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vendredi 25 avril 2025

Le démon de Mehdi - Jean-Hugues Oppel (2016)


Le démon de Mehdi
Jean-Hugues Oppel 
Syros, 2016 



A l'approche de Noël, Sandra et Simon passent un petit dimanche après-midi tranquille : leurs enfants sont sortis. La petite Leïla est avec ses grands-parents et Mehdi, le plus grand, est au cinéma avec ses copains. 

Soudain, Sandra a un flash : sur le sapin, il manque les traditionnelles pommes de pin au chocolat. Elle décide de sortir en acheter. Mais dans le porte-monnaie, il manque un billet de dix. Qui a bien pu le dérober ? Ses soupçons se portent aussitôt sur Mehdi. 

Sandra se rend donc au cinéma pour l'intercepter après le film et régler ses comptes avec lui : elle n'est pas au bout de ses surprises. 

Une belle histoire découverte à la librairie Marbot de Périgueux, où, à l'occasion du mois du polar, une sélection de romans policiers pour la jeunesse a été mise en place (avec bien d'autres livres sur fonds d'enquêtes et d'énigmes). 

Cette collection Mini Syros Polar est très appropriée au cycle 3, mais certains titres comme Le démon de Mehdi aborde des thématiques qui parleront aux plus grands. 36 pages, donc parfait pour des petits lecteurs, rallyes lecture, actions de lecture à voix haute, etc.. 




Je savais que ce moment viendrait, mais pas si tôt, pas comme ça. 

Ma sœur est partie le 4 avril dernier, au petit matin, bien seule dans une chambre d'hôpital où on l'avait installée la veille en raison d'une infection pulmonaire. 

Elle n'avait que 34 ans, et elle était bien décidée à occuper le temps qui lui restait à vivre, en dépit du cancer du sein qu'on venait juste de lui détecter. Elle voulait se battre, elle se battait. Douze heures avant son départ, elle était diminuée mais pressée de se rétablir pour rentrer chez elle au plus vite et retrouver ses enfants. 

Je l'ai quittée à 17h30, inquiète bien sûr, mais sans plus. La fièvre était tombée, son état paraissait stabilisé.  "Mais oui, ça va aller" m'avait dit l'infirmière alors que je m'apprêtais à quitter le service de pneumologie. Ca irait... Le soir, nous avons échangé quelques SMS anodins sur la télé, le bruit de l'oxygène qui l'empêchait de dormir.

Six heures plus tard, une embolie sortie de nulle part la terrassait. Personne n'a pu expliquer cela... 

Depuis, le monde est bien le même, cruellement fidèle à ce qu'il est ; seulement tout semble repeint d'une autre couleur. 

Nous nous en relèverons, mais nous ne savons pas quand, ni comment. 

La vie est tellement injuste. Je veillerai à ce qu'on ne songe même pas à essayer de l'oublier. Ceux qui doivent payer paieront _je ne parle pas des médecins, des hôpitaux, mais de tout ce qui a pu se passer bien avant la maladie ! 

mardi 26 décembre 2023

[BD] Zaï Zaï Zaï Zaï - Fabcaro (2016)

 "La vie est une chienne borgne sous un ciel d'octobre" (Fabcaro)

Voilà des années que je passais devant la couverture épurée de Zaï Zaï Zaï Zaï en me disant qu'il faudrait bien que je l'ouvre un jour : prix Bulle de Cristal*, Prix SNCF du Polar, Prix des libraires de BD, et bien d'autres, courant 2015 et 2016... Même si un succès critique ne signifie rien en lui-même, une bande dessinée aussi primée intrigue forcément. Finalement, je l'ai empruntée à la médiathèque de la Canopée dernièrement. 


Effectivement, elle est vraiment chouette !  

Au moment de payer ses courses, Fabrice, un auteur de bande dessinée, veut présenter la carte de fidélité du magasin, mais il se rend compte qu'il l'a oubliée dans la poche de son autre pantalon. La caissière est perplexe, le vigile arrive aussitôt. Fabrice clame d'abord sa bonne foi, mais il comprend vite qu'on ne le croira pas. Deux options se présentent à lui : se rendre ou disparaître. Qu'à cela ne tienne, l'artiste n'est pas un bandit, seulement un innocent qu'on refuse d'écouter : il prend la fuite après avoir menacé le personnel du magasin avec un poireau, et part se terrer dans un lieu quasi vierge de toute civilisation : la Lozère.   



Quelque part sur la figure des personnages aux traits approximatifs, on devine les regards plus qu'on ne les perçoit. Libre à nous d'imaginer leur perplexité face aux situations plus ou moins comiques qui parsèment le "road trip" de l'artiste en cavale. On peut d'ailleurs facilement s'identifier à ces silhouettes d'hommes et de femmes ordinaires qu'on croise furtivement, l'espace de quelques vignettes. Quant au personnage de Fabrice, on devine facilement _ à l'aide de son prénom, de son métier et de sa description physique_ qu'il s'inspire largement de l'auteur. 

Sur chaque planche flotte un air vaguement absurde, refluant une critique intéressante de la société française, telle qu'elle était il y a une dizaine d'années. Médias, monde politique, des bobos, policiers, idées reçues qui pourrissent nos rapports aux autres... tout le monde en prend pour son grade.  

Les couleurs ocre - jaune - marron qui font l'identité de la BD ne vous donneront peut-être pas envie de vous lancer dans cette lecture, de même que le dessin de Fabcaro _que j'apprécie pour ma part, mais qui peut ne pas plaire. Faites pas gaffe et foncez ! Vous ne le regretterez pas. 

#CDIlycée OK.

#CDIcollège, j'aimerais bien tenter ; y a deux-trois gros mots et une scène de cul (on voit rien), mais je pense qu'en 4° ou 3° ça passe. Si quelqu'un a un avis, je suis preneuse. 

Choisir des planches à vous partager ici s'est avéré difficile, tant les gags et les bons mots sont nombreux. 

Sinon, spéciale dédicace à une collègue qui a la phobie des karaokés ! 

J'ai pas encore vu l'adaptation en film ! Elle est bien ? 

*Bulles de Cristal est un prix littéraire centré sur la bande dessinée, et à destination des 9-25 ans. 

FABCARO. Zaï zaï zaï zaï. Un road movie de Fabcaro. 6 pieds sous terre, 2016. ISBN 978-2-35212-116-9

dimanche 1 janvier 2023

[ROUX COOLS] Louise Banks dans le film Premier Contact (Denis Villeneuve, 2016)

Un roux peut en cacher un autre ! 

Après avoir parlé de French Kiss 1986, restons encore un peu en Amérique du Nord avec le film Premier Contact réalisé par Denis Villeneuve et sorti en 2016. 



L'histoire

Douze vaisseaux extraterrestres en forme de coque viennent d'atterrir un peu partout dans le monde. L'état d'urgence est déclenché, les zones concernées sont bouclées de partout et chacun se prépare à buter les aliens. Sauf qu'il ne se passe rien... Quelque part, c'est encore plus angoissant car les forces militaires ont acquis la certitude que les capsules étaient bien habitées. Leurs enregistrements sonores évoquant plus des chants de baleines asthmatiques qu'autre chose permettent en tous cas de le supposer.  

Comme elle a déjà fait des traductions pour l'armée américaine et qu'elle est habilitée à effectuer des missions secret-défense, la linguiste Louise Banks (Amy Adams) est sollicitée par le colonel Weber pour communiquer avec les habitants de la "coque" située dans le Montana. Il espère ainsi découvrir leurs intentions. 

Louise se rend sur les lieux et découvre son coéquipier Ian (Jeremy Renner), un physicien qui a une vision du monde bien différente de la sienne. Un rapide briefing, quelques injections vite fait, une belle combinaison aseptisée orange et en route pour l'oeuf de Pâques ! 


