Affichage des articles dont le libellé est les Aigles Décapitées. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est les Aigles Décapitées. Afficher tous les articles

mardi 4 mars 2014

Garulfo T.1 "De mares en châteaux" - Alain Ayroles, Bruno Maïorana, Thierry Leprévost (1995)


Quand je lis les Aigles Décapitées, je me dis que le temps n'est pas aussi puissant qu'on a tendance à le croire, car il n'a absolument aucun impact sur l'efficacité des différents albums de la série. Pourquoi ? Sans doute parce que la période médiévale n'a jamais été autant mise à l'honneur qu'aujourd'hui, et parce que les scénaristes usent d'une langue qui marie notre présent au présent de l'action. Le tout, sans lésiner sur l'humour, quand il faut et comme il faut. 

Il en est de même pour Garulfo. Ce soir, j'ai découvert le tome 1 d'une série vieille de vingt ans, en pensant qu'elle était beaucoup plus récente. Eh oui, l'oeuvre d'Ayroles et de Maïorana est un classique de la bande dessinée, et pourtant je n'en connaissais rien. Ce n'est pas faute d'avoir croisé les différents albums dans les CDI, bibliothèques, librairies, etc. Mais non. A vrai dire, le dessin de m'attire pas _ ce qui ne veut pas sire que c'est moche ou râté ; mais pour mes yeux, les Garulfo qui peuplent un bac à BD ne sortent pas du lot, bien que le dessin ait pour lui cette finesse du détail que j'apprécie d'habitude. Allez savoir. 

Aujourd'hui, pourtant, on dirait bien qu'on a brisé la glace et qu'on a même sauté le pas. 





Garulfo T.1 "De mares en châteaux" 

Oh, non, ça n'a pas vraiment été un coup de foudre tardif. Juste une gamine du club "Découvertes au CDI" _club lecture pour les intimes : chacun sait qu'au bout d'un certain temps personne ne se donne plus la peine d'être sexy _ qui a présenté cet album lu pendant les vacances, et... j'ai tellement rien compris à ce qu'elle nous en a dit que ça m'a intriguée. Vite fait j'ai calculé que ça tournait autour d'une grenouille, mais ça s'est arrêté là. Cela dit, elle a fait l'effort de lire et de présenter son interprétation de l'oeuvre, et c'est tout à son honneur ; puis l'intrigue n'est pas aussi évidente qu'il n'y paraît pour un élève de 6°.

Sitôt récupéré, sitôt embarqué ! 

Garulfo est une grenouille mâle (pour lui, c'est très important) aussi fascinée par les humains que dépitée par sa condition de batracien minuscule et vulnérable. Malgré les mises en garde de son ami Fulbert le canard, il passe son temps à observer les "admirables" "bipèdes" en se jurant, sans vraiment y croire, qu'un beau jour il sera un homme, lui aussi ! il foulera enfin de ses deux pieds la terre du Royaume de Brandelune.
C'est alors que...

Ah, quatre pages déchirées, c'est bon à savoir...

... C'est alors qu'il rencontre une sorcière avec qui il fait un marché : si elle parvient à le métamorphoser en prince, il lui fera profiter de son pouvoir. Séduite, la vieille lui jette un sort ; s'il parvient à embrasser une femme, il se transformera en un être humain plein d'assurance et de noblesse. Garulfo se lance aussitôt à l'assaut du château de Brandelune, où se trouve forcément la princesse à embrasser et/ou à épouser.   


L'homme, cette drôle de bestiole 

Ce n'est pas faire offense aux autres artistes impliqués dans cette BD que de dire qu'Ayroles a bien contribué au succès des six tomes de Garulfo. En effet, comme je le disais tout à l'heure, le scénariste apporte une fraîcheur au texte tout en conservant les tournures d'époque. L'insupportable princesse Héphylie est à mi-chemin entre la capricieuse d'autrefois et la chieuse d'aujourd'hui, comme nous le montrent ses paroles pour notre plus grand bonheur. Si vous retrouverez sans problème cette libre poésie dans De Capes et de Crocs, il y a des chances pour que vous ne la retrouviez nulle part ailleurs.

Un ton somme toute représentatif de l'humain tel qu'on veut nous le présenter ici : admirable en apparence, et pourri à l'intérieur, tout en contrastes et en paradoxes. A la cour, aussi naïf et pur, aussi ignorant des codes sociaux que peut l'être une grenouille larguée dans un château, il n'en attire que mieux la méfiance d'un roi calculateur et les foudres de Noémie, la nourrice de la princesse dont repousse les avances d'un violent coup de pied au cul. Ce prince Garulfo qui se prend encore à se déplacer à sauts de grenouille rappelle forcément Perceval au début de sa quête, encore nis* et nostalgique des jupes de sa mère.


Remember le BAC...

Les auteurs de l'album "De mares en châteaux" se sont bien évidemment amusés avec les codes du conte, et c'est ce qui ressort le plus souvent lorsque vous cherchez des critiques de cette BD, parce que c'est plutôt bien réussi : la grenouille n'est pas un prince ensorcelé mais un amphibien mal dans sa peau ; la vieille sorcière se laisse séduire et son oiseau de malheur se fait bouffer par un loup (qui lui même ...). La princesse joue les rebelles et fait des virées à cheval à la tombée de la nuit. Seule la nourrice ne sort pas du lot : elle a autant d'autorité que celle de Juliette ou que celle d'Antigone. Comment ça, Roméo et Juliette et Antigone ne ne sont pas des contes ? Oui, et alors ! On s'en branle !  

"Juliettaaaaaaaaaaa"
Miriam Margolyes - Romeo + Juliette


Certes, le prince-grenouille Garulfo ne cherche pas le Graal, mais sa quête de virilité, de puissance et de connaissance de ces humains tant idéalisés pourrait bien aboutir à un tout autre résultat que celui espéré. Il va découvrir l'existence du mensonge, des magouilles, de la drague plus ou moins subtile, des pauvres _ceux qui tuent pour manger, des riches _ceux qui tuent pour le plaisir, puisqu'ils "chassent". Alors non, les hommes ne se mangent pas entre eux... mais parfois c'est tout comme. Si le pessimiste Fulbert avait eu raison ?

Cette BD serait sans doute à exploiter avec des collégiens dans le cadre d'un débat d'éducation civique ou autre. Là comme ça, j'ai pas d'idée précise mais il faudrait prendre le temps d'y réfléchir. Dans mon collège, Garulfo est assez peu lue et empruntée _sauf par les élèves qui ont déjà dévoré toutes les autres_ peut-être parce que le mélange poésie-termes anciens-langue moderne leur parle peu, peut-être pas. Je ne saurais dire pourquoi, au juste. Il se trouve que notre public est assez peu attiré par les univers médiévaux, de manière générale.  

Ayroles, Alain ; Maïorana, Bruno. Garulfo 1. De mares en châteaux. Delcourt, 1995. Coll. Terres de Légendes. 48 p. ISBN 2-84055-045-8

______________________

*en Ancien Français : personne naïve à tendance neuneu.   
  



lundi 11 mars 2013

Les Aigles Décapitées - Tome 11 - Le loup de Cuzion - Jean-Charles Kraehn, Michel Pierret (1997)


Replongeons-nous un peu dans Les Aigles Décapitées ! Tranquillement mais sûrement, au gré des bibliothèques et des passages à la FNAC, nous voilà arrivés à la lecture du tome 11 de la série : "Le loup de Cuzion".

Oh ! Un lébérou ! 

Partez donc porter votre croix !



Le temps a fait son effet sur la Creuse comme partout ailleurs, apportant son lot d'événements. Nous sommes maintenant en 1247 : Nolwenn vient de se marier avec le chevalier Adhémar, heureux bénéficiaire de la forteresse de Cuzion ; Hughes pense avec inquiétude à son avenir à la tête de Crozenc et à celui de son fils, le petit Sigwald. Il sait que le comte de Lusignan sera en droit de récupérer ses terres ancestrales d'ici quelques années... à moins qu'il ne se fasse bien voir du prince Alphonse de Poitiers et du roi Louis IX.

Notre seigneur aux boucles blondes prend une décision bien contrariante pour tous, au moment où la région est en panique à cause des attaques d'un loup possédé par le Diable, où des querelles familiales viennent éclabousser les robes des preux chevaliers, où les couples semblent plus que jamais indéboulonnables : il va partir en croisade avec ses hommes, sous la bannière de Lusignan. Si Alix choisit de pleurer en silence le prochain départ de celui qui n'arrive pas encore à lui donner d'enfant, Nolwenn réagit comme elle sait le faire : en blasphémant à grands cris ! Elle refuse d'être séparée d'Adhémar. Inutile de dire qu'elle sera prête à tout pour retenir son chevalier, quitte à jouer avec la frayeur des paysans en cultivant la croyance du loup possédé...


