samedi 15 avril 2017

Les Cités des Anciens 5 - Les gardiens des souvenirs - Robin Hobb (2012)


Surprise par l'épaisseur réduite du tome 5 des Cités des Anciens - Les gardiens des souvenirs _ 250 pages seulement ! je me suis laissée aller à un craquage livresque en m'équipant sans plus attendre des tomes 6, 7 et 8. Eh oui, quand l'édition française fait du petit bois avec de longs cycles romanesques pour les rentabiliser en vendant plus de volumes, ça donne l'impression d'avoir affaire à une série interminable ! Il y a quelques années, j'aurais pesté contre ce système _d'ailleurs j'ai du le faire dans un billet consacré à L'Assassin Royal, maintenant je suis assez blasée pour dire que chacun voit midi à sa porte. 


Illustration : Sébastien Hayez


Où est-ce qu'on en était ? 

A l'heure où les dragons et leurs gardiens posent leurs pieds aux abords de la mythique cité de Kelsingra, les peuples des Rivages Maudits se menacent et s'entre-tuent pour la survie du Duc de Chalcède. Ces braves gens n'ont pas bénéficié de l'héritage culturel de leurs ancêtres et, par conséquent, ils ne mesurent pas l'importance des monstres à écailles et des Anciens qui leur sont dévoués. A mi chemin entre l'humain et le dragon, ces formes d'êtres hybrides étaient vénérées jusqu'à leur disparition survenue des siècles plutôt, mais leur réapparition progressive ne leur donne plus droit qu'à un statut de bêtes de foire. Les dragons ne sont pas mieux lotis, puisque à présent les hommes osent les attaquer pour en récupérer les écailles et le foie... Il semblerait qu'un duc malade soit devenu plus important que les nouvelles générations de reptiles sacrée ! Pas de doute, les temps ont changé, et le respect des traditions a du se noyer quelque part dans le Fleuve du Désert des Pluies.




Faute de pouvoir s'y rendre _il faudrait pour ce faire que leurs dragons puissent voler, les gardiens s'installent aux alentours de la Cité ; enfin mis en sécurité, ils peuvent tenter de se projeter dans l'avenir.

Alise reprend ses recherches, même si elle n'a plus vraiment de quoi écrire, tandis que le capitaine Leftrin et le Mataf font machine arrière en direction de Cassaric pour se réapprovisionner en nourriture, vêtements, encre et autres produits de première nécessité. La femme cocue de Hest Finbok refuse de l'accompagner dans son voyage, car elle sait bien que le passage du marin aguerri dans la société des Marchands, même bref, va susciter l'attention des curieux. A son retour, il sera sans doute suivi de vaisseaux pilotés par des requins prêts à tout pour piller la cité sacrée afin de s'en mettre plein les poches. Leftrin prend douloureusement conscience que sa nouvelle compagne a fait passer son travail d'investigation avant leur idylle, mais il respecte son choix.

Sédric et Carson se sont installés dans une maisonnette abandonnée ; ils se réjouissent d'avoir leur propre espace, mais tous deux savent que le Terrilvillien se languit du confort dans lequel il a vécu jusqu'alors. De plus, leurs avis sur l'éducation de leurs dragons respectifs son divergents, même si tous deux tentent de leur faire gagner confiance et autonomie.

Thymara galère toujours autant avec Sintara. La dragonne caractérielle aimerait voler de ses propres ailes, vexée de voir sa gardienne enfourcher la Gringalette de Kanaï pour aller se promener dans la Cité. Or, pour apprendre à voler, il faut s'entraîner et prendre le risque de chuter ! Sintara est beaucoup trop fière et, par crainte du ridicule, elle préfère clamer qu'elle se fout totalement de ne pouvoir passer par dessus le ravin qui sépare le campement de la Cité des Anciens.






Changement de décor 

Ce cinquième opus des Cités des Anciens, on quitte le "huis clos" formé par les gardiens, les dragons et l'équipage du Mataf, pour renouer avec des personnages que nous avions perdu de vue depuis le tome 2, voire le 1. A mon avis, Robin Hobb a été bien inspirée de changer le décor au moment où on commençait à tourner en rond et à devenir aussi chèvres que les aventuriers du Fleuve !

D'autant plus que, faute d'action, le lecteur aura son compte de révélations : Hest Finbok se voit menacé dans sa demeure par un sinistre Chalcédien qui le croit de mèche avec Jess, le chasseur mal intentionné qui a fini bouffé par la petite dragonne Relpda. Le gars lui met sa race pour notre plus grand plaisir ; mais ce con de Hest a sûrement plus d'un tour de cochon dans son sac...

On avait quitté Malta Vestrit, (l'Ancienne à la crête érogène ^^) inquiète de n'avoir pas de nouvelles de son frère Selden. Effectivement, le sauveur et chanteur de la majestueuse Tintaglia, cette dragonne d'envergure qui nous avait fait rêver à la fin des Aventuriers de la Mer, est en bien mauvaise posture. Le jeune homme a vu son aspect physique considérablement modifié par sa transformation en Ancien, à tel point que des Chalcédiens l'ont enfermé après l'avoir assimilé à un dragon : s'il a des écailles, c'est qu'il est vendable ! Qui pourra le tirer de sa prison avant que le pire n'arrive ? Tintaglia ? Sûrement pas, elle est bien trop occupée à s'accoupler avec le dragon Glasfeu !  

"Il ne faut pas déranger un dragon qui lit"
Ni des dragons qui se reproduisent !


Vivre dans le passé 

Le titre "Les gardiens des souvenirs" fait sans nul doute référence à l'attitude du jeune gardien Kanaï, que les lecteurs les plus naïfs ont (presque) cru perdu à tout jamais après la crue du Fleuve. Le garçon en cours de transformation _grâce à la force de son lien avec sa dragonne Gringalette_ se prend déjà pour un Ancien et considère qu'il peut s'appuyer sans crainte sur les pierres de mémoire présentes dans la cité de Kelsingra. Eh oui, on retrouve ici une figure récurrente et passionnante de l'univers de Robin Hobb : la pierre de mémoire. Dans l'Assassin Royal, Fitz le héros avait fait les frais de leurs grands pouvoirs : en effet, elles ont pour particularité de garder les souvenirs de tous ceux qui sont passés à proximité d'elles, avec tellement de précision que celui qui les touche a l'impression de changer de peau et de vivre la vie d'un homme ou d'une femme du passé. Ce serait fun si ce n'était pas dangereux ! car celui qui "se noie dans les souvenirs" en restant trop longtemps au contact de la pierre n'aura plus aucun moyen de réintégrer sa propre vie.