Soyons un peu civilisés ! 

Le binôme va rapidement devenir complémentaire et soudé ; Louise et Ian ont tous deux persuadés que les visiteurs de l'espace ne comptent ni détruire ni envahir la Terre, bien que le motif de leur venue reste énigmatique.  

Mais ils sont bien seuls à défendre le pacifisme de ces êtres qui communiquent avec un langage bien à eux, en projetant avec leur mains tentaculaires de petits nuages d'encre pour former des symboles circulaires alambiqués. 

Ces extraterrestres me rappellent quelque chose, mais quoi donc ?

Ah ça y est, ça me revient !

Mis en confiance, ils fournissent bientôt à Louise un lexique qu'elle s'efforce de décrypter. Mais on se souvient de la blague de Dieu pendant la construction de la Tour de Babel : la diversité des langues et de leurs subtilités amènent parfois des incompréhensions, et un mot interprété dans un sens qui ne correspond pas au contexte peut générer le conflit. Tout au long du film, de nombreux parallèles sont faits entre les mystérieuses coques de l'espace et des peuples colonisés victimes de la barrière de la langue. Celui qui ne comprend pas ce que dit son oppresseur ne peut s'en défendre correctement.   

Aussi, lorsque les extra-terrestres envoient à Louise et à Ian le message "offrir arme", beaucoup y lisent la déclaration de guerre qu'ils attendaient depuis longtemps. Les deux intermédiaires vont essayer de gérer la crise en fonction de leurs compétences. Surtout Louise, d'ailleurs, qui en bonne rousse cool, monte en puissance du début à la fin de l'histoire et finit par tenir sa place dans les prises de décisions. Il lui faudra du temps pour faire comprendre aux soldats qui l'entourent qu'elle a sans doute autant d'influence qu'eux sur le cours des événements, si ce n'est plus ! 

Arrêtez-vous là, si vous souhaitez voir le film ! 

(Il est sur Netflix)


Je vais essayer de ne pas spoiler, mais c'est quand même assez difficile de parler de certains thèmes sans dévoiler certaines clefs de l'histoire.

Un autre rapport au temps 

Or, au milieu de l'émoi civil et militaire, une nouvelle donnée entre en jeu : celle d'un temps, justement, qui ne serait pas linéaire. Plus rare, me semble-t-il, dans les fictions mettant en scène des extraterrestres, ce changement de paradigme est assez présent dans les livres, les BD, et même au cinéma. Premier Contact, c'est un peu le film l'Armée des douze singes ou le comics Paper Girls en faisant de chemin inverse : jusqu'alors, on avait affaire à un héros qui va dans le passé pour trouver une solution à un problème qui pollue son présent, ou à des personnages catapultées dans un futur où elles vont jouer avec la chaîne du destin. Là, les personnages principaux ne bougent pas d'époque, ils accueillent simplement les extraterrestres venus "du futur" pour mettre en sûreté ce qui leur est précieux. Mais c'est plus compliqué que cela, puisque le paradigme du temps organisé en passé / présent / futur n'a pas de sens pour les visiteurs.    


Voilà, fin du spoil !

A voir, et à regarder jusqu'au bout 

J'ai commencé à regarder ce film parce que j'avais entendu parler de Denis Villeneuve lors de la sortie du film Dune en 2021. Elle avait fait pas mal de bruit, bizarrement, à tel point que nous en avions parlé un dimanche midi avec mon pote Xavier. On avait même prévu d'aller le voir au cinéma le mercredi suivant, mais quelques minutes avant qu'on se quitte, il s'était rétracté en m'encourageant poliment à "ne pas l'attendre" pour profiter du spectacle. Avec le recul, je me demande si l'"opération Dune en salle" n'était pas une métaphore de notre amitié, car depuis ce jour-là, je n'ai plus jamais eu de nouvelles de lui ! Bref, tout ça pour dire qu'au final, je n'ai vu ni Dune, ni aucun autre film de ce réalisateur : il fallait bien conjurer le mauvais sort. 


Quelques idées reçues quant aux films de SF estampillés "extra-terrestres" ne me quittent jamais totalement, et c'est sans doute un tort. C'est sans doute à cause d'elles que les premières séquences de Premier contact m'ont un peu refroidie : on ne reconnaît que trop bien les archétypes du genre : le rude militaire qui veut casser du bonhomme vert, le scientifique lunaire un poil chochotte, l'héroïne professionnelle, forte et humaniste, trop rarement prise au sérieux, la viscosité des extra-terrestres, les chaînes télé en délire, les mouvements de foule... Le tout dans une ambiance plombante dès le début_mais cela se justifie, vous verrez, et assez contemplative.  

Le rythme change vers le milieu ou 2/3 du film, où on la révélation d'un paramètre que je ne spoilerai point, et qui retourne toute notre vision de l'histoire. C'est à partir de ce moment que j'ai pris conscience de la profondeur de ce film qui n'a pas grand chose à voir avec Independance Day ou Mars Attacks.  

Premier contact permet de réaliser que nous sommes bridés par une représentation bien particulière de notre environnement, et qu'il faut se faire violence pour sortir du carcan. Lorsqu'on arrive à le faire, le champ des possibles est tellement vertigineux qu'on n'a qu'une envie : revenir vers ce qu'on connaît pour ne pas de perdre dans les limbes. Après l'avoir regardé, on continue de se poser plein de questions : prendrait-on les mêmes décisions si on pouvait savoir de quoi seront faites nos prochaines années ? Où commence et s'arrête l'égoïsme ? Jusqu'où peut aller le pouvoir des mots ? Les diplômés en Sciences du Langage sont-ils les vrais maîtres du Monde ?         

Les Mystérieux Étonnants en parlent dans l'émission n°480, datée du 6 décembre 2016 !  

Premier Contact / Arrival 

1h56

Denis Villeneuve - 2016

vendredi 5 août 2022

[LECTURES DE VACANCES] J'enquête - Joël Egloff (2016)

La porte s'ouvre ; ses petits carreaux éclairés par le soleil reflètent une touffe rousse qui s'éloigne. J'ai pas eu le temps de voir qui c'était, il fallait entrer au plus vite.  

C'était pas l'idée du siècle, la bougie allumée à côté du livre. Je recommande pas.

L'histoire

Sollicité par le curé de la paroisse, un détective privé débarque dans une bourgade enneigée, au soir du lendemain de Noël. Il est chargé de découvrir qui a bien pu soustraire le petit Jésus factice à la crèche traditionnelle qu'on a dressée devant l'église comme chaque année. Oui, oui, c'est très sérieux ! Le village est chamboulé par ce sacrilège. L'enquêteur compte bien résoudre l'énigme au plus vite, et montrer à ses clients qu'ils ont eu raison de le choisir, lui, bien qu'il ne soit pas encore très expérimenté.  

Un roman policier détourné

Nous voilà embarqués dans une histoire policière sur fond de vol dans une petite ville rurale où la moindre nouvelle tête est un événement à part entière. Le décor est planté dès les premières lignes du roman : l'obscurité d'une nuit hivernale, une gare SNCF déserte, des hôtes qui arrivent tardivement, juste assez pour que le stress ait le temps de s'installer... Un détective, qui est aussi le narrateur et qui nous partage ses découvertes et ses réflexions au moment où il les vit, arpente ce qu'il considère comme les lieux-clés _la scène du crime et/ou les endroits "à risque", les points stratégiques de la bourgade.

Comme souvent dans les polars, le personnage principal mène l'enquête ; il s'agit d'un type doté d'un sens moral et d'une certaine empathie, qui marche seul, et qui s'efforce de trouver des indices qui lui permettront de résoudre le problème, l'énigme. Evidemment, il ne peut être efficace que s'il est en possession de certaines qualités _perspicacité, sens de la déduction, audace... que le narrateur de J'enquête n'a pas vraiment.   