Inspecteur Hughes de Crozenc 

Pour la première fois depuis le début de la série, Hughes n'est pas au centre de l'action. Ici, il joue plutôt un rôle d'enquêteur. Après avoir endossé la veste du fuyard empressé de sauver sa peau, celle du chevalier sauveur de donzelles, ou celles du chasseur de têtes familières, le voilà parti chercher un coupable dans la forêt, sans indice et sans GPS. Avec pour seul allié l'impression d'être le seul à ne pas chercher un animal sauvage, mais bien un homme.

Les premières vignettes de l'album nous le présentent en train de mettre fin à un litige opposant Gaucher et Adhémar, les frères ennemis : ce n'est pas vraiment extraordinaire en soi, puisqu'en tant que suzerain, il est habilité à rendre la justice. Par contre, il nous laisse entendre que les enquêtes de terrain sont plutôt du ressort de ses chevaliers... particulièrement peu prompts, cette fois-ci, à cerner ce loup massacreur de bêtes, d'hommes et d'autels. Au bout de quelques mois d'attente, de carnages, de retour au calme, et de chutes de neige ensanglantées, Hughes prend les rênes de l'affaire. Il est alors accompagné du jeune Conan le Rouge, dont c'est le grand retour dans la série après une absence de deux albums. Hélas, si le bachelier étudie assidument « la logique » sous la bienveillance de son mentor, il n'est pas encore en mesure de montrer l'étendue de son potentiel, loin de là. Son absence de discernement apporte même une dimension comique à la scène de l'enquête des empreintes de loup dans la neige ; cette évolution du personnage est curieuse _ voire critiquable _ après tant de démonstrations de ruses, de finesses et d'espiègleries dans les tomes _ et _ des Aigles décapitées ! Histoire à suivre, donc. Cela dit, positivons et apprécions le fait que Conan le Rouge n'ait pas été balayé de la série comme on aurait pu le craindre à la lecture des dernières péripéties de Hughes de Crozenc !

Préparatifs de la Septième Croisade

Jean-Charles Kraehn tire profit du contexte historique : il donne du sens à la vie de son héros en le mêlant aux préparatifs de la Septième Croisade que le roi Louis IX souhaite mener. En effet, Saint Louis était tombé malade quelques années auparavant et avait fait le voeu d'aller en pèlerinage sur le tombeau du Christ afin de le libérer des "Infidèles".* Or, si Hughes compte bien se croiser, ce n'est pas tant pour prêcher le christianisme que pour se faire bien voir de la noblesse : bien qu'il s'en défende par peur de l'Inquisition, il est loin d'être aussi pieux que son souverain, connu pour son sens de la charité et pour cette manie de toujours vouloir astiquer les pieds des gens !  

Saint Louis lave les pieds d'un roux, ah non, c'est le prochain des pauvres.
Image prise sur ce site

Eh non, on n'est ni dans une chanson de geste, ni dans un roman de Chrétien de Troyes écrit pour ceux qui l'entretiennent : tout est stratégie, intérêts personnels, petites prières histoire de, et profanation ! On plaisante, on plaisante, mais l'image légendaire du "bon" Louis IX, juste et humble, m'a donné beaucoup d'espoir pendant mes quelques années d'innocence. Pas au-delà ! Assez longtemps, cela dit, pour m'inspirer une ligne de conduite malgré une absence totale de sentiment chrétien. Il m'a offert mon petit côté Claude François : "quand la vie est méchante, je veux qu'elle soit jolie". Dès lors, je ne peux plus douter du fait que le personnage de Saint Louis ait eu un certain impact dans la société médiévale : un roi qui s'intéresse à son peuple, pleure devant la misère _ ils avaient la larme facile, à l'époque..._, et lave les pieds des pauvres, a de quoi marquer les esprits.    


Je vous souhaite à tous d'être un jour touchés par la grâce de Saint Louis
 et de son petit carré plongeant. Amen.


Prochaines étapes : le port d'Aigues-Mortes, où les pèlerins embarqueront, puis l'Egypte**...  


KRAEHN, Jean-Charles ; PIERRET, Michel. Les Aigles Décapitées. Tome 11 : "Le loup de Cuzion". Glénat. 1997. Coll. "Vécu". 48 p.  

------ 

* Christian Melchior-Bonnet, "Les Croisades de Saint Louis" in Le livre d'or de l'Histoire de France. Paris, Tallandier, 1995. 373 p. 

** René GroussetHistoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem - III. 1188-1291 L'anarchie franque, Paris, Perrin, 1936 (réimpr. 2006), 902 p.




dimanche 30 décembre 2012

Les Aigles Décapitées - Tome 10 - L'héritier de Crozenc. Jean-Charles Kraehn ; Michel Pierret. 1996


Tiens, je me rends compte que j'ai laissé tomber Les Aigles Décapitées ces derniers mois, juste après avoir lu le dixième album "L'héritier de Crozenc" à la FNAC. Habituellement, le compte rendu tombe peu de temps après la lecture, mais cette fois-ci, allez savoir pourquoi, il est passé à la trappe. Non pas que le Tome 10 de la série ne soit pas intéressant, non pas qu'il soit pauvre en rebondissements, bien au contraire. Mais à part présenter un petit résumé de l'histoire en cours, je ne savais pas vraiment comment le critique, quel point mettre en valeur. Enfin, j'en voyais bien un, mais il était hors de question de le traiter, car il aurait dévoilé LE retournement de situation de la série. 

A vrai dire, je viens feuilleter "L'héritier de Crozenc" pour me le remettre en mémoire et ... il ne suscite aucune inspiration particulière ! Alors on verra bien après le résumé ! 


On dirait que Prince Valiant s'est fait une couleur !

Non, sérieusement, vous ne trouvez pas qu'ils se ressemblent ?
(Je parle de celui de gauche bien sûr, puisque l'autre est déjà blond.)

Où est-ce qu'on en était ? 

Les Tomes 9 et 10 sont indissociables ; il faut d'abord résumer l'un pour pouvoir parler de l'autre. Hughes de Crozenc est donc un bâtard, un imposteur, un orphelin autoproclamé seigneur de Crozenc après la chute de son prédécesseur ; certains l'ont toujours su, d'autres l'ont appris en écoutant aux portes, et beaucoup se délectent des miettes d'un secret ébruité. Ravenaud, vassal rebelle et faux, veut faire tomber Hughes en prouvant à tous, et en particulier à Alphonse de Poitiers, qu'il n'a aucune légitimité. Pour arriver à ses fins, il dispose d'une preuve de choix : Roger de Castelnau, l'assassin du "vrai" descendant de Renaud de Crozenc. Mais l'oncle d'Alix, dont Hughes à tâté la tripaille dans les albums précédents, ne veut pas témoigner : que gagnerait-il à avouer qu'il a tué un nourrisson qui lui barrait l'accès au pouvoir ? Ravenaud le force à se rallier à sa cause en faisant enlever Oulfaut, le fils aîné de Roger : il lui sera rendu sain et sauf dès qu'il aura rapporté ses actes. 

Hughes apprend les sombres projets de son chevalier et se met en tête de libérer le fils de Roger, pris en otage par Ravenaud et la meute de brigand à qui il a fait miroiter monts et merveilles pour en obtenir les services. Il sait que, sans l'épée de Damoclès qui menace son fils, il ne témoignera pas contre lui. Or, il est fait prisonnier par l'oncle d'Alix avant de pouvoir lui apporter son aide : c'est bien un blond ! Par chance, il  arrivera à s'évader de sa geôle en soudoyant les gardiens, et rejoindra sa forteresse pour y reprendre son souffle ... avant de se lancer à nouveau à la recherche des brigands. Sur sa route, il sauve Nolwenn des griffes du brigand Torchecul, vexé d'avoir été roulé quelques jours plus tôt par la coriace dame déchue, et la laisse entre les mains de la vieille Mahaut. 

