mardi 28 août 2018

Lectures de (fin de) vacances : Victor Schoelcher : "non à l'esclavage" - Gérard Dhôtel (2008) / Ça c'est mon Jean-Pion - David Snug (2018)


Soupir de regret, une fois de plus

Tu découvres un livre, tu trouves qu'il est vraiment bien écrit ; alors tu fais une recherche dans le catalogue du CDI pour voir si d'autres ouvrages du même auteur sont présents dans le fonds. Tu te rends compte que oui, deux documentaires _très prisés ! et quelques articles de revues pour enfants sont signés par ce gars. Alors tu cherches sa biographie et tu apprends qu'il est mort il y a deux ou trois ans à peine, fauché avant d'être vieux. 

Victor Schoelcher : "non à l'esclavage" - Gérard Dhôtel (2008) 

Je crois qu'on a parlé une seule fois de Victor Schoelcher en cours ; c'était dans le cadre du cours d'histoire-géo et d'éducation civique, plus précisément pendant la période des révisions. Nous avions lu un extrait d'un texte dont il était l'auteur et qui parlait d'abolition de l'esclavage, après quoi nous devions répondre à des questions de type brevet. Il faisait beau et chaud, on n'avait pas grand chose à battre de cet homme au nom imprononçable. Par contre, le Toussaint Louverture dont il louait l'importance et les qualités de révolutionnaire inspirait beaucoup nos esprits corrompus par des hormones en ébullition. 

"Ma queue, elle va trouver ton ouverture, ahah !"   

De toute façon, notre prof était passée assez rapidement sur Schoelcher, nous laissant entendre que ce particulier, certes, avait rendu libre un paquet de monde, mais qu'il était aussi un bon colonialiste des familles. Cela ne nous avait pas donné envie d'en savoir plus ; j'ai donc beaucoup appris du court roman historique écrit par Gérard Dhôtel.    



Victor Schoelcher : "Non à l'esclavage" s'organise en six courts chapitres symbolisant les étapes marquantes d'un destin qui aurait pu se limiter à la vente de porcelaine. En effet, Victor est d'abord envoyé outre-Atlantique pour livrer des commandes passées à son père, un porcelainier de renom. A 24 ans, ce jeune homme bien né rêve de découvrir le vaste monde ; sa vie de futur vendeur va prendre une direction nouvelle lorsque, une fois arrivé à Cuba, il assiste à une vente d'esclaves qui va le traumatiser. Selon Gérard Dhôtel, la scène lui fait l'effet d'un électrochoc, et l'abolition de l'esclavage des Noirs devient son cheval de bataille. Lorsqu'il entre en France, il se lance dans l'écriture de textes démontrant que les hommes sont égaux et qu'en soumettre certains à d'autres en fonction de leur couleur de peau est complètement absurde. A partir des années 1840 paraîtront ses premières publications. Il entrera dans l'Histoire en faisant passer le décret d'abolition de l'esclavage en 1848. De fil en aiguille, Schoelcher intègre les sphères de la politique et du journalisme, se lie avec des hommes de lettres, puis utilise parallèlement son statut de bourgeois aisé pour poser les pieds dans un camp "ennemi" : celui des colons et des esclavagistes. Son objectif est de comprendre leurs arguments pour mieux les contrer.  


Comme c'est le cas dans beaucoup de livres de la collection "Ceux qui ont dit non" d'Actes Sud Junior, Dhôtel a choisi de mettre en scène un personnage jeune et emporté auquel les jeunes lecteurs pourront s'identifier, quitte à broder quelques fioritures par dessus la réalité... On suit ce petit gosse de riche croyant dur comme fer à l'humanité dans son voyage initiatique où il va se faire baffer assez rapidement par des déconvenues : il va apprendre par l'observation que l'Homme est capable du meilleur comme du pire. Utilisant toujours le présent, l'auteur rend également accessibles les tumultes historiques du XIX°siècle, dont on parle un peu moins souvent que d'autres : la IIème République, puis la IIIème, avec entre temps le coup d'Etat de Napoléon III.   

Cette biographie romancée de Victor Schoelcher est suivie d'un dossier constitué d'une chronologie, d'un article intitulé "Eux aussi, ils ont dit non" qui évoque d'autres figures de la lutte pour l'abolition de l'esclavage ou qui ont travaillé sur ce sujet (Wilberforce, les Lumières, Harriet Beecher-Stowe, Maryse Condé, Aimé Césaire). Il se clôture sur un corpus d'illustrations en couleur utilisables en classe, à mon avis. Même s'il n'a pas vocation à soulever les zones d'ombres qui entourent quelqu'un qui a, malgré tout, œuvré à l'avancée des mentalités, lire ce roman écrit pour les jeunes (mais également instructif pour les adultes non historiens) ne fera de tort à personne. 

Emission 2000 ans d'Histoire consacrée à Victor Schoelcher - Diffusée en 2017 (à vérifier)
  
Dhôtel, Gérard. Victor Schoelcher : "Non à l'esclavage". Actes Sud Junior, 2008. Coll. "Ceux qui ont dit non". 95 p. ISBN 978-2-7427-7761-7 


Allez, on passe à la suite ! 


David Snug - Ça c'est mon Jean-Pion (2018) 

Après avoir fait un petit tour du côté d'Instagram _ puisque apparemment les infos les plus croustillantes s'échangent via ce réseau-là, en ce moment _,après m'être abonnée au compte des éditions Même Pas Mal, je suis tombée sur la couverture de Ça c'est mon Jean-Pion, la nouvelle BD de David Snug :    



Là, je me suis dit : oh, mais cette bande dessinée pourrait faire un cadeau de rentrée bien marrant pour les collègues de la Vie Scolaire. Si la couverture me susurrait déjà à l'oreille que ce ne serait pas possible d'intégrer l'ouvrage en question au fonds BD en libre accès du CDI (suivez mon regard vers le couteau et les clopes notamment), rien ne m'empêchait de l'abandonner négligemment dans le bureau des surveillants. L'histoire d'un pion qui raconte son année scolaire devait sans doute être riche en anecdotes sur les mouflets, et ne pouvait que prendre la forme d'un parcours initiatique où un "nouveau" de l'EN se fait bien bordéliser par les gosses à la rentrée avant de se remettre en question, de toucher le fond, et de remonter à la surface en fin d'année, content d'avoir trouvé son rythme de croisière en matière de gestion des groupes.    

ou pas

Sauf que. David Snug sort tellement des sentiers battus que le résultat qu'il obtient en publiant Ça c'est mon Jean-Pion est encore plus surprenant qu'on pouvait s'y attendre. 

En prenant son poste de surveillant à mi-temps dans un collège de Seine-Saint-Denis, le héros _qui n'est autre qu'un fidèle avatar de l'auteur, voulait juste se faire un peu d'argent tout en ayant du temps libre pour dessiner et jouer de la musique. L'homme n'a rien d'un jeune blanc-bec hésitant et plein d'empathie pour l'adolescent boutonneux. Il se crée d'entrée le personnage (très drôle) de Jean-Pion, un tortionnaire au rire terrifiant désireux d'assouvir ses pulsions nazies ; aussi, comme il aura relativement la paix avec "le collégien, cet être inférieur", il aura la possibilité d'observer et de critiquer le système dans lequel il s'est infiltré bien malgré lui. Pas de chaises qui volent, pas d'insultes, par de tranches d'ananas dans ta djeule _c'est ce que les gosses me jetaient quand je surveillais la cantine, au Mirail. Pas de longues tirades sur le dur métier d'éducateur _"mais que font les parents ??". Vous êtes déçus ?

