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mercredi 15 avril 2020

[LE LIVRE VS LE FILM] Au-delà du réel - Paddy Chayefsky (1978) / Au-delà du réel - Ken Russel (1980)



Lors de mon dernier passage en Dordogne, j'ai tapé dans cette fameuse caisse de livres que nous avons ramenée de la Fête de la Fraise il y a quelques années, et dont il est souvent question ici. J'ai pris un livre au hasard, et je suis tombée là-dessus :      


Ouais, le livre est à l'endroit


L'histoire, dans le livre et dans le film 

Paddy Chayefsky est l'auteur du roman et le scénariste du film : on n'est donc pas trop surpris de constater une adaptation fidèle du livre lorsqu'on regarde Au-delà du réel.  Du coup, le résumé de l'un vaut pour l'autre. 

1965, dans une université du Maryland. Edward Jessup est un jeune psychophysiologiste complètement absorbé par son travail et considéré par ses pairs comme étant "le meilleur" dans son domaine. Au début du roman, il passe ses journées à enfermer des militaires dans un caisson d'isolement sensoriel pour voir comment réagit leur cerveau lorsqu'ils sont dedans. Intrigué par les encéphalogrammes que produisent les cobayes et par l'état euphorique dans lequel ils ressortent du caisson, il décide de tenter lui-même l'expérience. Il est rapidement assailli d'hallucinations essentiellement religieuses, et ça l'étonne : il pensait avoir définitivement perdu la foi depuis la mort de son père. Mais surtout, un inexplicable sentiment de bien-être lui donne envie de réitérer au plus vite ce drôle de bain. 

Les mois passent ; Jessup a entraîné dans ses expérimentations un ami pharmacologue nommé Arthur Rosenberg. A l'occasion d'une soirée psychédélique entre universitaires fraîchement diplômés, il fait la rencontre d'Emily, une anthropologue. Ils sont tous les deux passionnés par leurs recherches respectives et trouvent rapidement un terrain d'entente. Le problème, c'est qu'ils ne sont pas vraiment sur la même longueur d'ondes : Emily est complètement accro à Jessup, tandis qu'il ne parvient pas à s'attacher à elle. Conscients du déséquilibre de leur relation, ils vont quand même se marier. 

Ouais, l'affiche du film est à l'endroit

Après quoi chacun trace sa route. Emily part au Kenya pour étudier le quotidien des singes, tandis que Jessup prend la direction du Mexique. Il s'est prévu un séjour en immersion chez des Indiens Hinchis connus pour pratiquer des rituels à base de jus de champignons savamment choisis ; le breuvage serait capable de provoquer une hallucination commune à tout un groupe d'initiés ! Edward aimerait voir ce que ça fait, et éventuellement associer cette alléchante mixture à ses sessions en caisson d'isolement. Enfermé dans ce que ses amis qualifient de "cercueil" en rigolant, il a déjà eu l'impression de remonter le temps, de se retrouver à un stade pré-natal, voire d'incarner un fier australopithèque. Depuis, il défend l'hypothèse folle que l'origine des hommes et l'histoire de l'humanité pourraient être inscrites dans notre inconscient, et qu'on pourrait y accéder si l'on se mettait en situation de privation sensorielle tout en prenant le bon produit.

Par la même occasion, il espère arriver à se comprendre lui-même, car ses propres visions le troublent ; il sait que tant qu'il n'aura pas réussi à les interpréter, il ne pourra pas avancer sur le plan personnel. Effectivement, le rituel toltèque va bien le faire planer ; son esprit ira même se promener bien plus loin que prévu... La descente le laisse perplexe, puisque à son réveil, il trouve à côté de lui le cadavre d'un lézard qu'il a vu crever pendant son trip. Qu'est-ce que ça veut dire ? Que ce qui se passe en rêve pourrait impacter la réalité ? Peut-être...


Dommage pour le lézard.
 Mais tant que c'est pas un pangolin...
Retour aux Etats Unis. Ses deux acolytes _ Rosenberg et Parrish_ voient d'un mauvais oeil la tournure que prennent les événements. Qu'y a-t-il au juste dans la potion que Jessup distille, s'inspirant du jus de champignon des Hinchis ? N'est-ce pas dangereux d'en prendre au-delà d'une certaine quantité ? N'est-il pas en train de perdre la boule, torturé par ses questions existentielles au point de précipiter sa perte ?

Si Rosenberg hésite, Parrish et Emily (rentrée au bercail elle aussi) sont catégoriques : la curiosité du scientifique doit s'arrêter où commence la prudence indispensable à la survie ! Il est hors de question qu'ils le laissent se faire happer par ses délires de savant fou. Mais pour Jessup se moque de leur point de vue, l'enjeu est trop important : il veut savoir. S'il doit faire un choix entre la quête de la Vérité et le soutien de ses proches, il le fera, et ce sera vite plié !

