les contrées les plus lointaines. A première vue, du moins. 

A y regarder de plus près, la situation n'est pas si simple. Parmi les proches d'Andragoras, seul le brave Daryûn, neveu de Valphreze, sent que les desseins belliqueux des pays limitrophes incitent à la méfiance ; il appelle son roi à considérer l'ennemi avec plus d'humilité en refusant un combat qui a tout d'un guet-apens. Mais la réaction du souverain n'est pas celle espérée ; piqué dans son orgueil, il lui retire son grade de "marzbâhn" _ qui fait de lui une sorte d'officier de l'armée, coupant court à son bel avenir militaire. Puis il donne l'ordre de foncer dans le tas... 

La suite, vous la découvrirez vous-même, si vous le souhaitez ! 

Pourquoi lire les aventures d'Arslân ? 

La fantasy, on aime ou on n'aime pas. Quelques archétypes sont incontournables, ce qui peut donner un air de "déjà lu" au différentes saga en général, et à celle d'Arslân en particulier : un prince en pleine formation, pétri de bonnes intentions mais pas toujours bien inspiré ; un roi charismatique et craint de tous ; un animal protecteur ; un chevalier victime d'injustice qui a hâte d'en découdre : une reine insondable ; un magicien et / ou un troubadour un peu déjanté ; un monde quadrillé de régions dangereuses et de peuples hostiles ...  


Pourtant, le manga d'Arakawa et de Tanaka se distingue positivement, et à plusieurs niveaux, des publications du même genre : 

  • Visuellement, ce manga ancré dans un univers médiéval fantastique est superbe à regarder ; Hiromu Arakawa ne lésine pas sur les détails, que ce soit dans les décors ou dans les scènes d'action. On a l'impression de regarder un film, parfois. D'ailleurs, sachez qu'il existe une version animée et qu'elle est disponible sur Netflix. 
  •  Les personnages principaux et secondaires sont plutôt attachants, même si l'un d'eux claque trop vite à mon goût, mais bon ça reste mon avis : Arslân n'est pas un Perceval aux grands yeux, il est lucide sur ses capacités et ne refuse pas la protection de ses aînés. Il est dans une optique de progression. Même s'il apparaît à la fin du premier tome, on devine que l'"artiste" Narsus va tenir un rôle d'importance : c'est LE personnage qui mesure pleinement le pouvoir des mots, dans une société où on règle tous les désaccords à grands groupes de trique. Ce qui lui a déjà valu quelques problèmes. 
  • Au-delà des nombreuses scènes de combat, on aborde des sujets intéressants et actuels : l'injustice, l'esclavage, le pouvoir de la rumeur, les relations entre parents et enfants... On comprend vite que les environs du royaume de Parse n'ont pas livré tous leurs secrets, et qu'il est trop simpliste de considérer les Lusitaniens comme "les méchants" de l'histoire. Les traîtres ne sont peut-être pas ceux qu'on croit. 
  • Cerise sur le gâteau : Arslân étant souvent accompagné d'Azraël, son ami rapace, on lui attribuera sans hésiter le point volaille !   
  • Public visé : 12 ans et plus ; pas avant car la BD comporte quand même quelques scènes sanglantes, ça peut perturber les plus sensibles. 

Si vous aimez les shônen, la fantasy, les ambiance médiévales et les scènes de baston, The heroic legend of Arslân vous plaira sûrement.  

Hiromu ARAKAWA ; Yoshiki TANAKA. The Heroic legend of Arslân - 1. Kurokawa, 2015. 232 p. ISBN 978-2-380-71039-7 

vendredi 24 juillet 2015

Brainless - Jérôme Noirez (2015)

La semaine dernière, je suis allée faire un tour dans le rayon jeunesse de la librairie Marbot à Périgueux. Non pas que j'aie du mal à décrocher : simplement, les livres pour enfants et ados sont situés au rez-de-chaussée du bâtiment, pas trop loin de l'entrée, ce qui signifie que le réseau mobile y passe très bien _ce qui n'est pas le cas au sous-sol, où on ne capte rien, sachez-le. Cette stratégie m'a quand même donné l'occasion de faire le tour des nouveaux titres et d'être happée par une couverture des plus alléchantes...


... celle du dernier roman de Jérôme Noirez, Brainless. Qui ne s'extasierait pas devant ce magnifique cerveau sous cloche qui n'attend que d'être dévoré ? A part Marine, qui a trouvé ça "dégueu".

Le vieux craquage ressenti sur la couverture s'est confirmé en découvrant l'intérieur, c'est le moins qu'on puisse dire ! Si  l'année dernière, à la même époque, je vous parlais les tripes encore retournées, de mon coup de coeur pour Wonder, aujourd'hui je viens vous présenter mon champion de l'été dans la catégorie racontage de vie d'ado ! D'ailleurs, à propose de tripes... disons qu'il en est largement question dans ce roman.

L'histoire 

"Brainless", c'est le surnom que Jason se traîne depuis toujours. Toute la petite ville de Vermillion dans le Dakota du Sud s'est mise progressivement à le désigner ainsi, si bien qu'avec le temps, ce jeune un peu simplet s'est fait une raison et a accepté son statut d'idiot local. Jason entre au lycée et son "absence de cerveau" risque de lui poser des problèmes...



Depuis quelques temps, la vie quotidienne et son lot d'informations à mémoriser est encore plus dure à gérer qu'avant. Pour être plus précis, disons que les choses se sont compliquées depuis qu'il est mort en s'étouffant avec des grains de maïs trop vite ingérés lors d'un concours de gobages d'épis..

En plus de préparer son sac de cours, se rappeler de se brosser les dents, il doit à présent bien penser à s'injecter quotidiennement du formol en intramusculaire pour ne pas pourrir et composer ses repas à base de viande crue. Bien sûr, personne ne doit savoir qu'il souffre de ce mystérieux (et ô combien gênant) Syndrome de Coma Homéostatique Juvénile qui touche de plus en plus d'adolescents américains, autrement dit qu'il est devenu un zombie. Alors, il se garde bien de dire qu'il est mort un soir d'été et qu'il s'est réveillé quelques heures plus tard, le coeur à zéro et le souffle inexistant, sans que personne ne puisse rationnellement expliquer ce phénomène. Intellectuellement, rien ne s'est arrangé, bien au contraire : ses capacités se sont même légèrement dégradées... Plus que jamais, la discrétion est de mise.


Il n'a pourtant pas d'inquiétude à avoir à ce sujet : les autres lycéens l'ignorent complètement quand ils n'ont pas en tête d'idée pour l'emmerder. Ils ont tous leurs préoccupations, leurs centres d'intérêts plus ou moins superficiels, leurs projets plus ou moins glauques. Accompagnée de sa bande de pouffes, Cassidy la pom-pom girl se la pète H24 et passe son temps à se moquer des filles qui ne bénéficient pas d'un physique aussi avantageux que le sien. Son objectif du moment : séduire le beau Tom, la star de l'équipe de foot dont le melon surdimensionné ne passe déjà plus la porte. Rayan, ce garçon obèse qui aime s'habiller en jaune, joue les apprentis détectives dans Vermillion après avoir été "embauché" comme mouchard par le détestable proviseur Ortiz. Quand la nuit tombe, Tony et Jim, deux petits WASP à qui on donnerait le bon dieu sans confession, font couler le sang et y prennent grand plaisir... A côté d'eux, un zombie comme Brainless a presque l'air d'un ange : il n'a même pas envie de manger de l'humain ! Seule Cathy, la gothique venue de Chicago, semble se démarquer de ses semblables et de leur mentalité qui retarde de deux siècles.

