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lundi 31 octobre 2022

[MANGA] The heroic legend of Arslân - 1 - Hiromu Arakawa ; Yoshiki Tanaka (2015)

J'ai fait la découverte de l'"heroic fantasy" au début des années 2010, à un moment où ce n'était déjà plus la mode en tombant  un peu par hasard sur le premier tome de la série fleuve L'Assassin Royal de Robin Hobb. C'était un jour de totale déprime ; je m'étais retrouvée à traîner à la librairie Marbot, la larme à l'oeil, avec pour seul but de trouver une histoire qui me ferait oublier la mauvaise passe que j'étais en train de traverser, que je ne voulais plus jamais vivre, et que je n'ai effectivement jamais re-vécue depuis, hamdoullah !

Ainsi, pendant quelques années, Fitz, Althéa, Thymara, le Fou, les dragons, les serpents de mer... m'ont happée dans leur univers fantastico-médiéval et m'ont tenu compagnie. Ils ont apporté un peu de rêverie dans mon quotidien à une période où il n'était pas super épanouissant _ pas malheureux non plus, n'exagérons rien, mais disons que je n'en n'ai pas spécialement la nostalgie. 



J'ai lu presque toute la série. Presque. Après avoir refermé l'avant-dernier tome _dédicacé par Robin Hobb à l'issue de plus de deux heures de queue au Salon du Livre de Paris, je me suis arrêtée en me disant que j'allais attendre "un meilleur moment" avant de m'attaquer au Destin de l'Assassin, point final de cette œuvre colossale. Histoire de bien l'apprécier. Mais je crois que ce n'était pas la vraie raison, car j'ai eu bien des occasions de lire la fin depuis (dont un confinement), et je ne l'ai pourtant jamais fait. 

En finir avec L'Assassin Royal reviendrait sans doute à couper le cordon avec ce passé merdique qui ne me correspond plus mais qui est quand même le mien. Les fans de Harry Potter qui ont grandi au rythme des publications des livres semblent avoir ressenti quelque chose de similaire à la sortie des Reliques de la mort. 

Curieusement, c'est par le biais du manga que je viens de renouer avec la fantasy, en étrennant le volume d'ouverture du manga The Heroic legend of Arslân, un shônen signé de la mangaka Hiromu Arakawa et de l'écrivain Yoshiki Tanaka. Notez que ce dernier est l'auteur des Chroniques d'Arslân, la série de romans dont cette BD japonaise est l'adaptation. 


L'histoire

An 320 du calendrier parse. 

Le moins qu'on puisse dire, c'est que le prince Arslân n'a pas de prédispositions particulières pour le combat. Malgré un entraînement intensif, il ne progresse pas de façon significative. C'est bien embêtant car il doit pourtant se préparer à combattre aux côtés de son père le roi Andragoras. Leur but : défendre les frontières du grand royaume de Parse _une version fictive de l'Empire perse, menacé d'invasion par leurs voisins, les Lusitaniens. 

Si sa maladresse à l'épée cause le mépris de ses parents et provoque quelques sueurs froides chez son maître d'armes, le vieux Valphreze, Arslân a bien d'autres qualités : il ne se cache pas derrière son statut princier et n'a pas peur de se lancer en première ligne. Il ne manque pas de volonté, bien au contraire. C'est un jeune homme curieux de tout et soucieux de son pays, respectueux des gens qui l'entourent, quel que soit leur rang. Enfin, il déborde d'empathie _ce qui lui vaut d'avoir une réputation de soldat "trop sensible". 

La bataille contre les modestes Lusitaniens ne semble pas représenter un grand danger pour des Parses dont la puissance est connue jusque dans les contrées les plus lointaines. A première vue, du moins. 

A y regarder de plus près, la situation n'est pas si simple. Parmi les proches d'Andragoras, seul le brave Daryûn, neveu de Valphreze, sent que les desseins belliqueux des pays limitrophes incitent à la méfiance ; il appelle son roi à considérer l'ennemi avec plus d'humilité en refusant un combat qui a tout d'un guet-apens. Mais la réaction du souverain n'est pas celle espérée ; piqué dans son orgueil, il lui retire son grade de "marzbâhn" _ qui fait de lui une sorte d'officier de l'armée, coupant court à son bel avenir militaire. Puis il donne l'ordre de foncer dans le tas... 

La suite, vous la découvrirez vous-même, si vous le souhaitez ! 

