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dimanche 23 août 2020

Histoires de porcelaine - Que cent fleurs s'épanouissent - Feng Ji Cai (1990) / Tour de France du poulet : étape à Chantilly


Allez allez ! On se motive et on pond son petit billet ! 



L'histoire 

Lorsqu'on prend un train de nuit seul, on croise les doigts pour ne pas avoir à partager le compartiment, ou du moins pour voir débarquer le moins de voisins possibles au cours du voyage. Mais il arrive pourtant qu'un passager vienne occuper une couchette de la nôtre, et qu'il exacerbe même notre pointe de déception en faisant un bordel pas possible. Voilà précisément ce qui arrive au narrateur du roman Que cent fleurs s'épanouissent, un écrivain renommé qui ne sait pas trop s'il doit se vanter de son art, ou le dissimuler : en effet, l'action débute en Chine, au début des années 1970, pas longtemps après la tumultueuse Révolution Culturelle. 

A première vue, son compagnon de route ne lui dit rien qui vaille, d'autant plus qu'il trimbale une caisse en carton qu'il manipule avec précaution, comme si quelqu'un se cachait à l'intérieur ; l'homme est-il fou et/ou dangereux ? 

Bon gré mal gré, une discussion s'engage. L'étrange passager commence à raconter ses déboires de jeunesse au narrateur _et au lecteur, par la même occasion. Hua Xiayu, puisque c'est ainsi qu'il se nomme, venait alors de terminer de brillantes études d'art et attendait d'être affecté dans un service administratif ou pédagogique de son école. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il apprit qu'une place d'ouvrier dans une usine de céramique l'attendait en province ! 

Croyant d'abord à une erreur, il finit par répondre à la convocation et à quitter Pékin et ses promesses. On est alors au début des années 1960, il n'est pas question de contester le système d'attribution des postes ! Peut-être quelqu'un nourrissait-il de la rancœur ou de la jalousie envers lui, et a utilisé ses contacts pour broyer ses rêves ? Il n'aura guère le temps de chercher d'où est partie la balle, car une fois arrivé à Qianxi, les tuiles s'enchaînent... 


Tuiles...
Usine de céramique... 
Ahah 
Bref.


Au travail, le malaise est palpable : entre les collègues qui ne lui adressent pas la parole, les voisins qui semblent se méfier de lui, les petits chefs qui l'accusent _à tort_ d'être un "révolutionnaire" ou un "anti-communiste", il ne se sent vraiment pas à sa place, et perd rapidement toute envie de s'intégrer. Heureusement, les visites d'un chien errant nommé Le Noir et de Dune, sa future femme, lui permettent de le trouver goût à la vie. Au travail, il se rend compte qu'il est capable de se distinguer des autres ouvriers en créant des poteries et des porcelaines d'une rare finesse : son âme d'artiste est engourdie mais pas morte ! Hua Xiayu est naïf et montre un peu trop sa bonne humeur, surtout quand il s'agit de parler de son mariage. Il ne sait pas encore que les hommes n'aiment pas voir leurs semblables heureux. 

Bientôt, des dazibaos, sorte de tracts diffamatoires qu'il était de bon ton de plaquer sur les murs à l'époque, fleurissent aux environs de sa cabane ; ils dénoncent le supposé passé de dangereux fauteur de trouble du jeune céramiste, qui est pourtant certain de n'avoir rien à se reprocher... D'où viennent-ils ? Sans doute de ..., un petit chef de son usine qu'il soupçonne d'être amoureux de Dune, mais il n'a pas de preuves et sait bien que la parole d'un étudiant citadin ne compte pas. Comme il ne réagit pas et ne semble pas pris de remords _comment le pourrait-il ? le ton monte. Les brimades et ragots laissent place aux franches agressions. Les collègues les moins méprisants se détournent de lui, sans doute pour se protéger, tandis que Dune subit des pressions et ne sait plus qui croire. Comble de l'horreur pour un artiste, on le force à casser à coup de masse toutes ses porcelaines. A ce stade de l'histoire, on se croit perdu au milieu d'un roman de Kafka, on a autant le bourdon que le jeune peintre... et il se pourrait bien que le livre tombe des mains des lecteurs les moins motivés. 



