mercredi 27 octobre 2021

[MASSE CRITIQUE] Zones d'admiration - Jean Esponde (2021)

Merci à l'Atelier de l'agneau et à Babelio pour l'envoi de Zones d'admiration dans le cadre de l'opération Masse Critique. 

Encore une fois, j'ai attendu le dernier moment pour publier une critique de ce nouvel ouvrage poétique de l'écrivain Jean Esponde. Non que la lecture ait été fastidieuse ou déplaisante ; mais il m'a toujours semblé difficile de me prononcer sur de la poésie, qu'elle soit écrite en vers ou en prose. L'exercice est encore plus ardu lorsqu'on ne connaît pas du tout l'auteur, comme c'était le cas en l'occurrence, jusqu'à ces derniers jours. Je vais donc faire ce que je peux. 



Zones d'admiration ne se présente pas comme le recueil de poèmes auquel on pourrait s'attendre mais plutôt comme un petit livre protéiforme organisé en plusieurs grandes parties de tailles variables. Si la première s'intitule "Peintures", c'est bien Jean Esponde qui tire un portrait parfois documenté et parfois rêvé d'anonymes _tels que les premiers artistes de Lascaux, ou de génies qui ont fait date : Picasso, Frida Kahlo, Shitao... Pour mieux leur rendre hommage, il se plonge dans leur époque, dans leur espace, et imagine ce qu'ils ont pu penser, se dire. La deuxième grande étape du voyage se focalise sur "Quatre poètes", autour desquels l'auteur brode des textes qui auraient pu être des biographies, mais qui manifestement n'en sont pas. Il s'agit de Rimbaud, de Segalen _omniprésents dans l'oeuvre, du trop souvent oublié Héraclite, du sulfureux Genet.  "Enseignement sans parole" apporte une touche philosophique à l'ensemble, et nous fait part de belles réflexions croisées sur les différents modes d'expression. Jean Esponde s'amuse à mettre en scène successivement Lao Tseu, Lu Ji et Héraclite. Guerres, Le Devenir et La Civière, plus courtes, forment un ensemble où, à mon avis, la condition humaine est traitée sous ses angles les plus sombres.


En une centaine de pages, Jean Esponde parvient à réunir des millénaires de culture, en nous amenant aux quatre coins du Monde. Aucune des figures qu'il admire et qui l'inspirent ne semble avoir été oubliée. Si, à première vue, l'ouvrage a l'air d'une boîte pleine de pièces de puzzle mélangées, une deuxième lecture évoquera plutôt une page web pourvue de nombreux liens hypertexte : Lascaux, Laas Geel, Lao Tseu, Rimbaud, Héraclite : tout se tient, tous se tiennent par la main, pour une raison ou une autre. Ce panorama éclectique des arts et cette fracture pure et simple des barrières spatio-temporelles sont déroutants ; mais ils ont l'avantage de nous libérer de nos carcans, de nous permettre des regards croisés sur des artistes, des courants artistiques et philosophiques qu'on ne songerait jamais à comparer, habitués que nous sommes à tout cloisonner. D'ailleurs, le poète ne se contente pas de poser des sages et des artistes inspirants les uns à côté des autres, puisqu'il s'essaie _avec succès_ à les incarner ou à les faire dialoguer. Qu'il possède ou non le bagage culturel lui permettant de saisir toutes les références auxquelles Jean Esponde fait allusion, le lecteur sortira grandi et/ou troublé de cette expérience littéraire unique en son genre.       

Jean ESPONDE. Zones d'admiration. Atelier de l'agneau, 2021. 125 p. ISBN 978-2-37428-047-9


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samedi 23 octobre 2021

[COMICS] Pulp - Ed Brubaker ; Sean Phillips (2020)

Le temps n'a pas daigné s'arrêter, la vie a repris son cours avec une facilité surprenante. Les vivants se remettent à s'écharper pour des motifs plus futiles les uns que les autres, d'abord à petites touches teintées de décence, puis à grands coups de trique. Je ne sais pas si j'envie ou si je méprise leur capacité à rebondir aussi vite. 


La sortie récente de Pulp, album créé par Ed Brubaker et Sean Phillips, a fait beaucoup de bruit dans les podcasts où il est question de comics à plus ou moins forte dose. Comme à chaque fois on en parlait plutôt en bien, ce titre a fini par attirer mon attention. 

L'histoire 

New-York, 1939. Sale temps pour les Juifs et pour les vieux. Max Winter en fait l'expérience tous les jours. Sous ses cheveux blancs et sa silhouette malingre, le "grand-père" bouillonne comme dans sa jeunesse lorsqu'il est face à une injustice... et finit par faire des attaques qui lui rappellent que s'il veut changer le cours de sa vie, c'est maintenant ou jamais. 

En effet, Max est dessinateur pour un "pulp magazine" ; il aimerait publier des histoires profondes dans lesquelles son héros, Red River Kid, ferait autre chose que se battre en duel et taper des gens, mais son jeune patron dénature complètement ses œuvres : le but, c'est de vendre. Les gens veulent de la baston. Frustré par le manque de reconnaissance pour son boulot, désespéré d'être si mal payé, il trouve un peu de réconfort auprès de Rosa, sa copine, à qui il aimerait offrir autre chose que trois pièces pour survivre jusqu'au loyer suivant. Derrière leurs murs, le nazisme monte, discrètement mais sûrement. 

Alors, sentant sa fin proche, il décide de forcer le destin. S'il faisait un gros coup, comme dans le temps, en braquant une banque ? Car Max n'a pas toujours été artiste ; sa jeunesse, il l'a passée auprès de son pote Spike à faire les quatre cent coups pour aller chercher les fonds que leur modeste condition de fermier ne pouvait leur apporter. Il a souvent fait du mal, il est souvent sorti du droit chemin, il s'est souvent battu... Son héros de BD, Red River Kid, c'est un peu son alter ego. 

Une fois devant la banque, un particulier l'empêche de partir à l'assaut : il s'agit de Jeremiah Goldman, un de ses adversaires d'antan. S'il l'avait perdu de vue depuis des années, l'autre a toujours suivi sa trace et aujourd'hui, il a besoin de lui pour piller un repaire de nazis. Comme quoi, on peut être ennemi avec quelqu'un et le respecter assez pour faire appel à lui dans la difficulté... Sens de l'honneur ou besoin d'argent ? Un peu des deux sans doute. Max accepte. Les meilleurs ennemis deviennent associés. 