Le voir pédaler dans la semoule au fil des pages, jusqu'à ce qu'enlisement s'ensuive, nous met la puce à l'oreille : cette histoire de cambriolage de crèche sonne faux. Ce roman policier n'en est pas vraiment un. Il relève plutôt sinon de la parodie, au moins du détournement ; et c'est super bien réussi ! 

Joël Egloff présente J'enquête ; c'est encore lui qui vous en parlera le mieux !

Poirot poireaute

Une fois que l'auteur a compris qu'on avait compris, il nous éloigne de l'enquête. D'ailleurs, y a-t-il toujours une enquête à mener ? Rien n'est moins sûr. Le détective est bien là, toujours aussi volontaire, toujours aussi laborieux... mais toujours très peu entreprenant, très peu méthodique, bien qu'il pense l'être. Les situations cocasses, étranges voire absurdes s'enchaînent entre l'hôtel où il loge _à défaut de pouvoir y dormir, le presbytère, le kebab, et le domicile familial de l'autre côté du combiné. 

Ce personnage est fascinant. Tout à son travail, il est capable de tourner en rond un certain temps jusqu'à soudain se décider à suivre une piste, qui est systématiquement la mauvaise. On dirait moi dans Paris sans GPS.

Persuadé d'avoir l'étoffe d'un justicier, il n'hésite pas à se lancer quelques fleurs, de temps en temps ; nous, lecteurs, nous voyons un homme assez influençable, paralysé par la peur de mal faire, de blesser, d'être impoli. C'est bien ce qui nous le rend attachant impliqué  dans sa mission, il ne sort pas la tête du guidon, et n'est donc pas en mesure de voir arriver les obstacles qui se présentent à lui. Le plus drôle _ou le plus frustrant, selon les situations, c'est qu'on anticipe souvent mieux que lui, puisqu'on ne voit pas le monde à travers le prisme de l'enlèvement du petit Jésus, nous. 

Evidemment, on ne peut ni l'empêcher de faire fausse route, ni l'empêcher de se faire bolosser par les villageois qu'il rencontre, et qui cernent assez vite son caractère inoffensif. Il y a quelque chose de kafkaïen chez ce détective qui s'enfonce tous les jours plus profondément dans un bourbier, sans pouvoir (sans vouloir ?) s'en rendre compte. 


J'enquête est vraiment une belle découverte, en bref. 

Pourquoi lire cette curieuse vraie fausse enquête, étant donné que la question de la disparition du petit Jésus de la crèche y est très vite bottée en touche ?  

Déjà, parce que le parcours du héros peut-être compris comme une métaphore de la vie de manière générale, de la quête du bonheur, ou de quelque chose comme ça. Après tout, un type qui quitte son boulot de gardien de square pour embrasser une vocation de justicier, au risque de passer les fêtes de Noël loin de sa femme et de ses enfants, doit bien chercher autre chose qu'un bébé Christ en plâtre. Je n'irai pas plus loin car je n'ai pas les billes pour me lancer dans une analyse pertinente. Il faut bien reconnaître que le type évolue : alors qu'il se laisse beaucoup marcher sur les pieds au début de l'histoire, le détective commence à s'affirmer _ mieux vaut tard que jamais face à des interlocuteurs à qui il n'a pas fallu plus de quelques jours pour comprendre qu'il était facile de lui marcher sur les pieds. Serait-ce le métier qui rentre ? Si la bonne volonté est une condition indispensable à la réussite de ce qu'on entreprend, elle ne suffit pas toujours. 

Ensuite, parce que l'écriture de Joël Egloff est particulière et vraiment agréable. Ne connaissant pas son œuvre, je ne saurais dire s'il s'agit de son style, ou s'il a cherché à écrire, juste pour l'occasion, une sorte de long journal de bord proche du compte rendu très détaillé mais pas lourd pour autant. L'auteur a fait le choix de découper son histoire en une succession de courts chapitres, dans lesquels sont narrateur exprime tous ses faits et gestes à chaud, au moment où il les vit, sans prioriser les événements. Cela donne un effet parfois saccadé qui m'a fait penser, allez savoir pourquoi, à la série Bref. Moi je trouve le procédé bien frais, mais est possible que certains lecteurs n'aiment pas ! 

Pour information, j'ai lu J'enquête quasi intégralement dans le train, ce qui veut dire qu'il est vraiment prenant et accessible. 

Ce roman classé en littérature pour adultes peut constituer une lecture sympa dès 15 ans ; il me semble que ça peut être une bonne passerelle pour aborder l'absurde au lycée. Mais bon attention, ce dernier point reste à vérifier ! Je suis pas prof de lettres ! 

Joël EGLOFF. J'enquête. Gallimard, 2016. Coll. Folio. 235 p. ISBN 978-2-07-079405-8  

samedi 30 mai 2020

[COMICS] Superman Aventures - Volume 1 - Paul Dini ; Scott McCloud ; Rick Burchett ; Bret Blevins ; Mike Manley ; Terry Austin ; Marie Severin (2016)

Pour la quinzième fois, j'efface le "bonjour" d'ouverture de ce mail que je n'enverrai pas.
Même les simples formalités doivent être mûrement réfléchies.


Deux livres, deux ambiances ! Il y a quelques jours, nous nous sommes intéressés au premier tome de la BD Superman : identité secrète. Comme j'ai écrit le compte-rendu avant d'avoir lu la deuxième partie, j'ai apparemment fait un certain nombre d'erreurs d'interprétation, ce qui m'a valu de me faire allumer par une connaisseuse de passage sur Babelio. Je vous engage donc, une nouvelle fois, à aller découvrir l'oeuvre par vous-même et de ne pas vous arrêter à mes petits résumés : je découvre tout juste les univers des comics, donc oui, je dois dire de grosses conneries ! Bref, passons.  

En attendant, continuons à explorer les différentes facettes de ce personnage de Superman dont nous connaissons tous le costume vite fait, mais pas forcément l'emplacement des poches intérieures !



Sur les conseils de mon collègue le prof d'arts plastiques spécialiste de BD _ouais toujours le même _ j'ai glissé le volume 1 des Superman - Aventures dans la commande de titres voués à lancer ce fameux "Atelier Comics", qui n'aura finalement jamais vu le jour. Après le retard à l'allumage, la rude concurrence du club ciné calé le même jour comme de par hasard, mon ignorance totale de ce champ culturel et la mise en place tardive d'un partenariat avec la bibliothèque... c'est le coronavirus qui aura fini d'enfoncer le clou. Il faut croire que tous les méchants de Marvel et de DC s'étaient mis d'accord pour faire capoter le bordel.      


  
Les histoires 

Forte de son succès à la télévision à la fin des années 1990, la série animée Superman, l'ange de Metropolis a été adaptée en comic books par ses créateurs, peu de temps après. Pour les scénaristes Paul Dini (l'inventeur d'Harley Quinn) et Scott McCloud, il ne s'agissait pas de retranscrire à la lettre les divers épisodes ou de proposer une "suite" au dessin animé, mais plutôt de raconter sous format papier de nouvelles aventures se déroulant dans le même univers. Le projet a permis de donner le jour à de nombreuses histoires, et ce jusqu'en 2002 ; dix d'entre elles figurent dans la BD que nous avons entre les mains.

Superman, l'ange de Métropolis 
25 ans plus tard, le retour !


Publié en 2016, ce premier volume de Superman - Aventures est déjà suivi de quatre autres ; un cinquième tome ne devrait plus tarder à sortir. Forcément, il endosse la lourde charge de planter le décor et de présenter toutes ces figures incontournables qui colorent le quotidien de Metropolis.
  • Le premier épisode intitulé "l'homme d'acier" raconte l'affrontement de Superman et de son clone robot maléfique, dont le commanditaire n'est autre que l'horrible businessman Lex Luthor, l'ennemi numéro 1 du héros... 