Au fil des expériences, il remarque que de drôles de phénomènes se produisent dans son corps et vont jusqu'à entraîner des mutations on ne peut plus visibles : il se couvre de poils, pousse des cris de singe.. Comme l'effet de la drogue est éphémère, il retrouve sa forme quelques heures après la sortie du caisson. Du coup, personne ne le croit, évidemment _en même temps ses fous rires hystériques ne plaident pas en sa faveur. Lui-même commence à douter de ce qu'il vit. Jusqu'où ira-t-il pour (se) prouver qu'il ne rêve pas ?     

    

ATTENTION SPOILER
Arrêtez-vous ici si vous comptez lire le livre ou voir le film.


Le livre VS le film 

Je vais plutôt m'appuyer sur le roman dans cette comparaison, puisque c'est là que j'ai commencé. Bon, il faut dire que je l'ai lu dans une réédition illustrée avec des images du film de Ken Russell. Je suppose que cette édition de poche a été stratégiquement commercialisée lors de la sortie en salle, pour relancer un peu les ventes du bouquin.

Forcément, les photos aiguillent pas mal le "portrait physique" qu'on peut se faire des personnages, encore que. Par exemple, le Jessup tel que le regard d'Emily nous le dépeint au début du roman n'a pas grand chose à voir avec le jeune et flamboyant William Hurt, fort Charal dans son premier rôle. On est bien obligé de le reconnaître, on est fair-play 

"Le psychophysiologiste était Edward Jessup, il avait alors 28 ans, était de taille moyenne, de carrure assez frêle, pâle de teint, très blond de chevelure, avec des traits fins qui semblaient brûler d'un feu intérieur. Il portait des lunettes à fine monture d'or qui lui donnaient l'air un peu pincé et conféraient à son visage une austérité calviniste. Emily lui trouvait beaucoup de séduction, mais un peu à la manière d'un moine". 
Euh, non ! Même s'il a fait un effort pour rentrer dans le rôle.
#teamcolroulé

Edward est de toute façon plus humain, plus attachant dans le film que dans le livre. C'est logique : il n'aurait pas pu convaincre le grand public et donner envie aux spectateurs de suivre son parcours s'il avait conservé son petit côté asocial.

Certes, ce roman de SF est intéressant dans le sens où il raconte une histoire pleine de séquences palpitantes, où il met en scène des moments de brouilles spatio-temporelles qui font rêver le lecteur, tant elles sont rendues crédibles par les vraies fausses démonstrations scientifiques qui les accompagnent. Mais sa plus-value par rapport à d'autres, c'est d'avoir réussi à mettre à mal le cliché du "scientifique", du "savant fou" sans âme.

Chayefsky aurait très bien pu construire un héros partagé entre le rationnel et l'intuition, et l'entourer des personnages psychorigides, fixés dans le concret, ou même sans consistance : ça n'aurait rien changé au bon déroulement des expériences de Jessup. Pourtant, l'auteur a choisi de dessiner une joyeuse bande de tronches universitaires incollables sur leur champ de recherche, mais pas dépourvus d'humanité pour autant ! Edward, Emily, Arthur et Sylvia Rosenberg, Mason Parrish aiment rire, s'amuser, faire des restos et des soirées sur fond d'alcool et de fumette. On sent bien l'ambiance années 1970, et ça ne peut pas faire de mal. Bien sûr, il leur arrive de s'engueuler copieusement, de s'emporter, de perdre le contrôle d'eux-même sous le coup de l'émotion et du doute.


Arrêtez de tyranniser Watson ! 

Si le lien indéfectible qui rattache Edward à Arthur est un gage de stabilité, puisque Arthur (Bob Balaban) fera passer son amitié pour Edward avant ses convictions, fermant les yeux sur le caractère farfelu de ses hypothèses, Parrish (Charles Haid) et Emily (Blair Brown) ne gèrent pas leur "côté humain" de la même façon. Victime d'un court circuit mental lorsqu'il comprend que ce qu'il voit de ses yeux ne correspond pas à ce qui est scientifiquement possible, Parrish explose en paroles et en grands gestes colériques. Emily aime vraiment Edward au point d'en perdre les pédales. Habituellement terre à terre, elle a hypothéqué une vie heureuse contre un attachement démesuré pour un homme qui ne le lui rend pas. Elle est consciente du ridicule de la situation, de sa "faiblesse", et ça l'exaspère.