Kanaï abuse de l'usage de la pierre, malgré les avertissements de Leftrin ; s'y appuyer est même devenu son passe temps préféré depuis son arrivée à Kelsingra, et il n'a de cesse d'entraîner Thymara dans sa nouvelle addiction. D'une part, il considère qu'il n'est plus un homme mais un Ancien, et qu'il est donc trop puissant pour être anéanti par des souvenirs ; d'autre part, pourquoi devrait-il s'accrocher à sa vie, qui n'a été que misère pendant des années ? L'ambivalence de Kanaï nous éclabousse la gueule, une fois de plus. Derrière son insouciance de façade, l'Ancien aux écailles rouges semble assez désespéré pour vivre par procuration, pour échanger sa propre existence contre celles d'autres jeunes gens, tellement plus trépidantes ! On le plaindrait presque, s'il ne rassurait pas ses lecteurs avec quelques courbettes humoristiques ou à l'aide de remarques tellement hors sujet que c'en est drôle !




En conclusion, je ne sais pas trop quoi penser du tome 5 des Cités des Anciens, si ce n'est qu'il me tarde de lire la suite : les voyages dans les souvenirs se sont toujours révélés passionnants dans le monde de Fitz et de tous les autres. On oublierait presque que l'histoire n'a pas avancé d'un poil : ce sera sans doute pour le tome 6 ! Un livre qui plaira aux vrais fans, plus que jamais.


HOBB, Robin. Les Cités Des Anciens 5 - Les gardiens des souvenirs. J'ai Lu, 2011. 256 p. ISBN 978-2-290-07036-9



BONUS TRACK
La question à 1 euro : épouillage ou épilation ??








dimanche 2 avril 2017

Dans la série "j'ai commencé par le 2 sans faire exprès" : Le Carnet de Théo - 2 - Chacun son style - Eléonore Cannone / Sinath (2012)


BOULET ! 

Image trouvée sur http://sofid.franprofits.com, un site pour créer des cartes de fidélité virtuelles (!)
Ouais ouais ! 


"Ce ne serait pas la première fois que tu commencerais par le tome 2, voire par le 5 !" Me direz-vous, et je ne pourrai que confirmer en vous renvoyant vers de précédents billets. Mais là, ce n'est pas ma faute !

L'histoire remonte au printemps 2014. En revenant, ma collègue et moi, du Ministère de la Justice où nous nous étions rendues pour récupérer un don d'ouvrages consciencieusement mis à disposition par la Direction de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, nous nous sommes empressées d'ouvrir le gros carton pour en extraire les surprises. Découvrir un lot de livres neufs est un moment particulièrement exaltant pour un documentaliste. Même lorsqu'on sait pertinemment ce qu'il contient. Bref, tout ça pour dire que parmi les romans sélectionnés par la DPJJ, nous sommes tombées sur le tome 2 de la trilogie Le Carnet de Théo - Chacun son style. Pas trace du premier volume, tant pis ! Peut-être avait-on considéré que le début des aventures de Théo était figurait déjà sur nos étagères ? 

Pour info, voici les titres et les dates de publication des trois volets : 

Le Carnet de Théo - 1 - Dans ma bulle (2011)
Le Carnet de Théo - 2 - Chacun son style (2012)
Le Carnet de Théo - 3 - Tous en scène (2013) 

Bon rythme ! Bravo à l'auteure Eléonore Cannone et à l'illustratrice Sinath. 

L'histoire 

Le Carnet de Théo - Chacun son style, c'est avant tout un bel objet d'environ 430 pages bien remplies agrémentées de nombreuses illustrations. 

En regardant la couverture quelque peu girly mettant au premier plan l'héroïne et l'un des personnages récurrents de l'oeuvre...  



... je n'ai pas pu m'empêcher de penser au couple phare de Lucile, Amour et Rock'n roll. Chacun ses références !

Lucile et Mathias, l'homme à la chevelure vanille fraise.
Passons.

Théodora alias Théo entre au lycée après avoir passé des vacances catastrophiques : ses parents ont divorcé, son meilleur ami l'a abandonnée en optant pour des études en internat, et son pseudo petit ami ne lui a pas donné signe de vie depuis plusieurs semaines. Pour couronner le tout, son projet de manga est au point mort, faute d'inspiration, d'organisation... Alors, pour tromper l'amertume et l'angoisse qui la guettent, elle décide de reprendre l'écriture de son journal, le fameux "carnet", dans lequel elle notera -et croquera son quotidien tout au long de l'année scolaire.

Le mois de septembre commence en fanfare. Entre la découverte de son nouvel emploi du temps, sa prise de repères au lycée et au sein de la classe, et les portraits au vitriol qu'elle dresse des professeurs et des élèves, Théo nous raconte avec humour ce qui ressemble fort à une rentrée des plus ordinaires... Cependant, au delà des grilles de l'établissement, sa vie se distingue quelque peu de celle de ses pairs : d'une, elle est amie avec un tatoueur japonais du nom de Takeshi, chez qui elle a fugué quelques mois plus tôt, apprend-on au fil des pages. De deux, elle est une artiste mangaka en devenir. De trois, c'est une vraie geek, riche de sa culture des jeux vidéos et des BD japonaises, De quatre, sa mère et elle ont du se replier chez sa grand-mère particulièrement baroudeuse pour son âge, depuis la séparation de ses parents. 

Une nuit, Sîn, le rockeur rebelle et libre qui l'a embrassée avant le disparaître lui envoie un drôle de texto. Résistera-t-elle à la tentation de lui répondre ? (non)  


Problèmes de riches ! 

Je sais ! Je me plains tout le temps du côté misérabiliste ou excessivement tragique que portent certains romans pour ados ; je suis toujours en quête d'une brise légère capable de souffler une transition potache entre deux chapitres. Logiquement, je devrais être pleinement satisfaite en lisant Le Carnet de Théo. Eh bien non, même pas ; d'abord, j'ai eu du mal à m'attacher à l'héroïne. Mais de quoi Théo se plaint-elle donc ? Elle a un Ipod, de l'argent de poche avec lequel elle s'achète le matos nécessaire à l'exercice de son art, une famille aimante, et à l'école, ça roule. Du coup, la jeune fille à la coupe design m'est d'abord apparue comme une petite princesse parisienne imbue d'elle-même _ elle se vante à plusieurs reprises d'être une excellente élève_ dont les principaux soucis se résument à savoir quand la femme de ménage va revenir lui cuisiner de bons petits plats, qui a bien pu avoir une meilleure note qu'elle en maths, et comment elle va faire pour ne pas étouffer dans une aussi petite chambre ? Mais qui m'a foutu cette gamine insupportable entre les lignes de ce bouquin ? Harry Potter aussi dormait dans un espace réduit, et sous l'escalier, en plus ! lorsqu'il passait l'été chez les Dursley, et il ne faisait pas tant de manières, lui !! 



