lundi 10 octobre 2016

Dans la série "T'as intérêt à aimer le bleu !"Alexis, Alexia...Comme un baiser fait à la nuit - Achmy Halley (2004) / L'infirmerie après les cours 1 - Setona Mizushiro (2008)

Du haut de ses douze jours, le petit Paul a déjà une sacrée garde robe de babygros bleus et de polos de rugby. Il dort dans une chambre bleue avec des rideaux bleus ornés de petits avions. La seule veste saumon qui lui ait été offerte "par erreur", se repose elle-aussi, bien cachée, se réservant pour la future "petite sœur". Tant de conditionnement m'a fait penser à deux récentes lectures, où l'on nous rappelle que, heureusement ! tout n'est pas si simple.

 Alexis, Alexia... Comme un baiser fait à la nuit - Achmy Halley (2004) 



Jusqu'à cet été, Alexis était le fils parfait : efficace dans les études, champion de plongeon acrobatique et doté du corps d'athlète qui va avec, proche de ses parents, calme et posé... peut-être trop pour un gars de seize ans ? Mais à présent, les vacances familiales en Lozère perdent de leur attrait, et la compagnie de ses proches l'agace plus qu'autre chose. Alexis est perdu, incapable de trouver ce qui relie son âme à cette enveloppe charnelle qui ne suffit pas à le définir. Il a besoin de s'isoler, de se dissoudre dans son élément de prédilection _l'eau, pour découvrir toutes les facettes de lui-même. Cette quête d'identité l'amène à répondre à une petite annonce parue dans le journal : Yvan, un détenu âgé de vingt-sept ans, cherche une correspondante afin de rompre sa solitude. Il décide alors de laisser s'exprimer Alexia, cette femme si différente d'Alexis qui existe en lui. Où ce petit jeu les emmènera-t-il ? De son côté, le prisonnier au grand coeur se confie sans réserve sur sa vie passée, sur l'événement qui l'a mené en taule et sur la perspective d'avenir qui le maintient en vie : rejoindre ses frères les Indiens d'Amérique. En attendant, il demande à Alexia de l'appeler Tonnerre Fou, et non plus Yvan.

Ce roman court, dont la fin ouverte nous invite à imaginer toutes les suites possibles, s'adresse plus aux jeunes adultes qu'aux enfants... et idéalement à ceux qui connaissent un peu l'oeuvre de Marguerite Yourcenar. En effet, les allusions à l'auteure des Mémoires d'Hadrien parsèment l'oeuvre ; on ne s'en étonne pas lorsqu'on apprend qu'Achmy Halley a étudié de près ses travaux avant de se lancer dans la littérature. Le prénom Alexis fait d'ailleurs écho à son roman épistolaire : Alexis ou le traité du vain combat. 

Il me semble qu'Alexix, Alexia... Comme un baiser fait à la nuit soulève des questions que tout jeune est amené à se poser : qui suis-je ? Quelle différence y-a-t il entre un homme et une femme ? Qui serais-je si je relevais d'un autre genre ? Pourquoi mon esprit n'est-il pas en harmonie avec mon corps en évolution ? Jusqu'où dois-je aller pour faire plaisir à mes parents ? Suis-je capable de prendre mes propres décisions _et de faire un truc complètement fou ? En ce sens, il est intéressant à lire, même si la brièveté de l'oeuvre nous laisse sur notre faim : qui est vraiment Yvan ? quelle sera sa réaction lorsqu'il apprendra qu'Alexia a en fait, l'apparence d'un jeune homme ? Ce n'est pas spoiler que ne dire qu'on n'aura pas de certitude à ce sujet... et c'est un peu frustrant.

Achmy HALLEY. Alexis, Alexia... Comme un baiser fait à la nuit. Le Livre de Poche Jeunesse, 2004. Coll. Histoires de vie. 95 p. ISBN 2-013-2238-6



L'infirmerie après les cours 1 - Hokago Hokenshitsu (2008) 




Comme Mashiro ne sait pas vraiment s'il est un garçon ou une fille, il a décidé de se construire une virilité exacerbée pour se raccrocher au genre masculin, celui qu'il s'est choisi. Mais son corps revient à la charge, ramenant à la surface des problèmes qu'il pensait avoir écartés : si la nature l'a doté du torse d'un homme, il a aussi la chance de voir ses règles apparaître. Ce grand événement le force à quitter le club de kendo où il avait pourtant trouvé sa place... aura-t-il également un impact sur la vie au lycée, où son identité masculine n'avait pas lieu d'être remise en cause jusque-là ?

Est-ce une chance ou non ? Mashiro n'est pas scolarisé dans une école ordinaire : là bas, on ne sanctionne pas les années d'études par un diplôme, mais par la réussite d'une quête personnelle que chaque élève poursuit lors d'un passage hebdomadaire à l'infirmerie du sous-sol. Une fois que les ados ont réglé leurs comptes avec eux-mêmes, ils sont jugés "prêts" à quitter le lycée.

Lors d'un premier entretien avec une infirmière des plus mystérieuses, Mashiro boit un breuvage "qui sent bon" mais qui le plonge dans un sommeil agité où il vit un affreux cauchemar. A l'issue de son périple onirique, dans lequel il porte un uniforme de fille, il se fait planter sauvagement par un gamine dépenaillée.. qui s'avérera être Kureha, une de ses copines de classe. En voilà déjà une qui connaît son lourd secret. Saura-t-elle tenir sa langue ?