Emily sait qu'elle accepte beaucoup trop par amour : quand Edward lui dit qu'il pense à Jésus lorsqu'ils couchent ensemble, elle encaisse. Lorsqu'elle lui dit qu'elle espère l'épouser, il lui répond  sans trop de pression que "ce serait un désastre". Même la fuite à des milliers de kilomètres ne facilitera pas l'oubli. Pourtant, contrairement à ce qu'on pourrait croire de loin, Jessup n'est ni un gros connard, ni un manipulateur, ni un monstre. Simplement, il n'arrive à aimer sincèrement quelqu'un, et a le mérite de jouer carte sur tables avec son entourage _dans le roman, du moins ; voici le discours qu'il tient à sa copine lors d'une discussion à ce sujet :

"Je suis quelqu'un de très solitaire, Emily, poursuivit-il. Tu dois le savoir. J'ai besoin d'être seul une bonne partie du temps. [...] Je suis tout simplement trop égoïste pour faire un époux et un père. Je peux toujours essayer, bien sûr. Si tu y tiens absolument, je le ferai. (Spoiler : ils vont le faire) Je me considère comme quelqu'un de responsable et tu peux être sûre que je ferais de mon mieux. Mais je n'y croirais jamais, tu vois. [...] Je m'acquitterais de tous mes devoirs mais ce serait seulement pour qu'on me fiche la paix, pour pouvoir me retrouver face à face avec moi-même." 
.
Ce petit monologue n'est pas transposé dans le film, ce qui est dommage mais compréhensible. Il aurait pu être considéré comme une longueur dans la dynamique générale. C'est peut-être un manque de culture, mais je n'ai pas l'impression d'avoir déjà lu ce type de propos dans un livre. Je sais bien qu'il s'agit d'un personnage fictif, mais, des gens comme Jessup existent. Beaucoup, même. Rare sont ceux qui parviennent à verbaliser leur façon d'être, que ce soit pour eux-même ou pour être mieux compris de leur entourage. Savoir qu'on est solitaire est souvent source de culpabilité : il faut à tout prix essayer de changer pour prouver qu'on est "altruiste", "sociable". Mais chercher à faire illusion pour rentrer dans un moule, se duper soi-même en niant cet aspect de sa propre personnalité, ou "duper" quelqu'un en faisant semblant de s'y intéresser alors qu'on s'en fout...

... n'est-ce pas plutôt cela, être égoïste ?



Bref, on s'éloigne un peu du sujet principal.

Jessup doit donc affronter ses propres contradictions pour arriver à se connaître, à se comprendre _ et à trouver "sa" vérité. S'il y parvient, il pourra alors se projeter dans le futur et même s'intéresser à ses semblables, pourquoi pas ? Ses amis le savent : en l'épaulant dans ses projets, ils peuvent tout aussi bien tenir un rôle de garde fous que se retrouver précipités dans sa chute. Vu que c'est dans le thème, j'ajouterai sans trop me mouiller que l'équipe fait penser à Jésus et ses apôtres, accompagnés d'une Marie bien malmenée mais indispensable. Cf la scène finale du film, plus parlante que celle du livre, pour le coup, mais j'en dirai pas plus.

Au delà du réel est un roman plus psychologique qu'il y paraît ; l'adaptation cinématographique a l'avantage de plus s'intéresser aux visions et aux transformations physiques de Jessup, en les rendant visuellement accessibles. Le roman les traite aussi, bien sûr, mais sa lecture est rendue un peu difficile pour qui n'est pas habitué à entendre parler de considérations  holistiques, de théorie gestaltistes et d'ondes thêta émises par le cerveau. Ce contenu scientifique (est-il exact ou est-ce juste du blabla pour que le texte sonne scientifique ?) pèse un peu mais n'entrave pas la compréhension globale de l'oeuvre. 

Dans l'ensemble, j'ai préféré le livre, mais cela ne veut pas dire qu'il faut snober le film. Au contraire, voici quelques excellentes raisons de le regarder :

- Les personnages sont un peu plus peace and love que dans le roman ; l'ambiance est au mélodrame, mais les acteurs n'en font pas trop non plus. Remarquons que le réalisateur ne s'est pas trop lâché sur les scènes de cul, alors qu'il aurait eu des tas de bonnes excuses pour en mettre partout : ce souci de ne pas avoir profité de la situation dans l'optique de booster le succès de son film est tout à son honneur. 

- En revanche, il s'est bien amusé sur la mise en image des hallucinations, vraiment bien représentées pour un film de 1980. Certaines d'entre elles semblent avoir été retenues comme "passages clefs" du film. Flippant, chelou, mais très esthétique. Je suis assez jalouse que d'aussi belles images ne me soient jamais apparues lors de mes nombreuses siestes d'après cuite !

Ok, il rumine. Mais a-t-il le sabot fendu ?
Belle éclipse ! 