   


Bain de jouvence

Ed Brubaker et Sean Phillips ont choisi de mettre en scène des héros vieillissants et pourtant bien dynamiques : voilà qui fait du bien, dans une époque où les superhéros jeunes et musclés quadrillent le cinéma et la BD. Mieux encore, ils traduisent le quotidien impitoyable de celui qui se sent encore jeune dans sa tête, mais qui a bien conscience que son corps "ne suit plus", et qu'il faut le ménager. Un passage qu'on connaîtra tous, si on a la chance d'arriver jusque-là. Pas de miracles, pas de pouvoirs magiques dans Pulp : lorsque Max vient au secours d'un jeune juif pris à partie par un groupe de jeunes fachos... il se fait méthodiquement casser la gueule, sous les yeux de la foule indifférente. 

Si les années 1930 nous paraissent bien lointaines, elles représentent pour le héros une ère nouvelle, moderne, dans laquelle il ne se reconnaît plus. Sa nostalgie de la fin du XIX° siècle, où le code de l'honneur parlait même aux brigands de sa trempe, s'exprime sur ses planches de BD dédiées à des cow-boys parcourant le far-west à cheval. On comprend qu'il lui soit insupportable de voir son patron taillader ses histoires, qui sont ni plus ni moins des pans de sa vie.

Système pourri à la moelle

Max travaille pour un magazine de "pulps", format de BD très à la mode dans ces années-là, où on n'avait pas encore la télé, où l'accès à la radio et au cinéma n'étaient pas évidents. Imprimés à la chaîne sur du mauvais papier, pas chers, les pulps étaient faits pour êtres vendus en grand nombre et il importait de les remplir en fonction de ce que les gens voulaient y lire. On comprend ici que les auteurs étaient assez mal payés, que leur salaire pouvait varier du jour au lendemain et que leurs créations n'étaient pas protégées. Souvent, leur situation ne leur permettait pas de claquer la porte en cas de désaccord, et les boss faisaient jouer la concurrence entre les dessinateurs. Voilà qui fait un peu penser au système d'édition des mangas, de nos jours.   

Le nazisme en toile de fond 

Pulp est un album court _environ 65 pages_ mais très riche : vous n'y trouverez pas ni préface, ni dossier visant à contextualiser l'histoire. Il n'y en a pas besoin ; c'est l'une des grandes forces de cette histoire. Les sombres rues de New-York de février 1939, annonciatrices des prochaines années noires, contrastent avec les scènes de western chaudes et colorées de fin du XIX° siècle que Max propose à son patron ; quelque chose se passe, la ville change, on ne sait pas vraiment pourquoi, mais les tensions deviennent palpables. Au cinéma avec Rosa, il s'étonne de sentir un courant d'air nazi passer dans le public _décomplexé par l'obscurité. Les fachos ont leur QG, personne ne semble y voir d'inconvénient. On ne sait plus qui pense quoi, qui est de quel côté. D'ailleurs, Sean Phillips dessine ses personnages de façon à ce que leur face soit toujours à moitié occultée par l'ombre, comme s'il ne voulait pas qu'on voit "leur vrai visage". Nous sommes plongés dans cette période vicelarde où chacun attend de voir de quel côté le vent va tourner pour prendre position.     

N'étant pas connaisseuse du fameux "binôme Brubaker - Phillips", je ne saurais comparer avec leurs œuvres précédemment publiées. Mais Pulp est une belle découverte, émouvante et efficace dans sa façon de traiter le temps qui passe, le vieillissement, la nostalgie... en si peu de pages. Le couple formé par Max et Rosa est d'une charmante simplicité. 

A lire, donc... si vous arrivez à mettre la main dessus en bibliothèque ! Ce n'est pas simple, il a beaucoup de succès. D'ailleurs, je vais de ce pas le ranger, il faut que je le rapporte demain à la médiathèque de la Canopée car un amateur l'a réservé.  

Comme ça fait du bien d'avoir enfin réussi à pondre un billet ; j'étais à deux doigts d'imploser après ce mois de silence bloguesque et ces derniers jours difficiles. 

Ed BRUBAKER ; Sean PHILLIPS. Pulp. Delcourt, 2021. 65 p. ISBN 978-2-413-03951-8        

Vous pouvez écouter une chronique de Pulp dans le Comics Discovery S05E48 (calez-vous sur 1h18 à peu près !)

vendredi 24 septembre 2021

[MANWHA] La Bicyclette Rouge - 1 - "Yahwari". Kim Dong Hwa (2005)

Le vent me soufflait dans la figure, mais ce n'était pas désagréable en soi. On était au mois de mai, la route était sèche. Tout allait bien, mais j'étais tétanisée de peur en descendant le boulevard à vélo, les mains tellement serrées sur le guidon et sur les freins que c'était un coup à se faire des cloques. Serrée sur la file de droite, je sentais les voitures me frôler jusqu'à remettre en cause mon équilibre, et j'appréhendais le rond point que j'allais devoir prendre cent mètres plus bas. David était un habitué, et, bien que parti plus tard du collège, il m'avait rattrapée car il avait l'art de se glisser entre les voitures avec assurance. 

"J'ai trop peur, je comprends rien à ce qui se passe ! C'est rare que je vienne à vélo." C'est tout ce que j'avais trouvé à lui dire mais bon, c'était mieux que rien. 

"C'est simple ! Si le feu est rouge tu t'arrêtes, et si c'est vert, tu avances !" Avait-il dit en rigolant, et il m'avait proposé qu'on prenne le même chemin pour rentrer, vu qu'on habitait dans le même secteur. Il suffisait qu'il sorte une connerie de ce style pour qu'on soit aussitôt convaincus que tout allait bien se passer. 

J'avais quand même décliné la proposition, par peur de me casser la gueule à côté de lui. La fierté m'avait poussée sur l'itinéraire bis, comme toujours. Il ne s'en était pas offusqué car il était du genre à prendre les gens comme ils étaient et les choses comme elles venaient. Son vélo rouge et argenté s'était faufilé dans les embouteillages avant de disparaître. 