Le respect des vieux 

Mahaut n'apparaît que sur les toutes dernières planches de la bande dessinée ; pourtant, on sent bien qu'elle n'aura pas un simple rôle de figurante dans la suite des Aigles Décapitées. Un peu sorcière, un peu guérisseuse, redoutée pour son hérésie et moquée pour l'ensemble de son oeuvre, la vieille Mahaut avait déjà été évoquée dans l'album précédent, sans être dessinée pour autant. Il en avait été question lors du retour de Nolwenn à Crozenc en tant que femme répudiée et enfermée dans la Tour Grosse : il semblerait qu'à partir de ce moment, les deux parias de la cour se soient rapprochés. Nolwenn est un peu le pendant "jeune et frais" de Mahaut, la sorcière décalée qui ne mâche pas ses mots et crache en prononçant le nom d'un noble, si bâtard soit-il. La guérisseuse tient d'autant plus à Nolwenn, la parvenue, qu'elle déteste Alix, la jeune dame prétentieuse. Elle ne porte pas non plus Hughes dans son estime, et ce dernier le lui rend bien, en ne lui accordant aucun crédit ni même aucune attention... tout en gardant sa crainte par devers lui. Prendra-t-il conscience que "c'est dans les vieux pots qu'on fait les meilleures soupes ?" et que la parole d'une vieille qu'on soufflette sans vergogne compte au moins autant que celle d'une blonde à forte poitrine ? 

J'aurais bien voulu faire un développement sur le petit passage philosophique de la BD : en entraînant ses faucons, Hughes réalise que ces rapaces si puissants, et d'apparence si libres, finissent toujours par revenir vers ceux qui les nourrissent : prisonniers de leur instinct, ils sont condamnés à manger dans la main de l'homme. Mais finalement non : les passages de réflexion du héros sont bien trop rares pour qu'on puisse se permette d'y toucher.   

Dernière chose, Alix est à poil sur deux ou trois vignettes. Pour ceux qui ne seraient pas encore convaincus.

KRAEHN, Jean-Charles ; PIERRET, Michel. Les Aigles Décapitées. Tome 10 : "L'héritier de Crozenc". Glénat. 1996. Coll. "Vécu". 48 p.  


jeudi 2 août 2012

Les Aigles Décapitées - Tome 9 - L'otage - Jean-Charles Kraehn ; Michel Pierret. 1995


Où est-ce qu'on en était ? 

Hughes ne s'était pas aventuré hors de ses terres depuis quelques temps, et lorsqu'il avait tenté de se rendre à la cour d'Alphonse de Poitiers pour y demander le jugement de son épouse Nolwenn, la rébellion de Ravenaud l'en avait empêché. Il fallait bien remédier à cela dans le neuvième volet des aventures de l'héritier (légitime ou pas ?) de Renaud de Crozenc. 




Pourtant, la répudiation de Nolwenn n'est plus vraiment une priorité. Il s'agit d'abord de donner la chasse au chevalier Ravenaud avant qu'il ne le devance sur son chemin et ne fasse des révélations compromettantes à la cour de Poitiers. L'avenir du bon et magnanime seigneur Hughes pourrait en effet redevenir celui d'un simple jongleur itinérant si son suzerain apprenait qu'il n'est rien d'autre qu'un imposteur. C'est pourquoi il n'hésite pas à proposer une récompense de dix pièces d'or à quiconque lui livrera des informations sur la cachette du vassal "turbulent".

Ravenaud a pleinement conscience de la valeur du secret qu'il détient : la chute du jeune seigneur faciliterait grandement son accès au pouvoir et conclurait une vengeance personnelle bien savoureuse. Or, rien ne lui permet de prouver ce qu'il a appris de la bouche du seigneur Roger de Castelnau, lors de leurs périples en pays cathare. Le seul moyen d'être cru serait de forcer l'oncle d'Alix à témoigner en sa faveur. Mais comment ? Sous la menace, tout simplement ! L'ancien détenteur du bastion de Cuzion, toujours accompagné de Nolwenn, va devoir sceller un pacte improbable avec Coupe-Nez et sa meute de brigands pour arriver à ses fins.

"Chacun pour soi et Dieu pour tous".

Comme dirait Sylvie, une employée d'accueil de mes connaissances. En lisant "L'otage", j'ai beaucoup pensé à ce vieux dicton qu'elle me sort immanquablement lorsqu'on prend le temps de discuter. On savait déjà que les Aigles Décapitées étaient tout sauf une chanson de geste illustrée, préférant tourner en dérision la fin'amor et autres prud’homies. Or cet album peint des personnages qui son autant de modèles d'individualisme :


  • Alix reproche à Hughes de s'être joué d'elle en lui masquant son imposture _ qu'elle a apprise en écoutant une conversation, hem. Heureusement, elle lui pardonne vite.  
  • Hughes est finalement bien accroché à son pouvoir, à son honneur, et ne supporte pas qu'un bailli le traite de "faible". Ses motivations deviennent purement personnelles. 
  • Nolwenn est prête à coucher avec n'importe qui pour retrouver une condition noble. 
  • Ravenaud n'a qu'une ambition : être le chef. De qui ? De quoi ? peut importe, du moment que son ego s'épanouisse. 
  • Coupe-Nez le brigand veut s'enrichir et avoir les meilleures femmes à sa disposition. Peu importent les concernées et leur famille. 
  • Torche-Cul, autre brigand, veut Nolwenn pour lui seul, quitte à la tuer après l'acte. 
  • Liégarde, la femme de Coupe-Nez, est blessée dans son orgueil lorsque son amant la répudie pour garder Nolwenn, plus fraîche qu'elle. 


Encore une fois, la peinture humaine dans son vice et sa beauté est aussi impressionnante que l'immersion dans la société médiévale du XIII°siècle. Si les péripéties des héros, les types de personnages et leurs comportements commencent à prendre un air de déjà-vu, la BD ne nous en captive pas moins. Les paysages du Poitou et les visages ingrats sont toujours représentés d'un trait fin et précis, et l'on se réjouit d'un retour de l'action dans le sud du royaume, forcément annonciateur de couleurs plus chaudes !



KRAEHN, Jean-Charles ; PIERRET, Michel. Les Aigles Décapitées. Tome 9 : "L'otage". Glénat. 1995. Coll. "Vécu". 48 p.  
     



dimanche 15 juillet 2012

Les Aigles Décapitées - Tome 8 - La marque de Nolwenn - Jean-Charles Kraehn ; Michel Pierret. 1994


Où est-ce qu'on en était ?   

Très exactement là où le tome 7 des Aigles Décapitées s'était arrêté. Eh oui.



Sigwald n'est pas encore enseveli que déjà, les affaires de la cour reprennent à Crozenc. Hughes entretient une rancoeur envers sa pseudo-femme Nolwenn, qu'il juge en partie responsable de la mort de son père spirituel. Il se décide à la répudier, l'accusant de s'être aventurée aux frontières de l'adultère, et la fait enfermer dans la Tour Grosse en attendant que le Seigneur Alphonse de Poitiers la condamne officiellement. Il n'envisage pas une seule seconde que la petite bretonne puisse être enceinte de lui... ce qui est bel et bien le cas, cependant.    


Il faut dire que le crime avorté de la jeune femme au fort caractère fait les affaires du Seigneur de Crozenc : enfermée dans la Grande Tour en attendant la condamnation officielle d'Alphonse de Poitiers, elle ne risque pas d'entraver ses amours avec Alix ! Les amoureux rattrapent de belle manière leurs longs mois d'éloignement et le "temps perdu" est une raison toute trouvée pour s'adonner à de longues parties de jambes en l'air.  

Alix se laisse attendrir, Nolwenn explose de rage.  

En amante comblée (et rassasiée ? ), Alix rend les armes devant celle qui était pour elle une rivale, un obstacle à son amour. Non seulement, elle ne perçoit plus Nolwenn comme une femelle potentiellement menaçante pour son couple, mais en plus, elle la prend en pitié, craignant que la condamnation soit disproportionnée. Aussi, une nuit, alors que personne ne lui a rien demandé et qu'elle n'a aucune raison personnelle d'agir ainsi, Alix monte à la Tour Grosse et libère la prisonnière pleine des oeuvres de son mari, à la surprise de tous, y compris du lecteur.

Alix, ou comment se créer des problèmes quand on n'en a pas !

Pensant à son enfant, Nolwenn ravale la fierté qui la poussait à refuser l'aide de sa rivale victorieuse et prend effectivement la fuite sans ôter la malédiction dont elle a affublé Hughes et Alix le jour de son jugement. Dès lors, elle n'aura de cesse de faire de son ventre une priorité, non pas par instinct maternel mais parce qu'il est de fait l'héritier de Crozenc, et qu'il peut donc la maintenir à une distance raisonnable du pouvoir.

