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mardi 26 décembre 2023

[BD] Zaï Zaï Zaï Zaï - Fabcaro (2016)

 "La vie est une chienne borgne sous un ciel d'octobre" (Fabcaro)

Voilà des années que je passais devant la couverture épurée de Zaï Zaï Zaï Zaï en me disant qu'il faudrait bien que je l'ouvre un jour : prix Bulle de Cristal*, Prix SNCF du Polar, Prix des libraires de BD, et bien d'autres, courant 2015 et 2016... Même si un succès critique ne signifie rien en lui-même, une bande dessinée aussi primée intrigue forcément. Finalement, je l'ai empruntée à la médiathèque de la Canopée dernièrement. 


Effectivement, elle est vraiment chouette !  

Au moment de payer ses courses, Fabrice, un auteur de bande dessinée, veut présenter la carte de fidélité du magasin, mais il se rend compte qu'il l'a oubliée dans la poche de son autre pantalon. La caissière est perplexe, le vigile arrive aussitôt. Fabrice clame d'abord sa bonne foi, mais il comprend vite qu'on ne le croira pas. Deux options se présentent à lui : se rendre ou disparaître. Qu'à cela ne tienne, l'artiste n'est pas un bandit, seulement un innocent qu'on refuse d'écouter : il prend la fuite après avoir menacé le personnel du magasin avec un poireau, et part se terrer dans un lieu quasi vierge de toute civilisation : la Lozère.   



Quelque part sur la figure des personnages aux traits approximatifs, on devine les regards plus qu'on ne les perçoit. Libre à nous d'imaginer leur perplexité face aux situations plus ou moins comiques qui parsèment le "road trip" de l'artiste en cavale. On peut d'ailleurs facilement s'identifier à ces silhouettes d'hommes et de femmes ordinaires qu'on croise furtivement, l'espace de quelques vignettes. Quant au personnage de Fabrice, on devine facilement _ à l'aide de son prénom, de son métier et de sa description physique_ qu'il s'inspire largement de l'auteur. 

Sur chaque planche flotte un air vaguement absurde, refluant une critique intéressante de la société française, telle qu'elle était il y a une dizaine d'années. Médias, monde politique, des bobos, policiers, idées reçues qui pourrissent nos rapports aux autres... tout le monde en prend pour son grade.  

Les couleurs ocre - jaune - marron qui font l'identité de la BD ne vous donneront peut-être pas envie de vous lancer dans cette lecture, de même que le dessin de Fabcaro _que j'apprécie pour ma part, mais qui peut ne pas plaire. Faites pas gaffe et foncez ! Vous ne le regretterez pas. 

#CDIlycée OK.

#CDIcollège, j'aimerais bien tenter ; y a deux-trois gros mots et une scène de cul (on voit rien), mais je pense qu'en 4° ou 3° ça passe. Si quelqu'un a un avis, je suis preneuse. 

Choisir des planches à vous partager ici s'est avéré difficile, tant les gags et les bons mots sont nombreux. 

Sinon, spéciale dédicace à une collègue qui a la phobie des karaokés ! 

J'ai pas encore vu l'adaptation en film ! Elle est bien ? 

*Bulles de Cristal est un prix littéraire centré sur la bande dessinée, et à destination des 9-25 ans. 

FABCARO. Zaï zaï zaï zaï. Un road movie de Fabcaro. 6 pieds sous terre, 2016. ISBN 978-2-35212-116-9

mercredi 24 août 2016

Soyons sérieux : Les films interdits du IIIe Reich - Felix Moeller (2013)


Soyons sérieux ! 
Parce que ça faisait longtemps...
Voici une fiche de travail suite au visionnage du documentaire de Felix Moeller : Les films interdits du III° Reich (2013). Une pure paraphrase, n'en attendez rien.



Dans les enfers des Archives du Cinéma allemand, situées près de Berlin, sont conservés les films de propagande nazie sortis sous le IIIe Reich. Trois cent d'entre eux sont actuellement interdits à la diffusion car ils délivrent des messages racistes, antisémites, glorifiant le nazisme, la haine et la guerre. Paradoxalement, il reste facile de les récupérer sur Internet, "en contactant des revendeurs d'extrême droite", nous explique une intervenante, ou en suivant des chaînes Youtube de néo-nazis...

Il faut savoir qu'à l'époque, le cinéma était un instrument de pouvoir à part entière pour Goebbels, ministre de la propagande et parfaitement conscient que le septième art pouvait retourner le cerveau des gens. Au plus fort de la guerre, le peuple allemand était un gros consommateur de films et ne passait pas entre les mailles "l'industrie du divertissement nazi". Absurdes mais divertissants _pour des spectateurs démoralisés, les "films de la nation" faisaient pleinement partie de la stratégie de communication du Reich ; Goebbels n'hésitait pas à commander des films à gros budget et à se montrer généreux envers les stars du moment.. Entre autres, Emil Jannings et Heinrich George. Le premier avait choisi de travailler pour le III° Reich, non par conviction, mais parce qu'il gagnait plus qu'à Hollywood et pouvait choisir ses rôles. Le second est toujours une énigme, puisqu'il s'agit d'un acteur défavorable aux idées du Reich qui a changé de camp. 

Le documentaire Les films interdits du III° Reich interroge la nécessité d'une interdiction ou non de ces oeuvres, de nos jours. Si les difficultés d'accès au nom de la protection de l'enfance sont légitimes, elles posent aussi un problème : elles empêchent les jeunes de connaître une partie de l'Histoire qui a bel et bien existé. Alors, on se demande à présent ce qu'il faut faire de toutes ces bobines : sont-elles encore dangereuses ? comment serait perçue leur remise en circulation ? doit-on les oublier ? Certainement pas.

Bientôt la rentrée = TOUS SUR ARTE ! 


Felix Moeller choisit une poignée de films d'époque pour nous permettre de nous faire une opinion : Heimkehr, Le Juif Süss, Suis-je un assassin ? Pour chaque exemple, il nous montre un extrait de l'oeuvre, puis une scène de projection en public, avant de nous faire partager les réactions des spectateurs à l'issue de cette projection.  

Heimkehr : l'action se déroule en Pologne, ou vie une minorité d'Allemands violemment persécutés et torturés par les Polonais. Le procédé est adroit : en adoptant ce point de vue, les Allemands sont victimisés et l'invasion de la Pologne se justifie au motif de la légitime défense. C'est tout simplement l'inverse de la réalité, mais les spectateurs adultes considèrent qu'une jeune qui n'a aucune culture historique et aucun recul pourrait très bien se laisser prendre au piège.

Le Juif Süss fait partie de la quarantaine de films diffusés sous conditions, c'est à dire qu'ils sont ils sont forcément précédés d'une présentation et suivis d'un débat. Il y est question de Süss, un homme ambitieux, malhonnête et amateur de femmes.

Suis-je un assassin ? suscite aujourd'hui encore des réactions contrastées : s'il s'inscrit officiellement dans la longue liste des films de propagande nazie, et veut justifier une élimination massive des personnes handicapées, il adopte un point de vue bien particulier. Une femme apprend qu'elle est très malade et supplie son mari de la tuer avant qu'elle dépérisse ; celui-ci s'exécute. Aujourd'hui, ce long métrage pourrait être compris comme un film en faveur de l'euthanasie. Le réalisateur (Liebeneiner) avait alors pour mission de susciter le débat dans les chaumières à défaut de pouvoir le faire en public _morale chrétienne oblige.


Les réactions des spectateurs _adultes ou scolaires_ se recoupent : 

- Sans connaissances préalables, ces films présentent toujours un danger, surtout pour des adolescents paumés. Ce n'est pas pour rien qu'il existait des films de propagande spécifiquement conçus pour la jeunesse sous le III° Reich. Ils fonctionnaient d'ailleurs très bien sur certains d'entre eux ; aujourd'hui encore, ils pourraient faire basculer du mauvais côté des enfants sensibles aux idées d'extrême droite. 