  • Son ennemi numéro 1, mais pas son seul opposant ! Le cyborg Metallo est le trouble-fête de l'épisode 2. Défiguré, puis maintenu en vie avec une carcasse de fer, il résistera juste assez longtemps pour permettre au héros de s'illustrer, dans une ville où ses exploits commencent à créer l'effervescence.
  • L'histoire suivante nous rappelle qu'il y avait aussi des fourbes sur l'idyllique planète Krypton : Brainiac en est la preuve. Cette intelligence artificielle a dérobé et emmagasiné toute les connaissances scientifiques, toutes les découvertes faites dans les labos de Krypton avant de fuir sur Terre _et d'échapper ainsi à l'explosion fatale. Tout ce qui manque à Brainiac, c'est un "globe" magique qui a été légué à Superman par ses parents, et qui lui permet de revivre en boucle l'Histoire de sa terre d'origine : il va essayer de le lui subtiliser en lançant une armée de chats noirs robotisés (?) sur Metropolis... Ok, pourquoi pas... Mais le rescapé de Krypton n'a aucune envie de lui céder ce bijou de famille. 
  • L'épisode 4 se focalise sur Jimmy Olsen, le jeune photographe du Daily Planet qui débute dans le métier et qui se lamente de ne pas être pris au sérieux par son boss. Une course poursuite entre Superman et les sbires de Lex Luthor va lui donner l'occasion de s'illustrer. 

  • On arrive au chapitre 5, le moment "presque féministe" de l'album ; suite à un fâcheux coup de foudre, l'animatrice radio Leslie Nillis est devenue la maléfique Electra. D'habitude, elle est furieusement remontée contre Superman, qui est indirectement responsable de sa transformation, mais ici ce n'est pas le propos : elle se découvre un soudain (et véritable) besoin de défendre la cause des femmes dans les médias. Tant d'altruisme pourrait en bouleverser plus d'un... mais qui croit encore en la sincérité d'Electra ? 
  • Quelle horreur que ce petit elfe teigneux au nom imprononçable ! J'ai beau chercher dans mes souvenirs, je crois que Mister Mxyzptlk m'a complètement échappé. Ici, il entraîne Superman dans une histoire rocambolesque où le héros devra remonter le temps pour empêcher qu'une chaîne d'événements catastrophiques se produise. Metropolis est menacée ! 

  • Une fois n'est pas coutume, les épisodes 7 et 8 se suivent. Le professeur Hamilton et son équipe ont inventé une machine capable de rétrécir les malfaiteurs : comme ça, ils prennent moins de place en prison. Encore faut-il les tenir à l'oeil ! En se moquant un peu vite du général kryptonien Jax-Ur et son associée Mala, qu'ils viennent de réduire à la taille d'un trombone, Superman et Hamilton relâchent leur vigilance. Les deux "méchants" prennent le contrôle de l'appareil et parviennent à le diriger vers l'Ange de Metropolis. Qui a déjà vu un combat de moustiques ?
  • "Le retour du héros" sort du lot : cette aventure est plus émouvante que les huit précédentes réunies. On quitte le petit univers du Daily Planet pour découvrir le quotidien d'une famille ordinaire de Suicide Slum, un quartier populaire de Metropolis. Frank a deux héros : Superman _parce qu'il l'a vu sauver un chien prisonnier des flammes, et Lex Luthor _parce qu'il est riche. Ce dernier est juste responsable de la mort de son père, mais évidemment il ne le sait pas.  
  • Avec son sourire figé et ses yeux énormes, Toyman est sans doute le méchant le plus inquiétant de Métropolis. Sachez que dans cette ultime péripétie, on tombe dans le vice pur et dur : Superman doit gérer des figurines programmées pour voler l'argent de poche des enfants pendant qu'ils dorment ! Le super-héros va pouvoir compter sur l'aide de la jeune Tasha pour stopper les frais.  

De toutes ces histoires courtes, sympathiques, très faciles à suivre, deux chapitres m'ont particulièrement marquée.

Peut-on faire sa meuf à Metropolis ?  

Prenant appui sur le personnage d'Electra, "L'équilibre des pouvoirs" (chapitre 5) révèle de fortes inégalités entre hommes et femmes dans la belle cité de Metropolis. Après avoir lu cette aventure, on a la pupille assez entraînée pour voir qu'en fait, les disparités sont présentes dans toute la BD. Mais comme elles se produisent sur des événements de second plan, on ne les remarque pas tout de suite.   

Cela me fait d'ailleurs penser à une émission que j'ai écoutée en podcast il y a quelques semaines : invitée de Spotlight, la journaliste Marine Turchi expliquait qu'elle avait analysé des heures d'émissions du Masque et la Plume de France Inter, réussissant ainsi à compacter toute une flopée de remarques sexistes proférées par les journalistes : son enquête met en évidence l'ambiance misogyne du programme. En tant qu'auditrice occasionnelle du Masque, j'avoue que ça m'a fait un vieux choc : évidemment j'ai déjà pesté en entendant un chroniqueur faire une remarque déplacée, ou s'allier à deux autres bourrins pour mieux rabrouer leur collègue journaliste. Mais ça restait un micro-drame sur une heure de radio, vite noyé dans le flot culturel. Sans même lire l'article, le résumé qu'elle en fait dans le podcast fait prendre conscience de la gravité du problème.*

Iris Brey était l'autre invitée de l'émission. 
J'ai pas encore lu ce livre,.

C'est un peu pareil pour les filles, dans Superman. A la première lecture, on ne fait pas attention, parce que nos préjugés sont tellement ancrés en nous que certaines situations ou paroles clairement sexistes ne nous font pas réagir. Mais une fois que le déclic a eu lieu, on ne voit plus qu'elles.  
 
"On dirait c'est la faute de l'infirmière"
T'avais qu'à être là, mec ! Au lieu de gueuler comme un putois...
Où est le respect des soignants ?  


Bref. 

En prenant la foudre, Electra a gagné les pleins pouvoirs sur l'électricité : cela lui permet de faire à peu près tout ce qu'elle veut.. sachant qu'elle ne veut pas toujours le bien des gens.  Au début de notre histoire, elle est sur un lit d'hôpital, mise à l'isolement depuis un certain temps. Alors qu'elle écoute la radio pour tromper l'ennui, elle entend un animateur bien rétrograde en mettre plein la gueule aux femmes. 

Electra a alors une révélation : dorénavant, elle utilisera ses dons pour défendre la cause des femmes. Sans aucune difficulté, elle disparaît de sa chambre et n'attend pas pour faire des siennes : surgissant d'un écran d'ordinateur de la rédaction du Daily Planet, elle met le grappin sur Lois Lane. Pourquoi vient-elle l'informer de ses projets ? Peut-être pour la rallier à sa cause ? On ne sait pas trop. Ce qui est certain, c'est que la journaliste ne lui fait pas du tout confiance. Electra a beau jouer la carte de la sororité, la journaliste refuse de parlementer avec elle. 

Peu de temps après, les braves gens de Metropolis remarquent que les chaînes de télé ont été sabotées : au JT, seules les éditions présentées par des femmes sont diffusées correctement ! Une grande première... Toutes les rédactions doivent donc méchamment bousculer leur mode de fonctionnement habituel, puisque généralement, seuls les hommes se retrouvent face à la caméra. 