Pourquoi lire les aventures d'Arslân ? 

La fantasy, on aime ou on n'aime pas. Quelques archétypes sont incontournables, ce qui peut donner un air de "déjà lu" au différentes saga en général, et à celle d'Arslân en particulier : un prince en pleine formation, pétri de bonnes intentions mais pas toujours bien inspiré ; un roi charismatique et craint de tous ; un animal protecteur ; un chevalier victime d'injustice qui a hâte d'en découdre : une reine insondable ; un magicien et / ou un troubadour un peu déjanté ; un monde quadrillé de régions dangereuses et de peuples hostiles ...  


Pourtant, le manga d'Arakawa et de Tanaka se distingue positivement, et à plusieurs niveaux, des publications du même genre : 

  • Visuellement, ce manga ancré dans un univers médiéval fantastique est superbe à regarder ; Hiromu Arakawa ne lésine pas sur les détails, que ce soit dans les décors ou dans les scènes d'action. On a l'impression de regarder un film, parfois. D'ailleurs, sachez qu'il existe une version animée et qu'elle est disponible sur Netflix. 
  •  Les personnages principaux et secondaires sont plutôt attachants, même si l'un d'eux claque trop vite à mon goût, mais bon ça reste mon avis : Arslân n'est pas un Perceval aux grands yeux, il est lucide sur ses capacités et ne refuse pas la protection de ses aînés. Il est dans une optique de progression. Même s'il apparaît à la fin du premier tome, on devine que l'"artiste" Narsus va tenir un rôle d'importance : c'est LE personnage qui mesure pleinement le pouvoir des mots, dans une société où on règle tous les désaccords à grands groupes de trique. Ce qui lui a déjà valu quelques problèmes. 
  • Au-delà des nombreuses scènes de combat, on aborde des sujets intéressants et actuels : l'injustice, l'esclavage, le pouvoir de la rumeur, les relations entre parents et enfants... On comprend vite que les environs du royaume de Parse n'ont pas livré tous leurs secrets, et qu'il est trop simpliste de considérer les Lusitaniens comme "les méchants" de l'histoire. Les traîtres ne sont peut-être pas ceux qu'on croit. 
  • Cerise sur le gâteau : Arslân étant souvent accompagné d'Azraël, son ami rapace, on lui attribuera sans hésiter le point volaille !   
  • Public visé : 12 ans et plus ; pas avant car la BD comporte quand même quelques scènes sanglantes, ça peut perturber les plus sensibles. 

Si vous aimez les shônen, la fantasy, les ambiance médiévales et les scènes de baston, The heroic legend of Arslân vous plaira sûrement.  

Hiromu ARAKAWA ; Yoshiki TANAKA. The Heroic legend of Arslân - 1. Kurokawa, 2015. 232 p. ISBN 978-2-380-71039-7 

mercredi 19 août 2015

Tout ne s'explique pas... Route 225 - Chiya Fujino (2003) ; Mon chien est raciste - Audren, Clément Oubrerie (2015)

Entre deux tomes des Aventuriers de la mer et trois épisodes de Xéna la guerrière (oui oui, dans quelques jours, vous comprendrez pourquoi...), faisons une parenthèse romans jeunesse avec deux électrons libres tout aussi surprenants l'un que l'autre : Route 225 de Chiya Fujino, trouvé au Quai des livres à Bordeaux en même temps que Adieu la chair, il y a fort longtemps donc... et Mon chien est raciste d'Audren, découvert à Périgueux le même jour que Brainless. Les deux étaient des "seconds choix" dans mes craquages livresques, les deux ne m'ont pas déçue... même s'ils peuvent être tous deux assez déconcertants, à leur manière !  

Route 225 - Chiya Fujino (2003) 


Eriko a quatorze ans, des copines aussi frivoles qu'elle, des parents lourds, un petit frère de treize ans pré-pubère et immature (vivement qu'il ait des poils et qu'il arrête de pleurnicher !) ; en trois mots, une vie ordinaire de collégienne au Japon. Un soir, Daigo le petit frère ne rentre pas de l'école. Eriko ne s'inquiète pas outre-mesure, mais elle part tout de même à sa recherche pour éviter que leur mère ne se ronge trop les sangs. Elle avait bien raison : il n'y avait pas de quoi s'en faire ! Après avoir traversé la route nationale qui passe près de chez eux _la fameuse Route 225_, elle le trouve en train de rêvasser sur une balançoire du parc pour enfants. Tout va bien ! Mais au moment de rentrer à la maison, ils ne parviennent plus à retrouver leur chemin dans ce quartier qu'ils connaissent pourtant par coeur : tout a changé : les rues, les commerces, les personnes...
Quelle est cette ville inconnue ? Comment sont-ils arrivés là ? 
Quelques heures plus tard, ils regagnent enfin le cocon familial... et constatent que les parents l'ont déserté. 