Non, vraiment, vous ne devriez pas : ici, tout le monde en prend pour son grade. Il est fort probable que vous ne lisiez jamais ailleurs ce que vous verrez dans cette BD... qui est un des rares ouvrages traitant du milieu scolaire qui évoque les AGENTS D'ENTRETIEN ! Déjà merci, rien que pour ces vignettes-là. La mixité sociale ? L'artiste la passe au mixeur, toujours en s'appuyant sur son expérience professionnelle tellement enrichissante. 

Du coup, il devient délicat de présenter Jean-Pion à mes copains de salle des profs et de vie sco car, comme chacun sait, on peut rire de tout mais pas avec n'importe qui ; et je pense que certains passages _sur la typologie des profs, des surveillants, sur les rapports qu'ils entretiennent... passerait fort mal. Quand il s'agit de se foutre des élèves et des parents, on est tous d'accord ; mais quand on touche à la corporation, les gens sont bizarrement plus chatouilleux. 

D'ailleurs, au sujet de la seule allusion faite au CDI dans la bande dessinée, force est de constater qu'elle m'a rappelé quelques vieux souvenirs.



Bref, pas la peine de raconter les 70 planches (ou un peu plus, un peu moins). Je ne pourrai que conseiller aux gens qui ont de l'humour ce tout dernier ouvrage de David Snug sorti au mois d'août. Original par son angle d'attaque, il frappe fort et juste dans les failles du système, et notamment celles qui font que, quand on est assistant d'éducation, on ne voit pas toujours l'intérêt de se donner à fond dans ce boulot ingrat ; malheureusement, lorsque tu te retrouves surveillant _parfois aux abois, parfois avec une famille sur les talons, tu n'as pas forcément envie de te reprendre cette réalité dans la figure et tu te protèges comme tu peux.. Ajoutons à cela, et c'est important, que David Snug évite de tomber dans l'écueil "Vis ma vie dans 9-3" : "Wesh wesh, moi je travaille avec des petits blacks, des petits arabes, les parents sont démissionnaires, ils fument du shit en bas des immeubles, c'est pas facile croyez-moi". 

Pour finir, Jean-Pion est ni plus ni moins un roux cool des aisselles qui se trimbale avec des croix gammées "izi" dans une cour de récré clôturée de barbelés, ou dans d'autres décors aux teintes rouges délavées et blanches. Les couleurs du nazi soft ? Ici, c'est pas Entre les murs, sachez-le. Rien que pour le phénomène, jetez-y un oeil !  

   

Du coup, j'ai acheté cette BD ; précisons une dernière fois qu'elle se lit avec des lunettes 3ème Degré. Désolée de participer au sucrage du RSA. 

David Snug. Ça c'est mon Jean-Pion. Editions Même Pas Mal, 2018. ISBN 9782918645450 - 15€


mardi 21 août 2018

Les folles aventures télévisées des vacances : La ch'tite famille - Dany Boon (2018)


Je nageais dans une rivière calme en traînant un tronc d'arbre étrangement léger. Des clapotis m'ont fait comprendre qu'un autre nageur arrivait derrière moi, alors j'ai garé mon fardeau le long de la rive pour le laisser passer. Il était vêtu d'un combinaison de cyclisme, casque compris. Puis je me suis remise en route car, même si cette tâche ne me déplaisait pas particulièrement, j'avais un horaire de livraison à respecter.

A un moment, la rivière a dû se jeter dans la mer, puisque je me suis retrouvée sur une plage à tirer le tronc d'arbre au sec. Il était maintenant jauni par une panure de sable. Je l'ai laissé en plan pour entrer dans une gare dont le hall donnait sur cette plage ; une femme blonde et un homme aux cheveux gris m'y attendaient, ou plutôt attendaient le colis. Ils m'ont remerciée pour la forme d'avoir effectué la besogne mais j'avais l'impression qu'ils n'en avaient strictement rien à foutre et que ma présence les incommodait plus qu'autre chose. D'ailleurs ils se sont rapidement éclipsés pour poursuivre une conversation qui ne me regardait pas. Peu m'importait, j'étais contente d'avoir fait mon boulot.

Le malaise, c'est que je ne savais pas où j'étais, en fait. Ni la ville, ni la région. Sur un panneau en papier, il était inscrit qu'un train partirait pour Paris à 7h et quelques, mais cela ne me disait pas si j'étais loin ou pas de la capitale. Tout était gris, métallique, froid dans cette gare, jusqu'au vieux téléphone à cadran posé dans un coin. J'ai préféré sortir sur la plage ; le vent du matin était un peu frais mais ciel bleu refilait le moral. Je me suis agenouillée pour voir de plus près de petites palourdes indigos et translucides fichées dans un rocher. Je n'avais jamais vu de tels spécimens mais ils m'ont rendue hyper zen.

Puis je me suis réveillée sans avoir eu le fin mot de l'histoire. C'est con les rêves.



Beaucoup se foutent de mon attachement à ma famille ; contrairement à la plupart des personnes de ma tranche d'âge, je voyage peu. Pas du tout, même. Je sais. Je devrais, "maintenant que je peux le faire", je sais bien "qu'après il sera trop tard". Mais c'est ainsi, faut pas juger.

Cet été, en famille et avec ma mère surtout, on a regardé des comédies plus ou moins célèbres. Puis j'ai pris le temps de me lancer dans le visionnage de quelques séries de mon côté, en nocturne : dans l'idéal il faudrait que ma banque de sujets de conversation soit pleine pour la rentrée de septembre, histoire de pouvoir échanger avec les collègues sans avoir à me casser la tête. Eh oui, se montrer sociable fait pleinement partie du boulot !

Voici la première étape de ces "folles aventures télévisées des vacances" :

La Ch'tite famille (2018) 

Honnêtement, l'idée de regarder cette nouvelle comédie de Dany Boon ne m'emballait pas tant que ça. Ma mère a acheté le DVD en pensant, je crois, qu'il s'agissait d'une suite de Bienvenue chez les Ch'tis, ce fameux film qui a dépoussiéré toutes les salles de ciné en 2008. Nous n'allons pratiquement jamais au cinéma mais je me souviens que lorsque'il était à l'affiche, nous avions bloqué un dimanche après-midi pour faire partie de ceux qui "l'avaient vu", cet antidote à la tristesse.

Or, quand on se fait des films avant de voir le film, on tombe souvent de haut.

Oh, on s'était bien marrés quand même, faut pas pousser ! mais je suis sortie en me demandant pourquoi cette comédie-là avait si bien marché par rapport à d'autres. Comme elles avaient beaucoup aimé Bienvenue chez les Ch'tis, c'est tout naturellement que ma mère a prêté La Ch'tite famille à ma soeur, l'autre jour. Laquelle le lui a rendu peu après en disant qu'elle et son mec n'avaient pas réussi à le regarder jusqu'au bout "parce qu'ils s'étaient endormis devant" ; eh ben, ça promettait de l'action ! Un après-midi où il faisait très chaud, puisqu'on était de toute façon coincées au frais, on l'a quand même tenté, tant pis.    


