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vendredi 23 juillet 2021

[LECTURES DE VACANCES] L'Anguille - Valentine Goby (2020)

Cette année, nous avons eu l'honneur d'accueillir trois jeunes effectuant leur "Service Civique". Ils étaient en mission avec Unis-Cité ; autant dire que quand j'ai eu vent de leur arrivée, de vieilles rancœurs me sont revenues en pleine tête. Mais cela n'a pas duré : l'eau a passé sous le pont depuis que je me suis fait refouler à l'issue de cette parodie d'opération de recrutement sur fond de décor en carton pâte dans un local miteux du quartier St Christoly. 



Les deux premiers membres du trinôme se sont présentés un mercredi matin, avec leurs polos orange vif caractéristiques de l'association, enthousiastes, dynamiques, des idées plein la tête. Franchement, ça faisait plaisir ; comme leur action devait être axée sur la thématique "Sport et handicap", on a fait une réunion avec la collègue instit de la classe ULIS, en attendant qu'ils puissent rencontrer les profs d'EPS.

"_ Il vaudrait mieux qu'on réfléchisse en terme de "différences" plus que de "handicap", a posé la référente de la classe, à juste titre.

_ On aimerait aussi faire en sorte que les élèves de la classe ULIS ne soient pas les seuls à porter les actions. L'idée est de sensibiliser tout le monde." 

Plusieurs pistes de travail ont été proposées : atelier avec des élèves volontaires, réalisation d'un abécédaire, action avec une classe de 6ème, partenariat avec un autre collège... Ma seule crainte, à l'issue de leur première journée, était de ne pas être capable de suivre leur rythme effréné et de devoir canaliser leur fougue. La semaine suivante, ils sont revenus et se sont intégrés à une classe, toujours à deux. Le troisième mousquetaire ne viendrait jamais, finalement. Puis ils se sont isolés pour faire une brainstorming et sont rentrés chez eux sans qu'on n'ait pu discuter des actions à mettre en place.

 Huit jours plus tard, les revoilà, enjoués mais les traits tirés, en quête d'un Velleda pour poser leurs projets sur tableau blanc. Je ne sais pas ce qu'ils font à Unis-Cité pendant leurs jours de "débrief", mais ça a l'air usant. "Les jeunes, vous aurez deux minutes pour qu'on voie à propos du groupe de volontaires entre midi et deux ? _ Oui oui, il faut juste qu'on finisse de rédiger notre projet !" m'a répondu l'un deux avant de disparaître définitivement. 

Le jeudi suivant, alors que tout le monde les avait presque oubliés, ils sont réapparus pour m'informer que l'annonce du confinement leur avait mis un "coup derrière la tête", et qu'ils se voyaient obligés de mettre notre collaboration en stand-by. 

Au mois de mai, on a appris que l'un des deux avait plus ou moins mis fin à sa mission. Sa collègue rongeait son frein, en attendant que son "nouveau" binôme soit recruté. La jeune fille était manifestement dégoûtée de ne pas pouvoir passer à l'action, et on redoutait que sa motivation s'émousse ; ce qui n'a pas manqué de se produire. Après avoir erré de service en service, prenant des notes, posant beaucoup de questions, attendant en vain sa collaboratrice, elle a fini par sortir du circuit à son tour. 

Encore et toujours du gâchis. Année après année, le schéma se répète dans les écoles : on a les idées, la volonté, la bienveillance, mais une avalanche d'obstacles administratifs, humains, parfois financiers, sans parler des imprévus, du manque de temps.. viennent souvent retarder, empêcher la concrétisation des projets, ou tout simplement pomper une énergie qu'on pourrait mettre ailleurs. Pas étonnant que certains d'entre nous se découragent, à la longue.   

L'Anguille de Valentine Goby m'a rappelé ce début de réflexion que nous avons eu avec les volontaires d'Unis-Cité ; en effet, ce roman destiné aux collégiens _ voire aux élèves de fin de primaire traite des différences, du handicap, de ce qui fait ou non notre identité, et de comment on peut faire pour interagir sereinement en fonction de nos particularités, sans blesser et sans mettre mal à l'aise.  

L'histoire 

De nos jours, a priori à Paris, ou pas loin. Camille vient de déménager en plein milieu de l'année scolaire. Comme si tout n'était déjà pas assez compliqué comme ça pour elle, bientôt il faudra qu'elle intègre sa nouvelle classe de sixième, dans un collège où personne ne la connaît, où personne ne sait qu'elle est née sans bras. 

Halis s'est tellement fait tellement traiter de gros que lui-même ne voit plus en lui que son obésité ; enfin non, ce n'est pas tout à fait ça. Il sait qui il est "à l'intérieur" de son "corps moche", mais il s'est résigné à l'idée que personne n'essaiera jamais d'aller voir au-delà de son enveloppe imposante. Pour lui, c'est devenu normal _et presque justifié_ de se faire harceler par Zac, l'antipathique rebelle de la classe. 

Aussi, il ressent un vrai soulagement à l'arrivée de Camille dans l'espace collectif, où chacun porte une étiquette plus ou moins flatteuse : la particularité de la nouvelle élève va sans doute attirer tous les regards, ce qui veut dire qu'il va enfin avoir la paix.  

Mais tout ne se passe pas comme prévu : déjà, Camille est sympa et pas moche. Il se prend aussitôt d'empathie pour elle, et, oubliant ses intérêts personnels, il n'aspire désormais qu'à faciliter son quotidien. Un tel dévouement n'est d'ailleurs pas toujours nécessaire, car elle se débrouille très bien toute seule pour plein de choses : sa capacité à se servir de ses pieds à la place de ses mains surprend ou fascine, en fonction des situations. 

Comme elle-même craint beaucoup les "grappes d'yeux" des collégiens qui la suivent constamment, elle comprend mieux que personne la situation de Halis. Rapidement, ils vont devenir amis et s'allier pour mieux affronter les vacheries de leurs camarades.    

Le jeu des stéréotypes 

Des livres sur la prise en compte du handicap, des différences, des stéréotypes, il y en a maintenant beaucoup et c'est très bien ! Mais L'Anguille se distingue dans sa manière d'aborder ces thématiques. En effet, Valentine Goby use de différents stratagèmes pour parler de nombreuses idées reçues qui nous envahissent au quotidien et auxquels ni les héros, ni les lecteurs n'échappent : 
  • être handicapé veut forcément dire qu'on est en fauteuil roulant. Ce n'est pas spoiler, je pense, que de dire que Camille est une fille sans bras, puisque l'information apparaît clairement sur la quatrième de couverture du livre (Editions Thierry Magnier). Mais le jeune lecteur gagnerait à lire le premier chapitre sans avoir plus de renseignements sur l'histoire, car l'autrice prend soin de présenter son personnage sans jamais faire allusion à la nature de sa "différence" ; en effet, la première image qu'il se fera de l'héroïne sera celle d'une jeune fille lambda, complètement libérée de tout ce qu'il associe au mot "handicap"... et qui se résume souvent, en effet, à la représentation d'une personne en fauteuil. La stupeur des enfants qui, lors de la visite du musée du Louvre, remarquent que leur nouvelle camarade se déplace sur ses deux jambes est criante ; leur réaction en réalisant que le "problème" se situe au niveau du haut du corps l'est aussi. 
  • On est gros parce qu'on mange trop. Qui s'est dit "ah ben voilà, aussi !" lorsqu'il a vu Halis ouvrir une poche de Haribo pendant le cours de sport, afin de partager quelques bonbons avec Camille, ou même lorsqu'ils se préparent des tartines beurrées recouvertes de chocolat en poudre ? Je suis sûre qu'il y en a. Pourtant, si vous y regardez de plus près, vous verrez que les deux enfants bouffent exactement la même chose, et que seul Halis est en surpoids, a priori. Donc inutile de culpabiliser ou de faire culpabiliser : l'obésité, c'est plus compliqué que ça. 


