vendredi 24 septembre 2021

[MANWHA] La Bicyclette Rouge - 1 - "Yahwari". Kim Dong Hwa (2005)

Le vent me soufflait dans la figure, mais ce n'était pas désagréable en soi. On était au mois de mai, la route était sèche. Tout allait bien, mais j'étais tétanisée de peur en descendant le boulevard à vélo, les mains tellement serrées sur le guidon et sur les freins que c'était un coup à se faire des cloques. Serrée sur la file de droite, je sentais les voitures me frôler jusqu'à remettre en cause mon équilibre, et j'appréhendais le rond point que j'allais devoir prendre cent mètres plus bas. David était un habitué, et, bien que parti plus tard du collège, il m'avait rattrapée car il avait l'art de se glisser entre les voitures avec assurance. 

"J'ai trop peur, je comprends rien à ce qui se passe ! C'est rare que je vienne à vélo." C'est tout ce que j'avais trouvé à lui dire mais bon, c'était mieux que rien. 

"C'est simple ! Si le feu est rouge tu t'arrêtes, et si c'est vert, tu avances !" Avait-il dit en rigolant, et il m'avait proposé qu'on prenne le même chemin pour rentrer, vu qu'on habitait dans le même secteur. Il suffisait qu'il sorte une connerie de ce style pour qu'on soit aussitôt convaincus que tout allait bien se passer. 

J'avais quand même décliné la proposition, par peur de me casser la gueule à côté de lui. La fierté m'avait poussée sur l'itinéraire bis, comme toujours. Il ne s'en était pas offusqué car il était du genre à prendre les gens comme ils étaient et les choses comme elles venaient. Son vélo rouge et argenté s'était faufilé dans les embouteillages avant de disparaître. 



C'est la première fois que je lis un manwha, un "manga coréen" ; à vrai dire, je n'avais pas spécialement l'intention de commencer, mais en passant en revue le rayon manga de la bibliothèque Marguerite Duras, je suis tombée sur le tome 1 de La Bicyclette Rouge, de Kim Dong-Hwa. Sa couverture blanc cassé, sur laquelle est seulement dessiné un jeune cycliste au visage serein levé vers le ciel était fort parlante. Quelques jours plus tôt, je ne l'aurais peut-être même pas remarqué. Mais là, je l'ai emprunté et j'ai commencé à le lire dans le RER. 

L'histoire,... 

... ou plutôt les nombreuses petites histoires qui composent cette BD racontent la tournée quotidienne d'un facteur sillonnant le village coréen de Yahwari avec son vélo rouge. Au fil de son parcours somme toute routinier, le jeune homme ne s'ennuie jamais : il fait parfois des rencontres insolites, aime discuter avec les habitants _qui sont souvent des personnes âgées isolées, s'accorde quelques pauses sur le chemin du retour pour s'extasier devant la beauté du paysage rural. 

Ses pérégrinations nous donnent un aperçu de ce à quoi peut ressembler la vie à la campagne, en Corée, j'imagine, mais je n'ai pas suffisamment de connaissances sur ce pays pour l'assurer. De toute façon, les frontières s'effacent devant les micro-drames qui ponctuent la vie de Yahwari : d'où qu'on vienne, on reconnaîtra bien une vieille voisine ou un copain derrière certains villageois.   



Avec son enchaînement de portraits qui tiennent sur deux planches, parfois un peu plus, cette BD ressemble à un recueil de poèmes organisé en grands chapitres thématiques dont le titre commence presque toujours par "histoires de" _ "histoires de mères", "histoires de fleurs", "histoires des gens de là-haut". Mais la poésie ne se ressent pas que dans la forme du livre : elle est présente partout : dans les boîtes aux lettres des plus créatifs, dans les paysages doux et colorés, autour des bancs des habitants les plus âgés, sur le visage (presque) toujours souriant du facteur qui sert de fil rouge à l'ensemble... 

Jeunes, vieux, riches, pauvres, munis d'un téléphone portable (la BD est sortie en 2005 en France, remember les premiers portables à clapet !) ou complètement déconnectés... Tous attendent le messager, tiraillés entre l'impatience de le voir venir et la crainte de ne rien avoir. La lettre qui arrive rappelle qu'on existe pour quelqu'un et fait immanquablement chaud au coeur ; au contraire, la boîte aux lettres vide nous renvoie cruellement notre solitude en pleine tête.  

J'avais le Motorola V220 ; il a tenu sept ans, le bougre ! 

L'énigme sous la casquette 

Que sait-on de l'homme au vélo à l'issue des 140 premières pages de la série ? Pas grand chose. Où vit-il exactement ? Comment s'appelle-t-il ? Ce n'est pas dans ce premier opus qu'on aura la réponse, en tous cas. Il est ici résumé à sa fonction ; d'ailleurs, le titre-même de la série _ La Bicyclette rouge_ ne lui laisse aucune place. Pourtant, il n'est pas non plus complètement transparent : il s'adresse au lecteur, aux habitants, il n'a aucun mal à exprimer ses émotions, ses goûts, à parler de ses centres d'intérêt et à faire preuve d'empathie. Il semble avoir une vie solitaire et sans souci, comme hors du temps ; mais en fait, on n'en sait rien. On en apprend beaucoup plus sur la vie des gens qu'il visite que sur lui-même. 

  

 
Peut-être faut-il voir dans ce jeune facteur à couette une incarnation du temps présent ; il est là, on le regarde passer sans s'en rendre compte, car on est trop préoccupé par ce qu'il va vous apporter pour en profiter. D'ailleurs, seuls les vieux, les philosophes et les poètes parviennent à l'apprécier pour lui-même. 

Vous l'aurez compris, on n'est pas du tout dans Bienvenue chez les Ch'tis, mais plutôt dans "bienvenue au pays des gens qui soufflent sur les fleurs de pissenlits et qui trouvent leur envol fascinant". Vive la quiétude, les tons pastels, les couchers de soleil à la campagne, la nostalgie des vieilles mères qui attendent en vain des nouvelles de leur descendance overbookée, les frères et sœurs qui sollicitent le facteur pour s'envoyer des citrouilles parce que "c'est sur son chemin". 



Un peu de douceur ne fait pas de mal, et j'ai vraiment beaucoup apprécié cette lecture ; elle est tombée à point nommé, et je compte bien poursuivre la série. C'est du bonbon pour les yeux et pour l'esprit. Mais tout le monde n'aimera pas, c'est certain.  