Ce serait une erreur : à partir du moment où la guerre est clairement déclarée, où Hua Xiayu se fait bien tabasser, où il avoue des délits qu'il n'a pas commis pour que sa femme échappe aux coups, où il se fait envoyer en "camp de rééducation" encore plus retiré du monde, le roman prend un nouveau tournant. Le jeune homme a touché le fond, il ne peut que rebondir. Sa peine va devenir une renaissance artistique, grâce à la rencontre de deux paysans, artistes à leurs heures perdues. L'un fait des poteries, l'autre s'illustre dans le découpage de papier. Tous deux sont des artistes qui s'ignorent ; leurs manières ne sont pas raffinées, mais leur oeuvre est vivante, vraie, déconnectée de la politique. Née d'une simple envie de créer, elle certainement pas monnayable ! L'étudiant va beaucoup apprendre au contact de ces formes d'arts dont il ignorait l'existence. 

La femme s'en va, le chien reste 

Ce sous-titre peut vous interpeller, j'en suis consciente ; laissez-moi juste développer. Dans ce résumé bien trop long, j'ai très peu parlé du chien nommé Le Noir qui se donne au peintre et qui va devenir son seul véritable ami. Il a pourtant un rôle déterminant dans le parcours du héros : dès les premiers chapitres, il fait immersion dans son environnement, suscitant d'abord sa peur avant de devenir un véritable ami. 

Les hommes sont de vraies girouettes face aux événements : les ouvriers passent du mépris à l'admiration devant le talent de Hua Xiayu ; l'un d'eux se laisse emporter par la jalousie ; un autre compense ses frustrations par la violence et la cruauté. L'amour de Dune s'étiole bien vite sous l'effet de la méfiance. Pire encore, ils ne se contentent pas de le fuir ou de le sanctionner : ils veulent l'anéantir, lui faire mal en le forçant à détruire lui-même le fruit de son travail, son seul motif de fierté dans sa vie pleine de désillusions.



Le Noir est le seul gage de stabilité dans la vie d'un personnage ballotté par les vents contraires : cela dit, vous vous rendrez compte, si vous lisez ce livre, que si quelqu'un a des raisons de lui en vouloir, c'est bien lui ! Même pendant leur séparation forcée _on ne les laissera partir ensemble au camp de Qingshishan_ la bête jouera son rôle de guide : n'est-ce pas une statuette de chien, censée compenser l'absence du Noir, qui va mettre en relation Hua Xiayu et le colporteur local, par le biais d'un gamin ? Je n'ai pas les références nécessaires pour bien comprendre toute la symbolique dont Feng Ji Cai a voulu charger Le Noir, mais si l'on s'en tient simplement à notre image commune de cet animal, le message est clair : le chien est le meilleur ami de l'homme et il se distingue par sa fidélité.   


La minute coincidence culturelle 

Que cent fleurs s'épanouissent est un roman relativement court, dont le titre fait référence à une fameuse phrase de Mao Tsé Tung : à la base, ces propos encourageaient les intellectuels à s'exprimer librement, mais ils se sont transformés en traquenard pour ceux qui ont eu l'imprudence d'y croire. J'ai  compris la référence à la toute fin de l'histoire... et surtout à l'aide du dossier pédagogique situé à la fin de mon édition Folio Junior qui a un peu vieilli, mais qui reste très instructive !   