- Les métamorphoses de Jessup sont sympas, aussi ! Elles nous rappellent que le raz-de-marée "planète des singes" est passé pas longtemps avant ! Mention spéciale à la scène où son bras se boursoufle, un peu comme s'il avait un rat de laboratoire qui lui courait sous la peau  ! C'est bien dégueu ! Ahah !

"Tu devrais songer à un moyen de canaliser toute cette énergie."
Edward Jessup lance le barbecue. 

- Il nous permet de savoir que ce magnifique saladier en forme de poule existe ! Est-ce que c'est un saladier, d'ailleurs ?

Visible à la 93ème minute du film !
#pouletpower

- Il nous prouve que les gens qui portent des cols roulés tournent mal, fatalement !

William Hurt dans le rôle de Thaddeus Ross
  • Le livre 

Paddy Chayefsky. Au-delà du réel. J'ai Lu, 1981. Ed. illustrée. Trad. Jean-Pierre Carasso. 223 p. ISBN 2-277-21232-6


  • Le film 

Au-delà du réel. Titre original : Altered States  
Réalisation : Ken Russel / Scénario : Paddy Chayefsky 
1980, USA 
102 min 
Lien streaming valide au 15 avril 2020 : https://wwvv.filmstoon.xyz/film/fantastique/237240-au-delagrave-du-reacuteel.html 




samedi 30 novembre 2019

La cicatrice - Bruce Lowery (1960)

Sur cette photo en noir et blanc, on était quatre ou cinq filles, toutes assises sur un canapé.
 On riait bien, apparemment, même si, là, comme ça, je ne pourrais pas dire de qui il s'agissait. J'ai posé le doigt sur l'une de nous, et elle s'est effacée. Puis sur sa voisine, qui s'est gommée elle aussi, comme passée à Photoshop. Enfin sur moi. Je n'ai pas réussi à me faire disparaître complètement de la photo : il restait mon pull à capuche, vide mais bien présent. J'ai comme double-cliqué sur le vêtement flottant comme un fantôme, en espérant l'éradiquer une fois pour toutes. Mais il n'a fait que se décaler à coté du canapé, glissant sous mes doigts, comme lorsqu'on presse une bulle d'air sur la couverture d'un livre mal filmoluxé.

 Quelque chose n'allait pas, c'était évident. Les bip bip caractéristiques des camions-poubelles ont envahi l'espace ; je les connais maintenant : ils sont le signe que je fais ce genre de rêves angoissants dont je ne peux sortir qu'en criant (pour me réveiller). Plus de photo, plus rien.  Me voilà dans l'ombre, dans des ténèbres épaisses, et je suis bien tentée de me laisser entraîner vers le fond. Non par choix, mais parce que je ne me sens pas la force de lutter.  Il est rare que je sois si près de céder. Pourtant je sais qu'il ne faut pas que ça arrive. Tout en bas, je vais trouver quelque chose d'horrible. Quoi, je n'en sais rien, mais quelque chose qui fera que rien ne sera plus comme avant, et que je ne pourrai plus remonter. Je crois hurler, mais dans la réalité, je n'ai fait qu'émettre un grognement qui a suffi à me réveiller.  




Toujours cité comme ouvrage incontournable dans toutes les bibliographies portant sur le harcèlement scolaire, La cicatrice est un roman beaucoup plus complexe que ce à quoi je m'attendais. En ouvrant le petit livre format poche _ trouvé dans la fameuse caisse de livres que nous avions rapportée de la Fête de la Fraise de Vergt, pour la petite histoire _, j'ai appris qu'il avait été publié par l'auteur américain Bruce Lowery en 1960. Voilà qui risquait de sentir le sépia. Est-ce que ça allait le faire ?


L'histoire 

Etats-Unis, 1944. Jeff a treize ans et coule une vie assez heureuse auprès de ses parents et de son petit frère Bubby. Le bonheur pourrait être parfait pour ce garçon s'il n'avait pas été frappé d'un bec-de-lièvre à la naissance, lui coûtant une opération signée d'une cicatrice inratable. Mais Jeff et son entourage s'y sont habitués et n'y font plus vraiment attention.   

Un jour, la famille déménage ; une nouvelle vie commence, les enfants changent d'école. Evidemment, la cicatrice de Jeff crée l'émoi dès son arrivée en classe, et il écope rapidement du surnom de "Grosse Lèvre". Hélas, il comprend très vite que sa prof, Miss Martel, brave femme un peu molle du genou et dépourvue de tout charisme, ne lui sera d'aucun secours. Jour après jour, les brimades vont crescendo ; plus Jeff s'accroche pour se faire une place parmi les autres enfants, plus il se fait jeter, tant par les garçons que par les filles : mauvaises blagues, coups "accidentels", interdiction d'accès aux jeux sous prétexte qu'il "ne soit pas capable de" ou qu'il "porte la poisse"... On va pas faire la liste, mais si vous vous lancez dans la lecture du roman, vous remarquerez à quel point les situations racontées sont proches de celles auxquelles on peut assister dans les collèges, de nos jours.