Dans l'obscurité d'un sous-sol, un drame se prépare...


ATTENTION SPOILER à partir de là !! 



Entre humour et horreur, une caricature des jeunes (et moins jeunes) américains 

Jérôme Noirez se dit amateur de films d'horreurs ; eh bien ça se voit ! En mettant en scène un héros lui-même fan de Vendredi 13 et d'autres chefs d'oeuvre du genre que je n'ai pas l'honneur de connaître (ni l'envie, encore que !), il s'en donne à coeur joie dans les dialogues et les références qu'il nous fait partager. De plus, lorsque l'idée vous prendra de scalper Brainless, vous verrez que l'auteur, plutôt connu pour ses ouvrages de fantasy, ne fait pas dans la dentelle lorsqu'il dépeint certaines scènes prédisposées. Une fusillade, un choc malheureux en cours de sport, une dissection de rein de porc ou une altercation au cimetière qui tourne mal : chaque morceau de cervelle a son importance, qu'on se le dise... Âmes sensibles s'abstenir, même si le tout est saupoudré de quelques pincées de Scary Movie !

Toujours avec un sourire en coin, c'est un tableau de la société américaine brossé à grands coups de papier de verre qui s'offre à nous.

D'un côté, vous avez une bande de lycéens plus au moins aussi écervelés que Brainless dont les actes sont vains puisque de toute façon, leur avenir est déjà tracé en fonction de leur rang social. Riches et pauvres se gardent bien de se mélanger. De l'autre, des adultes tout aussi médiocres, hypocrites et parfois sadiques. Eux n'ont plus n'ont pas tous les mêmes valeurs. Les deux générations sont liées par deux drôles d'effets de miroir.

Celui de la drogue, tout d'abord. Eh oui, ces petits cachets oranges que Tom le footballeur distribue comme des bonbons lors de soirées qui en valent la peine sont ni plus ni moins fabriqués et dealés par leur prof de SVT, un homme qui ne semble vivre que pour disséquer les animaux et enseigner cet art subtils à ses bouchers d'élèves.

"Qui a fait ça ? Qui a osé manquer de respect à un organe ?" 

Celui de l'intolérance, ensuite, à travers le racisme, l'homophobie, le refus d'accepter le handicap mental. On la ressent aussi nettement dans les propos de Cassidy, de Jim et Tony, que dans les pensées profondes du proviseur Ortiz.

"_Après les handicapés, les homosexuels, les lesbiennes et le végétariens, il faut que j'accueille à bras ouverts les zombies" (Ortiz)

"Le seul type pas trop mal, c'est un black. Je vais pas sortir avec un black, quand même" (Cassidy) 

 Les parents des jeunes personnages sont tous assez pathétiques et s'illustrent soit par leur maladresse _lorsque la mère de Cathy fourre des préservatifs dans le sac de sa sorcière de fille, soit par leur laxisme _les parents de Cassidy n'ont visiblement aucune prise sur la leader du "Club des Salopes", ceux de Tony et Jim, n'en parlons pas ! Soit par leur fragilité _l'hystérie de la mère de Brainless, soit par leur absence _à l'image son père. Que peut-on espérer de leurs enfants ?


Echos lointains

La lecture de Brainless a réveillé en moi le souvenir de deux oeuvres auxquelles le roman semble faire écho, que ce soit voulu ou pas.

Au fil des pages, j'ai eu l'impression très nette de lire une transcription d'Elephant, le film de Gus Van Sant (2003). Il raconte, minute après minute, par un jeu de scènes répétées, la préparation et la concrétisation de la fusillade d'un lycée par deux élèves. Sans prétendre expliquer les motifs de cette tuerie, sans excuser, sans accuser, Elephant s'attache surtout à filmer et à fixer dans le temps les dernières minutes de vie de ces lycéens qui vaquent à leurs occupations sans savoir que la mort se dirige vers eux à grands pas.



En plus de dix ans, je n'ai jamais trouvé les mots pour dire tout le bien que je pense de ce film, alors je m'arrêterai là. Si les dernières pages de Brainless ressemblent beaucoup aux dernières minutes d'Elephant, la fin n'est pas du tout la même... et elle vaut le détour.

De manière beaucoup plus légère, l'histoire de Jason m'a fait penser à celle de Charlie, dans Des Fleurs pour Algernon. Je ne pense pas l'avoir fait plus haut, donc je profite de cette remarque pour préciser que Brainless est composé d'une alternance de chapitres racontés à la troisième personne par un narrateur omniscient et consacré à l'action principale, et de chapitres "confessions" narrés à la première personne par Jason lui-même. Ces derniers ne suivent pas forcément la chronologie des événements macabres qui se produisent à Vermillion. A eux-seuls, ils forment un "journal" dans lequel Jason nous livre des informations sur son passé de vivant et sur sa condition de zombie ; ce sont eux qui me font penser à Charlie Gordon et à son carnet dans lequel il consigne son évolution mentale. Tout comme Charlie, Jason se sent exhibé comme une bête de foire dans des conférences pseudo-scientifiques et vit mal la situation. De la même manière que lui, il connaît des "réveils" intellectuels temporaires à certaines occasions _dont je ne dirai rien, y a spoiler et spoiler hein !! et il est malheureux lorsqu'il se sent "redevenir" bête.




J'ai lu Brainless en deux jours. Ceux qui me connaissent un peu savent que je lis très très lentement. Ils auront donc compris que l'histoire est aussi captivante que l'écriture de Jérôme Noirez est agréable à lire. J'aurais bien voulu faire ma langue de pute et dire quelque chose de négatif sur ce bouquin sorti au mois de mai dernier, mais je ne vois rien à ajouter ! Alors tant pis ! Histoire d'épouvante, journal d'un zombie, peinture de la jeunesse américaine à lire au 36° degré... Brainless un objet littéraire non identifié mais très rafraîchissant en cet été caniculaire ! Dévorez-le cru !

Pour les élèves : à partir de la 4ème minimum... C'est quand même violent !

NOIREZ, Jérôme. Brainless. Gulfstream, 2015. Coll. Électrogène. 254 p. ISBN 978-2-35488-248-8

dimanche 26 avril 2015

Culture poule : Pouline - Carine Foulon / Thahn Portal (2015)


Parce qu'on n'avait pas fait de point Culture Poule depuis longtemps, parlons aujourd'hui de Pouline, un très bel album pour enfants réalisé par Carine Foulon et Thanh Portal. Même s'il m'a laissée un peu perplexe par moments, vous l'aimerez bien avec ses belles couleurs et ses personnages dessinés au crayon, à l'ancienne.