Ravenaud redevient l'ennemi numéro 1  

Un peu comme dans les premiers volumes de la série, Ravenaud, le maître du château de Cuzion, occupe une place de triste sire bien décidé à voler la vedette à Hughes de Crozenc. Il n'est plus nécessaire de rappeler qu'entre eux, le torchon brûle. Le chevalier brun et un poil butor, toujours amoureux de Nolwenn, sait très bien que son suzerain est affaibli par la mort de Sigwald, ce sage conseiller qui pouvait renifler une trahison à des lieues à la ronde ! L'arrivée à Cuzion de celui qu'il appelle toujours le Bâtard n'est pas une surprise pour lui : il sait très bien que le blondinet veut récupérer ses terres ; aussi ne se gêne-t-il pas pour lui tendre une embuscade dans laquelle l'autre tombe aussitôt. Par miracle, Hughes échappe à la mort et se replie, seul, piteux, sans monture, dans la forêt. Pas de bol ! Il tombe sur Nolwenn, qui l'assomme et, d'abord tentée de le tuer, se ravise et dessine sur son visage une entaille sanglante : dorénavant, grâce à sa "marque", il ne pourra plus oublier sa première femme ! D'où le titre de ce huitième tome.

Montrez ce que vous avez dans le ventre ! 


Nolwenn est une fois de plus le personnage haut en couleur qui fait la force de l'album et la consistance ce l'histoire.  En bonne Agrippine médiévale, elle fait le voeu de détruire tout ce qui pourra faire obstacle à son accès au trône : du coup, le moindre de ses actes devient stratégique. Elle épargne Hughes car elle sait qu'il ne pourra reconnaître son enfant que s'il est vivant, mais regrette aussitôt sa clémence lorsqu'elle apprend qu'il n'est pas vraiment de sang noble. Celle qui se disait fidèle et réellement éprise de son mari, n'hésite par à s'offrir à un Ravenaud à moitié bourré : peut-être lui sera-t-il utile de lui faire croire que l'enfant qu'elle porte dans son ventre est le sien ? Les Aigles Décapitées est décidément une série où la ruse féminine se déploie sous toutes ses formes et finira sans doute par l'emporter, à l'instar d'Alix à poil sur Hughes qui n'en revient toujours pas... 



KRAEHN, Jean-Charles ; PIERRET, Michel. Les Aigles Décapitées. Tome 8 : "La marque de Nolwenn". Glénat. 1994. Coll. "Vécu". 48 p.  
     





jeudi 14 juin 2012

Les Aigles Décapitées - Tome 7 - La prisonnière du donjon. Jean-Charles Kraehn, Michel Pierret. 1993


Il fallait absolument que j'avance dans ma lecture de la série Les Aigles Décapitées avant la fermeture, pour quelques temps, de ma bibliothèque préférée ! C'est chose faite depuis cet après-midi, malgré ce beau temps qui a essayé de m'allumer, le fourbe !

Nous voilà donc rendus au Tome 7 (déjà !) dont le titre ultra kitch "La prisonnière du donjon" fera bien rire les plus cyniques. Mais n'oubliez pas pour autant d'ouvrir l'album, car vous y verrez tout sauf les stéréotypes de la littérature médiévale ! En effet, l'intrépide Hughes est dans son genre un "sacré joueur", comme dirait Christian Jeanpierre. Non content d'avoir été pris pour un brigand de grands chemins par des villageois et d'avoir été traité en conséquence, ne devant son salut qu'à un enfant rejeté, le voilà reparti au devant de nouvelles aventures. 



Où est-ce qu'on en était ?

Hughes a troqué Sigwald contre un compagnon de gabarit moindre mais aux atouts multiples : le jeune Conan. Leur fuite du village dont ils étaient tous deux les parias les amène près de la forteresse de Peyrepertuse. Inaccessible pour les manants qu'ils sont, ou qu'ils sont redevenus, elle représente un but à atteindre. Ils profitent des projets d'agrandissement du domaine émis par Roger de Castelnau pour s'engager comme maçons sur le chantier et glaner quelques informations sur Alix, à travers les faits et gestes des courtisans.  

Sigwald n'a pas l'intention de rester les bras ballants lorsqu'il sait très bien que son protégé court des risques. Accompagné de quelques hommes et du traître Ravenaud, il se lance sur les traces du Seigneur de Crozenc et ne tarde pas à obtenir des preuves de vie. Il choisit donc de traiter Ravenaud en prisonnier et de le renvoyer ligoté à Crozenc, piquant à vif la fierté du chevalier opportuniste. Ce dernier ne tarde pas à s'échapper pour s'allier aux autres ennemis de Hughes : Roger et Guilhem de Castelnau.    

Echange de mots doux et don de soi 

Alix ne reste pas passive face à la situation, dès lors que son chevalier servant trouve un moyen de communiquer avec elle. A vrai dire, le stratagème, qui consiste à utiliser la fille du forgeron pour la transmission de lettres, est plutôt le fait de Conan. Le roux (cool ?) drague ouvertement la jeune Raymonde, avec force exhibition de queue, pour obtenir d'elle quelques services. Le pire, c'est que ça marche. Mais ces deux personnages insouciants mêlés malgré eux aux problèmes des adultes vont rapidement se prendre au jeu et se séparer, contre toute attente, dans un flot de larmes. Une suite en prévision ? On verra bien.    

Hughes et Alix, "la prisonnière du donjon", donc ^^, correspondent plus pour parler stratégie que galanterie. C'est là que le cliché de la princesse à sauver est battu en brèche ! Le chevalier fait part à sa belle se ses idées d'entourloupe, la dame transcrit toutes les informations qui peuvent favoriser sa fuite et anticiper les représailles. Les grandes déclarations viendront en leur temps ! 

Digression

Pendant que je vous parle des Aigles Décapitées, je regarde le match de foot Espagne - Irlande, comptant pour l'Euro. L'Espagne gagne 4 - 0 et les supporters de l'Irlande chantent plus fort que ceux des vainqueurs potentiels. Bravo à eux, déjà. Quant aux joueurs, ils ont fait ce qu'ils ont pu. Si la poussée de l'arbitre sur Andrews a eu de quoi leur couper le souffle, le but en début de deuxième mi-temps a fini de les étouffer. 




Dommage que ce tome soit le dernier des aventures de Sigwald, dont le sadisme du jeune Guilhem de Castelnau aura eu raison. Faut-il interpréter sa mort comme un passage de témoin au petit Conan le Rouge ? Peut-être bien. Le seul brun "gentil" n'est plus, alors que, curieusement, toutes les autres toisons foncées sont des "méchants" : Ravenaud, Nolwenn a priori, Guilhem... Cette primauté des blonds (et des roux) dans cette bande dessinée ne cesse de m'interpeler... 


KRAEHN, Jean-Charles ; PIERRET, Michel. Les Aigles Décapitées. Tome 7 : "La prisonnière du donjon". Glénat. 1993. Coll. "Vécu". 48 p.  
      



lundi 4 juin 2012

Les Aigles Décapitées - Tome 6 - Alix. Jean-Charles Kraehn, Michel Pierret. 1992



Où est-ce qu'on en était ? 

Trois années se sont écoulées depuis les aventures bretonnes du seigneur Hughes de Crozenc et de son fidèle compagnon Sigwald Tranchecol. Ils goûtent enfin à la tranquillité, sans savoir que leur vie de châtelain n'est rien d'autre qu'une accalmie avant la tempête !          




En effet, au château de Peyrepertuse, niché au coeur du Pays d'Oc, le comte Roger de Castelnau nourrit de sombres desseins. Sa nièce, Alix, lui donne du fil à retordre en refusant d'épouser son fils cadet, le jeune Guilhem. Or il n'entend pas la laisser libre de son choix et décide de forcer le mariage en éliminant celui qu'elle aime toujours en secret. 

L'homme à abattre est bien évidemment Hughes, puisqu'il est à la fois un amant gênant et le responsable de la mort du père d'Alix, Enguerran. Roger de Castelnau tente donc de l'attirer hors de sa forteresse de Crozenc pour l'occire de ses mains en Pays d'Oc. Appâté par la perspective de retrouver sa dame vivante et toujours éprise de lui, Hughes saute à pieds joints dans le piège et part aussitôt vers le sud. Peu lui chaut l'avis de Nolwenn, qui voit pourtant d'un mauvais oeil le dévouement de son mari pour cette femme qu'elle jalouse sans la connaître. Elle ordonne au "turbulent" lieutenant  Ravenaud de s'arranger pour que le projet échoue... en tuant Alix, par exemple !