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La spirale infernale 

Vous l'aurez compris, malgré ses soixante ans d'âge, La cicatrice est une histoire terriblement actuelle ; Bruce Lowery sait parfaitement nous donner envie de casser du petit con, et en 2019 encore, on lui envoie des mercis jusqu'aux étoiles.

Attention cependant ; au fil des chapitres, on s'éloigne du schéma simpliste du garçon différent qui se fait frapper. Déjà, parce que Jeff fait l'objet d'une double discrimination : sa cicatrice le dessert évidemment, mais on a tendance à oublier qu'il est aussi méprisé en tant qu'enfant pauvre scolarisé dans une école de gosses de riches. Ensuite, parce que Willy entre dans sa vie et change le cours du destin. Willy a de trop grandes oreilles, il est pauvre, il n'hésite pas à sortir de la meute pour faire sa vie ; et pourtant, il est respecté et apprécié. Sans craindre les réactions de ses pairs, il prend un jour la défense de Jeff et l'impose à tous comme son ami.

"Jeff est plus fort qu'on le pense !" 

Mais à ce stade de l'histoire, Jeff en a tellement pris plein la tronche qu'il n'est plus à même de construire une relation amicale saine avec qui que ce soit. Il ne peut que développer une fascination démesurée pour Willy, ce copain qu'il n'ose pas partager de peur de le perdre, cette bouée de sauvetage qu'ils craint de lâcher. Ce trop plein d'admiration va le conduire à mettre à mal la confiance que lui accorde son ange gardien, puisqu'il va lui voler des timbres de collection. Non pas pour compléter son propre album, ni même pour se faire quelques pièces, mais seulement pour avoir près de lui H24 quelque chose appartenant à son sauveur. De manière tout à fait prévisible, Jeff sera accusé du vol (à raison), sans que personne ne puisse jamais le prouver ; mais bon, Grosse-Lèvre était dans les parages au moment du larcin, donc ça ne peut être que lui ! Il endossera des quolibets supplémentaires, sans répondre.

Willy, le Messie (doté d'une énorme b*** !)

Le ver est dans le fruit 

Sans avouer non plus. Car à force de s'en prendre plein la gueule, et aussi parce qu'il entre dans l'adolescence, Jeff s'est quand même un peu endurci ; il est devenu désagréable avec ses derniers alliés _ sa famille, et fourbe avec ses camarades de classe. On touche d'ailleurs une autre réalité du harcèlement, rarement évoquée : quand tu te fais maltraiter par plus fort que toi, tu te sens pris d'un besoin irrépressible de tyranniser ceux qui sont plus "faibles", ceux qui ne te veulent pas de mal, voire ceux qui ne te veulent que tu bien ; parce que c'est facile et sans risque, pour une fois. Chacun a besoin d'un défouloir, et malheur à qui se trouve au bout de la chaîne. Aussi, quand Jeff est innocenté par un curieux concours de circonstances, dans les toutes dernières pages, faisant injustement porter le chapeau à un escogriffe qui ne le laissait guère respirer, on s'en délecte ! J'aurais aimé que l'histoire s'arrête là. Le reste est tellement plombant... 

     

Pour finir sur une note d'optimisme 

La Cicatrice est un roman accessible aux jeunes lecteurs, peu joyeux certes, mais qui a bien vieilli.  Il a l'avantage de nous faire réaliser que les décennies passent mais que la nature humaine n'évolue pas. S'associer pour défoncer les personnes différentes est une tradition qui ne se perdra jamais ! Les dispositifs Non au Harcèlement, les Petits Citoyens, les associations de parents, l'EMC sont nécessaires et sauvent sans doutes un paquet de gosses. Et bordel, c'est déjà ça de gagné ! Mais si je n'aurai pas l'audace et l'insolence de dire que ce ne sont que des emplâtres sur des jambes de bois, je suis convaincue qu'ils ne canaliseront jamais la totalité les bêtes vicieuses que nous sommes. Sans vouloir donner d'ordres, lisez ce livre si possible ; il est rare que la question du harcèlement à l'école soit abordée de manière aussi complète et si peu manichéenne.