Kim Dong Hwa. La Bicyclette Rouge - 1 - "Yahwari". Paquet, 2005. 140 p. ISBN 2-88890-022-X


dimanche 22 août 2021

[MANGA] Amanchu ! - 1 - Kozue Amano (2011)

A moins que je ne me trompe, c'est en écoutant le podcast Mangadiscovery _le cousin de ComicsDiscovery qui ne dépareille pas la famille_ que j'ai entendu parler d'Amanchu !. J'avais alors noté le titre sur une feuille volante sans plus d'indications, en vue d'un prochain passage à la bibliothèque. Du coup, mercredi dernier, en faisant le tour des structures nécessitant le pass sanitaire afin de rentabiliser au max mon dernier viol de nez, j'ai emprunté ce manga alors disponible dans la section jeunesse de la médiathèque, sans plus trop savoir de quoi il était question.  

Je crois que je cherchais surtout une lecture légère après pas mal de découvertes superbes mais plus tristes les unes que les autres.  


L'histoire 

Hikari a 15 ans, elle vit avec sa grand-mère qui tient une boutique de matériel de plage au bord de la mer. Nous sommes au début du printemps, ce qui veut dire qu'au Japon c'est la fin des vacances et le début d'une nouvelle année scolaire. Afin de ne pas trop stresser pour sa rentrée au lycée Yumegaoka qui a lieu le lendemain, Hikari veut passer son dernier jour de tranquillité à faire de la plongée, car c'est sa passion ultime. 

Alors qu'elle arpente des fonds marins qu'elle semble déjà connaître par cœur, une jeune fille de son âge nommée Futaba stoppe son scooter devant la boutique de la grand-mère, avec qui elle échange quelques mots. On y apprend qu'elle vient d'arriver dans la région et qu'elle va aller dans le même lycée que Hikari (heureuse coïncidence). 

Les deux filles vont seulement se croiser ce jour-là, mais elles auront l'occasion de se parler dès le lendemain puisqu'elles seront, contre toute attente ! dans la même classe. 


Le feu et la glace 

Allez, si on commençait l'année par une intrusion dans la piscine du lycée ? C'est sans doute ce qu'a pensé Kozue Amano lorsqu'elle a voulu dessiner la naissance de l'amitié unissant "Pikari", surnom issu de "Hikari" et de "Pika", qui veut dire "lumineux" _ ahah, je viens de faire le lien avec Pikatchu, et "Teko", rebaptisée ainsi car elle a un front haut. 

J'étais sûr que Futaba allait mal prendre ce blase trouvé en trente secondes par la petite Hikari, souvent dessinée sous des traits d'enfant de 8 ans, pour souligner sa candeur et son explosivité ? mais pas du tout ! Elle semble l'accepter aussitôt... comme un peu tout ce que lui proposera la pro de plongée dans les pages suivantes.

Voilà ce qui est à la fois étonnant et assez juste dans la composition des personnages et de leur relation : à première vue, les deux élèves de seconde ont tout pour se détester. Alors que Hikari nous apparaît comme enjouée, dynamique et excessivement bavarde, Futaba semble préférer le calme et la discrétion. Visiblement, elle se soucie beaucoup de l'image qu'elle renvoie. On sent que le côté pile électrique de sa comparse la laisse partagée entre admiration et agacement, mais au final, c'est la curiosité qui l'emporte.


Elles vont très bien s'entendre et se reconnaître comme complémentaires. Hikari, qui dissimule son malaise en jouant les moulins à paroles et en soufflant frénétiquement dans son sifflet de plongée _même en classe... va trouver en Futaba l'oreille attentive dont elle a besoin. "Teko" arrive à se lancer dans des aventures (plus ou moins bien inspirées...) qu'elle n'aurait pas songé à entreprendre seule. 

Comme entrer par effraction dans la piscine du club de plongée du lycée, par exemple, histoire de jeter un oeil au bassin et d'essayer quelques combinaisons... Après deux ou trois longueurs, leur amitié est scellée, et Teko n'est pas loin de se laisser tenter par la discipline de prédilection de sa pote. Un cours théorique des rudiments de la plongée dispensé par leur prof principale, qui est aussi l'adulte en charge du club, va finir de la convaincre. 

A noter que ce chapitre explicatif, qui clôture ce premier tome d'Amanchu! est intéressant puisqu'on s'y familiarise avec quelques unes des préoccupations quotidiennes des plongeurs. Il est question du lien entre la pression et la profondeur, des techniques à connaître pour se déboucher les oreilles et pour remonter efficacement à la surface sans faire exploser ses poumons (en gros)...  

Gné. 

Hormis le coup de la piscine, il ne se passe rien de bien trépidant dans ce volet d'exposition du décor et des personnages, et cela peut se comprendre car l'autrice avait pas mal de choses à nous dire. Il faudra lire les chapitres suivants pour juger de la qualité des péripéties, mais je ne m'inquiète pas à ce sujet.  

Pas besoin d'aller plus loin cependant pour affirmer que ce manga a le mérite d'exister, au moins pour deux raisons : 

  • Le sujet principal est la plongée sous-marine, sport rarement abordé en BD, me semble-t-il. Ca change du foot et du basket... 
  • Amanchu! est classé en "shônen" (=manga aventure ou sport) et il est porté par des filles ; ce qui était bien rare en 2011, année de sa sortie en France.  

Bizarrement, Amanchu! m'a rendue assez nostalgique. Il m'a beaucoup rappelé mes premières heures au lycée, et ma rencontre avec Mélanie, une copine dont j'ai déjà parlé ici, ici, ici et même . Je me souviens que cette mini météorite était venue s'écraser à côté de moi sans me connaître, le jour de la rentrée, et qu'elle avait tout de suite engagé la conversation alors que je n'avais pas du tout envie d'avoir d'interactions avec qui que ce soit. Je connaissais déjà tout son CV depuis la maternelle avant que le prof d'italien M. Roger ait fini de copier l'emploi du temps au tableau. Son débit de paroles m'avait à la fois bluffée et exaspérée. Comme Futaba, j'ai compris un peu plus tard que cette apparente aisance n'était pas forcément naturelle et servait surtout à gérer des situations angoissantes.     

Kozue AMANO - Amanchu ! 1 - Ki-oon, 2011. 176 p. ISBN 978-2-35592-245-9. 