L'histoire 
Valentin (Dany Boon) et Constance (Laurence Arné) sont des designers renommés à Paris : leurs fameuses chaises à trois pieds et bien d'autres meubles de leur invention sont très tendance chez les mondains de la capitale, bien qu'ils soient souvent peu fonctionnels... Tout roule pour le jeune couple, mais, quand au détour d'interviews, on interroge Valentin sur ses origines, son visage se ferme : l'homme se dit orphelin ; il n'a jamais eu de famille et ne souhaite pas confier à la presse un pan si douloureux de sa vie ! Pourtant, la réalité est tout autre : 20 ans plus tôt, cet artiste à complètement tourné le dos à ses parents et à son frère vivant dans le Nord de la France pour mener à bien son projet de carrière. Un jour, alors que le vernissage de son exposition au Palais de Tokyo bat son plein, Valentin voit débarquer dans le fracas sa mère (Line Renaud), son frère (Guy Lecluyse), sa belle-soeur (Valérie Bonneton) et sa nièce (Juliane Lepoureau). Cette visite surprise est un vrai cauchemar pour le designer et pour les siens, qui comprennent bien vite que leur présence est indésirable. Ils s'apprêtent d'ailleurs à rentrer à la maison quand le père de Constance (François Berléand) percute Valentin avec sa voiture, le plongeant dans le coma. A son réveil, le pseudo sans famille a perdu une partie de sa mémoire, mais a récupéré son accent et ses 17 ans. Inutile de lui parler affaires, chaises design et réunions de travail : il ne se souvient même plus de Constance, avec qui il partage sa vie depuis des années. Pour lui, la vie se résume à sa mère, à des balades à mobylette, et à sa copine de l'époque... qui depuis, est devenue la femme de son frère.. Ambiance. 

   

"Alors, il est bien ?"
J'en ai toujours autant ma claque du traitement de l'accent du nord dans les films, et à mon avis, ceux qui vivent pour de vrai dans cette région doivent rager de se voir autant caricaturés. A part ce léger désagrément, cela dit, on a pas mal rigolé et on ne s'est pas ennuyées une seconde, ma mère et moi ; on se demande même toujours comment ma soeur et son mec ont bien pu faire pour piquer du nez devant car, qu'on aime ou qu'on n'aime pas, il faut reconnaître que l'enchaînement des scènes est assez dynamique pour qu'on se prenne au jeu. Si La ch'tite famille n'est pas une comédie qui restera dans les annales, je l'ai mieux appréciée que Bienvenue chez les Ch'tis, car l'intrigue me semble moins tirée par les cheveux et les personnages sont plus subtils. Précisons à nouveau que ce film de 2018 n'est en rien une suite du blockbuster maintenant vieux de dix ans. Mais puisqu'ils s'inscrivent dans la même veine, à savoir, la rencontre entre deux mondes _le Nord et le reste de l'hexagone, entre deux langues distinctes _le français et l'un de ses multiples patois... rien ne nous empêche de les comparer.


Pour Dany Boon, il fallait oser se mettre en scène dans le rôle du petit con qui a renié sa famille lorsque le succès lui a souri ; bien joué, car il parvient à nous faire comprendre que certaines couches de la société sont tellement "élitistes" qu'il peut être handicapant d'annoncer ses origines lorsqu'on veut s'y intégrer. Parfois, ce critère peut à lui seul fermer des portes. On le sent bien dans le film ; quand son entourage professionnel "découvre" la famille de Valentin, appartenant plutôt à la classe ouvrière, ou quand le héros se remet à parler ch'ti, sa crédibilité en prend un coup. N'est-ce pas à partir de ce moment qu'on va essayer de l'entuber de toutes parts ? La perte de mémoire a bon dos. Ok, le "mauvais fils" n'aurait pas dû gommer sa famille, il aurait mieux fait de leur rendre visite pendant ses vacances et d'en parler autour de lui. Il se serait collé une belle étiquette de péquenot par la même occasion.




Evidemment, Valentin D. va se racheter grâce à son traumatisme crânien salvateur. Mais peut-on lui reprocher d'avoir voulu faire son trou dans un domaine dans lequel il s'illustre ? Aurait-il percé s'il avait gardé son accent ?

Pour vivre au quotidien le cas de figure contraire, je dirais que non. En effet, mon boulot m'a fait passer du monde ouvrier - paysan à la sphère des profs ; je vis donc au milieu des gens cultivés et tirés à quatre épingles, qui ont voyagé et qui sont souvent partis en vacances, et qui ont, pour la plupart, au moins un parent fonctionnaire, enseignant, cadre... On bosse bien ensemble. On n'est pas des bêtes. Malgré tout, je garde et je garderai toujours sur ma gueule et dans mon allure les caractères de la paysanne _ attention, ça me va très bien !

Eh bien vous me croirez ou pas, mais ça conditionne drôlement vos relations avec les collègues. Oh, tout le monde est très gentil avec vous, très courtois ! On ne vous lance pas des pièces, on ne vous traite pas de manant, on vous salue. Mais la manière dont on s'adresse à vous diffère légèrement, et les taches qu'on vous confie peuvent varier. Ce ressenti est assez dur à expliquer, mais je suis à peu près certaine que tout ne se passe pas dans ma tête. Parlez d'un festival, d'un bouquin, d'un film, on sera bien surpris que "vous connaissiez ça, vous", et on se demandera par quel char à bœufs c'est arrivé jusqu'à vos champs. Allez ok, j'exagère un peu... D'ailleurs, personne n'oublie jamais de vous demander des nouvelles de votre "pays" avec un air apitoyé, vous posant la main sur l'épaule, comme pour vous dire : "bientôt, bientôt tu pourras te rouler dans le foin à nouveau. Sois forte en attendant".

Je ne me plains pas, je constate simplement...   

Bref, voilà le débat que Dany Boon soulève, en fait : les classes sociales n'existent-elles pas encore, plus que jamais, et ne sont-elles pas de moins en moins perméables ? Coucher ne suffit pas toujours pour se réaliser professionnellement ; parfois, renier ses parents est une garantie plus sûre.
    
Palais de Tokyo

Enfin, ce film a le mérite de faire connaître le Palais de Tokyo, centre d'art contemporain parisien que j'avais complètement zappé, à supposer que j'en aie entendu parler un jour !

La Ch'tite famille 
Comédie, 1h47 
Pathé Productions 
Dany Boon 
2018 
Le DVD est dispo pour 10 balles environ. 

mardi 14 août 2018

MANGA - Sunny Vol. 2 - Taiyou Matsumoto (2015)


Sunny, volume 2 sur 6 ! 