Il ne faudrait surtout pas que la nouvelle arrive aux oreilles de So. Mashiro veut absolument éviter d'avoir maille à partir avec ce beau ténébreux qui passe sa vie à le chercher. Parce que, même s'il est capable de s'agacer et se battre sans problème contre lui, il sait qu'il perdra car au fond... il n'est qu'une fille, il est faible. Que peut-il faire contre sa nature ? Ce manga fantastique, où les personnages semblent résoudre leurs problèmes existentiels dans des rêves qu'ils partagent, bouleverse les clichés qui pourrissent les genres : la femme est une brave soumise, le bonhomme utilise sa force physique  pour taper sa dame ou violer des enfants. L'air de rien, la bande de lycéens torturés pourrait bien faire cogiter nos boutonneux chéris... qui ne sont jamais très loin de ces grossières représentations.

L'infirmerie après les cours 1 passe très bientôt en comité d'intégration _ou non ! au CDI. Son sort est maintenant entre les mains des mangavores du collège ; autant dire que je ne m'inquiète pas trop pour lui !


Setona MIZUSHIRO. L'infirmerie après les cours 1. Asuka, 2008. "Shojo". ISBN 2-84965-130-3



Bonne nuit les petits !! 


Dans la série "T'as intérêt à aimer le bleu !"Alexis, Alexia...Comme un baiser fait à la nuit - Achmy Halley (2004) / L'infirmerie après les cours 1 - Setona Mizushiro (2008)

Du haut de ses douze jours, le petit Paul a déjà une sacrée garde robe de babygros bleus et de polos de rugby. Il dort dans une chambre bleue avec des rideaux bleus ornés de petits avions. La seule veste saumon qui lui ait été offerte "par erreur", se repose elle-aussi, bien cachée, se réservant pour la future "petite sœur". Tant de conditionnement m'a fait penser à deux récentes lectures, où l'on nous rappelle que, heureusement ! tout n'est pas si simple.

 Alexis, Alexia... Comme un baiser fait à la nuit - Achmy Halley (2004) 



Jusqu'à cet été, Alexis était le fils parfait : efficace dans les études, champion de plongeon acrobatique et doté du corps d'athlète qui va avec, proche de ses parents, calme et posé... peut-être trop pour un gars de seize ans ? Mais à présent, les vacances familiales en Lozère perdent de leur attrait, et la compagnie de ses proches l'agace plus qu'autre chose. Alexis est perdu, incapable de trouver ce qui relie son âme à cette enveloppe charnelle qui ne suffit pas à le définir. Il a besoin de s'isoler, de se dissoudre dans son élément de prédilection _l'eau, pour découvrir toutes les facettes de lui-même. Cette quête d'identité l'amène à répondre à une petite annonce parue dans le journal : Yvan, un détenu âgé de vingt-sept ans, cherche une correspondante afin de rompre sa solitude. Il décide alors de laisser s'exprimer Alexia, cette femme si différente d'Alexis qui existe en lui. Où ce petit jeu les emmènera-t-il ? De son côté, le prisonnier au grand coeur se confie sans réserve sur sa vie passée, sur l'événement qui l'a mené en taule et sur la perspective d'avenir qui le maintient en vie : rejoindre ses frères les Indiens d'Amérique. En attendant, il demande à Alexia de l'appeler Tonnerre Fou, et non plus Yvan.

Ce roman court, dont la fin ouverte nous invite à imaginer toutes les suites possibles, s'adresse plus aux jeunes adultes qu'aux enfants... et idéalement à ceux qui connaissent un peu l'oeuvre de Marguerite Yourcenar. En effet, les allusions à l'auteure des Mémoires d'Hadrien parsèment l'oeuvre ; on ne s'en étonne pas lorsqu'on apprend qu'Achmy Halley a étudié de près ses travaux avant de se lancer dans la littérature. Le prénom Alexis fait d'ailleurs écho à son roman épistolaire : Alexis ou le traité du vain combat. 

Il me semble qu'Alexix, Alexia... Comme un baiser fait à la nuit soulève des questions que tout jeune est amené à se poser : qui suis-je ? Quelle différence y-a-t il entre un homme et une femme ? Qui serais-je si je relevais d'un autre genre ? Pourquoi mon esprit n'est-il pas en harmonie avec mon corps en évolution ? Jusqu'où dois-je aller pour faire plaisir à mes parents ? Suis-je capable de prendre mes propres décisions _et de faire un truc complètement fou ? En ce sens, il est intéressant à lire, même si la brièveté de l'oeuvre nous laisse sur notre faim : qui est vraiment Yvan ? quelle sera sa réaction lorsqu'il apprendra qu'Alexia a en fait, l'apparence d'un jeune homme ? Ce n'est pas spoiler que ne dire qu'on n'aura pas de certitude à ce sujet... et c'est un peu frustrant.

Achmy HALLEY. Alexis, Alexia... Comme un baiser fait à la nuit. Le Livre de Poche Jeunesse, 2004. Coll. Histoires de vie. 95 p. ISBN 2-013-2238-6



L'infirmerie après les cours 1 - Hokago Hokenshitsu (2008) 




Comme Mashiro ne sait pas vraiment s'il est un garçon ou une fille, il a décidé de se construire une virilité exacerbée pour se raccrocher au genre masculin, celui qu'il s'est choisi. Mais son corps revient à la charge, ramenant à la surface des problèmes qu'il pensait avoir écartés : si la nature l'a doté du torse d'un homme, il a aussi la chance de voir ses règles apparaître. Ce grand événement le force à quitter le club de kendo où il avait pourtant trouvé sa place... aura-t-il également un impact sur la vie au lycée, où son identité masculine n'avait pas lieu d'être remise en cause jusque-là ?

Est-ce une chance ou non ? Mashiro n'est pas scolarisé dans une école ordinaire : là bas, on ne sanctionne pas les années d'études par un diplôme, mais par la réussite d'une quête personnelle que chaque élève poursuit lors d'un passage hebdomadaire à l'infirmerie du sous-sol. Une fois que les ados ont réglé leurs comptes avec eux-mêmes, ils sont jugés "prêts" à quitter le lycée.