D'habitude, je garde les formalités d'usage pour la fin du billet, mais une fois n'est pas coutume : merci à Babelio et aux éditions La Palissade pour l'envoi de cet album, suite à l'opération Masse Critique organisée le mois dernier _c'était une spéciale "Littérature Jeunesse", ahah !  




Pouline met en scène les péripéties d'une poule manifestement très fière d'avoir pondu cinq oeufs au sommet d'une colline ! Mais lorsque les coucous échappent à son contrôle et dévalent la pente en roulant comme des billes, elle n'a d'autre choix que celui de se lancer à leur poursuite dans une course effrénée !

C'est parti pour la grande aventure des chiffres de un à cinq !

Quatre façons de se faire cuire un oeuf 

On a beau être à la campagne, Pouline et ses oeufs hyperactifs vont croiser du monde sur leur chemin : un renard, un brigand, une fillette, une fouine et "son amie l'hermine". Leurs points communs : ils ont la dalle, ils aiment les oeufs, et ils vont être les seuls capables d'interrompre la fuite interminable des "bébés" de la poule... pour les gober sans se poser de questions ! Ainsi, Goguenard le renard récupère le premier pour en faire un oeuf mollet. Sacripan le brigand prévoit de cuire le deuxième à la coque ; la fillette, un peu plus créative, envisage la possibilité de faire des crêpes avec le troisième, tandis que la fouine mise sur la convivialité en proposant une omelette à ses amies. On attend en vain le moment où un animal va se prendre de compassion pour Pouline et lui remettre son oeuf en main propres au lieu d'en faire son repas. Bande de voraces ! Mais par chance, il en reste toujours un en course...

Ces bêtes et figures de la forêt ne sont pas des inconnues des histoires pour enfants ; l'introduction du renard nous ramène forcément au bestiaire des fables et autres comptines populaires, auxquelles appartient par exemple Roule galette. Pour ceux qui ne se souviendraient pas du destin tragique de cette petite galette vantarde, bien qu'elle n'ait pas de quoi faire sa belle (n'est-elle pas le résultat d'un mélange de farine et de poussières raclées sur le sol d'un grenier vide ?), voici un petit rappel en images :


 

Dans cette version, le renard est l'animal qui se montre assez malin pour séduire la galette allumeuse* et la manger ; il surpasse en ce sens les autres protagonistes, tout aussi intéressés que lui, mais beaucoup moins réactifs.

Sacripan et la fillette évoquent quant à eux ces drôles de personnes qui errent dans la forêt, trop humaines pour ne pas être louches, toujours un peu isolées... Toujours au bon endroit au bon (ou au mauvais) moment, et le plus souvent de passage. Vous savez ! les bûcherons, les braconniers, les jeunes servantes, les princesses échappées de leur tour, les bandits...

Tout de rouge vêtue, la petite fille à l'allure antipathique _ déjà riche d'une galette, que demande le peuple ! fait d'autant mieux écho au Petit Chaperon rouge qu'elle se réfugie chez sa grand-mère pour lui faire part de sa belle trouvaille ! Sacripan pourrait être, de son côté, le reflet du bûcheron ; car, contrairement à ce que peut laisser présager son statut, il n'a pas l'air "méchant". Pourrait-il être un clin d'oeil aux Trois brigands de Tomi Ungerer ? Ok, ce serait un peu tiré par les cheveux, même si on sait qu'ils se révèlent moins mauvais qu'ils en ont l'air malgré leurs capes sombres et leur hache impressionnante... Mais ce serait drôle.
    



Pouline entre donc dans la ronde des histoires pour enfants friandes de personnages de fables, de contes, facilement convertibles en comptines et à peine édulcorées dans leur cruauté. Car à la fin, quatre des cinq oeufs ont été gobés avant que la poule ait eu le temps de s'apitoyer sur leur sort. Faut-il s'en émouvoir ? Après tout, manger un oeuf n'est pas tuer un poussin.


Oeuf ou poussin ? Spéculations... 

Pouline se fait donc voler ses oeufs l'un après l'autre, mais choisit à chaque fois de limiter la casse en poursuivant ceux qui continuent à rouler inlassablement. Un de perdu, c'est un de perdu ! On peut lire dans son attitude un message encourageant : la vie continue même dans l'adversité, il faut avancer quoiqu'il arrive. Parallèlement, la légèreté avec laquelle les auteurs font état de la fin tragique des ovules amène les jeunes lecteurs à relativiser. Oui, Pouline perd ses oeufs, mais ce n'est pas aussi grave que si elle perdait ses poussins ! Ils n'ont pas encore de cerveau, de conscience, et ne sont pas viables hors de leur coquille ; ce sont des aliments parmi d'autres, et il vaut mieux se réjouir pour tous ceux qui vont assurer leur survie grâce à eux : le renard, la fouine, les humains. La preuve : tout le monde a l'air très gentil (même le brigand) et la maman ne pleure même pas !

Cet album m'a rappelé un TP que nous avions tenté de faire en 2nde, dans le cadre du cours de SVT. De ses grosses mains poilues, Chouzy nous avait remis un oeuf de poule placé en couveuse trois ou cinq jours auparavant. Nous devions ouvrir délicatement la boîte de Pandore, repérer l'embryon de poulet et y injecter un peu d'adrénaline. L'effet attendu était une accélération bien visible du rythme cardiaque, de façon à ce qu'on remarque d'une part le fonctionnement automatique du muscle, et d'autre part, l'impact de la substance sur la fréquence des battements. Ou quelque chose comme ça. Le coeur était donc censé battre plus vite après le coup d'adrénaline, de la même manière que le palpitant d'un poulet se serait affolé s'il avait été en danger et s'il en avait secrété naturellement. Evidemment, Estelle et moi avons par maladresse crevé le jaune et perdu toute trace de l'embryon par la même occasion ; du coup, nous n'avons rien pu faire et Chouzy s'est foutu de notre gueule. Nous nous sommes défendues en disant que ce n'était pas très jojo de sa part, de nous faire disséquer des poulets comme ça sans prévenir, et que d'abord est-ce qu'il avait bien le droit ?? Il a répondu très posément que l'embryon ne faisait pas le poulet, et que si nous avions eu affaire à un poussin conscient de ce qui lui arrivait, nous n'aurions pas eu besoin de lui souffler un remontant pour lui enflammer le coeur : son cerveau s'en serait occupé sans qu'on ait besoin d'intervenir !



D'ailleurs, c'est marrant, mais je crois que c'est à l'issue de ce TP que je me suis vraiment positionnée en faveur de l'IVG ; jusque là, j'avais toujours eu un peu de mal à me faire mon idée sur la question. J'ai toujours eu un train de retard dans les matières scientifiques, et si je n'ai plus grand souvenir du cours qui a suivi cette expérience, elle m'aura au moins servi à quelque chose ! Ah, Chouz serait fort aise de l'apprendre, certainement ! Mais pour en savoir plus sur le TP en lui-même, voici sa description faite par des professeurs de SVT, ainsi que le protocole à suivre.


SAUF QUE...
COUP DE THÉÂTRE  ! 
Le cinquième oeuf éclot et un poussin s'en extrait.
ET là ça change TOUT !