  • La couture est une activité de filles. La mise en scène de l'écriture de la lettre au correspondant marseillais est un procédé particulièrement intéressant : elle nous permet de voir tout ce que Halis censure. Durant cet exercice noté auquel toute la classe est soumise, le héros va prendre soin d'omettre certains détails de son apparence et de ne pas trop en dire sur ses goûts, afin de "sauver" l'image de lui qu'il envoie à son camarade inconnu. Or, Halis a des parents couturiers, un accès illimité à la machine à coudre et aux tissus en tous genre, et il adore ça. Il est même plutôt doué, mais en tant que garçon, il est bien obligé  de cacher cette passion : la question ne se pose même pas. On remarquera, plutôt vers la fin du livre, que son père non plus ne semble pas chaud pour qu'il prenne la relève. Bien sûr, son talent sera reconnu au final, mais non sans générer un certain malaise. Valentine Goby ne nous présente pas le monde des Bisounours : l'acceptation des différences prend du temps, quand elle se fait, ce qui n'est pas toujours le cas. Une belle histoire ne suffit pas à faire disparaître toutes les frictions. 
  • Les personnes en surpoids ne font pas de sport. Halis semble être tout à fait content que le prof d'EPS le "laisse tranquille" en ne le forçant pas à participer aux cours, notamment aux séances d'escalade. Pourtant, les parties de ping-pong dans lesquelles il va se lancer avec sa pote d'infortune montrent qu'il est capable de se mouvoir, et qu'il a le droit de le faire. De là à plonger dans la piscine, il n'y a plus que quelques pas.  
  • Pas de bras, pas de piscine. Allez, vous non plus vous ne l'aviez pas vu venir ! Vous ne pensiez pas que la jeune Camille allait participer au cours de natation, et encore moins qu'elle allait y briller. Et pourtant !  
  • Tout pied pue des pieds. C'est en cours, notamment, puis à la cantine, que les enfants réalisent que Camille a appris à compenser la plupart des gestes quotidiens nécessitant les mais avec ses pieds, devenus exceptionnellement adroits. Si beaucoup restent scotchés d'admiration, quelques autres froncent le nez : généralement, un pied n'est pas visible. C'est une partie du corps qui reste au sol, couverte, et qu'on associe souvent à la saleté et à la puanteur. On voit bien qu'un pied posé à proximité des assiettes en incommode plus d'un, au début. Même une chaussette.  
Si toi aussi tu es sur Instagram et que tu te prends à buguer pendant cinq minutes par jour facile sur Marine Leleu en train de faire des pompes, puis du vélo, puis monter les escaliers, puis présenter sa collection de nouvelles chaussettes, puis soulever des haltères, puis refaire du vélo, puis.. 


J'en ai sûrement oublié. Dites-moi en commentaire s'il y a des ajouts à faire, ou s'il y a des choses que je surinterprète aussi. 

Art-thérapie 

L'Anguille est un roman bourré de références aux arts et à différentes formes de cultures ; et ce n'est ni juste pour faire joli, ni pour présenter les héros comme des jeunes gens qui se distingueraient des autres enfants par leurs connaissances. Ici, les œuvres d'art, les lieux de culture, les lectures _dont les mangas, le sport, le cinéma... sont autant de leviers vers une vie meilleure pour Camille, Halis, et tous ceux de leur entourage qui en ont gros. 
  
Tout commence par une visite pédagogique du musée du Louvre un mercredi matin pas tout à fait comme un autre, puisqu'il correspond au premier jour de cours de "l'Anguille" dans sa nouvelle classe. Entre la curiosité non dissimulée des enfants et la maladresse des adultes, Camille a assez vite l'impression d'être une œuvre d'art parmi tant d'autres ; d'autant plus que chacun prend conscience de son physique particulier au moment de la présentation de la Vénus de Milo. 

La Vénus de Milo

D'un côté il y a la statue qu'on admire, d'un autre la fille qu'on dévisage avec un peu de crainte, et pourtant les deux se "ressemblent" ; comme quoi, le regard qu'on pose sur quelqu'un ou sur quelque chose dépend de pas mal de paramètres. Très logiquement, Camille choisira de faire son exposé sur cette Vénus de Milo, et suggèrera à Halis de s'intéresser à l'art de Fernando Botero _ "celui qui peint des gros", pour caricaturer, donc et des personnages qui font écho à son physique. Halis n'est pas très chaud au début, mais ce travail de recherche vont les aider à porter un autre regard sur eux-même.    

La Joconde de Botero

Camille et Halis vont réussir à se faire une place dans leur environnement grâce à leur participation à un concours organisé par un auteur de mangas qu'ils adulent l'un et l'autre : ils doivent en effet réaliser une vidéo tenant compte de l'univers du Règne des dragons, sa série-phare. Evidemment, ils ont tout à apprendre, tout à faire de A à Z, y compris les décors et les costumes. Pour Halis, ça va être l'occasion de mettre en valeur des prédispositions pour la couture sans être (trop) jugé : on ne rejette pas quelqu'un d'indispensable... Comme les vidéastes auront besoin de plusieurs acteurs et figurants, ils doivent monter leur équipe, s'organiser, définir des rôles, encadres, faire des concessions : autant de tâches nouvelles qui vont leur faire oublier leurs différences, au moins pour quelques temps.  

L'Anguille est vraiment la bonne surprise du mois de juillet (avec Harley Quinn Rebirth, mais bon, c'est pas vraiment la même catégorie) : juste mais pas déprimant, et surtout : pas culpabilisant. Ce roman est à mettre dans tous les CDI de collège, il me semble accessible dès la 6ème sans pour autant faire trop "gamin". Comme toujours, à vous de vous faire votre propre avis, car je ne suis pas neutre : l'autrice m'a eue la bonne avec sa description de tartines au Super Poulain, qui était le goûter typique quand j'étais avec mon arrière-grand-mère. Mais j'ai pas pleuré hamdoullah. 

Du coup j'en ai fait sur des biscottes car on n'avait presque plus de pain.

Valentine GOBY. L'Anguille. Editions Thierry Magnier, 2020. 143 p. ISBN 979-10-352-0345-0



dimanche 25 septembre 2016

Téma la bibliothèque... dans le roman Le bonheur de A à Z - Barry Jonsberg (2015)


Ah ! Enfin un roman pour la jeunesse qui n'instillera pas l'envie de se pendre aux rats de bibliothèque en herbe _et aux autres non plus, d'ailleurs ! 





L'histoire 

Pourtant, et contrairement à ce que la couverture du livre nous laisse croire, la vie de Candice Phee n'a rien d'un bonbon arlequin. A la veille de ses treize ans, cette collégienne australienne complètement décalée a déjà assisté à pas mal de catastrophes : la mort en bas âge de sa petite sœur, le cancer de sa mère, la brouille tenace qui oppose son père à son oncle... sans compter les tracas que ses difficultés de socialisation lui causent au quotidien. Candice aurait mille raisons d'être au fond du trou, déprimée... mais non ! Parce qu'elle voit bien que trop pleuré dans cette famille ces derniers temps, elle se donne pour mission de réconcilier les siens avec le bonheur. Sa bonne volonté suffira-t-elle ? Vous le saurez en lisant son journal consciencieusement rédigé sous forme d'abécédaire, où chaque lettre correspond à un chapitre immanquablement poilant... 


Téma ! La bibliothèque du collège... 

Les premières lignes du Bonheur de A à Z ne nous permettent pas d'en douter plus de trente secondes : Candice a une araignée au plafond. De quel type ? On n'en saura rien, mais lorsque son père lui dit, au détour d'une conversation, "mais non, tu n'es pas bizarre", on ne peut s'empêcher de penser à cette scène de Forrest Gump...


La daronne à son fils : "Tu n'es pas différent. Tu es exactement comme les autres"
Le médecin à la mère : "Votre fils est... différent"

... qui résonne comme un écho à ses paroles. Comme Forrest, Candice snobe complètement le second degré et dit ce qu'elle pense au moment où elle le pense. Sans aucun filtre. Au risque de blesser. Elle ne sait pas mentir et n'a nullement l'intention d'apprendre : pourquoi toute vérité ne serait-elle pas bonne à dire ? Si cette droiture d'esprit est toute à son honneur, elle ne lui assure pas vraiment le minimum de popularité requis pour survivre au collège. Isolée tant par choix que parce que les autres adolescents rejettent son étrangeté, l'élève studieuse trouve refuge à la bibliothèque pendant les pauses, où elle jouit de quelques privilèges et d'un accueil chaleureux : sans doutes soucieuses de la protéger, les documentalistes lui réservent systématiquement une place dans la salle de travail et ferment les yeux lorsqu'elle mange sous leur nez _ sacrilège ! Entre extraterrestres, on se serre les coudes ! 