- Beaucoup sont convaincus que les mécanismes de propagande pourraient fonctionner sur le grand public.
- Les lycéens s'effraient qu'il soit aussi facile d'entrer dans ces films ; les ficelles de la manipulation sont très efficaces, surtout lorsqu'elles font appel à nos sentiments.
  
- Les stéréotypes existent partout, sous différentes formes, même si les Juifs, les Anglais et les handicapés ne sont plus les principales cibles... Cela ne veut pas dire qu'on est hors d'atteinte.

SECOND DEGRÉ !!! - SECOND DEGRÉ !!! - SECOND DEGRÉ !!!

- Il est important de découvrir ces films, mais de manière encadrée. Selon les lycéens parisiens que l'ont peut voir dans le documentaire, une diffusion télévisée et sans explication préalable du Juif Süss pourrait faire des dégâts ! 



En conclusion, à la question "Que faire de tous ces films cachés qui constituent pourtant un pan de l'Histoire ?" la réponse demeure :"On ne sait pas trop", mais historiens et professionnels du cinéma s'accordent à dire qu'une totale ignorance de leur existence est quasiment aussi dangereuse qu'une diffusion large et incontrôlée. La meilleure alternative reste la diffusion encadrée... et l'éducation. 



FELIX MOELLER - Les films interdits du III° Reich. Allemagne, 2013. 
Documentaire, 52 min. 
Lien Dailymotion
Lien Arte + 7  




mardi 19 juillet 2016

L'attaque de la moussaka géante - Panos H. Koutras (1999)

Lors de mon passage au Mirail à Bordeaux, ensemble scolaire privé dont je vous ai parlé maintes fois, j'ai eu l'occasion de travailler tous les samedis matins avec une collègue géniale fan de science-fiction qui m'a ouvert les yeux sur quelques OVNIs cinématographiques, dont L'Attaque de la Moussaka géante. Autant dire que ça m'a pas mal consolée du jeune Sachatte et de ses petits potos bourgeois-bâtards qui faisaient honneur à la sale réputation d'un collège et d'un lycée qui se donnaient du mal, quoi qu'on en dise. Alors Isabelle, si tu passes par là : merci encore de m'avoir fait découvrir ce film ! A mon tour d'élargir le cercle des amateurs de nanars en consacrant un billet à ce long-métrage grec réalisé par Koutras en 1999.



L'histoire (si l'on peut dire)

Nous sommes à Athènes, vraisemblablement à l'aube des années 2000. En cette belle soirée ensoleillée qui laisse entrevoir une nuit torride, chacun vaque à ses occupations : une équipe de chercheurs en astronomie vêtus de blouses roses vérifie que rien de douteux ne vienne assombrir le ciel grec, tandis qu'un trio queer s'apprête à aller faire la fête. Le premier ministre et sa femme toxico s'engueulent au bord de leur immense piscine sous les yeux de leur jeune fils pas vraiment emballé par son assiette de moussaka ; un couple de pantouflards apathiques mangent des chips en regardant la télé. En bref, rien à signaler.

Soudain, une soucoupe volante apparaît ; elle est simultanément repérée par Tara, une dame haute en couleurs qu'on aimerait tous avoir comme pote...





... et Alexis Alexiou, le scientifique qui "étudie les astres" au Centre de recherches cosmiques.




Visiblement, les extraterrestres souhaitent tenter une approche de la population terrienne en débarquant l'une des leurs en plein maquis. Manque de pot, le fils du premier ministre a également choisi cet endroit pour se débarrasser discrètement de sa part de moussaka ; et là, c'est le drame ! Prisonnière des ondes émises par le vaisseau spatial lors de la téléportation de l'ambassadrice choisie, le contenu de l'assiette (mais pas l'assiette !) se met à gonfler, gonfler, jusqu'à prendre des proportions monstrueuses. A partir de ce moment, la moussaka géante ne cessera de se déplacer, écrasant tout sur son passage.  

Vous êtes déjà conquis ? Sachez que le film est disponible en streaming et en intégralité sur Youtube !! 




Tapage médiatique 

Je sais que le moment est très mal choisi pour parler d'un film dans lequel des personnes se font écraser par un monstre fou, alors qu'ils font leur petit bonhomme de chemin sans rien demander à personne. A vrai dire, j'avais commencé à écrire ce petit compte-rendu quelques jours avant l'attentat de Nice, et ce dans le seul but de faire vous faire rire en soulevant les aspects absurdes de ce navet revendiqué. En particulier celui qui forme à mon sens le principal ressort humoristique du film : la réaction des médias locaux, puis nationaux et internationaux face aux ravages de cette "moussaka géante".

Après quelques instants d'incrédulité, pendant lesquels les journalistes privilégient l'hypothèse du canular, la télévision trébuche et s'écrase comme une merde dans le pathos en envoyant à la pelle des images des victimes plus choquantes les unes que les autres. Les médias diffusent en boucle les propos incohérents de témoins choqués ou des vidéos amateurs du morceau de moussaka déambulant dans les rues d'Athènes comme une grosse limace larguée dans un village de Polly Pocket.




Sans oser l'approcher, on dresse un portrait de la bête coiffée de béchamel : quelles sont ses origines ? quels sont ses plans ? que nous veut-elle ? quelles seront ses prochaines cibles ? pourquoi a-t-elle frappé là, et pas ailleurs ? comment s'en débarrasser ?

Les différentes chaînes accordent la parole à des politiques et des notables aux points de vue divers sans que jamais un journaliste n'intervienne pour nuancer... A moins que le zapping effréné des personnages principaux, par qui nous parviennent les images télévisées, nous prive de ces moments privilégiés du débat. Plus rares, certains invités choisissent de se mettre à sa place et de tenter une approche psychologique de la moussaka : s'est-elle sentie agressée à un moment où à un autre ?



On ne parle plus que d'elle partout, elle nous hante, nous obsède ; on n'ose plus taper dans le plat de moussaka familial de peur qu'il nous saute à la gueule et on lit son horoscope en fonction d'elle... 



D'autres assurent qu'elle ne mérite pas notre peur et qu'on ne doit pas s'arrêter de vivre à cause d'elle. De là à tenter le diable... la prudence reste de mise.   



Evi Bey, la journaliste fantasque aux dents longues qui se tape les techniciens dans les toilettes de la chaîne HI TV, est l'incarnation-même des médias avides de scoops et de scandale. Enjambant les cadavres recouverts de sauce barbecue ou d'une quelconque autre substance, ce vautour à l'apparence de femme repère une jeune fille avachie sur le siège conducteur d'une voiture et demande à son cameraman de l'interviewer. Lorsque ce dernier lui fait remarquer que la fille en question est morte, elle n'hésite pas à lui donner les directives suivantes :



Parfait pour rire jaune.  
Tout ce vacarme brassé par les journalistes, toutes ces images tournées sur le dos des victimes, tous ces gens choqués qui n'ont pas eu la force de refuser le micro qu'on leur tendait, et dont les témoignages ne font malheureusement pas avancer le schmilblick... relèvent-ils vraiment de l'exagération ? Avant le 11 septembre, forcément, et c'est pourquoi c'était vraiment très drôle... En 2016, un peu moins, il faut bien le reconnaître.



Le petit plus... 

Vous l'aurez compris, ce pseudo film d'horreur débile au possible et pas effrayant pour deux sous peu être lu de bien des manières. Tout dépend de l'actualité et/ou de ce qu'on a fumé avant. Du coup, je me suis pas mal écartée des propos que je voulais tenir à la base, et c'est sans doute tant mieux pour vous.

Heureusement, l'histoire de coeur décomplexée entre le cherche Alexis et la "modéliste" Tara vient apporter un peu de joie et de douceur dans ce monde de charognards. On appréciera l'ambiance festive du centre de recherches cosmiques, où les scientifiques discutent anniversaires et se draguent gentiment en disant des hétéros qu'ils sont de "l'autre bord". On aimera aussi les gardes-fous de Tara, ce couple d'amis fidèles que forment le terre à terre Dimis et la douce Chanel coiffée de sa perruque bleue. Bien sûr, leur coup de foudre sur fond de soucoupe volante est complètement risible, et bien sûr qu'en regardant la scène du Nescafé glacé sans glaçons et avec trois cuillers de sucre (c'est important) on se demande "pourquoi" ? Mais au moins, c'est une forme d'absurdité qui n'a rien de dangereuse !