Lors d'un premier entretien avec une infirmière des plus mystérieuses, Mashiro boit un breuvage "qui sent bon" mais qui le plonge dans un sommeil agité où il vit un affreux cauchemar. A l'issue de son périple onirique, dans lequel il porte un uniforme de fille, il se fait planter sauvagement par un gamine dépenaillée.. qui s'avérera être Kureha, une de ses copines de classe. En voilà déjà une qui connaît son lourd secret. Saura-t-elle tenir sa langue ?

Il ne faudrait surtout pas que la nouvelle arrive aux oreilles de So. Mashiro veut absolument éviter d'avoir maille à partir avec ce beau ténébreux qui passe sa vie à le chercher. Parce que, même s'il est capable de s'agacer et se battre sans problème contre lui, il sait qu'il perdra car au fond... il n'est qu'une fille, il est faible. Que peut-il faire contre sa nature ? Ce manga fantastique, où les personnages semblent résoudre leurs problèmes existentiels dans des rêves qu'ils partagent, bouleverse les clichés qui pourrissent les genres : la femme est une brave soumise, le bonhomme utilise sa force physique  pour taper sa dame ou violer des enfants. L'air de rien, la bande de lycéens torturés pourrait bien faire cogiter nos boutonneux chéris... qui ne sont jamais très loin de ces grossières représentations.

L'infirmerie après les cours 1 passe très bientôt en comité d'intégration _ou non ! au CDI. Son sort est maintenant entre les mains des mangavores du collège ; autant dire que je ne m'inquiète pas trop pour lui !


Setona MIZUSHIRO. L'infirmerie après les cours 1. Asuka, 2008. "Shojo". ISBN 2-84965-130-3



Bonne nuit les petits !! 


dimanche 25 septembre 2016

Téma la bibliothèque... dans le roman Le bonheur de A à Z - Barry Jonsberg (2015)


Ah ! Enfin un roman pour la jeunesse qui n'instillera pas l'envie de se pendre aux rats de bibliothèque en herbe _et aux autres non plus, d'ailleurs ! 





L'histoire 

Pourtant, et contrairement à ce que la couverture du livre nous laisse croire, la vie de Candice Phee n'a rien d'un bonbon arlequin. A la veille de ses treize ans, cette collégienne australienne complètement décalée a déjà assisté à pas mal de catastrophes : la mort en bas âge de sa petite sœur, le cancer de sa mère, la brouille tenace qui oppose son père à son oncle... sans compter les tracas que ses difficultés de socialisation lui causent au quotidien. Candice aurait mille raisons d'être au fond du trou, déprimée... mais non ! Parce qu'elle voit bien que trop pleuré dans cette famille ces derniers temps, elle se donne pour mission de réconcilier les siens avec le bonheur. Sa bonne volonté suffira-t-elle ? Vous le saurez en lisant son journal consciencieusement rédigé sous forme d'abécédaire, où chaque lettre correspond à un chapitre immanquablement poilant... 


Téma ! La bibliothèque du collège... 

Les premières lignes du Bonheur de A à Z ne nous permettent pas d'en douter plus de trente secondes : Candice a une araignée au plafond. De quel type ? On n'en saura rien, mais lorsque son père lui dit, au détour d'une conversation, "mais non, tu n'es pas bizarre", on ne peut s'empêcher de penser à cette scène de Forrest Gump...


La daronne à son fils : "Tu n'es pas différent. Tu es exactement comme les autres"
Le médecin à la mère : "Votre fils est... différent"

... qui résonne comme un écho à ses paroles. Comme Forrest, Candice snobe complètement le second degré et dit ce qu'elle pense au moment où elle le pense. Sans aucun filtre. Au risque de blesser. Elle ne sait pas mentir et n'a nullement l'intention d'apprendre : pourquoi toute vérité ne serait-elle pas bonne à dire ? Si cette droiture d'esprit est toute à son honneur, elle ne lui assure pas vraiment le minimum de popularité requis pour survivre au collège. Isolée tant par choix que parce que les autres adolescents rejettent son étrangeté, l'élève studieuse trouve refuge à la bibliothèque pendant les pauses, où elle jouit de quelques privilèges et d'un accueil chaleureux : sans doutes soucieuses de la protéger, les documentalistes lui réservent systématiquement une place dans la salle de travail et ferment les yeux lorsqu'elle mange sous leur nez _ sacrilège ! Entre extraterrestres, on se serre les coudes ! 


Nous n'apprenons pas grand chose de ce lieu, si ce n'est qu'il est situé légèrement en hauteur... 

"Douglas m'a suivie dans les couloirs et jusqu'aux marches de la bibliothèque". 

...mais il est intéressant à plusieurs niveaux : 


  • Pour ses allures de cocon à victimes, d'une part. S'il existait une typologie de la bibliothèque telle qu'elle apparaît dans la littérature de jeunesse _ et ça m'étonnerait que personne n'y ait pensé, donc si vous en connaissez une, veuillez me l'indiquer en commentaire, je vous prie !_ celle-ci correspondrait parfaitement à ce modèle-là. Contrairement à l'univers de la classe, que Candice nous décrit comme "un champ de bataille", la bibliothèque est un abri qui préserve l'intégrité physique et morale de tous ceux qui galèrent à l'extérieur. Le port d'attache des faibles. Le retour au stand des intellos. Ce lieu supervisé par des documentalistes et régi par un règlement bien précis tient à l'écart la foule des adolescents tapageurs qui ne ressentent pas le besoin de persécuter autrui au point de mettre à mal leur propre image : le CDI, c'est pour les bouffons ! Tout le monde sait ça ! Il est donc impensable d'y mettre les pieds sans en avoir une excellente raison... D'ailleurs, lorsque Miss Cowie, la prof remplaçante, jouera la carte de l'originalité en amenant la classe à la bibliothèque pour un travail de groupe _ afin de profiter de l'espace plus que pour en exploiter les ressources, notons-le !, l'ado la plus populaire de la classe n'en reviendra pas : "Jen Marshall regardait autour d'elle comme si elle n'avait jamais vu de bibliothèque (c'était vrai).".  