Nous n'apprenons pas grand chose de ce lieu, si ce n'est qu'il est situé légèrement en hauteur... 

"Douglas m'a suivie dans les couloirs et jusqu'aux marches de la bibliothèque". 

...mais il est intéressant à plusieurs niveaux : 


  • Pour ses allures de cocon à victimes, d'une part. S'il existait une typologie de la bibliothèque telle qu'elle apparaît dans la littérature de jeunesse _ et ça m'étonnerait que personne n'y ait pensé, donc si vous en connaissez une, veuillez me l'indiquer en commentaire, je vous prie !_ celle-ci correspondrait parfaitement à ce modèle-là. Contrairement à l'univers de la classe, que Candice nous décrit comme "un champ de bataille", la bibliothèque est un abri qui préserve l'intégrité physique et morale de tous ceux qui galèrent à l'extérieur. Le port d'attache des faibles. Le retour au stand des intellos. Ce lieu supervisé par des documentalistes et régi par un règlement bien précis tient à l'écart la foule des adolescents tapageurs qui ne ressentent pas le besoin de persécuter autrui au point de mettre à mal leur propre image : le CDI, c'est pour les bouffons ! Tout le monde sait ça ! Il est donc impensable d'y mettre les pieds sans en avoir une excellente raison... D'ailleurs, lorsque Miss Cowie, la prof remplaçante, jouera la carte de l'originalité en amenant la classe à la bibliothèque pour un travail de groupe _ afin de profiter de l'espace plus que pour en exploiter les ressources, notons-le !, l'ado la plus populaire de la classe n'en reviendra pas : "Jen Marshall regardait autour d'elle comme si elle n'avait jamais vu de bibliothèque (c'était vrai).".  




  • D'autre part, la bibliothèque est un lieu particulièrement fertile pour les deux personnages principaux que sont Candice _l'habituée et Douglas _le "toléré" à qui les docs acceptent de prêter une chaise... parce qu'il traîne avec leur chouchoute ? On ne le saura jamais.. Dans tous les cas, l'abécédaire de Candice naît sur une table de la salle de travail : n'est-il pas la forme enrichie du devoir de français qui lui est demandé par Miss Bramford. A cette même table peut-être, son ami d'une autre dimension lui révélera le pourquoi de sa présence en ce monde, et, plus tard, elle y dressera la liste des ingrédients nécessaires à la confection du jambalaya, un plat typique de la Louisiane censé redonner le sourire à sa mère. En s'aidant d'un dictionnaire bilingue anglais-français, tandis que Douglas parcourt l'espace documentaire à la recherches d'ouvrages traitant de la gravité. 

  • Enfin, notre CDI version australienne sera le théâtre d'un entretien épique entre Jen, la star ô combien fragile de la classe, et celle qu'elle surnomme "Gogolita" sans vergogne : Candice. Qui sait si l'échange forcé entre les deux filles n'aboutira pas sur une belle amitié, à force de confidences ? L'héroïne en rêve, aussi fou que cela puisse paraître...

   
        

Avec Candice Phee, on n'est plus surpris de rien ; et, en suivant ses aventures plus ou moins prévisibles, on apprend à positiver ! Acceptons sans hésiter ce rayon de soleil de 300 pages, ce petit pot de bonne humeur que les livres pour les jeunes nous offrent rarement _ce qui ne veut pas dire qu'ils ne sont pas intéressants, hein ! Mais comme il est bon de lire, enfin ! le journal d'une ado pas tout à fait comme les autres... et qui le revendique !   


Enfin !

... Oui, enfin ! une héroïne de roman qui n'apprécie pas les roulages de pelle ! Eh oui, qui l'eût cru ? Entre Candice et Douglas, ça finit par faire des Chocapics. Or, si le garçon convaincu de venir d'une autre dimension, éprouve des sentiments assez profonds pour évoquer le mariage avec les parents de sa copine, cette dernière est plus réservée. Pourtant, elle joue le jeu en attendant de savoir où elle en est.. et tente d'éviter aux mieux ces situations désagréables où Douglas est tenté de fourrer la langue dans sa bouche... 

... Enfin, aussi, l'acceptation de la différence ! Lorsque Douglas fait son apparition au collège d'Albright, la prof _elle-même handicapée d'un oeil qui dit merde à l'autre_ le redirige vers la table de Candice, qui évidemment n'a pas de voisin. La belle excuse ! Parqués dans le même périmètre, elle ses très bien que ses deux cassos seront beaucoup plus faciles à gérer. Dit ainsi, cela peut paraître choquant, mais on s'y fait vite. Force est de constater que, si Douglas D'une Autre Dimension ne se perçoit pas comme un gars fracassé de la tête, Candice se sait "bizarre" et semble bien décidée à imposer aux autres cette réalité. C'est pourquoi elle s'en tire aussi bien : elle se fout totalement de l'image qu'elle renvoie, tout simplement parce qu'elle ne discerne pas les petites agressions quotidiennes dont elle fait l'objet. La fille vivante de la famille Phee n'a pas spécialement un coeur de pierre _pourquoi se défoncerait-elle à rendre ses proches heureux ? Mais elle a une sensibilité différente aux choses, une façon de tenir la douleur à distance qui la protège de bien des souffrances et qui lui permet de crever facilement les abcès familiaux sans se préoccuper des dégâts collatéraux.     


"Tu ne chantes que les airs que tu inventes, ma Minette, et tu ne danses que les danses que tu inventes. Tu ne joues la partition de personne à part la tienne. Tu vois le monde à ta façon, qui est différente de tous les autres. Et tu sais quoi ? Parfois j'aimerais bien le voir comme toi. Ce serait bien si nous le voyions tous comme toi, je crois que les choses se passeraient mieux." 


Non, tout le monde n'accepte pas Candice _et elle n'en demande pas autant au monde, de toute façon, mais ceux qui l'aiment l'acceptent telle qu'elle est, sans chercher à tout prix à la "soigner".  

A mettre entre toutes les mains ! 

JONSBERG, Barry. Le bonheur de A à Z. Flammarion, 2015. Coll. "Tribal". 312 p. ISBN 978-2-0813-0864-0. 
Illustration de la couverture : Hans Neleman 


mercredi 17 août 2016

L'assassin royal - 11 - Le dragon des glaces - Robin Hobb (2003)


Oui oui, vous avez bien compris : vous allez vous bouffer toute la série ! :)  

"C'est encore loin ?
_ Ta gueule !" 

Où est-ce qu'on en était ? 

A la fin de "Serments et deuils", Fitz et son drôle de clan d'Art étaient sur le point de partir vers les contrées d'Outre Mer afin d'accompagner le prince Devoir dans sa quête. Souvenez-vous : lors de leurs fiançailles calamiteuses organisées à Castelcerf, la narcheska Elliania* lui avait lancé le défi d'aller sur l'île d'Aslevjal** pour y couper la tête de Glasfeu, un dragon prisonnier des glaces.

Ce onzième tome s'ouvre sur les appréhensions de notre bâtard royal préféré à l'aube de son grand départ, et se poursuit avec le très long et fastidieux voyage en mer jusqu'aux terres de la fiancée du prince _si tant est qu'on puisse l'appeler ainsi. Seuls les derniers chapitres du "Dragon des glaces" auront pour décor les paysages outrîliens... Comme le laisse entendre Fitz à plusieurs reprises, rien n'est plus triste et ennuyeux que chevaucher les vagues des jours durant ; à plus forte raison lorsqu'on est ballotté au fond d'une cale. Ce n'est pas Lourd qui dira le contraire : malgré sa difficulté à comprendre l'environnement dans lequel il vit, l'homme fait partie du convoi exceptionnel car la puissance de son Art le rend indispensable au clan. Son importance est telle qu'on ne prête nulle attention à ses angoisses et à son mal de mer, pour son plus grand malheur ; aussi Fitz devra-t-il jouer les garde-malades en mer comme sur terre. Cloué à la cabine du jeune homme simple d'esprit comme une chèvre à son piquet, il aura tout le temps de se morfondre, de s'inquiéter pour tous ceux qu'il laisse derrière lui : Heur, Ortie, et surtout le Fou, mesquinement exclu du voyage par Umbre. Une fois à terre, d'autres sources de préoccupation s'ajouteront aux siennes ; les îles d'Outre Mer ne sont pas les Six-Duchés ! Les clans se tirent tous dans les pattes et la délégation de Castelcerf n'est la bienvenue que pour celui du Narval, représenté par la grand-mère de la jeune Elliania. Personne ne s'attendait à poser le pied sur des côtes clairement hostiles, et ce nouveau paramètre change la donne pour tout le monde, y compris pour ce "vieux renard" calculateur d'Umbre.