C'est assez moche, les effets spéciaux sont... vraiment spéciaux.., la tenue de Tara fait mal aux yeux, la moussaka ressemble plus à un reste de hachis parmentier surgelé qu'à de la moussaka, l'image a un peu trop la tremblote par moments, on se demande toujours pourquoi les gens se sont laissés manger par ce gratin d'aubergines rampant qu'ils voyaient arriver à deux kilomètres, alors qu'ils auraient pu fuir tout simplement. On reste sur la curieuse impression que la riche toxico est le seul personnage à avoir compris le fin mot de l'histoire, mais... ce film existe, et il faut le savoir !

L'attaque de la moussaka géante 
Panos H. Koutras 
Grèce, 1999 
Sortie en France en 2001 
Science-fiction
1h43 


dimanche 1 septembre 2013

Soyons sérieux : le "Dossier information et citoyenneté" publié sur Médiapart (5 mai 2010)



La Ligue de l'Enseignement s'est associée à Médiapart, journal numérique et participatif, pour traiter des rapports épineux qu'entretiennent les européens d'aujourd'hui avec les médias. Un "dossier information et citoyenneté" a donc été réalisé afin de cerner les points de désaccord entre des deux parties et d'y apporter des solutions en vue d'une "réconciliation".


Voici ce que j'en ai retenu : attention pavé !!! 


En même temps vous étiez prévenus

Mis en ligne depuis trois ans déjà, les propos tenus dans les différents articles sont toujours d'actualité : les lecteurs se méfient systématiquement de ce qu'ils lisent dans les journaux, de ce qu'ils voient à la télévision, et ont tendance à se tourner vers de nouvelles formes de médias, tels que les blogs d'information ou les journaux citoyens, qu'ils considèrent comme étant plus "libres", mais qui sont souvent moins professionnels.


Dans son introduction aux différents articles, Nathalie Dollé, une journaliste qui a beaucoup réfléchi aux enjeux de sa profession et au rôle des médias dans la société, se montre sceptique lorsqu'elle constate cette tendance. Selon elle, les professionnels _ceux qui sont munis de leur carte de presse_ et les rédacteurs amateurs n'ont pas les mêmes objectifs. Les premiers diffusent des informations discutées collectivement puis validées, tandis que les seconds partagent des points de vue subjectifs plutôt que de réelles infos. Même si l'on comprend très bien ses inquiétudes, elle n'évoque pas encore les aspects positifs du phénomène, tels que le pouvoir de liberté d'expression, de dénonciation accordé au citoyen lambda _ dont Patrice Flichy, par exemple, parle assez longuement dans Le sacre de l'amateur, ou la complémentarité possible des médias "traditionnels" et "alternatifs". Mais à ce moment-là, est-ce encore du journalisme ? ou autre chose ? 


Allez, soyons sérieux !

Le dossier s'ouvre sur une interview du journaliste Philippe Merlant par Christine Menzaghi, intitulée "Réconcilier les médias avec leur public". Plutôt en faveur d'une évolution des professionnels de la presse en fonction des nouvelles attentes des lecteurs/auditeurs/téléspectateurs, il y parle de son ouvrage : Médias, la faillite d'un contre-pouvoir. Il pense que les gens ne croient plus vraiment ce qui est dit dans les médias, et que les journalistes n'ont ni une connaissance suffisante de leur public, ni un assez grand attachement au média pour lequel ils travaillent. Quand aux différents journaux, leurs objectifs économiques les éloignent de leurs objectifs premiers. Dans cette interview, le tableau dépeint une vision un peu caricaturale de la situation, mais le livre, co-écrit avec Luc Châtel, est sans doute plus nuancé. Heureusement, des solutions existent ; un effort est attendu de la part des journalistes, au niveau de la qualité de l'information et de la prise en compte du public. Les médias citoyens interviennent alors comme un terrain d'entente et de dialogue entre les "professionnels" et les "amateurs", qui constituent également un public insatisfait potentiel. A nuancer aussi. 


Nathalie Dollé place ensuite le débat à l'échelle de l'UE dans l'article "Enjeux, défis et responsabilités de la presse en Europe". Elle rappelle que, depuis une vingtaine d'années, le fonctionnement de la presse a changé : il s'inscrit dans une logique économique peu compatible avec le professionnalisme du journaliste. Comment appliquer la déontologie lorsque l'information devient une marchandise plus ou moins vendeuse ? La profession évolue en tenant compte de ces paramètres : les pigistes se multiplient, au contraire des "permanents", réduisant l'investissement du journaliste, plus vraiment "attaché" au média pour lequel il travaille. Les reporters amateurs prennent aussi de l'ampleur et alimentent les journaux participatifs en prônant leur bonne foi _ et on veut bien les croire, puisqu'on sait tous n'ont rien à gagner en écrivant. Mais qu'en est-il alors de la qualité de l'information ? Les amateurs peuvent, faute de formation, la mettre à mal ; comment être en mesure de respecter les idéaux fondamentaux de la presse (indépendance, rigueur, transparence, impartialité, honnêteté dans le traitement de l'information) lorsqu'on n'y est pas formé ? Il faut de toute façon composer avec ces incertitudes, alors Nathalie Dollé souligne les possibles solutions déjà mises en oeuvre : le renforcement de l'éducation aux médias dans l'UE, la médiation entre public et rédactions, la réhabilitation des codes de déontologie par les journalistes professionnels. 
-> Un article du Monde datant de la même époque aborde la question de la précarité du statut de journaliste aujourd'hui. 



C'est toujours dans ce souci de qualité de l'information que Nathalie Dollé défend la création d'un conseil de presse, déjà largement mise en place dans les autres pays d'Europe : "La France finira-t-elle par se doter d'un conseil de presse ?" Il présenterait bien des avantages, car il amènerait forcément la réflexion sur le métier de journaliste. Mais cette instance est perçue comme un outil de censure pour beaucoup de lecteurs et de professionnels.

"_Ca va ? Tout le monde suit, jusque là ?
_Euh...." 

Raison de plus pour se pencher sur la manière de "former les artisans de la démocratie". Selon Loïc Hervouet, enseignant en éthique du journalisme, les étudiants de sa discipline ont tous une vision de leur futur métier qu'ils gagneraient à enrichir : concilier les apports théoriques souvent méprisés et la pratique "sur le terrain" serait alors la clé d'un journalisme défenseur de la démocratie et de la citoyenneté. Cela parait évident ? Peut-être, mais visiblement les choses ne se passent pas toujours de cette manière, en partie par manque de méthode et de connaissance de l'évolution du métier. Tiens, j'ai toujours pensé qu'on était bien calés _ voire trop..._ côté formation théorique, en France !


Pour clôturer ce dossier, Roland Cayrol nous fait une révélation : avec Internet, on ne s'informe pas de la même manière que lorsqu'on lit un journal ! Il ne dit pas que cela, heureusement, à Joël Roman qui recueille ses propos, il encourage aussi l'activité des amateurs : "Il faut obtenir que la participation citoyenne se mêle de l'information". L'internaute qui veut s'informer se concentre plus sur les dépêches, les successions d'événements, d'images, que sur la réflexion journalistique autour des informations lues. L'universitaire laisse entendre que les professionnels eux-même suivent le mouvement, et ne sont plus vraiment spécialistes des rubriques qu'ils alimentent. De leur côté, les lecteurs sont mieux armés pour forger leur propre jugement, car ils se méfient des politiques, des médias et des institutions en général. C'est pourquoi leur voix mérite plus que jamais d'être entendue lorsque les débats autour des médias et de l'information ont lieu. Roland Cayrol en profite pour rappeler l'importance d'une éducation aux médias pour tous. Voilà un dialogue intéressant à lire, mais qui me laisse perplexe sur deux points : tout d'abord, la dépêche n'est pas seulement une information sous forme simplifiée ; c'est aussi une information qui a la chance de ne pas être encore trop déformée par des médias sous influence. Pour beaucoup de personnes se réfèrent aux dépêches pour leur aspect "brut" plus que pour leur forme simplifiée. Ensuite, Roland Cayrol botte en touche un peu trop rapidement le problème des grands groupes de presse et de leur monopole sur l'information.