  • D'autre part, la bibliothèque est un lieu particulièrement fertile pour les deux personnages principaux que sont Candice _l'habituée et Douglas _le "toléré" à qui les docs acceptent de prêter une chaise... parce qu'il traîne avec leur chouchoute ? On ne le saura jamais.. Dans tous les cas, l'abécédaire de Candice naît sur une table de la salle de travail : n'est-il pas la forme enrichie du devoir de français qui lui est demandé par Miss Bramford. A cette même table peut-être, son ami d'une autre dimension lui révélera le pourquoi de sa présence en ce monde, et, plus tard, elle y dressera la liste des ingrédients nécessaires à la confection du jambalaya, un plat typique de la Louisiane censé redonner le sourire à sa mère. En s'aidant d'un dictionnaire bilingue anglais-français, tandis que Douglas parcourt l'espace documentaire à la recherches d'ouvrages traitant de la gravité. 

  • Enfin, notre CDI version australienne sera le théâtre d'un entretien épique entre Jen, la star ô combien fragile de la classe, et celle qu'elle surnomme "Gogolita" sans vergogne : Candice. Qui sait si l'échange forcé entre les deux filles n'aboutira pas sur une belle amitié, à force de confidences ? L'héroïne en rêve, aussi fou que cela puisse paraître...

   
        

Avec Candice Phee, on n'est plus surpris de rien ; et, en suivant ses aventures plus ou moins prévisibles, on apprend à positiver ! Acceptons sans hésiter ce rayon de soleil de 300 pages, ce petit pot de bonne humeur que les livres pour les jeunes nous offrent rarement _ce qui ne veut pas dire qu'ils ne sont pas intéressants, hein ! Mais comme il est bon de lire, enfin ! le journal d'une ado pas tout à fait comme les autres... et qui le revendique !   


Enfin !

... Oui, enfin ! une héroïne de roman qui n'apprécie pas les roulages de pelle ! Eh oui, qui l'eût cru ? Entre Candice et Douglas, ça finit par faire des Chocapics. Or, si le garçon convaincu de venir d'une autre dimension, éprouve des sentiments assez profonds pour évoquer le mariage avec les parents de sa copine, cette dernière est plus réservée. Pourtant, elle joue le jeu en attendant de savoir où elle en est.. et tente d'éviter aux mieux ces situations désagréables où Douglas est tenté de fourrer la langue dans sa bouche... 

... Enfin, aussi, l'acceptation de la différence ! Lorsque Douglas fait son apparition au collège d'Albright, la prof _elle-même handicapée d'un oeil qui dit merde à l'autre_ le redirige vers la table de Candice, qui évidemment n'a pas de voisin. La belle excuse ! Parqués dans le même périmètre, elle ses très bien que ses deux cassos seront beaucoup plus faciles à gérer. Dit ainsi, cela peut paraître choquant, mais on s'y fait vite. Force est de constater que, si Douglas D'une Autre Dimension ne se perçoit pas comme un gars fracassé de la tête, Candice se sait "bizarre" et semble bien décidée à imposer aux autres cette réalité. C'est pourquoi elle s'en tire aussi bien : elle se fout totalement de l'image qu'elle renvoie, tout simplement parce qu'elle ne discerne pas les petites agressions quotidiennes dont elle fait l'objet. La fille vivante de la famille Phee n'a pas spécialement un coeur de pierre _pourquoi se défoncerait-elle à rendre ses proches heureux ? Mais elle a une sensibilité différente aux choses, une façon de tenir la douleur à distance qui la protège de bien des souffrances et qui lui permet de crever facilement les abcès familiaux sans se préoccuper des dégâts collatéraux.     


"Tu ne chantes que les airs que tu inventes, ma Minette, et tu ne danses que les danses que tu inventes. Tu ne joues la partition de personne à part la tienne. Tu vois le monde à ta façon, qui est différente de tous les autres. Et tu sais quoi ? Parfois j'aimerais bien le voir comme toi. Ce serait bien si nous le voyions tous comme toi, je crois que les choses se passeraient mieux." 


Non, tout le monde n'accepte pas Candice _et elle n'en demande pas autant au monde, de toute façon, mais ceux qui l'aiment l'acceptent telle qu'elle est, sans chercher à tout prix à la "soigner".  

A mettre entre toutes les mains ! 

JONSBERG, Barry. Le bonheur de A à Z. Flammarion, 2015. Coll. "Tribal". 312 p. ISBN 978-2-0813-0864-0. 
Illustration de la couverture : Hans Neleman 


dimanche 18 septembre 2016

L'assassin royal - 12 - L'homme noir - Robin Hobb (2005)


On se dirige tout doucement vers la fin de la série avec L'homme noir, douzième chapitre de L'Assassin Royal... et pourtant, bien des énigmes nous résistent encore ! 



Où est-ce qu'on en était ? 

Après un voyage plus que harassant, Devoir, Elliania et leurs accompagnants respectifs atteignent enfin Aslevjal... où le Fou les attend de pied ferme. Malheureusement, le convoi hétéroclite composé du clan d'Art du prince, du clan de Vif et des "proches" de la narcheska, se divise avant d'avoir fait trois pas sur l'île aux glaçons : tandis que les uns sont bien décidés à mener à bien leur mission et à tuer Glasfeu, le dernier dragon mâle resté prisonnier des glaces, les autres se demandent s'il ne vaudrait pas mieux le libérer, tout simplement. A ce trouble général s'ajoute la mystérieuse apparition du Fou et la menace de l'insaisissable "Homme Noir", qu'on devine plus qu'on ne voit... Une chose est sûre : que ce soit pour favoriser son envol ou pour lui trancher le cou, il faut trouver Glasfeu : alors autant faire bonne figure et jouer la carte de la solidarité ! Fitz continue de peser le pour et le contre, repoussant autant qu'il le peut ce moment où il devra choisir son camp ; mais ne l'a-t-il pas déjà fait, au fond de lui ? 