L'histoire est facile à suivre, mais une bonne connaissance du contexte politique en Chine à cette époque reste nécessaire, selon moi, pour bien comprendre et pour en apprécier la profondeur. Que cent fleurs s'épanouissent est aussi une réflexion sur l'art et sur la figure de l'artiste. C'est pourquoi je fixerai l'âge de première lecture aux niveaux 4°-3°, d'autant plus que les scènes de violence et les moments contemplatifs pourraient désarçonner les plus jeunes. Dans tous les cas, il ne faut surtout pas se priver de cette belle transcription des émotions que les œuvres d'art et le processus de création peuvent susciter. 

Croyez-moi ou non, j'ai découvert ce livre juste avant d'aller me promener à Chantilly, pays de la "porcelaine tendre", c'est à dire fabriquée sans argile blanche, depuis le XVIII° siècle. Quelques très beaux services, vases et autres objets du quotidien, sont exposés au château. Beaucoup d'entre eux représentent des motifs faisant référence à la Chine _car on était en plein dans la phase "chinoiseries". 


J'ai seulement photographié les petits bijoux représentant des poules ou des oiseaux, dans le cadre de mon Tour de France du Poulet*, mais si vous allez visiter le Musée Condé, vous pourrez en admirer plein d'autres. Une exposition autour de la porcelaine de Meissen et de Chantilly, intitulée "La fabrique de l'extravagance", est actuellement en cours de montage. 



Plus d'informations sur cette facette sur patrimoine sur la brochure dédiée, éditée par la ville de Chantilly. Valeur sûre, donc !
   
Bon à savoir : 
  • Si vous souhaitez visiter le Domaine de Chantilly et que vous vous y rendez en TER, vous pouvez vous faire faire un billet spécial qui comprend le transport et la visite pour un tarif intéressant, me semble-t-il. Conditions à vérifier sur le site du Domaine et sur celui de la SNCF.  
  • Le billet Domaine donne accès au Château (et au Musée, aux expos), aux Grandes Ecuries, au parc _qui est vraiment très agréable, MAIS PAS au Potager des Princes, comme j'ai pu le lire quelque part. Cela ne vous empêche pas d'y aller faire un tour quand même, car il y a un méga trombinoscope des différences races de poules à l'entrée, et un jardin qui vous filera plein d'idées et vous remettra de vieux proverbes en tête. Sinon, la dame de la billetterie est un peu sèche, mais grâce au système de parcours fléché anti-COVID, hamdoullah vous ne la verrez pas à la sortie.
"Arrêtez de me chier dessus, bordel !"



*Où que j'aille en France, je me lance de défi de dégoter quelque chose qui ressemble de près ou de loin à une poule, et de le photographier. Quand j'aurais assez de photos, je les alignerai toutes : c'est alors que la vérité sur l'existence de l'univers apparaîtra !   

Feng Ji Cai. Que cent fleurs s'épanouissent. Folio Junior Edition Spéciale, 1995. 160p., ill. ISBN 2-07-058834-3

mardi 21 janvier 2020

Edward aux mains d'argent - Tim Burton (1990)


1999 - C'est la veille des vacances de Noël. Mme Léonard lance la cassette vidéo de L'étrange Noël de M. Jack avant de découper un quatre-quarts. Estelle et Audrey ont déjà fait main basse sur les bouteilles de coca. Dix minutes plus tard, la prof les engueule parce qu'elles ont rempli trente-cinq gobelets alors qu'on est vingt-quatre : c'est complètement con ! Johanna commente "Fallait le faire vous-même !" et se fait virer du cours. Vingt minutes plus tard, ma pote Vanessa dégobille son goûter sur la table. Tim Burton : 1, moi : 0

2005 - Cinéma La Fabrique, à Saint-Astier. Mélanie a choppé des places pour Charlie et la chocolaterie qui vient de sortir en salle, parce que ça fait longtemps qu'on ne s'est pas fait un aprem entre copines. J'ai pas envie de la voir, j'ai pas envie de voir le film, j'ai pas envie de lui faire de peine non plus. Ses gloussements ponctuent le film et me rappellent que notre amitié ne rime plus à rien. Autour de nous, les gosses des centres aérés des environs battent des mains et chahutent. Du haut de nos 20 ans, on a l'air de deux grandes dindes au milieu de tous ces nabots.
Tim Burton : 2, moi : 0

2009 - Je regarde Bettlejuice en bonne compagnie. Je me fous du film, je veux juste serrer.
J'ai rien serré, j'ai pas retenu une seule séquence du film. Mon esprit était ailleurs...
Tim Burton : 3, moi : 0.