Pas de doute, ce n'est pas dans cet avant-avant dernier épisode de la série que vous perdrez le souffle en lisant des scènes de baston, des courses poursuites dans les combles du château ou autres attaques des pirates. Place à l'espionnage, à la force mentale et au pouvoir des rêves ! 

Après on s'étonne qu'Elliania soit piquante ! 


ATTENTION SPOILER ! 


Vis tes rêves, mais pas trop quand même !  

Fitz a du faire bien des concessions dans sa vie pour défendre les intérêts du trône des Loinvoyant ; mais lorsqu'il s'agit de sa fille, il reste intraitable. Bien sûr que la jeune Ortie, dotée d'une magie d'Art aussi puissante que celle de son "cousin" Devoir, pourrait apporter toute sa force au clan du prince ; mais elle perdrait gros : sa vie tranquille loin des dangers de la cour, et surtout sa famille. Est-il souhaitable qu'elle découvre que Burrich n'est pas son vrai père ? Rien n'est moins sûr. Pourtant, sans avoir jamais appris à gérer ses dons, Ortie a développé un pouvoir bien précis : celui de modifier les rêves des autres ; et devinez quoi ! elle va sauver Lourd du désespoir, à la demande de Fitz, et le débarrasser de son mal de mer en intervenant sur son sommeil, à travers la rêverie.

Est-ce que je vous ai dit que les scènes d'actions manquaient, dans "Le dragon des glaces" ? C'est faux : il y en a dans les rêves qu'Ortie et son "vrai" père partagent. Mais à trop la solliciter, celui qu'elle appelle "Fantôme de Loup", et dont elle n'a qu'une image onirique faussée, pourrait bien l'entraîner sans le vouloir au devant des pires dangers...  Les dernières scènes de ce tome mettront d'ailleurs Fitz au pied du mur et son prince lui demandera des comptes sur cette fille qui, en sauvant Lourd, s'est faite remarquer par tous les membres du clan. Si seulement le petit homme savait tenir un minimum sa langue ?


"Mais quel con !"

Des baffes !! 


Même si la toute jeune Malta et le Gouverneur Cosgo avaient suscité, pour ma part, une violente aversion dans Les Aventuriers de la Mer, jamais je n'avais été autant agacée par certains personnages dans L'Assassin Royal. Ah, si : Royal et Galen ! Mais ça date. Robin Hobb traite tellement bien son "huis clos sur navire" _après la partie de Cluedo à la cour, dans "Serments et deuils", qu'elle nous transmet les envies de meurtres qui nous passent par la tête lorsque traîne quelques semaines durant aux côtés de trois mêmes pelés qu'on n'a pas forcément choisis. Dans l'ordre, j'ai eu envie de baffer Leste, le fils mythomane de Burrich, insolent et fourbe comme pas deux. Fier à outrance de sa magie du Vif, on a presque envie de re-légitimer l'assassinat des vifiers à Castelcerf rien que pour lui. Maintenant habitué à son rôle de prof, Fitz saura garder son calme.  

Pas très loin derrière lui, Umbre joue les connards de première et se gausse du malaise de l'assassin royal lorsqu'il doit se résoudre à révéler à son prince l'identité d'Ortie. Insupportable. 

Lourd porte particulièrement bien son nom dans cette tranche de l'histoire : pris de mal de mer, il passera la première partie du voyage sur le pont... et y chopera une bonne crève, forcément. Alors il passera ses nerfs sur Fitz, parce que c'est forcément sa faute tout ça ; et entre deux reniflements, il lui mettra les bâtons dans les roues autant que faire ce peut. Des baffes, tiens ! 

Enfin, Trame. "Bah, mais il est tout gentil !". Oui, justement, il en fait trop alors qu'on lui demande absolument rien. A chaque fois, le vifier et sa mouette réussissent à se mettre ces grincheux de Leste et de Lourd dans leur poche en moins de trente secondes, et c'est terriblement énervant au regard des efforts du héros qui ne parvient pas à se faire respecter d'eux. A trop jouer le père de tout le monde, Trame en devient pénible, sinon douteux. Allez, des baffes aussi ! C'est gratuit ! 



Une société matriarcale


Attention, la délégation de Castelcerf débarque en terre inconnue, avec des valises de préjugés et des fantasmes exotiques bien précis : ça ne va pas être triste. Déjà, Zylig est une ville aussi dégueulasse que sa bouffe _essentiellement basée sur le pâté de poisson. Ensuite, Devoir et ses proches comprennent vite qu'ils ne sont pas en totale sécurité étant donné qu'on les a logés dans la maison forte avec la surveillance qui s'impose. Enfin, ces gens n'ont pas le même sens de l'accueil que les gens des Six-Duchés : selon eux, fournir la bouffe à des invités revient à les considérer comme faibles et incapables de se nourrir seul. Par conséquent, chaque arrivant prévoit sa gamelle, parce que c'est ça aussi, le respect ! 

Mais surtout, la grande différence entre les îles d'Outre Mer et les Duchés réside dans l'organisation hiérarchique de la société : puisque les hommes font les marioles en mer toute l'année, ce sont les femmes qui détiennent le pouvoir sur terre, et pas qu'un peu. Si Robin Hobb avait déjà laissé entendre la pertinence d'une société matriarcale lorsqu'elle nous racontait Terrilville dans Les Aventuriers de la Mer, elle la met en scène sans rien laisser au hasard dans L'Assassin Royal. Bien qu'elle n'invente rien _ le mythe des Amazones (les copines de Xéna) ne date pas d'hier, elle recrée ,sans s'appesantir sur les détails, une société où les femmes ont acquis un ascendant sur les hommes ; de plus, elle parvient à traduire avec justesse le regard des hommes de Castelcerf sur ce "monde à l'envers". Cerise sur le gâteau, elle s'éclate en attribuant exclusivement la liberté sexuelle aux femmes, dès lors tout à fait libres de choisir le partenaire qu'elles souhaitent sans que l'homme ait clairement son mot à dire. Fitz ne se sortira de ce dangereux guêpier qu'en faisant croire à une demoiselle qu'il a trop envie de chier pour lui faire l'honneur de coucher avec _argument simple et efficace, tandis que le vieil Umbre se pliera sans broncher aux mœurs des îles. 

Notre seul regret sera que Robin Hobb ne nous ait pas dessiné une petite cartographie des îles d'Outre Mer, dans le style de celle des Six-Duchés, que l'ont peut lire à l'ouverture de chaque volume. Elle nous a été bien utile par le passé ! Enfin, c'est plus facile à dire qu'à faire, et j'ai qu'a la tracer moi-même si ça me manque tant, me direz-vous.

"Le dragon des glaces" plaira aux fans de la première heure, mais pourra se révéler ennuyeux pour les lecteurs qui n'apprécient pas la branlette de méninges _mais est-ce qu'on arrive au tome 11 de L'Assassin Royal si on n'aime pas ça, ne serait-ce qu'un peu ?... Le meilleur moment de ce livre ? La dernière phrase, tout simplement. Sachez-le, ça vaut la peine de bien lire jusqu'au bout ! 


_____________

*Gnagnagna, c'est un peu chiant à prononcer ! Voilà, c'était la note de pas de page foireuse, désolée ! 
** Bon bah j'ai perdu une dent ! 