Le tome de toutes les souffrances 

Vous savez quoi ? Marcher dans la neige et creuser la glace ne sont pas des tâches particulièrement plaisantes ! Surprenant, non ? Mais les mauvaises surprises ne se limitent pas aux contraintes climatiques. Si Leste est l'archer de la bande _il en fera une belle démonstration à la fin du livre, Fitz devient peu à peu le saint Sébastien transpercé de flèches de l'île d'Aslevjal. Sur cette terre propre au calvaire, rien ne lui sera épargné. Ni les misères physiques, ni les tiraillements moraux : déjà, il soupçonne une vague rancoeur du fou à son égard, bien qu'il soit heureux de sa présence. Ensuite, Lourd est aussi lourd à traîner dans la poudreuse qu'à maintenir à bord d'un bateau : ben oui, la glace c'est froid, ça mouille les vêtements, les crevasses présentent un danger à prendre en considération, et la bouffe des Outrîliens est dégueulasse. Quand elle n'est pas empoisonnée ! Après avoir avalé de la pâte de poiscaille imbibée d'écorce elfique, Fitz se voit dépouillé de sa magie d'Art. Il ne manquait plus que ça. Aussi, lorsque Umbre le somme de se lancer à la recherche de Crible et Heste, ses espions mystérieusement disparus, il a l'impression de marcher à l'aveuglette, guidé par la seule force de son Vif... et par Le Fou.

ATTENTION SPOILER à partir d'ici ! 



Le Changeur et le Prophète Blanc tombent bientôt dans les profondeurs insaisissables d'un trou de glace... pour débarquer au coeur du royaume souterrain de la sadique Femme Pâle. En effet, ils découvrent que ce curieux pendant féminin du Fou chapeaute un monstrueux dragon de pierre et un peuple d'Outrîliens partiellement forgisés et assez bien formatés pour répondre à ses moindres désirs... Il semblerait que le tragique destin du Fou n'ait jamais été si près se réaliser...    


"Putains de moustiques !"
Le martyre de Saint Sébastien - Mantegna (1490)


Trahisons et réconciliations 

Fitz n'esquivera pas les violents retours de manivelle cruellement prévisibles que lui renvoient ses choix du passé ! Son ami le Fou fait la tronche, isolé du reste du groupe dans sa tente jamaillienne. Son identité de Bâtard au Vif est révélée à tout le clan porteur de la magie des bêtes. Ortie en apprend un peu plus sur lui, et Burrich débarque comme un cheveu sur la soupe après un long périple solitaire ; ce qui représente une belle performance pour le vieux boiteux presque aveugle qu'il est devenu ! Tout ce petit monde est bien décidé à lui poser les questions qui fâchent, pour son plus grand bonheur... ou pas !

En son absence, les piocheurs de glace se déchirent de plus belle : fidèles au principe que toute vie, animale ou humaine, méritent d'être défendue, les vifiers retournent leur veste lorsqu'ils obtiennent la confirmation que Glasfeu est bien vivant, et s'opposent aux desseins de Devoir. Les Outîliens refusent toujours de se salir les mains en tuant la bête endormie et le clan du prince et de sa narcheska se retrouvent bien seuls. Mais si l'on devine l'acharnement des Loinvoyant à poursuivre leur quête coûte que coûte, quelles sont les vraies motivations d'Elliania et de son oncle Peottre ? On en saura plus dans ce douzième tome.


Mon prochain puzzle, peut-être :-D

Dragon de chair, dragon de pierre 

Malgré les importantes révélations qu'il contient, L'homme noir nous exaspère autant qu'il nous passionne : ce décor neigeux, morne et désertique nous donne envie d'arriver au plus vite à la fin de l'histoire. Si Robin Hobb a voulu nous transmettre l'humeur de ses personnages à travers son écriture, elle y est parvenue sans problème ! Qu'on fasse un sort à ce dragon, et qu'on en finisse ! 
Allez, souvenez-vous que le vieil Umbre a emporté avec lui quelques uns de ces barillets de poudre dont il a le secret, nous laissant entrevoir quelques retournements de situation explosifs, et nous rappelant combien il est important de lire une histoire jusqu'au bout...

Alors qu'on s'apprêtait à perdre espoir, la magie a soudain repris ses droits : Glasfeu sort de la glace, faible mais bien vivant, suivi de près par le dragon de pierre de la Femme Pâle. Ils engagent un combat époustouflant tandis que Tintaglia vient à la rencontre du dernier mâle de son espèce pour s'accoupler avec lui. Même si l'action ne laisse guère de place au suspense, les violentes scènes de baston entre dragons, suivies d'une phase d'accouplement non moins âpre _la narcheska en sera toute retournée_ nous sèment des étoiles argentées plein les yeux !

Même si L'Assassin Royal 12 - L'homme noir se déroule de bout en bout dans un décor plus blanc que blanc, FitzChevalerie Loinvoyant en voit de toutes les couleurs ! Tout le monde y va de sa petite larme ou de son claquement de dents, causée tant par le froid que par la peur... Tiens, j'aurais presque pu mettre ce livre dans la Sélection Déprime de la rentrée, au CDI !



Presque, car on ne s'inquiète pas trop pour notre héros : on se doute que l'ultime volet de la série nous ramènera l'optimisme ; et on sait surtout que la suite des aventures du Bâtard au Vif nous attend !
  