Parce qu'il ne faut jamais rester sur un échec, j'ai regardé Edward aux mains d'argent...    
Brisons la malédiction !



L'histoire 

Tout commence un soir d'hiver. Une gamine ne trouve pas le sommeil. Elle regarde par la fenêtre de sa chambre et demande à sa grand-mère d'où vient la neige qui tombe au dehors. La vieille se lance alors dans un conte qui va nous emmener très loin...

Flashback dans une zone pavillonnaire américaine des années 1960-70 ? Peggy Boggs est représentante pour une marque de cosmétiques ; après une journée de porte à porte des plus infructueuses, elle décide de rouler jusqu'au manoir sinistre perché au sommet d'une colline, un peu à l'écart de la ville : qui sait, peut-être quelqu'un est-il d'humeur à acheter des produits de beauté, là haut ?

L'aspect poussiéreux et délabré du château ne la décontenance pas plus que ça ; à l'intérieur, elle y découvre Edward, un jeune homme échevelé et affublé de cisailles en guise de mains. Comme il est très craintif, Peggy doit l'apprivoiser et faire vibrer sa corde maternelle pour lui tirer quelques mots. On comprend peu à peu qu'Edward n'est pas un être humain, mais une sorte de robot monté de toutes pièces par un inventeur. Malheureusement, s'il a eu le bon sens de doter sa création d'un coeur, d'un cerveau, de la parole... le concepteur n'a pas eu le temps de lui fixer de mains, et encore moins de le préparer à la vie en société.

"_Bon, je vais vous laisser tranquille...
_ Non, attendez ! Je suis pas fini..."

Prise de compassion, Peggy l'"adopte" instantanément et l'installe chez lui. Elle le présente à Bill, son mari, à Kevin, son fils, et elle lui montre une photo de sa fille aînée, Kim. C'est dans la chambre de cette dernière que l'invité sera installé, étant donné qu'elle est partie faire la folle avec ses potes. La famille semble accepter sans problème la venue d'Edward et s'efforce de se conduire de manière naturelle avec lui _avec plus ou moins de réussite. Chez les Boggs, on prend la vie comme elle vient...



Le voisinage est en effervescence : un jeune homme inconnu qui débarque dans le quartier, ça fait toujours son effet, alors si en plus, il a de la ferraille à la place des mains ! Les Desperate Housewives locales s'épuiseront en commérages jusqu'à faire sa connaissance ; elles qui s'attendaient à voir un triste sire brutal et dangereux découvrent un type tout à fait charmant, peu bavard certes, mais très habile de ses ciseaux lorsqu'ils s'agit de tailler les haies, tondre les chiens et coiffer les dames.


Les cordonniers sont les plus mal chaussés

Comme Edward a envie de s'intégrer dans son nouvel environnement et qu'en plus, il aime rendre les gens heureux, il accepte toutes les tâches qu'on lui confie. On arrive à la fin de la première partie du film, celle où tout se passe à peu près bien et où les griffures et coupures accidentelles d'Edward prêtent plus à sourire qu'autre chose. Si l'on fait abstraction du harcèlement sexuel dont il fait l'objet !