Retournons au Japon de la fin des années 70, plus exactement au foyer des Enfants des Étoiles après un premier tome qui avait fort bien planté le décor. Pour rappel, Sunny raconte le quotidien d'une dizaine d'enfants séparés de leurs parents pour diverses raisons et placés temporairement dans ce centre d'accueil. Sous la responsabilité d'une équipe d'éducateurs qui mettent tout en oeuvre pour qu'ils cohabitent sans s'étriper, ils gèrent comme ils peuvent l'éloignement et les problèmes familiaux. Chacun fait avec ses armes : Sei _le binoclard en couverture_ s'isole, le petit Jun fait autant de tapage que son corps minuscule le permet, Kiiko la joufflue ruse pour attirer l'attention sur elle, Haruo provoque les adultes. Leur dénominateur commun est une vieille voiture Nissan Sunny hors d'usage plantée dans la cour du foyer ; ils la squattent à tour de rôle pour rêver à une vie meilleure. 

Vous trouverez un billet consacré au volume 1 ici.    



Où est-ce qu'on en était ? 

Comme on pouvait s'en douter, ce deuxième volet nous laisse entrevoir la complexité d'une bande de jeunes plus ou moins paumés ; contrairement à ce que la couverture peut laisser penser, Sei n'a plus la place de personnage central qu'il occupait dans le premier tome, en tant que nouvel arrivant. C'est plutôt Haruo, le garçon aux cheveux blancs, qui bouffe les vignettes par ses coups de sang et son insolence à l'égard de son entourage. 

Kiiko ne supporte plus Megumu : cette dernière lui semble trop gentille, trop calme, trop désireuse de devenir amie avec les filles "des maisons" pour être honnête. Qu'est-ce qu'elles ont de plus qu'elles, ces filles-là, hormis une famille aimante ? Pour attirer l'attention sur elle, Kiiko invente de toutes pièces une histoire de kidnapping dont elle aurait été victime. 



Un nouveau s'installe "pour quelques jours" : Tôru, six ans, les yeux larmoyants, espère que sa mère viendra vite le récupérer...  Il faut d'abord qu'elle résolve quelques problèmes. Malgré son jeune âge, Haruo ne se gêne pas pour le secouer en lui disant qu'elle aura très certainement oublié son existence d'ici là. Sei est plein d'empathie pour ce colocataire hypersensible et le prend aussitôt sous son aile. Haruo guette leur amitié naissante sur coin de l'oeil, mi moqueur mi jaloux. 




A l'occasion de la journée d'accueil des parents à l'école primaire, Adachi a dispatché l'équipe d'éducateurs dans différentes classes pour que tous les enfants du foyer scolarisés ici aient un "représentant" à leurs côtés, à défaut d'un membre de leur famille. Pour compléter l'effectif, il a fait appel à Makio, un ancien pensionnaire des Enfants des Étoiles qui s'en est visiblement bien sorti. Beau, cool, heureux propriétaire d'une voiture, il a la cote auprès des gosses ; Haruo lui-même est son fan numéro 1. 
       

Bien que ses bons résultats au collège fassent de lui un élève prometteur, Kenji ne veut toujours pas aller au lycée. Par contre, son envie de quitter le foyer définitivement est toute nouvelle ; sans doute cette idée lui est-elle venue au contact de ses nouveaux amis : Haruna, une adolescente perdue dans sa vie et en proie à de violentes crises de colère, Seki un jeune homme plus âgé qu'eux, et quelques autres pelés pas très raisonnables.  


Le dernier chapitre du manga est consacré au séjour de l'insupportable Haruro chez sa mère, une bien étrange bonne femme...  

Un boulot ingrat        

Sunny 2 est un poil plus sombre que le volume d'ouverture, où gravité et bonne humeur étaient parfaitement équilibrées. En même temps, Matsumoto avait pour objectif de composer un manga réaliste ; il ne pouvait donc pas éluder les problématiques propres aux enfants placés, telles que le sentiment d'abandon, la stigmatisation _à l'école, on distingue bien les "enfants du foyer", qui passent le portail en meute matin et soir, des "autres", la marginalisation qui en découle _effective mais parfois exagérée par les gosses concernés, la difficulté de vivre avec des frères et sœurs qui n'en sont pas et qu'on ne connaît pas bien... Le tout à la fin des années 70, comme le laissent entendre quelques indices culturels disséminés ça et là _une mention à un groupe de musique, un combat de catch regardé à la télé par les enfants... : par conséquent, l'ouverture d'esprit n'est pas forcément au rendez-vous, et on croise toujours un con pour te rappeler que tu ne vis pas avec ceux qui t'ont fait. 

Sauf erreur de ma part, voici la chanson dont il est question. 
Southpaw - Pink Lady


Heureusement, l'équipe d'éducateurs est là pour amortir les chocs ; peut-être que je me répète par rapport au billet précédent, mais ce manga a l'avantage de mettre en avant le boulot de ces adultes qui accompagnent des petits de tous âges H24. On est loin des orphelinats à la Dickens, gérés par des bonnes sœurs tortionnaires et/ou pédophiles. Ici, Adachi, Miztsuko et les autres sont des gens responsables, respectables, de vrais repères. Mais, comme toutes les bonnes poires cachées sous un masque d'autorité, ils peuvent devenir des cibles idéales pour des enfants en pleine découverte de leur capacité à provoquer et à blesser. Le chapitre 9 _celui sur la journée portes ouvertes à l'école primaire_ est particulièrement parlant. Adachi s'est cassé le cul à faire un planning, à organiser des visites pour chaque niveau, à conduire tout le petit monde sur place, pour finalement se faire afficher par un Haruo plus teigne que jamais : sachant qu'il n'est pas sous son autorité à ce moment-là, puisqu'il est en classe, le mioche aux cheveux blancs se permet de l'interpeller au milieu du cours pour lui demander de se casser. 

"Adachi, qu'est-ce que tu fais là ?"
"T'es pas le bienvenu ici !"
"Ouais va-t-en Adachi !" 
"On n'a pas besoin de toi." 

Plus tard, les gosses joueront à pierre - feuille - ciseaux pour éviter de rentrer avec lui au foyer, préférant la compagnie du beau Makio. Bref, aucun respect. Bon, le type est expérimenté et ne se laisse pas atteindre par la cruauté de ces enfants en souffrance ; il opte pour l'ignorance et la dérision. Si j'insiste lourdement sur ce passage du manga, c'est parce qu'il peint une facette du métier d'éducateur qu'on passe souvent sous silence : tu te dois de te donner à fond, et si tu le fais correctement, tes petits protégés n'en seront pas dupes. Mais ne t'attends pas à des remerciements ou à un retour de leur part. Il est même fort probable qu'ils te crachent à la gueule en retour. Ainsi va la vie. Protège-toi, fie-toi à ta bonne conscience et n'attends surtout pas que tes efforts soient reconnus pour les poursuivre, sinon t'es bon pour changer de branche.  

Antonio Inoki, l'une des stars des Enfants des Étoiles.