Une première entrevue entre Electra et Superman _il fallait bien des gros bras pour rétablir cette insupportable situation de femmes aux commandes de la presse_ donne du fil à retordre au héros. "L'équilibre des pouvoirs" est sans doute la seule aventure qui mettra Superman en grande difficulté, incapable de vaincre sereinement son ennemi. Il en chie tellement qu'il s'abaisse à aller chercher son ennemi Lex Luthor, pour qu'il l'aide à mater cette gonzesse. Visiblement, l'émancipation des femmes est un cas de force majeur, nécessitant une alliance aussi mesquine qu'improbable, et pas mal décevante pour qui adule Superman. 



Un duel à la loyale (hum) est organisé entre Electra et Superman. Ambiance combat de catch. Lex est tapi dans l'ombre, prêt à dégainer si ça devient trop tendu pour le héros _et il va faire ça très bien. Eh ouais, devinez quoi : ils finissent par glorieusement la défoncer, à deux contre un... Une pirouette scénaristique permettra à Superman de sauver son image de gentil, se délestant de sa goujaterie sur Lex Luthor. Electra au tapis, les télés remarchent et les femmes reviennent sagement à leur place, ouf, on l'a échappé belle. Fin de l'histoire. Pff.  




Le lecteur ouvert d'esprit a quand même de quoi être décontenancé : si l'intention et l'idée de départ de l'aventure sont plutôt bonnes, le final prend quand même des airs de triomphe de l'homme sur la femme. Est-ce une hésitation des scénaristes à créer une issue plus "osée" ? sont-ils sciemment pessimistes ? En tous cas, on ne sait plus trop sur quel pied danser. Un peu comme quand une personne essaye de vous faire un compliment, mais qu'elle se foire par maladresse, donnant l'impression de vous vanner plus qu'autre chose. Comme vous tirez un peu la gueule, elle essaie de redresser la situation, mais ne fait que s'enfoncer. Ou alors j'exagère : les dernières vignettes laissent entendre que si Electra a perdu la bataille, elle a peut-être semé ses graines auprès de la journaliste Angela Chen et de Mercy, l'"assistante" de Lex Luthor. 

Bien que ces deux femmes soient des personnages secondaires du petit monde de Superman, elles sont néanmoins très présentes dans la série.  

Reprenons l'album depuis le début, en nous concentrant sur les figures féminines. On distingue deux catégories de filles : les fortes personnalités et les bobonnes. 

  • La journaliste Angela est constamment en mode hyène : toujours tirée à quatre épingles, prête à vanner, un brin opportuniste, un sujet de travail l'intéresse à partir du moment où il est vendeur. Elle a compris que le pouvoir et les scoops ne viendraient pas à elle, mais qu'en se bougeant un peu le cul elle pouvait attraper une part du gâteau. L'éthique, la déontologie, les valeurs du journalisme... elle en parlera quand elle aura du temps. Pour l'instant, elle a un témoin important à interviewer. Pas de pitié pour les croissants ! Et n'allez pas essayer de lui carotter une heure sup. L'exemple à suivre... pour qui veut se faire du blé. 



  • Evidemment, Electra crève les vignettes dans lesquelles elle apparaît ; pas la peine d'en remettre une couche puisqu'on a déjà beaucoup parlé d'elle, mais il me semble que c'est LE personnage à retenir de ce premier tome de Superman Aventures. Même rendue flagada par les scientifiques des S.T.A.R Labs, puis réduite à l'état de poupée de chiffon par la cousine taser de la Grosse Bertha (merci Lex Luthor), la peste survoltée garde un bon espoir de revanche. Elle reviendra, c'est certain. 
  • Tasha, la nièce de Ron, apparaît dans la toute dernière histoire _celle des figurines possédées voleuses de pièces jaunes. C'est une bonne surprise qui touchera les jeunes, puisqu'elle montre qu'on peut être une gamine et avoir autant de jugeote qu'un adulte, si ce n'est plus. Seul Superman accordera de l'importance à ses "théories" d'enquêteuse qui font bien marrer tout le monde.     

Passons aux bobonnes qui se sont mises au service des méchants : Mercy et Mala. Elles sont d'autant plus énervantes qu'elles sont complètement indispensables à la réussite de leur connard respectif, mais demeurent toujours en retrait _ ça se voit jusque dans les dessins.  

                                              

Le premier qui me dit que Mercy est mise en valeur parce qu'on voit son visage en entier, je le fracasse.
  • Le pire, c'est que Mercy sait très bien bolosser les gens, quand elle veut. Pourquoi adopte-t-elle un comportement de toutou au contact de Lex Luthor et s'abaisse-t-elle à lui faire des massages ? A ce niveau-là, j'espère au moins qu'elle se le tape. 
  • Même tarif pour Mala, la subordonnée du général kryptonien borgne Jax-Ur. Enfin presque, car Mala tente quand même de s'imposer... sans succès. Une scène de l'épisode "Question de taille" est quand même hyper énervante : alors que Jax-Ur a trouvé un moyen de retrouver sa taille normale, puis de carrément devenir un géant, il refuse d'en faire profiter Mala, qui est pourtant son alliée. Réaction de celle-ci : "bien, Général", avec un regard plein de lassitude. Il l'a envoyée se faire foutre, donc elle accepte. C'est la vie. Ils devaient être un peu protestants, sur Krypton. Putain.    

"Il ne peut y en avoir qu'un comme moi"
Ouais je sais, les photos sont pourries. 


  • Je voulais parler de la rousse amoureuse de Superman dans le deuxième chapitre. Celle qui tourne aux bretzels et qui se proclame en couple avec le super-héros. Celle qui fait semblant d'être au bord du gouffre juste pour que le héros en collants vole à son secours. Devinez quoi : à force de jouer avec le feu, elle finit par avoir de vrais problèmes ! Cette fille _est-ce qu'on dit son nom, même ? n'est pas vraiment "soumise", mais elle est tellement calamiteuse et insignifiante qu'elle dessert l'image de la femme. Gommons ce personnage.  
Avec sa grosse bouche, là !  
  • Entre ces deux catégories, Lois Lane se promène sans jamais clairement se positionner. Tantôt femme forte qui revendique ses principes de journaliste exemplaire, asexuée capable de mettre des coups de pression à ses interlocuteurs pour que le travail soit fait dans les temps, tantôt victime qui n'attend que d'être sauvée par les muscles de Superman, Lois est difficile à cerner. A première vue, cette fille n'a pas de vie : son hobby le plus exaltant consiste à bizuter ce mou de genou de Clark. Mais faisons comme elle : ne nous arrêtons pas aux apparences. N'oublions pas non plus que cette série respecte à peu près la chronologie du "mythe" de Superman : dans cette première BD, le héros vient juste de réaliser quelques exploits à Metropolis. Il est très mystérieux, on n'est pas certain qu'il soit bien intentionné, et Lois n'a pas encore eu le temps de tomber sous son charme. Pas la peine, donc, de juger la journaliste trop vite car, en bon personnage principal, elle va sans doute considérablement évoluer. Pour l'instant, elle a juste une grande gueule, rien dans le ventre et ne se prend pas pour de la merde. Mais tout cela va changer, c'est certain.  
Elle fait bien de préciser car cela n'a rien d'évident.
     
Tapage médiatique 

Contrairement aux apparences, le but de cet article n'est pas de démolir une BD qui remplit très bien son rôle de divertissement ; ces quelques remarques faites sur les personnages féminins mis en scène ne doivent pas vous en détourner. 

Je n'ai pas envie de trop enfoncer Lois Lane de toute façon, car elle a le mérite de mettre en valeur le métier de journaliste. En lisant l'album, vous remarquerez qu'une partie non négligeable de l'action se situe dans les bureaux du Daily Planet. Assister à la vie de la rédaction nous fait réfléchir à l'impact des médias sur la bonne société de Metropolis

Superman nous est d'abord présenté comme phénomène médiatique : grâce à ses sauvetages, il fait le buzz avant l'heure. S'il est souvent sujet d'enquêtes, il connaît à peu près toutes les ficelles du métier de journaliste, et pour cause : il redevient le journaliste Clark Kent lorsque sa mission est accomplie. Sous son air innocent, Kent observe et protège son identité de super-héros, se garde bien de prendre parti : n'en demandez pas trop à Clark-la-Suisse. Il est nouveau, vous savez... 