L'histoire bascule la nuit où Kim rentre de sa session camping avec son mec, Jim, et leurs amis. Sa surprise est grande lorsqu'elle trouve Edward allongé dans sa chambre, sur le matelas d'eau qu'il a malencontreusement crevé d'un coup de lame, quelques jours plus tôt. Elle est la première d'une longue liste à jeter un regard négatif, effrayé, horrifié sur cet invité dont elle ignorait l'existence, et réveille toute la famille de ses hauts cris. Edward est très déstabilisé par sa réaction, lui qui est tombé sous le charme de Kim dès qu'il l'a vue en photo. Les femmes lui tournent autour, mais elle, il devra la conquérir dans les règles de l'art.



C'est pour monter dans son estime qu'il accepte de commettre un méfait pour le compte de Jim, le blond pas très fin avec qui elle sort. Il faut savoir que ce petit bourge fier à bras s'est vexé de n'avoir pas réussi à sous-tirer à son père la thune qu'il lui fallait pour s'acheter une belle voiture, ce qui l'oblige à tourner dans le quartier avec une espèce de van tout pété. Pour arriver à ses fins, il entend profiter de l'absence de ses parents pour faire main basse sur leur magot. Son stratagème : simuler un cambriolage. Pourquoi fait-il appel à Edward ? Parce qu'il s'est rendu compte qu'il était capable de déverrouiller toutes les serrures grâce à ses pinces magiques, bien sûr !

Mais contre toute attente, une alarme se déclenche et tous les jeunes se barrent, complètement paniqués. Ils laissent le robot pris au piège dans la maison de Jim, où les policiers n'auront plus qu'à le cueillir. La scène de l'arrestation prend une dimension à la fois triste et comique lorsque le flic demande à Edward de "lever les mains en l'air" et de "jeter ses armes".

"Police ! On sait que vous êtes là !
Les mains en l'air, jetez vos armes !"
"J'ai dit : jetez vos armes !"

Comme il refusera de poucave ses parodies de copains, il sera considéré comme étant l'unique responsable de la tentative de cambriolage. Il n'en faudra pas plus pour reléguer le garçon aux mains d'acier du rang de chouchou de ces dames à celui de paria. Bienvenue chez les humains...

Edward ramène la coupe à la maison...
... ou paye la vie sociale quand t'as des lames à la place des mains. 

La blague sur "la coupe à la maison" n'est pas de moi : je l'ai entendue en écoutant un récent numéro du podcast cinéma 2 heures de perdues qui était, lui aussi, consacré à notre film du jour. Si vous ne connaissez pas déjà la folle équipe qui anime cette émission, je vous engage à aller voir ce qu'il s'y passe, car c'est à la fois drôle et riche en infos. Voici leur site Internet ; vous pouvez vous abonner à leurs contenus via les plateformes de podcast, les réseaux sociaux, Deezer, etc...

J'aime bien les écouter pendant mon jogging du dimanche matin.
Du coup je me marre en courant et les gens me prennent pour une folle, sûrement.

Edward se démarque de tout le monde ; lui l'homme de métal, lui le cousin d'une série de robots capables de faire des gâteaux à la chaîne, lui qui ne conçoit pas l'imprévu... devient, par une curieuse ironie du sort, le grain de sable capable de dérégler le système mécanique bien huilé de la classe moyenne américaine. Qui, parmi toutes ces familles douillettement installées à l'abri de leurs maisons en carton-pâte, propriétaires de voitures à la carrosserie pastel ressemblant à s'y méprendre à celles des voisins, serait prêt à quitter sa zone de confort pour accueillir un invité qui a des lames à la place des mains ? Personne, à l'exception de Peggy Boggs, qui n'est pas représentative de ses semblables. Comme quoi, le robot n'est pas toujours celui qu'on croit !