Cet événement amène à poser deux hypothèses qui imposent l'une comme l'autre une relecture de tout l'album :

- Tous les oeufs de Pouline étaient prêts à éclore. Ils étaient donc viables ! Goguenard le renard, Sacripan le brigand, l'autre gonzesse sans nom, Madame la Fouine et ses amies (pourquoi est-ce que ces dernières m'évoquent une maison close ? suis-je la seule ? ) sont tout bonnement coupables de poulicide involontaire.

- Si l'on va au-delà du non-sens qu'induit l'éclosion sans couvaison du dernier poussin, on peut estimer que le phénomène aurait pu se produire également pour les quatre premiers. Là encore, il ne s'agit plus de casser un oeuf, mais de manger du poulet. Pouline devient l'histoire d'une portée décimée dont une poulette insouciante est l'unique survivante !


On déplore alors que la mère semble s'en contenter et ne laisse paraître aucun esprit de vengeance. Pouline projette aux lecteurs une curieuse image de la famille monoparentale : elle est inexpérimentée, visiblement jeune, débordée, impuissante. Toute à son admiration pour son "oeuvre", la poule fait "ce qu'elle peut" et perd le contrôle de sa marmaille soudainement extraite du nid pour on ne sait quelle raison d'ailleurs, et ne peut plus rien faire d'autre que courir derrière les oeufs en jurant et "râlant"... alors qu'ils sont tout aussi piégés qu'elle par les lois de la physique. La manière dont le personnage est dessiné renforce cette impression : des cils bien marqués, des yeux de galline sous hypnose, des joues rouges et une belle crête rouge aux pointes arrondies font de la poulette une héroïne extrêmement sympathique mais pas très crédible ! Pourquoi Pouline n'est-elle pas une poule plus forte ? C'est un peu frustrant.


Pouline


Ce sentiment ne s'impose pas forcément à la première lecture ; je pense qu'il se construit au fur et à mesure du parcours de la mère poule, déboire après déboire et râleries après râleries _et qu'il reste très personnel. Autant ne pas s'y limiter.

La forme de l'album se prête à d'autres interprétations. Tout est toujours question d'interprétation _ouais, ça fait beaucoup rire quand je dis ça, mais c'est vrai. Réalisé dans un format rectangulaire**, il permet de concilier les vastes paysages verdoyants et les passages narratifs.L'utilisation de la double page une fois sur deux, pour illustrer la course-poursuite de Pouline et de ses oeufs, facilite une première approche des plans pour les enfants : les animaux sont alternativement vus de très loin, perdus dans la colline sur l'étendue des deux pages, puis de très près. La détresse de la poulette est renforcée par ces plans qu'on pourrait qualifier de panoramiques : la colline couverte de brins d'herbe finement dessinés semble s'animer et "aspirer" Pouline. Le lieu de l'action devient alors une zone vertigineuse, dangereuse, presque aussi angoissante qu'une forêt. Mais à l'utilisation de la double page succède la "rencontre" avec les personnages secondaires attachants, organisée en deux temps : sur la page de gauche, on présente en gros plan "l'habitant" de la colline, et sur celle de droite, ce qu'il va faire avec l'oeuf qui est arrivé jusqu'à lui.

Pouline est donc un album qui joue sur les contrastes : les couleurs chaudes, douces et rassurantes révèlent une colline pleine de pièges. L'aspect conventionnel du livre dans sa forme et dans son texte tout en rimes régulières dévoilent le désordre et même une dimension fantastique : les traces de pattes d'une poule qui court dans tous les sens et le choix des auteurs de disséminer des bribes de l'histoire dans différentes zones de la page viennent contrer l'apparente régularité l'oeuvre ; parce que Pouline crie "reviens, mon petit poussin", la coquille du dernier oeuf se brise comme par magie et laisse place au poussin.

Si, comme je l'ai dit plus haut, tout ne me séduit pas dans cet ouvrage, il reste très original, ni trop doux, ni trop cru, aussi chantant qu'une comptine (tout en nous faisant grâce de l'air détestable qui nous reste dans la tête pendant trois jours) ! 


FOULON, Carine ; PORTAL, Thanh. Pouline. La Palissade. La Rochelle, 2015. 26 p. ISBN 979-1-0913-3013-8
Prix : 13,50 


tous les livres sur Babelio.com
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* N'oublions pas qu'à la base, la vieille la dépose sur la fenêtre avant de la donner au vieux car elle est "trop chaude". Ce n'est pas anodin !
** Je m'appuie sur le dossier "L'album au CDI" réalisé par Martine Hausberg, documentaliste et formatrice en littérature jeunesse. 

mercredi 31 décembre 2014

SPÉCIALE DÉDICACE AUX COCUS - Crève Saucisse - Simon Hureau, Pascal Rabaté (2013)


Dans un billet consacré au magazine Zoo du mois de janvier 2013 , vous aviez pu constater qu'il était fait mention de l'album BD Crève Saucisse, alors fraîchement publié par Simon Hureau et Pascal Rabaté. Si vous aussi, vous avez été interpellés par ce titre incisif et cette couverture bien saignante, ça tombe bien : on va s'y intéresser pour de bon. Enfin on va essayer, quoi !   

    


Comme la moitié des BD dont je vous parle ici, ma rencontre avec Crève Saucisse a eu lieu à la librairie Marbot de Périgueux. En effet, notre FNAC locale est devenu un point de ralliement officiel pour ma soeur et moi quand nous devons nous retrouver et que l'une des deux (moi) a oublié son portable à la maison. Il est possible que je me répète, mais tant pis : non, contrairement aux apparences, je ne suis pas payée pour faire de la pub à Marbot. Ils n'en ont absolument pas besoin étant donné qu'ils ont déjà bouffé tous les libraires et disquaires indépendants !

Au passage, allumons un photophore odorant en forme de coeur pour Madison CD, vinyles et t-shirts, son enseigne jaune, ses poches noires à pois jaunes, son portique qui sonne systématiquement et surtout si t'es allé à Monoprix juste avant, son vendeur un peu space mais gentil. Ils nous manquent !

Ah merde, ça existe vraiment !

Bref, j'ai fait de la librairie Marbot une salle d'attente où je découvre plein de trucs sans jamais claquer un rond. C'est ma manière de venger le Madison et quelques autres.

Oui, la vengeance : parlons-en ! 

Il en est largement question dans Crève Saucisse.

Avec ses clients, Didier est un boucher très professionnel, commerçant et jovial. Son amour pour son métier, pour son fils, pour sa femme... et aussi pour les BD, il le verse sur chacun des steaks qu'il pose sur la balance. Mais il suffit que la porte de la boutique se referme pour qu'il coure s'isoler dans la chambre froide afin de donner des coups de hachoir rageurs dans de la viande congelée. Le tout en hurlant "Crève, salaud !". Lorsque son fils le voit dans cet état second et l'interroge, il tente de rattraper le coup en feignant la plaisanterie. On comprend alors que quelque chose couve et ne tourne pas rond chezlui.