  • Pour les Parisiens, la suite de la série est disponible à la médiathèque Marguerite Duras (Porte de Bagnolet)
  • Une version anime est disponible ; vous pouvez aussi découvrir la suite en VOSTF sur la chaine Youtube Manga Total (je crois qu'il n'y a pas tous les épisodes...).

jeudi 12 août 2021

Ces victimes dont il faut se méfier : Carrie - Stephen King (1976)

Comme chaque année, j'ai emporté quelques livres jeunesse (ou pas) en Dordogne, afin d'avoir quelques titres à proposer aux élèves en septembre. Ce sera toujours du temps de gagné, et puis ça reste un des côtés les plus sympas du boulot. Il faut croire que mon inconscient avait des trucs à me dire, car ma main s'est très souvent portée sur des romans aux ambiances plutôt sombres. Sur le coup, je me suis dit que c'était un drôle de hasard, mais à vrai dire c'était couru d'avance vu les auteurs : Guéraud, Abier, Stephen King... 

Cela dit, cette sélection valait largement le coup, et je ne la regrette pas. A retenir notamment : Carrie de Stephen King, un classique ou pas loin. 

Carrie - Stephen King


L'histoire se déroule aux États-Unis, dans une petite ville du Maine nommée Chamberlain : les fans reconnaîtront-là l'un des décors de prédilection de l'auteur. 

Au lycée, l'année scolaire touche à sa fin. Les jeunes commencent à s'organiser pour le traditionnel bal de printemps qui clôture le mois de mai, entre nervosité et excitation : pour eux, c'est vraiment "l'événement" à ne pas rater. Mais si certains y voient une occasion de crever l'écran, comme la belle et populaire Chris, ou comme le couple parfait que forment Sue et Tommy, d'autres ont franchement peu de chances de participer aux festivités. 

Carrie, 16 ans, fait partie de ceux qui resteront sur la touche. Aussi à son aise au milieu de ses mijaurées de camarades de classe qu'un crapaud tombé dans l'auge des dindons, elle a bien des raisons de raser les murs. D'une part, elle vit sous la coupe d'une mère bigote à l'extrême qui lui a inculqué la crainte des autres humains, notamment des hommes qui sont autant de "pécheurs" à éviter, et d'autre part, Chris et Sue lui mènent la vie dure par leurs brimades et leurs mauvaises blagues. Les adultes ferment à demi les yeux : avec son physique ingrat et ses manières rustres sorties d'une autre époque, cette pauvre fille ne peut rien espérer d'autre que le traitement qu'on réserverait à un extraterrestre un peu dégueu. 

Pour ceux qui ont la flemme de tout lire : voici les copies de la story Instagram consacrée à Carrie. 


Si Carrie donne l'impression d'accepter son sort, intérieurement elle sent que la coupe est presque pleine : le temps d'utiliser son pouvoir de télékinésie, qu'elle contrôle de mieux en mieux, est bientôt là. En effet, lorsqu'elle est contrariée ou sous le coup d'une émotion forte, elle peut déplacer des objets, mais aussi les casser ou les projeter sur l'"agresseur". Personne ne le sait, par chance ! Lorsque de curieux événements se produisent, les gens sont trop occupés à se mettre à l'abri pour chercher leur origine.             

Un jour, Chris, Sue et leurs suiveuses vont un peu loin dans le foutage de gueule et se font griller par une prof qui n'a pas du tout l'intention de détourner le regard, elle, et qui va demander à ce qu'elles soient sanctionnées. Les deux petites bourgeoises _oui, en plus ce sont d'insupportables richouzes_ vont se retrouver interdites de bal de fin d'année. 










On pourrait croire qu'elles s'en tirent bien, ces biatchs, mais sachez que pour elles, c'est une vraie catastrophe. Sue, qui est plus le caniche de Chris qu'autre chose, prend conscience de sa connerie et décide de se racheter en "prêtant" à Carrie son cavalier désormais seul (Tommy, donc) : ainsi, la pauvre ahurie pourra profiter des festivités comme tout le monde. Bon, le garçon trouve ça étrange sur le principe, mais il accepte et invite sa nouvelle reine de soirée en bonne et due forme. Bien sûr, Carrie ne sait rien de ce petit arrangement et finit par croire que Tommy s'intéresse réellement à elle, ce dont elle a d'abord douté fortement _à juste titre. 


Chris, quant à elle, se considère toujours comme étant la victime d'une paumée qui, selon elle, n'a jamais eu que ce qu'elle méritait. Ce n'est pas une fille d'avocat pour rien. Lorsqu'elle apprend que Carrie ira au bal au bras de Tommy, elle voit là l'occasion de lui faire une ultime blague bien puante. Pour ce faire, elle va mettre à contribution son copain du moment, le peu recommandable Billy. La fête s'annonce animée. 


Daté de la fin des années 1970, Carrie n'a bizarrement pas grand chose d'une histoire vieillotte. On reconnaît dans ce livre court mais protéiforme (le récit est souvent interrompu par l'insertion d'articles de presse, de rapports d'interrogatoires) le souhait de donner un côté "vrai" à l'histoire. De plus, ce procédé nous permet de reconstituer par nous-même le déroulement de la fameuse soirée. 

Bien sûr, il s'agit du premier roman de Stephen King : les connaisseurs trouveront sûrement des petits défauts à commenter. Ils discerneront le germe d'une tendance de l'auteur à faire de la psychanalyse avec deux bouts de bois, et un goût naissant pour les fins cataclysmiques qui s'étirent en longueur. Cela n'empêche pas Carrie d'être original sur un point en particulier : la mise en scène de la victime qui devient bourreau, petit à petit. Dans cette histoire présentée comme "roman d'horreur", il est hors de question que les différents protagonistes fassent la paix à la fin. Tout aussi impensable que la situation reste telle quelle, que l'enfant harcelé soit assez entouré d'amis fiables pour se sentir blindé contre les attaques des uns et des autres. Chefs de file et suiveurs, tout le monde paye, au-delà du budget prévu _et certains, sans doute plus qu'ils auraient dû.

                 

Même si Carrie demeure un peu trop violent pour un CDI de collège, il a sa place au lycée ; pour un élève qui se fait bolosser (ou pas, d'ailleurs), c'est une lecture qui peut faire du bien car on y aborde la question de la confiance en soi qui se construit petit à petit, qui tient parfois à pas grand chose, et qui peut changer le cours d'une vie.