Si on a d'abord l'impression que le fils ce l'inventeur a réussi à se faire une place dans la communauté, on comprend vite qu'on se trompe ! Tout le monde semble bien aimer Edward parce qu'il est doué pour la coupe des haies, des cheveux, et parce qu'il fascine d'autant plus qu'il est utile. Or, on le sait, quelqu'un d'indispensable à la société ne se fera jamais jeter, quand bien même il aurait six yeux et des tentacules de calamar à la place de la bouche. Quand on a besoin de quelqu'un on le tolère. Mais malheur à lui si d'aventure son utilité se voit remise en cause, ou s'il se fait surpasser par plus performant que lui.

En fait, la vraie différence entre Edward et le commun des mortels ne se résume pas à ses "mains d'argent" ; elle réside surtout en son ignorance totale des travers de l'humanité : la cruauté, l'injustice, le rejet de l'autre, la malveillance, le mépris, la méfiance poussée à l'extrême, la perméabilité aux croyances les plus farfelues... On pense bien sûr à la folle qui considère Edward comme maudit et diabolique. C'est sans doute ces imperfection humaines que Tim Burton a voulu pointer du doigt dans cette histoire qu'il a inventée de A à Z.

La voisine qui passe sa vie à faire des incantations pour repousser le malin
On peut même parler de portrait à charge de la part du réalisateur à l'encontre des gens en général, et des femmes en particulier !

Prenons les personnages masculins. Edward est un robot inoffensif dont le caractère évolue au contact des hommes. A travers ses souvenir, on découvre un brave bonhomme derrière son inventeur de père. Bill et les hommes du voisinage se montrent relativement bienveillants malgré leurs maladresses. Le petit Kevin s'inscrit dans cette veine en s'obstinant à jouer à "pierre feuille ciseaux" avec Edward jusqu'à ce qu'il "en ait marre de gagner" _forcément... et en le percevant comme une curiosité à exhiber à ses copains : il n'est pas cruel, il a juste l'attitude d'un enfant qui manque encore d'empathie. Quant au flic qui enquête sur le cambriolage, c'est sans doute le personnage qui comprendra le mieux la détresse d'Edward, et qui, à la fin du film, saura faire preuve d'humanité. Au final, Jim est le seul type dépeint de manière négative ; et encore, l'accent est mis sur sa bêtise plus que sur sa méchanceté.

En revanche, je crois bien qu'on ne croise pas une seule femme dans ce film qui ne traîne son lot de névroses ; sans doute à cause de leurs "glandes", pour citer Bill lors du retour fracassant de Kim dans la maison familiale. Peggy est ce qu'on appellerait de nos jours une "bonne personne" _c'est un peu la mode de dire ça, non ? mais elle n'est guère représentative de la gent féminine ; d'ailleurs, elle en est plus ou moins exclue avant que l'arrivée d'Edward ne la rende intéressante. Kim n'est pas des plus accueillantes, même si elle montrera de grandes qualités au cours du film. La "meute"formée par les voisines se compose de bonnes femmes lubriques sans aucune personnalité, bien qu'elles soient créatives dans leur malveillance, réglées pour rentrer chez elles au pas de course dès qu'elles entendent le moteur de la caisse du mari. Elles sont autant de poupées qui font semblant de vivre, voguant d'une maison en carton pâte à une autre _ceux qui connaissent le clip de Barbie Girl (Aqua) comprendront. On ne parlera pas de l'illuminée qui voit en Edward un suppôt de Satan. Tim Burton est plutôt dur dans son portrait des femmes, il exagère, mais c'est pour la bonne cause : à travers les défauts des femmes du voisinage, je pense qu'il a voulu mettre le doigt sur les plaies qu'il faudrait soigner avant de songer à faire avancer le monde. 

Dès lors, Edward peut-il survivre dans ce monde cruel, et si oui, comment ? Beaucoup lui promettent monts et merveilles, tout le monde "connaît un médecin" qui pourrait régler le problème de ses mains ciseaux, mais au final, personne ne le met en relation avec qui que ce soit, personne ne propose vraiment d'aide. Dans le regard des hommes, il n'y a que de la curiosité, de la moquerie, de la peur. Alors, il n'a d'autre solution que de se blinder, de troquer sa naïveté contre la méfiance et la malveillance. Effrayer, c'est éloigner le danger de soi, se protéger, presque.