Par la suite, j'ai laissé de côté mon regard d'adulte dénué d'indulgence pour accorder une nouvelle chance à Théo ; et bien m'en a pris. Au fil des semaines et des mois, la narration des aventures de la lycéenne devient plus profonde, plus consistante. On comprend que, derrière l'ado superficielle se cachent de vraies souffrances : celles causées par le manque d'un meilleur ami parti loin de la capitale, par l'expérience des relations faussées par l'intérêt _sa voisine de classe la colle à longueur de journée pour pouvoir pomper un maximum de devoirs sur elle, par la discorde qu'elle perçoit entre ses parents. Celles causées par la fatalité, aussi. En effet, Théo a perdu son frère alors qu'elle était trop jeune pour comprendre ce qui se passait et elle s'en veut de ne pas se souvenir de cette époque. Bien sûr, elle aimerait savoir ce qui s'est passé, mais le sujet est tabou dans la famille ; il est évident qu'elle ne pourra se sentir complète tant que le secret perdurera. Le silence sera-t-il brisé dans ce deuxième volume de la trilogie ? (oui)


Un bol de culture manga   

Voire une soupière


Même si l'obsolescence le menace aujourd'hui _Le Carnet de Théo - 2 est sorti en 2012, autant dire que pour un otaku c'est déjà de l'histoire ancienne, ce journal "nouvelle génération" est un vrai bouillon de culture nippone. On dénombre une petite trentaine de mangas, d'animes et de jeux vidéos auxquels l'artiste en herbe fait allusion au cours de ses "aventures" scolaires, amicales ou sentimentales, souvent pour décrire avec humour une situation ou un autres personnage. Les lecteurs connaisseurs du genre _et j'en connais une poignée au collège _ sauront aussitôt se réapproprier les références et se gausseront jusqu'à ce qu'étouffement s'ensuive. D'autres, comme moi, riront en différé après s'être reporté au "Dico de Théo" qui clôt l'ouvrage. Dans tous les cas, la blague fera mouche, soyez-en sûrs. 

Outre sa facilité à faire appel à sa culture manga pour donner encore plus de saveur aux propos de son héroïne, Eleonore Cannone secoue le cocotier du journal intime en mêlant écriture, référence de sons et contenus de textos ; en parallèle, l'illustratrice Sinath apporte sa pierre à l'édifice en parsemant le "carnet" de superbes dessins-échos aux événements relatés ou en nous faisant partager les croquis et projets de Théo. Mettez-moi tout ça en ligne, avec un petit lien hypertexte au bout de chaque référence littéraire ou musicale, et vous aurez un prototype de journal "augmenté". 

Image trouvée sur le site "L'Atelier Canson"
D'ailleurs, quelques conseils ici sur le matos du parfait mangaka.


Vous voulez en savoir un peu plus sur les seinen, les shonen et autres chibi ? Vous voulez apprendre quelques termes techniques ? Vous voulez savoir quels mangas il vaut mieux lire pour ne pas être trop "largué" sur la question ? Lisez Le Carnet de Théo, passez-le au crible, au pire étudiez de près le "Dico" final. Cela devrait vous enlever une belle épine du pied ! 

Ah, au fait, si vous aussi vous prenez le train en route et que vous commencez la lecture du Carnet par le deuxième volume, pas de panique ! Vous pouvez y aller sans craindre de problème de compréhension majeur _ et ça, c'est bien appréciable ! 

J'ai très peu parlé de Sinath, et c'est bien dommage car ses oeuvres valent le détour.


Eléonore CANNONE, Sinath. Le Carnet de Théo - 2 - Chacun son style. Rageot, 2012. 432 p. ISBN 978-2-7002-4267-6

vendredi 24 mars 2017

Les Cités des Anciens 4 - La Décrue - Robin Hobb (2011)


On critique, on critique, mais on continue à lire, toujours avec autant d'entrain... Nous voilà déjà au tome 4 des Cités des Anciens, intitulé "La décrue".



L'histoire 

Après avoir été emportés et ballottés au fil des eaux tumultueuses du Fleuve, gardiens et dragons retrouvent un semblant de quiétude. Ils ont subi de lourdes pertes et ont du être rapatriés à bord du Mataf ; pourtant, le moral est remonté et la vie a repris le dessus. La vivenef escortée de son armée de dragons de plus en plus forts redémarre au ralenti vers sa destination finale, après un temps de stagnation plus que nécessaire. On ne sait toujours pas si la fameuse cité de Kelsingra existe pour de vrai. On ne sait pas de quoi demain sera fait, d'autant plus que les éléments leur rappellent dans cesse que leur vie ne tient qu'à un fil. Alors on se libère des lourdes valises du passé et on prend le parti de profiter du moment présent. Cependant, et en dépit de leur conscience du danger, tous les protagonistes ont oublié que le vrai boss de l'expédition, c'est Mataf, le bateau vivant... Or, voyager sur une gabare qui refuse d'avancer n'a rien d'une partie de plaisir. 

Passage à l'acte 

Mais ce n'st pas si grave au fond, car les plaisirs, on peut les trouver ailleurs (, t'inquiète). Huis clos ? Décompression ? Manque ? Regrets ? Dans la Décrue, tout le monde tire son coup à l'exception de Thymara. Saluons au passage la force de caractère de ce personnage : il n'est pas évident de rester courtois face à tous ces adolescents mâles qui la frôlent de trop près, soucieux de bien lui renvoyer en pleine tronche leur déception d'avoir été éconduits ! Ses sentiments pour Tatou ont beau ne pas être très clairs, elle entend bien rester libre et maîtresse de son corps. Alors que la moche Alise tombe enfin dans les bras et dans les draps du capitaine Leftrin, Thymara reste la dernière des Mohicans féministes des Cités des Anciens. Les secrets bien gardés se mettent à prendre l'eau eux aussi ! Sédric n'en peut plus de sa conscience ; il se résout à informer Alise la nature de sa relation avec Hest ; la nouvelle cogne en plein dans sa fierté de marchande et la patience de son nouveau compagnon ne sera pas de trop pour lui redonner le sourire. Bien que douloureuse, cette révélation était nécessaire car, comme le dit Carson, "on ne peut rien commencer de nouveau tant qu'on n'a pas achevé l'ancien". 


La blague de beauf du vendredi soir


Les deux pieds dans le marais 

Petit à petit, l'image de Hest s'efface des pensées de Sédric. Le petit secrétaire précieux est d'autant plus motivé pour céder aux avances de Carson qu'il réalise que son ancienne relation relevait plus de la maltraitance que de l'idylle. On pardonnera à Robin Hobb sa tendance à tomber dans les clichés du couple gay _le doux Sédric souffrant sans oser le dire d'être toujours LE passif alors que Hest, le viril, le marié, le patron.. a l'exclusivité du maniement de pinceau. Enfin, passons. Retenons seulement que La Décrue aurait pu avoir pour titre Le Marais tant la communauté y est bien représentée: Hest, Sédric, Carson, Davvie et même le gardien Lecter (qui se tape Davvie, logique). Bientôt un dragon dans la fanfare ?