Édition utilisée pour l'article :
Bruce LOWERY. La cicatrice. J'ai Lu, 1971. 126 p. ISBN 9782277111658



samedi 20 août 2011

Les carnets du Major Thompson - Pierre Daninos - 1954



PFIOU ! (nuage de poussière) 


Les Carnets du Major Thompson prenaient la poussière depuis bien longtemps dans la caisse de livres, avec les autres rescapés de la Fête de la Fraise de Vergt, quand je me suis dit qu'il n'était pas trop tard pour leur apporter quelque importance. 



L'histoire 

Après avoir parcouru le vaste monde pendant l'exercice de ses fonctions militaires, le Major Thompson a pris sa retraite. Il s'intéresse à présent à la découverte de la France, bien plus exotique à ses yeux que toutes les colonies anglaises qu'il a pu voir. C'est parce qu'il est bien décidé à visiter le pays de ceux qui ont "la chance d'être si proches de l'Angleterre" qu'il nous fait part de ses impressions regroupées dans des Carnets. 

Aussi ses remarques, la narration de ses mésaventures parisiennes et provinciales s'enchaînent-elles sans trop de logique, puisqu'elle suivent le chemin tortueux des souvenirs de voyage du soldat. Pourtant, elles ne visent qu'à répondre à une seule et unique question : qu'est-ce qu'un Français (d'après guerre...)

Le Major Thompson sera ainsi tour à tour surpris du caractère quelque peu paranoïaque, individualiste, râleur des personnes rencontrées dans les trains, dans les salons ou dans la rue, du fait que les hommes se serrent la main sans raison apparente, de leur politesse surfaite. Ses préoccupations nous paraissent bien secondaires, or, il est toujours intéressant de pointer du doigt ces attitudes auxquelles on ne songe même pas à réfléchir. Mais l'étonnement de l'Anglais s'étendra aussi à l'éducation des enfants, à la manière de faire la cour aux dames, aux habitudes alimentaires et au Tour de France. 

Pierre Daninos est, officiellement, le fidèle traducteur des notes de William Marmaduke Thompson ; mais on devine que, à la manière de Montesquieu lorsqu'il a écrit les lettres persanes, il utilise en fait le regard d'un Anglais fictif pour donner plus de crédit et d'innocence à ses propres critiques. La comparaison des deux cultures est omniprésente, à tel point qu'au bout du compte on ne sait pas vraiment de quel côté de la Manche on a balancé le plus de dossiers. 


Bon ben voilà. On le remet dans sa caisse ?

Je ne sais pas quoi dire de plus, car ce livre composé par un humoriste, reconnu à l'époque, m'a laissée complètement froide ; ça arrive ! L'esprit comique proche du burlesque m'a rappelé le théâtre de vaudeville, et ma réticence vient sans doute de là. D'ailleurs, il serait intéressant de prendre connaissance de l'adaptation cinématographique sortie l'année suivante, en 1955 donc, qui à mon avis doit bien rendre cet effet. 

Les premiers chapitres, descriptifs, sont assez lourds, et un peu trop copieusement annotés de parenthèses inutiles à la compréhension des récits, d'autant plus que les traits d'esprit sans doute efficaces dans les années cinquante ne nous parlent plus vraiment. Ensuite, le Major Thompson s'inscrit pleinement comme acteur de son voyage dans l'hexagone et ses impressions deviennent plus drôles et entraînantes, avec quelques pépites de drôlerie, notamment lorsqu'il se plaît à comparer ses deux femmes, Ursula et Martine, l'Anglaise et la Française. 

La conclusion de Pierre Daninos laisse penser qu'il n'y a pas de Français-type, mais des comportements humains généraux qui se manifestent comme ils peuvent, où ils peuvent, plutôt qu'à des personnalités forgées par des territoires artificiels. Ceux qui prendront la peine d'accorder une lecture profonde aux Carnets du Major Thompson y verront un message est donc intéressant. Personnellement, je ne suis pas motivée outre-mesure, tant pis pour moi.

Bon à savoir : après la parution et le succès de son ouvrage, l'auteur a écrit une suite aux aventures du Major Thompson, et même deux, et même trois !  

DANINOS, Pierre. Les Carnets du Major Thompson. Paris ; Hachette. 1954. 242 p. 
Illustration : Le Livre de Poche. 1963 

vendredi 17 décembre 2010

L'Atlantide - Pierre Benoit


En attendant de pouvoir me plonger dans l'Assassin Royal 4, je suis revenue fouiller dans ma fameuse caisse de livres de la Fête de la Fraise, pour y prendre le plus petit bouquin du lot, histoire de ne pas passer des mois dessus : l'Atlantide de Pierre Benoît, 1919, Grand prix du roman de l'Académie Française. Mais surtout, 240 pages!