On en revient au jeu sur les apparences qui ouvre la première rencontre entre Peggy et Edward ; alors que les ombres et la musique laissent penser que l'homme de métal s'apprête à sauter sur la VRP pour l'agresser avec ses ciseaux, la voix juvénile, inoffensive de cet orphelin nous rassure bien vite. Ces apparences et le regard que les gens portent sur elles prendront le dessus ; elle gagneront la partie, malheureusement, invitant Edward le clown triste à regagner son repaire haut perché. Certes, l'issue du film n'est pas très joyeuse, mais il n'empêche qu'il faut montrer cette oeuvre à un maximum de monde. Y compris aux enfants. 



Edward aux mains d'argent 
Tim Burton
1990 



dimanche 18 juin 2017

Larme de rasoir spéciale couverture déprimante : Le Petit Criminel - Christophe Léon (2013)


Ah, là je suis tombée sur du lourd en terme de couverture déprimante ! 
Parlons aujourd'hui de l'ouvrage de Christophe Léon intitulé Le Petit Criminel



Autopsie de la couverture

Pour commencer, saluons l'artiste : l'illustration est signée Gilles Rapaport, dont vous pourrez admirer les travaux à cette adresse. Elle met en scène un gamin aux mains et au visage blafards, figé sur un fond rouge sang. Parce qu'il semble dénué de vie et parce que son expression reflète la détresse et le malheur, ce personnage attire notre attention. D'une main faiblarde, il tient un flingue trop gros pour lui tandis que son autre bras pend dans le vide, inutile si ce n'est à maintenir son équilibre général. Malgré la taille du pistolet, et bien que le garçon occupe à lui seule la moitié de la page, notre regard est inexorablement attiré par sa tête blanche... ou saturé par le fond écarlate ; tout dépendra de l'observateur. Enfin, remarquons que le "petit criminel" semble en cours d'effacement : les contours de son corps sont un peu flous, tandis que le bras qui tient l'arme est mangé par le rouge ambiant. Le "crime" qu'il a commis est-il en train de le tacher ? est-il en train de prendre le dessus sur son âme, au détriment de tout ce qui avait fait sa consistance jusqu'alors ?

En bref, une bonne couverture qui file bien le cafard, comme on les aime... et une belle illustration à admirer, à étudier...

... et à récompenser d'un Prozac d'Or !

L'histoire 

Du coup, j'ai lu le livre : il fallait bien s'assurer que l'histoire soit à la hauteur de la couverture ! 

Marc vit avec sa mère et son beau-père dans un appartement miteux de Sète ; à seulement quatorze ans, il a déjà plusieurs vols d'autoradios à son actif et d'autres conneries de moindre envergure au compteur. Le collège ? Il n'y va plus depuis quelques temps. Un jour, alors qu'il rentre chez lui, sa mère lui prend la tête car elle a trouvé un pistolet planqué sous une pile de vêtements et le soupçonne d'avoir introduit l'arme au domicile familial. Il dément, à la fois troublé et agacé. Quelques heures plus tard, le téléphone sonne et Marc décroche le combiné : au bout du fil, une jeune femme se présente, prétendant être sa soeur. Une soeur dont il ignorait complètement l'existence jusque là.

Le sang du garçon ne fait qu'un tour : Marc quitte l'appartement, emportant avec lui le mystérieux flingue. Au hasard des rues de Sète, et après avoir erré sur le port, il braque une parfumerie en parfait amateur pour cinq cent francs et... en profite pour acheter un shampoing pour sa mère, tant qu'il y est. Oui oui, "acheter" ; parce qu'il ne faut pas tout mélanger, dans la vie. Les billets en poche, le "petit criminel" quitte la boutique. En oubliant son shampoing. 