La gabare Mataf semble se plaire dans cet environnement marécageux _ça tombe bien, où ses gros pieds ne s'empêtrent pas spécialement. Oui, j'ai bien dit ses pieds. A moins que ce détail m'ait échappé dans les tomes précédents, cette fraction de l'histoire fait état, à plusieurs reprises, de cette "spécificité" de l'embarcation. Quand l'envie lui prend d'accélérer un peu la cadence et que l'eau du fleuve n'est pas trop profonde, il sort ses pattes et hop hop hop, tu me vois tu me vois plus ! Fantastique ce Mataf... Si vous aussi la chanson "Maman les p'tits bateaux qui vont sur l'eau ont-ils des jambes" vous a agacé au plus haut point sans que vous n'ayez jamais osé pointer du doigt sa débilité, sachez qu'on est deux. Robin Hobb a du fumer un peu sur ce coup là...  




Le livre du changement  

Si ça se trouve, c'est en posant des pattes sur Mataf qu'elle a du se dire que ce serait marrant de faire pousser des ailes à Thymara, et de transformer Kanaï en Ancien. Eh oui, on s'en doutait un peu : Kanaï et Gringalette ne sont pas morts, ils ont simplement été emportés plus loin que les autres ; cela leur a fourni l'occasion de découvrir... Kelsingra ! C'est en annonciateur, coloré à l'image de sa dragonne, que le jeune gardien frivole réintègre le groupe. Les autres parias ne sont pas en reste : plus ou moins consciemment, chaque dragon a "déteint" physiquement sur son protecteur en lui donnant de sa couleur ou de ses écailles ; très attaché à Relpda, Sédric a aussi bénéficié de cette évolution, bien que les origines de leur lien soient plus que douteuses. Les créatures rejetées par leurs pairs, quelle qu'en soit la raison, sont en passe de devenir des monstres sacrés qu'on croyait légendaires, aussi bien à Terrilville que dans le Désert des Pluies.     

Kelsingra ! Kelsingra ! 

Si vous n'aimez pas trop lire des scènes de cul, et encore moins les histoires de couples qui se font et se défont sur les lames de ton plafond, faites l'impasse sur ce volume. En quatre mots : Thymara est toujours vierge malgré l'insistance de Tatou, Graffe meurt, rejeté par son dragon, Kanaï revient pour les guider aux portes de la cité. Voilà. Ah, et Mataf a des grosses pattes ; ouais, ça m'a marquée...Vous pouvez donc passer au cinquième volume, qui paraît plus prometteur niveau action puisqu'on s'apprête à visiter la cité légendaire, Alise et son calepin en tête ! Sinon, eh bien vous vous éclaterez à voir les gens s'entre-essorer le cerveau pour savoir qui aime qui, et est-ce bien sage, d'abord ?

A suivre !

HOBB, Robin. Les Cités Des Anciens - La Décrue. Editions France Loisir. Vol. 4, 2011. 400 p. ISBN 978-2-298-05733-1



samedi 11 mars 2017

MANGA - Dans la série des clubs lycéens les plus dingues : le Club des Héros dans Hero Mask 1 - Yumika Tsuru / Takashi Okabe (2013)


Les lecteurs de mangas auront constaté un élément récurrent dans leurs BD préférées, du moins lorsqu'elles se déroulent dans un établissement scolaire : la présence de clubs divers et variés, plus ou moins farfelus. Il arrive même que le personnage principal soit d'ailleurs mis à l'épreuve pour valider son admission ou non dans l'un de ces cercles fermés _celui des adeptes de la pâtisserie, des lecteurs assidus de la bibliothèque, des dessinateurs, des chanteurs... mais aussi celui des airsofteuses ou des héros... C'est le cas dans le tome d'ouverture du manga Hero Mask, réalisé en 2012 par Yumika Tsuru et Takashi Okabe.     

Le Club des Héros : Hero Mask - 1 (Tsuru / Okabe) 





L'histoire 

Transféré dans un lycée en milieu d'année scolaire, Mirai endosse l'inconfortable costume du nouveau. Il est en stress, et, comme si cela ne suffisait pas, il a fallu qu'un motard furieux lui démonte sa tronche de fragile juste avant qu'il ne pose les pieds dans la salle de classe. Autant dire que l'avenir ne s'annonce pas des plus radieux pour ce héros qui n'en est pas un. 

Pour survivre aux situations d'échec, ce petit minable semble faire appel au souvenir d'un événement qui a marqué sa petite enfance : alors que son cornet de glace venait de s'éclater la tête la première sur le bitume, le laissant larmoyant, un gars habillé en super-héros est apparu, lui a offert le sien en guise de compensation, avant de s'évaporer dans la nature. Depuis, Mirai espère secrètement que son sauveur croisera à nouveau son chemin, même s'il s'est rendu à l'évidence : le miracle ne se reproduira pas. 

Heureusement pour lui, les plus costauds ne sont pas forcément ceux qu'on croit ; lorsque sa frêle voisine de classe se porte volontaire pour tenir tête à des bonhommes qui se sont introduits dans l'enceinte du lycée, bien décidés à en découdre avec le "nouveau", il ne donne pas cher de sa peau. Il ne sait pas encore que Lilico n'est rien moins que la "sauveuse" locale, présidente d'un "Club des Héros" qui sévit au lycée. Il semblerait que ces Supermen et autres Wonderwomen offrent leurs services et leur protection à la demande ; n'est-ce pas justement ce dont Mirai à besoin ? 

"Ouais, commence pas à te faire des films !"

Le masque 

En effet, Lilico expédie en colissimo les intrus tout aussi moches, balaises et méprisants les uns que les autres, non sans avoir ménagé le suspense, Alors que nous nous sommes habitués à voir les héros balayer les "méchants" en quelques instants, notons qu'ici la jeune Lilico se retrouvera en fâcheuse posture avant de gagner la bataille. Elle ne devra son salut qu'à sa confiance en ses pouvoirs, à son fan-club composé d'élèves et de profs... et à l'arrivée imminente des flics sur les lieux de la baston.    

Intrigué, Mirai essaie d'en savoir plus en serrant de près Kurumi la vice-présidente à gros seins, également meilleure copine de Lilico. Il apprend que la devise du club est de "combattre le crime" et , en découvrant le local, il constate que le mur est tapissé de "remerciements" de la police pour la qualité des services rendus ; voilà voilà... La visite est écourtée par l'intervention de Lilico, vachement moins accueillante que sa comparse bien que dotée elle aussi de bons pare-chocs, qui traite le garçon de "minable" réduit à attendre "qu'on vienne le sauver" plutôt que de prendre les choses en main. Boum. En même temps, il fallait bien que quelqu'un lui dise ce que le lecteur pensait depuis le début !  

La vanne prend des airs de déclic pour le "nouveau" ; à la sortie du lycée, alors qu'il se lamente après cette première journée laborieuse, un masque tombé du ciel lui atterrit sur le coin de la gueule. Il décide de le mettre une fois rentré à la maison... et se fait aussitôt griller par sa petite soeur qui le prend pour un adepte du SM. Peu importe, il se rend compte assez vite que ce masque lui donne une force extraordinaire. Une force qu'il va falloir gérer ! S'ensuit une série de situations loufoques où Mirai s'extasie devant son nouveau pouvoir : les amateurs des vieilles pubs pour Crunch auront de quoi se bidonner ! 