Une fois de plus, Hughes est seul contre le déchaînement des vents contraires qui soufflent dans l'ancienne terre des Cathares. L'opération s'annonce d'autant plus périlleuse que Sigwald, estropié, ne peut plus l'accompagner dans ses mésaventures.   
    

Le coeur a ses raisons ! 

C'est la première fois, depuis le début de la série, que l'action est poussée essentiellement par une histoire de coeur _ certes bien cachée derrière le prétexte chevaleresque.
  • Les premières vignettes de la BD plantent le décor d'une citadelle égayée par le soleil du sud : Peyrepertuse. Pourtant, entre les murs de ce château soumis au Royaume de France depuis peu, le Seigneur Roger de Castelnau et son fils Guilhem font grise mine à cause du mariage avorté. Ils comprennent peu à peu que si Alix refuse cette noble alliance avec son cousin, c'est parce qu'elle réserve son coeur à Hughes. Le moyen le plus sûr de lui faire entendre raison est donc d'assassiner le chevalier et de tuer, par la même occasion, les espoirs de la demoiselle qui l'aime. La première machine à détruire le couple de blondinets est ainsi mise en route.
  •  Le château de Crozenc compte son lot de psychodrames : entre Nolwenn et Hughes, on ne peut pas parler de mariage heureux. D'ailleurs, comment le pourrait-on, étant donné les conditions de la noce (voir tomes 4 et 5) ? Toujours est-il que Madame déplore le peu d'assiduité de Monsieur "à fréquenter sa couche". Lorsqu'il reçoit des nouvelles d'Alix en même temps que son appel à l'aide, il n'hésite que peu de temps à quitter femme et affaires politiques pour voler à son secours. Nolwenn se laisse submerger par la jalousie et charge l'ambitieux lieutenant Ravenaud, qui apprécie peu son suzerain, d'assassiner Alix, ou au moins, de faire capoter le voyage. 

 Ménélik - Bye bye -
  • Elle ne se doute pas que Ravenaud n'est pas tant motivé par la responsabilité que Nolwenn lui a confié, que par ses projets personnelles : éliminer Hughes pour récupérer son domaine, son statut et surtout sa femme. En effet, voyant le désintérêt de son Seigneur pour son épouse, l'ancien serviteur d'Enguerran est de moins en moins discret dans ses façons de courtiser Dame Nolwenn. Après s'être disputés Alix dans le Cycle de l'Imposteur, Hughes et Ravenaud se partagent à présent la châtelaine parvenue.     
Ces trois courses au bonheur sentimental, individuelles et indépendantes les unes des autres, vont catapulter dans l'autre monde bien des vies innocentes et inconscientes d'enjeux finalement futiles !                


Mobilisons nos connaissances 

Vous avez intérêt à avoir un bon souvenir du Cycle de l'Imposteur (tomes 1 à 3), car le retour l'Alix dans le champ de vision du héros nous ramène aux début de ses aventures. Les auteurs y font référence à plusieurs reprises dans leurs vignettes pour nous remettre en mémoire les événements et le passé plus ou moins lourd de personnages perdus de vue dans les albums n°4 et 5, tels que Ravenaud et, bien entendu, Alix. Le contexte de conquêtes de régions et de territoires indépendants par le Royaume de France, déjà prégnant dans les tomes 1, 2 et 3, est encore présent. Les traces laissées par les épisodes houleux d'expansion du territoire et de chasse aux Cathares expliquent l'une des embûches rencontrées par le Seigneur de Crozenc : l'attaque des villageois sur la petite troupe qui accompagne Hughes. Confondant les Poitevins avec des bandits passés dans leur contrée quelques heures plus tôt, les paysans vont mener la vie dure à tous ceux qui se sont trouvés là au mauvais endroit, au mauvais moment.    

Les auteurs du tome 6 des Aigles Décapitées ont parfaitement trouvé la force de donner un nouvel élan aux aventures de Hughes, Sigwald et les autres. On pourra noter l'utilisation fort sympathique de couleurs vives utilisées pour cette bande dessinée. Elles donnent à cette série, jusque là plutôt sombre, une nouvelle atmosphère : tout brûle, les têtes tombent et les amoureux pleurent de frustration, mais l'espoir demeure et la vie continue !


KRAEHN, Jean-Charles ; PIERRET, Michel. Les Aigles Décapitées. Tome 6 : "Alix". Glénat. 1992. Coll. "Vécu". 48 p.  

  
 




jeudi 19 avril 2012

Les Aigles Décapitées - Tome 5 - Saint-Malo de l'Isle - Jean-Charles Kraehn, Michel Pierret. 1991


        Je continue ma lecture de la série Les Aigles Décapitées en abordant déjà le tome 5 ! L'album "Saint-Malo de l'Isle" constitue le second volet du Cycle breton des Aigles Décapitées, également appelé "Cycle de l'Hérétique".


Où est-ce qu'on en était ? 
      
       Hughes et Nolwenn ont enfin atteint Saint-Malo de l'Isle, où ils doivent remettre au puissant Hélie de Boisboissel la lettre de rançon du marchand Albizzi. Bien des ennuis les y attendent : coursés par des chiens dressés pour attaquer quiconque s'approche de la ville à la nuit tombée, c'est en tant que prisonniers qu'ils découvrent les lieux.

       Ils ne savent pas encore que les notables de Saint-Malo ne voient pas tous d'un bon oeil le retour d'Albizzi, connu pour être un rival de taille. Aussi, lorsque Eudeuline de Lieusel, l'ambitieuse femme d'un marchand faible et vieillissant, intercepte l'urgente missive du naufragé, elle la fait disparaître et s'arrange pour que Nolwenn et Hughes restent en prison le plus longtemps possible. C'est sans compter la ruse et la persévérance des jeunes mariés : il n'est pas question de laisser le brave Sigwald dépérir et se noyer dans l'infection de ses blessures.


Tome 4 et Tome 5 : même combat 
 
       Je ne vous en dirai pas plus, car l'action est tellement fournie, rapide et les chemins des personnages tellement imbriqués les uns dans les autres, que cela devient très difficile à raconter. Autant les lire vous-même, d'autant plus que l'esprit de la BD reste le même que le tome précédent : des femmes fortes et limite castratrices tirent les ficelles de leurs maris, des hommes faibles guidés par leur bite envie d'entretenir leur petit pécule exécutent les voeux de leurs dames. Au milieu de tout ce remue-ménage d'étoffes et de pièces d'or, Hughes, le seigneur en haillons, ne pense qu'à sauver son vieil ami. Une fois de plus, il se retrouve sans rien comprendre manipulé comme un jouet par des hommes qu'il ne connaît pas, dans une situation qu'il ne maîtrise pas, renvoyé d'un piège à l'autre tel une boule de billard sur le tapis vert. Il roule, et il roule... Voilà qui donne à réfléchir ; même le héros le plus puissant ne peut rien contre ceux pour qui il n'est rien d'autre qu'un pion.  


Un record de coups bas 

       Nous n'avions pas eu besoin d'attendre "Saint-Malo de l'Isle" pour comprendre qu'en cas de situations extrêmes, tous les coups sont permis aussi bien pour Hughes, que pour son entourage et surtout ses ennemis. Hormis Sigwald, estropié, et Maître Albizzi, faisant figure d'otage du vicieux Frère Golidard, il ne reste plus un seul personnage demeuré blanc comme neige. Nolwenn est guidée dans tous ses actes par l'espoir de se taper Hughes _et elle y parvient grâce à son succès qui inspire de la reconnaissance au jeune noble, et parvient à les libérer de leur prison en allumant le gardien. Son mari de fortune va commettre l'impair de livrer la lettre de rançon d'Albizzi à Maltravers, le petit naufrageur qui les a suivis à la trace, pour le plus grand bonheur de... plusieurs personnes ! L'heureux récepteur de la lettre va s'empresser de l'utiliser dans son propre intérêt, rendant involontairement service au héros, tandis qu'Eudeuline de Lieusel se réjouit qu'il ne reste aucune preuve du retour d'Albizzi dans les parages. Même Aria, la jeune fille sourde et muette censée représenter l'innocence-même, que Goliard se tape en dépit de l'amour de Nolwenn, nous réserve une belle surprise.    