Si tous les contributeurs du dossier n'accordent pas la même importance aux médias citoyens ou à la voix des reporters amateurs, tous s'accordent pour valoriser l'éducation aux médias dès le plus jeune âge et sont en faveur d'une remise en question des professionnels de l'information sur leurs pratiques. 


Ouh, que de couleurs dans ce billet ! On se croirait sur un site Internet de 1997, le fond gris moucheté en moins !

"Dossier information et citoyenneté" (5 mai 2010) (dossier). Mediapart (blogs). 14p. [en ligne] Url : http://blogs.mediapart.fr/edition/societe-de-linformation-et-democratie/article/050510/dossier-de-reflexion-sur-la-qualit. Consulté le 31 août 2013. 


On se tente quelques descripteurs Motbis ? Il me semble  que ce dossier pourrait être lu par des lycéens...


Ou pas !

JOURNALISME / EDUCATION AUX MÉDIAS / DIFFUSION DE L'INFORMATION / MARCHE DE L'INFORMATION / EUROPE / 2010- / 


lundi 19 novembre 2012

La société numérique en question(s) - Isabelle Compiègne - 2011



C'est en la questionnant, en explorant sa complexité que l'on peut comprendre la société actuelle et appréhender son évolution. Ainsi, Isabelle Compiègne nous propose de réfléchir aux aspects de la "société numérique" et aux réalités qu'elle soulève. Va-t-elle dans le sens d'une démocratisation des savoirs, ou aggrave-t-elle les inégalités ? Doit-on la placer sous le signe de l'interactivité et du renforcement de la communication, ou marque-t-elle plutôt le début d'une déshumanisation du lien social, voire d'une surveillance ininterrompue ? Toutes ces questions ne trouveront pas de réponses, mais elles auront le mérite d'avoir été soulevées. 






        Isabelle Compiègne a tenté de définir les contours de cette « société numérique » mise à l'honneur dans l'ouvrage. Il faut dire que cette expression courante s'inscrit dans la même mouvance que les autres « sociétés de » (de l'information, des réseaux …).

Elle marque ici la conciliation entre l'essor des technologies pour l'information et la communication, et une tendance générale des hommes à fonctionner en réseau. Ce phénomène est matérialisé par des outils faisant appel aux technologies numériques. Souvent destinés à un usage individuel et personnel, ces nouveaux appareils (téléphones mobiles, smartphones, ordinateurs, tablettes, lecteurs mp3) sont fabriqués en grand nombre et largement diffusés. Faut-il alors croire au déterminisme technologique (1) de Mac Luhan ou, au contraire, à l'apparition d'objets répondant aux besoins d'un humain placé au coeur du réseau ? Isabelle Compiègne semble opter pour la deuxième hypothèse.

      Quoiqu'il en soit, la société numérique correspond à une réalité très inspirée de grandes représentations mythiques des sciences et des technologies. Issues de la pensée collective, elles mêlent l'admiration pour l'efficacité, la puissance des appareils de communication et d'information, le rêve d'un brouillage des repères spatio-temporels, et la crainte de machines plus fortes que l'homme, ou de la surveillance permanente de Big Brother. Aussi, les ordinateurs, les téléphones portables sont-ils des objets aussi fascinants qu'intrigants. L'homme peut-il correctement s'insérer dans une société où sa position sera forcément marquée par la mobilité ? Sans doute, s'il adapte le processus de socialisation aux exigences de son temps.


Le rapport à soi sensiblement modifié.


         Nous l'avions déjà vu en lisant Les liaisons numériques, vers unenouvelle socialbilité d'Antonio Casilli, l'hypothèse est encore soulevée ici : le rapport de l'homme à lui-même, à son corps comme à ses idées, connaît des changements. Nous devenons des « homo numericus » : nous pouvons faire plusieurs choses en même temps, jongler entre les échange avec nos pairs et notre activité professionnelle. Nous voulons rentabiliser au maximum notre temps en sollicitant plusieurs de nos sens dans des buts d'information et de communication, et cela influe sur notre manière d'être : le caractère très individuel de nos sociétés est conforté par le recours à des objets personnels pour communiquer. Le plus drôle, c'est qu'en écrivant mon interprétation de la lecture de ce livret, j'écoute aussi une conférence sur la vie de Bram Stocker tenue lors du Festival du Vampire et publiée peu après sur Youtube. Mes oreilles sont libres, faudrait pas gâcher.

          On se rapproche dangereusement (ou pas) de certains mobiles de la science fiction où hommes et machines sont indissociables. Des cyborgs au transhumanisme, l'évolution humaine implique forcément des attributs technologiques divers et une conciliation du monde réel et des sociétés virtuelles. En effet, chacun de nous peut créer sa « vie parallèle » en jouant à Second Life sur la toile, par exemple : c'est l'opportunité de se créer un « avatar » parfait de corps et d'esprit... peut-être en dépit de l'intégrité de sa « vraie » personne. Faut-il s'en réjouir ou s'en inquiéter ? Sans doute suffit-il juste d'avoir assez conscience de cette évolution pour en tirer profit et éviter les zones d'ombre (malveillance, dépendance aux TIC, déni de soi).

         Les mutations ne se limitent pas l'apparence physique de l'homme : les modes de stockage, l'hypertexte, le multimédia influent sur la manière de penser de l'homme. Ce phénomène n'est pas nouveau : de tous temps, les technologies intellectuelles ont amené le cerveau humain, extrêmement plastique, à s'adapter aux activités qui lui sont proposées. C'est pourquoi, de nos jours, le cerveau est caractérisé de « multitâches ». Les plus optimistes y voient une amélioration des capacités de l'homme, d'autres sont réticents et craignent un impact négatif dû à la surcharge cognitive, à l'hyper-attention, tels que la régression de la mémoire et de la réflexion. Il est important de constater une « fracture cognitive » en marge de la « fracture numérique » : si tout le monde n'est pas à égalité face aux technologies, tout le monde ne connaît pas non plus les mêmes transformations cognitives.

        Si le rapport de l'homme à lui-même évolue, il en va de même pour la prise en compte de l'Autre... même si tout ne change pas catégoriquement. Les interactions humaines prennent des formes différentes à l'ère du numérique : l'échange en face à face, par exemple, n'est plus indispensable à la mise en place d'une situation de communication, même s'il demeure important pour entretenir une relation de longue durée. Les téléphones, les smartphones, les ordinateurs permettent un contact non présentiel et pourtant instantané entre plusieurs personnes. Ils ouvrent ainsi la voie à une nouvelle sociabilité. Parallèlement, on note l'apparition de communautés virtuelles basées sur les centres d'intérêts ciblés, significatives d'une démarche de socialisation bien particulière : au lieu d'apprendre à se connaître et à se découvrir des points communs, les individus viennent s'intégrer dans un groupe en mettant en avant la petite partie d'eux-même qui les rapproche des autres. Si la solidarité est nécessaire à la survie et à la prospérité de ces sphères virtuelles, l'ouverture au monde est remise en cause : si les personnes d'un même groupe communiquent perpétuellement entre elles, elles se privent du contact de tous les autres.