La force se suffit-elle à elle-même ? Vous avez quatre heures. 

Mirai, alias Hero Mask, constate dès le lendemain de ses première aventures nocturnes qu'il n'est pas le seul à posséder un masque surpuissant ; Lilico et un autre élève de la classe, nommé Akira et qualifié de "crétin" par ses pairs, en ont un, eux aussi. A la différence de Mirai cependant, qui a instinctivement décidé de se servir de son accessoire pour la bonne cause, il n'hésite pas à l'utiliser à mauvais escient : d'abord pendant les contrôles et lors des compétitions sportives, histoire d'exploser tranquillement ses adversaires. mais aussi... pour brutaliser la fille qui lui plait et la forcer à sortir avec lui. Ce sale bonhomme se dessine comme un pendant maléfique de notre brave looser. Comme quoi, la force et le pouvoir, c'est bien joli, mais tout dépend de ce qu'on en fait ! Akira sera le premier adversaire auquel Mirai devra se mesurer pour gagner sa place dans le Club des Héros.  


Splendide ! 

J'ai jamais vu ce film, et j'assume.

Comme vous le savez, je ne suis pas une grande fan de mangas ; j'en lis parce que les enfants en redemandent lorsqu'ils viennent au CDI et qu'entre les insultes, les seins et les culottes qui débordent des vignettes, il vaut mieux y regarder à deux fois avant de mettre ces petites bêtes-là en libre accès ! Pourtant, les scènes d'action de ce premier tome de Hero Mask m'ont permis de passer un bon moment : qui n'a jamais eu envie d'envoyer un distributeur de boissons à la gueule de quelqu'un qui nous agace ? qui n'a jamais rêvé de démolir un édifice d'une simple pichenette ? quelle fille frêle aurait refusé le pouvoir de mettre sa race à un colosse si on le lui avait proposé ? Bref, les lecteurs et spectateurs de comics où les héros font craquer les os et les murs dans le fracas en auront pour leur prix. On appréciera également la touche "girl power" d'une BD où les plus fortes physiquement, techniquement et mentalement sont des filles... qui n'aiment guère qu'on leur dise que sauver le monde n'est pas féminin ! 

Petit bémol cependant : les jupes et pantalons à carreaux, c'est pas une bonne idée. Non que je me soucie de la mode, d'autant plus que j'ai une belle collection de chemises à carreaux dans mon armoire, mais là ! Sa mère, ça pique les yeux !  

Bienvenue au LEGTA de Chamiers ! 

TSURU, Yumika ; OKABE, Takashi. Hero Maks 1. Editions Tonkam, 2013. Coll. "Young manga". 225 p. ISBN 978-2-7595-1132-7
   

dimanche 19 février 2017

Les Cités des Anciens 3 - La Fureur du fleuve - Robin Hobb (2011)


Parce que le Drake Azur va passer en mode libre dans Hearthstone, c'est à dire, en gros qu'on ne pourra plus faire l'inclure dans nos decks "de compétition", parlons de dragons qui restent, eux au moins ! Bienvenue dans Les Cités des Anciens 3, déjà ! "La Fureur du fleuve".   

Une carte tellement efficace _et belle ! Ca fait ch*er !!
Je m'en branle de l'équivalent en poussière arcanique, moi !!

Les dragons erratiques nés dans le Désert des Pluies sont tellement fidèles que les habitants n'ont de cesse d'essayer de s'en débarrasser. Les grands pontes ont donc sollicité les parias de leur société haut perchée pour, officiellement, les guider vers l'antique cité de Kelsingra dédiée aux dragons, et, officieusement, pour pousser bestioles et accompagnateurs vers la porte de sortie... Pour faciliter le transfert qui devra se faire par voie d'eau et par voir de terre, on a fait appel au capitaine Leftrin, à son vaisseau Mataf, à une "théoricienne" du dragon nommée Alise, et à son chaperon, le jeune Sédric. Le tome précédent nous avait raconté le démarrage de cette drôle d'expédition...    


Illustration : Robert Lintott
Editions Pygmalion, 2011


Où est-ce qu'on en était ? 

Alors que le caléchage des dragons mal formés se déroule plutôt bien, en dépit des chamailleries de leurs accompagnateurs, les éléments se déchaînent, mettant un bon coup de pied dans leur petite fourmilière flottante. En conséquence d'un tremblement de terre tout à fait incomparable à ceux vécus jusque là par les créatures du Désert des Pluies, le fleuve entre en crue très brusquement, cueillant les protagonistes en pleine action _qu'elle soit louable ou douteuse ; en effet, au moment où le cours d'eau s'emballe, emportant tout sur son passage, Leftrin est en train d'en coller une à Jess, le chasseur opportuniste qui en sait beaucoup trop long sur le passé du capitaine, tandis que Thymara console une Alise en pleurs, toujours prise entre raison et sentiments. Sintara regarde les deux femmes, contrariée : comment va-t-elle faire jouer la concurrence entre ses deux servantes si ces nouilles deviennent amies ? Les reptiles auront tout juste le temps de se mettre à l'abri avant d'être emportés par le courant, mais leurs gardiens seront moins chanceux. Le petit groupe, pas vraiment soudé mais un minimum solidaire va prendre des airs de radeau disloqué, avec toute l'angoisse que peut provoquer un drame aussi soudain. Quant au "pauvre"Sédric, il devra laver d'un plongeon dans les eaux acides sa mauvaise conscience, avec pour seule compagnie la petite dragonne qu'il avait quasiment vidée de son sang quelques jours plus tôt ! 

Pigeons, inquiétudes et fleuve en crue 

Si les titres les romans qu'on coupe et qu'on recoupe à loisir tombent parfois à côté de la plaque, ce n'est pas le cas de La Fureur du fleuve, bien au contraire. Ici, Robin Hobb évoque une catastrophe naturelle vécue de l'intérieur, c'est à dire qu'elle ne nous la décrit pas mais nous en donne une idée via le regard et les yeux affolés de ses personnages. Dans un premier temps, on accorde bien peu d'importance au tremblement de terre ; Leftrin et son équipage l'estiment costaud mais sans plus. A tel point que la crue du fleuve acide les surprend pour de bon. 

http://www.animallols.com 

Sur terre, que ce soit à Terrilville ou à Trehaug, les hommes avec et sans écailles souffrent du manque de visibilité de l'événement et des problèmes de communication aggravés par ce bon tour de la nature. Nous en avons un aperçu grâce à Erek et Detozi, les gardiens des pigeons messagers dont la correspondance ouvre chaque chapitre. Je ne sais pas si j'en avais parlé dans les précédents billets consacrés aux Cités des Anciens, mais leur parenthèse épistolaire, calée entre chaque nouvelle partie du roman, est une petite particularité de la série. Vous aviez pu découvrir les "légendes" des Six Duchés posées comme des enluminures au début des chapitres des L'Assassin Royal, et vous étiez sans doute restés dubitatifs face à l'épopée des serpents de mer amnésiques séparant les différentes scènes des Aventuriers de la Mer. Ici, vous aurez droit aux réflexions croustillantes des oiseliers maîtres des la communication qui assurent la diffusion des infos entre Terrilville et le Désert des Pluies _ et soyez-en sûrs, ils ne manqueront jamais de joindre des messages personnels échanges officiels. Grâce à eux, on comprend que le voyage anormalement long d'Alise et de Sédric inquiète leur entourage ; on mesure également la violence du tremblement de terre et de la montée des eaux du fleuve, qui amène Detozi à considérer dragons et gardiens comme perdus à tout jamais.