Le sens du détail 
Daigo "le trouillard" prend peur et évoque assez rapidement la possibilité d'être passé dans un monde parallèle en sortant du parc. Eriko cherche une explication rationnelle à cette drôle de situation, car il y en a forcément une ! En vain... Entre angoisse et humour, les enfants cherchent à tâtons les frontières entre leur "nouvel" univers familier, si l'on peut dire, et ce qu'ils appellent déjà "leur vie d'avant". Oh, les différences se jouent à des détails tellement insignifiants qu'ils n'y prêteraient sans doute même pas attention si l'absence de leur parents ne venait pas leur rappeler l'incongruité de la situation : le joueur de baseball préféré de Daigo a pris de l’embonpoint, une prof sort du magasin discount du coin alors qu'elle va habituellement faire ses courses ailleurs... D'autres situations sont plus troublantes : Daigo rencontre une camarade de classe morte quelques mois plus tôt ; après un cours, Eriko est chaleureusement invitée à sortir par une copine avec qui elle était brouillée depuis longtemps. Plus tard, elle trouve dans sa chambre une lettre de réconciliation écrite par cette fille, lettre qu'elle est sûre de n'avoir jamais lue. Si bien que même Eriko la fière, la dure, l'espiègle grande soeur qui aime tant torturer son petit frère a quelques difficultés à faire belle figure.

Nous n'en saurons pas plus...
Mise à part l'incompréhensible absence des parents, les enfants souffrent surtout de ne pas pouvoir partager leur angoisse : ils savent d'instinct qu'ils seront pris pour des fous et ne tiennent pas à dévoiler leurs émotions _eh, on est quand même au Japon ! Du coup, ils vont même jusqu'à mentir à la voisine et aux proches pour masquer la désertion des adultes, et se replient sur eux-même ; ça aura au moins le mérite de les rapprocher. 

"Tu peux bien me le dire ! Eh, t'es déjà assez mystérieuse comme ça, pas la peine d'en rajouter !"
Xéna la Guerrière, saison 1, épisode 8 (Prométhée)
Ouais, j'aime bien mettre des Xéna partout sans raison en ce moment, vous voilà prévenus.

Par trois fois, Eriko et Daigo auront l'opportunité d'être en contact téléphonique avec leur mère, joignable seulement lorsqu'ils utilisent la carte téléphonique de Daigo (!), et encore... Par trois fois, pressés par le peu d'unités restantes, et par manque d'écoute réciproque, ils gâcheront leurs possibilités de dialoguer clairement et d'avoir des réponses aux questions qui les taraudent. On se croirait presque dans une histoire de Kafka... J'ai essayé dans un premier temps de quitter les yeux d'Eriko, narratrice de Route 225, pour lire avec les miens : est-ce un roman qui file la métaphore du détachement des parents que les enfants expérimentent à l'adolescence ? Parle-t-on du deuil de quelque chose ? d'une culpabilité ? mais laquelle ? Mais finalement, ces pistes ne m'ont amené à rien de convaincant _ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a rien à voir, d'ailleurs. Je crois que Chiya Fujino a surtout voulu écrire un texte étrange, fantastique et drôle sur la relation frère/soeur éventuellement, dans lequel on se résigne à accepter l'inexplicable pour composer avec. 

Visiblement peu connu, classé littérature jeunesse mais destiné aux plus de 15 ans, sans doute parce que le côté fantastique de l'histoire pourrait dérouter les plus jeunes, Route 225 est captivant jusqu'aux dernières pages ; on en espérerait presque une suite...