Parents transparents 

Même tarif, je suppose, pour le métier de parent. Alors là, dans le rayon des darons qui ne remplissent pas le contrat, Sunny a tout ce qu'il vous faut. Précédemment, nous avions fait connaissance avec le père alcoolique ET crasseux _l'un n'implique par forcément l'autre_ de Kenji, aujourd'hui nous avons affaire à la maman ultra distante de Haruo. Il semblerait que cette executive woman pas spécialement dans le besoin ait daigné accordé trois jours de sa vie à son fils, avec qui elle n'échangera rien d'autre que des banalités. Alors que celui-ci manifeste son besoin de vivre avec elle, la femme zappe la question et finit par lui demander de ne plus l'appeler "maman" et d'utiliser son prénom à la place. Ambiance. Sur le chemin du retour _qu'il effectue seul, Haruo n'aura plus qu'à faire le caïd. Après tout, sur qui peut-il s'appuyer si ce n'est sur ce personnage ?  

J'ai assez spoilé comme ça, inutile d'en faire des tonnes ; les Sunny font partie de ces BD qu'on se garde de côté pour les vacances, ou en guise de récompense pour avoir enfin réglé ce truc chiant qu'on laissait traîner depuis des mois. Sensible au contenu, j'ai peu prêté attention au trait de Matsumoto et à la forme du manga de manière générale pour cette fois-ci. Inutile de le faire maintenant, je ne dirais que des platitudes et / ou des conneries. Une prochaine fois ! 


MATSUMOTO, Taiyou. Sunny Vol. 2. Kana, 2015. Coll. "Big Kana". 214 p. ISBN 978-2-5050-6281-3


mardi 31 juillet 2018

Piège nuptial - Douglas Kennedy (1994)

Un matin, une collègue a débarqué au CDI avec un sac plein de bouquins. C'était insolite, mais pas surprenant outre mesure. En effet, quelques jours plus tôt, nous avions déploré de concert le manque de romans "niveau adulte" dans le fonds fictions du collège et elle m'avait dit qu'elle comptait dans sa bibliothèque un certain nombre de livres de poche qu'elle n'ouvrirait sans doute plus jamais. Elle les amènerait un de ces jours : autant qu'ils servent à quelque chose. Bien bien. Il s'agissait essentiellement de romans policiers et de quelques uns de ces best-sellers sur lesquels mes profs de fac ne pouvaient s'empêcher de vomir dès qu'ils en avaient l'occasion. Convaincue à l'époque que l'avis bien arrêté des universitaires ne pouvait être contredit, je les avais snobés en toute insouciance, sans me douter qu'il me faudrait les cataloguer dix ans plus tard.



Quoi qu'il en soit, son geste était louable, et j'ai quand même voulu le lui rappeler avant qu'elle ne reparte vaquer à ses occupations. Déclinant tout remerciement, elle a soudain tenu à m'assurer qu'elle n'avait pas "acheté tous les romans" en question et que, concernant les autres, elle "ne les aurait pas achetés si elle avait su que ça parlait de ça". Autant dire que son affolement m'a laissée perplexe, et j'ai craint trente secondes qu'elle ait fait don de livres de cul à la communauté éducative. Mais qu'on se rassure, ce n'était pas le cas. Après avoir passé la marchandise au crible, la conclusion est la suivante : elle s'est bien monté la tête pour rien.

Figurait dans le tas Piège nuptial, le premier roman de l'écrivain à succès Douglas Kennedy. Il était d'abord paru dans les années 1990 sous le titre Cul de sac.



L'histoire 

Nick Hawthorne mène une vie monotone, sans sel et sans contrariétés. Solitaire et fuyant l'idée-même d'ambition, ce journaliste américain a passé les dix dernières années de sa vie à écumer les rédactions locales situées à portée de sa Volvo sans jamais tenter de se faire une place dans l'une d'entre elles. Jusqu'au jour où il est pris de fascination pour une vieille carte de l'Australie dégotée dans une librairie de Boston : l'appel de l'aventure au pays des kangourous est alors irrésistible. Comme quoi, tout arrive, même aux plus casaniers. Quelques heures plus tard, Nick retire ses économies à la banque et saute dans un avion en partance pour Darwin. 



Là-bas, le Yankee va vite déchanter. Moyennement bien accueilli par la population locale, il se débrouille pour racheter un minibus à un couple d'illuminés qui vivait dedans jusque-là et s'empresse de quitter le bled paumé où il a atterri : après tout, s'il est venu dans le coin, c'est avant tout pour découvrir le vaste et mystérieux "bush australien". 

En route, il percute mortellement un kangourou : est-ce un signe ? Peut-être, mais il décide de ne pas en tenir compte et poursuit son chemin. Quelques jours plus tard, sa ligne de vie va être déviée par une rencontre d'un tout autre genre ! Une jeune auto-stoppeuse aux allures de paysanne prend place sur le siège passager, avec son corps de rêve et son ignorance crasse. L'appel de la queue fera le reste. Après quelques nuits torrides, Nick commence à s'épuiser, et Angie _ l'auto-stoppeuse_ devient collante et se met à causer d'amour, de famille et d'autres conneries du même style. De plus, il s'avère que la jeunette sait jouer des poings quand on la cherche, et que ses colères ont quelque chose de flippant dans leur démesure. Alors qu'il réfléchit à une manière subtile de la contrôler puis de rompre, Angie passe à l'action : le mode mante religieuse est activé !

Le prix de la Mante Religieuse est décerné à  Piège Nuptial 

Quelques jours plus tard, Nick se réveille à Wollanup, un village paumé de l'outback, géré par une poignée de rustres méprisant la société moderne... et remarque qu'il porte une alliance au doigt.
On comprend petit à petit qu'Angie l'a drogué pour le ramener chez elle, et que leur mariage a été célébré alors qu'il était encore inconscient. Impossibilité de s'enfuir, obligation de s'intégrer et d'engrosser au plus vite son épouse, car c'est comme ça que ça se passe, ici. Nick est complètement coincé ; sa vie va-t-elle vraiment s'achever à Wollanup, au milieu des quatre familles qui composent la communauté et dont les gosses forniquent entre eux, de l'abattoir de kangourous, du garage d'un beau-père toujours prompt à coller un fusil sur la tempe à qui ne lui dit pas amen, d'une femme aussi nymphomane qu’irascible, des "crédoches" _la monnaie locale qui ressemble plus à des tickets de rationnement... et de cette puante montagne d'ordures qu'on fait flamber de temps en temps, ce qui donne lieu à un "barbecue géant" ? 

Fait comme un rat _ou comme un kangourou 

Piège nuptial, Cul de sac, voilà deux titres qui conviennent parfaitement aux déboires du journaliste. Encore que Piège nuptial soit sans doute celui qui représente le mieux le basculement du héros dans le cauchemar. Après tout, Nick se fait prendre au collet par une jeune femme dont il avait sous-estimé l'intelligence, la force de caractère, la force physique. S'il n'avait pas joué les bonhommes solitaires en manque d'amour pour faire passer plus facilement l'auto-stoppeuse sur la banquette arrière, il ne se serait pas retrouvé avec une seringue dans le bras et la bague au doit. Ou peut-être que si, qui peut savoir ?

Avec des si...

Disons que si vous avez du mal à sortir de votre routine pour vous aventurer dans l'inconnu, évitez de lire ce livre : il pourrait vous dégoûter d'entreprendre quoi que ce soit de nouveau, et au contraire vous encourager à vous en tenir à petites habitudes rassurantes _ou sclérosantes, tout dépend du point de vue.