Edition utilisée ici : 
ROBIN HOBB. L'Assassin Royal 12 - "L'homme noir". Trad. A. Moustier-Lompré. Editions J'ai Lu, 2007. 328 p. ISBN 978-2-290-35307-3

Illustration couverture : Vincent Madras


samedi 3 septembre 2016

La minute pouf(f)ette : Trop vite - Nabilla Benattia (2016) / Le gâteau au chocolat de 11 heures du soir - Caroline Pitcher (2002)


Après le "Larmes de rasoir" publié il y a quelques jours, détendons-nous et parlons de livres un peu plus distrayants...


1) Trop vite. Nabilla Benattia (2016).

Oui oui, celle-là même ! 

Quand des gamines se sont ruées à la banque de prêt pour savoir si on pouvait "acheter le livre de Nabilla" pour le CDI, j'ai d'abord cru à une blague. Mais comme elles insistaient, et que, habituellement, elles étaient relativement peu tordues (pour des ados), j'ai fait un petit googlage discret pendant qu'elles repartaient squatter les chauffeuses du coin lecture, avant que les sixièmes ne les leur piquent. Et là...


"Oh merde ! C'est vrai !"

Difficile de rester objectif face à un livre écrit par une personne dont on n'a pas une représentation très positive ; mais, comme tout le monde devrait avoir droit à une deuxième chance, il convient de s'y essayer. C'est donc (presque) sans a priori que j'ai ouvert Trop vite, l'autobiographie de Nabilla Benattia ; elle y retrace les moments-clés de sa vie, depuis son enfance en Suisse aux premiers jours de l'année 2015.

La star du petit écran nous raconte tout d'abord les premières années de son existence, avec toute l'émotion qu'on peut ressentir à évoquer un bonheur perdu. Son père, sa mère, elle et son petit frère formaient une famille franco-algérienne à l'aise dans leur environnement genevois... jusqu'au divorce des parents. Dès lors, tout fout le camp, et Nabilla ne tardera pas à mettre sur le dos de ses "égoïstes" géniteurs les raisons de sa descente aux enfers. Si son père avait été moins intransigeant, si sa mère avait su lui accorder toute l'attention qu'elle méritait au lieu d'aller chasser le mec aux quatre coins de la ville, si les deux avaient sur penser à elle avant de penser à eux, elle n'aurait pas connu tant de misères ! Au fond, tout ça, c'est un peu leur faute... Alors qu'on s'apprêtait à trouver la narratrice attachante, elle nous donne soudain envie de lui rabattre le caquet : on peut être enfant de divorcés, connaître des périodes difficiles, céder à la colère et à la tristesse sans pour autant se mettre à l'affût de la moindre connerie. En même temps, comment lui en vouloir ? Quand on décide de publier un livre sur sa vie à l'âge de 24 ans, on manque inévitablement de recul :  n'importe qui tomberait dans les mêmes travers. Mais sur l'instant, j'ai quand même eu envie de la gifler vite fait.

Tout est dit.

Les premiers chapitres _dont les titres sont toujours précédés d'un hashtag_ annoncent la couleur : à mon avis, Trop vite n'est pas seulement un livre-confession visant à rectifier l'image simpliste qu'on a de la femme cachée derrière le "Non mais allô quoi !". L'égérie des Anges ne l'a pas non plus écrit pour dissuader ses jeunes admiratrices de faire les mêmes erreurs qu'elle. Non, Nabilla Benattia n'est pas conne _la preuve, c'est qu'elle le dit elle-même, et ce n'est pas pour rien qu'on passe si vite sur le phénomène "Non mais allô, quoi ?" : à l'échelle de sa vie, il n'en est pas vraiment un. Elle fait le choix d'accorder une plus large part de l'ouvrage à son épopée sentimentale au bras de Thomas, "l'amour ce sa vie". Celui qu'elle aime pour de vrai. Celui qu'elle va poignarder sans vraiment le vouloir à l'issue d'une dispute parmi tant d'autres. Celui qu'elle n'aura plus le droit de voir, même à sa sortie de prison, mais qu'elle verra quand même, parce qu'il le vaut bien et parce qu'il le veut bien, lui aussi ! De la même façon que Nabilla use de stratégie dans les émissions de télé-réalité et nous démontre par A + B comment elle agit et réagit pour créer tel ou tel effet sur le public, Trop vite devient un livre-outil doublé d'une longue déclaration d'innocence et d'une suite de "c'était moi, mais pas que..." et de "c'était pas vraiment moi, en fait". Pourquoi pas ? A l'approche d'un procès, quémander la sympathie des fans et des autres ne mange pas de pain...

Ah, l'amour...

Bref, si les premières pages m'ont agréablement surprises, les côtés "règlement de comptes" et "voilà la vérité, je ne la dis qu'à vous" m'ont donné l'impression d'être prise à partie dans ses embrouilles plus ou moins récentes, ce dont je me serais passée sans problème... Disons, en d'autres termes, que le lecteur risque de se sentir un poil instrumentalisé. Trop vite, un produit dérivé de plus dans la collection Nabilla ? Peut-être. Dans le doute, il me semble préférable de ne pas le mettre au CDI... même si le contenu n'est pas particulièrement trash, et que l'histoire colle parfaitement à ce qui plaît aux ados.

Edition utilisée : 

Nabilla BENATTIA, avec la collaboration de Jean-François KERVEAN. Trop vite. Robert Laffon, 2016. 260 p. ISBN 978-2-221-19193-4
Illustrations : Sophie Lambda. 