C'est la première fois que je lis un manwha, un "manga coréen" ; à vrai dire, je n'avais pas spécialement l'intention de commencer, mais en passant en revue le rayon manga de la bibliothèque Marguerite Duras, je suis tombée sur le tome 1 de La Bicyclette Rouge, de Kim Dong-Hwa. Sa couverture blanc cassé, sur laquelle est seulement dessiné un jeune cycliste au visage serein levé vers le ciel était fort parlante. Quelques jours plus tôt, je ne l'aurais peut-être même pas remarqué. Mais là, je l'ai emprunté et j'ai commencé à le lire dans le RER. 

L'histoire,... 

... ou plutôt les nombreuses petites histoires qui composent cette BD racontent la tournée quotidienne d'un facteur sillonnant le village coréen de Yahwari avec son vélo rouge. Au fil de son parcours somme toute routinier, le jeune homme ne s'ennuie jamais : il fait parfois des rencontres insolites, aime discuter avec les habitants _qui sont souvent des personnes âgées isolées, s'accorde quelques pauses sur le chemin du retour pour s'extasier devant la beauté du paysage rural. 

Ses pérégrinations nous donnent un aperçu de ce à quoi peut ressembler la vie à la campagne, en Corée, j'imagine, mais je n'ai pas suffisamment de connaissances sur ce pays pour l'assurer. De toute façon, les frontières s'effacent devant les micro-drames qui ponctuent la vie de Yahwari : d'où qu'on vienne, on reconnaîtra bien une vieille voisine ou un copain derrière certains villageois.   



Avec son enchaînement de portraits qui tiennent sur deux planches, parfois un peu plus, cette BD ressemble à un recueil de poèmes organisé en grands chapitres thématiques dont le titre commence presque toujours par "histoires de" _ "histoires de mères", "histoires de fleurs", "histoires des gens de là-haut". Mais la poésie ne se ressent pas que dans la forme du livre : elle est présente partout : dans les boîtes aux lettres des plus créatifs, dans les paysages doux et colorés, autour des bancs des habitants les plus âgés, sur le visage (presque) toujours souriant du facteur qui sert de fil rouge à l'ensemble... 

Jeunes, vieux, riches, pauvres, munis d'un téléphone portable (la BD est sortie en 2005 en France, remember les premiers portables à clapet !) ou complètement déconnectés... Tous attendent le messager, tiraillés entre l'impatience de le voir venir et la crainte de ne rien avoir. La lettre qui arrive rappelle qu'on existe pour quelqu'un et fait immanquablement chaud au coeur ; au contraire, la boîte aux lettres vide nous renvoie cruellement notre solitude en pleine tête.  

J'avais le Motorola V220 ; il a tenu sept ans, le bougre ! 

L'énigme sous la casquette 

Que sait-on de l'homme au vélo à l'issue des 140 premières pages de la série ? Pas grand chose. Où vit-il exactement ? Comment s'appelle-t-il ? Ce n'est pas dans ce premier opus qu'on aura la réponse, en tous cas. Il est ici résumé à sa fonction ; d'ailleurs, le titre-même de la série _ La Bicyclette rouge_ ne lui laisse aucune place. Pourtant, il n'est pas non plus complètement transparent : il s'adresse au lecteur, aux habitants, il n'a aucun mal à exprimer ses émotions, ses goûts, à parler de ses centres d'intérêt et à faire preuve d'empathie. Il semble avoir une vie solitaire et sans souci, comme hors du temps ; mais en fait, on n'en sait rien. On en apprend beaucoup plus sur la vie des gens qu'il visite que sur lui-même. 

  

 
Peut-être faut-il voir dans ce jeune facteur à couette une incarnation du temps présent ; il est là, on le regarde passer sans s'en rendre compte, car on est trop préoccupé par ce qu'il va vous apporter pour en profiter. D'ailleurs, seuls les vieux, les philosophes et les poètes parviennent à l'apprécier pour lui-même. 

Vous l'aurez compris, on n'est pas du tout dans Bienvenue chez les Ch'tis, mais plutôt dans "bienvenue au pays des gens qui soufflent sur les fleurs de pissenlits et qui trouvent leur envol fascinant". Vive la quiétude, les tons pastels, les couchers de soleil à la campagne, la nostalgie des vieilles mères qui attendent en vain des nouvelles de leur descendance overbookée, les frères et sœurs qui sollicitent le facteur pour s'envoyer des citrouilles parce que "c'est sur son chemin". 



Un peu de douceur ne fait pas de mal, et j'ai vraiment beaucoup apprécié cette lecture ; elle est tombée à point nommé, et je compte bien poursuivre la série. C'est du bonbon pour les yeux et pour l'esprit. Mais tout le monde n'aimera pas, c'est certain.  

Kim Dong Hwa. La Bicyclette Rouge - 1 - "Yahwari". Paquet, 2005. 140 p. ISBN 2-88890-022-X


dimanche 22 août 2021

[MANGA] Amanchu ! - 1 - Kozue Amano (2011)

A moins que je ne me trompe, c'est en écoutant le podcast Mangadiscovery _le cousin de ComicsDiscovery qui ne dépareille pas la famille_ que j'ai entendu parler d'Amanchu !. J'avais alors noté le titre sur une feuille volante sans plus d'indications, en vue d'un prochain passage à la bibliothèque. Du coup, mercredi dernier, en faisant le tour des structures nécessitant le pass sanitaire afin de rentabiliser au max mon dernier viol de nez, j'ai emprunté ce manga alors disponible dans la section jeunesse de la médiathèque, sans plus trop savoir de quoi il était question.  

Je crois que je cherchais surtout une lecture légère après pas mal de découvertes superbes mais plus tristes les unes que les autres.  


L'histoire 

Hikari a 15 ans, elle vit avec sa grand-mère qui tient une boutique de matériel de plage au bord de la mer. Nous sommes au début du printemps, ce qui veut dire qu'au Japon c'est la fin des vacances et le début d'une nouvelle année scolaire. Afin de ne pas trop stresser pour sa rentrée au lycée Yumegaoka qui a lieu le lendemain, Hikari veut passer son dernier jour de tranquillité à faire de la plongée, car c'est sa passion ultime. 