Edition utilisée ici : 
ROBIN HOBB. L'Assassin Royal 11 - "Le dragon des glaces". Trad. A. Moustier-Lompré. Editions France Loisirs, 2007. Coll. Piment. 404 p. ISBN 2-7441-8735-6

Illustration couverture : John Howe. 
Site de l'illustrateur : http://www.john-howe.com/blog/ 

lundi 1 août 2016

L'assassin royal - 10 - Serments et deuils - Robin Hobb (2003)


D'un jour à l'autre, on se révèle plus ou moins bien inspirés lors de nos prises de décisions, d'initiatives ou de paroles : ce n'est pas FitzChevalerie qui nous dira le contraire. La lecture du dixième tome de l'Assassin Royal, "Serments et deuils" ne manquera pas de nous rappeler, à plusieurs reprises, à quel point il est frustrant de ne pouvoir remonter le temps pour gommer un acte commis dans la précipitation ou une parole maladroite. Depuis le début de la série, c'est sans doute cette partie de l'épopée des Loinvoyant qui met le plus à mal l'affect de la fine fleur de Castelcerf : confinés en attendant l'arrivée du printemps et le départ du Prince Devoir pour sa quête insensée du dragon Glasfeu, la reine Kettricken, Umbre, Astérie et les autres font tourner en bourrique le "Bâtard au Vif", qui ne sait plus où donner de la tête ! Entre conflits d'intérêt, souci du peuple, desseins personnels et loyauté envers la famille royale, il n'est pas besoin de braver la montagne ou la forêt pour tourmenter son âme : rester dans l'enceinte du château suffit. Rien de tel qu'on bon huis clos bien malsain pour faire resurgir et mijoter les vieilles rancoeurs...    




Où est-ce qu'on en était ? 


Les Secrets de Castelcerf s'était achevé sur le défi lancé au prince Devoir par sa fiancée Outrîlienne Elliania de se rendre sur l'île d'Aslevjal au printemps suivant pour y couper la tête du légendaire dragon Glasfeu. En attendant que les beaux jours reviennent, Fitz a de quoi occuper son hiver _car oui, il fera évidemment partie de l'expédition_ : dénicher les vifiers espions présents à la cour, en finir avec Laudevin et les autres Pie, remettre son fils sur le droit chemin, constituer et surtout former le clan d'Art du prince !

Ce programme déjà chargé sera plombé d'une série d'embûches plus ou moins prévisibles ; Fitz a perdu la moitié de son acuité sensorielle en même temps que son compagnon de Vif, ce qui le met en difficulté. De plus, il va être une fois de plus victime d'un de ses violents accès de colère et tuera trois ennemis d'un coup, manquant d'y laisser sa peau par la même occasion. Mais on se souvient que l'assassin royal est déjà ressuscité deux fois par le passé, et comme on le dit souvent : jamais deux sans trois !

D'artiseur imparfait, l'homme-lige des Loinvoyant va devenir contre son gré professeur et chef d'orchestre d'un clan d'Art bancal composé du prince, d'un serviteur handicapé mental et d'Umbre. Heur ne s'assagit pas, bien au contraire ! Sa relation avec la jeune Svanja lui donne des ailes et il est tenté de s'envoler loin de ses motivations premières, à savoir l'apprentissage du métier d'ébéniste.


ATTENTION ! Les prochains paragraphes donnent des informations sur la suite de la série !! 
     



Révélation, Hésitation, Fascination, Acceptation : le tome de toutes les différences 

"Ca va parler de nous ??"
Euh non non, c'est juste pour la blague ! 
"Ok, bah on repart, hein !!"

A plusieurs reprises, j'ai regretté que Robin Hobb fasse le choix de prêter à ses personnages principaux des attitudes particulièrement bienveillantes et des propos trop bien pensants ; mais ce n'est pas le cas ici. Fitz est confronté à deux situations où son ouverture d'esprit est sollicitée, et à deux reprises, c'est un fiasco _il essaiera de redresser le tir, hein ! c'est quand même un gentil_ : la déclaration d'amour du fou, qu'il repoussera sans ménagement et sans cacher son dégoût à se savoir aimé d'un gars (à supposer que c'en soit un), et l'inclusion de Lourd, un serviteur déficient mental, dans le clan d'Art qu'il est censé former autour du Prince Devoir. L'assassin royal se déroule dans un univers médiéval où il eût été difficile d'imaginer des types gay friendly et soucieux d'intégrer à la cour les personnes porteuses de handicap. On ne s'étonnera pas que Fitz essuie des remarques homophobes et que Lourd se fasse racketter par ses pairs dans l'enceinte-même du château. Or la phase d'acceptation viendra contre toute attente, et c'est pourquoi les livres de Robin Hobb savent nous redonner la patate en quelques lignes ; Devoir et Fitz s'adapteront progressivement à leur compagnon artiseur et le prendront rapidement sous leur aile pour améliorer ses piètres conditions de vie.

Les leçons d'Art racontées par l'auteur seront l'occasion de peindre des portraits psychologiques profonds des personnages sans que cela nous paraisse fastidieux ; en particulier celui d'Umbre Tombétoile, l'ancien mentor de Fitz que l'on suit depuis les tout premiers chapitres de la saga mais que l'on découvre ici sous ses aspects les plus noirs : ambitieux et avide de pouvoir, refusant de vieillir, compétiteur, calculateur, capable de vendre père et mère pour arriver à ses fins. On savait depuis toujours qu'il n'avait aucun scrupule à mener son apprenti assassin pour "la bonne cause", mais dans Serments et deuils, il devient carrément antipathique. 

Contrairement à la reine Kettricken qu'il conseille _mais dont il jalouse de plus en plus le trône, l'empoisonneur semble avoir beaucoup de mal à masquer son mépris des vifiers, également nommés membres du "Lignage". Faire venir à la cour des sujets porteurs de cette "magie" lui paraît saugrenu et dangereux ; il est vrai que, dans cet univers cruel où un homme est acclamé en héros parce qu'il a tué trois hommes pour une "bonne raison", la souveraine donne l'impression de sortir tout droit du monde des Bisounours. Son discours politique est une suite de mesures totalement désintéressées, plus symboliques de tolérance et d'égalité les unes que les autres ! Encore une fois, on fait fi des différences et on apprend à vivre ensemble ! Youhou, deux ou trois licornes pailletées et le tableau sera parfait !



Je ne sais pas si les lecteurs de L'Assassin royal auront un avis unanime à ce sujet _et si ce n'est pas le cas, tant mieux ! mais la conversation houleuse entre Fitz et le Fou est à mon sens la plus émouvante sur les dix premiers tomes. D'une part, parce que le Bâtard au Vif avoue qu'il perd pied en comprenant qu'il ne connaîtra jamais à cent pour cent son seul véritable ami, et d'autre part parce que la déclaration d'amour du Fou est à la fois sobre et déchirante de désespoir.

"Nous aurions pu vivre toute notre existence sans avoir cette conversation. Tu viens de nous condamner à ne jamais l'oublier" 

  
Malgré la stagnation des aventuriers à Castelcerf, la tension ne se relâche pas et les épées sortent des fourreaux sans se faire prier quand c'est nécessaire. Les différentes formes de magie se téléscopent jusque dans les rêves de Fitz et de sa fille Ortie. Il ne manque plus que les dragons ! Mais ça, c'est pour le prochain épisode... A suivre mais sans se précipiter, car il ne reste plus que trois volumes à lire avant la fin... 





Robin Hobb. L'Assassin Royal 10. "Serments et deuils". 2003, parution française en 2004
Présente édition : Editions J'ai Lu, Coll. "Fantasy", 2014. 412 p. ISBN 978-2-290-34439-2
Illustration : Vincent Madras

vendredi 30 octobre 2015

Quelques fictions pour aborder le harcèlement scolaire au collège ...


Le 5 novembre prochain sera une journée nationale de lutte contre le harcèlement à l'école. C'est l'occasion de mettre à l'honneur quelques livres et BD qui nous permettent de poser des mots sur ce problème présent dans tous les établissements scolaires. 




Une sonate pour Rudy - Claire Gratias (2007)


Par le biais d'un échange entre professeurs documentalistes lu en diagonale sur une liste de diffusion que j'ai découvert l'existence de ce roman publié en... 2007, mine de rien ! Je regrette un peu d'être passée à côté pendant tant d'années mais comme on dit : mieux vaut tard que jamais ! Alors parlons-en !

Nicolas est nouveau au collège ; c'en est fini de la classe musique à horaires aménagés qu'il avait réussi à intégrer dans son ancien établissement. Il a serré bien au chaud sa chère flûte traversière. A quoi bon ? Puisqu'il a du renoncer à ses rêves pour suivre sa famille dans leur nouvelle vie, puisque de toute façon personne ne tient compte de ce qu'il veut, lui, autant tirer un trait sur le passé. Nico n'est pas un garçon contrariant, et il compte bien finir son année de troisième sans faire de vagues pour décrocher son brevet. Heureusement qu'il a Rudy, son petit confident, la prunelle de ses yeux ; grâce à lui, il parvient à se montrer zen et responsable en toutes circonstances.