Le lieutenant Saint Avit, mis en fonction dans une région de l'Algérie, est en partance pour une mission stratégique dans le Sahara : il veut retrouver la trace des peuples qui ont assassiné des soldats en expédition, et comprendre leurs alliances pour mieux parer les futures attaques. Pour cela, il doit faire un détour dans le massif du Hoggar, un coin mal famé du désert.

Bienvenue dans les toutes dernières années du XIX°siècle, belle époque des colonies. Préparez vous à entendre parler d'"indigènes", de méchants "sauvages" et de "nègres" calculateurs avec une beaucoup de candeur, du premier au dernier chapitre!

La veille de son départ, il apprend qu'on va lui coller un compagnon de voyage : le capitaine Morhange, un érudit dont les motivations scientifiques emploient les mêmes routes que celles du lieutenant, même si elles sont très différentes.

Au cours du voyage, Saint Avit et son invité de dernière minute se retrouvent prisonniers d'une cité inconnue, au beau milieu du désert. Cette cité n'est autre que l'Atlantide évoquée dans le Critias de Platon. Elle est gouvernée par une reine, Antinea, une demi-déesse descendante de Neptune, qui se plaît à capter des voyageurs qui entrent dans son champ de vision, afin de les séduire, de les larguer pour qu'ils meurent de désespoir, avant de les faire embaumer.

Saint Avit se résigne assez facilement en se disant que de toute façon, il est impossible de s'enfuir, et qu'après tout, il y a plus vilaine mort que celle qui survient après avoir été le favori temporaire de l'irrésistible Antinéa. Morhange semble curieusement indifférent à la reine, trop heureux d'avoir retrouvé dans cette cité la pièce manquante du Critias inachevé.

Pierre Benoît - L'Atlantide - 1919 - Albin Michel
Couverture : Livre de Poche

Disponible en e-book : Project Gutenberg


samedi 9 octobre 2010

Notre prison est un royaume - Gilbert Cesbron -

Chaque année, à la fin du printemps, la petite ville de Vergt célèbre sa spécialité locale : la fraise. A défaut d'être assez médiatisée pour se voir attribuer une réputation de carrefour international des femmes enceintes, la fête de la Fraise et des Fleurs est cependant un grand rendez-vous départemental. Elle donne lieu à un imposant marché de produits dérivés de la fraise, à un concours de danse et de chansons occitanes, et à une brocante peuplée de promeneurs endimanchés de leur costume périgourdin traditionnel, et de leurs lourds sabots (respect!).

Depuis deux ans cependant, la Fête de la Fraise, qui représentait une sortie familiale incontournable, est devenue un sujet quasi tabou; cela fait maintenant partie des choses dont on ne parle pas. Le lendemain de l'événement fatidique, lorsqu'un gros plan sur LA tarte aux fraises géante ouvre l'édition Périgords du journal de France 3, personne n'ose franchement fixer l'écran.


C'est lors de la fameuse brocante que la magie de la fête de la Fraise est devenue un orage de grêle pourfendeur de familles. En effet, ma mère et moi avons un coup de cœur pour une grande caisse pleine de vieux livres, et plus encore pour le prix de vente de l'ensemble (1euro). Or, cela impliquait que, en supposant que nous craquions pour de bon, quelqu'un porte la caisse. N'étant pas de taille, nous prîmes la décision de la porter à deux. Le tableau s'annonçait ridicule, d'autant plus que nous avions toute une rue à remonter jusqu'au parking, mais nous, les Femmes, nous savons sacrifier notre image pour la bonne cause. Hum.

« Mais, qu'est-ce que vous allez en faire? »

Ce doit être la question que les brocanteurs doivent entendre le plus souvent au cours leur vie, à force de voir défiler les acheteurs indécis. En l'occurrence elle était posée par mon père.

« Vous n'avez pas assez de bouquins comme ça? Là dedans, il y en a peut-être que vous avez déjà! Où est-ce que vous allez les mettre?»

Oui, bon, parmi les San Antonio, les guides de la ville de Paris dans les années 60, il y a effectivement une ou deux vieilles connaissances, comme
Le Diable au Corps, ou Cyrano de Bergerac, mais ils font partie de ceux qu'on ne regrette jamais d'avoir en double. Il serait intéressant de savoir quel a été le chemin de ces vieilles pages vermoulues, de leur impression jusqu'à nos jours...

Le vendeur aimerait qu'on se décide et se demande s'il va devoir descendre le prix à 50 centimes: « Si personne n'embarque tout ça d'ici ce soir, je les balance, de toute façon. Ma tante ne m'a pas demandé de nettoyer son grenier pour que je lui ramène des trucs; et moi, qu'est-ce que j'en ferais?