Première planche de Crève Saucisse

Et pour cause. Sandrine, sa femme, le trompe avec Eric, leur meilleur ami. Il s'en est rendu compte par hasard, lors de leurs dernières vacances d'été au camping. Monsieur oublie ses vers de pêche, revient les récupérer dans la caravane, entend des bruits douteux, regarde par le hublot et SURPRISE !!! Si la vue de sa chère et tendre en train de se faire tringler par un autre l'a forcément retourné, il est surtout rongé par la certitude que leur manège continue allègrement depuis ce fameux jour. Sandrine et Eric ne savent pas qu'ils ont été surpris, et ne savent pas qu'il sait ! Donc ils se retrouvent régulièrement à l'hôtel, aux frais du boucher, persuadés que Didier découpe sa bidoche en toute insouciance.

En apparence, le cocu garde la pêche : il ne faut surtout pas qu'ils sachent qu'il sait ! C'est l'air de rien et avec le sourire qu'il va du mieux qu'il peut leur mettre les bâtons dans les roues..


Spéciale Dédicace aux Cocus n°1 : Christina, Anaïs

ATTENTION SPOILER !! Que ceux qui veulent lire la BD et garder l'effet de surprise s'arrêtent là !  


C'était pas juste un coup en l'air...

"Tu ne vas pas me tuer pour une histoire de cul !" dira, à quelque chose près* Eric à Didier, quand la situation deviendra vraiment critique pour lui. Justement non ; le boucher a très bien compris que, pour sa femme, les entrevues avec Eric ont pris une toute autre dimension. Inutile de préciser que le Didier ne l'intéresse absolument plus sur aucun plan, bien qu'il soit très disponible et toujours aussi attentionné pour elle.

Il suffit que, dans une première tentative d'intimidation sous couvert de l'anonymat, Didier mette un coup de pression à Eric pour que ce dernier prenne ses distances pendant quelques temps, sans broncher. Sandrine, de son côté, végète et déprime lorsqu'elle reçoit un SMS de son amant lui suggérant qu'il "faudrait arrêter de se voir". "Ca lui passera, avec le temps", se dit le boucher, content d'avoir éloigné son rival. Il y croit, et on a envie d'y croire, nous aussi, parce que ce cocu-là est quand même drôlement attachant.

Mais plus le temps passe, et plus elle tire la gueule.

Spéciale Dédicace aux Cocus n°2 : Les petites femmes de Pigalle, Serge Lama

Hélas _pour qui ? Pour tous, en fait ! Hélas donc, les parties de jambes en l'air repartent de plus belle entre les amants. En conséquence, Didier décide de passer au niveau supérieur : la suppression pure et simple de l'ami Eric. La lecture des enquêtes de Gil Jourdan et en particulier de l'album La Voiture immergéede lui inspire un plan machiavélique qu'il va ruminer jusqu'aux prochaines vacances d'été...  


Qu'on lui coupe la tête ! 
Comme dirait l'autre follasse de reine dans Alice au Pays des merveilles. 
Couper la tête à qui ? Pas au boucher, qui pourtant se tâche les mains d'un crime fourbe et cruel ! Il faut dire que Rabaté, par la création d'un héros à la psychologie complexe mais plein de sensibilité, et Hureau, par les traits affables qu'il lui donne, favorisent grandement l'identification. Cette rage contrôlée, cette vengeance qui monte, qui monte ; ces petites victoires que sont le sabotage des retrouvailles nocturnes ou d'un après-midi de baise clandestine programmé : elles ne peuvent nous laisser de marbre. A plus forte raison si on s'est déjà tapé les cornes, je pense, encore que. Eric, quant à lui, a un physique ingrat et les quelques répliques qu'il lance suffisent à le rendre agaçant. On n'a de cesse de se demander ce que Sandrine lui trouve, et on est même relativement content de le voir se noyer. Sandrine a le visage qu'elle veut bien montrer : grincheuse quand elle ne peut se rendre à son rendez-vous galant, heureuse quand elle arrive à ses fins, fermée le reste du temps, commune en somme. On la traiterait bien de connasse si on ne la sentait pas aveuglée par son amour bien sincère pour Eric.

Quelle tête à claques !

Autant dire que les auteurs de la BD ont été plutôt efficaces sur le coup, parce qu'en matière de cocufiage, vous savez je suis plutôt du genre à défendre celle ou celui qui va voir ailleurs, en argumentant qu'on ne peut pas passer toute sa vie avec la même personne. Il faut bien que les mouches changent d'âne, de temps en temps. Et je pousserai le bouchon jusqu'à dire que c'est malsain, mais cela n'engage que moi. Dans Clara et les chics livres, une émission de France Inter que je vous donne en lien ici-même, Rabaté parle de Crève Saucissse et explique qu'il a tenu à mettre en scène des mesdames et messieurs tout le monde ; histoire de montrer qu'un petit commerçant pour être bien plus captivant qu'un "super-héros en pyjama".


Spéciale Dédicace aux Cocus n°3 - L'envers du décor, Sita


N'ayant jamais lu ni Simon Hureau, ni Pascal Rabaté_ ouais, ouais, je sais, c'est bon !, je n'ai pas de point de comparaison. Mais vous aurez compris que je n'en pense que du bien : en vingt minutes de lecture sans prise de tête, vous pouvez explorer un bon pan de psychologie humaine, assister à une astucieuse mise en abîme de BD _ un album qui pousse au crime, c'est quand même osé et génial !, et rire aussi des bons tours du mari cocu et des déconvenues de ses victimes. Dans une ambiance chaude et colorée, les personnages ni beaux ni moches se répondent à travers des bulles et une écriture arrondies : le calme avant la tempête. 


HUREAU, Simon ; RABATE, Pascal. Crève Saucisse. Futuropolis, 2013. 80 p. ISBN 978-2-7548-0886-6

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* Pour des raisons déjà citées, je n'ai pas l'album sous la main et je ne peux donc pas citer correctement les échanges entre les personnages. Vous me pardonnerez les approximations.


jeudi 31 juillet 2014

Festival du Titre à la con : Banana Spleen - Joseph Incardona (2006)



Comme à chaque fois que je viens passer quelques temps en Dordogne, je me cale une journée pour faire les boutiques à Périgueux avec ma soeur. Après moultes concertations, nous avons décidé de nous retrouver samedi dernier _jour de passage du Tour de France dans la ville. Autant dire qu'on n'avait pas choisi la meilleure date pour être au calme. 

Avec le site qui va bien, s'il vous plaît !


Tour de France ou pas, le passage à Marbot était inévitable. On y est resté deux bonnes heures en fin de matinée, alors qu'à l'extérieur l'ambiance montait en même temps que le soleil, les Périgourdins commençant sérieusement à se fixer aux barrières de sécurité. Marine est allée voir le rayon Rap/RnB, tandis que je me suis mise à faire un truc que j'adore : repérer les titres à coucher dehors sur les couvertures des livres. Une fois n'est pas coutume, l'exercice à donné lieu à quelques craquages, dont celui-ci :     


Banana Spleen, mais quelle idée !
D'entrée, un coup de sécateur aux mauvaises langues : c'est le titre qui m'a accrochée, pas la couverture. Quoique, au vu du contenu, ça aurait valu la peine d'y accorder un peu d'attention avant de me lancer dans la lecture...