FUJINO Chiya. Route 225. 2003, Editions Thierry Magnier. Trad. Silvain Chupin. 254 p. ISBN 2-84420-240-3 





Mon chien est raciste - Audren ; dessins de Clément Oubrerie (2015) 




Une telle couverture ne peut que vous faire de l'oeil quand vous passez devant le présentoir : un titre qui suscite l'interrogation, une illustration mettant en scène un petit chien blanc lorgné de près par quelques bestioles plus imposantes et colorées dans des teintes gris-noir. Cette petite boule de poils qui crève l'image, c'est Minou, le chien abandonné que Maël et ses parents ont recueilli. Bon, son arrivée n'était pas vraiment prévue : au début, lorsqu'ils l'ont trouvé, ils ont fait du porte à porte dans l'immeuble pour savoir si quelqu'un le connaissait et/ou en voulait. Si tout le monde s'est accordé à dire que la bestiole était adorable, personne ne s'est proposée pour l'accueillir. Maël, 10 ans, a donc hérité du paquet pour son plus grand bonheur. Effectivement, les deux se sont tout de suite entendus à merveille et en quelques mois, ils sont devenus très attachés l'un à l'autre.

Pourtant, un jour, Minou montre les dents à Laurent, un camarade de classe de Maël et tente de le mordre. L'oncle et les cousins de Maël feront eux aussi les frais de ses montées d'agressivité insoupçonnées. Tout le monde est très étonné, car habituellement le chien est doux comme un agneau... En l'observant mieux, ses maîtres remarquent que Minou ne s'en prend qu'aux Noirs : pas de doute, leur chien est raciste. Mais comment est-ce arrivé ? Et que faire pour le "guérir" ? 

Pourquoi et comment un chien devient-il raciste ? Maël n'en saura rien, malgré ses recherches et son introspection. Car comme on dit, tel maître, tel chien... est-ce que lui-même ne serait pas un peu raciste sans le savoir ? Comment lui faire comprendre à Minou que sa conduite est stupide ? Sa haine des Noirs est-elle comparable à celle éprouvée par le père de sa copine Emma ? Ce type exprime ouvertement sa connerie à qui veut l'entendre et personne ne le contredit vraiment ; au pire, on l'évite. Loin de vouloir créer une atmosphère d'angoisse et d'incompréhension comme ce fut le cas dans Route 225 de Chiya Fujino, Audren et Clément Oubrerie ont cherché à aborder une question grave par le biais d'une situation cocasse, histoire de révéler toute l'absurdité du racisme. En effet, rien n'explique concrètement les comportements de l'animal... car c'est un animal ! Cela sous-entendrait que ceux du père d'Emma peuvent se justifier rationnellement ? Pas forcément ! On n'aura pas de réponses...mais on aura de quoi ouvrir le débat et se poser d'autres questions : que faire face au racisme ? Comment le prévenir ? Est-il efficace de le punir ? Le psy peut-il soigner cette drôle de maladie ?

Ce petit roman, accessible dès 9-10 ans à mon avis, mais largement exploitable en 6°, est décidément une très bonne idée. Il a été écrit par Audren et illustré par Clément Oubrerie, auteure et illustrateur dont je connais la renommé mais pas l'oeuvre _enfin pas encore, merci de ne pas me brûler vive ! et il peut être lu pour lui-même ou servir de support à un débat en classe. Les personnages sont attachants, la fin est mignonne et il ne fera pas pleurer dans les chaumières _et ça c'est appréciable, de nos jours. En bref, ce livre pour enfants vaut le détour.

Audren ; OUBRERIE, Clément. Mon chien est raciste. 2015, Albin Michel Jeunesse. Ill. 112 p. ISBN 978-2-226-315555-7


vendredi 24 juillet 2015

Brainless - Jérôme Noirez (2015)

La semaine dernière, je suis allée faire un tour dans le rayon jeunesse de la librairie Marbot à Périgueux. Non pas que j'aie du mal à décrocher : simplement, les livres pour enfants et ados sont situés au rez-de-chaussée du bâtiment, pas trop loin de l'entrée, ce qui signifie que le réseau mobile y passe très bien _ce qui n'est pas le cas au sous-sol, où on ne capte rien, sachez-le. Cette stratégie m'a quand même donné l'occasion de faire le tour des nouveaux titres et d'être happée par une couverture des plus alléchantes...


... celle du dernier roman de Jérôme Noirez, Brainless. Qui ne s'extasierait pas devant ce magnifique cerveau sous cloche qui n'attend que d'être dévoré ? A part Marine, qui a trouvé ça "dégueu".

Le vieux craquage ressenti sur la couverture s'est confirmé en découvrant l'intérieur, c'est le moins qu'on puisse dire ! Si  l'année dernière, à la même époque, je vous parlais les tripes encore retournées, de mon coup de coeur pour Wonder, aujourd'hui je viens vous présenter mon champion de l'été dans la catégorie racontage de vie d'ado ! D'ailleurs, à propose de tripes... disons qu'il en est largement question dans ce roman.