       Cette suite de coups bas et de concours de circonstances amèneront une fin heureuse pour certains et une vie abrégée pour bien d'autres. Hughes, sa nouvelle femme Nolwenn et ses amis n'auront pas volé leur retour (ou leur entrée) dans une vie tranquille des nobliaux, et ce pour un certain temps. En effet, le cycle suivant nous amènera dans une autre région de la France du XIII° siècle, à quelques années de là. A suivre.     

A propos de Jean-Charles Kraehn 

C'est sans aucune difficulté ni aucun mérite que j'ai trouvé une interview de Jean-Charles Kraehn, que je nomme souvent sans jamais présenter. 

Parties 1 et 2 
  

KRAEHN, Jean-Charles ; PIERRET, Michel. Les Aigles Décapitées. Tome 5 : "Saint-Malo de l'Isle". Glénat. 1991. Coll. "Vécu". 48 p. 




dimanche 12 février 2012

Les Aigles Décapitées - Tome 4 - L'hérétique - Jean-Charles Kraehn - 1989



Jamais trois sans quatre ! Le "Cycle de l'Imposteur", composé des trois premiers tomes des Aigles Décapitées, fait place au "Cylcle de l'Hérétique" (tomes 4 et 5). Contrairement aux albums précédents, Jean-Charles Kraehn est à l'origine à la fois des dessins et du scénario dans "L'hérétique".


"... dans ton canap' on est bien"


Où est-ce qu'on en était ? 


Deux ans après le retour vainqueur d'Hughes et Sigwald aux commandes du château de Crozenc, la paix est revenue et la vie a repris son cours. Pourtant, le jeune seigneur est en lutte constante avec sa conscience : il sait que la place qu'il occupe n'est pas légitimement la sienne, et que Dieu lui réserve sans doute quelques embûches en contrepartie. Soucieux de racheter son âme avant que les ennuis n'arrivent, Hughes s'habille en mendigot entreprend un pèlerinage à pied au Mont Saint-Michel. Il y entraîne un Sigwald quelque peu réticent ; après des jours de marche et de prière, les deux aventuriers décident de rentrer par des moyens plus confortables. Parce que bon, c'est bien beau d'éprouver les mêmes déboires que Jésus, mais faut pas abuser quand même !

Il leur faut partir en bateau du Mont Saint-Michel jusqu'à Saint-Malo-de-l'Isle, où ils trouveront à la banque la somme mise de côté pour le retour en terre poitevine. Pendant le voyage, une tempête éclate et le bateau coule en pleine nuit. Hughes, Sigwald et Albizzi, un marchand juif avec qui ils sont sympathisé, s'échouent sur des récifs et sont bien obligés d'y rester jusqu'à marée basse. Le lendemain matin, alors qu'ils se croient sauvés, les trois rescapés se font capturer par une bande de petits naufrageurs déguenillés. Ces gosses obéissent aveuglément au très douteux frère Goliard et à Nolwenn, sa jeune "favorite".    

Un album riche en références historiques 


Plus encore que les précédentes, la BD de Kraehn nous amène au coeur de l'Histoire de France. Albizzi, nouveau personnage central, nous permet de prendre conscience de l'antisémitisme de rigueur dans le pays au XIII° siècle, qu'on a à peine tendance à ne pas évoquer lorsqu'on étudie cette période à l'école. En effet, le marchand juif sauve la mise d'Hughes et Sigwald, prisonniers du frère Goliard, parce qu'il représente l'espoir pour le prêtre hérétique d'obtenir une importante rançon auprès du puissant armateur Hélie de Boisboissel.

Photo Scenario.com

L'intrigue des Aigles Décapitées se construit sur un contexte historique très précis, qu'il faut absolument connaître et comprendre pour mesurer la teneur des événements : la ligue hanséatique, le gouvernement de la Bretagne, les hérésies et les croisades de pastoureaux... A défaut d'être évident, tout est très bien expliqué. Mais des recherches en parallèle peuvent tout de même s'avérer éclairantes. La série se destine de plus en plus destiné à un public adulte, non pas pour la hardiesse des scènes représentées qui reste finalement dans le correct, mais pour ses références pointues. Par ailleurs, Jean-Charles Kraehn a eu le bon sens de consacrer la dernière page de son album à un petit lexique des richesses linguistiques qu'on pouvait entendre à Saint-Malo au Moyen-Age.

Conflits d'intérêts et femmes fatales 

On avait déjà pu le constater dans les autres volumes, les ambitions personnelles des personnages se heurtent et se font ici barrage, plus que jamais. Goliard l'hérétique terré dans le sable domine et utilise une bande de gosses pour rassembler un magot nécessaire à sa fuite. Sa maîtresse Nolwenn ne supporte pas qu'il la trompe avec Aria, une autre donzelle sourde et muette et souhaite se venger de lui lorsqu'elle prend conscience de ses projets malhonnêtes : c'est pourquoi elle décide de délivrer les trois prisonniers de son mentor. Elle est le symbole de la facilité à passer du statut de chasseur à celui de gibier, et inversement. Elle, l'objet, la fille manipulée, se sert de la blessure de Sigwald, pour à son tour devenir détentrice d'un pouvoir. C'est sans scrupules qu'elle use du chantage pour faire avancer Hughes dans les marais, et pour le traîner jusqu'à l'autel : "si tu ne m'obéis pas, si tu ne m'épouses pas, ton ami meurt". Il faut dire que Nolwenn est une fille de caractère, tout comme la blonde Alix qui trotte toujours dans la tête d'Hughes. L'une est riche et blonde, l'autre est pauvre et brune, et ces contrastes primaires sont aussi nets que les deux filles sont intérieurement assez similaires : toutes deux se disent "dures à cuire", mais manifestent une fragilité désarmante face au danger. Devant Hughes, toutes deux refusent de se brader bien qu'elles n'en cachent pas non plus leur envie. Enfin, elles parviennent toujours bon gré mal gré à obtenir ce qu'elles veulent. En conclusion, elles se ressemblent tellement que c'en est un peu dommage : puisqu'on ne voit que deux personnages féminins évoluer en première ligne, pourquoi en faire des clones ?    
 

KRAEHN, Jean-Charles. Les Aigles Décapitées. Tome 4 : "L'hérétique". Glénat. 1989. Coll. "Vécu". 46 p. ISBN 2-7234-1031-5



dimanche 5 février 2012

Les Aigles Décapitées - Tome 3 : Les Eperons d'or - Patrice Pellerin, Jean-Charles Kraehn - 1988



Revenons à la bande dessinée Les Aigles décapitées et parlons maintenant du troisième tome du cycle de l'imposteur : "Les éperons d'or". Publié en 1988 par le duo Kraehn - Pellerin, cet album vient clore momentanément les mésaventures poitevines d'Hughes et de Sigwald.


"Tu veux ma photo ?"


Où est-ce qu'on en était ? 


Lancé à la poursuite du Bâtard de Cuzion, le ravisseur d'Alix, Hughes court dans la neige comme un dératé. Il n'a pas fallu plus de quelques minutes d'inattention du pseudo-fils de Renaud pour que la jeune fille téméraire soit rattrapée par le pervers auquel elle venait d'échapper. Il parvient à la déloger des griffes du bonhomme lubrique et de ses compagnons tout aussi vicieux mais s'en tire avec une grave blessure due à une flèche reçue dans l'épaule.

Alix retrouve in extremis le convoi en route pour Poitiers et persuade Ravenaud d'amener Hughes à l'abbaye de Fongombault pour qu'il puisse bénéficier des soins des moines. Le blessé ne va pas revenir à la raison avant la fin de l'hiver, et sa convalescence durera jusqu'au mois d'avril 1242.

Ce troisième tome nous offre un autre point de vue : celui d'Hughes. Contrairement aux deux premiers épisodes qui ne présentaient que les indications d'un narrateur extérieur à l'action, les planches sont ici ponctuées par le regard du héros sur les événements. Ses impressions personnelles apparaissent dans différentes vignettes, notamment au début. Encore plus riche que les précédents niveau action, le texte occupe un espace moins important au profit de l'image, pour un ensemble plus aéré.