Alors qu'elle arpente des fonds marins qu'elle semble déjà connaître par cœur, une jeune fille de son âge nommée Futaba stoppe son scooter devant la boutique de la grand-mère, avec qui elle échange quelques mots. On y apprend qu'elle vient d'arriver dans la région et qu'elle va aller dans le même lycée que Hikari (heureuse coïncidence). 

Les deux filles vont seulement se croiser ce jour-là, mais elles auront l'occasion de se parler dès le lendemain puisqu'elles seront, contre toute attente ! dans la même classe. 


Le feu et la glace 

Allez, si on commençait l'année par une intrusion dans la piscine du lycée ? C'est sans doute ce qu'a pensé Kozue Amano lorsqu'elle a voulu dessiner la naissance de l'amitié unissant "Pikari", surnom issu de "Hikari" et de "Pika", qui veut dire "lumineux" _ ahah, je viens de faire le lien avec Pikatchu, et "Teko", rebaptisée ainsi car elle a un front haut. 

J'étais sûr que Futaba allait mal prendre ce blase trouvé en trente secondes par la petite Hikari, souvent dessinée sous des traits d'enfant de 8 ans, pour souligner sa candeur et son explosivité ? mais pas du tout ! Elle semble l'accepter aussitôt... comme un peu tout ce que lui proposera la pro de plongée dans les pages suivantes.

Voilà ce qui est à la fois étonnant et assez juste dans la composition des personnages et de leur relation : à première vue, les deux élèves de seconde ont tout pour se détester. Alors que Hikari nous apparaît comme enjouée, dynamique et excessivement bavarde, Futaba semble préférer le calme et la discrétion. Visiblement, elle se soucie beaucoup de l'image qu'elle renvoie. On sent que le côté pile électrique de sa comparse la laisse partagée entre admiration et agacement, mais au final, c'est la curiosité qui l'emporte.


Elles vont très bien s'entendre et se reconnaître comme complémentaires. Hikari, qui dissimule son malaise en jouant les moulins à paroles et en soufflant frénétiquement dans son sifflet de plongée _même en classe... va trouver en Futaba l'oreille attentive dont elle a besoin. "Teko" arrive à se lancer dans des aventures (plus ou moins bien inspirées...) qu'elle n'aurait pas songé à entreprendre seule. 

Comme entrer par effraction dans la piscine du club de plongée du lycée, par exemple, histoire de jeter un oeil au bassin et d'essayer quelques combinaisons... Après deux ou trois longueurs, leur amitié est scellée, et Teko n'est pas loin de se laisser tenter par la discipline de prédilection de sa pote. Un cours théorique des rudiments de la plongée dispensé par leur prof principale, qui est aussi l'adulte en charge du club, va finir de la convaincre. 

A noter que ce chapitre explicatif, qui clôture ce premier tome d'Amanchu! est intéressant puisqu'on s'y familiarise avec quelques unes des préoccupations quotidiennes des plongeurs. Il est question du lien entre la pression et la profondeur, des techniques à connaître pour se déboucher les oreilles et pour remonter efficacement à la surface sans faire exploser ses poumons (en gros)...  

Gné. 

Hormis le coup de la piscine, il ne se passe rien de bien trépidant dans ce volet d'exposition du décor et des personnages, et cela peut se comprendre car l'autrice avait pas mal de choses à nous dire. Il faudra lire les chapitres suivants pour juger de la qualité des péripéties, mais je ne m'inquiète pas à ce sujet.  

Pas besoin d'aller plus loin cependant pour affirmer que ce manga a le mérite d'exister, au moins pour deux raisons : 

  • Le sujet principal est la plongée sous-marine, sport rarement abordé en BD, me semble-t-il. Ca change du foot et du basket... 
  • Amanchu! est classé en "shônen" (=manga aventure ou sport) et il est porté par des filles ; ce qui était bien rare en 2011, année de sa sortie en France.  

Bizarrement, Amanchu! m'a rendue assez nostalgique. Il m'a beaucoup rappelé mes premières heures au lycée, et ma rencontre avec Mélanie, une copine dont j'ai déjà parlé ici, ici, ici et même . Je me souviens que cette mini météorite était venue s'écraser à côté de moi sans me connaître, le jour de la rentrée, et qu'elle avait tout de suite engagé la conversation alors que je n'avais pas du tout envie d'avoir d'interactions avec qui que ce soit. Je connaissais déjà tout son CV depuis la maternelle avant que le prof d'italien M. Roger ait fini de copier l'emploi du temps au tableau. Son débit de paroles m'avait à la fois bluffée et exaspérée. Comme Futaba, j'ai compris un peu plus tard que cette apparente aisance n'était pas forcément naturelle et servait surtout à gérer des situations angoissantes.     

Kozue AMANO - Amanchu ! 1 - Ki-oon, 2011. 176 p. ISBN 978-2-35592-245-9. 

  • Pour les Parisiens, la suite de la série est disponible à la médiathèque Marguerite Duras (Porte de Bagnolet)
  • Une version anime est disponible ; vous pouvez aussi découvrir la suite en VOSTF sur la chaine Youtube Manga Total (je crois qu'il n'y a pas tous les épisodes...).

jeudi 12 août 2021

Ces victimes dont il faut se méfier : Carrie - Stephen King (1976)

Comme chaque année, j'ai emporté quelques livres jeunesse (ou pas) en Dordogne, afin d'avoir quelques titres à proposer aux élèves en septembre. Ce sera toujours du temps de gagné, et puis ça reste un des côtés les plus sympas du boulot. Il faut croire que mon inconscient avait des trucs à me dire, car ma main s'est très souvent portée sur des romans aux ambiances plutôt sombres. Sur le coup, je me suis dit que c'était un drôle de hasard, mais à vrai dire c'était couru d'avance vu les auteurs : Guéraud, Abier, Stephen King... 

Cela dit, cette sélection valait largement le coup, et je ne la regrette pas. A retenir notamment : Carrie de Stephen King, un classique ou pas loin. 

Carrie - Stephen King


L'histoire se déroule aux États-Unis, dans une petite ville du Maine nommée Chamberlain : les fans reconnaîtront-là l'un des décors de prédilection de l'auteur. 