"Nous n'avons jamais connu une crue comme celle qui vient de nous frapper. [...] Les ponts et la Salle des Marchands ont subi des dégâts considérables. Je pense que nous ne saurons jamais ce que sont devenus les dragons et leurs gardiens".   

Ces petits interludes sympathiques m'ont fait penser à la correspondance d'Usbek et Rica décrivant avec ironie la société de leur temps dans les Lettres Persanes. Mais bon, vite fait hein ! Ca n'a absolument rien à voir !


Attention Spoiler  à partir du paragraphe suivant... 






Le choix de ne pas choisir 

Dans La Fureur du fleuve, tout le monde a peur et passe à la bagne avant d'avoir eu le temps de dire "fromage". Les parias baroudeurs stressent en comptant les disparus. Pourtant, plus de peur que de mal : un gardien mort, un autre disparu avec son dragon, et un chasseur mangé. Une broutille ! Du coup, les cerveaux et les hormones continuent à bouillir sous les casques des plus jeunes voyageurs, et a fortiori sous celui de la caractérielle Thymara. La fille à écailles ne supporte pas le côté bestial de ses compagnons de route, qui ont su tirer parti de leur mise à l'écart en s'affranchissant des règles sociales, et en baisant dans tous les coins. Son copain Kanaï ayant disparu dans le raz-de-marée, elle comprend qu'elle devient "prenable" pour tous les autres garçons seuls de la troupe. Voyant que ces petits branleurs lui tournent un peu autour, Graffe le chef de meute l'encourage à en élire un : certes, elle sera contrainte de coucher avec un gars qu'elle n'aime pas, mais ça aura le mérite d'éviter qu'elle ne se traîne un essaim d'abeilles au cul jusqu'à Kelsingra. Même son grand ami Tatou lui confirme cette solution de fortune... A l'issue de ces drôles de conversations menées les pieds dans l'eau acide, entre deux sessions d’éviscération de poisson morts, Thymara est doublement outrée : d'une part, elle est scandalisée de devoir renoncer à sa liberté pour avoir la paix. Si les autres se sont résolues à se maquer pour éviter de viol, elle ne compte pas en faire autant ! D'autre part, elle réalise que tout le monde a tiré son coup, ou s'est fait tringler depuis le début de l'aventure, sauf elle ! Entre dégoût de vivre dans un baisodrome et sentiment d'être la seule conne à avoir gardé ses morpions pour elle, la jeune fille fulmine mais tient le coup ! Beaucoup plus qu'Alise à qui on aurait pu attribuer ce rôle au tout début de l'histoire, elle incarne la fille peu soucieuse des attentes sociales et libre de faire ce qu'elle veut de son corps...



Parallèlement, les liens se créent et se renforcent entre les personnages, quels que soient leur nature ; il faut dire que dans l'épreuve, les situations ambiguës deviennent claires comme de l'eau de roche ; Sintara, la dragonne manipulatrice désireuse de susciter l'envie et la jalousie chez ses deux gardiennes, n'hésite pas à sauver la vie de l'une d'elle. Qui l'eût cru ? Sûrement pas elle. Thymara et Tatou se réconcilient et se rapprochent, maintenant que Jerd, enceinte, a officialisé sa liaison avec Graffe. Alise et Leftrin ne vont pas tarder à conclure (malgré les malentendus persistants, ahah). Même Sédric semble avoir un sérieux ticket avec le chasseur Carson, mais ne s'en rend absolument pas compte ! Le bear lui tend des perches de quinze mètres, mais il ne les saisit jamais.. Il semblerait que le précieux secrétaire de Hest soit quelque peu repoussé par la grosse bebar de son soupirant... Par contre, il découvre qu'il est capable de communiquer très nettement avec Relpda, la dragonne cuivrée...


Hagrid, le semi-géant sympa dans Harry Potter

Nous avions dit que le premier tome des Cités des Anciens était un éloge des déphasés. Le deuxième, la consécration des faibles. Eh bien, La Fureur du fleuve, ce sera le livre des moches ! Thymara et Alise comprennent toutes deux qu'on peut être moche et/ou recouvert-e d'écailles, et pourtant désirable. De toute façon, la notion de beauté devient vite dérisoire après un bain dans les eaux acides, dont on ressort forcément la gueule boursouflée...

Une fois n'est pas coutume, Les Cités des Anciens 3 - La Fureur du fleuve m'a un peu agacée : on tourne beaucoup trop autour des histoires de coeur des uns et des autres ; les états d'âme des personnages sont déroutants pour qui a connu l'histoire simple et profonde de Fitz et de Molly, et pour qui a pris la mesure de la passion dévorante du Fou. Cela dit, L'Assassin Royal, Les Aventuriers de la Mer et les Cités des Anciens sont trois oeuvres clairement distinctes qu'on ne peut comparer, bien qu'elles aient été écrites par le même auteur. Soyez-en sûr, les amateurs de Robin Hobb trouveront sans doute que ce troisième tome tient toutes ses promesses !
A vous de vous faire une idée.   

Robin HOBB. Les Cités des Anciens 3 - La Fureur du Fleuve. Pygmalion, 2011. Trad. A. Mousnier-Lompré. 359 p. ISBN 978-2-7564-0419-6



mercredi 15 février 2017

Matraque Chantilly : journal STOP - Marius Loris (2017)



En ce jour de Saint Valentin... 
 Ahah, même pas, on est déjà le 15 officiellement. 
Tant pis pour Cupidon, il l'aura dans la boite à Toblerone cette année... 



En ce jour, donc, 
et dans le cadre de l'opération Masse Critique, je tenais à remercier Babelio et l'Atelier de l'Agneau pour l'envoi de Matraque Chantilly : journal STOP, curieux ouvrage poétique publié par Marius Loris début 2017. 




Oh, je ne dirai pas que j'ai lu cet ouvrage facilement, au contraire. Bien que l'épaisseur du livre, son étiquetage au genre "journal" et la taille des caractères m'aient conduite sur les pentes glissantes de la suffisance, il a fallu m'y reprendre à deux fois pour bien entrer dans le texte et j'ai cru que je n'allais pas arriver à ficeler un billet critique dans le délai imparti _trente jours, tout de même ! 