Dans ce bahut aux airs de prison, le flûtiste résigné fait la rencontre de Sam et surtout de la belle Marie : le coup de foudre est immédiat. Or la petite frappe locale qui terrorise profs et élèves s'en rend compte et voit rouge : Marie est à lui, et ce n'est pas ce gringalet sorti de nulle part avec ses vieilles fringues qui va la lui piquer ! Désormais, Nicolas sera la nouvelle cible du dénommé Dylan. Oh, au début ce sont de petites blagues qui ne méritent que d'être ignorées : un stylo qui disparaît, des remarques assassines lancées pendant les cours, des bousculades _faites exprès ? ou pas ? le doute est encore permis... Le temps passe... Nicolas fait une démonstration de flûte en cours de musique, sa popularité monte crescendo, l'intérêt que Marie lui porte aussi, et la pression que lui colle Dylan suit le mouvement, également... Seule la patience de la victime diminue petit à petit. Tout le monde sait, tout le monde voit, mais personne n'ose parler. Personne ne veut s'en mêler. Ni Dylan, ni Nicolas ne lâcheront le morceau sans se battre. Le drame sera inévitable.    


Une sonate pour Rudy est écrit sous la forme d'un journal tenu par Nicolas après "le drame", justement. Aussi voit-on parfaitement ce qui se passe dans la tête d'un élève harcelé : le doute d'abord (Est-ce qu'il m'en veut ? Est-ce que je suis parano ?) puis la culpabilité : si j'avais de plus beaux vêtements, si je n'avais pas dit que je savais jouer de la flûte traversière, si je n'avais pas regardé Marie, il m'aurait sûrement laissé tranquille. Je ne vais pas rajouter des problèmes à mes parents, ils en ont déjà assez ; et je ne veux pas que mes amis aient des ennuis à cause de moi. A coup sûr, l'histoire de Nicolas parlera à beaucoup d'élèves ; les codes de langage des collégiens sont efficacement retranscrits _sans trop en faire, l'écriture est légère et accessible ; l'auteure a su mettre en place une atmosphère de mystère et du suspense autour d'une chute qu'on devine tragique. Avec à la clé un effet de surprise que je me garderai bien de spoiler, pour une fois !


J'ajouterai seulement qu'en tant que documentaliste _et ancienne AE, la lecture d'Une sonate pour Rudy m'a surtout fait flipper : que se passe-t-il dans mon dos, que je ne vois pas, quels sont ces micro-événements dont je ne mesure peut-être pas la gravité lorsque je reprends les élèves sur telle ou telle remarque ? Comment distinguer un chouineur _si si, vous savez, ce chieur qui cherche tout le monde et qui, étonné de se faire remballer, vient  chialer sa mère dans vos frusques. Oui oui, ça existe aussi _ d'un cas de harcèlement ? Comment intervenir quand les harceleurs sont des élèves qui ressemblent à des anges ? Les collègues ont tellement de mal à y croire que vous venez à douter vous-même.. Eh oui, tels les porcs chasseurs d'enfants, certains élèves-bourreaux prennent soin de "bien s'entourer" et de se placer au-delà de tout soupçon pour s'assurer une confortable liberté d'action.


Un roman cousin de Je mourrai pas gibier ! de Guillaume Guéraud, en plus soft mais non moins représentatif de la réalité. C'est mon coup de coeur (frippé, parce que huit ans après la sortie du livre, quand même !) de la rentrée et il forme un parfait enchaînement avec celui de l'été : Brainless, de Jérôme Noirez.  



La cicatrice - Bruce Lowery (1960) 

Pas facile d'avoir treize ans et de s'intégrer dans sa nouvelle école lorsqu'on a un bec de lièvre et qu'on ne roule pas sur l'or. Jeff en fait la douloureuse expérience ; un jour, un garçon de sa classe décide de prendre sa défense.
Article version longue


Brainless - Jérôme Noirez (2015) 
Brainless, (re)parlons-en ! 
A partir de maintenant je vais vous faire du réchauffé car tous les livres que je vais citer ont déjà fait l'objet d'un billet ici-même. Cet article est donc de la grosse arnaque.


Vermillion, une petite ville du Dakota. Jason est tellement bête que ses copains le surnomment Brainless, "le sans-cerveau". Aussi, quand il meurt accidentellement pendant l'été et ressuscite à l'état de zombie, après avoir perdu au passage pas mal de facultés mentales, personne ne voit la différence. Pourtant, il y en a une : Jason doit s'injecter quotidiennement du formol pour ne pas pourrir. Parviendra-t-il à cacher aux autres élèves son drôle d'état ?    

Article version longue


Des Fleurs pour Algernon - Daniel Keyes (1966)

Charlie Gordon fait partie de ceux qu'on appelait à l'époque "les arriérés mentaux". Il travaille dans une boulangerie où on l'a embauché plus par charité que pour ses compétences et les autres employés se paient sa tête à longueur de journée. Le jeune homme n'a pas pleinement conscience des moqueries qu'il subit et interprète les petites violences quotidiennes de ses collègues comme des marques d'amitié. Un jour, il est choisi comme cobaye par des médecins qui ont mis au point une opération capable d'augmenter le Q.I d'un être vivant ; ça a marché sur la souris Algernon. Ca marche sur Charlie. Très bien. Trop bien ?


Article version longue



Une Sonate pour Rudy, des Fleurs pour Algernon...
C'est quoi le prochain ?
Un Kebab pour ta Soeur ?
Non.


Mongol - Karin Serres (2003) 

Ludovic est un peu simplet ; il n'en faut pas plus à ses camarade de classes pour le traiter de mongol et pour le molester du matin au soir. Face aux agressions, le petit neuneu va réagir de façon tellement incongrue que les autres enfants vont s'en trouver tout désarçonnés : un beau pied de nez aux harceleurs !

Ce roman destiné aux élèves de CM peut largement être évoqué en 6° et après.



Article version longue 


L'étoile d'Indigo - Hilary Mac Kay (2004) 



Article en version longue


Cette micro-bibliographie est très loin d'être exhaustive ; n'hésitez pas à m'en proposer d'autres, ça aidera mes gosses !!!

Carrie - Stephen King




Paru en français en 1976, le premier roman du roi de l'horreur n'a pas pris beaucoup de rides. Même s'il est un peu violent pour le collège, il me semble accessible et intéressant pour des élèves de 3ème. 

Il est question de Carrie, 16 ans, qui vit l'enfer à la maison et au lycée : sa mère est très religieuse et la tient à l'écart du monde ; ses camarades de classent la harcèlent. En secret, elle s'entraîne à maîtriser son don de télékinésie, que pour l'instant elle ne contrôle pas, mais qui s'est déjà révélé ravageur; 

Le bal de fin d'année approche à grands pas... 


  • Camélia - Face à la meute - Cazenove  ; Bloz ; Nora Fraisse (2021) 


Camélia entre en seconde à l'internat ; pour elle, pas de grande nouveauté puisque c'est une cité scolaire où elle a déjà passé ses années de collège. Elle retrouve sa meilleure amie, devient copine avec le beau gosse de la classe ; tout pourrait bien se passer, mais Valentine et sa bande ont décidé de lui mener la vie dure. Elles vont progressivement y parvenir, poussant Camélia dans ses derniers retranchements, l'isolant toujours plus. Entre les amis qui se tiennent pas le choc et ses parents à qui elle ne peut rien dire, la lycéenne n'est pas loin de sombrer.  

Une BD réussie, assez réaliste mais teintée d'un message d'espoir, qui montre que le harcèlement peut tomber sur tout le monde. Quelques événements malencontreux, une rencontre néfaste, et nous voilà au fond du trou.

Une lecture très adaptée au collège, même si l'histoire met en scène une classe de seconde. 

L'album se clôture sur un fascicule documentaire plutôt bien fichu. 



  • Miss Crampon - Claire Castillon, 2019 


Suzine est en 3ème ; discrète, elle a deux meilleures copines à qui elle craint sans cesse de déplaire. Un jour, les deux se disputent à cause d'une histoire sentimentale sur fond de jalousie, et lui demandent de prendre parti, ce qu'elle refuse. Toutes deux se retournent alors contre elles et commencent à la harceler insidieusement. Leur malveillance augmente encore lorsqu'elles comprennent que Suzine a du succès auprès des garçons. 