Lois se méfie du gars qui vole _ n'oubliez pas de croiser vos sources ! Angela se frotte les mains en pensant à son futur scoop _vivement le prochain exploit !, Brainiac s'appuie sur une bête rumeur pour attirer Superman dans un traquenard. Le jeune Jimmy Olsen se bat pour faire reconnaître ses talents de photographe, gagner quelques dollars et faire son trou au Daily Planet. En piratant les radios et la sainte télévision, Electra sait qu'elle frappe fort et que son message va être entendu : effectivement, la situation est très vite considérée comme urgente. Les scénaristes nous font cadeau d'un bel exemple de censure au standard dans l'épisode "L'égalité des pouvoirs", en nous présentant un animateur radio qui coupe la parole aux intervenants qui ne partagent pas son avis. 

A une époque où Internet n'est pas encore un passage obligé dans la recherche d'informations, les médias de masse sont un peu les baromètres de la société : ils sont présents dans presque tous les chapitres, et pas seulement pour agrémenter le décor...      

Luthor le self-made-man 
 
...C'est devant l'écran de télé d'un appartement miteux qu'il partage avec sa mère et sa soeur que Frank assiste au discours de Lex Luthor, son héros. On pourrait se demander d'où sort l'admiration de ce jeune homme vénère pour l'homme d'affaires véreux. En principe, quand on est pauvre, on est censé détester les riches qui se la pètent, non ?! Il explique à sa soeur, qui ne pige pas sa nouvelle lubie : Lex est devenu son "modèle" lorsqu'il a compris qu'il n'était pas un bourge comme les autres : lui aussi a grandi dans un quartier populaire. S'il a réussi à s'extirper de sa condition, c'est grâce à son travail et à sa persévérance.  

Pour Frank, le Lex Luthor qu'il voit sur le petit écran est un exemple, une autre pointure que son père le taulard mort en prison, dont sa mère défend obstinément la mémoire. Il ne connait rien des circonstances de la condamnation de ce père qu'il méprise, sans quoi son jugement serait sans doute plus nuancé. Mais le moment des révélations approche. 

Si vous aimez les histoires de lutte des classes, d'ascension sociale et de méchants qui ont un sens de l'honneur caché au plus profond d'eux-mêmes, "Le retour du héros" sera sans doute votre chapitre préféré. 

 


Le détail qui fait plaisir 

Entre chaque chapitre, une "fiche-personnage" vient se glisser, en guise d'intermède. C'est marrant, c'est plutôt dans les mangas qu'on voit ça, d'habitude ! On y apprend le nom du personnage, son statut (gentil ou méchant, en gros), qui sont ses amis, ses ennemis, de quelle planète ils viennent... Cette idée est la bienvenue pour les novices, qui pourront tout de suite se repérer dans l'univers de Superman sans passer par les classiques. Les connaisseurs y trouvent aussi leur compte puisque ces fiches précisent la date de la toute première apparition du personnage dans un comic-book, puis dans la série animé.

Bande de rageux ! 

Dit-elle après avoir défoncé le chapitre 5. Mais je le redis : c'était pas si mal, et les scénaristes ont le mérite d'avoir essayé de parler féminisme !  

Autant le préciser d'emblée, les auteurs ont ciblé un public jeune. Pas de gros mots, pas de combats gores, pas de cul, pas de quête identitaire... juste une succession d'histoires très accessibles dans lesquelles Superman s'illustre et finit par l'emporter. Je préfère le préciser car j'ai lu ça et là des critiques négatives sur cet album, lui reprochant notamment sa fadeur, ses intrigues simplistes, un fâcheux manque de suspense, l'absence d'un fil rouge qui lierait les chapitres entre eux ; ah ah, ce n'est pas faux ! Sauf que vous oubliez que ce sont des histoires pour enfants. Pour un jeune lecteur qui veut se distraire un peu, avec une BD pleine de couleurs vives, il me semble que c'est tout aussi convenable qu'un Picsou Magazine. De plus, cet univers risque d'être une vraie découverte pour eux, car la série Superman, l'ange de Métropolis commence à bien dater : je ne suis pas sûre qu'elle ait été diffusée à la télé dernièrement.

Paul DINI (scénario) Rick BURCHETT (dessin) ; Terry AUSTIN (encrage) ; Marie SEVERIN (couleur). Superman Aventures - Vol. 1. DC Comics. Coll. Urban Kids. 2016. 272 p. ISBN 978-2-3657-7854. 
 
Créateurs originaux : Jerry SIEGEL et Joe SHUSTER.  


samedi 4 janvier 2020

Le Petit Prince de Calais - Pascal Teulade (2016)


Bonne année à tous !

On commence 2020 par un roman pour la jeunesse qui ne vous laissera certainement pas insensibles, et dont vous avez dû entendre parler : Le Petit Prince de Calais, écrit par Pascal Teulade et publié en 2016.

Ce titre a fait partie de la sélection du Prix des Incorruptibles 2018 - 2019, sélection 5ème/4ème.




Jonas coule une vie paisible en Érythrée avec sa famille. Doué pour la pêche et passionné par la mer, il est à la fois le héros de sa petite soeur, le bras droit de son père, le prince de sa mère et de sa grand-mère. Oui, mais à force de penser aux poissons, Jonas a négligé les cours au point de se faire exclure de l'école. Cela signifie qu'en dépit de ses quinze ans, il est disponible pour servir dans l'armée de son pays. Les parents du jeune homme s'inquiètent : il ne savent que trop bien quel sort est réservé aux jeunes militaires, et ils veulent à tout prix l'y soustraire. La mort dans l'âme, ils se résignent à prendre l'autre option : l'immigration : Jonas ira tenter sa chance en Angleterre, et on fera comme s'il avait fugué. Je n'ai pas le souvenir d'avoir lu une date précise, mais on peut dire à vue de nez que l'action se situe aux alentours de 2015.





Quelques jours plus tard, Jonas est confié à un passeur, avec dans son baluchon quelques effets personnels, dont son livre favori : Le Monde extraordinaire de la mer, l'adresse d'un cousin inconnu griffonnée au dos d'une photo, un téléphone portable. Sa mission : aller à Londres, s'y faire une place au soleil, trouver du travail. Les indications qu'on lui donne lui semblent bien abstraites, et les questions qu'il pose restent sans réponse. Mais avant même qu'il ait eu le temps de se retourner, le voilà parti en toute discrétion.

Heureusement, il a eu le temps d'offrir à sa soeur un petit calendrier de l'Avent en guise de cadeau de départ : tous les jours, du 1er au 24 décembre, elle devra ouvrir une fenêtre du calendrier et manger le chocolat qui se cache derrière. Cela lui permettra de ne pas l'oublier.  

Le prince est devenu un migrant parmi tant d'autres.

Issu d'une famille chrétienne, Jonas se sent d'abord porté par la force du prophète Jonas, celui qui a passé trois jours dans une baleine avant de délivrer le message de Dieu. Le voyage du garçon jusqu'à Calais évoque la mésaventure de son homonyme biblique : ballotté de camion en camion, aussi bien caché que s'il s'était fourré dans un gros poisson. Si personne ne le jettera par-dessus bord, d'autres migrants ne manqueront pas de le dépouiller de ses frusques pendant son sommeil. La Jungle de Calais sera un peu sa baleine ; elle ne le gardera pas trois jours mais vingt-quatre, et surtout, elle ne le recrachera pas.