Je l'ajoute quand même à la liste des romans pour aborder le harcèlement scolaire au collège

Stephen KING. Carrie. Le Livre de Poche, 2010. 288 p. ISBN 978-2253096764
Première parution en 1974 ; sorti en France en 1976. 

dimanche 1 août 2021

[MASSE CRITIQUE] Oser s'impliquer pour transformer la démocratie - Guide pratique - tome 2 - Christian Proust (2021)

 Merci à Babelio et aux éditions Rue de l'Echiquier pour l'envoi du tout récend "guide pratique" Oser s'impliquer pour transformer la démocratie (tome 2), écrit par Christian Proust, fin connaisseur du monde de la politique locale. 


Qu'on aille voter ou pas, on est nombreux à penser que les questions de politique ne nous concernent pas directement. Au fond, est-ce qu'on a vraiment notre mot à dire ? Ce sont les élus qui prennent les décisions dans une société où le vote n'est plus rien d'autre qu'un simulacre de démocratie. "Ils" sont formés et payés pour ça, après tout. On les regarde faire de loin, en se gardant bien de mettre les mains dans la roue : si on s'en mêlait, notre absence de légitimité se verrait au premier coup d'œil. 


Peut-être qu'on se trompe. La lecture de ce nouveau livre de Christian Proust nous permet d'élargir un peu notre champ de vision en nous décrivant plusieurs exemples de collectifs qui se montrent tous capables de faire évoluer leur municipalité, à leur échelle. Tous sont composés de citoyens lambda qui n'ont pas le "profil de l'emploi", sur le papier, et minoritaires sont ceux rattachés à un parti politique.


L'ouvrage s'organise en trois grandes parties. La première retrace la campagne des élections municipales 2020 de plusieurs collectifs citoyens, basés un peu partout en France, notamment en Martinique, à Poitiers, à La Crèche, à Annecy, à Saint-Médard en Jalles... L'auteur est allé à leur rencontre et il a su amener certains de leur membres à s'exprimer sur leurs aspirations et leur façon de s'organiser. Très souvent, ces groupes veulent rompre avec le mode de fonctionnement "traditionnel" d'une campagne telle qu'elle est menée par les partis politiques, qui implique beaucoup de rapports de force dans les équipes et une prise en compte moindre de l'électorat.    


Dans sa deuxième partie, Christian Proust revient sur les lieux déjà arpentés dans les premiers chapitres, mais plus tard, à la suite des résultats du premier tour des élections. C'est l'occasion de prendre le pouls : qui a réussi à convaincre ? quel premier bilan peut-on tirer de cette campagne, en positif et en négatif ? comment gérer l'épineuse période de l'entre-deux tours ? comment les collectifs imaginent-ils l'avenir, la concrétisation de leurs idées au conseil municipal, qu'ils aient été élus ou pas ? Beaucoup d'entretiens ont été réalisés et retranscrits dans ce livre ; il y est beaucoup question de citoyenneté, de parité, de l'affirmation des femmes dans les collectifs citoyens, de l'importance de la proximité avec la population, de l'environnement. 



En troisième et dernier temps, l'auteur nous annexe des outils, des exemples de contrats et de chartes nécessaires au bon fonctionnement d'un groupe, et d'autres documents auxquels il est fait référence dans les parties 1 et 2. Ils peuvent être utilisés dans d'autres cadres que celui d'une municipalité. Je me souviens d'avoir eu une séance de mise en situation des chapeaux de Bono _ou quelque chose d'assez similaire_ à l'IUFM, il y a de cela quelques années. Ca fait longtemps que ça s'appelle plus l'IUFM. 

Christian Proust s'appuie sur des cas concrets ; il a pris le parti d'interviewer des membres de collectifs citoyens qui s'expriment simplement, sans ambages, sans masquer leurs difficultés. Certains n'hésitent pas à dire qu'ils se sont engagés pour être sûr d'avoir un impact sur la vie locale, mais sans vraiment croire à une "victoire".  



Oser s'impliquer pour transformer la démocratie - 2 bénéficie d'une belle présentation dans la mise en page ; il contient beaucoup de fiches imprimées en couleur qui facilitent la lecture en lui donnant ce côté "guide pratique" qui apparaît dans le sous-titre. Si les parties 1 et 2 se suivent chronologiquement, rien ne nous oblige à les lire en suivant l'ordre des pages. Chacune des trois, et a fortiori la dernière, peuvent être parcourues indépendamment les unes de autres. 

Accessible à tous, même pour quelqu'un qui n'est pas forcément impliqué dans la vie politique, ce "guide" nous ouvre les yeux : en effet, il nous montre que la vision sclérosée du monde politique _ laquelle les plus de 30 ans qui ont vécu une époque "gauche / droite" avec ses candidats "phares" n'échappent pas_ n'a plus lieu d'être.   

Bien sûr, ce qui me connaissent ne seront guère surpris d'apprendre que je n'ai pas lu le tome 1 ; pas d'inquiétude, ça ne gêne pas la compréhension du 2. 

Si vous voulez un résumé plus clair et plus juste de ce livre, voici une interview de l'auteur sur Radio Gâtine, disponible en podcast ici.

Ce livre ne défend aucun parti politique _à moins qu'il l'ait fait avec une subtilité qui me dépasse ?.. Il décrit et analyse de nouvelles manières de mettre en pratique la démocratie, et en ce sens, il me paraît intéressant pour des futurs électeurs et citoyens en herbe. 

Christian PROUST. Oser s'impliquer pour transformer la démocratie - Tome 2 - Guide pratique. Rue de l'Échiquier, 2021. 294 p. ISBN 978-2-37425-270-4


La minute hors-sujet !

Voici la balade du dimanche matin ; petit rythme mais j'ai bien sué ma race quand même ! 




vendredi 23 juillet 2021

[LECTURES DE VACANCES] L'Anguille - Valentine Goby (2020)

Cette année, nous avons eu l'honneur d'accueillir trois jeunes effectuant leur "Service Civique". Ils étaient en mission avec Unis-Cité ; autant dire que quand j'ai eu vent de leur arrivée, de vieilles rancœurs me sont revenues en pleine tête. Mais cela n'a pas duré : l'eau a passé sous le pont depuis que je me suis fait refouler à l'issue de cette parodie d'opération de recrutement sur fond de décor en carton pâte dans un local miteux du quartier St Christoly. 