L'engagement du héros 

Rappelons-nous la dimension historique des Aigles décapitées. En effet, il faut bien noter une que le héros, Hughes, finit par s'engager pour une cause dont il se moque royalement. Alors qu'il était resté en marge des événements, soucieux de ses intérêts personnels, les dernières vignettes le montrent dévoué au roi Louis IX dont il devient le chevalier. Pourtant, peu lui importe que les terres qu'il parcourt soient gouvernées à distance par un roi basé à Paris, ou par Lusignan et le reste de la noblesse locale. Il n'entre jamais réellement dans le débat, et c'est seulement pour venger Saturnin, empoisonné à sa place, pour venger le messager de Blanche de Castille, pour venger la mort de Renaud le seigneur de Crozenc, en gros, pour s'opposer à Enguerran, qu'il choisit de servir le roi. Si on est tenté de retenir la magie du héros "sans-nom" capable d'influencer l'Histoire pour défendre l'âme de ses amis, il faut aussi remarquer que sa conviction personnelle n'a pas fait l'objet d'un questionnement ; un peu comme quand on vote pour quelqu'un dans le seul but d'éloigner un autre de la victoire. Même lorsqu'il arrive au pouvoir à Crozenc, Hughes n'a rien d'un personnage politiquement engagé. Il est simplement le vassal de Saint Louis, il est fidèle à Alphonse de Poitiers... parce que c'est comme ça.



La quête de l'identité

Il faut dire que le jeune Hughes a bien d'autres préoccupations. Il a tardivement appris de la bouche de Sigwald qu'il n'était en rien le fils du seigneur Renaud de Crozenc, et qu'il n'avait aucune raison de revendiquer un quelconque pouvoir. Pire, il s'est rendu compte qu'il avait un outil forgé par Sigwald pour nuire à Enguerran. Tous ses projets s'effondrent, laissant place aux questionnements propres à tous les jeunes de son âge et de sa condition, alors que dans son cas ils n'avaient plus lieu d'être : qui suis-je, d'où est-ce que je viens, où est-ce que je vais, que vais-je faire de ma vie ? Hughes est forcément troublé et perturbé. Après la phase de déni de Sigwald, son père de substitution qui a le mérite de lui avoir fourni un destin clés en main, il ne sait plus quoi faire de sa vie. Lorsque le frère Saturnin lui demande : "Que vas-tu faire maintenant ?" il répond vivement : "Je sais pas ! "

Ce faux statut de noble dont il s'est cru digne pendant des années lui a cependant permis d'acquérir une grande confiance en lui et en ses qualités. C'est bien connu : bon sang de saurait mentir. Même après avoir découvert qu'il n'est "rien", il continue d'utiliser la devise familiale de Renaud de Crozenc pour se donner du courage ; et ça marche. "Les éperons d'or" transmettent plus fortement un message d'importance : la valeur d'un homme siège dans sa cafetière, et pas dans son sang. Lorsque tous accueillent avec joie le "fils de Renaud", dont la bonté est d'avance assurée par son lignage, ils ne savent pas qu'ils s'asservissent à un enfant abandonné aux portes d'une abbaye. Certes bien guidé par Sigwald Tranchecol et ses projets de vengeance, il est surtout arrivé au sommet rêvé par tout "jouvencel" du XIIIe siècle parce qu'il a cru en lui et s'en est donné les moyens.



Frôler la mort et se réveiller


Si Hughes craint tellement le retour de manivelle à la fin du cycle, c'est non-seulement parce qu'il ne se sent pas légitime, parce qu'Alix lui manque, mais aussi sans doute parce qu'il sait que la mort peut frapper rapidement et de bien des manières.

Comme beaucoup d'autres bellâtres du Moyen Age, le blondinet a d'une part goûté de la flèche. Dans l'Assassin Royal, Fitz se voit diminué considérablement par le blessure d'une flèche empoisonnée. Le souvenir très vague que j'ai de la série animée Prince Valliant me permet quand même de dire que le héros se retrouve lui aussi quelques jours dans le gaz à cause d'une mauvaise flèche entre l'épaule et les pectoraux. Tous sont en proie à des délires et à des hallucinations plus ou moins fréquentes pendant ce temps. Leur récurrence semble montrer que l'arc et les flèches ont un rôle bien particulier dans l'univers médiéval tel qu'il nous est présenté en littérature : peut-être celui de l'attaque mesquine, silencieuse et souvent fatale après une longue souffrance, surtout lorsque le projectile est pourvu d'un bout empoisonné. Ici, la flèche est décochée par un insignifiant larbin du bâtard de Cuzion.

D'autre part, il sait qu'il a échappé de peu à la coupe de vin empoisonnée par les soins du borgne Galin. Les attaques des petits bijoux de toxicologie ne sont pas non plus connues pour être des plus honorables, et FitzChevalerie, l'empoisonneur au service du roi, en sait quelque chose. Il sait très bien que son statut de "bâtard semi-noble" l'a directement affecté aux tâches utiles mais ingrates de l'assassin qui ne se tâche jamais les mains.



L'album se termine de manière un peu trop précipitée, même s'il laisse entendre qu'une suite est possible, et même probable. A les abandonner ainsi aux portes du bonheur, on pourrait croire que Kraehn et Pellerin ne sont pas fâchés d'en finir vite avec Hughes et Sigwald ! Les dernières planches, dans lesquelles la petite histoire se mêle très nettement à la grande, auraient presque pu faire l'objet d'un quatrième volet si leur contenu avait été développé. Mais la poursuite de Galin, la rencontre du messager à l'agonie puis de Saint Louis sont finalement expédiées. Lorsqu'on apprend que le quatrième tome des Aigles décapitées est l'oeuvre de Kraehn pour les dessins comme pour les scénario, on comprend mieux : les auteurs avaient sans doute des tas de raisons de terminer l'ouvrage de cette façon-là.

PELLERIN, Patrice ; KRAEHN, Jean-Charles. Les Aigles Décapitées. "Les éperons d'or". Glénat. 1988. Coll. "Vécu". 46 p. ISBN 2-7234-0904


lundi 30 janvier 2012

Les Aigles Décapitées - Tome 2 : L'héritier sans nom - Patrice Pellerin, Jean-Charles Kraehn - 1987


Petite sortie à la bibliothèque 


Histoire de garder un bon rythme, je suis allée à la bibliothèque pour relire "L'héritier sans nom", le deuxième tome des Aigles Décapitées de Patrice Pellerin et Jean-Charles Kraehn. "Mais tu l'as déjà chez toi !" me direz-vous. Certes. Mais pas sous la main. Cette visite a eu l'avantage de me permettre d'avoir une vue d'ensemble de la série. J'ai ainsi pu me rendre compte qu'elle se découpe en plusieurs cycles, au rythme des variations de scénaristes et de dessinateurs. Ainsi, "La nuit des jongleurs", "L'héritier sans nom" et "Les éperons d'or" forment à eux seuls le "Cycle de l'imposteur" raconté de bout en bout par l'association de Pellerin et de Kraehn. Mes parents ont sacrément bien joué lorsqu'ils m'ont offert les trois d'un coup ! 

C'était la minute "coupage de gâteau". Parlons un peu de l'histoire. 

Qui connaît une devise plus originale que "Aigles, frappez du bec !" ?
Image prise sur Booknode.com

Maudits jongleurs ! 

On nous avait laissés dans un suspens intense en abandonnant le jeune Hughes au fond du très humide puits des fous avec des rats pour seule compagnie, tandis que son mentor Sigwald Tranchecol fuyait à travers la campagne enneigée. Heureusement, le jeune pseudo-troubadour ne tarde pas à trouver LE souterrain secret qui permet de remonter le puits sans encombre et commence à faire sa vie, même s'il se sent un peu déboussolé sans Tranchecol. Il ne tarde pas à être recherché par les hommes d'Enguerran. Ce dernier est tellement absorbé par la venue de ces drôles de trublions qu'il en oublie les préparatifs de sa fille en partance pour Poitiers. La jeune Alix va servir Jeanne, la femme d'Alphonse, en gage de fidélité au frère du roi. Pendant ce temps, au château de Crozenc, tout le monde (ou presque) se réjouit d'offrir aux corbeaux la dépouille d'un barbu défiguré qui ne peut être que le fameux Sigwald. 