Au lycée, l'année scolaire touche à sa fin. Les jeunes commencent à s'organiser pour le traditionnel bal de printemps qui clôture le mois de mai, entre nervosité et excitation : pour eux, c'est vraiment "l'événement" à ne pas rater. Mais si certains y voient une occasion de crever l'écran, comme la belle et populaire Chris, ou comme le couple parfait que forment Sue et Tommy, d'autres ont franchement peu de chances de participer aux festivités. 

Carrie, 16 ans, fait partie de ceux qui resteront sur la touche. Aussi à son aise au milieu de ses mijaurées de camarades de classe qu'un crapaud tombé dans l'auge des dindons, elle a bien des raisons de raser les murs. D'une part, elle vit sous la coupe d'une mère bigote à l'extrême qui lui a inculqué la crainte des autres humains, notamment des hommes qui sont autant de "pécheurs" à éviter, et d'autre part, Chris et Sue lui mènent la vie dure par leurs brimades et leurs mauvaises blagues. Les adultes ferment à demi les yeux : avec son physique ingrat et ses manières rustres sorties d'une autre époque, cette pauvre fille ne peut rien espérer d'autre que le traitement qu'on réserverait à un extraterrestre un peu dégueu. 

Pour ceux qui ont la flemme de tout lire : voici les copies de la story Instagram consacrée à Carrie. 


Si Carrie donne l'impression d'accepter son sort, intérieurement elle sent que la coupe est presque pleine : le temps d'utiliser son pouvoir de télékinésie, qu'elle contrôle de mieux en mieux, est bientôt là. En effet, lorsqu'elle est contrariée ou sous le coup d'une émotion forte, elle peut déplacer des objets, mais aussi les casser ou les projeter sur l'"agresseur". Personne ne le sait, par chance ! Lorsque de curieux événements se produisent, les gens sont trop occupés à se mettre à l'abri pour chercher leur origine.             

Un jour, Chris, Sue et leurs suiveuses vont un peu loin dans le foutage de gueule et se font griller par une prof qui n'a pas du tout l'intention de détourner le regard, elle, et qui va demander à ce qu'elles soient sanctionnées. Les deux petites bourgeoises _oui, en plus ce sont d'insupportables richouzes_ vont se retrouver interdites de bal de fin d'année. 










On pourrait croire qu'elles s'en tirent bien, ces biatchs, mais sachez que pour elles, c'est une vraie catastrophe. Sue, qui est plus le caniche de Chris qu'autre chose, prend conscience de sa connerie et décide de se racheter en "prêtant" à Carrie son cavalier désormais seul (Tommy, donc) : ainsi, la pauvre ahurie pourra profiter des festivités comme tout le monde. Bon, le garçon trouve ça étrange sur le principe, mais il accepte et invite sa nouvelle reine de soirée en bonne et due forme. Bien sûr, Carrie ne sait rien de ce petit arrangement et finit par croire que Tommy s'intéresse réellement à elle, ce dont elle a d'abord douté fortement _à juste titre. 


Chris, quant à elle, se considère toujours comme étant la victime d'une paumée qui, selon elle, n'a jamais eu que ce qu'elle méritait. Ce n'est pas une fille d'avocat pour rien. Lorsqu'elle apprend que Carrie ira au bal au bras de Tommy, elle voit là l'occasion de lui faire une ultime blague bien puante. Pour ce faire, elle va mettre à contribution son copain du moment, le peu recommandable Billy. La fête s'annonce animée. 


Daté de la fin des années 1970, Carrie n'a bizarrement pas grand chose d'une histoire vieillotte. On reconnaît dans ce livre court mais protéiforme (le récit est souvent interrompu par l'insertion d'articles de presse, de rapports d'interrogatoires) le souhait de donner un côté "vrai" à l'histoire. De plus, ce procédé nous permet de reconstituer par nous-même le déroulement de la fameuse soirée. 

Bien sûr, il s'agit du premier roman de Stephen King : les connaisseurs trouveront sûrement des petits défauts à commenter. Ils discerneront le germe d'une tendance de l'auteur à faire de la psychanalyse avec deux bouts de bois, et un goût naissant pour les fins cataclysmiques qui s'étirent en longueur. Cela n'empêche pas Carrie d'être original sur un point en particulier : la mise en scène de la victime qui devient bourreau, petit à petit. Dans cette histoire présentée comme "roman d'horreur", il est hors de question que les différents protagonistes fassent la paix à la fin. Tout aussi impensable que la situation reste telle quelle, que l'enfant harcelé soit assez entouré d'amis fiables pour se sentir blindé contre les attaques des uns et des autres. Chefs de file et suiveurs, tout le monde paye, au-delà du budget prévu _et certains, sans doute plus qu'ils auraient dû.

                 

Même si Carrie demeure un peu trop violent pour un CDI de collège, il a sa place au lycée ; pour un élève qui se fait bolosser (ou pas, d'ailleurs), c'est une lecture qui peut faire du bien car on y aborde la question de la confiance en soi qui se construit petit à petit, qui tient parfois à pas grand chose, et qui peut changer le cours d'une vie.

Je l'ajoute quand même à la liste des romans pour aborder le harcèlement scolaire au collège

Stephen KING. Carrie. Le Livre de Poche, 2010. 288 p. ISBN 978-2253096764
Première parution en 1974 ; sorti en France en 1976. 

dimanche 1 août 2021

[MASSE CRITIQUE] Oser s'impliquer pour transformer la démocratie - Guide pratique - tome 2 - Christian Proust (2021)

 Merci à Babelio et aux éditions Rue de l'Echiquier pour l'envoi du tout récend "guide pratique" Oser s'impliquer pour transformer la démocratie (tome 2), écrit par Christian Proust, fin connaisseur du monde de la politique locale. 


Qu'on aille voter ou pas, on est nombreux à penser que les questions de politique ne nous concernent pas directement. Au fond, est-ce qu'on a vraiment notre mot à dire ? Ce sont les élus qui prennent les décisions dans une société où le vote n'est plus rien d'autre qu'un simulacre de démocratie. "Ils" sont formés et payés pour ça, après tout. On les regarde faire de loin, en se gardant bien de mettre les mains dans la roue : si on s'en mêlait, notre absence de légitimité se verrait au premier coup d'œil. 