  • A Silent Voice - 1 - Yoshitoki Oima (2013)


Shoya et sa bande de copains survoltés attendent avec impatience l'arrivée d'une nouvelle élève dans leur classe de CM2. Aussi, lorsqu'ils font la rencontre de Shoko, leur surprise n'est pas des moindres : la jeune fille est malentendante, et ne peut communiquer avec les autres enfants que par écrit. D'abord intrigués par son handicap, leur perplexité se mue en un vague agacement, puis en une franche hostilité : les enfants reprochent à leur nouvelle camarade de "retarder la classe", puisque le prof doit écrire / faire écrire ce qu'il dit, et de compromettre leurs chances au concours de chant _ à cause de la voix forcément dissonante de Shoko. Tous commencent à lui faire de mauvaises blagues, et s'engrainent les uns les autres pour savoir qui ira le plus loin, avec Shoya en tête de file. 

La maman de Shoko finit par dénoncer le harcèlement dont fait l'objet sa fille, et après avoir constaté la dégradation de plusieurs appareils auditifs, elle menace de signaler à la police. Sa gueulante va décider l'école à se bouger. Comme il faut désigner un coupable, la faute retombe sur Shoya, qui en tant qu'élève à problèmes, a le profil idéal.

Les autres gamins, contents d'être mis hors de cause, fichent la paix à Shoko mais font de Shoya leur nouvelle cible. Le caïd passe alors de harceleur à harcelé. 

Vous pourrez lire un peu partout d'excellentes critiques sur ce manga, "très juste", "touchant", "réaliste", donc pas la peine d'en rajouter.

Je dirai simplement qu'il aborde vraiment bien la complexité d'une situation de harcèlement à l'école, qui ne se limite pas toujours au "triangle victime - harceleur - témoin". Bien des facteurs entrent en jeu dans son origine et dans la façon dont elle va évoluer : ici, on en repère plusieurs : le statut de "nouveau", jamais évident, l'ennui, la crainte, l'esprit de compétition, et surtout l'absence de discernement des adultes. Voilà un prof qui ne fait rien, ni pour adapter son enseignement à Shoko, ni pour favoriser son intégration ! Pire, il discrédite devant la classe une collègue venue proposer un enseignement de langue des signes. Si le maître n'est pas bienveillant envers Shoko, pourquoi les élèves le seraient-ils ?

Un manga pour les jeunes mais que les adultes doivent lire aussi, surtout s'ils sont amenés à travailler avec des enfants : bien que ce ne soit pas facile de le reconnaître, il faut garder en tête qu'en cas de harcèlement, il peut arriver qu'on fasse (involontairement) partie du problème. 

vendredi 5 septembre 2014

Au revoir (2) Florent


Si le roman Des fleurs pour Algernon (Daniel Keyes) a su réveiller la pisseuse qui sommeille en moi, c'est parce que Charlie Gordon m'a rappelé _toutes proportions gardées_ Florent*, un enfant avec qui j'ai bossé.



Et là, c'est le moment tant attendu où je raconte ma vie ! 
A vos lorgnons, les psychologues de comptoir !  

On recule de trois ans, on revient à Bordeaux, on repasse par la case départ et on empoche 650 euros par mois ; je venais de trouver un boulot de pionne dans le collège catho de la dernière chance, et il fallait bien le reconnaître : je galérais. S'adapter aux petits bordelais s'était avéré plus compliqué que prévu ; d'ailleurs, je vous ai déjà dit ce que je pensais de ces enfants-là : des fils et filles de bourges semblables à tant d'autres, à la différence qu'ils s'étaient déjà fait virer des meilleurs établissements de la ville, ou qu'ils avaient un niveau trop naze pour pouvoir les intégrer. Rien dans la cervelle encore, et déjà si condescendants.

Mais ce bahut portait sur ses épaules un projet louable : l'intégration dans les meilleures conditions possibles de jeunes en situation de handicap mental léger et autres failles cognitives, ou encore atteints de phobies scolaires. Ces enfants faisaient partie de la classe ULIS, ou bénéficiaient de l'appui d'un AVS pendant les cours. Ajoutez à cela un suivi carré de l'évolution de l'enfant par le biais de très régulières réunions au sommet incluant la CPE, les profs spécialisés, le PP, les parents, le psy, l'ergothérapeute, l'éducateur de l'ITEP, le mec de la MDPH, l'AVS, la voisine, le chien... A chaque fois, le petit hall d'accueil grouillait de beau monde, et il en découlait souvent du bon boulot deux heures après. De quoi donner aux parents l'illusion, l'espace de quelques années, qu'un jour leur gosse serait accepté, lui et toutes ses tares, dans notre belle société.

Je sais pas pourquoi j'en parle au passé, en fait.


Rencontre du troisième type 

Bref, c'est dans ce contexte d'amour du prochain et de mollards jetés au pied de la statue de la Vierge que j'ai fait la connaissance de Florent.



Florent faisait partie de ces canards boiteux gavés par les mains bienveillantes de nos instits spécialisés. De quelle trouble souffrait-il ? On ne l'a jamais vraiment su, pour la simple raison que ses psys arrivaient aussi bien à le faire rentrer dans une case pathologique que nous parvenions à le faire tenir sur une chaise. On le disait autiste, mais pas tout à fait. Sous le coup de la peur, de la perplexité ou d'une très grande joie, il pouvait être pris de spasmes, se recroqueviller sur lui-même tout en agitant frénétiquement les mains. Evidemment, cette faille motrice l'empêchait d'écrire, et ses capacités de concentration n'étaient pas top. Scolairement, il savait lire, orthographier, compter _ce qui n'est finalement pas mal pour un élève de sixième, quand on y pense, mais beaucoup de notions lui passaient quand-même au-dessus. Les codes sociaux, on n'en parle même pas. D'un autre côté, je l'ai vu plusieurs fois remonter le cours Pasteur à vélo avec sa tante, et il avait l'air de très bien gérer... Son AVS était une jeune femme énergique et chaleureuse qui suivait la scolarité du spécimen depuis pas mal de temps.



"Il est très attachant, m'avait-elle dit. Il peut analyser finement une situation, la verbaliser pas trop mal, et enchaîner avec des bruits d'avion à n'en plus finir. Il a aussi tendance à avoir des obsessions, à "coller" une personne sans arrêt jusqu'à se montrer exclusif, ou à parler de façon répétitive d'un lieu, d'un événement, d'un objet qu'il a vu et qui l'a mis en joie".

Un jour, pendant une récréation, elle me le confia quelques minutes, le temps d'aller faire une photocopie : Yoann, le seul "ami" de Florent, en avait sa claque de se faire "coller" par son copain de classe trop flippant et l'avait rejeté violemment en le traitant de pédé. Comme il en grimaçait encore une semaine après, inconsolable, Hélène restait dans le secteur pendant les moments de vie en collectivité, histoire que "tout se passe bien".

"On joue à cache cache mais je ne le trouve jamais !" Se lamentait-il 

Et pour cause ! Cette petite pute en herbe de Yoann allait se planquer au CDI pendant qu'il comptait.


"_Reste avec Adeline, en attendant que je revienne ! Ne bouge pas."


Le drôle n'était pas contrariant, il n'a pas bougé.
Il est resté planté à côté de moi pendant toute la récréation.
Mais aussi pendant les suivantes.
Toute l'année.


Intégration ou désintégration 

"Il aime bien le contact des adultes, ça le rassure !" m'avait prévenue Hélène. En effet. A partir de ce jour, Florent se mit à me suivre encore plus fidèlement que mon ombre dans mes déplacements aux quatre coins de la cour, parfois au coeur des conflits _jusqu'à s'exposer à de mauvais coups. Quand je m'arrêtais, il stoppait aussi sa course, et reprenait les pseudo-interactions qu'il avait vainement tenté de créer dans le chahut.

'Adeline, il est quelle heure ? 
_ Il est 12h35, Florent. 
_ C'est pas encore l'heure de la cantine ? 
_ Non, les 6° passent à 12h45. 
_ C'est bientôt ? 
_ Oui. 
_ Je te dis mon emploi du temps. Tu sais ce que j'ai à 13h15 ? Histoire ! Avec M. E. 
_ ... 
_ Et ce matin, tu sais ce que j'avais ? Anglais !! 
_ Ah... 
_ Avec Mme O. Dis, il est quelle heure ? 
_ 12h35. 
_ Tu sais ce que j'ai à 13h15 ? 
_ ... 
_ HISTOIRE !!! avec M.E." 