L'histoire 

"Brainless", c'est le surnom que Jason se traîne depuis toujours. Toute la petite ville de Vermillion dans le Dakota du Sud s'est mise progressivement à le désigner ainsi, si bien qu'avec le temps, ce jeune un peu simplet s'est fait une raison et a accepté son statut d'idiot local. Jason entre au lycée et son "absence de cerveau" risque de lui poser des problèmes...



Depuis quelques temps, la vie quotidienne et son lot d'informations à mémoriser est encore plus dure à gérer qu'avant. Pour être plus précis, disons que les choses se sont compliquées depuis qu'il est mort en s'étouffant avec des grains de maïs trop vite ingérés lors d'un concours de gobages d'épis..

En plus de préparer son sac de cours, se rappeler de se brosser les dents, il doit à présent bien penser à s'injecter quotidiennement du formol en intramusculaire pour ne pas pourrir et composer ses repas à base de viande crue. Bien sûr, personne ne doit savoir qu'il souffre de ce mystérieux (et ô combien gênant) Syndrome de Coma Homéostatique Juvénile qui touche de plus en plus d'adolescents américains, autrement dit qu'il est devenu un zombie. Alors, il se garde bien de dire qu'il est mort un soir d'été et qu'il s'est réveillé quelques heures plus tard, le coeur à zéro et le souffle inexistant, sans que personne ne puisse rationnellement expliquer ce phénomène. Intellectuellement, rien ne s'est arrangé, bien au contraire : ses capacités se sont même légèrement dégradées... Plus que jamais, la discrétion est de mise.


Il n'a pourtant pas d'inquiétude à avoir à ce sujet : les autres lycéens l'ignorent complètement quand ils n'ont pas en tête d'idée pour l'emmerder. Ils ont tous leurs préoccupations, leurs centres d'intérêts plus ou moins superficiels, leurs projets plus ou moins glauques. Accompagnée de sa bande de pouffes, Cassidy la pom-pom girl se la pète H24 et passe son temps à se moquer des filles qui ne bénéficient pas d'un physique aussi avantageux que le sien. Son objectif du moment : séduire le beau Tom, la star de l'équipe de foot dont le melon surdimensionné ne passe déjà plus la porte. Rayan, ce garçon obèse qui aime s'habiller en jaune, joue les apprentis détectives dans Vermillion après avoir été "embauché" comme mouchard par le détestable proviseur Ortiz. Quand la nuit tombe, Tony et Jim, deux petits WASP à qui on donnerait le bon dieu sans confession, font couler le sang et y prennent grand plaisir... A côté d'eux, un zombie comme Brainless a presque l'air d'un ange : il n'a même pas envie de manger de l'humain ! Seule Cathy, la gothique venue de Chicago, semble se démarquer de ses semblables et de leur mentalité qui retarde de deux siècles.

Dans l'obscurité d'un sous-sol, un drame se prépare...


ATTENTION SPOILER à partir de là !! 



Entre humour et horreur, une caricature des jeunes (et moins jeunes) américains 

Jérôme Noirez se dit amateur de films d'horreurs ; eh bien ça se voit ! En mettant en scène un héros lui-même fan de Vendredi 13 et d'autres chefs d'oeuvre du genre que je n'ai pas l'honneur de connaître (ni l'envie, encore que !), il s'en donne à coeur joie dans les dialogues et les références qu'il nous fait partager. De plus, lorsque l'idée vous prendra de scalper Brainless, vous verrez que l'auteur, plutôt connu pour ses ouvrages de fantasy, ne fait pas dans la dentelle lorsqu'il dépeint certaines scènes prédisposées. Une fusillade, un choc malheureux en cours de sport, une dissection de rein de porc ou une altercation au cimetière qui tourne mal : chaque morceau de cervelle a son importance, qu'on se le dise... Âmes sensibles s'abstenir, même si le tout est saupoudré de quelques pincées de Scary Movie !

Toujours avec un sourire en coin, c'est un tableau de la société américaine brossé à grands coups de papier de verre qui s'offre à nous.