Ce deuxième album lance l'action et ne doit pas se lire autrement que d'une seule traite, à mon sens. Autant il était possible d'avoir envie de décrocher en lisant "la Nuit des jongleurs", son exposition de l'intrigue et de son décor peint sur fond d'Histoire de France, autant "L'héritier sans nom" tient forcément le lecteur en haleine. Sa force réside dans l'expression de trois champs d'action simultanés et assez rapprochés dans l'espace pour qu'ils puissent tous se rencontrer en fin d'album. En effet, pendant que Sigwald part régler son compte au chapelain qui détient le fameux objet manquant dans la bibliothèque de Crozenc, Hughes parcourt à l'aveuglette les petits villages de la Creuse couverte de neige, avant de se diriger vers un possible point de rencontre avec Tranchecol. Sur son chemin, il fait la connaissance d'Alix, esseulée et affaiblie après l'attaque du convoi qui l'emmène à Poitiers. Leur statut de fuyard est leur seul terrain d'entente, mais cela suffit grandement pour faire équipe. 


Pas de chichis entre nous 

Pellerin et Kraehn s'amusent avec les codes de la fin'amor comme des chats avec des souris : ils les torturent, les tournent dans tous les sens, mais de les achèvent pas complètement. On sait très bien que le beau clochard blond et courageux va  forcément, un jour ou l'autre, taper dans l'oeil de la princesse caractérielle qui ne fait pas trop de manières, mais qui aurait bien besoin d'un chevalier pour la défendre, quand même ! Mais l'un et l'autre se vannent avec une certaine dureté avant qu'Hughes prenne son rôle de protecteur au sérieux, et qu'Alix reconnaisse et encourage sa bravoure. Dommage qu'une meute de loups vienne trop vite remettre tout ce beau monde à sa place "traditionnelle", car on s'amusait trop bien à les voir se moquer l'un de l'autre ! 



Le Beau Robert, chanson populaire du XVI°s interprétée par Jacques Douai
Je la connais uniquement parce que je l'ai apprise en cours de musique, au collège.


La place de Sigwald

Lorsque Hughes, seul, envisage la possibilité d'avoir définitivement perdu Sigwald, il se rend compte de la force de son attachement pour l'homme qui l'a élevé. Dans une société où "les liens du sang" sont sans cesse revendiqués et valorisés, l'amour pour celui qui "joue" le père sans l'être semble plus difficile à envisager, avant le constat de la perte et la sensation de manque qui la suit de près. Pour le blondinet convaincu d'être le légitime seigneur de Crozenc né pour venger un géniteur qu'il n'a jamais connu, la conscience du statut paternel de Sigwald se sera faite au bout de plusieurs années. Après quelques larmes versées au fond d'un grenier à foin. Pas avant. 

Profitons-en pour signaler que Les Aigles décapitées n'est pas la seule histoire à mettre en scène ce cas de figure. Dans Le Seigneur des anneaux de Tolkien, Frodon se rend compte de son amour filial pour son vieil oncle Bilbon, seul membre de sa famille à lui avoir réellement accordé quelque importance, lorsque le papy quitte définitivement la Comté. Fitz, le héros bâtard de l'Assassin Royal, est recueilli par Burrich, l'"écuyer" de Chevalerie. Là encore, ce n'est qu'à l'âge adulte, assez avancé pour permettre la nostalgie de l'enfance, que l'empoisonneur des Loinvoyant réalise qu'il a bel et bien été élevé par une sorte de père de substitution dont il a souvent rejeté l'autorité... uniquement parce qu'elle lui paraissait biologiquement illégitime ! 


PELLERIN, Patrice ; KRAEHN, Jean-Charles. Les Aigles Décapitées. "L'héritier sans nom". Glénat. 1987. Coll. "Vécu". 46 p. ISBN 2-7234-0779-9

mardi 24 janvier 2012

Les Aigles Décapitées - Tome 1 : La Nuit des Jongleurs - Patrice Pellerin, Jean-Charles Kraehn - 1986


Savoir prendre du recul ... 

Autant on peut s'éclater à parcourir les domaines inconnus de la bande-dessinée et la fraîcheur des nouvelles oeuvres, autant il est bon de redécouvrir les albums qu'on a déjà lus ! Il y a quelques années, je me suis plongée dans la lecture des trois premiers tomes des Aigles Décapitées (Pellerin / Kraehn). Mes parents m'avaient offert "La nuit des jongleurs", L'héritier sans nom" et "Les éperons d'or" le jour où j'ai eu le BAC : c'était mon cadeau. Le contexte médiéval m'avait bien plu, mais l'abondance du texte et les références historiques nombreuses et précises m'avaient pris la tête. Par conséquent, je n'ai ni investi dans les 20 tomes suivants, ni poursuivi la lecture en bibliothèque, ce qui aurait été largement possible car la renommée de la série n'est plus à faire. Les 23 tomes des Aigles décapitées sont parus entre 1986 et 2011. Ils ont été réédités quatre fois depuis.   


Jamais je la rattraperai, ma blouse ! 


Résumé de "La Nuit des Jongleurs".

Après une relecture moins hâtive et plus avertie _ j'en sais un peu plus sur l'histoire du Moyen-Age qu'après la terminale, et heureusement _ voici ce qu'il en retourne des Aigles Décapitées.

Nous sommes en 1241. Le roi Louis IX a délégué à son frère Alphonse le contrôle du Poitou et de l'Auvergne. Le comte Guy de Lusignan s'y oppose et monte un complot contre Alphonse, à l'aide des hautes figures des alentours, dont Enguerran, le seigneur de Crozenc. Mais les souverains au pouvoir ne sont pas dupes de leur manège et envoient des émissaires dans les forteresses douteuses pour mieux estimer le danger qu'ils représentent. Aussi, lorsqu'il reçoit chez lui le bailli Noyon envoyé à l'improviste par le roi, Enguerran est bien obligé de se montrer extrêmement faux-cul prudent afin de ne pas attirer trop de soupçons.

C'est dans cette ambiance malsaine que Hughes et Sigwald, des ménestrels bien trop habiles aux armes pour n'être que de pauvres artistes itinérants, sont capturés et enfermés dans la forteresse d'Enguerran. Ils sont accusés d'avoir tué un sanglier poursuivi par les hommes d'Enguerran, gâchant ainsi l'excitation de leur partie de chasse. Une fois emprisonnés au château, leur esprit téméraire et leurs curieux projets vont les amener à s'échapper et à semer le trouble dans la maison du seigneur de Crozenc.


Image prise sur Scénario.com


Hughes, jeune blondinet aussi impulsif et téméraire que sa jeunesse peut le lui permettre, est en fait le fils de Renaud, l'ancien seigneur de Crozenc. Vingt ans plus tôt, Enguerran l'a fait assassiner et s'est débarrassé de l'héritier. C'était sans compter le dévouement de Sigwald, dit Tranchecol, le meilleur ami de Renaud, qui a recueilli Hughes pour l'initier aux armes. Ensemble, ils se sont fixé comme objectif de récupérer la place qui revient de droit au jeune homme. Pas la peine d'aller plus avant dans ses tribulations pour savoir qu'il va taper dans l'oeil d'Alix, la fille unique d'Enguerran une damoiselle plus proche des bois, des chevaux et des lévriers que des robes ou de la broderie. Sigwald est en effet un guerrier défraîchi avec de beaux restes. Il est qualifié de "vieux bouc", un surnom le résume bien, et semble encore au goût d'Ermeline, son ancienne maîtresse. Il souffle à son jeune protégé la voix de la sagesse, bien que les trahisons du passé ne semblent pas toujours lui avoir servi de leçon.

Les Aigles Décapitées est incontestablement une BD pour un public adulte, non seulement pour son côté historiquement pointu et ses subtilités pas forcément faciles d'accès, mais aussi parce qu'on y voit quelques filles à poil et pas mal de sang. Et encore, ce premier album n'est pas trop gore par rapport aux deux suivants. Mais bon, que voulez-vous ! Pellerin et Kraehn nous content le Moyen-Age nous dans toute la splendeur de ses forteresses, des ses campagnes retirées et propices à la chasse, de son langage haut en couleurs ("La chaude garce !")... et ils y parviennent très bien. Alors inutile d'y attendre les niaises joyeusetés propres à un conte pour enfants !

Ce premier volume paraît certes très dense en informations et en contenu textuel, malgré un effort visible pour rendre les éléments de l'intrigue compréhensibles ; mais, comme le sous-tend le principe de la série, on ne peut juger de son efficacité que sur la longueur. Petit à petit, vous verrez que tout s'éclaircit, et une seconde lecture finit de lever les dernières zones d'ombre. A suivre, donc, et surtout, ne vous découragez pas !  

PELLERIN, Patrice ; KRAEHN, Jean-Charles. Les Aigles Décapitées. "Tome 1 : La Nuit des Jongleurs". Glénat. Coll. "Vécu". 1986. 48 p. ISBN 2-7234-0610-5