2) Le gâteau au chocolat de 11 heures du soir - Caroline Pitcher (2002)


Emma, seize ans, nous raconte son quotidien de lycéenne anglaise. Il ne faut pas croire ! Composer avec une famille de fous, des copines déjantées _ou pas, un chien surexcité, un bus qui se traîne et des examens de fin d'année ne facilite en rien la recherche du mec idéal. Heureusement, les soirées nouilles tardives et gâteaux au chocolat permettent de se poser et de faire le point avec ses deux meilleures amies : l'exubérante Lizzie et la discrète (ou malheureuse ?) Astre. Attendez-vous à lire une histoire très drôle _quoique assez banale, mais complètement décousue... Les jeunes lecteurs pourraient se sentir déstabilisés par le flot de paroles d'Emma "M", qui, en vraie princesse de l'orteil verni, s'autorise une digression toutes les deux pages...
Un roman léger, très léger, très très léger... mais comme ça fait du bien de le laisser rouler, tel un Skittles coloré sur une pile de livres pour ados quelque peu déprimants !  

Edition utilisée : 

Caroline PITCHER. Le gâteau au chocolat de 11 heures du soir. Le Livre de Poche Jeunesse, 2005. Coll. "Planète filles". 255 p. ISBN 2-01-322216-5  
Illustration couverture : Sébastien Pelon

samedi 27 août 2016

Larme de rasoir - Spéciale couverture déprimante : Depuis ta mort - Frank Andriat (2004)



Amis visiteurs, veuillez activer immédiatement votre option "second degré" sous peine de très mal vivre le billet du jour...

En cette fin de vacances scolaires, il m'importait de vous envoyer du lourd pour notre grand rendez-vous de la littérature de jeunesse déprimante ! 

Depuis ta mort - Frank Andriat (2004) 

Le jeune Ghislain (condoléances, c'est quand même pas évident à porter en 2002 !) vient de perdre son père. La mort a fauché sournoisement cet homme de 42 ans sans accorder d'attention aux trente six mille projets qu'il avait encore à réaliser. Il conduisait tranquillement sa voiture lorsqu'il a été pris d'un malaise cardiaque, et voilà. The end. Une fin tellement brutale, nulle et injuste que, trois mois plus tard, son fils n'arrive toujours pas à accepter. Alors Ghislain décide de devenir brutal et injuste lui aussi. Brutal avec son père décédé, à qui il en veut d'avoir abandonné sa famille, et avec sa mère, qui vit son deuil à sa manière. Injuste avec ceux qui veulent l'aider, et qu'il rabroue sans ambages : ses copains de lycée, ses profs, la psychologue de l'établissement, et son parrain _psy lui aussi. 

  
Illustration de Kaïn

A travers ce court roman, il semblerait que Frank Andriat ait voulu traiter l'expérience du deuil à travers un adolescent de seize ans, en mettant en évidence les phases inévitables que sont le déni, la colère et l'acceptation. Je ne saurais dire s'il le fait de manière juste et réaliste ou pas, car j'ai la chance de ne pas avoir perdu mes parents _même si c'est déjà passé près ; cela dit, il a le mérite de s'être attelé à la tâche et ça ne peut qu'être bénéfique pour les jeunes lecteurs. On tiquera un peu, cependant, de voir que le parrain psychologue arrive à déjouer assez aisément les mécanismes tordus de l'orphelin, et de s'apercevoir que l'arrivée d'une fille dans le champ de vision du jeune homme suffit à lui faire passer deux ou trois caps importants... 

Depuis ta mort vaut le coup d'être lu... même si, en observant la couverture du roman, on se rend compte que presque tout est déjà dit ! L'illustration se compose de deux parties distinguées par la ligne verticale qui semble marquer le coin d'une pièce ; sur l'espace de gauche, large, apparaît un buffet à tiroirs surmonté d'une photo du défunt disposée dans un cadre et d'un vase de tulipes rouges. L'homme photographié, tout sourire et lançant un regard flou, est André, le père aimant et adoré de son fils et de sa femme. On pourrait croire qu'on a rangé dans les tiroirs du meuble tous les souvenirs familiaux, et qu'on a mis sa tête par dessus comme pour dire : "Bon, tout ce qui se rapporte de près ou de loin à ce type se trouve ici.".

Plus restreint, la zone de droite est consacrée aux informations textuelles telles que le titre du roman et son auteur, ainsi qu'à la représentation d'un visage jeune, triste... et exclu de l'univers de son père par la ligne verticale délimitant le mur. Ils s'agit sans doute de Ghislain, le narrateur, le fils éploré qui jette un regard au cadre lorsqu'il passe devant ; cette illustration fait d'ailleurs référence à une scène bien précise du roman ; une scène qui marquera le début d'un retour à la vie, la vraie, pour la famille d'André. 

Auchan, la vie, la vraie !

Dès la couverture, la parole est donnée au fils survivant : "Depuis ta mort" sont ses mots, ceux qu'il adresse à son père... qui n'a plus que du vide au-dessus de sa tête, lui, puisqu'il ne fait plus partie de ce monde. Lui n'a plus que le monopole de l'amour des vivants et leur vénération ; droit sur son temple, il est l'ange auréolé par l'éclat que lui renvoie le vase de fleurs. Il est celui qui a apporté tellement de bonheur aux autres que sa représentation iconographique-même produit plus de chaleur que de tristesse ! 

Ou alors, l'ambiance tamisée du salon est simplement due au fait que le roman ait été publié dans la collection "Lampe de poche". Allez savoir. 

Edition utilisée : 
Frank ANDRIAT. Depuis ta mort. Grasset Jeunesse, 2005. Coll. "Lampe de Poche". 126 p. ISBN 2-7511-0090-2

mercredi 24 août 2016

Soyons sérieux : Les films interdits du IIIe Reich - Felix Moeller (2013)


Soyons sérieux ! 
Parce que ça faisait longtemps...
Voici une fiche de travail suite au visionnage du documentaire de Felix Moeller : Les films interdits du III° Reich (2013). Une pure paraphrase, n'en attendez rien.