D'un côté, vous avez une bande de lycéens plus au moins aussi écervelés que Brainless dont les actes sont vains puisque de toute façon, leur avenir est déjà tracé en fonction de leur rang social. Riches et pauvres se gardent bien de se mélanger. De l'autre, des adultes tout aussi médiocres, hypocrites et parfois sadiques. Eux n'ont plus n'ont pas tous les mêmes valeurs. Les deux générations sont liées par deux drôles d'effets de miroir.

Celui de la drogue, tout d'abord. Eh oui, ces petits cachets oranges que Tom le footballeur distribue comme des bonbons lors de soirées qui en valent la peine sont ni plus ni moins fabriqués et dealés par leur prof de SVT, un homme qui ne semble vivre que pour disséquer les animaux et enseigner cet art subtils à ses bouchers d'élèves.

"Qui a fait ça ? Qui a osé manquer de respect à un organe ?" 

Celui de l'intolérance, ensuite, à travers le racisme, l'homophobie, le refus d'accepter le handicap mental. On la ressent aussi nettement dans les propos de Cassidy, de Jim et Tony, que dans les pensées profondes du proviseur Ortiz.

"_Après les handicapés, les homosexuels, les lesbiennes et le végétariens, il faut que j'accueille à bras ouverts les zombies" (Ortiz)

"Le seul type pas trop mal, c'est un black. Je vais pas sortir avec un black, quand même" (Cassidy) 

 Les parents des jeunes personnages sont tous assez pathétiques et s'illustrent soit par leur maladresse _lorsque la mère de Cathy fourre des préservatifs dans le sac de sa sorcière de fille, soit par leur laxisme _les parents de Cassidy n'ont visiblement aucune prise sur la leader du "Club des Salopes", ceux de Tony et Jim, n'en parlons pas ! Soit par leur fragilité _l'hystérie de la mère de Brainless, soit par leur absence _à l'image son père. Que peut-on espérer de leurs enfants ?


Echos lointains

La lecture de Brainless a réveillé en moi le souvenir de deux oeuvres auxquelles le roman semble faire écho, que ce soit voulu ou pas.

Au fil des pages, j'ai eu l'impression très nette de lire une transcription d'Elephant, le film de Gus Van Sant (2003). Il raconte, minute après minute, par un jeu de scènes répétées, la préparation et la concrétisation de la fusillade d'un lycée par deux élèves. Sans prétendre expliquer les motifs de cette tuerie, sans excuser, sans accuser, Elephant s'attache surtout à filmer et à fixer dans le temps les dernières minutes de vie de ces lycéens qui vaquent à leurs occupations sans savoir que la mort se dirige vers eux à grands pas.



En plus de dix ans, je n'ai jamais trouvé les mots pour dire tout le bien que je pense de ce film, alors je m'arrêterai là. Si les dernières pages de Brainless ressemblent beaucoup aux dernières minutes d'Elephant, la fin n'est pas du tout la même... et elle vaut le détour.

De manière beaucoup plus légère, l'histoire de Jason m'a fait penser à celle de Charlie, dans Des Fleurs pour Algernon. Je ne pense pas l'avoir fait plus haut, donc je profite de cette remarque pour préciser que Brainless est composé d'une alternance de chapitres racontés à la troisième personne par un narrateur omniscient et consacré à l'action principale, et de chapitres "confessions" narrés à la première personne par Jason lui-même. Ces derniers ne suivent pas forcément la chronologie des événements macabres qui se produisent à Vermillion. A eux-seuls, ils forment un "journal" dans lequel Jason nous livre des informations sur son passé de vivant et sur sa condition de zombie ; ce sont eux qui me font penser à Charlie Gordon et à son carnet dans lequel il consigne son évolution mentale. Tout comme Charlie, Jason se sent exhibé comme une bête de foire dans des conférences pseudo-scientifiques et vit mal la situation. De la même manière que lui, il connaît des "réveils" intellectuels temporaires à certaines occasions _dont je ne dirai rien, y a spoiler et spoiler hein !! et il est malheureux lorsqu'il se sent "redevenir" bête.




J'ai lu Brainless en deux jours. Ceux qui me connaissent un peu savent que je lis très très lentement. Ils auront donc compris que l'histoire est aussi captivante que l'écriture de Jérôme Noirez est agréable à lire. J'aurais bien voulu faire ma langue de pute et dire quelque chose de négatif sur ce bouquin sorti au mois de mai dernier, mais je ne vois rien à ajouter ! Alors tant pis ! Histoire d'épouvante, journal d'un zombie, peinture de la jeunesse américaine à lire au 36° degré... Brainless un objet littéraire non identifié mais très rafraîchissant en cet été caniculaire ! Dévorez-le cru !