Piège nuptial est quelque peu angoissant : les personnages principaux montent en pression au fil des pages, tandis que le suspense court jusqu'aux dernières lignes. Pourtant, malgré l'enfer qu'il fait vivre à son héros, malgré le drame social à l'origine de ce trou paumé, Douglas Kennedy ne lésine pas sur l'humour (noir) et envoie ses ploucs de Wollanup se vautrer dans des situations plus cocasses les unes que les autres. Il me semble que ce premier roman est plus que convaincant ; voilà des mois que la lecture d'un bouquin ne m'avait pas autant éclatée ! Le genre d'histoire qui tombe à pic pour qui a eu le gésier retourné par Et plus encore de Patrick Ness, quelques semaines plus tôt !     

KENNEDY, Douglas. Piège nuptial. Pocket, 2011. Trad. Bernard Cohen. 256 p. ISBN 978-2-266-19282-8


vendredi 20 juillet 2018

Téma la bibliothèque : Hopper, Powell et le lecteur de microfiches


Je ne sais plus trop pourquoi, mais sans doute parce que j'en ai eu de bons échos, j'ai commencé à suivre la série Stranger Things. Eh bien dans le troisième épisode de la première saison, une scène intéressante se déroule à la bibliothèque municipale* ; je me suis dit que ça valait le coup d'y consacrer un billet. 



"Stranger quoi ??"  

Pour ceux qui ne la connaîtraient pas, le fil rouge de la saison 1 est le suivant : un soir de 1983, le jeune Will Byers, douze ans, disparaît mystérieusement aux abords du Laboratoire du Département de l'Energie de la petite ville d'Hawkins, aux Etats Unis. Comme souvent, il a passé la journée à jouer à Donjons et Dragons chez son copain Mike Wheeler avant de rentrer chez lui à vélo. Or, il semblerait qu'il ne soit jamais arrivé à destination... Tandis que le policier Jim Hopper se charge de mener les recherches sans trop s'affoler dans un premier temps _il ne se passe jamais rien à Hawkins, pourquoi est-ce que ça commencerait aujourd'hui ?_ un réseau d'enquêteurs en herbe se tisse parallèlement : Mike, Dustin et Lucas, les trois inséparables amis de Will, sont bien déterminés à le retrouver par leurs propres moyens. 

Au cours de leurs investigations, le trio rencontre "Onze", une fillette au crâne rasé assez peu loquace qui semble tombée de nulle part et qui possède des pouvoirs extraordinaires. De son côté, le frère de Will s'associe avec la soeur de Mike, afin d'essayer de comprendre ces phénomènes étranges qui se produisent autour d'eux et qui leur permettent de croire que le disparu est toujours en vie.




La dimension fantastique de l'histoire prend de l'ampleur dès le premier épisode ; alors qu'on se croyait partis pour suivre une énième sordide intrigue sur fond d'enlèvement d'enfants par des tordus, voilà que des ampoules se mettent à clignoter dans la maison de Will sous les yeux de sa mère complètement bouleversée, tandis que les murs s'ouvrent pour laisser entrevoir des mondes parallèles ! Dans un premier temps, Hopper a du mal à croire à une présence surnaturelle chez les Byers : quelle est la part de réalité et d'imagination dans les propos rapportés par une famille en panique ? Jusqu'à ce qu'il y soit lui-même confronté.     

L'épisode 3, celui qui nous intéresse : Holly, jolly 

Persuadée que son fils tente de communiquer avec elle via les lampes de la maison, Joyce Byers (la mère de Will, faut suivre un peu !) dévalise le rayon des décorations de Noël de la supérette du coin et installe des guirlandes électriques dans toutes les pièces. Un peu plus tôt, Mike a planqué Onze dans sa chambre et a rejoint le collège avec Dustin et Lucas : ils ont pour projet de poursuivre leurs recherches après les cours. Nancy, la soeur de Mike, se lamente de ne pas avoir vu sa meilleure amie Barbara en classe et elle craint qu'il ne lui soit arrivé malheur à l'issue d'une soirée où elles se sont rendues la veille, ce qui la rend chafouin vis à vis de son copain Steve, alors que lui était plutôt d'humeur à roucouler. 

Du côté de l'enquête policière, ça patine un peu. Hopper et Powell font une visite express du Laboratoire National du Département de l'Energie après avoir fait des pieds et mains pour pouvoir pénétrer dans cette zone hautement sécurisée ! Ils n'en sortent guère satisfaits, plus que jamais persuadés qu'il se passe des choses louches et top secrètes entre ces murs. Ils se rendent à ce qu'on suppose être la bibliothèque municipale d'Hawkins pour voir si le Labo a fait parler de lui dans la presse, dernièrement. 

Une bibliothèque dans les années 80 


Ah ah, nous y voilà ! LA bibliothèque à l'ancienne, avec sa bibliothécaire à lunettes et son catalogue version papier ! 

  

Le principal charme de la série Stranger Things réside en sa capacité à nous replonger dans les années 1980-90 _du moins pour ceux qui ont connu cette période, et à faire entrer en jeu des objets qui nous paraissent aujourd'hui insolites : téléphones à cadran, télévisions sans télécommande, talkie-walkies lourds de 6 kg et surmontés d'une antenne de 40 cm, radio-cassettes inamovibles, appareils photo ultra-fragiles et ultra pas discrets... On passera sous silence les coupes de cheveux et les vêtements de Mike, Lucas et Dustin, tombés dans l'oubli pour le bien de tous, même si ça fait bien sûr partie du folklore. En revanche, on retiendra que le trio fait partie du déjà très geek "club audiovisuel" de leur collège. 




Si un des mes profs de SIC (sciences de l'information et de la communication) devait se prononcer sur cette bibliothèque, je pense qu'il la considérerait comme "accueillante" ; en effet, lorsqu'on suivait ses cours, il y a une dizaine d'années maintenant, il nous engageait à visiter un max de bibliothèque et de centres de documentation en nous posant la question suivante : "que vois-je en premier quand je pousse la porte d'entrée ?" La réponse à cette question initiale était censée nous permettre de déterminer l'"esprit" du lieu, et la vision que les personnels en fonction avaient de leur métier. Ainsi, une bibliothèque dans laquelle je vois d'abord la banque de prêt m'invite au contact et au dialogue, tandis qu'une première vue sur le "fichier" _ ce buffet aux multiples tiroirs blancs que l'on voit en fond sur la photo_ m'indique qu'ici, on met plutôt le paquet sur la gestion documentaire et qu'on n'est pas là pour taper la causette. Enfin, c'était beaucoup plus subtil que ça, hein, et c'est pourquoi je n'ose pas le nommer ici. Bref, Marissa, la bibliothécaire de Stranger Things, a le sens de l'accueil, puisque c'est elle que les policiers voient en premier. Si si. Notez au passage qu'il n'y a PAS D'ORDINATEUR (#angoisseabsolue) sur son bureau ! 