Dans les enfers des Archives du Cinéma allemand, situées près de Berlin, sont conservés les films de propagande nazie sortis sous le IIIe Reich. Trois cent d'entre eux sont actuellement interdits à la diffusion car ils délivrent des messages racistes, antisémites, glorifiant le nazisme, la haine et la guerre. Paradoxalement, il reste facile de les récupérer sur Internet, "en contactant des revendeurs d'extrême droite", nous explique une intervenante, ou en suivant des chaînes Youtube de néo-nazis...

Il faut savoir qu'à l'époque, le cinéma était un instrument de pouvoir à part entière pour Goebbels, ministre de la propagande et parfaitement conscient que le septième art pouvait retourner le cerveau des gens. Au plus fort de la guerre, le peuple allemand était un gros consommateur de films et ne passait pas entre les mailles "l'industrie du divertissement nazi". Absurdes mais divertissants _pour des spectateurs démoralisés, les "films de la nation" faisaient pleinement partie de la stratégie de communication du Reich ; Goebbels n'hésitait pas à commander des films à gros budget et à se montrer généreux envers les stars du moment.. Entre autres, Emil Jannings et Heinrich George. Le premier avait choisi de travailler pour le III° Reich, non par conviction, mais parce qu'il gagnait plus qu'à Hollywood et pouvait choisir ses rôles. Le second est toujours une énigme, puisqu'il s'agit d'un acteur défavorable aux idées du Reich qui a changé de camp. 

Le documentaire Les films interdits du III° Reich interroge la nécessité d'une interdiction ou non de ces oeuvres, de nos jours. Si les difficultés d'accès au nom de la protection de l'enfance sont légitimes, elles posent aussi un problème : elles empêchent les jeunes de connaître une partie de l'Histoire qui a bel et bien existé. Alors, on se demande à présent ce qu'il faut faire de toutes ces bobines : sont-elles encore dangereuses ? comment serait perçue leur remise en circulation ? doit-on les oublier ? Certainement pas.

Bientôt la rentrée = TOUS SUR ARTE ! 


Felix Moeller choisit une poignée de films d'époque pour nous permettre de nous faire une opinion : Heimkehr, Le Juif Süss, Suis-je un assassin ? Pour chaque exemple, il nous montre un extrait de l'oeuvre, puis une scène de projection en public, avant de nous faire partager les réactions des spectateurs à l'issue de cette projection.  

Heimkehr : l'action se déroule en Pologne, ou vie une minorité d'Allemands violemment persécutés et torturés par les Polonais. Le procédé est adroit : en adoptant ce point de vue, les Allemands sont victimisés et l'invasion de la Pologne se justifie au motif de la légitime défense. C'est tout simplement l'inverse de la réalité, mais les spectateurs adultes considèrent qu'une jeune qui n'a aucune culture historique et aucun recul pourrait très bien se laisser prendre au piège.

Le Juif Süss fait partie de la quarantaine de films diffusés sous conditions, c'est à dire qu'ils sont ils sont forcément précédés d'une présentation et suivis d'un débat. Il y est question de Süss, un homme ambitieux, malhonnête et amateur de femmes.

Suis-je un assassin ? suscite aujourd'hui encore des réactions contrastées : s'il s'inscrit officiellement dans la longue liste des films de propagande nazie, et veut justifier une élimination massive des personnes handicapées, il adopte un point de vue bien particulier. Une femme apprend qu'elle est très malade et supplie son mari de la tuer avant qu'elle dépérisse ; celui-ci s'exécute. Aujourd'hui, ce long métrage pourrait être compris comme un film en faveur de l'euthanasie. Le réalisateur (Liebeneiner) avait alors pour mission de susciter le débat dans les chaumières à défaut de pouvoir le faire en public _morale chrétienne oblige.


Les réactions des spectateurs _adultes ou scolaires_ se recoupent : 

- Sans connaissances préalables, ces films présentent toujours un danger, surtout pour des adolescents paumés. Ce n'est pas pour rien qu'il existait des films de propagande spécifiquement conçus pour la jeunesse sous le III° Reich. Ils fonctionnaient d'ailleurs très bien sur certains d'entre eux ; aujourd'hui encore, ils pourraient faire basculer du mauvais côté des enfants sensibles aux idées d'extrême droite. 

- Beaucoup sont convaincus que les mécanismes de propagande pourraient fonctionner sur le grand public.
- Les lycéens s'effraient qu'il soit aussi facile d'entrer dans ces films ; les ficelles de la manipulation sont très efficaces, surtout lorsqu'elles font appel à nos sentiments.
  
- Les stéréotypes existent partout, sous différentes formes, même si les Juifs, les Anglais et les handicapés ne sont plus les principales cibles... Cela ne veut pas dire qu'on est hors d'atteinte.

SECOND DEGRÉ !!! - SECOND DEGRÉ !!! - SECOND DEGRÉ !!!

- Il est important de découvrir ces films, mais de manière encadrée. Selon les lycéens parisiens que l'ont peut voir dans le documentaire, une diffusion télévisée et sans explication préalable du Juif Süss pourrait faire des dégâts ! 



En conclusion, à la question "Que faire de tous ces films cachés qui constituent pourtant un pan de l'Histoire ?" la réponse demeure :"On ne sait pas trop", mais historiens et professionnels du cinéma s'accordent à dire qu'une totale ignorance de leur existence est quasiment aussi dangereuse qu'une diffusion large et incontrôlée. La meilleure alternative reste la diffusion encadrée... et l'éducation. 



FELIX MOELLER - Les films interdits du III° Reich. Allemagne, 2013. 
Documentaire, 52 min. 
Lien Dailymotion
Lien Arte + 7