L'auteur nous donne à lire le journal qu'il a tenu du 15 mars au 23 juin 2016 ; quand on vit au coeur de l'effervescence parisienne des manifs de contestation de la loi travail, au rythme d'une population qui craint les attentats autant qu'elle souffre de la situation d'état d'urgence, on a forcément pas mal de choses à dire. Mais encore faut-il être capable de coucher sur papier les particules de cette singulière ambiance, et avec les bons mots, s'il vous plaît. 

Marius Loris y parvient fort bien, d'une manière toute personnelle et très imagée ; lorsqu'il arpente les rues de la capitale sous un ciel changeant et dans une atmosphère électrique, rien n'échappe à son regard et à sa plume : petits commerces, visages remarquables à défaut d'être remarqués, grévistes furieux encadrés de très très près par la police... 

Les revendications sociales, les injustices n'empêchent pas la roue du temps de tourner pour tout le monde, vers l'avant ou vers l'arrière, voilée ou pleine. Se battre pour les autres, immortaliser leur combat par la poésie, oui. Utiliser ce dessein altruiste pour n'avoir pas à faire face à sa propre vie : non. Dans Matraque Chantilly - Journal Stop, le poète alterne entre les pages consacrées à la révolte populaire contre les abus des intégrismes, des politiques et des CRS, et celles relatant ses états d'âme : phase de deuil suivant à la perte d'une personne chère, la nostalgie, évocation d'un week-end au vert, agacement de l'artiste confronté à un manque d'inspiration passager..   



Comme le titre l'indique, le "journal" Matraque Chantilly est ponctué de STOP. A y regarder de plus près, il semblerait que très souvent ce "STOP" remplace le point final d'une phrase, si bien qu'on croirait que le texte est destiné à être dicté à un opérateur télégraphiste. Ce choix d'écriture donne une impression de tassement des mots et des idées, de vitesse puis d'arrêt brutal, pour mieux repartir _mais pas forcément dans le même sens. En fait, ce journal étendu entre mars et juin 2016 ressemble, de loin, au long cortège d'une manifestation qui avance à petits pas, interrompue puis poussée vers son point de rassemblement, avant d'être bloquée par les forces de l'ordre. Un pas en avant plein de tension, deux pas en arrière malgré les intentions belliqueuses, suivis d'une pause qui nous permet de ne pas louper toutes ces situations incongrues et risibles qui font le charme de la capitale lorsqu'elle s'agite. 

N'appréciant guère la poésie, j'ai du passer à côté d'une multitude de prouesses réalisées par l'artiste ; beaucoup de références ont du m'échapper. Il est possible que je vous parle très mal d'un livre qui mérite bien d'être lu. Alors je me contenterai de vous dire que j'ai été touchée, sans trop savoir pourquoi, par pas mal de phrases et d'images contenues dans Matraque Chantilly : journal STOP. 

Dont celles-ci : 
"la météo est changeante, pas la révolte. STOP" 
"L'amitié est un métier difficile mais c'est peut-être la seule voie STOP"
"(preuve que le paradis n'existe pas ou alors c'est une euthanasie cérébrale avec moutons roses)"


Ca sonne bien, ça sonne juste à nos oreilles. Voilà. Pour les arguments, désolée mais faudra repasser demain ! A votre tour d'essayer de dompter cette licorne écumante qui rue dans les brancards de son époque...  


Marius LORIS. Matraque Chantilly : journal STOP. Atelier de l'Agneau, 2017. Coll. Architextes. 94 p. ISBN 978-2-37428-001-1 


dimanche 5 février 2017

Divergente 1 - Veronica Roth (2011)


Bien résolue à me taper tous les romans pour ados qui "marchent", histoire de savoir de quoi je cause lorsque les élèves me demandent s'ils sont au CDI, ou si on peut les acquérir, j'ai récemment lu le tome 1 de Divergente. Ecrit par la jeune Veronica Roth en 2011 _et à seulement 22 ans, le roman en question fait partie de ces livres qu'on achète les yeux fermés, parce qu'ils sont devenus incontournables un poil avant ou après leur adaptation cinématographique. Ces livres qui sortent par pavés et qu'on ne prend par toujours le temps d'ouvrir...  



L'histoire 


Après des siècles de guerres et de discorde, les hommes ont trouvé un semblant d'équilibre en mettant en place une société utopique : ils se sont répartis en cinq "factions" autonomes mais complémentaires les unes des autres. Ainsi, le pouvoir est détenu par les Protestants Altruistes, femmes et hommes capables de faire abstraction d'eux-même pour mieux aider leur prochain ; les Vantards Audacieux agissent, mettent en application ou exécutent les ordres _sans oublier d'ajouter une touche spectaculaire à leurs mouvements. Le reste du temps, ils font du sport et comparent leurs tatouages. Les Intellos Erudits détiennent la culture et le savoir, et ont pour mission de faire avancer la recherche. Les Gens sans filtre Sincères ne savent pas mentir, pour le meilleur et pour le pire ; la justice, c'est leur boulot. Enfin, les Paysans Fraternels ont le monopole des matières premières et apportent une touche sociable à ce monde cloisonné. Chaque faction travaille pour les quatre autres autant que pour elle-même, poursuivant un but commun : le bien-être de tous. Vu de loin, ça roule parfaitement. Par contre, si l'on regarde de plus près...

Utopia - Thomas More

Béatrice est née parmi les Altruistes. Elle a seize ans et, comme tous les jeunes de sa tranche d'âge, le moment est venu pour elle de choisir sa faction : elle a la possibilité de rester une Altruiste ou de rompre avec sa famille pour entrer dans un groupe qui sera plus en adéquation avec sa personnalité. Afin  de les aider à faire leur choix, tous les adolescents passent un test de simulation individuel et confidentiel. Autant ne pas se louper car, quoi qu'il arrive, on ne peut plus revenir sur sa décision une fois qu'elle est prise. Béatrice est en panique car, contrairement à son frère aîné Caleb, elle ne se sent pas Altruiste dans l'âme... mais pas Audacieuse non plus, ni Fraternelle, ni Sincère, ni Erudite. Quant au test, il ne lui révèle rien sinon une information qu'elle doit s'efforcer de cacher : elle est "Divergente", c'est à dire qu'elle n'est faite pour aucune faction _ou bien pour toutes... Quoiqu'il en soit, son instructrice lui fait bien comprendre que cette particularité est aussi rare que dangereuse, et qu'elle a tout intérêt à la masquer.