          Toujours est-il que l'expression du « moi » face à l'autre devient la condition à la socialisation. Le succès des blogs et des réseaux sociaux illustrent bien ce phénomène : c'est en parlant de soi qu'on attire l'attention des autres et qu'on crée des liens. Bien entendu, la diversification des modes de sociabilité n'excluent pas les façons « traditionnelles » de nouer le contact. A trop parler de soi, on court le risque de brouiller les frontières entre vie privée et vie publique, et de devenir une proie facile pour les personnes mues par des enjeux commerciaux, politiques ou tout simplement malveillants. En effet, la société numérique symbolise à la fois la liberté d'expression et le risque d'un contrôle des échanges. La cybernétique et les débuts d'Internet sont marqués par leur idéal premier : accorder à tous la parole et la possibilité de s'informer. Mais les technologies facilitant l'expression de tous sont aussi celles qui facilitent le fichage et la localisation en tirant profit des informations données volontairement ou par inadvertance. Elles contribuent donc à la mise en place d'une société de surveillance, à la fois redoutée et demandée par les citoyens, pour des raisons sécuritaires. D'autant plus que cette surveillance prend, elle aussi, une nouvelle forme : à Big Brother, l'instance supérieure contrôlant les masses, succèdent des masses dont les individus se surveillent les uns les autres. En résistance à cette évolution d'une expression de soi déviée de ses objectifs premiers, des contre-pouvoirs se mettent en place : on peut citer la CNIL, l'Habeas Corpus du numérique. Cependant, la protection à l'excès ne suffit pas : il vaut mieux amener les citoyens à prendre conscience des risques pour élaborer eux-même leurs propres stratégies de vigilance. 


La puissance des peuples dans la société numérique.

De nos jours, détenir l'information est un pouvoir ; les sociétés démocrates mettent donc un point d'honneur à favoriser l'accès pour tous aux sources de connaissances. Elles visent ainsi l'utopie du savoir universel qui guidait un grand nombre de scientifiques et d'intellectuels, bien avant l'apparition des TIC. Isabelle Compiègne cite les exemples des travaux de Paul Otlet, créateur du Mondaneum (2) et de la CDU (3), de Vannevar Bush, inventeur de l'hypertexte facilitant les démarches de recherche et d'organisation des connaissances. Elle évoque également le projet de bibliothèque universelle né dans l'esprit de l'informaticien Ted Nelson : Xanadu.

Si les nouvelles technologies améliorent le partage des savoirs, et notamment des savoirs scientifiques, l'accès à toutes les informations pour tous est loin d'être assuré, car l'information a souvent un prix. D'une part, des restrictions s'appliquent à la diffusion illégale d'une information, telles que la loi DAVDSI et d'HADOPI, afin d'en protéger son créateur. Sur Internet, des partenariats commerciaux avec les moteurs de recherche mettent en évidence certains sites, certaines sources, au détriment d'autres non moins fiables. Ensuite, la trop grande quantité d'informations disponibles brouille les pistes et rend difficiles les recherches : la classification est loin d'être de mise sur le web, l'hypertexte peut nous égarer et la recherche textuelle a ses limites à l'ère du multimédia. Enfin, la fracture numérique perdure dans toutes les sociétés ; tout le monde ne possède pas l'équipement technologique ou le capital socio-culturel nécessaire aux démarches d'accès au savoir.

Pourtant, la société numérique serait significative d'une redistribution des pouvoirs. Dans les démocraties, les citoyens sont assez décomplexés pour ne plus avoir peur de donner leur avis avant-même de se poser la question de leur légitimité. Les TIC deviennent alors des moyens d'expression particulièrement faciles à utiliser, une fois qu'on peut bénéficier du matériel nécessaire : le web 2.0 permet à tous de devenir un acteur de l'information.

Le journalisme participatif est révélateur de la liberté d'expression demandée par les citoyens : sur Agoravox, les reporters en herbe peuvent écrire des articles et les enrichir de vidéos, de sons captés par leurs propres portables, appareils photos. On peut se demander si un tel contrôle de l'information par les citoyens ne constitue pas un contre-pouvoir à une éventuelle manipulation des médias de masses très souvent évoquée. Des problèmes se posent : les citoyens demeurent des journalistes amateurs qui, de fait, ne sont pas censés respecter les règles du métier. Ils peuvent donc se laisser aller à des approximations et à l'expression de leur point de vue personnel. Venant d'eux, ces imperfections sont tolérées et donnent même un aspect « naturel » que les professionnels se réapproprient ; parallèlement à leur activité, ces derniers ressentent le besoin de « se lâcher » sur un blog d'humeur ou sur les réseaux sociaux.

Mais Isabelle Compiègne reste mesurée quant au « cinquième pouvoir » des médias participatifs _ en référence au « quatrième pouvoir » des médias de masse : tant que les citoyens se préoccuperont en priorité de faire partager leur avis personnel aux autres, au lieu de former des groupes, de s'organiser pour atteindre un objectif commun, on ne pourra pas parler de véritable « pouvoir » populaire.


Pistes de réponses aux problématiques de la société numérique

On contrôle mieux une situation lorsqu'on a conscience de ses propres atouts et de ses propres limites. Certes, cette vérité générale pourrait bien ne nous emmener nulle part, mais elle correspond bien à ce que m'évoque la lecture de La société numérique en question(s) d'Isabelle Compiègne : l'impact du numérique dans la société n'a de raison d'être craint ou redouté que si les citoyens (ou futurs citoyens) l'ignorent ou le méconnaissent. D'où l'intérêt d'une formation de tous aux réalités de la société _ et pas seulement aux outils de télécommunication et à leurs « dangers ». Elle prendra des formes diverses, allant de la mise en place d'une éducation à l'information pour les jeunes, à l'accent mis sur l'importance de la formation tout au long de la vie, en passant par l'acceptation d'une évolution constante de nos cerveaux en fonction de nos activités et des exigences de notre société. Si l'auteur ne consacre pas nettement de chapitre à la formation de ceux qui composent la société numérique, c'est parce que la question est abordée à tous les niveaux de l'ouvrage.

La société numérique en question(s) offre un panorama intéressant de notre environnement actuel en abordant beaucoup de ses facettes encore incertaines. Pour les lecteurs non avertis des sciences de l'information et de la communication, cette courte publication est tout à fait abordable ; d'autant plus qu'elle a été rédigée par une enseignants. L'ensemble est donc très structuré, bien dirigé, bien écrit, et par conséquent assez agréable à lire. Pour les documentalistes, coutumiers des questions liées à la société numérique, elle constitue un bon récapitulatif propre à leur rafraîchir la mémoire, sans vraiment leur apporter de grandes nouveautés. Les spécialistes pourront même trouver l'ouvrage un peu trop condensé et pas assez approfondi. Mais le but n'est pas de faire de grandes découvertes : Isabelle Compiègne, comme beaucoup de profs, préfère soulever les points « chauds » pour nous amener à réfléchir par nous-même.


1) Mac Luhan défendait l'idée d'une pensée et d'une action humaine modelées par les outils et les technologies propres à chaque époque.

2) Mondaneum : projet de rassemblement et d'organisation de tous les savoirs

3) CDU : Classification décimale universelle


Sources : 

  • COMPIEGNE, Isabelle. La société numérique en question(s). Sciences Humaines Editions, Auxerre. Coll. « La petite bibliothèque de Sciences Humaines ». 2011. 128 p.


  • CASILLI, Antonio A. Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité? Seuil, Paris. "La couleur des idées". 2010. 336p. 


samedi 2 avril 2011

Dans la série : j'aimais lire, mais il m'a guérie : Jérôme Bourdon - Introduction aux médias (2009, 3°édition)

D'ailleurs, "aimer lire", qu'est ce que ça signifie? ;-) Débat en cours...

Dans son Introduction aux médias, Jérôme Bourdon présente les médias sous trois angles : les approches théoriques dont ils sont l'objet, puis les études des messages qu'ils diffusent. Il évoque, pour finir, l'impact ou non de ces médias sur les usagers, et le rôle des Etats dans leur fonctionnement.

Je n'ai pas demandé à l'éditeur l'autorisation de publier la couverture de l'ouvrage sur ce blog, mais il aurait sans doute été d'accord. De toute façon, un peu de pub ne fait jamais de mal, même si je ne vois pas qui irait mettre ses sous là-dedans, vu qu'il est en 18 exemplaires dans toutes les BU. 