   
La bibliothécaire 




Son masque hostile _elle a ses raisons !, et ses besicles lui donnent une bonne tête de rongeur de bouquins : Marissa a tout du cliché de la bibliothécaire... telle qu'on se la représente encore aujourd'hui. Bien qu'elle tende à s'estomper, l'aisance avec laquelle cette imagerie du professionnel du livre traverse les décennies (c'est forcément une femme, plus ou moins désagréable, souvent coincée, excessivement pointilleuse sur sa coiffure, sur ses fringues et sur le classement des documents...) laisse un peu songeur. 

Bref, Marissa a les boules, parce qu'elle est visiblement sortie avec Hopper quelques temps avant qu'il ne tente de consulter le catalogue papier en scred, et surtout parce qu'il a disparu de la circulation du jour au lendemain, le goujat ! Toujours est-il que s'il ne semble pas vraiment accablé de remords, le chef de la police joue le mec prêt à recoller les morceaux car il a besoin de ses précieux conseils méthodologiques, ah ah ! Qui a le pouvoir, à présent ?  

"Eh merde, je croyais qu'elle bossait que le matin aujourd'hui !"

En attendant, on creuse toujours à la recherche du respect ! Prenant à part son acolyte visiblement connu pour ne pas trop savoir tenir sa queue, Powell se permet de lui lancer un "même la bibliothécaire" qui sonne un peu comme "t'étais mort de faim au point de tringler ça !". En retour, Hopper lui revoie un regard énigmatique qui pourrait aussi bien vouloir dire "tout le monde fait des erreurs" que "bah, elle a une techa comme les autres, hein !".  

Mais cette mésaventure n'empêche pas Marissa d'être professionnelle et de faire un bref rappel du système de classement en vigueur dans la bibliothèque et de présenter sommairement le fonds d'archives périodiques. Ultime foutage de gueule : Hopper décrète que la bibliothécaire cherchera pour eux "tout ce qui parle du Laboratoire National d'Hawkins" dans les archives du New Yok Times, tandis que lui et son collègue s'occuperont du Post. Les interactions seront ainsi limitées : faudrait pas que l'autre intello se fasse des films.  



Le lecteur de microfiches 

Lorsque les policiers investissent la salle de lecture, ce n'est pas pour aller sur Internet _même aux Etats-Unis, en 1983, le réseau n'atteint pas encore le grand public si je ne m'abuse, ni pour utiliser des ordinateurs de première génération, mais pour squatter LE LECTEUR DE MICROFICHES

Honnêtement, qui s'attendait à tomber sur un tel objet de collection ?  

Paul Otlet likes it.
La microfiche est un peu l'ancêtre de la numérisation, pour ne pas dire de la clé USB. Lorsque la quantité de documents imprimés a explosé, notamment suite à l'émergence de la presse quotidienne, il a fallu trouvé des stratagèmes pour gérer la conservation des numéros archivés dans les bibliothèques. Au bout d'un moment, tous ces canards, ça prend de la place. Alors on fait des photos de chaque page en tout petit format, on en regroupe plusieurs sur une même plaquette qui ressemble fort à un négatif (ou à une énorme diapositive) : voilà ce qu'on appelle une microfiche. Pour pouvoir lire ce qu'elle contient, on l'insère dans un lecteur spécifique.  






Parallèlement, chaque microfiche fait l'objet d'une fiche d'indexation sur laquelle on indique sa description physique, les sujets qu'elle aborde à l'aide de mots-clés, ainsi que sa localisation dans la bibliothèque : 
  
"Tout est classé par année et par thème"
Donc, si Hopper et Powell cherchent des informations sur le Laboratoire National du Département de l'Énergie, ils devront passer par le fichier pour trouver toutes les microfiches qui en parlent, les récupérer puis les insérer (de préférence à l'endroit) dans le lecteur de microfiches.

Personnellement, je n'ai absolument jamais utilisé ce bousin-là, mais un Youtubeur altruiste vous a concocté avec autant de précision que d'humour un tutoriel vidéo : 


Une avancée dans l'enquête 

Bien que la scène de la bibliothèque n'occupe que deux pauvres minutes de l'épisode "Holly, jolly", elle est déterminante dans l'avancée de l'enquête : en effet, Hopper relève dans plusieurs articles de presse des faits divers troublants qui se sont produits au Laboratoire ou dans ses environs. Parce qu'ils relatent plusieurs incidents ayant pour victimes des enfants, parce que ces incidents ont été étonnamment vite étouffés, et parce que le Dr Martin Brenner pose en photo à côté de gamins portant des blouses d'hôpital, le fin limier se trace de nouvelles pistes

Comme quoi, une recherche documentaire méthodique peut suffire à vous sortir du couscous.     
Sur ce, je m'en vais regarder la suite ! 



Merci aux bibliothécaires, archivistes et autres documentalistes de me signaler d'éventuelles inexactitudes en commentaire. Je ne suis vraiment pas une spécialiste de la microfiche, et je ne compte pas le devenir prochainement, donc vos critiques sont les bienvenues, à condition qu'elles soient courtoises évidemment !  


* Eh non ce n'est pas une scène de cul, désolée !


Stranger Things Saison 1 
Matt Duffer / Ross Duffer 
Netflix
USA, 2016 

mardi 26 juin 2018

Lola et le petit pou bleu - Isabelle Noisette / Soline Mogier (2017)

Merci aux Éditions Thot et à Babelio pour l'envoi de l'album Lola et le petit pou bleu dans le cadre de l'opération Masse Critique. 



Lola aime chanter ; du matin au soir, seule ou devant un public, et absolument tout ce qui lui passe par la tête. Même des chansons qui ne sont pas de son âge, même les airs d'opéra qu'elle n'est pas censée avoir avoir entendues et encore moins retenues. Ses parents sont surpris, voire inquiets lorsqu'elle entonne Yellow Submarine et Emmenez-moi, mais après tout, ça a l'air de lui réussir : à six ans, Lola est une petite fille épanouie.

Un jour, les poux font leur apparition à l'école ; la maîtresse de Lola demande aux parents de procéder à un shampoing spécifique afin d'enrayer l'invasion ! Comme tous les enfants, la fillette à l'opulente tignasse rousse ? brune ? à vous de voir, rechigne un peu mais finit par se plier à la règle.

Sauf que le lendemain, Lola n'arrive plus à chanter... C'est bien la première fois que ça lui arrive, depuis que les sons peuvent sortir de sa bouche ! Voyant que les jours passent et que le moral du petit rossignol de la famille reste en berne. ses parents l'emmènent chez le médecin, qui ne peut que constater sa bonne santé. Tout cela est aussi mystérieux qu'inquiétant...

Une héroïne pouilleuse

Dites-moi si je me trompe, mais je crois qu'on a tous eu dans notre vie une représentation négative des poux : ce sont des bestioles sales qui aiment squatter la touffe crados des gens qui ne se lavent pas. Quant aux petites particules noires qu'on ramasse sous nos ongles lorsqu'on se gratte la tête, ce sont forcément les crottes qu'ils ont pondues entre deux racines, n'est-ce pas ? Et pour couronner le tout, cette sale engeance saute allègrement de crâne en crâne ! Alors on fuit les pouilleux aussi loin que possible : pas de ça chez nous... A l'inverse, le pestiféré qui se sait atteint par le mauvais oeil ferme sa gueule et fait tout ce qu'il peut pour masquer cette tare à coup de shampoings et de peigne à poux.