Peut-être qu'on se trompe. La lecture de ce nouveau livre de Christian Proust nous permet d'élargir un peu notre champ de vision en nous décrivant plusieurs exemples de collectifs qui se montrent tous capables de faire évoluer leur municipalité, à leur échelle. Tous sont composés de citoyens lambda qui n'ont pas le "profil de l'emploi", sur le papier, et minoritaires sont ceux rattachés à un parti politique.


L'ouvrage s'organise en trois grandes parties. La première retrace la campagne des élections municipales 2020 de plusieurs collectifs citoyens, basés un peu partout en France, notamment en Martinique, à Poitiers, à La Crèche, à Annecy, à Saint-Médard en Jalles... L'auteur est allé à leur rencontre et il a su amener certains de leur membres à s'exprimer sur leurs aspirations et leur façon de s'organiser. Très souvent, ces groupes veulent rompre avec le mode de fonctionnement "traditionnel" d'une campagne telle qu'elle est menée par les partis politiques, qui implique beaucoup de rapports de force dans les équipes et une prise en compte moindre de l'électorat.    


Dans sa deuxième partie, Christian Proust revient sur les lieux déjà arpentés dans les premiers chapitres, mais plus tard, à la suite des résultats du premier tour des élections. C'est l'occasion de prendre le pouls : qui a réussi à convaincre ? quel premier bilan peut-on tirer de cette campagne, en positif et en négatif ? comment gérer l'épineuse période de l'entre-deux tours ? comment les collectifs imaginent-ils l'avenir, la concrétisation de leurs idées au conseil municipal, qu'ils aient été élus ou pas ? Beaucoup d'entretiens ont été réalisés et retranscrits dans ce livre ; il y est beaucoup question de citoyenneté, de parité, de l'affirmation des femmes dans les collectifs citoyens, de l'importance de la proximité avec la population, de l'environnement. 



En troisième et dernier temps, l'auteur nous annexe des outils, des exemples de contrats et de chartes nécessaires au bon fonctionnement d'un groupe, et d'autres documents auxquels il est fait référence dans les parties 1 et 2. Ils peuvent être utilisés dans d'autres cadres que celui d'une municipalité. Je me souviens d'avoir eu une séance de mise en situation des chapeaux de Bono _ou quelque chose d'assez similaire_ à l'IUFM, il y a de cela quelques années. Ca fait longtemps que ça s'appelle plus l'IUFM. 

Christian Proust s'appuie sur des cas concrets ; il a pris le parti d'interviewer des membres de collectifs citoyens qui s'expriment simplement, sans ambages, sans masquer leurs difficultés. Certains n'hésitent pas à dire qu'ils se sont engagés pour être sûr d'avoir un impact sur la vie locale, mais sans vraiment croire à une "victoire".  



Oser s'impliquer pour transformer la démocratie - 2 bénéficie d'une belle présentation dans la mise en page ; il contient beaucoup de fiches imprimées en couleur qui facilitent la lecture en lui donnant ce côté "guide pratique" qui apparaît dans le sous-titre. Si les parties 1 et 2 se suivent chronologiquement, rien ne nous oblige à les lire en suivant l'ordre des pages. Chacune des trois, et a fortiori la dernière, peuvent être parcourues indépendamment les unes de autres. 

Accessible à tous, même pour quelqu'un qui n'est pas forcément impliqué dans la vie politique, ce "guide" nous ouvre les yeux : en effet, il nous montre que la vision sclérosée du monde politique _ laquelle les plus de 30 ans qui ont vécu une époque "gauche / droite" avec ses candidats "phares" n'échappent pas_ n'a plus lieu d'être.   

Bien sûr, ce qui me connaissent ne seront guère surpris d'apprendre que je n'ai pas lu le tome 1 ; pas d'inquiétude, ça ne gêne pas la compréhension du 2. 

Si vous voulez un résumé plus clair et plus juste de ce livre, voici une interview de l'auteur sur Radio Gâtine, disponible en podcast ici.

Ce livre ne défend aucun parti politique _à moins qu'il l'ait fait avec une subtilité qui me dépasse ?.. Il décrit et analyse de nouvelles manières de mettre en pratique la démocratie, et en ce sens, il me paraît intéressant pour des futurs électeurs et citoyens en herbe. 

Christian PROUST. Oser s'impliquer pour transformer la démocratie - Tome 2 - Guide pratique. Rue de l'Échiquier, 2021. 294 p. ISBN 978-2-37425-270-4


La minute hors-sujet !

Voici la balade du dimanche matin ; petit rythme mais j'ai bien sué ma race quand même ! 




vendredi 23 juillet 2021

[LECTURES DE VACANCES] L'Anguille - Valentine Goby (2020)

Cette année, nous avons eu l'honneur d'accueillir trois jeunes effectuant leur "Service Civique". Ils étaient en mission avec Unis-Cité ; autant dire que quand j'ai eu vent de leur arrivée, de vieilles rancœurs me sont revenues en pleine tête. Mais cela n'a pas duré : l'eau a passé sous le pont depuis que je me suis fait refouler à l'issue de cette parodie d'opération de recrutement sur fond de décor en carton pâte dans un local miteux du quartier St Christoly. 



Les deux premiers membres du trinôme se sont présentés un mercredi matin, avec leurs polos orange vif caractéristiques de l'association, enthousiastes, dynamiques, des idées plein la tête. Franchement, ça faisait plaisir ; comme leur action devait être axée sur la thématique "Sport et handicap", on a fait une réunion avec la collègue instit de la classe ULIS, en attendant qu'ils puissent rencontrer les profs d'EPS.

"_ Il vaudrait mieux qu'on réfléchisse en terme de "différences" plus que de "handicap", a posé la référente de la classe, à juste titre.

_ On aimerait aussi faire en sorte que les élèves de la classe ULIS ne soient pas les seuls à porter les actions. L'idée est de sensibiliser tout le monde." 