Pour les élèves : à partir de la 4ème minimum... C'est quand même violent !

NOIREZ, Jérôme. Brainless. Gulfstream, 2015. Coll. Électrogène. 254 p. ISBN 978-2-35488-248-8

mercredi 31 décembre 2014

SPÉCIALE DÉDICACE AUX COCUS - Crève Saucisse - Simon Hureau, Pascal Rabaté (2013)


Dans un billet consacré au magazine Zoo du mois de janvier 2013 , vous aviez pu constater qu'il était fait mention de l'album BD Crève Saucisse, alors fraîchement publié par Simon Hureau et Pascal Rabaté. Si vous aussi, vous avez été interpellés par ce titre incisif et cette couverture bien saignante, ça tombe bien : on va s'y intéresser pour de bon. Enfin on va essayer, quoi !   

    


Comme la moitié des BD dont je vous parle ici, ma rencontre avec Crève Saucisse a eu lieu à la librairie Marbot de Périgueux. En effet, notre FNAC locale est devenu un point de ralliement officiel pour ma soeur et moi quand nous devons nous retrouver et que l'une des deux (moi) a oublié son portable à la maison. Il est possible que je me répète, mais tant pis : non, contrairement aux apparences, je ne suis pas payée pour faire de la pub à Marbot. Ils n'en ont absolument pas besoin étant donné qu'ils ont déjà bouffé tous les libraires et disquaires indépendants !

Au passage, allumons un photophore odorant en forme de coeur pour Madison CD, vinyles et t-shirts, son enseigne jaune, ses poches noires à pois jaunes, son portique qui sonne systématiquement et surtout si t'es allé à Monoprix juste avant, son vendeur un peu space mais gentil. Ils nous manquent !

Ah merde, ça existe vraiment !

Bref, j'ai fait de la librairie Marbot une salle d'attente où je découvre plein de trucs sans jamais claquer un rond. C'est ma manière de venger le Madison et quelques autres.

Oui, la vengeance : parlons-en ! 

Il en est largement question dans Crève Saucisse.

Avec ses clients, Didier est un boucher très professionnel, commerçant et jovial. Son amour pour son métier, pour son fils, pour sa femme... et aussi pour les BD, il le verse sur chacun des steaks qu'il pose sur la balance. Mais il suffit que la porte de la boutique se referme pour qu'il coure s'isoler dans la chambre froide afin de donner des coups de hachoir rageurs dans de la viande congelée. Le tout en hurlant "Crève, salaud !". Lorsque son fils le voit dans cet état second et l'interroge, il tente de rattraper le coup en feignant la plaisanterie. On comprend alors que quelque chose couve et ne tourne pas rond chezlui.

Première planche de Crève Saucisse

Et pour cause. Sandrine, sa femme, le trompe avec Eric, leur meilleur ami. Il s'en est rendu compte par hasard, lors de leurs dernières vacances d'été au camping. Monsieur oublie ses vers de pêche, revient les récupérer dans la caravane, entend des bruits douteux, regarde par le hublot et SURPRISE !!! Si la vue de sa chère et tendre en train de se faire tringler par un autre l'a forcément retourné, il est surtout rongé par la certitude que leur manège continue allègrement depuis ce fameux jour. Sandrine et Eric ne savent pas qu'ils ont été surpris, et ne savent pas qu'il sait ! Donc ils se retrouvent régulièrement à l'hôtel, aux frais du boucher, persuadés que Didier découpe sa bidoche en toute insouciance.

En apparence, le cocu garde la pêche : il ne faut surtout pas qu'ils sachent qu'il sait ! C'est l'air de rien et avec le sourire qu'il va du mieux qu'il peut leur mettre les bâtons dans les roues..


Spéciale Dédicace aux Cocus n°1 : Christina, Anaïs

ATTENTION SPOILER !! Que ceux qui veulent lire la BD et garder l'effet de surprise s'arrêtent là !  


C'était pas juste un coup en l'air...

"Tu ne vas pas me tuer pour une histoire de cul !" dira, à quelque chose près* Eric à Didier, quand la situation deviendra vraiment critique pour lui. Justement non ; le boucher a très bien compris que, pour sa femme, les entrevues avec Eric ont pris une toute autre dimension. Inutile de préciser que le Didier ne l'intéresse absolument plus sur aucun plan, bien qu'il soit très disponible et toujours aussi attentionné pour elle.