Eh bien, une fois n'est pas coutume, dans Lola et le petit pou bleu, Isabelle Noisette et Soline Mogier prennent le contre-pied de cette image en partie injustifiée du pou. Bon, on est d'accord que la bestiole est un parasite dont il est nécessaire de se débarrasser : on est pas là pour faire un élevage non plus, hein ! Me faites pas dire ce que j'ai pas dit, bande de langues de vipère !

Au pire, l'application Pou est là pour ça...       
Ma mère adore !      
Les lecteurs appartenant à la génération Tamagotchi comprendront son enthousiasme.
Mais on s'éloigne des idées reçues où les gens soucieux de l'hygiène seraient épargnés. Ici, l'héroïne est porteuse d'un pou qui lui donne un pouvoir unique et qui participe à son bien-être : il lui souffle à l'oreille les chansons qu'elle fredonne à longueur de journée. Le fait de l'éradiquer la fait basculer dans la déprime, à tel point qu'il faudra qu'elle le réintègre dans sa chevelure pour retrouver la pêche. D'ailleurs, ce petit pou bleu joufflu nommé Pipo ressemble fort peu à ses congénères anxiogènes ; dans la touffe de cheveux roux de Lola (alleeeezz elle est un peu rousse quand même ? non ? Tiens ça fait longtemps que j'ai pas fait un billet "Roux Cools"), il apporte la touche de couleur semblable à celle qui égaye de petit monde de la fillette, lorsqu'elle chante...     

De l'univers de Lola à la réalité

Il s'en passe, des choses, dans la tête des enfants qui rêvassent, même si la réalité les rattrape toujours un peu trop vite. Dans cet album, le graphisme marque bien le contraste entre ces deux mondes qu'il faut bien concilier : lorsque Lola est occupée à chanter, elle est "peinte" dans un décor un peu flou qu'on dirait réalisé au pinceau.




En revanche, ses parents et le carnet dans lequel est inscrit le message de la maîtresse sont faits de traits nets et gris-noir, pour ne pas dire rudes : nous voilà parachutés dans le monde des adultes. On ne rêve plus, il est temps de se réveiller et d'agir... même si on n'en a pas très envie. 




Hormis l'originalité du sujet abordé on apprécie l'attachement des auteures à expliquer de A à Z la raison du mal être de Lola, ainsi que le retour de son bonheur.

Alors que beaucoup d'albums pour enfants se veulent poétiques et laissent une grande liberté d'interprétation, Lola et le petit pou bleu se veut précis et presque démonstratif... bien que ce soit une histoire à dormir debout qui y soit expliquée : Pipo le pou inspire Lola dans ses chansons, jusqu'au jour où, chassé par le traitement anti-poux, il saute sur le chat et y survit tant bien que mal jusqu'à ce que ce dernier vienne dormir dans la chambre de Lola. Ayant regagné ses pénates, il se niche à nouveau dans la tignasse de la fillette et lui redonne le goût de vivre. Ben oui, c'est logique, non ? Vous voulez une preuve ? Céline Dion. Voilà. Ce goût de la logique maintenue coûte que coûte dans la fiction est carrément désopilante.

Enfin un livre drôle et nécessaire qui permet de parler épouillage avec les petits sans aucun stress ! Ce bel album aux teintes qui varient au rythme des humeurs de son héroïne a le mérite de s'adresser aussi bien aux plus jeunes des chevelus qu'aux plus grands ! 

Sur ce, bonne nuit et désolée pour les fautes. Je relirai demain.

Vous aussi, vous avez la tête qui gratte ? 

NOISETTE, Isabelle ; MOGIER, Soline. Lola et le petit pou bleu. Editions Thot, 2017. 40 p. ISBN 978-2-84921-427-5





  

samedi 16 juin 2018

Ours mal léché


La fin de l'année scolaire approche, avec son lot d'examens stressants pour les jeunes ; j'ai du mal à trouver le temps d'écrire, et ça m'agace. D'ailleurs, est-ce vraiment une question de manque de temps ? D'autres options sont possibles : autocensure, difficultés d'expression liées à la fatigue, présence de yaourt dans le cerveau (qui a craché dans mon Yop ???), syndrome de la pinte frelatée...  



Heureusement, des spécimens sont là pour relever le niveau ! Cette année, j'ai été membre de jury pour un oral. Quand on dit que la roue tourne...

"Peux-tu citer un symbole de la République française ?

_ Pff... Euh, y a la meuf. Celle avec le drapeau, là... Maria ? Marina ?

- Presque ! 

_ Marianne ? 

_ OUI ! Bien bien... 




_Tu nous dis que tu comptes préparer un CAP Petite Enfance l'année prochaine, et du nous dis que tu es doué pour t'occuper des petits. Imagine : tu dois garder un bébé et il n'arrête pas de pleurer. Que fais-tu ?" 

Benjamin* se redresse sur sa chaise, les mains toujours sous la table. Plus tard, on verra qu'il triturait son portable tout en répondant aux questions, et on lui demandera de le ranger, parce que c'est quand même un examen, et que bon, voilà, bien qu'il ne soit plus tout à fait un élève du collège, il est tenu de respecter le règlement, et tout et tout... 

 "Bah, le p'tit, j'le pose sur mon ventre pour qu'il s'endorme !
_ ... 

_... Euh, et imagine que cette méthode ne marche pas ?

_ Ça marche toujours quand je fais ça.

_ Oui sans doute, mais voilà, cette fois-ci, va savoir pourquoi, tu as fait tout ce qu'il fallait, et pourtant il continue de pleurer ?

_ Je vous dis que ça marche toujours quand je le pose sur mon ventre !"

Une pointe d'agacement est apparue dans sa réponse.

_...

Le chrono tourne toujours, tandis qu'un silence de mort s'installe. 

Notre représentation mentale de la scène a pris tellement de place dans notre boite crânienne que nos questions potentielles ont giclé par les oreilles. Il nous faudra pas loin d'une trentaine de secondes pour reprendre contenance.


Puis nous choisirons de rester sur ce sujet qu'il maîtrise, visiblement, et nous l'interrogerons sur l'hygiène et les normes de sécurité qui s'imposent lorsqu'on a affaire à des jeunes enfants. Il soulignera à juste titre l'importance d'éviter de se droguer en présence de marmots, de veiller à éloigner une poussette des objets coupants, de ne pas exposer les nourrissons aux rixes et aux armes à feu. Après quoi nous le laisserons remettre sa casquette stylée et repartir, entre confusion et satisfaction. 

Difficile de savoir encore si Benjamin, mon chouchou officiel depuis quatre ans malgré et peut-être pour ses excentricités, deviendra puériculteur ou gérant d'un barber shop comme il le souhaiterait. D'ici dix-quinze ans, qui sait, si ça se trouve il sera à la tête d'un bar branché, beaucoup moins sur les nerfs et aussi attractif qu'un pot de miel pour sa clientèle de bears. Ce serait une belle revanche sur sa vie de merde ! 

Seuls Dieu et le Parcours Avenir peuvent savoir. 


* C'est pas son vrai nom !