L'histoire

Genève, 2000.
André Pastrella, un écrivain trentenaire alcoolique et agile de la queue, avait presque réussi à se ranger grâce à la belle Gina. Elle lui avait donné la force de lâcher la bouteille de temps en temps, la motivation pour s'accrocher à son boulot de prof remplaçant, l'envie de faire des projets et de se poser au milieu d'une belle famille chaleureuse. C'était trop beau pour durer. Un matin, on lui apprend la mort de sa copine dans un accident de la route. Alors forcément, André perd pied et retombe dans la spirale infernale, entraîné par ses vieux démons.

Banana spleen nous raconte la réaction d'un homme après un choc de taille : comment peut-on continuer à vivre ? à quoi peut-on se raccrocher pour éviter le dérapage malencontreux qui peut nous détruire et laminer notre entourage ?  



Regardez le petit Suisse qui s 'embourbe !


André Pastrella va successivement perdre son travail, se brouiller à moitié avec sa belle famille, faire n'importe quoi avec son fric, quitter son appart sans savoir où aller, pointer au chômage, s'inscrire à un stage de reconversion où il va faire la rencontre de la charmante Judith. Pendant cette longue descente aux enfers qu'il provoque lui-même faute d'être bien entouré, rares sont les points de repères qui le relient bonheur passé : la ville de Genève, où se déroule l'histoire, l'alcool, sa queue, l'écriture et son meilleur pote, Pablo le brocanteur.      

Qui dit brocante, dit... 


Je ne sais pas quoi penser de Banana Spleen. Beaucoup de critiques lues sur Internet décrivent ce roman comme "émouvant" et "plein d'humour"*, et je veux bien les croire. Mais personnellement, ça ne m'a ni touchée, ni fait rire. Certaines situations se veulent cocasses, c'est évident. Par exemple, peu après la mort de Gina, André se réfugie dans la foi pendant quelques temps : il affiche l'image de Jésus dans sa salle de classe, s'achète une statue de Saint Antoine et récite l'Évangile à qui veut l'entendre (ou pas). Tous les ingrédients du comique étaient réunis, et allez savoir pourquoi, quand je l'ai lu, c'est tombé à plat. Je devais pas être dans un bon jour, car l'écriture de Joseph Incardona est très agréable à lire, alors pourquoi est-ce que ça ne fonctionnerait pas ? A vous de vous faire votre propre idée en le lisant...  

L'air de rien, on a bien envie de savoir ce que ce anti-héros atteint d'une poisse presque kafkaïenne va devenir, sur quelle peau de banane il va glisser, s'il va s'en relever. Est-ce qu'on veut qu'il s'en sorte ? Pas sûr. André Pastrella n'est pas un personnage attachant, avec son humour à deux balles, son peu de considération pour toutes les femmes qui ne sont pas Gina, son comportement d'adolescent en crise. Cependant, cet homme esseulé qui aimerait faire son deuil et qui n'y parvient pas, faute de savoir comment s'y prendre, est tout aussi crédible qu'un veuf qui se liquéfie.




Auteur ? Narrateur ? Au pire... 

L'écriture est quand même l'antidépresseur numéro 1 de l'écrivain, en principe. Encore que... Ici, Joseph Incardona a eu la bonne idée de nous faire partager le processus créatif de son personnage. D'ailleurs, on se doute bien que l'auteur a crée un héros à son image : où s'arrête Joseph et où commence André ? On ne le saura pas, et c'est ça qui est bon. Personnellement, après un semestre passé sur Du côté de chez Swann (Proust) à la fac, j'ai beaucoup trop joué aux 7 différences entre "Marcel" et "Marcel" me avoir la force de me pencher sur la question. Toujours est-il que, tous les jours, André compose des nouvelles. Elles ont forcément un lien, de près ou de loin, avec sa dernière mésaventure, sa dernière conduite à risque : ici une jeune fille qui fait du stop, là un homme qui force sa femme à faire du sport parce qu'il aime l'odeur de sa transpiration, ou encore des enfants qui se lancent des défis sur la voie ferrée... Ces morceaux d'histoire nous en disent beaucoup plus sur l'état d'esprit du personnage, sur sa manière d'affronter la mort.


C'est parti pour le Quart d'heure Coincé du Cul, désolée ! 



Je n'aime pas jouer la rabat-joie de service, mais trop de cul tue le cul. Si Banana Spleen (aussi, avec un titre pareil, c'était obligé...) est un ouvrage plus profond qu'un roman érotique, les scènes de sexe sont bien au rendez-vous, pas de doute là-dessus. Les machos en manque apprécieront, les autres un peu moins, peut-être.

Que Joseph Incardona prenne soin de nous décrire son héros en train de se faire sucer par une fille à un moment bien précis du roman, passe encore : le lecteur comprend rapidement que cet acte aura des conséquences directes sur la suite de l'histoire ; par conséquent, détailler la pipe du début à (un peu avant) la fin est tout à fait légitime. Mettre en scène un personnage principal ouvertement porté sur la chose, pourquoi pas ? Y a pas de mal à ça. Mais nous annoncer gratuitement, toutes les deux pages, que Pastrella est en train de se branler avec un string de sa copine, qu'il bande au réveil, ou en visitant un appart dans lequel il s'imagine déjà baiser ici et là, ça ne sert à rien et je ne vois pas vraiment qui ça pourrait exciter. A part des mecs plongés dans le récit au point de se confondre avec "Dédé", éventuellement.



Au fait ! 

Second roman de Joseph Incardona, Banana Spleen est la suite du Cul entre deux chaises, dont André Pastrella est déjà le héros.


INCARDONA, Joseph. Banana Spleen. Pocket,  Paris. 2009. 345 p. ISBN : 978-2-266-16436-8 

* Au dos de l'édition Pocket, on peut même lire "Jubilatoire !!!", mais là, honnêtement, c'est vraiment trop...

   

mercredi 26 février 2014

Un dimanche de craquage livresque à Bordeaux - 2- Adieu la chair - Julia Kino (2007)



Quand j'ai repéré le roman Adieu la chair dans la fameuse bouquinerie dont je vous parlais l'autre jour, au rayon littérature pour ados, j'ai aussitôt pensé au petit trio flippant qui sévit dans mon collège.

Imaginez deux filles et un mec, élèves dans la même classe 4°, inséparables, respectivement 1m50 / 1m30 / 1m20 à tout casser, l'air sombre, du genre "calmes mais prêts à exploser" : en somme, trois infaillibles vecteurs de stress pour ma pomme au quotidien.

Imaginez les deux filles, une rousse et une brune corbeau, assises face à face à la table la plus proche de votre banque de prêt (de votre bureau, quoi, mais une fois n'est pas coutume, soyons professionnels). Le mec, debout à côté d'elles, la capuche de son sweat remontée à tel point qu'elle lui bouffe la moitié du visage et vous évoque aussitôt le Nom de la rose... 