Comme dirait Shrek : "Vaut mieux que ce soit dehors que dedans"

En effet, Jonas se retrouve bloqué en France, à Calais plus précisément, alors qu'il est relativement près du but, en comparaison au chemin parcouru depuis l'Erythrée. Il se rend compte qu'il n'est pas facile de passer une frontière lorsqu'on n'a pas de papiers.

A travers son regard, on découvre le quotidien d'un camp de migrants, et, même nous adultes, on prend conscience de dizaines d'obstacles auxquels on ne pense pas lorsqu'on a un toit et qu'on n'est pas dans le besoin : la difficulté d'avoir les pieds protégés et au sec, l'impossibilité de se laver, d'accéder aux soins, de pouvoir protéger ses effets personnels, son intégrité physique, de franchir la barrière de la langue... L'auteur Pascal Teulade arrive à nous rendre compte efficacement de cette réalité, et il sait de quoi il cause, puisqu'il a passé plusieurs semaines dans la Jungle de Calais aux côtés de l'association Médecins du Monde. Je vous renvoie vers l'interview livrée à la Radio Télévision Suisse.  en mars 2017.


Petit à petit, les forces du petit Érythréen s'amenuisent, le lien qui le rattache à sa famille s'élime de jour en jour. Les atteintes à son corps causées par une blessure à la main, au pied... finissent de lui saper le moral.

Un seul rayon de soleil l'empêche de sombrer au milieu des dunes et du bidonville : la compagnie d'une bande d'adolescents calaisiens plus ou moins en maraude dans la Jungle, ou en tous cas soucieux d'aider les personnes en situation précaire. La plus motivée d'entre eux est Anémone, une jeune fille avec qui Jonas sympathise malgré ses difficultés à communiquer avec elle. Leurs bonnes intentions suffiront-elles à changer le cours du destin ? On aimerait y croire, mais un ravin de misère et de paperasse les sépare. J'en profite pour glisser que ce groupe de jeunes est, à mon avis, le seul élément du roman qui ne soit pas réussi : je les trouve un peu tartes et pas du tout raccord avec les adolescents des années 2010. Mais ce n'est qu'un avis personnel.

On va pas se le cacher, les dernières pages n'ont rien d'un happy end ; cependant, Pascal Teulade nous accorde la possibilité de lire Le Petit Prince de Calais comme un conte et de croire en une fin ouverte. 

Les très belles illustrations de la couverture et de l'intérieur du livre sont signées Marie Mignot.

Thèmes : immigration / famille / amitié / 

Bien que ce roman mérite son petit Prozac d'Or larmoyant d'après les fêtes, il est à mettre entre toutes les mains de la tranche 10-15 ans, je dirais, encore que, comme l'indique l'éditeur, "chaque lecteur est unique". Toute prise de conscience est un point de départ vers une amélioration dans l'accueil des migrants. On n'a pas énormément de livres, qu'il s'agisse de fictions ou de documentaires, qui parlent de ce sujet d'actualité : quand quelqu'un se bouge pour parler de questions qui dérangent et devant lesquelles on a pris l'habitude de fermer les yeux, il faut en parler et diffuser son travail. D'autant plus quand l'oeuvre est réussie. 

Les droits du livre sont reversés à Médecins du Monde.



Pascal TEULADE. Le Petit Prince de Calais. La Joie de Lire, 2016. Coll. Hibouk. 167 p. ISBN 978-2-7511-0669-9


vendredi 23 août 2019

Lectures de vacances : Nous autres, simples mortels - Patrick Ness (2016) / Le dernier des yakuzas - Jake Adelstein (2017)


Résumer le livre qu'on a aimé n'est pas toujours facile, mais ça reste plus commode que de parler de celui qu'on a un peu moins apprécié. Pourtant, il faut s'y efforcer : chaque oeuvre a doit à sa chance et mérite d'être valorisée. C'est pourquoi aujourd'hui j'ai voulu mettre en ligne un billet qui sera consacré à deux livres lus ces derniers jours ; s'ils ne me laisseront pas un souvenir indélébile, ils vous plairont sans doute. 



Nous autres, simples mortels - Patrick Ness (2017)

Ca se passe de nos jours, ou dans un futur proche..? aux fins fonds d'une petite ville des Etats-Unis. Une bande d'amis d'enfance voit l'inéluctable séparation post-bac arriver, alors ils essaient de passer un maximum de temps ensemble. Ce ne sont pas des héros, juste des adolescents lambda torturés par leurs problèmes existentiels : réussir sa fin d'année scolaire, obtenir son diplôme, pécho, choisir sa tenue pour le bal de fin d'année, pécho, tenter de se projeter dans un avenir encore brouillé, et aussi pécho, éventuellement.

A côté d'eux, d'étranges événements se produisent : des animaux blessés surgissent des forêts et finissent leur course sur des voitures ou près des habitations, tandis que des explosions se produisent, projetant de la lumière bleues. D'instinct, ils sentent qu'une catastrophe XXL se prépare mais savent qu'ils n'ont pas à s'en mêler : les pros en la matière sont plutôt les "indie kids" un groupe de jeunes sympas mais un peu étranges qui font bande à part, au lycée. Comme la génération qui les a précédés, Mikey et ses amis ont accepté le surnaturel dans leur vie : leur seule marge de manœuvre sera de se protéger assez efficacement pour ne pas figurer parmi les dommages collatéraux. Et pour eux, simples mortels, ce sera déjà pas mal. 




De Patrick Ness je ne connais que deux romans : Et plus encore depuis l'année dernière, et Nous autres, simples mortels rencontré tout récemment, donc. L'écrivain anglo-américain a publié une bonne dizaine d'ouvrages pour la jeunesse, et quelques uns pour les adultes. Il s'est surtout rendu célèbre avec pour Quelques minutes après minuit, son best-seller adapté au cinéma en 2016 _que je n'ai pas encore lu. 

Et plus encore m'avait tellement troublée que je n'ai jamais réussi à pondre un billet dessus, même un tout petit ; c'est sûrement pour cette raison aussi que Nous autres, simples mortels me paraît plus emprunté, moins puissant, si l'on peut dire. Il faut dire que le choix de Mikey comme narrateur a peut-être influencé mon jugement, car c'est quand même, à mon avis, le gars le plus névrosé et le moins attachant du groupe. Henna et Mel ont des allures de petites filles modèles, brillantes et attachées à masquer leur souffrances en étant bienveillantes avec les leurs. Jared est le bon garçon apprécié de tous, sportif, génie des maths et gay. Evidemment. Parce qu'il en faut toujours un, ou deux, ou plus. Dites-moi si je me trompe, mais je crois deviner qu'un roman de Patrick Ness sans personnage gay ou sans référence à l'homosexualité, c'est un peu comme une paella sans riz. Et c'est très bien comme ça d'ailleurs, parce qu'il arrive à traiter ce sujet très justement et sans en faire des caisses. Je n'hésiterai pas à dire que c'est la référence littérature jeunesse en la matière, actuellement.

Et plus encore - Patrick Ness
Gallimard Jeunesse

Il n'empêche que Nous autres, simples mortels manque d'"un fil rouge", d'une trame d'action qui voudrait nous amener quelque part ; c'est vrai que j'ai toujours eu du mal avec les livres ou les films qui ne racontent pas une "histoire" pourvue d'un début et d'une fin, parce que je dois être un peu formatée par des récits qui m'ont beaucoup plu, mais aujourd'hui je me permets de le souligner car c'est une critique que j'ai retrouvée dans beaucoup d'avis de lecteurs, sur Internet. Les attentats et les accidents s'enchaînent, plus ou moins prévisibles, tandis qu'en parallèle, le gentil quatuor cogite et expérimente sa palette d'émotions. Résultat : on obtient un roman curieusement cérébral... J'adhère pas plus que ça, mais au moins c'est original.