Les deux premiers membres du trinôme se sont présentés un mercredi matin, avec leurs polos orange vif caractéristiques de l'association, enthousiastes, dynamiques, des idées plein la tête. Franchement, ça faisait plaisir ; comme leur action devait être axée sur la thématique "Sport et handicap", on a fait une réunion avec la collègue instit de la classe ULIS, en attendant qu'ils puissent rencontrer les profs d'EPS.

"_ Il vaudrait mieux qu'on réfléchisse en terme de "différences" plus que de "handicap", a posé la référente de la classe, à juste titre.

_ On aimerait aussi faire en sorte que les élèves de la classe ULIS ne soient pas les seuls à porter les actions. L'idée est de sensibiliser tout le monde." 

Plusieurs pistes de travail ont été proposées : atelier avec des élèves volontaires, réalisation d'un abécédaire, action avec une classe de 6ème, partenariat avec un autre collège... Ma seule crainte, à l'issue de leur première journée, était de ne pas être capable de suivre leur rythme effréné et de devoir canaliser leur fougue. La semaine suivante, ils sont revenus et se sont intégrés à une classe, toujours à deux. Le troisième mousquetaire ne viendrait jamais, finalement. Puis ils se sont isolés pour faire une brainstorming et sont rentrés chez eux sans qu'on n'ait pu discuter des actions à mettre en place.

 Huit jours plus tard, les revoilà, enjoués mais les traits tirés, en quête d'un Velleda pour poser leurs projets sur tableau blanc. Je ne sais pas ce qu'ils font à Unis-Cité pendant leurs jours de "débrief", mais ça a l'air usant. "Les jeunes, vous aurez deux minutes pour qu'on voie à propos du groupe de volontaires entre midi et deux ? _ Oui oui, il faut juste qu'on finisse de rédiger notre projet !" m'a répondu l'un deux avant de disparaître définitivement. 

Le jeudi suivant, alors que tout le monde les avait presque oubliés, ils sont réapparus pour m'informer que l'annonce du confinement leur avait mis un "coup derrière la tête", et qu'ils se voyaient obligés de mettre notre collaboration en stand-by. 

Au mois de mai, on a appris que l'un des deux avait plus ou moins mis fin à sa mission. Sa collègue rongeait son frein, en attendant que son "nouveau" binôme soit recruté. La jeune fille était manifestement dégoûtée de ne pas pouvoir passer à l'action, et on redoutait que sa motivation s'émousse ; ce qui n'a pas manqué de se produire. Après avoir erré de service en service, prenant des notes, posant beaucoup de questions, attendant en vain sa collaboratrice, elle a fini par sortir du circuit à son tour. 

Encore et toujours du gâchis. Année après année, le schéma se répète dans les écoles : on a les idées, la volonté, la bienveillance, mais une avalanche d'obstacles administratifs, humains, parfois financiers, sans parler des imprévus, du manque de temps.. viennent souvent retarder, empêcher la concrétisation des projets, ou tout simplement pomper une énergie qu'on pourrait mettre ailleurs. Pas étonnant que certains d'entre nous se découragent, à la longue.   

L'Anguille de Valentine Goby m'a rappelé ce début de réflexion que nous avons eu avec les volontaires d'Unis-Cité ; en effet, ce roman destiné aux collégiens _ voire aux élèves de fin de primaire traite des différences, du handicap, de ce qui fait ou non notre identité, et de comment on peut faire pour interagir sereinement en fonction de nos particularités, sans blesser et sans mettre mal à l'aise.  

L'histoire 

De nos jours, a priori à Paris, ou pas loin. Camille vient de déménager en plein milieu de l'année scolaire. Comme si tout n'était déjà pas assez compliqué comme ça pour elle, bientôt il faudra qu'elle intègre sa nouvelle classe de sixième, dans un collège où personne ne la connaît, où personne ne sait qu'elle est née sans bras. 

Halis s'est tellement fait tellement traiter de gros que lui-même ne voit plus en lui que son obésité ; enfin non, ce n'est pas tout à fait ça. Il sait qui il est "à l'intérieur" de son "corps moche", mais il s'est résigné à l'idée que personne n'essaiera jamais d'aller voir au-delà de son enveloppe imposante. Pour lui, c'est devenu normal _et presque justifié_ de se faire harceler par Zac, l'antipathique rebelle de la classe. 

Aussi, il ressent un vrai soulagement à l'arrivée de Camille dans l'espace collectif, où chacun porte une étiquette plus ou moins flatteuse : la particularité de la nouvelle élève va sans doute attirer tous les regards, ce qui veut dire qu'il va enfin avoir la paix.  

Mais tout ne se passe pas comme prévu : déjà, Camille est sympa et pas moche. Il se prend aussitôt d'empathie pour elle, et, oubliant ses intérêts personnels, il n'aspire désormais qu'à faciliter son quotidien. Un tel dévouement n'est d'ailleurs pas toujours nécessaire, car elle se débrouille très bien toute seule pour plein de choses : sa capacité à se servir de ses pieds à la place de ses mains surprend ou fascine, en fonction des situations. 

Comme elle-même craint beaucoup les "grappes d'yeux" des collégiens qui la suivent constamment, elle comprend mieux que personne la situation de Halis. Rapidement, ils vont devenir amis et s'allier pour mieux affronter les vacheries de leurs camarades.    

Le jeu des stéréotypes 

Des livres sur la prise en compte du handicap, des différences, des stéréotypes, il y en a maintenant beaucoup et c'est très bien ! Mais L'Anguille se distingue dans sa manière d'aborder ces thématiques. En effet, Valentine Goby use de différents stratagèmes pour parler de nombreuses idées reçues qui nous envahissent au quotidien et auxquels ni les héros, ni les lecteurs n'échappent : 
  • être handicapé veut forcément dire qu'on est en fauteuil roulant. Ce n'est pas spoiler, je pense, que de dire que Camille est une fille sans bras, puisque l'information apparaît clairement sur la quatrième de couverture du livre (Editions Thierry Magnier). Mais le jeune lecteur gagnerait à lire le premier chapitre sans avoir plus de renseignements sur l'histoire, car l'autrice prend soin de présenter son personnage sans jamais faire allusion à la nature de sa "différence" ; en effet, la première image qu'il se fera de l'héroïne sera celle d'une jeune fille lambda, complètement libérée de tout ce qu'il associe au mot "handicap"... et qui se résume souvent, en effet, à la représentation d'une personne en fauteuil. La stupeur des enfants qui, lors de la visite du musée du Louvre, remarquent que leur nouvelle camarade se déplace sur ses deux jambes est criante ; leur réaction en réalisant que le "problème" se situe au niveau du haut du corps l'est aussi. 
  • On est gros parce qu'on mange trop. Qui s'est dit "ah ben voilà, aussi !" lorsqu'il a vu Halis ouvrir une poche de Haribo pendant le cours de sport, afin de partager quelques bonbons avec Camille, ou même lorsqu'ils se préparent des tartines beurrées recouvertes de chocolat en poudre ? Je suis sûre qu'il y en a. Pourtant, si vous y regardez de plus près, vous verrez que les deux enfants bouffent exactement la même chose, et que seul Halis est en surpoids, a priori. Donc inutile de culpabiliser ou de faire culpabiliser : l'obésité, c'est plus compliqué que ça. 