Plusieurs pistes de travail ont été proposées : atelier avec des élèves volontaires, réalisation d'un abécédaire, action avec une classe de 6ème, partenariat avec un autre collège... Ma seule crainte, à l'issue de leur première journée, était de ne pas être capable de suivre leur rythme effréné et de devoir canaliser leur fougue. La semaine suivante, ils sont revenus et se sont intégrés à une classe, toujours à deux. Le troisième mousquetaire ne viendrait jamais, finalement. Puis ils se sont isolés pour faire une brainstorming et sont rentrés chez eux sans qu'on n'ait pu discuter des actions à mettre en place.

 Huit jours plus tard, les revoilà, enjoués mais les traits tirés, en quête d'un Velleda pour poser leurs projets sur tableau blanc. Je ne sais pas ce qu'ils font à Unis-Cité pendant leurs jours de "débrief", mais ça a l'air usant. "Les jeunes, vous aurez deux minutes pour qu'on voie à propos du groupe de volontaires entre midi et deux ? _ Oui oui, il faut juste qu'on finisse de rédiger notre projet !" m'a répondu l'un deux avant de disparaître définitivement. 

Le jeudi suivant, alors que tout le monde les avait presque oubliés, ils sont réapparus pour m'informer que l'annonce du confinement leur avait mis un "coup derrière la tête", et qu'ils se voyaient obligés de mettre notre collaboration en stand-by. 

Au mois de mai, on a appris que l'un des deux avait plus ou moins mis fin à sa mission. Sa collègue rongeait son frein, en attendant que son "nouveau" binôme soit recruté. La jeune fille était manifestement dégoûtée de ne pas pouvoir passer à l'action, et on redoutait que sa motivation s'émousse ; ce qui n'a pas manqué de se produire. Après avoir erré de service en service, prenant des notes, posant beaucoup de questions, attendant en vain sa collaboratrice, elle a fini par sortir du circuit à son tour. 

Encore et toujours du gâchis. Année après année, le schéma se répète dans les écoles : on a les idées, la volonté, la bienveillance, mais une avalanche d'obstacles administratifs, humains, parfois financiers, sans parler des imprévus, du manque de temps.. viennent souvent retarder, empêcher la concrétisation des projets, ou tout simplement pomper une énergie qu'on pourrait mettre ailleurs. Pas étonnant que certains d'entre nous se découragent, à la longue.   

L'Anguille de Valentine Goby m'a rappelé ce début de réflexion que nous avons eu avec les volontaires d'Unis-Cité ; en effet, ce roman destiné aux collégiens _ voire aux élèves de fin de primaire traite des différences, du handicap, de ce qui fait ou non notre identité, et de comment on peut faire pour interagir sereinement en fonction de nos particularités, sans blesser et sans mettre mal à l'aise.  

L'histoire 

De nos jours, a priori à Paris, ou pas loin. Camille vient de déménager en plein milieu de l'année scolaire. Comme si tout n'était déjà pas assez compliqué comme ça pour elle, bientôt il faudra qu'elle intègre sa nouvelle classe de sixième, dans un collège où personne ne la connaît, où personne ne sait qu'elle est née sans bras. 

Halis s'est tellement fait tellement traiter de gros que lui-même ne voit plus en lui que son obésité ; enfin non, ce n'est pas tout à fait ça. Il sait qui il est "à l'intérieur" de son "corps moche", mais il s'est résigné à l'idée que personne n'essaiera jamais d'aller voir au-delà de son enveloppe imposante. Pour lui, c'est devenu normal _et presque justifié_ de se faire harceler par Zac, l'antipathique rebelle de la classe. 

Aussi, il ressent un vrai soulagement à l'arrivée de Camille dans l'espace collectif, où chacun porte une étiquette plus ou moins flatteuse : la particularité de la nouvelle élève va sans doute attirer tous les regards, ce qui veut dire qu'il va enfin avoir la paix.  

Mais tout ne se passe pas comme prévu : déjà, Camille est sympa et pas moche. Il se prend aussitôt d'empathie pour elle, et, oubliant ses intérêts personnels, il n'aspire désormais qu'à faciliter son quotidien. Un tel dévouement n'est d'ailleurs pas toujours nécessaire, car elle se débrouille très bien toute seule pour plein de choses : sa capacité à se servir de ses pieds à la place de ses mains surprend ou fascine, en fonction des situations. 

Comme elle-même craint beaucoup les "grappes d'yeux" des collégiens qui la suivent constamment, elle comprend mieux que personne la situation de Halis. Rapidement, ils vont devenir amis et s'allier pour mieux affronter les vacheries de leurs camarades.    

Le jeu des stéréotypes 

Des livres sur la prise en compte du handicap, des différences, des stéréotypes, il y en a maintenant beaucoup et c'est très bien ! Mais L'Anguille se distingue dans sa manière d'aborder ces thématiques. En effet, Valentine Goby use de différents stratagèmes pour parler de nombreuses idées reçues qui nous envahissent au quotidien et auxquels ni les héros, ni les lecteurs n'échappent : 
  • être handicapé veut forcément dire qu'on est en fauteuil roulant. Ce n'est pas spoiler, je pense, que de dire que Camille est une fille sans bras, puisque l'information apparaît clairement sur la quatrième de couverture du livre (Editions Thierry Magnier). Mais le jeune lecteur gagnerait à lire le premier chapitre sans avoir plus de renseignements sur l'histoire, car l'autrice prend soin de présenter son personnage sans jamais faire allusion à la nature de sa "différence" ; en effet, la première image qu'il se fera de l'héroïne sera celle d'une jeune fille lambda, complètement libérée de tout ce qu'il associe au mot "handicap"... et qui se résume souvent, en effet, à la représentation d'une personne en fauteuil. La stupeur des enfants qui, lors de la visite du musée du Louvre, remarquent que leur nouvelle camarade se déplace sur ses deux jambes est criante ; leur réaction en réalisant que le "problème" se situe au niveau du haut du corps l'est aussi. 
  • On est gros parce qu'on mange trop. Qui s'est dit "ah ben voilà, aussi !" lorsqu'il a vu Halis ouvrir une poche de Haribo pendant le cours de sport, afin de partager quelques bonbons avec Camille, ou même lorsqu'ils se préparent des tartines beurrées recouvertes de chocolat en poudre ? Je suis sûre qu'il y en a. Pourtant, si vous y regardez de plus près, vous verrez que les deux enfants bouffent exactement la même chose, et que seul Halis est en surpoids, a priori. Donc inutile de culpabiliser ou de faire culpabiliser : l'obésité, c'est plus compliqué que ça. 