_ Oui, mais justement, nous aussi, qu'est-ce qu'on va en faire? »

Au fond, mon père se fout de savoir si nous allons lire les vieux romans, faire des avions avec les pages, ou caler une table avec. Ce qui le perturbe, c'est de prendre le risque de se faire remarquer en remontant la rue à côté de personnes qui portent laborieusement des vieilles choses poussiéreuses et inutiles avec la conviction d'avoir fait une affaire. Pour limiter les dégâts, il se propose de porter lui-même la caisse, conscient que dans ce cas de figure, c'est lui qui passe pour un con; il n'ose même pas envisager l'éventualité de croiser une connaissance...

_ Ou alors, on va faire un tour de l'autre côté du village, et on revient chercher les livres après?

Non, non, le vieux piège du « on repassera tout à l'heure » ne marche plus et ne sert absolument à rien, si ce n'est à mettre ma mère et ma sœur hors d'elles. Oui, elle aussi est venue s'en mêler, comme toujours dès que le ton monte. Après engueulade générale, nous sauvons in extremis les livres du bain de sang pour les caser dans la voiture, sans en tirer de gloire particulière.

L'incident est clos, et la fraise avalée, définitivement. Ce jour-là, la tension était telle qu'on a directement rangé les livres dans un placard, sans même les feuilleter.

Rideau.
(Un jour, je ferai un article sur Louis la Brocante. Il le faut!)


Tout ça pour dire que, dans cette caisse de livres, que j'ai quand même fini par aller fouiller une nuit d'insomnie, il y avait
Notre prison est un royaume, de Gilbert Cesbron.
Pour moi, Gilbert Cesbron était un parfait inconnu; heureusement, il faisait l'objet d'un article sur
Wikipédia, DONC j'étais sauvée : « né le 13 janvier 1913, à Paris où il est mort le 13 août 1979; écrivain français d'inspiration catholique ». Pas la peine d'aller plus loin, me voilà déjà pleine de préjugés! Notons que cet écrivain a été populaire dans les années 50, mais qu'à présent il est tombé dans l'oubli.
Sympa, le titre! Sur la couverture, trois jeunes qui tirent la gueule. Encore une histoire d'école ou d'orphelinat? Sans doute pas le meilleur moyen de trouver le sommeil, mais je n'ai pas encore eu le temps d'aller emprunter le tome 3 de l'
Assassin royal... donc c'est parti.

Le roman retrace une année scolaire dans un lycée parisien, vraisemblablement dans la période de l'entre deux guerres. Dans leur classe de seconde, quatre élèves forment un groupe indissociable : François, Alain, Pascal et Jean-Jacques. Ils s'identifient aux quatre mousquetaires, ils sont un peu rebelles, ils ont leurs dilemmes et leurs passions (« suis-je royaliste ou républicain?? »), s'écrivent des messages codés, et, bien qu'ils portent des prénoms à la con, ils s'en sortent plutôt bien, dans la vie!!

Or, le jour de la rentrée, c'est le drame : Pascal manque à l'appel. Il faut dire qu'il a une bonne excuse, puisqu'il s'est suicidé pendant les vacances, ce qui rend pas mal de choses impossibles pour lui, désormais. La vie continue. Elle continue avec une facilité déconcertante : les mousquetaires ne sont plus que trois, ce qui est suffisant pour faire tourner en bourrique les profs qui se mouchent bruyamment ou qui ont le malheur d'avoir leur fils dans le lycée, les surveillants qui s'endorment, pour mener une guerre impitoyable contre une autre classe, saboter un repas de classe et une sortie pédagogique. Seul François, ne se relève pas de cette tragédie: il est le plus
"jeune" de la bande, il est complexé de « ressembler à un enfant » (comprendre : d'en avoir une petite), et il voyait en Pascal le modèle à suivre. Les temps ont changé, et il faut faire avec; plein de mépris pour Alain et Jean Jacques qui ont vite oublié leur pote, trop occupés à draguer ou a entretenir leur réputation de forte tête, François décide de mener l'enquête, de son côté, pour découvrir la cause du suicide de Pascal.

Hormis les références littéraires (les Trois Mousquetaires, Chateaubriand, Nerval) qui peuplent les pensées du héros mélancolique, et qui font qu'on n'est pas loin de prendre ce roman pour un
Profil Bac ^^, la lecture de Notre prison est un royaume n'est pas plus contraignante que moraliste. C'est même assez troublant de voir que, soixante ans après la publication, les jeunes peuvent facilement, se reconnaître dans des personnages qui n'ont pas vieilli; surtout depuis le grand retour sur les registres d'État civil des Fernand, Hubert, Louis-Gaston, et autres vieux prénoms!


Notre prison est un royaume – Gilbert Cesbron – 1948 – Robert Laffont

Illustration → Livre de Poche