On est bien d'accord, l'Introduction aux médias est un ouvrage destiné aux étudiants et aux chercheurs qui s'intéressent à l'histoire en ébullition constante des médias; c'est le genre de livres qu'on parcourt en prenant des notes, et dont on saute quelques chapitres pour arriver à celui qui nous intéresse. Malgré tout, il est intéressant d'en dégager les grandes lignes :  si les idées sont formulées de manière assez pointues (quoique pas tant que ça, puisque j'arrive dans l'ensemble à les comprendre), le contenu peut intéresser tout le monde.

Jérôme Bourdon définit les médias comme des "techniques d'élaboration et de circulation d'informations parmi de vastes publics". Pour qu'un média fonctionne, il faut : un émetteur, un récepteur, une technique, un contenu informationnel. Il distingue les médias de diffusion (où le récepteur est passif), des médias de communication (où il y a un échange entre l'émetteur et le récepteur). Avec Internet, ces deux types de médias peuvent être rapprochés, et même se confondre.

Théories des médias 
Scientifiques ou profanes, les études menées sur les médias sont toutes enrichissantes. Chacune d'elles s'inscrit dans un ou plusieurs courants de pensée :

- le courant des empiriques s'appuie sur des enquêtes menées à une échelle locale auprès d'usagers en autonomie   
- le courant critique considèrent que les médias sont nécessairement les instruments d'un pouvoir manipulateur et qu'il faut avant toute chose les décrypter.  

- les chercheurs dits "prophétiques" proposent des visions d'un futur où la presse, la radio, le web, la télé, ont un rôle à jouer dans la société. Les plus optimistes estiment que le partage des informations et l'intelligence collective représentent l'espoir d'une démocratie idéale, alors que d'autres craignent les dangers de la massification et d'une même culture dispensée à une foule influençable.  
- les "scientifiques", qu'ils soient empiriques ou critiques, procèdent pas enquêtes et n'en tirent pas de prévisions. Les empiriques en déduisent que les médias peuvent influencer les populations, mais modérément et dans certaines conditions. Les critiques ont un point de vue pessimiste.  

Les études des chercheurs font appel à plusieurs théories; le cloisonnement est de moins en moins de rigueur, en fonction du parcours du chercheur, des évolutions théoriques qui suivent souvent le cours de l'histoire, des transformations des médias. On ne peut plus les observer de la même manière qu'il y a 100 ans. 

Les usagers et les messages 
Jérôme Bourdon préfère le terme d'usager à celui de "public", car le récepteur est de plus en plus actif face aux médias, ne serait-ce que pour comprendre le message perçu. Pour étudier les effets ou non effets des médias sur les usagers, donc, des modalités d'analyse de contenus ont été mises en place : 

- la théorie des effets limités, comme son nom l'indique, défend l'idée que le public n'est pas aussi influençable qu'il n'y paraît, et qu'il n'est que partiellement façonné par les médias. L'auteur cite Gabriel Tarde, qui affirme que les informations d'actualité ont effectivement une présence dans les conversations privées. 
- la reconnaissance des effets est pourtant inévitable. Pour Lazarsfeld, théoricien du two step flow (= communication à 2 étages), la télévision renforce les attitudes violentes propres à l'humain. Il devient difficile de savoir si les médias transmettent des idées, des valeurs à la société, ou si elles en sont le reflet. Gerbner va dans son sens en émettant la possibilité pour un gros consommateur de télé, d'avoir une représentation déformée de la réalité. Il serait plus sage de dire que les médias ont une fonction d'agenda : il ne nous disent pas quoi penser, mais ils nous disent tout de même à quoi penser, on soulevant des débats, des sujets, des opinions, en suscitant les réactions. 

- le knowledge gap est un paramètre à prendre en compte : les médias de masse sont ils un frein à la démocratie plutôt qu'un catalyseur? Selon la théorie de la "fracture culturelle", dans toute démarche de démocratisation, il y aurait un risque d'agrandir les inégalités en voulant les réduire. Comme tout le monde n'a pas les mêmes clés de lecture, les média peuvent avoir un effet négatifs chez certains. 

Après avoir fait le point sur les différentes modalités d'analyse des usages, l'auteur se penche sur les différentes possibilités d'analyser les messages. Elles mobilisent généralement des connaissances en sémiologie, c'est à dire "la science qui étudie les systèmes de signes au sein de la vie sociale" (définition proposée par J. Bourdon). Les connotations présentes dans les messages sont donc à prendre en compte autant que le sens premier. L'approche par l'analyse du discours est une autres façon d'aborder les médias : tenir compte de la rhétorique, de l'argumentation, de l'orientation des propos tenus sont souvent révélateurs.

Il ressort de ces études méthodiquement menées que les usagers savent relativement bien se protéger des médias. Il est encore difficile de se prononcer sur les pratiques des internautes, qui laissent beaucoup de traces d'usages, mais qui sont invisibles.

Politiques, organisations et métiers
Cette troisième et dernière partie de l'Introduction aux médias veut notamment faire comprendre que s'intéresser à la "politique des médias", c'est savoir se détacher des idées reçues, telles que : "les médias sont nocifs" ou "les médias sont obligatoirement manipulés par un pouvoir".

En bâtissant sa typologie sur les principaux régimes gouvernementaux, Jérôme Bourdon dresse des modèles de fonctionnement des médias :

- le modèle autoritaire : c'est avec et contre lui que la presse est née. Les médias sont surveillés par l'Etat, mais ils en sont indépendants. La censure est possible

- le modèle totalitaire : les médias sont soumis au pouvoir, qui contrôle les journalistes et ce qu'ils publient.

- le modèle libéral : la liberté d'expression est effective. L'information politique est diffusée de façon à ce que le citoyen puisse procéder à son choix. Mais les limites viennent casser l'idéal : il s'agit de déterminer où se termine la liberté d'expression.

Les médias sont alors soumis à une "responsabilité sociale"; ils font partie, directement ou non, du service public et se doivent de remplir des missions d'intérêt général telles que : éduquer, cultiver, divertir mais pas n'importe comment. L'audiovisuel a parfois du mal à se plier à cette idée de service public et aux exigences qu'il implique. A présent, les réseaux semblent vouloir faire revivre cet idéal de liberté d'expression, en essayant de refléter la démocratie et la pluralité d'opinions.


BOURDON, Jérôme. Introduction aux médias. Paris, Montchrestien Lextenso. Coll. Clefs. Politique. 3°éd. 2009. 158 p.

Jérôme Bourdon est historien et sociologue des médias. Il a notamment mené des recherches sur la télévision. 


samedi 5 mars 2011

Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité? - Antonio A. Casilli - 2010

Antonio A. Casilli est sociologue.
Chercheur au Centre Edgar Morin de l'EHESS, il y enseigne la socio-anthropologie.
Son blog : http://www.bodyspacesociety.eu/

A travers Les liaisons numériques, Antonio Casilli montre qu'il n'est pas du tout incongru d'observer l'apparition des réseaux numériques sous un angle sociologique. Si les années 90 ont assisté, sceptiques, à l'émergence de l'informatique et d'Internet dans les foyers, le XXI°siècle reconnaît pleinement l'existence d'un web de communication, et donc socialisant (blogs, réseaux sociaux, sites participatifs), en plus d'un web qu'on pourrait appeler d'"information" (sites internet, services administratifs ou commerciaux).

Prenant le parti d'une "dédramatisation" des usages d'Internet couramment perçus comme nocifs, il s'attache à démonter des croyances courantes, telles que :
- le monde physique et le monde virtuel sont clairement séparés; par les pratiques en ligne, on court le risque de délaisser la "vraie" vie.
- on remplace notre corps par des avatars qui sont plus beaux que nous, ce qui est dangereux pour notre corps.
- les technologies de l'information et de la communication sont désocialisantes.