  • La couture est une activité de filles. La mise en scène de l'écriture de la lettre au correspondant marseillais est un procédé particulièrement intéressant : elle nous permet de voir tout ce que Halis censure. Durant cet exercice noté auquel toute la classe est soumise, le héros va prendre soin d'omettre certains détails de son apparence et de ne pas trop en dire sur ses goûts, afin de "sauver" l'image de lui qu'il envoie à son camarade inconnu. Or, Halis a des parents couturiers, un accès illimité à la machine à coudre et aux tissus en tous genre, et il adore ça. Il est même plutôt doué, mais en tant que garçon, il est bien obligé  de cacher cette passion : la question ne se pose même pas. On remarquera, plutôt vers la fin du livre, que son père non plus ne semble pas chaud pour qu'il prenne la relève. Bien sûr, son talent sera reconnu au final, mais non sans générer un certain malaise. Valentine Goby ne nous présente pas le monde des Bisounours : l'acceptation des différences prend du temps, quand elle se fait, ce qui n'est pas toujours le cas. Une belle histoire ne suffit pas à faire disparaître toutes les frictions. 
  • Les personnes en surpoids ne font pas de sport. Halis semble être tout à fait content que le prof d'EPS le "laisse tranquille" en ne le forçant pas à participer aux cours, notamment aux séances d'escalade. Pourtant, les parties de ping-pong dans lesquelles il va se lancer avec sa pote d'infortune montrent qu'il est capable de se mouvoir, et qu'il a le droit de le faire. De là à plonger dans la piscine, il n'y a plus que quelques pas.  
  • Pas de bras, pas de piscine. Allez, vous non plus vous ne l'aviez pas vu venir ! Vous ne pensiez pas que la jeune Camille allait participer au cours de natation, et encore moins qu'elle allait y briller. Et pourtant !  
  • Tout pied pue des pieds. C'est en cours, notamment, puis à la cantine, que les enfants réalisent que Camille a appris à compenser la plupart des gestes quotidiens nécessitant les mais avec ses pieds, devenus exceptionnellement adroits. Si beaucoup restent scotchés d'admiration, quelques autres froncent le nez : généralement, un pied n'est pas visible. C'est une partie du corps qui reste au sol, couverte, et qu'on associe souvent à la saleté et à la puanteur. On voit bien qu'un pied posé à proximité des assiettes en incommode plus d'un, au début. Même une chaussette.  
Si toi aussi tu es sur Instagram et que tu te prends à buguer pendant cinq minutes par jour facile sur Marine Leleu en train de faire des pompes, puis du vélo, puis monter les escaliers, puis présenter sa collection de nouvelles chaussettes, puis soulever des haltères, puis refaire du vélo, puis.. 


J'en ai sûrement oublié. Dites-moi en commentaire s'il y a des ajouts à faire, ou s'il y a des choses que je surinterprète aussi. 

Art-thérapie 

L'Anguille est un roman bourré de références aux arts et à différentes formes de cultures ; et ce n'est ni juste pour faire joli, ni pour présenter les héros comme des jeunes gens qui se distingueraient des autres enfants par leurs connaissances. Ici, les œuvres d'art, les lieux de culture, les lectures _dont les mangas, le sport, le cinéma... sont autant de leviers vers une vie meilleure pour Camille, Halis, et tous ceux de leur entourage qui en ont gros. 
  
Tout commence par une visite pédagogique du musée du Louvre un mercredi matin pas tout à fait comme un autre, puisqu'il correspond au premier jour de cours de "l'Anguille" dans sa nouvelle classe. Entre la curiosité non dissimulée des enfants et la maladresse des adultes, Camille a assez vite l'impression d'être une œuvre d'art parmi tant d'autres ; d'autant plus que chacun prend conscience de son physique particulier au moment de la présentation de la Vénus de Milo. 

La Vénus de Milo

D'un côté il y a la statue qu'on admire, d'un autre la fille qu'on dévisage avec un peu de crainte, et pourtant les deux se "ressemblent" ; comme quoi, le regard qu'on pose sur quelqu'un ou sur quelque chose dépend de pas mal de paramètres. Très logiquement, Camille choisira de faire son exposé sur cette Vénus de Milo, et suggèrera à Halis de s'intéresser à l'art de Fernando Botero _ "celui qui peint des gros", pour caricaturer, donc et des personnages qui font écho à son physique. Halis n'est pas très chaud au début, mais ce travail de recherche vont les aider à porter un autre regard sur eux-même.    

La Joconde de Botero

Camille et Halis vont réussir à se faire une place dans leur environnement grâce à leur participation à un concours organisé par un auteur de mangas qu'ils adulent l'un et l'autre : ils doivent en effet réaliser une vidéo tenant compte de l'univers du Règne des dragons, sa série-phare. Evidemment, ils ont tout à apprendre, tout à faire de A à Z, y compris les décors et les costumes. Pour Halis, ça va être l'occasion de mettre en valeur des prédispositions pour la couture sans être (trop) jugé : on ne rejette pas quelqu'un d'indispensable... Comme les vidéastes auront besoin de plusieurs acteurs et figurants, ils doivent monter leur équipe, s'organiser, définir des rôles, encadres, faire des concessions : autant de tâches nouvelles qui vont leur faire oublier leurs différences, au moins pour quelques temps.  

L'Anguille est vraiment la bonne surprise du mois de juillet (avec Harley Quinn Rebirth, mais bon, c'est pas vraiment la même catégorie) : juste mais pas déprimant, et surtout : pas culpabilisant. Ce roman est à mettre dans tous les CDI de collège, il me semble accessible dès la 6ème sans pour autant faire trop "gamin". Comme toujours, à vous de vous faire votre propre avis, car je ne suis pas neutre : l'autrice m'a eue la bonne avec sa description de tartines au Super Poulain, qui était le goûter typique quand j'étais avec mon arrière-grand-mère. Mais j'ai pas pleuré hamdoullah. 

Du coup j'en ai fait sur des biscottes car on n'avait presque plus de pain.

Valentine GOBY. L'Anguille. Editions Thierry Magnier, 2020. 143 p. ISBN 979-10-352-0345-0