  • La couture est une activité de filles. La mise en scène de l'écriture de la lettre au correspondant marseillais est un procédé particulièrement intéressant : elle nous permet de voir tout ce que Halis censure. Durant cet exercice noté auquel toute la classe est soumise, le héros va prendre soin d'omettre certains détails de son apparence et de ne pas trop en dire sur ses goûts, afin de "sauver" l'image de lui qu'il envoie à son camarade inconnu. Or, Halis a des parents couturiers, un accès illimité à la machine à coudre et aux tissus en tous genre, et il adore ça. Il est même plutôt doué, mais en tant que garçon, il est bien obligé  de cacher cette passion : la question ne se pose même pas. On remarquera, plutôt vers la fin du livre, que son père non plus ne semble pas chaud pour qu'il prenne la relève. Bien sûr, son talent sera reconnu au final, mais non sans générer un certain malaise. Valentine Goby ne nous présente pas le monde des Bisounours : l'acceptation des différences prend du temps, quand elle se fait, ce qui n'est pas toujours le cas. Une belle histoire ne suffit pas à faire disparaître toutes les frictions. 
  • Les personnes en surpoids ne font pas de sport. Halis semble être tout à fait content que le prof d'EPS le "laisse tranquille" en ne le forçant pas à participer aux cours, notamment aux séances d'escalade. Pourtant, les parties de ping-pong dans lesquelles il va se lancer avec sa pote d'infortune montrent qu'il est capable de se mouvoir, et qu'il a le droit de le faire. De là à plonger dans la piscine, il n'y a plus que quelques pas.  
  • Pas de bras, pas de piscine. Allez, vous non plus vous ne l'aviez pas vu venir ! Vous ne pensiez pas que la jeune Camille allait participer au cours de natation, et encore moins qu'elle allait y briller. Et pourtant !  
  • Tout pied pue des pieds. C'est en cours, notamment, puis à la cantine, que les enfants réalisent que Camille a appris à compenser la plupart des gestes quotidiens nécessitant les mais avec ses pieds, devenus exceptionnellement adroits. Si beaucoup restent scotchés d'admiration, quelques autres froncent le nez : généralement, un pied n'est pas visible. C'est une partie du corps qui reste au sol, couverte, et qu'on associe souvent à la saleté et à la puanteur. On voit bien qu'un pied posé à proximité des assiettes en incommode plus d'un, au début. Même une chaussette.  
Si toi aussi tu es sur Instagram et que tu te prends à buguer pendant cinq minutes par jour facile sur Marine Leleu en train de faire des pompes, puis du vélo, puis monter les escaliers, puis présenter sa collection de nouvelles chaussettes, puis soulever des haltères, puis refaire du vélo, puis.. 


J'en ai sûrement oublié. Dites-moi en commentaire s'il y a des ajouts à faire, ou s'il y a des choses que je surinterprète aussi. 

Art-thérapie 

L'Anguille est un roman bourré de références aux arts et à différentes formes de cultures ; et ce n'est ni juste pour faire joli, ni pour présenter les héros comme des jeunes gens qui se distingueraient des autres enfants par leurs connaissances. Ici, les œuvres d'art, les lieux de culture, les lectures _dont les mangas, le sport, le cinéma... sont autant de leviers vers une vie meilleure pour Camille, Halis, et tous ceux de leur entourage qui en ont gros. 
  
Tout commence par une visite pédagogique du musée du Louvre un mercredi matin pas tout à fait comme un autre, puisqu'il correspond au premier jour de cours de "l'Anguille" dans sa nouvelle classe. Entre la curiosité non dissimulée des enfants et la maladresse des adultes, Camille a assez vite l'impression d'être une œuvre d'art parmi tant d'autres ; d'autant plus que chacun prend conscience de son physique particulier au moment de la présentation de la Vénus de Milo. 

La Vénus de Milo

D'un côté il y a la statue qu'on admire, d'un autre la fille qu'on dévisage avec un peu de crainte, et pourtant les deux se "ressemblent" ; comme quoi, le regard qu'on pose sur quelqu'un ou sur quelque chose dépend de pas mal de paramètres. Très logiquement, Camille choisira de faire son exposé sur cette Vénus de Milo, et suggèrera à Halis de s'intéresser à l'art de Fernando Botero _ "celui qui peint des gros", pour caricaturer, donc et des personnages qui font écho à son physique. Halis n'est pas très chaud au début, mais ce travail de recherche vont les aider à porter un autre regard sur eux-même.    

La Joconde de Botero

Camille et Halis vont réussir à se faire une place dans leur environnement grâce à leur participation à un concours organisé par un auteur de mangas qu'ils adulent l'un et l'autre : ils doivent en effet réaliser une vidéo tenant compte de l'univers du Règne des dragons, sa série-phare. Evidemment, ils ont tout à apprendre, tout à faire de A à Z, y compris les décors et les costumes. Pour Halis, ça va être l'occasion de mettre en valeur des prédispositions pour la couture sans être (trop) jugé : on ne rejette pas quelqu'un d'indispensable... Comme les vidéastes auront besoin de plusieurs acteurs et figurants, ils doivent monter leur équipe, s'organiser, définir des rôles, encadres, faire des concessions : autant de tâches nouvelles qui vont leur faire oublier leurs différences, au moins pour quelques temps.  