Le jour de la cérémonie du Choix, et après bien des hésitations, Béatrice opte pour la faction des Audacieux. Oui oui, celle des fous furieux qui courent partout et sautent des trains en marche au risque de se péter la gueule juste parce que c'est fun. Le choc culturel est immense pour cette jeune fille un poil coincée du cul et pas sportive outre mesure, et plus encore pour ses nouveaux copains de faction peu habitués à côtoyer les "Pète-sec" _surnom péjoratif donné aux Altruistes. Le parcours du combattant commence dès la fin de la cérémonie avec un départ au pas de course pour choper un wagon censé les amener la Fosse, QG des jeunes Audacieux _ou presque, puisqu'il faudra passer l'épreuve du saut dans le vide pour visiter les lieux. Les nouveaux y suivront une formation accélérée afin de se familiariser avec l'esprit de la faction. Au menu : combat, sport et programmes de simulations où chacun affronte virtuellement ses peurs pour mieux les apprivoiser _ou pas.




Dans cette jungle où la loi du plus fort est toujours la meilleure, Tris _c'est ainsi qu'elle se fait appeler à présent, s'associe avec d'autres néo-audacieux dépaysés : Christina et Al, venus de la faction des Sincères, Will, un Erudit. De là à parler d'amitié... D'autres, comme Peter, deviennent rapidement des ennemis à abattre. A l'issue de leur initiation, les meilleurs d'entre eux intégreront la faction des Altruistes pour de bon. Les autres seront rejetés comme des merdes et deviendront des "sans faction". Etre un "sans faction" revient au même qu'appartenir à la caste des Intouchables en Inde, ou devenir SDF : c'est la hantise de tout le monde.

Malgré son physique chétif, Tris arrivera-t-elle à se faire une place au soleil ?  


Pourquoi ça marche ? 


Quelques années après sa sortie, Divergente est un roman toujours aussi apprécié des jeunes lecteurs _pour peu qu'ils n'aient pas peur d'ouvrir un livre de 450 pages. Pourquoi donc ? Après croisement des avis d'élèves et d'une lecture de l'oeuvre, les raisons du succès se dessinent tranquillement.




Déjà, Tris est une héroïne en devenir à laquelle il est facile de s'identifier : comme beaucoup de filles de seize ans, elle se sent moche, faible et ordinaire. Le regard des autres confirme sa piètre image d'elle-même ; ses échecs aux premières épreuves l'amènent à se classer dans les derniers et à se secouer pour rattraper son retard. Mais lorsqu'elle parvient à s'illustrer, à force de motivation et de travail, elle gagne le respect de ses pairs _et leur haine par la même occasion, puisqu'elle devient alors une rivale dangereuse. Pour le jeune lecteur, Tris est une source d'espoir et d'optimisme extraordinaire : en quelque jour, elle passe du statut de fillette nulle et maigre à celui de jeune femme forte et musclée _bonne à taper dans l'oeil de l'instructeur. 

Parlons-en, du prof ! Dans Divergente, le système scolaire se reproduit, bien qu'on semble faire abstraction des cours sans que ça manque à personne : on va pas commencer à faire le boulot des Erudits. On a quand même des dortoirs, une cantine où on mange des hamburgers, des petites soirées clandestines sympas et des instructeurs âgés de dis-huit ans, tous deux bien musclés, mais très différents l'un de l'autre. Quatre, le premier, est d'un naturel bienveillant bien que glacial au premier abord. Eric, le second, est un tortionnaire gueulard et sadique. Les novices sont classés et reclassés régulièrement au fil de leurs performances, histoire de maintenir l'esprit de compétition. En gros, on retrouve les repères du collège et du lycée en filigrane de la Fosse humide et métallique ; c'est toujours un peu rassurant pour le lecteur.


C'est gratuit ! Enfin, plus qu'un vrai...

Ensuite, l'histoire de Tris est celle d'une fille qui s'émancipe de sa famille, en dépit de son jeune âge. A la manière de Harry Potter lorsqu'on lui pose le Choixpeau magique sur la citrouille, elle hésite, pèse le pour et le contre, réfléchit. Après avoir refait le film de sa vie, culpabilisé vite fait sur la nature-même de son hésitation; s'être demandé jusqu'à quel point les vieux risquaient de faire la gueule, avoir estimé qu'elle ne se sentait pas capable de changer de vie, et puis en fait si, elle coupe le cordon et signe pour la gonflette et les tatoos. Elle résout alors le dilemme qui frappe tout le monde un jour ou l'autre : faut-il partir pour suivre sa propre voie, être assez égoïste pour faire faux bond à ses proches, ou rester près d'eux au risque de faire une croix sur ses projets personnels ?  

Bon, sachant que, d'après le dictionnaire Larousse en ligne, la divergence est soit la "situation de deux lignes, de deux rayons qui vont en s'écartant", soit une "différence, un désaccord d'opinion", ou, en géographie, un "courant marin qui s'écarte vers l'extérieur", Tris est un peu dans la merde quant à l'itinéraire à suivre pour réaliser son destin. Pourtant, parce qu'elle est différente et n'entre dans aucune des cinq cases sociales, elle montre les limites du système et présente un danger. Au fil des chapitres, on s'éloigne petit à petit du quotidien quasi scolaire des "apprentis" Audacieux pour s'infiltrer dans les rouages d'un univers trop bien organisé. On comprend que les Erudits sont en passe de déclarer la guerre aux autres, et notamment à ceux qui détiennent le pouvoir : les Altruistes. La faction d'origine de Tris. Celle qu'elle a failli ne pas quitter. Du haut de ses seize ans, et avec le soutien du beau Quatre, elle se sent investie d'une mission : contrer les desseins maléfiques d'une poignée de grosses têtes. 

Enfin, les personnages de Divergente apprennent à reconnaître leur peurs, à les maîtriser et si possible à les éradiquer via des sessions de simulation fort éprouvantes. Les fans de Matrix auront une légère impression de déjà-vu : après injection, les Audacieux basculent dans un monde virtuel où on leur balance à la gueule leurs pires terreurs : enfermement, noyade, animaux sauvages, rencontre avec des personnes craintes ou détestées... Libre à eux de se laisser terrasser, ou de prendre conscience qu'ils peuvent les vaincre avec leur seule force mentale. On ne manque pas d'être fasciné par l'écriture de ces scènes de simulations, qui donnent à réfléchir sur l'origine des peurs et la possibilité de s'en débarrasser. 

Matrix (1999)
Un poil moins trash que le Labyrinthe, un peu moins nunuche que Journal d'un vampire, Divergente est au final une lecture distrayante. Il s'agit, certes, d'un roman destiné aux jeunes adultes, mais il a l'avantage de sonner juste dans son traitement des personnages adolescents et d'accrocher son lecteur grâce à une histoire riche en rebondissements. Il me paraît également intéressant pour qui chercherait une nouvelle manière d'aborder les notions d'utopie et de contre-utopie... A suivre ! 


Bon, voici la vraie bande annonce de l'adaptation cinématographique de 2014...


Edition utilisée 
Veronica ROTH. Divergente 1. Nathan, 2015. ISBN 978-2-09-255298-8