"_ E**, la capuche, s'il te plaît !
_ ... 
Pour toute réponse, un bruit de capuche PARTICULIÈREMENT stressant. 
_ Meeeerci E** !"
(Vous voyez, j'ose même pas mettre les prénoms)


... le mec, donc, vous dévisage de ses yeux de fouine en chasse dans un demi-sourire, tandis que ses potes font mine de se plonger dans leur ouvrage favori : Se droguer, c'est risqué. Mais si jamais il vous prend l'envie de vous lever de votre chaise et d'aller voir ce qui se passe à l'autre bout du CDI _ce qui, à mon avis, est préférable quand on accueille des élèves_ sachez que vous ne partez pas seul ! Leurs yeux vous suivent. Tous. Jusque dans les recoins les plus sombres. D'ailleurs, si leurs billes avaient une fonction "feux de croisement", ce serait bien pratique. Tels ceux des chouettes, leurs corps ne bougent pas mais leurs cous semblent doués d'une prodigieuse mobilité.




Attention, je ne suis pas en train de me faire des films en m'inspirant simplement et gratuitement de leur tête et de leur attitude : il se trouve qu'ils sont à l'origine de pas mal de conneries plus ou moins malsaines dans l'établissement et que, forcément, il demandent une attention particulière. La réalité du métier fait qu'on s'habitue à rencontrer tous les jours des "situations-type" pour lesquelles on se construit des réactions "toutes faites". Par exemple, vous êtes parfois confrontés aux bourrins qui rentrent par six en gueulant dans la bibliothèque. Vous les faites ressortir et rentrer "mieux que ça". Compter aussi avec ceux qui sont susceptibles de se prendre la tête au sens propre comme au figuré durant l'heure. Vous les renvoyez, vous faites un rapport, vous les collez, vous en profitez pour les fracasser au nom de la sécurité de tous, depuis le temps que vous en rêviez !. Il y a aussi ceux qui essaient de chourer dans les sacs des autres, l'air de rien. Vous rassemblez tout le monde à 2min de la sonnerie, et "tant qu'il manque quelque chose à quelqu'un, personne ne sort !". Dans tous les cas, c'est con mais ça marche.

Puis il y a les situations extra-ordinaires, voire surréalistes. Il faut bien les gérer aussi, même lorsqu'on n'est pas vraiment psychologue dans l'âme. Mais comment ? Comment faire face à l'imprévu ? Vous avez l'impression que si la rousse et la brune se lèvent brusquement au même instant, c'est parce qu'elles projettent de se griffer la gueule ou de se rouler une pelle, selon l'humeur. Quand le gars se baisse, vous ne savez pas s'il va sortir un doudou de son sac ou un poignard de son slip. Ou inversement. Je précise que jusqu'à maintenant, tout cela n'est jamais arrivé _même le doudou, mais ça pourrait, et c'est précisément ça qui est flippant. Encore plus qu'une sortie scolaire !

La brune s'avance tel un oiseau de mauvais augure, me ramenant à ma viscérale peur de ces poupées qui ouvrent de grands yeux bleus quand on les tient à la verticale.

"Madame ? 
_ Oui ? 
_ Je peux utiliser un ordinateur ? 
_ Peut-être. Pourquoi faire ? 
_ Chercher des images de morts. Pour le cours d'arts-plastiques. 
_ Euh... C'est quoi, votre consigne de travail, exactement ? 
_ ... 
Elle garde le silence et me regarde, outrée, comme si je venais d'insulter sa mère.
La rousse intervient, comme pour calmer le jeu. 

_ Non mais c'est pas vraiment ça. En fait, on cherche plutôt des cranes..." 


"Et sinon, le bouquin ?"

Revenons à nos Chamois Niortais et au roman de Julia Kino, Adieu la chair. Il raconte l'histoire d'un groupe de lycéens déjà blasés par la vie et encore bien incapables de donner un sens à leur existence dans un monde qui les oppresse quotidiennement. Se retrouver tous les six pour fumer, boire, s'embrasser pour rire, échanger leurs pensées drôles ou obscure est leur seule joie. Pour ne pas dire le moment qui les rattache à la vie : une situation des plus communes, en somme.

Angie (la narratrice), Ingo, Berdeen, Malt, Bianke et Coeur-Coupant forment une belle brochette de jeunes paumés qui cherchent à tous prix à se distinguer des "pingouins", ces multitudes de gens ordinaires qui les écoeurent. Un soir, le "gang" se retrouve dans un parc histoire d'essuyer leur peine dans l'herbe ; un homme passe. Ingo se lève sans prévenir et lui fracasse sa bouteille sur la nuque. L'homme s'écroule devant six jeunes fascinés par la facilité avec laquelle on peut éteindre une vie. Pour eux, c'est un déclic : eux, les ados insignifiants, ont le pouvoir de décider qui va vivre et qui va mourir, et même mieux, d'utiliser le meurtre comme exutoire à leur douleur lancinante. C'est le début d'une série d'assassinats, d'un carnage qu'ils vont baptiser "carnaval" : jusqu'où iront-ils ?




Attention, spoiler ! 

Si vous comptez lire le livre, je pense qu'il vaut mieux que vous n'alliez pas plus loin ; mais libre à vous de continuer ou pas.



"Et puis d'un coup, j'ai compris. Nous étions semblables à tous les lycéens _ nous venions juste d'avoir une plus mauvaise idée que les autres." 

 L'écriture de Julia Kino est magique ; enfin, disons que j'y suis particulièrement sensible. Adieu la chair tape sur le lecteur et tape juste, à coups de phrases nominales, de traits d'esprit, de références culturelles plus ou moins intello mais toujours à propos, de descriptions de scènes du quotidien qui nous parlent à tous, mais qu'un rien peut rendre complètement surréalistes... Voilà, je pense que d'entrée, on adore son style ou on le déteste. Personnellement, j'ai rarement autant cité de phrases d'un roman sur Babelio !

Si le début de l'histoire et son explosion de jeunes cœurs trop longtemps engourdis m'a bien emballée, la tournure que prennent les événements m'a laissée pleine d'interrogations. Mais c'était peut-être le but. Au bout de quelques temps, le "gang" décide d'arrêter de tuer gratuitement des gens au détour d'une rue, la satisfaction qu'ils y trouvaient étant épuisée. Pourtant, rien ne les empêche de continuer : pas trace d'enquêtes ni de soupçons autour de "leurs" morts dans cette petite ville de "Here" dans laquelle ils se repèrent les yeux fermés. Mais non. L'été venu, ils prennent le train et partent en vacances sans destination précisée, avec dans leurs poches l'argent prélevé sur les dépouilles de leurs victimes _ ne cherchez pas de morale et de justice dans ce livre, vous n'en trouverez pas ! L'un d'eux se fait la malle en chemin, les cinq restants achètent un grand appart à Budapest, et décident d'y rester pour une durée indéterminée. Petit à petit, les jeunes vont réfléchir à leurs meurtres, leurs vies, renaître et se reconstruire dans une ville et une société qu'ils ne connaissent pas et qui ne les connaît pas assez pour les juger...avant de se séparer. Cette seconde partie du roman est plus lente, plus posée, moins énergique, même si elle diffuse une force différente : là encore, on aime ou on n'aime pas.