L'Anguille est vraiment la bonne surprise du mois de juillet (avec Harley Quinn Rebirth, mais bon, c'est pas vraiment la même catégorie) : juste mais pas déprimant, et surtout : pas culpabilisant. Ce roman est à mettre dans tous les CDI de collège, il me semble accessible dès la 6ème sans pour autant faire trop "gamin". Comme toujours, à vous de vous faire votre propre avis, car je ne suis pas neutre : l'autrice m'a eue la bonne avec sa description de tartines au Super Poulain, qui était le goûter typique quand j'étais avec mon arrière-grand-mère. Mais j'ai pas pleuré hamdoullah. 

Du coup j'en ai fait sur des biscottes car on n'avait presque plus de pain.

Valentine GOBY. L'Anguille. Editions Thierry Magnier, 2020. 143 p. ISBN 979-10-352-0345-0



samedi 5 juin 2021

[MASSE CRITIQUE] The Ride-on King - Yasushi Baba (2019)

Merci à Babelio et aux Éditions Kurokawa pour l'envoi du premier tome du manga The Ride-On King, dans le cadre de l'opération Masse Critique.  


Oh oh, le bel O.V.N.I ! J'avoue que je n'avais pas du tout senti venir la fantaisie de ce tome inaugural d'une série qu'on espère longue, malgré une couverture prometteuse _et volaillère, ce qui n'est jamais pour me contrarier !  

L'histoire 

Qu'est-ce qui se passe quand on a déjà tout ce qu'on désire ? Eh bien c'est simple : on se fait ch***. Alexandre Ploutinov en sait quelque chose : maintenant qu'il a fait de la Prussie une république puissante dont il est devenu le président à vie, après moultes conquêtes menées à la tête de son armée, maintenant qu'il a assouvi sa passion de chevaucher tous les animaux et véhicules possibles et imaginables, ce maître en arts martiaux ultra-viril ne sait plus quel sens donner à sa vie. Aussi, c'est en tirant quotidiennement une tronche de deux mètres de long qu'il endosse ses responsabilités de chef d'état, arpentant les rues à dos de tigre.
    



Un jour, Ploutinov est victime d'un attentat : la tête d'une immense statue à son effigie lui tombe dessus. Alors que tout le monde constate avec stupeur que son corps a disparu, le despote mélancolique se réveille dans un univers médiéval fantastique qui lui est inconnu... et où il est inconnu des habitants.   

Pas le temps de se poser de questions : le héros débarque au beau milieu d'un combat opposant une guivre _un dragon_ bien vénère à Saki l'aventurière et Bell la magicienne. L'affaire et mal engagée pour ce binôme qui paie visiblement les conséquences de quelques erreurs de jeunesse. Ploutinov va bien sûr les tirer d'affaire de quelques coups de savate. Saki et Bell vont alors se donner pour mission guider ses premiers pas dans un environnement qu'il ne maîtrise pas du tout, pour une fois.

Le président ne se laisse pas gagner par l'angoisse : une fois son sort accepté, il part en quête de défis à relever et d'injustices à condamner. Mais les Terres Magiques ne sont pas la Prussie : même si ses prédispositions à jouer des poings et à dialoguer avec les animaux forcent le respect, ici il n'est pas le chef, mais un type qui ne connaît pas les codes, et qui inspire plus de méfiance que d'admiration. 

Eh, ça vous rappelle pas quelqu'un ? 



Vent de fraîcheur

C'est curieux : les premières planches de ce manga m'ont d'abord laissée perplexe. Je n'étais convaincue ni par cette drôle de version dépressive de Poutine, ni par les deux petites guerrières délurées et un poil cruches qui me semblaient sorties d'un jeu de RPG où elles auraient sans doute eu des voix hyper aigües, ni par le décor fantasy relativement prévisible. 

Au moment où je me disais que l'histoire prenait un tournant vraiment trop WTF, même pour moi, je me suis mise à adhérer au délire de Yasushi Baba. Peut-être l'entrée en scène bien pensée des Centaures, qui représentent ici le peuple persécuté par excellence, m'a-t-elle attendrie ; il est vrai que leur arrivée apporte une profondeur à l'action et introduit une réflexion sur le respect des différences, sur l'égalité, sur la confiance... qu'on n'attendait plus. Quelques touches comiques sont également à relever et viennent nous rappeler que The Ride-on king sera perché ou ne sera pas. Au final, ce manga est franchement une bonne surprise ; qui lira le premier tome aura sans doute envie de connaître la suite. 

Yasushi Baba. Le Ride-on King - 1. Kurokawa, 2019. ISBN 978-2-380-71018-2 






samedi 1 mai 2021

Se droguer, c'est risqué : Dans la tête de Sherlock Holmes - 1 - "L'affaire du ticket scandaleux" - Cyril Lieron ; Benoît Dahan (2019)

Je crois vous avoir parlé de ma profonde aversion pour Sherlock Holmes, héros par excellence de la littérature policière, suite à notre lecture suivie du Chien des Baskerville en classe de 4ème. Le détective m'avait paru prétentieux, faussement vif, plus chanceux que talentueux _un peu comme ma prof de français que je n'aimais guère, en fait... Ce que j'ai retenu de l'intrigue ? Pas grand chose, si ce n'est un enchaînement de situations gores plus ou moins gratuites avec un clébard affamé à la clé. Je suis sans doute passée à côté de quelque chose, mais c'est la vie ! Au moins, ça m'aura permis de découvrir l'existence de la maison d'éditions Librio, "le livre à 10 francs" : on peut décidément tirer du positif de n'importe quelle situation. 

Depuis le temps, mon avis a eu le temps de changer ; d'abord par la découverte de la série Sherlock, _d'ailleurs l'épisode sur le chien des Baskerville transposé au XXI°siècle est quand même hautement plus emballant que la version originale !, puis par la lecture de cette curieuse bande dessinée :  

Dans la tête de Sherlock Holmes- 1 -
L'affaire du ticket scandaleux
 

Merci à Marilyn de m'avoir prêté cet album !

L'histoire 

Au matin du 8 novembre 1890, Sherlock Holmes et le docteur Watson vaquent tranquillement à leurs occupations _respectivement : se shooter à la cocaïne et lire le Times, lorsqu'un policier fait irruption dans leur légendaire antre londonien du 221B Baker Street. Il emmène avec lui un homme blessé à l'épaule, et visiblement sonné après une nuit mouvementée. Le pauvre hère dit être un collègue du docteur Watson, ce que ce dernier confirme, bien qu'il soit difficilement reconnaissable, vêtu qu'il est d'une simple chemise de nuit et d'une pantoufle solitaire. 