Il suffit que, dans une première tentative d'intimidation sous couvert de l'anonymat, Didier mette un coup de pression à Eric pour que ce dernier prenne ses distances pendant quelques temps, sans broncher. Sandrine, de son côté, végète et déprime lorsqu'elle reçoit un SMS de son amant lui suggérant qu'il "faudrait arrêter de se voir". "Ca lui passera, avec le temps", se dit le boucher, content d'avoir éloigné son rival. Il y croit, et on a envie d'y croire, nous aussi, parce que ce cocu-là est quand même drôlement attachant.

Mais plus le temps passe, et plus elle tire la gueule.

Spéciale Dédicace aux Cocus n°2 : Les petites femmes de Pigalle, Serge Lama

Hélas _pour qui ? Pour tous, en fait ! Hélas donc, les parties de jambes en l'air repartent de plus belle entre les amants. En conséquence, Didier décide de passer au niveau supérieur : la suppression pure et simple de l'ami Eric. La lecture des enquêtes de Gil Jourdan et en particulier de l'album La Voiture immergéede lui inspire un plan machiavélique qu'il va ruminer jusqu'aux prochaines vacances d'été...  


Qu'on lui coupe la tête ! 
Comme dirait l'autre follasse de reine dans Alice au Pays des merveilles. 
Couper la tête à qui ? Pas au boucher, qui pourtant se tâche les mains d'un crime fourbe et cruel ! Il faut dire que Rabaté, par la création d'un héros à la psychologie complexe mais plein de sensibilité, et Hureau, par les traits affables qu'il lui donne, favorisent grandement l'identification. Cette rage contrôlée, cette vengeance qui monte, qui monte ; ces petites victoires que sont le sabotage des retrouvailles nocturnes ou d'un après-midi de baise clandestine programmé : elles ne peuvent nous laisser de marbre. A plus forte raison si on s'est déjà tapé les cornes, je pense, encore que. Eric, quant à lui, a un physique ingrat et les quelques répliques qu'il lance suffisent à le rendre agaçant. On n'a de cesse de se demander ce que Sandrine lui trouve, et on est même relativement content de le voir se noyer. Sandrine a le visage qu'elle veut bien montrer : grincheuse quand elle ne peut se rendre à son rendez-vous galant, heureuse quand elle arrive à ses fins, fermée le reste du temps, commune en somme. On la traiterait bien de connasse si on ne la sentait pas aveuglée par son amour bien sincère pour Eric.

Quelle tête à claques !

Autant dire que les auteurs de la BD ont été plutôt efficaces sur le coup, parce qu'en matière de cocufiage, vous savez je suis plutôt du genre à défendre celle ou celui qui va voir ailleurs, en argumentant qu'on ne peut pas passer toute sa vie avec la même personne. Il faut bien que les mouches changent d'âne, de temps en temps. Et je pousserai le bouchon jusqu'à dire que c'est malsain, mais cela n'engage que moi. Dans Clara et les chics livres, une émission de France Inter que je vous donne en lien ici-même, Rabaté parle de Crève Saucissse et explique qu'il a tenu à mettre en scène des mesdames et messieurs tout le monde ; histoire de montrer qu'un petit commerçant pour être bien plus captivant qu'un "super-héros en pyjama".


Spéciale Dédicace aux Cocus n°3 - L'envers du décor, Sita


N'ayant jamais lu ni Simon Hureau, ni Pascal Rabaté_ ouais, ouais, je sais, c'est bon !, je n'ai pas de point de comparaison. Mais vous aurez compris que je n'en pense que du bien : en vingt minutes de lecture sans prise de tête, vous pouvez explorer un bon pan de psychologie humaine, assister à une astucieuse mise en abîme de BD _ un album qui pousse au crime, c'est quand même osé et génial !, et rire aussi des bons tours du mari cocu et des déconvenues de ses victimes. Dans une ambiance chaude et colorée, les personnages ni beaux ni moches se répondent à travers des bulles et une écriture arrondies : le calme avant la tempête. 


HUREAU, Simon ; RABATE, Pascal. Crève Saucisse. Futuropolis, 2013. 80 p. ISBN 978-2-7548-0886-6

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* Pour des raisons déjà citées, je n'ai pas l'album sous la main et je ne peux donc pas citer correctement les échanges entre les personnages. Vous me pardonnerez les approximations.