La première partie de Adieu la chair reste pour moi la plus intéressante, parce qu'elle parle de cette zone trouble où l'on peut passer à l'acte comme ne pas y passer : c'est souvent un détail qui fait la différence, une étincelle qui met le feu aux poudres ou qui se perd dans l'air, au choix. Rien à voir avec les fusillades dans les écoles aux Etats-Unis, qui sont souvent préméditées, calculées... Mais plutôt l'éclair de folie qui amène quelqu'un à pousser son semblable sous un métro, comme ça, sans vraiment pouvoir expliquer pourquoi après coup. Au fond, les exploits sanglants des six personnages de Julia Kino sont tellement... possibles !

La dernière fois que j'ai eu un sentiment comparable, c'était en lisant Un roi sans divertissement de Jean Giono. Ceux qui ont passé un Bac L aux alentours de 2004 comprendront à peu près de quoi je parle. Les autres un peu moins, sans doute.



La scène se déroule au milieu du XIX°siècle, dans un village retiré de la région de Grenoble où l'on s'ennuie ferme mais où il se passe tout de même des choses. Un jour, Frédéric, le propriétaire de la scierie du coin, découvre un cadavre dans le grand hêtre tout proche de son lieu de travail. C'est celui d'une des jeunes filles disparues quelques temps plus tôt ; il donne l'alerte et fait appel à Langlois, une sorte de gendarme qui s'installe dans le village et découvre à quel point c'est mort. Cela dit, il finit par repérer et tuer le coupable, si mes souvenirs sont bons. Sauf qu'à cette occasion il se découvre un goût particulier pour le meurtre et le sang qui va l'effrayer et le bouffer. Il est possible que je vous dise des grosses conneries parce que ma lecture de ce premier volet des "Chroniques" de Giono remonte à dix ans, d'autant plus qu'à l'époque j'avais pas tout capté du premier coup. Mais l'idée générale de l'oeuvre était que les gens qui s'ennuient sont capables de tout pour sortir de l'ordinaire : aller à la messe, chasser et tuer son voisin sont des manières comme d'autres de s'occuper l'esprit et les mains. Je me souviens que ma prof de littérature avait fait plein de rapprochements avec les Pensées de Pascal, c'était super intéressant ! J'espère bien pouvoir m'y replonger un jour.

Le mot de la fin : je ne mets pas Adieu la chair au CDI ; déjà, le roman s'adresse plus à des lycéens, et en plus, je ne voudrais pas que ça donne des idées ! Certains en ont déjà bien assez ! Ah ah !

Références citées ici : 

GIONO, Jean. Un roi sans divertissement. Gallimard. Coll. Folio. éd.2004. 244p. ISBN 2-07-036220-5 
Ouvrage publié en 1948 
Première édition dans la collection Folio : 1972 
Exemplaire utilisé : 2004 

KINO, Julia. Adieu la chair. Sarbacane. Coll. Exprim'. 2007. 186 p. ISBN 2-84865-158  



mercredi 30 janvier 2013

jeudi 29 novembre 2012

Clin d'oeil à Lucio Dalla


Dans la chaleur de la salle, nos esprits confinés n'avaient d'autre choix que de somnoler. Ils ne demandaient pas mieux que de sortir de leur léthargie, mais n'en voyaient pas l'issue.

"Perché piange la signora della canzone ?

_ Forse il professore gli a detto che lei cantava male ...

Quelques rires dans la classe. 

_ Si, è possibile, ma c'è une altra raggione, più probabile. 

_ ...

_ Conoscete la vita delle cantatore Caruso ?

_ ...

_ Caruso era un cantante lirico, un tenore. Infatto, gli a detto che lui a un cancro alla gola. Pero lei è molto trista e piange.

_ Aahh  

En écoutant l'émission "Du grain à moudre", diffusée sur France Culture le 4 mars 2012, j'ai appris la mort du chanteur et compositeur Lucio Dalla. Oui, je sais, ça fait déjà quelques temps. Il n'avait trouvé aucune place dans le carton de 45 tours de ma mère, et pas plus dans les playlists de mes stations de radios préférées. Alors il a fallu que j'attende d'être au lycée, d'apprendre l'italien, et d'avoir une de ses chansons en texte d'appui au programme du bac pour connaître sinon son existence, au moins son aura dans le panorama culturel de la grande botte. Comme tout le monde, je connaissais Caruso, dont on retient souvent l'interprétation de Luciano Pavarotti, sans savoir qu'il en était l'auteur. Ce sont les paroles de cette chanson que nous avons étudiées pendant quelques semaines automnales, les lundis et vendredis de 17 à 18 heures, dans la lumière jaunâtre d'une salle de cours aux murs déjà crème, tandis qu'à l'extérieur il faisait aussi sombre que sur la vecchia terrazza davanti al golfo di Surriento. 

"Andiamo. Ascoltate bene."

M. Roger (allez, on peut bien le nommer, après tout ! s'il passe par là, il pourra peut-être corriger mes fautes, j'ai tellement perdu de mon niveau depuis le temps) mettait en route le lecteur CD.

Qui dove il mare luccica e tira forte il vento 
su una vecchia terrazza davanti al golfo di Surriento 
un uomo abbraccia una ragazza dopo che aveva pianto 
poi si schiarisce la voce e ricomincia il canto.

Te voglio bene assaje 
ma tanto, tanto bene sai 
è una catena ormai 
che scioglie il sangue dint'e vene sai.

Vide le luci in mezzo al mare 
pensò alle notti là in America 
ma erano solo le lampare e la bianca scia di un'elica 

sentì il dolore nella musica, si alzò dal pianoforte 
ma quando vide la luna uscire da una nuvola 
gli sembrò più dolce anche la morte 

guardò negli occhi la ragazza, quegli occhi verdi come il mare 
poi all'improvviso uscì una lacrima e lui credette di affogare.

Te voglio bene assaje 
ma tanto tanto bene sai 
è una catena ormai 
che scioglie il sangue dint'e vene sai. 

Potenza della lirica dove ogni dramma è un falso 
che con un po' di trucco e con la mimica puoi diventare un altro 
ma due occhi che ti guardano, così vicini e veri 
ti fan scordare le parole, confondono i pensieri

così diventa tutto piccolo, anche le notti là in America 
ti volti e vedi la tua vita come la scia di un'elica

ma sì, è la vita che finisce ma lui non ci pensò poi tanto 
anzi si sentiva già felice e ricominciò il suo canto. 

Te voglio bene assaje 
ma tanto tanto bene sai 
è una catena ormai 
che scioglie il sangue dint'e vene sai


Le silence fermait toujours la marche à la triste mélodie, et j'avais un peu la gorge nouée. Peut-être à cause des paroles, peut-être à cause d'autres choses aussi.

Puis j'ai découvert L'anno che verrà", qui est de loin ma chanson préférée de Lucio Dalla, bien que je ne prétende pas connaître toute son oeuvre.




Voici un petit hommage marrant, made in Audiacity*, en souvenir des sales années passées, et en l'honneur du présent qui est tellement mieux !

* Faut cliquer sur Download ;-)