L'ouvrage s'organise en 3 temps : il est d'abord question du nouveau rapport de l'homme à l'espace, et par conséquent de sa vision excentrée des sphères privées et publiques; puis on y aborde la "quête du corps" à travers l'usage de photos, d'avatars. Enfin, un dernier chapitre se penche sur la "force" et la "profondeur" des liaisons numériques. Résultat : une bonne brique de 330 pages!

Cependant, la lecture en est tout à fait accessible, voire vraiment agréable dans sa forme; mais si le contenu, qui motive notre intérêt initial pour ce livre, arrive à nous tenir en haleine, c'est parce qu'il est truffé d'exemples, de témoignages et de sujets qui nous parlent et nous concernent - il n'est pas exagéré de le dire ainsi désormais - au quotidien. Qui n'est pas concerné par ce paradoxe qui consiste à vouloir protéger sa vie privée et à la déballer par bribes, délibérément, sur des sites qui conservent durablement nos propos?

Le chapitre Espèces de (cyber)espaces présente les formes et les paradoxes de sociétés en transformation, où les frontières entre le privé et le public deviennent flottantes. Le vocabulaire de l'informatique et d'Internet est révélateur de cette double tension "espace personnel réorganisant l'ordre domestique" (fenêtre, page d'accueil, hébergement) et "ouverture dans l'espace" (navigation, surf, blogosphère). On organise son blog, son site, son profil Facebook comme un appart qu'on range avant l'arrivée des amis; mais s'il y a une maison, il y a donc aussi une rue, un quartier, une cité, des biens à partager, une démocratie à protéger et à exercer. Alors question : les réseaux virtuels sont-ils des parodies de groupes sociaux où l'on se replie sur soi quand ça nous arrange, ou des communistes qui veulent déjouer les lois de la propriété et la logique de marché avec le partage, le peer-to-peer? Les deux peut-être?

Même s'il apparaît que les rapports sociaux hors ligne ne font ni plus ni moins que se reproduire en ligne, via ces communautés virtuelles, Casilli remarque l'apparition d'un "esprit Internet", basé sur la gratuité, la libre expression, l'envie de faire entendre son point de vue et de rétablir une démocratie qui n'est plus crédible "IRL". Cela voudrait-il dire qu'on se construit des villes idéales sur le web dans l'espoir de tuer les populations réelles? Non. Les deux "mondes", réel et virtuel, se complètent, s'enrichissent l'un l'autre par la critique, et sont indispensables dans l'exercice de la démocratie. Le débat est particulièrement prégnant dans le domaine des médias et du journalisme, où presse en ligne et presse numérique se crèpent le chignon et se dénigrent: l'une est trop chère, trop possédée politiquement, pas assez interactive; l'autre n'est pas de bonne qualité, ne respecte pas les codes du journalisme, permet à tout le monde d'écrire partout. Pourtant, les deux survivent quoiqu'on en dise, et contribuent à notre information.

Dans la seconde grande partie Quête de corps, quête de soi, Casilli nous fait remarquer qu'à travers les écrans, on est confrontés à des corps parfaits, et qu'on s'invente des avatars tout aussi esthétiques. Cette transposition du corps dans le monde virtuel ne tient pas que de la rêverie. Elle détermine la manière dont on se perçoit dans la réalité, et met en valeur un besoin de liberté d'agir sur un corps qui nous échappe : d'où l'apparition d'une médecine 2.0, d'une opposition à un "monopole médical" qui interdit aux gens de se faire greffer une oreille parlante sur l'avant-bras (voir l'expérience de Stelarc).
Cependant, la sociabilité numérique entre en jeu dans la prise de conscience du corps parce qu'elle facilite l'échange entre des personnes souffrant de pathologies diverses, de handicaps, d'améliorer son confort, d'exprimer sa douleur et ses progrès, de ne pas perdre de vue son statut d'humain, sérieusement caché sous  l'étiquette : "malade" ou "handicapé".
Par ailleurs, une observation menée sur Facebook vient nous rappeler que l'image de soi, de son corps, se constitue avec les autres,  et par rapport aux autres.

Un troisième chapitre se focalise sur "la force des liaisons numériques". Partant des craintes soulevées entre autres par Philippe Breton, Casilli évoque une partie de la société japonaise qui correspond parfaitement à la représentation courante du geek asocial terré dans sa chambre : les murés. A travers ces "murés", il montre que les communautés en ligne permettent une liberté d'expression de valorisation de soi que le monde physique rend parfois difficile. Aussi, un geek n'est pas à coup sûr un être désocialisé et solitaire; mais à partir du moment où on oppose espace concret et espace en ligne, on s'expose à le croire.

Les liaisons numériques complètent donc la vie sociale plus qu'elles ne sont un facteur d'isolement, bien que, généralement, elles sont assez superficielles. Avec les réseaux sociaux, le friending regroupe les personnes liées par un contact commun ou par un centre d'intérêt, mais n'a pas pour finalité d'aboutir sur une amitié profonde. Pourtant, il a son importance : il comble les possibles manques relationnels des internautes, qui peuvent échanger, partager sans être sous le joug du lourd pacte qui scelle une amitié profonde.

Si leurs liens demeurent fins comme un fil de pêche, les membres d'une même communauté virtuelles peuvent-ils se faire confiance? Oui, si les internautes estiment que les interactions avec leurs semblables sont assez nombreuses, s'ils se sentent proches d'eux. Plus ils s'accorderont de confiance, plus la sociabilité d'un réseau sera perceptible. Cependant, les espaces virtuels comptent leur lot de pollueurs : les trolls. De façon plus ou moins volontaires, ces hors-la-loi des communautés en ligne interviennent pour pirater les interactions entre les membres dans le pire des cas, mais plus couramment pour émettre des messages malveillants ou hors sujet. Potentiellement gênants, ils n'ont pas d'impact fort sur les réseaux, qui sont assez organisés pour engager leurs membres à l'autorégulation et pour mettre en place une régulation. 

"Pour ses usagers, la socialité d'Internet ne se substitue pas aux rapports de travail, de parenté, d'amitié. Elle se cumule avec eux. Les technologies numériques ne représentent donc pas une menace pour le lien social. Elles en constituent au contraire des modalités complémentaires." (p.324-325)

CASILLI, Antonio A. Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité? Seuil, Paris. "La couleur des idées". 2010. 336p. 


Un site autour de l'ouvrage et des thématiques qu'il aborde (eh ouais, ça y est, je suis fan donc je fais de la pub!) 


Image piquée sur Decitre. 






lundi 27 décembre 2010

Citizen Kane - Orson Welles (1941)


En 1940, aux Etats Unis.

Le journaliste Thomson enquête sur la vie et la mort de Charles Kane, une personnalité rendue mystérieuse et inconnue par sa notoriété-même.

Propriétaire d'une mine d'or, la mère de Kane le confie, alors qu'il est encore enfant, à un banquier chargé de lui apprendre à gérer sa fortune future. Quand il en prend enfin possession, bien des années plus tard, il décide de l'investir dans la presse, et s'impose à la tête du journal l'Inquirer auquel il va donner plus d'ampleur en modifiant quelque peu la ligne éditoriale et en prônant la transparence.

Le succès de cette démarche lui donne alors des ailes, et, conforté par son mariage avec la nièce du président des États Unis ainsi que par sa grande fortune, il se tourne vers la carrière politique. C'est là que les choses se gâtent : il n'a pas réalisé que sa maîtresse, une chanteuse d'opéra en devenir, pouvait être une source de scandale et créer un obstacle à sa progression.

Condamné à ne jamais atteindre un haut rang politique, il lui reste quand même sa fortune et la sus-citée bonne copine à laquelle il décide de se consacrer. Elle devient sa seconde femme, et iI entend la rendre heureuse en lui payant des trucs : cours de chant, une scène à elle, un manoir dans lequel ils se retirent tous deux. Cependant, la solitude va vite se faire sentir.

Mais plus encore que sa vie, c'est sa mort qui passionne les foules : en effet, le vieux Kane finira par expirer, seul, dans son domaine qu'il a baptisé "Xanadu", en prononçant "rosebud", "bouton de rose". Pourquoi rosebud et pas autre chose? c'est ce que Thomson voudrait savoir.