Au coin de la rue, Gérard, un policier, le guette ; il remarque aussitôt que Marc n'a pas la conscience tranquille et, sous prétexte de le raccompagner au collège, l'engage à monter dans sa voiture. Tous deux se connaissent bien : Gérard suit le dossier du jeune depuis longtemps, et s'est donné pour mission de l'aider à réussir dans la vie. Pourtant, lorsque le policier arrête le véhicule et demande de vider ses poches, Marc n'hésite pas à pointer son pistolet sur lui. Le pouvoir change de camp : l'homme au képi devient le taxi d'un adolescent qui vient de se fixer un nouvel objectif : retrouver sa soeur cachée !


Un film adapté en livre 

Le Petit Criminel est avant tout le titre d'un film réalisé par Jacques Doillon en 1990, dont l'oeuvre de Christophe Léon est une adaptation romanesque. On remarquera que la typographie du titre utilisée pour la bande annonce a été conservée sur la couverture du livre. 



L'histoire est la même, et il nous est indiqué sur le quatrième de couverture du livre que "L'ensemble des dialogues est extrait" du long métrage... ce qui au passage est inexact me semble-t-il, enfin là n'est pas la question. Adapter un film en livre est, quoi qu'il arrive, une prouesse à applaudir ; habituellement, la transposition se fait dans le sens inverse. 

On retrouve bien, dans le roman, le côté road movie qui a fait la force du film : avalant des kilomètres pour retrouver Nathalie la grande soeur, puis pour retourner à Sète, les personnages s'ouvrent les uns aux autres, apprennent à se connaître et à mettre des maux sur leurs vies ratées. Peut-être, à eux trois, arriveront-ils à recréer un semblant de noyau familial et ces repères qui leur manquent tant ? La grande différence entre le film et le livre reste le traitement du personnage de Gérard, beaucoup plus développé dans le roman. A tel point qu'il gagne dans la version écrite une place de dindon de la farce qui nous a moins sautée aux yeux lors du visionnage du film de Jacques Doillon : "le flic" est celui qui, pour avoir voulu aller au-delà de sa mission bête et méchante, se retrouve dans une situation improbable ; il est pris en otage par un gamin qui le force à le calécher où il l'exige et qui lui crache à la gueule tout son mal-être d'adolescent.

Lorsque Nathalie entre dans la partie, la voiture devient une sorte de cellule psychologique, un lieu où l'on parlemente, où l'on se menace à l'approche d'une situation de crise ; le plus souvent, deux personnages du trio restent à l'intérieur pour échanger tandis que le troisième est isolé, sciemment ou non. De la machination aux craintes et aux confidences, les deux jeunes gens insaisissables et bien incapables de savoir eux-même ce qu'ils veulent vont faire tourner en bourrique le policier... qui le leur rendra bien !

Ma mère avait la même, peinte en vert.
Toujours en panne, le bordel...

Je ne sais trop quoi penser du Petit Criminel, qu'il s'agisse du film ou du livre ; la peinture de l'adolescence tumultueuse et incompréhensible aux yeux des adultes me paraît réussie et mérite d'être lue, vue et étudiée. Mais l'histoire a quand même un peu vieilli. Ce n'est guère étonnant puisque le film date de presque trente ans ! Tout n'était pas rose dans les années 90, certes, mais si l'on devait transposer la situation de départ dans un cité, de nos jours, voilà ce que ça donnerait :



FLIC "_ Eh, y a quoi dans tes poches ?
JEUNE _ Un flingue ! Tu veux voir de plus près ? 
FLIC _... 

PAN ! 
Le flic s'effondre. 
 Ses douze collègues tombent sur le jeune et lui enfoncent une matraque dans le cul. 




A vous de voir ! 


LEON, Christophe. Le Petit Criminel. Seuil, 2013. 236 p. ISBN 978-2-02-109374-2