Qu'a-t-il bien pu lui arriver entre la veille au soir, où il a quitté son domicile, et le petit matin où le policier l'a trouvé quelque peu hébété à l'autre bout de la ville ? Le docteur Herbert _car c'est son nom_ n'en a aucun souvenir... Alors, même s'il vient consulter Watson plus pour se faire soigner que pour retrouver la mémoire, Sherlock Holmes s'immisce dans l'histoire et décide de mener l'enquête.    

Tempête dans un cerveau 

A partir des quelques éléments dont il dispose, le détective va remonter le cours de la soirée de son client. Pour représenter cette démarche d'investigation, l'auteur a eu une idée géniale : le parcours de son héros est matérialisé par un fil rouge (le fameux !) qui chemine entre les rues de Londres et qui marque les grandes étapes de l'enquête. 



Amdoullah y avait pas de chaton dans les parages !


"Ouais, remontez le fil ! mais remontez pas trop loin quand même, baahh !"  

Aussi surprenant que cela puisse paraître, des indices, il en a déjà plein : il lui a suffi de jeter un coup d'oeil faussement indifférent à l'accoutrement du pauvre Dr Herbert pour les collecter et les trier ; là aussi, Cyril Lieron arrive à traduire l'abstrait en images en faisant du cerveau de Sherlock Holmes une petite usine de traitement de l'information. Le terme de "carte mentale" prend ici tout son sens... 

Les photos sont pétées et ne rendent vraiment pas justice à l'œuvre. 
Je ne peux que vous conseillez d'aller en librairie pour feuilleter cet album,
qui est vraiment un bel objet.

A l'heure des escape game, du règne des écrans et de la 3D, Cyril Lieron et Benoît Dahan nous rappellent que le papier peut aussi "happer" le regard, être interactif, s'animer... N'est-ce pas presque la boîte crânienne ouverte d'un justicier de l'ombre que nous tenons lorsque nous tournons les pages ? Personnellement, je n'ai pas le souvenir d'avoir vu ailleurs qu'ici d'images aussi parlantes du raisonnement mental, de tout ce qui se met en branle dans notre tête, dans notre "petite mansarde", lorsqu'elle est sollicitée.   

Jeu de piste

Saurez-vous résoudre l'enquête plus vite que Sherlock Holmes ? C'est peu probable, mais l'auteur vous engage à essayer ! Dans la tête de Sherlock Holmes a de quoi vous faire travailler votre sens de l'observation ; Lisez plusieurs fois les différentes planches, et vous verrez qu'à chaque nouvelle lecture, vous découvrirez de nouveaux clins d'oeil, des petites touches humoristiques, toujours bienvenues étant donné que le ton devient de plus en plus grave et sombre au fur et à mesure que les recherches avancent. Il n'est pas impossible que des indices traînent aussi ça et là... Qui sait ? Ouvrez l'oeil ! Parce que des libertés ont également été prises dans la forme et dans la disposition des vignettes, parfois aussi dans la répartition des séquences sur des doubles pages avec un élément central imposant complété par des scènes ou des propos qui se tiennent en arrière plan ou en parallèle, le lecteur ne sait plus trop où donner de la tête et doit bien se motiver pour s'approprier ce jeu de piste !   

 Le point addictologie 

La drogue, c'est mal MAIS en l'occurrence c'est bougrement efficace ! Et autant dire que dans L'affaire du ticket scandaleux, la drogue, il y en a. Je vais essayer de spoiler le moins possible... 

Les amateurs de Sherlock ne seront guère surpris de voir le génie du crime se piquer sous le regard réprobateur mais impuissant de Watson, car c'est aussi le cas dans la série ; d'ailleurs, les deux personnages partagent pas mal de points communs au niveau de leur personnalité, si ce n'est que le Sherlock Holmes de la BD est beaucoup moins antipathique que celui joué par Benedict Cumberbatch. Tous deux ont recours aux substances illicites pour lutter contres leurs démons intérieurs, pour se canaliser... sans que cela nuise à leur discernement lorsqu'ils doivent partir flairer une piste au pied levé. 

Ils retirent aussi de leur expérience une expertise non négligeable en toxicologie. Aussi, lorsque le détective se rend chez Herbert, apprend qu'il s'est rendu à un spectacle la veille avec un ticket d'invitation des plus suspects, et qu'il n'est sans doute pas le seul à avoir connu des mésaventures dans la foulée, il détecte les restes d'une drôle de poudre sur le manteau du docteur.   


Ce qu'un inspecteur clean n'aurait sans doute jamais remarqué, un fin limier sous l'emprise de stupéfiants le voit tout de suite et l'étiquette comme élément important de l'enquête ! Le gain de temps est indéniable. 

Suite à cette visite chez son client, Sherlock et Watson se rendront au théâtre pour en savoir plus sur le fameux spectacle, se renseigneront sur la liste des invités et prêteront une grande attention aux tickets d'invitation _les tickets scandaleux !, tous presque identiques, à un détail près... Il se pourrait que le docteur Herbert ait eu un sort finalement préférable à celui d'autres spectateurs beaucoup moins chanceux... 

Passé le blocage lié à "l'ambiance coupe-gorge" de Londres au XIXème siècle telle qu'elle est présentée par Conan Doyle, je suis entrée dans cette BD facilement pour ne plus la lâcher. N'hésitez pas à l'acheter, c'est un bon investissement (notez que c'est rare que je dise ça) dans le sens où pour bien l'apprécier, il est vraiment nécessaire de la parcourir plusieurs fois. Visuellement, cette bande dessinée me semble très réussie, tant au niveau du dessin que de la couleur, qui donne un ton suranné et doux à des péripéties qui ne manquent pas de violence et de froideur. Enfin, et c'est assez rare pour être souligné : les bulles et le texte sont bien écrits et agréables à lire ! 

Au passage, voilà un titre qui peut tout à fait avoir sa place dans le bac à BD d'un CDI (collège ou lycée).  

Maintenant, on espère la suite !   

Sur ce, bon week-end et allez-y doucement sur la drogue ! 

Cyril LIERON ; Benoît DAHAN. Dans la tête de Sherlock Holmes - 1 - "L'affaire du ticket scandaleux". Ankama Editions, 2019. 48p. EAN 9791033509721