Nous autres, simples mortels vaut le détour pour plusieurs raisons : 


  • Son côté "expérimental" est intéressant. Imaginez qu'en se promenant à Londres, un Moldu assiste à un combat entre Harry Potter et Voldemort, et qu'il nous raconte la scène : il pourrait éventuellement décrire la scène, mais il ne pourrait pas mesurer l'enjeu de l'affrontement. Il saurait d'instinct qu'il se passe quelque chose d'important, de grave, mais il ne pourrait rien faire d'autre que continuer sa petite vie en se persuadant qu'il a rêvé. C'est ce point de vue que Patrick Ness a choisi pour raconter son histoire : celui des gens laissés en dehors de la confidence, des particuliers qui observent passivement les super-héros occupés à sauver le monde, là bas au loin. Peu d'auteurs prennent le risque de poser leur caméra de ce côté de la barrière, voilà pourquoi je parlais "d'expérimentation".



"Tout le monde n'est pas nécessairement l’Élu. Tout le monde n'est pas nécessairement le gars qui va changer le monde. La plupart des gens doivent juste vivre leur vie du mieux qu'ils peuvent, en accomplissant des choses qui sont grandes pour eux, en ayant des amis merveilleux, en essayant de rendre leurs vies meilleures, en aimant les gens. Tout en sachant que le monde n'a pas de sens mais en essayant d'être heureux quand même"



  • Ce livre parle des TOCs. Mikey en est atteint, et, à travers lui, l'auteur nous explique plutôt bien ce qui se passe dans la tête d'une personne touchée par cette maladie : les "boucles", les décomptes, les litres de savon et d'eau, la peau qui part en lambeaux à cause d'avoir été trop frottée. Se laver les mains des dizaines de fois, vérifier, revérifier que la porte est fermée, se relaver les mains, et avoir conscience de bout en bout que ce qu'on fait est complètement débile. Le cercle vicieux de la thérapie couplée aux médicaments, qui a pour but de vous aider à "vous en sortir", mais qui vous plonge dans une nouvelle addiction. Ceux qui portent ce fardeau, adultes ou enfants, devraient lire ce roman rien que pour ça, déjà. Y compris ceux qui ont le TOC sélectif... ;-) spéciale dédicace à mon ex !  


Patrick NESS. Nous autres, simples mortels. Gallimard Jeunesse, 2016. 335 p. ISBN 978-2-07-507458-2

Le dernier des yakuzas. Splendeur et décadence d'un hors-la-loi au pays du Soleil-Levant - Jake Adelstein (2018)

Changement de registre. On quitte la fiction, on échange la bande à Mikey contre l'univers bien réel des yakuzas. Si vous êtes fan de culture japonaise, de mythologie du grand bandistisme ou des deux, il est fort probable que ce livre vous convienne. Il y a même des chances pour que vous connaissiez déjà son auteur, Jake Adelstein, un journaliste d'investigation américain qui officie au Japon et qui en parle sans faux-semblants, à ses risques et périls. Avant de sortir Le dernier des yakuzas, il a publié Tokyo Vice, récit assez autobiographique sur ses premiers pas professionnels dans un pays dont il ne maîtrisait pas tous les codes. C'est du moins ce que j'ai compris des résumés piqués ça et là, car je n'ai pas lu ce livre. Avant de commencer, j'ai cherché la définition de "yakuza". Larousse m'a raconté que c'était, au Japon "un membre de la mafia", Wikipedia m'a dit que c'était un "membre du crime organisé", Universalis a ajouté vite fait le terme de "bandit". On a compris l'idée.



Parce qu'il s'est mis en fâcheuse posture après avoir "chié dans les bottes" d'un chef du Yamaguchi Gumi, la plus grande organisation de yakuzas du Japon, Jake Adelstein doit se trouver rapidement un garde du corps ; son choix se porte sur Saigo, dit "Tsunami", un colosse de cinquante ans qui a fait partie d'une bande rivale, l'Inagawa kai, avant de se ranger. Le problème, c'est que yakuza un jour, yakuza toujours : avant d'accepter la mission, Saigo précise bien au journaliste qu'il prend des risques énormes en le couvrant, car il redevient par extension un "ennemi" du Yamaguchi Gumi. Et donc un homme à abattre. Jake Adelstein lui demande ce qu'il peut faire pour lui, en échange de ses services ; Saigo lui demande d'écrire sa biographie, une biographie authentique qui ne fera pas l'impasse sur les aspects négatifs de cette mafia crainte mais respectée.       


Et hop, une petite pub intempestive, c'est cadeau !

Le dernier des yakuzas raconte donc la vie de Saigo, depuis son enfance auprès d'une mère américaine et d'un père japonais, jusqu'à son accès aux plus hautes cimes de l'Inagawa-kai, en passant par sa jeunesse délinquante entre gangs de motards, groupes de rock axés extrême droite, ses problèmes d'addiction à la méthamphétamine et aux soaplands (= aux putes). Sur son chemin, il croisera plusieurs grandes figures de la criminalité et se fera une place parmi eux _ou pas. Le livre suit un ordre chronologique, année par année, ou décennies par décennies, en fonction du parcours du "héros", mais quelques grands principes reviendront régulièrement avant d'être mis à mal dans les tous derniers chapitres, marquant ainsi la fin d'une époque : un yakuza ne s'en prend pas au peuple, ne tue pas les femmes ni les enfants, vole les riches, deale ce qu'il veut, fait discrètement le business qui lui chante, mais doit garder une certaine ligne de conduite coûte que coûte. 


"Au Japon on dit que l'endroit le plus sombre est au pied du phare." 

Honnêtement, j'ai acheté ce livre à la gare de Bordeaux, en attendant un train pour la Rochelle où j'allais retrouver des copines pour le week-end. J'étais encore assez optimiste pour croire qu'on allait être motivées pour lire sur la plage, et je me disais qu'il me fallait un roman policier avec un peu de baston. Finalement, comme une gamine, j'ai craqué sur celui-là parce que sa couverture donnait bien envie. Les histoires de mafieux, enlèvements et doigts coupés, c'est pas trop mon truc, et Le dernier des yakuzas ne fera pas figure d'exception. Mais il faut reconnaître que Jake Adelstein nous permet de nous immerger dans la culture japonaise du XX°siècle, n'hésitant pas à faire de longues parenthèses historiques pour bien situer le contexte de l'action. Certains diront que le style journalistique rend l'histoire dure à suivre et le livre difficile à lire, mais son auteur pouvait-il vraiment faire autrement ? Tatouages, drogue, respect des aînés et de la hiérarchie, code de l'honneur, évolution du positionnement de la police vis à vis des yakuzas... Sans les explications de l'auteur, un public non averti n'aurait pas compris certains enjeux, actions et réactions des différents personnages. 

"C'est ça, la vie de yakuza. Tu fumes où tu veux, quand tu veux. 
Le monde entier est ton cendrier"

Bien malgré lui, Adelstein nous rend les yakuzas sympathiques parce qu'il fait le choix de nous présenter leurs travers les plus puérils, leur boulettes les plus ridicules qui se concluent souvent dans un bain de sang beaucoup moins drôle ! On ne peut s'empêcher de voir dans cette horde de criminels une bande de sales gosses, de Robins des Bois qui perdent un temps fou à se faire des croche-pieds entre eux. Bref, une livre à feuilleter, ne serait-ce que pour son thème central, assez peu courant en littérature ! 

Jake ADELSTEIN. Le dernier des yakuzas. Splendeur et décadence d'un hors-la loi au pays du Soleil-Levant. Points, 2017. Trad. Cyril Gay. 384 p. ISBN 978-2-7578-7029-7