Casser le déroulement de ses pensées cycliques s'avérait terriblement angoissant pour lui, une fois qu'il était lancé. Alors je suis rentrée dans son jeu, tout en étant consciente de lui faire plus de mal que de bien. Le repousser durement était au-dessus de mes forces. Faut croire que je ne serais pas une bonne éducatrice, car je suis purement incapable de faire mal à quelqu'un "pour son bien" ; c'est déjà un procédé qui m'est difficile à concevoir, alors le mettre en pratique...

Lorsque je traînais dans le bureau des surveillants après la sonnerie, Florent prenait soudain la confiance et venait me chercher.

"_ Bonjour, Adeline ! disait-il simplement, ignorant carrément les autres AED.
_ Et nous, on pue ? riait Nicole

Il ne saisissait pas la blague et la dévisageait de ses grands yeux verts inexpressifs.

_ Bonjour, Florent ! reprenait Nicole, histoire de lui montrer où elle voulait en venir.
_ Bonjour, Nicole.
_ Et tu dis pas bonjour à Ludo ?
_ Non !
_ Pourquoi ?
_ Il pue ?" suggérait-t-il, en m'interrogeant du regard.


Le côté marrant de l'histoire fut vite noyé sous des préoccupations diverses : si Florent avait été inscrit dans ce bahut, c'était pour qu'il se face des copains, rompe son isolement et aille échanger ses poux avec ceux des autres morveux à bouclettes. A mon échelle, il fallait bien que je défende leur projet ; en le sur-protégeant, j'étais en train de tout faire capoter. Puisqu'il avait trouvé en moi une pote de fortune, il n'avait plus besoin de fuir sa solitude et n'essayait plus du tout d'entrer en communication avec les autres élèves. J'étais comme un soin palliatif, mais en beaucoup plus toxique. Je lui permettais de végéter dans la jungle, mais pas de s'y faire une place. Je lui faisais du tort en entretenant ses difficultés de socialisation. Je croyais l'aider, mais je ne l'aidais pas du tout. Et pourtant. Agir autrement n'aurait servi à rien. Je n'allais pas l'abandonner "comme un agneau à l'abattoir"** ; sans exagérer, ç'aurait pu être dangereux de le laisser plonger seul et sans défense dans la masse.

Vous vous doutez bien que notre binôme atypique était loin de passer inaperçu ; si de nombreux élèves n'avaient jamais remarqué l'extraterrestre avant qu'il ne s'accroche à mes talons, une folle envie de comprendre l'incongruité de la situation s'était maintenant emparée d'eux.

"Adeline, c'est qui, lui ? C'est ton fils ? Pourquoi il est tout le temps collé à toi !"

Comprenant qu'il était au centre de l'attention, et que ce n'était jamais très bon pour son matricule, Florent se cachait derrière moi et glissait la main dans son froc si elle n'y était pas déjà.

Ah, oui. L'équipe éducative s'évertuait aussi à résoudre ce problème-là : pas vraiment conscient de ce qu'il était permis de montrer et de faire en société, Florent se taillait très fréquemment des branlettes au milieu de la cour. Un manège vite repéré par tous, évidemment.

"Adeline, t'as vu ton fils y se branle sur toi !!" 

Du coup, les collègues et la direction tendirent l'oreille ; même si les profs et les autres surveillants préféraient en rire en mimant la scène sur mon passage, j'ai senti que ça pouvait vite déraper. Assez rapidement, la principale me coinça pendant ma pause.

"Mais. Vous avez euh... des conversations... avec le jeune Florent ? 
J'avais pris un air détaché. 
_ Pff. Non. Il me demande l'heure, essentiellement, et me récite son emploi du temps. 
_ Et il continue à ... hmm.. à se... 
_ Un peu moins qu'au tout début de l'année, mentis-je. Dès qu'on peut, on lui dit de ne pas le faire en présence des autres..." 

Je haussai les épaules : qu'est-ce qu'on y pouvait ? Puisqu'il ne voyait pas où ce qui clochait dans son attitude, comment aurait-on pu le convaincre d'arrêter les frais ? Au bout d'un certain temps, on a abandonné. Dans ce monde incompréhensible à ses yeux, ses rares plaisirs se limitaient à grimper au sommet de la tour Pey Berland, regarder le livre des plus célèbres monuments de Paris, aller à l'église Ste Eulalie et tirer sur sa queue ; on n'allait pas finir de lui bouffer l'existence en le privant du dernier.
Sa mère était convaincue qu'à force de se frotter au buisson épineux de ses semblables, il finirait par devenir un roc et à s'intégrer. Mais la petite femme soucieuse et oppressante s'était rendue à l'évidence : les progrès n’apparaîtraient jamais tant qu'il n'y aurait pas d'épanouissement en contrepartie de son catastrophique rapport aux autres enfants ; relation que j'avais sans doute tuée dans l'oeuf bien malgré moi, comme je vous le disais plus haut. Malheureusement, Florent était dans la pire des impasses : il était assez lucide pour comprendre que les autres enfants se foutaient de sa gueule, mais pas assez pour cerner la cause des moqueries. Encore heureux que les regards compatissants ou entendus des collègues, lorsqu'ils me croisaient dans les couloirs avec mon neuneu collé aux basques, lui soient passés totalement à côté.

Lorsqu'il débarquait dans une conversation, la salle des profs devenait un champ de pâquerettes exaspérant et malsain où les enseignants battaient allègrement des ailes ; il faut croire que la pire engeance n'était pas du côté des élèves, cette année-là. Pour ma part, j'essayais de convaincre mes collègues que le petit ne se branlait pas sur moi mais dans ce qu'il considérait comme un périmètre de sécurité. Forcément, cette hypothèse était moins croustillante que leurs délires _et donc pas viable sur la durée. Là encore, j'ai lâché l'affaire ; depuis, je ne suis plus déçue par rien. Même moi qui ne crache pas vraiment sur le foutage de gueule, ça m'a écoeurée. C'est dire.

A mon avis, quand on est handicapé mental, il vaut mieux l'être totalement qu'en partie : au moins, celui qui capte les grillons à temps complet n'a jamais mal.





Le bon choix  

Ses parents lui décrochèrent une place dans la section spéciale d'un bahut de la ville d'à côté ; à la surprise générale, Florent et sa mère vint nous dire au revoir au début du mois de juin. J'avoue, j'aurais bien aimée y être préparée, quand même !

C'était déjà une sale journée : je venais de passer un savon à un groupe de cinquièmes occupés à coller des pailles de McDo sur la statue de la Vierge, avant de les engager à tout nettoyer. Mais ma collègue d'Arts Plastiques était alors accourue et m'avait soufflé à l'oreille qu'il s'agissait en fait d'un projet de classe. Je vous assure que cela n'avait rien d'évident

"Ce sera mieux pour lui, vous savez. Déclara sobrement Nicole en apprenant la nouvelle de la bouche-même de Mme B.
_ Eh oui. Répondit-elle, résignée et fatiguée. Allez Florent, dis au revoir ! Et fais-ça bien !

Florent nous serra la pince à tous, en essayant de ne pas trop agiter ses mains ; il y parvint au prix d'un effort considérable. Cela lui avait pompé tellement d'énergie qu'il revint ensuite se laisser tomber sur une chaise, tout mouligasse, laissant ses mains relâcher la tension accumulée.

"_ Merci, vous avez été très importante pour lui cette année." Me dit la mère en partant. Pas franchement concerné, il nous salua en souriant jusqu'aux oreilles, et ses dents étaient décorées de miettes de pain coincées. Sa vie de souffrance ne faisait que continuer, ni plus ni moins ; il n'était pas nécessaire d'en faire toute une histoire.

Il oublierait vite nos semblants de conversations, je le savais. Combien de fois l'avait-on croisé dans le centre ville sans qu'il me reconnaisse ? J'étais associée à un lieu qui lui était à la fois familier et étrange, et dans lequel je représentais une sorte de phare sans lumière vive ; il m'aurait chassée de son esprit avant-même d'avoir atteint la place de la Victoire, cela ne faisait aucun doute. Et à vrai dire, c'était ma consolation.



* J'ai changé le prénom
** Wonder, R.J Palacio