Le grand puzzle

Au début de son enquête, Thomson dispose d'une masse d'informations de type journalistiques, qui relatent les événements clé de la vie de Charles Kane, la manière dont il est perçu par la population, par la presse. Ces informations, dont nous prenons connaissances dans les premières minutes du film, lui sont proposées pèle-mêle et sans interprétation, bien qu'elles soient parfois contradictoires.

Le voilà face à une sorte de grand puzzle dans toutes les pièces sont mélangées, et qu'il doit reconstituer. A lui de faire son boulot en sachant distinguer l'information de la rumeur et de la légende, pour dresser un tableau du personnage à même de le guider vers le fameux bouton de rose. Ici, faire le puzzle, c'est non seulement lier les morceaux qu'on a sous la main, mais savoir retrouver ceux qui manquent.

Pour avancer, il comprend qu'il doit s'appuyer sur des éléments autres que ceux dont il dispose déjà. Il se lance donc dans l'étude des témoignages de ceux qui ont fait partie de l'entourage de Kane, à différents moments de sa vie : le tuteur, à travers ses mémoires, un ami, la seconde femme, le majordome du manoir de Xanadu.

Au fil des flashbacks, Thomson comprendra que la force de la mutualisation des informations a néanmoins ses limites, et qu'il arrive parfois que les pièces d'un puzzle se perdent définitivement dans la nature.

01/01/2011

Bonne année 2011! :-)

lundi 20 décembre 2010

Une presse sans Gutenberg - Jean-François Fogel - Bruno Patino

Après s'être intéressés à l'audience et à la rentabilité du site internet du Monde, Jean François Fogel et Bruno Patino ont réfléchi, à partir de cette expérience, à l'évolution du journalisme et aux mutations que la profession rencontre avec l'émergence d'une presse en ligne. On est alors en 2000.

Dans Une presse sans Gutenberg, les auteurs prennent le parti d'une rupture entre la presse écrite, plus généralement les médias de masse, et la presse disponible sur Internet, sans jugement de valeurs, d'ailleurs. Le métier d'un journaliste qui publie dans un quotidien en vrai papier recyclé est trop différent ce celui qui alimente la presse pas palpable, pour qu'on hésite à déclarer le changement d'ère. Le cyberespace et le monde réel sont ici deux univers distincts.



Ce changement d'ère n'est pas synonyme de mort du journalisme; avec ce média atypique qu'est Internet, une nouvelle branche de la profession s'allonge et bourgeonne rapidement et solidement.


Je ne parlerai pas de l'ouvrage en entier, intéressant d'ailleurs, mais la large place qu'il accorde à l'audience et plus particulièrement aux "lecteurs" de presse en ligne, me sert d'appui pour exprimer quelques remarques générales.

Jusqu'à la toute fin du XX°siècle, on avait d'un côté les journalistes détenteurs d'un "quatrième pouvoir", observateur critique des trois premiers (exécutif, législatif, judiciaire), et de l'autre, leur public-récepteur relativement passif : l'audience. Depuis une dizaine d'années, l'audience semble s'être "réveillée" : elle cherche l'information, la choisit, la conteste, et parfois-même la fournit. Le journaliste en tant que professionnel n'en impose plus comme au temps où on se disait « c'était vrai, on l'a vu à la télé, on l'a lu dans le journal ». A présent, tout le monde est a égalité.


Aussi, être journaliste en ligne, c'est tenir compte plus que jamais des attentes du public, pour ne pas passer à la trappe : écrire pour une lecture superficielle, dans une langue sensiblement différente de celle rencontrée ailleurs, maîtriser des indications des algorithmes qui font remonter ou non votre article sur le site internet d'actualité, en fonction du trafic des internautes, être rapide pour se faire une place parmi les liens qui bougent et s'agglomèrent à chaque seconde, en gros, obéir à de nouveaux codes. Encore un peu trop récents pour être théorisés, ils sont pourtant bien connus des journalistes, qui les ont appris sur le tas, au cours de l'évolution du web et des nouvelles pratiques des internautes..


Il n'y pas que sur les sites commerciaux qu'on va faire son marché; lorsqu'on s'informe sur le web, la démarche sensiblement est la même. Les avantages et les inconvénients sont comparables : la rapidité, le large choix et la quasi-certitude de toujours trouver quelque chose sur un sujet n'efface pas le risque d'être confronté à quelque chose qui semblait tout à fait satisfaisant à première vue, mais qui est en réalité tout pourri. Aussi, il n'est pas déplacé de dire que, sur Internet, on monte son propre journal en kit, en choisissant ses sujets d'actualité, en parcourant les liens de différentes sources, grâce à une invention magique mais un peu déboussolante : l'hypertexte*.


Alors, le journalisme en ligne, et à plus forte raison lorsqu'il permet l'interactivité et même la collaboration du public, est-ce la mise à l'honneur du citoyen? est-ce le Mal? Est-ce sérieux, crédible, ou simplement un gadget avant de passer aux choses sérieuses : allumer la télé? Tout dépend de la façon dont on perçoit l'internaute lambda, lorsqu'il surfe sur Internet. Est-ce un enfant? Un adulte? Les deux en même temps (car c'est possible!) Un irresponsable qui va mélanger toutes les sources sans faire preuve d'aucun discernement?

« Irresponsable » supposerait que la démarche est évidente et que celui qui tombe dans le panneau du hoax l'a vraiment fait exprès! Avoir une connaissance des sources, un usage raisonné des outils de recherche d'information s'apprend... Même lorsque cette difficulté nous passionne et qu'on veut se spécialiser dans sa reconnaissance, il arrive qu'on réalise qu'on a surestimé notre propre maîtrise des rouages de l'information sur Internet, qu'elle est extrêmement insuffisante, et qu'un long chemin reste encore à parcourir pour l'améliorer.

Seulement, chacun a une manière différente d'approcher l'information, chacun a sa propre expérience des sources et des démarches, tout le monde a à apprendre, mais personne n'en est au même point. Il n'y a pas un public, une audience, mais des tas et des tas. Pourtant, beaucoup ont, d'un point de vue technique, le même accès à Internet; d'où le problème, et une fausse impression d'égalité.

Ce n'est pas Internet, le web, ni même ceux qui publient l'information, qui doivent « faire peur »: c'est la place du public, acteur de sa propre information : c'est lui, en fonction de ses connaissances préalables, de sa facilité ou non à exploiter les sources, qui fera son omelette avec des oeufs clabots ou des oeux doubles, après s'être servi sur le marché de l'actualité. Et de ce point de vue-là, non, on n'est pas tous à égalité.


L'inégalité n'apparaît pas seulement à ce niveau. Jean-François Fogel et Bruno Patino le signalent bien : un journal en ligne entièrement payant, ça ne fonctionne pas. Pour être un minimum consulté, le site sera au moins en partie en libre accès. Une nouvelle fracture se crée : ceux qui peuvent payer (journaux en ligne ou papier), et ceux qui s'informent gratuitement (quotidien gratuit ou site en ligne). Plus que les titres des journaux qui révèlent une dominante politique ou un groupe de pensées et d'opinions, c'est maintenant l'accès ou non à des journaux qui déterminent de grands groupes de publics. Difficile de dire si oui ou non, on peut parler d'information à deux vitesses, car la qualité d'un contenu est moins que jamais liée à son support.



* l'hypertexte, c'est le système qui noue entre elles les pages disponibles sur Internet, à l'aide de liens; sans l'hypertexte, le web ne ressemblerait pas du tout à une toile d'araignée, on n'appellerait pas ça le web, et Internet ne servirait pas à grand chose si ce n'est à quelques tronches de l'informatique de s'échanger des dossiers top secrets (ou des blagues)! Hum.



Jean-François Fogel, Bruno Patino - Une presse sans Gutenberg, pourquoi Internet a bouleversé le journalisme. 2007 - Points

Couverture : Nick Veasey



Désolée pour ceux qui lisent depuis un tout petit écran... ;-)